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JUmo

Age : 21 Inscrit le : 27 Mar 2007 Messages : 223
| Sujet: Grâce à la violence 12 Lun 24 Déc - 11:07 | |
| 12.
Sylvie rentra un soir, souriante comme jamais, embellie par l’enthousiasme. Dans la cuisine, je l’entendis m’adresser quelques mots, incompréhensibles dans les bruits de cuissons et de chocs des casseroles. J’attendis qu’elle vienne m’embrasser brièvement avant de lui demander de réitérer ses explications. Je devinais à son agitation inhabituelle lorsqu’une nouvelle importante fut annoncée à son travail. Et sans avoir attendu ses dires, je songeai déjà que cela ne devait pas être étranger à ce poste de chef de travaux.
- C’est au bureau Hervé ! - Ah ? Quoi de beau ? - Pour ce poste qui va se libérer. Il se dit que la place va bientôt être offerte à un membre de notre étage. - Tu crois que ce pourrait être toi ? - J’espère vraiment. Mais laisse-moi t’expliquer. J’ai eu un coup de fil de Mme Laurent, notre chef encore en poste, dont le préavis s’achève à la fin novembre. - Ok, et ? Dis-je pour lui signifier que je suivais le fil de la discussion avec intérêt. - De là, elle me confie que demain dans la journée, de nouvelles tâches vont être distribuées à chaque architecte. Un client parisien va ouvrir un nouvel hôtel et l’aménagement intérieur a été délivré au cabinet. - Laisse-moi deviner, la coupais-je. Les résultats les plus appréciés se verront récompensés ? - Oui, tout à fait mon amour, acquiesça-t-elle en me gratifiant d’un baiser sur la nuque. Mais il y a un autre détail intéressant. Ils vont me déléguer l’élaboration des deux chambres les plus luxueuses du bâtiment. Et toujours pour confidences, si les aboutissements sont à la hauteur de ce que l’on attend de moi, la direction ne verrait aucun autre remplaçant susceptible de se propulser au poste de Mme Laurent. - Magnifique, m’écriai-je pour me porter au niveau de son engouement. - J’aurai confirmation demain, mais j’ai toujours été en bons termes avec Christine, je ne crois pas à une mauvaise farce.
Le lendemain, elle rentra et me sauta dessus à bras ouverts. On lui avait octroyé l’espace de création escompté. Deux chambres d’une quarantaine de mètres carrés chacune, à décorer, à mettre en valeur pour une échéance prévue à la fin Mars de l’année suivante. Ce soir là, elle trépigna tellement, que je dus la calmer à plusieurs reprises, comme l’enfant que l’on canalise lors d’un caprice. Je l’emmenai au restaurant pour marquer la nouvelle et, il faut bien l’avouer, pour m’épargner la préparation du repas ainsi que la corvée de vaisselle. Durant une bonne partie de la soirée, je l’écoutai me parler du projet, des détails voletant déjà dans son esprit. Attablés, elle ne cessa d’évoquer les contraintes à assimiler et finit par s’installer à côté de moi, sortir son calepin de croquis et converser avec moi de ses intentions, illustrées de plusieurs schémas. Je pris étonnement beaucoup de plaisir à me sentir inclus, à petite échelle, aux fruits de ses idées. Elle considérait ce que je dis, comme si notre coexistence dut ainsi figurer dans ce qui prenait de la valeur pour sa propre personne. Un peu de nous disséminé en ce qu’elle créait.
Bien sûr, il faudrait aussi travailler longuement, insister plus que de coutume sur les points difficiles, en s’approchant au plus serré du budget limité. En impliquant maintes soirées à dessiner et cogiter chez nous, elle demeura de nombreuses heures au bureau, en dehors des temps de travail. Elle se passionnait pour ce projet et cette charge, ces responsabilités qu’on lui confia. Elle ne négligea pas notre couple, et c’est sans ressentiments ni amertumes que je la laissai volontiers s’accouder à sa table à dessin, quasiment tout les soirs. A quelques occasions, elle rentra aux dernières heures du jour et je me languis d’une inquiétude que je m’empressai de lui signifier, lorsque la clef tintait à peine dans la serrure, avant qu’elle n’est put pénétrer à l’intérieur. En l’absence d’excès de voix, je partageais en de stupides manies le souci qu’elle me causait en revenant si tard. Sans s’en offusquer, elle s’excusait et je n’aimais pas cela. En la rendant coupable d’une quelconque erreur, je me sentais l’auteur de reproches que ma confiance en elle n’aurait pas dû mettre en doute. Je ne jaugeais en aucun cas la justesse de ses choix ; je ne redoutais pas ce qu’elle pouvait faire, mais ce que les autres pourraient lui faire.
Son attention habilement décomposée entre notre amour et celui de sa profession, nous déroulâmes sur une fin d’année encombrée des fêtes patrimoniales de Noël et du nouvel an. Nous décidâmes, comme les deux années précédentes, de nous rendre chez mes parents, jamais lasses de nous revoir. Le nouvel an, particulier en cette approche (de ce que l’on se plut à croire) de troisième millénaire, nous le passerions à Paris. Une splendide illumination de la tour Eiffel et surtout un majestueux feu d’artifice étaient prévus, le genre d’évènements que nos âmes parisiennes ne sauraient manquer.
Elle emmena à la campagne quelques croquis, dont les contours se formaient tout juste, plusieurs livres, et travailla dès que du temps lui fut offert. Elle se concertait régulièrement à ma perception du projet, de la tournure qu’elle donnait aux éléments, n’attendant pas qu’approbations et félicitations de ma part.
Ainsi, l’hiver durant, à cheval sur une année, un siècle, un millénaire, je l’observais dans la rude épreuve qu’elle entreprit avec cœur, chez mes parents, dans le train, à l’appartement. Partout et n’importe où, tout était prétexte à notifications, comme si l’inspiration put venir du son de l’eau, des vives bourrasques ou de mon souffle chaud le long de son cou.
Et un soir, elle ne rentra pas.
Février 2000, le froid étend ces longues nuits qui débutent désormais à la fin de l’après-midi. Par habitude de ces arrivées tardives, je fis, un soir, en pure perte, la moyenne de l’heure de son retour, aux alentours de vingt-deux heures. Là, vingt-trois heures passées, je ne tenais plus, je composai une énième fois son numéro de portable ; encore la messagerie. J’enfilai mon manteau à la hâte, claquai la porte derrière moi et m’engouffrai dans les escaliers de l’immeuble. Déboulant dans la rue à pas pressés, je trébuchai sur le seuil de pierre de la porte verte. Je m’épargnai la chute en atterrissant néanmoins debout, les pieds dans le proche caniveau, les mains sur le capot encore chaud d’une auto récemment stationnée. Je ne ris pas de l’incident, j’en fus incapable. J’aurai pus, un autre jour, en d’autres circonstances. Je sortis de l’eau glacée, charriant déchets et mégots en m’aidant de mes mains à l’appui tiède. Mes chaussures étaient lourdes, ma course inconfortable. Je ne pus courir sans m’arrêter à intervalles de dix mètres. J’arrivais au bout de notre rue de la tour d’Auvergne, je regardais autour de moi, j’observais. Les silhouettes me furent inconnues, l’obscurité les unifia en des ombres mouvantes. J’y demeurai, partagé entre l’option de poursuivre jusqu’à la station de métro « Poissonnière » et mon envie d’attendre ici, sans bouger. Attendre que pointe son ombre, que je saurai discerner entre toutes. Ce croisement, elle ne peut l’esquiver, arriver par un autre chemin. Parfois, je le savais, elle s’amusait d’un détour, soit en s’attardant chez monsieur Bignot, notre boulanger, pour discuter avec sa femme des choses communes de la vie, ainsi que de quelques commérages dont elle se désintéressait vite ; mais il était bien trop tard. Soit en se glissant jusqu’aux abords du square de Montholon, longeant ses grilles Louis-Philippe, le regard perdu entre ciel et terre, morcelé entre l’imposante cime de deux platanes centenaires et le groupe de marbre intitulé « Sainte Catherine », qu’elle aimait approcher lorsque l’heure offre encore un peu de lumière.
A ces pensées, je me tournai instinctivement dans la direction du parc, comme pour m’y rendre dans la seconde. Je tendis l’oreille. Au préalable imperceptible dans le bourdonnement nocturne, se rapprochant de moi, une sirène. Pompiers ? Police ? Toujours cette confusion me vint quand résonnèrent ces alarmes sans couleurs, sans images. Plus vite, plus fort, elle s’ajustait, la mélodie ; je vis rapidement le gyrophare bleu tournoyer sur les façades et les arbres. Le vrombissement du moteur me dépassa, je suivis le véhicule des yeux. Une ambulance des pompiers. Je commençai à marcher vers le parc.
J’avançais, dans l’espoir de voir Sylvie arriver de front, ou m’appelant à me retourner. Mes pieds étaient froids, glacés, les doigts en furent gelés. De minuscules bulles s’échappèrent des petits trous formés dans le cuir de mes souliers, l’horrible susurration de ma marche s’estompa, chaque pas devint moins lourd. A vive allure, je guettai environs et intersections, curieux de toute manifestation, comme si elle se cachait et attendait que je la trouve. Une lueur attira mon attention, je longeai les grilles du parc et la Sainte Catherine se dessina dans la nuit. Au loin, la lumière fut bleutée, j’augmentai la cadence de mon pas, happé de curiosité, puis l’inquiétude grandit.
Je finis en pleine course, bousculant quelques badauds agglutinés aux limites fixées par la police. La police ? Je regardai, me dandinai sur la pointe des pieds, je vis peu. Des uniformes, des policiers, des pompiers, le S.A.M.U. était là aussi. Un corps était étendu. Je me faufilai aux heurts d’autres curieux, je m’approchai. Au premier rang des spectateurs assimilés ; je me concentrai sur cette victime autour de laquelle se regroupait divers intervenants. Les sapeurs semblèrent avoir passé le relai aux médecins du S.A.M.U. Enveloppée de plusieurs couvertures de survie à l’aspect de papier d’aluminium, je vis un visage ensanglanté, des cheveux longs, une femme semblait-il. Une minerve laissait dépasser une écharpe et le col d’une veste de velours foncée, noire peut-être.
La peur me souleva le cœur, je criai.
Elle était là, ce fut elle, je criai son nom. Tout les regards se posèrent sur moi, le mien ne la quitta point, je n’arrivais plus à bouger. Je tombai.
Très vite, les gens m’assaillirent, m’aidant à me relever. Un policier m’interrogea, je ne pus lui répondre d’audibles mots. L’élocution me fut inaccessible, je sanglotai déjà. L’homme me fit franchir le pourtour des délimitations et tenta de me calmer.
Je ne l’abandonnai pas du regard, ce corps. Ma vue se troubla lorsque les larmes emplirent le bord de mes paupières qui ne clignaient plus. Je voulus l’approcher, l’agent m’en empêcha.
- C’est votre femme ? Qui êtes-vous monsieur ?
Oui c’était ma femme, la femme de ma vie, la vie de ma femme étendue là. Je ne pus encore lui répondre, il radota ses questions en différentes nuances. Et comme une clef m’autorisant le passage, j’arrivai à formuler :
- La broche. La broche sur le col de sa veste était à ma mère. _________________ YouuUHOUuuuU ! ( Oui oui je m'adresse à toi ^^ )  |
|  | | JUmo

Age : 21 Inscrit le : 27 Mar 2007 Messages : 223
| Sujet: Grâce à la violence 13-a (Epilogue) Lun 24 Déc - 11:11 | |
| 13. (Epilogue)
L’ambulance partit sans moi, au loin, jusqu’à disparaître. En quelques instants, je la rejoignis à l’hôpital tout proche. Je dus attendre, elle avait déjà rejoint les sous-sols, officiant de salles d’opérations. Je ne sus ou ne pus, je ne sais plus, ressentir un sentiment précis de colère ou d’indignation. Les questions s’entrechoquèrent les unes avec les autres. Ces « Pourquoi » et « Comment » n’avaient pas de suites construites. A eux seuls, ils pouvaient illustrés cet étonnement premier, mais en aucun cas la détresse et la haine qui en dérivèrent.
Neuf heures après mon arrivée, les formalités exécutées comme autant de clous enfoncés dans la charpente de mon cœur, je me trouvai à la sortie de l’hôpital. Un homme me rejoignit, un patient, trainant une poche de liquide jaunâtre sur son socle à roulettes. Il sortit une cigarette et m’en proposa une d’un geste simultané du menton et de la main tenant le paquet. Je ne refusai pas de suite, et comme si je n’eus pas compris, il formula une phrase de proposition. Une minute plus tard, j’expulsai la fumée de mes poumons dans un nuage toxique que le froid distendit.
Une infirmière avait insisté pour que je prenne l’air, après huit heures sans avoir bougé de mon siège. Il fut conclut qu’elle viendrait me chercher dehors si Sylvie sortait du « bloc » en mon absence. Dès mon arrivée, on parla de sa prise en charge, je vis les médecins et spécialistes se bousculer, se succéder. A la sortie de chacun d’eux, je me tins debout, et ils devinèrent que j’étais le compagnon de cette femme abattue. Il y eut ceux que je compris, ceux qui surent m’aider à comprendre les maux dont ils s’évertuèrent de la libérer ; et ceux qui, enterrés dans leur vocabulaire drastique, académique, m’accablèrent de phrases si complexes qu’elles n’eurent pour seuls effets que d’agrandir mon désarroi. Sans relancer les sujets incompris, je les contentai de vagues approbations, ne voulant pas réécouter un débit de mots inutiles.
Et j’attendis.
Elle fut emmenée dans sa chambre, alors que j’étais partis acheté des cigarettes. Le paquet de carton rectangulaire pesait dans ma poche comme le poids d’une faute envahit l’esprit lorsque l’on a conscience de la commettre. A peine de retour, l’infirmière me donna les numéros de l’étage et de la chambre. Dans les escaliers, je courus. Arrivé, j’ouvris la porte sur un univers sans bruits, je n’étais pas essoufflé par ma course. Je sentis, au contraire un poids, une masse, deux énormes mains enserrant ma poitrine. Mon cœur battit comme après un coup reçu, ayant du mal à regagner un rythme à la fréquence interrompue.
Je ne la reconnus qu’avec difficulté. Les tubes entrecroisés effaçaient son visage ; les draps et couvertures, son corps. Elle était branchée en divers endroits, raccordée par de longs réseaux de tuyaux translucides à des bouteilles de verre, des appareils semblables à des pompes, ainsi que quelques poches dont certaines furent rapidement vides. La toucher me fut ardu, je dus m’approcher doucement par peur imbécile de l’extraire d’un sommeil où je n’avais aucune emprise.
Je trainai une chaise sur le sol pour m’asseoir tout près. Elle sembla déjà morte. Le signal lumineux d’un petit écran m’aida à me convaincre de la présence de vie en elle. Immobile, sans aucuns soubresauts, elle conserva ses yeux clos lorsque je glissai lentement une main dans l’entrelacs de fils pour l’apposer sur la sienne. Je m’effondrai en sanglots inaudibles, impuissant face à la douleur me tenaillant. Une femme entra et me confia que Sylvie avait besoin de repos, qu’elle n’était pas prête à se réveiller. Me conseillant de rentrer chez moi et de prendre moi-même le temps de dormir un peu, je ne pus la contredire, m’opposer à la seule chose qu’il m’était possible d’exécuter jusqu’à mon retour.
Le lendemain, je me fis porter malade en un accord avec mon médecin qui me couvrirait le temps nécessaire. Je fus assis sur ma chaise aux premières heures du jour. Le suivant et de nombreux autres, je regagnai cette place, ce fauteuil au rembourrage sommaire, qui ne changea plus d’emplacement, ni trop près ni trop loin d’elle, immobile sous la baie vitrée. Je m’assis là jour après jour, et l’unité de temps ne fut plus graduée d’heures, de minutes ou de secondes, mais de soubresauts et de tremblements, de ces petits gestes et mouvements que Sylvie produisit au bout d’une semaine. On m’expliqua qu’elle n’était pas dans le coma, mais dans une sorte d’état de fatigue extrême, et que ces manifestations s’assimilaient à autant de preuves d’un proche réveil. Je démontrai de plus en plus d’impatience, d’anxiété, à la voir rouvrir les yeux. Ses soins lui étaient administrés chaque matin et le passage des aides-soignantes et infirmières notaient en moi d’authentiques poussées de frénésie que je contrôlai au moyen d’inlassables interrogations répétées.
Ses effets furent rangés dans une petite penderie, juxtaposée à un placard où quelques étagères laissaient étaler ses affaires propres, pliées et rangées, que j’avais ramenées de manière à ce qu’elle puisse se changer dès que l’occasion lui serait offerte ; son chandail favori, qu’elle aimait accompagner d’un jean à moitié usé. Plus bas, sur un autre niveau, il y avait les vêtements du soir de son arrivée. Réunis en une boule, déchirés, je ne pouvais y toucher, ni me résoudre à les jeter. Son carton à dessin, je l’avais remis en ordre, en tentant de faire sécher les croquis souillés, aplanissant les pages aux angles cornés et abîmés. Régulièrement, j’ouvris le placard comme pour m’assurer que rien n’eut mouvementé les dispositions que j’avais donné aux éléments. Puis, je retournai m’asseoir, en feuilletant parfois les feuillets et cahiers de ses esquisses ; avant de reprendre la lecture inédite de livres empruntés à notre bibliothèque personnelle.
Elle s’éveilla pour la première fois un matin où le jour pointa quelques minutes avant l’ouverture de ses paupières. J’eus une réaction incroyablement longue, me délectant de la finalité de mon attente. Je me levai en silence pour la rejoindre et l’embrasser rapidement, juste avant de devoir sortir, interpellé par un médecin et deux infirmières entrés en trombe, avertis par je ne sais quel système de surveillance de son éminent réveil. _________________ YouuUHOUuuuU ! ( Oui oui je m'adresse à toi ^^ )  |
|  | | JUmo

Age : 21 Inscrit le : 27 Mar 2007 Messages : 223
| Sujet: Grâce à la violence 13-b (Epilogue) Lun 24 Déc - 11:12 | |
| Dans le couloir, je dus encore patienter d’interminables moments avant que l’on évacue Sylvie de sa chambre pour une batterie d’examens que l’on essaya de me décrire. Apparemment, les coups reçus formèrent plusieurs caillots de sang ne semblant pas se résorber. Les autres séquelles seraient moindres, évidemment, la rééducation serait longue, mais son coude et sa jambe cassés n’étaient que banalités médicales.
A mon retour en fin de journée, elle dormait profondément, innocente, le visage violacé et meurtri. Pris à part, on m’expliqua diverses choses, détails sans importances et l’on me renseigna enfin sur ces formations de poches de sang récalcitrantes. Les quelques jours qu’elle mit à pouvoir enfin s’éveiller favorisèrent la rétractation de deux d’entre eux, devant disparaître d’ici la semaine suivante. Mais il y en avait un récalcitrant, qui lui semblait grossir dans l’un des lobes de son cerveau. C’était lui qui causait une si grande fatigue, lui donnant tant de mal à s’éveiller totalement. Ils surveillèrent l’évolution quotidienne du « problème », mais ils ne pouvaient pas encore se montrer rassurant sur l’issue que tout cela engendrerait pour Sylvie.
Tel un coup de nouveau porté à l’optimisme dont je tentai d’enivrer ma raison jusque-là, cet homme sans fraîcheur, sans dédain, sans ennui, m’annonçait qu’elle pouvait mourir de ses mots abolis d’échos et d’allusions premières à la mort proprement dite.
Une fois seul, je retrouvais mon siège que je ne m’étais pas résigné à déplacer plus près d’elle. Longtemps, je l’observai sans arriver à me convaincre que la mort serait l’aboutissement, la fin de tout ceci ; elle devait lui résister autant que je m’évertuais à la repousser. Seulement alors, je pris la chaise par son dossier pour m’asseoir si proche de son corps inanimé que je pus reposer ma tête le long de sa poitrine, l’apposer sur le matelas ; à l’écoute d’un faible battement régulier.
Personne à avertir, mis à part mes parents qui étaient déjà venus s’enquérir de la gravité de l’agression de leurs propres yeux, en renforts du peu que je dénis leur raconter au cours de longs appels emplis de silences évocateurs. Ils demeurèrent quelques jours à Paris et repartirent en me laissant dans une solitude maintenant retrouvée.
Très vite, Sylvie put se réveiller à hauteur d’une dizaine de minutes, éreintée, soumise à une migraine et à l’abrutissement de sa médication. Je fus autorisé à lui parler brièvement, mais elle ne m’écoutait d’avantage qu’elle ne pouvait me répondre. Les interrogations sur les circonstances des évènements étaient floues, autant pour moi que pour la police ; qui passait régulièrement s’abreuver des nouvelles que je pouvais porter. Ils ne leur avaient pas été permis de l’interroger, tout stress ou forme de pression devait lui être évité. Il me fut même conseiller de ne pas mentionner une quelconque insinuation relative à l’agression. Je sus m’y tenir, durement.
Et un après-midi que je lisais en silence à côté d’elle, elle s’éveilla doucement, le regard vide de force, implorant. D’une peine démesurée, elle commença à marmonner d’incompréhensibles sons. Au prix d’efforts répétés, elle formula plusieurs phrases que je recoupai de mon mieux. Elle tenta de tout me dire.
De longues journées, j’attendis qu’elle se réveille pour ajouter quelques minutes à son récit. Parfois dans la matinée, parfois le soir, elle se révélait en de courts instants, allant droit au but dès que de véritables mots lui permettaient de me communiquer le peu qu’elle put me transmettre à chaque occasion. Dans un premier temps, je ne dis rien aux autorités. Je ne sentis pas le besoin de raconter. Il me fut difficile d’accepter l’histoire achevée que Sylvie me conta en de grandes contentions. Je savais tout et cela m’écœurait. Savoir n’est pas comprendre. Je ne comprenais pas.
Son agresseur, elle m’en confia l’identité sans ambiguïtés. Il s’agissait de l’un des Trois hommes emprisonnés deux ans plus tôt. Cela me semblait impossible, ils furent tous condamnés à cinq années, ils ne pouvaient pas être déjà libres !
La colère et l’incompréhension m’emmenèrent dans l’après-midi jusqu’au commissariat de la rue Chauchat, où je retrouvai les enquêteurs en charge de l’affaire. Ils m’invitèrent à m’asseoir, condescendants, d’un air penaud, en refermant derrière moi. Les deux hommes passèrent derrière le bureau et cogitèrent sur les raisons de ma venue. D’un élan, je vendis les confidences de Sylvie, m’emportant sur chaque interruption provoquée, lorsqu’ils tentèrent en d’habiles circonvolutions d’échanger les détails de la parole donnée de ma femme… Ma femme.
Le coupable était l’un des Trois, Sans équivoque possible. Il l’avait suivit après qu’ils se soient mutuellement reconnus dans le métro la ramenant chez nous. Elle s était terrée au fond de sa place, voulant restée inaperçue. Puis, remarquée, identifiée, elle avait songé à le semer par les abords du parc de Montholon et, bien qu’elle crut avoir réussi, il parvint à l’attraper. Et arriva ce que l’on sait. Ils m’écoutèrent sans remous, et je réalisais qu’ils ne marquaient point par cette écoute attentive le respect de ma parole ; ils avaient déjà connaissance de ce que j’étais venu révéler. Outré, j’entrai dans une colère sans bornes. Comment avaient-ils put ne pas nous prévenir de la libération d’un des condamnés ?! Sans cohésion, je laissais enfin aller mes douleurs, formés en des cris et jurons dont l’utilisation même s’était figée il y a des années.
Ils me procurèrent maintes raisons et explications. La libération avait eu lieu il y a peu, en récompense d’une bonne conduite carcérale. Et dès qu’il fut dehors, libre, il sembla que le suspect (c’est ainsi qu’ils le dénommèrent le plus souvent) s’était de nouveau acclimaté à ses anciennes mœurs. Disposant d’un logement et d’un emploi en vue de sa réinsertion, il se rapprocha de plus en plus de ses vieilles connaissances. Braquages, agressions multiples, vols, racket, puis Sylvie. Ils mirent le point sur son prénom comme pour illustrer l’importance que cette tragédie prenait pour eux, comme pour en atténuer ma haine et ma colère.
Cet après-midi là, je demeurai longtemps au poste de police, signant une déposition attestant des événements décrits. De longues heures, je fus absent, loin d’elle, pour si peu. Elle m’avait déjà tout dit. Je reconnus le portrait de l’homme que les officiers me proposèrent. C’était ce visage dur et sans peurs du dernier accusé à être sorti de la salle d’audience, cet homme qui nous avait fixés, nous les accusateurs, juges que nous avions été. L’occasion de démontrer sa colère fut belle et il s’en était emparé comme d’un présent du destin.
Il me fallait être patient, comme dans toute procédure judiciaire. Ils possédaient la somme des éléments nécessaires et étaient déjà à sa recherche bien avant l’agression de Sylvie. Ils s’excusèrent sans orgueil, sans fierté déplacée, désolés autant que je pouvais l’être de la situation actuelle. Le hasard, encore une fois, personne n’aurait pu l’imaginer se décliner sous une telle émanation.
Encore deux semaines de plus passées loin des habitudes, désormais perdues, d’une vie citoyenne, loin de mes obligations salariales, immergé dans ce nouveau quotidien hospitalier. Elle ne se réveilla presque plus, les examens, analyses et soins s’effectuèrent durant son sommeil. Les résultats furent de plus en plus mauvais, dissimulés en des tournures de phrases éminemment austères, blessantes de rigidité.
Elle mourait. Lentement, mais sans doute possible. L’allusion à un quelconque rétablissement n’apparaissait plus dans mes échanges avec le médecin.
Maintenant, que me fallait-il attendre ? La police passait toujours aussi souvent à l’hôpital, où les inspecteurs savaient me trouver. Ils m’informaient des nouveautés de l’enquête, de l’avance ou l’immobilité des recherches. Sans arriver à réellement m’intéresser à ces détails, je ne sus me concentrer qu’uniquement sur ce qui m’échappait. Ce meurtrier en devenir pouvait bien profiter de sa liberté, être arrêter, mes envies de justice s’étaient évanouies ; celle-là même en qui j’avais placé ma confiance et ma sérénité. Sylvie, elle, était allongée, moribonde, absente, sans valoir son sort. Mais comme l’a dit un écrivain dont l’identité me fuit, il vaut mieux avoir de la chance que du mérite. Au travers de son corps inanimé, ce n’est pas elle que je plaignais, mais nous, car notre avenir, nos projets, désuets, d’importance, nos vies, s’éteignaient d’une même pluie sans soleil.
Dorénavant, elle survivait entre deux étapes ; la plus longue et l’ultime, inévitable.
Elle mourut le 12 Février d’un calendrier millénaire.
Et moi, je suis ici, à la fin de cette année 2007, à transcrire ce qui ne reste pas comme un souvenir, mais telle mon existence disparue, envolée il y a tant de saisons.
Voilà des années que j’ai découvert un petit cahier habillé de son écriture, glissé dans son sac. Elle y consigna de nombreuses pensées, détails de sa vie d’avant, et il me semble, d’hier encore. Autant de sentiments alloués, quelques regrets, mais surtout son interprétation de notre histoire, m’ont conduit, avec ce qu’il me reste de bon sens, à écrire ; affirmer ce qui fut vrai, interpréter ce qui le fut peut-être. Je n’ai jamais réussi à passer au-dessus de ces principes auxquels nous étions accoutumés, elle et moi, en écho de notre respect de la vie des hommes, quels qu’ils soient.
Le coupable fut arrêté à la fin Mars, le mois suivant son décès, cinq jours après l’enterrement. Je ne me suis pas montré lors des audiences du procès, absent, vide, désemparé. Il pouvait vivre, mais surtout mourir. Cette fois-ci, il fut condamné à trente années, peut-être est-ce pire que la mort ? L’illusion de mon courage, ayant lié ma vie passée à celle de Sylvie me poursuivait, ma lâcheté ne me quitta jamais.
Nous l’avions condamnés cet homme, notre agresseur, à vivre sa pénitence en quatre murs, il enferma la mienne de quatre planches au côté de son aïeule. La justice des Hommes tente de sauver la face et la majorité d’entre nous s’y conforte en ne tuant point, suivant une conduite adéquate à la coexistence des différences ; mais lui, n’a-t-il pas jugé ? N’a-t-il pas tué ? N’a-t-il pas décidé en cette nuit fatidique, qui dut vivre ou mourir ?
Je ne travaille plus, je vis entre un monde diurne et nocturne, au crochet d’une société qui me déposséda de tout, même de ce que l’on conçoit inviolable. Dans les nuits vident d’elle, comme sa place à ma gauche, je me délecte avec un équivalent de réjouissance du rêve de la mort de cet homme. Je ne le vois ni criant, ni suppliant, simplement mort, emportant dans l’en-dessous ce poids qui ne fera que s’alourdir au passage du temps, mais qui, pour mon salut et de selon les croyances, me mènera dans tout les cas jusqu’à elle ; vers l’au-delà.
Mon seul réconfort ; une attente sans but certain.
« C’est un drôle de monde que le nôtre, mais il n’y a pas mieux et on doit s’en accommoder. » [Confessions d’un rebelle irlandais, Brendan Francis BEHAN].
JUmo. 2007 _________________ YouuUHOUuuuU ! ( Oui oui je m'adresse à toi ^^ )  |
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