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 L\'HOMME DUAL (roman)Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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filo




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MessageSujet: L'HOMME DUAL (roman)   Mer 2 Mai - 18:27









L’unicité du “moi” se cache justement dans ce que l’être humain a d’inimaginable. (...)
Entre Hitler et Einstein, entre Brejnev et Soljenitsyne, il y a beaucoup plus de ressemblances que de différences.
Si on pouvait l’exprimer arithmétiquement, il y a entre eux un millionième de dissemblance
et neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millionièmes de semblable.


Milan Kundera
L’insoutenable légèreté de l’être






Se servir d’une seule âme pour être deux

Paul Claudel - Journal







La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion ;
l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie.


Pascal - Pensées













-PROLOGUE-






“Reste”, dit-elle dans un murmure.
Il ne répond pas. A part le rythme encore rapide de leur souffle, le silence est total, ainsi que l’intensité de l’obscurité.
“Je t’en prie, ne pars pas.
- Je ne peux plus rester, je te l’ai dit. En plus, je suis sûr qu’ils commencent à se douter de quelque chose.
- Chut! Moins fort!”
Elle reste allongée sur lui, empêchant leurs sueurs mêlées de s’évaporer.

Le vent se lève dehors, il joue avec le feuillage des arbres, comme une respiration.

“Je préfère dire la vérité et les affronter plutôt que de te voir partir pour ne plus revenir.
- Ne plus revenir ? Qui te dit que...
- Je le sais, je le sens. Tu es bel homme, tu retournes vers l’Orient, vers l’aventure... Je ne me fais pas d’illusions.
- Je pourrais dire que toi aussi tu es belle, et que tu ne vas pas t’arrêter de vivre.
- Là n’est pas la question ; moi, je suis coincée ici.
Avant toi, ma vie était insipide ; après toi, elle sera amère.”

Il sent des larmes couler sur sa poitrine, et lui caresse sa longue chevelure noire de jais.
Il se demande s’il ne se conduit pas en parfait salaud. Tout cela est arrivé si vite, en un coup de foudre. Il a été sincère jusqu’à présent, mais il n’a pas voulu cette situation.
Il doit partir, son avenir, sa passion, sa carrière sont en jeu.
Il n’a pas rencontré cette fille au bon moment, et il la connait à peine. Elle est si jeune...
L’aime-t-il assez pour tout abandonner sur un coup de tête ?
Il doit rester sincère.
“Je regrette, dit-il à contrecœur, je partirai demain.
- Je t’en prie, tu es mon premier... mon seul amour. Tu ne m’aimes donc pas ?
- Non.”

Ils ne se reverront pas pendant près de trente ans.
Lorsqu’il reviendra, elle le tuera.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Mer 2 Mai - 18:34

CHAPITRE I
Une étrange dédicace


Si réelle est la blanche lumière
de cette lampe, réelle
la main qui écrit, sont-ils réels
les yeux qui regardent ce qui est écrit ?

D’un mot à l’autre
ce que je dis s’évanouit.
Je sais que je suis vivant
entre deux parenthèses.

Octavio Paz - D’un mot à l’autre




-1-


L’auteur de L’Oriental, ombre inaccessible pour la presse littéraire, s’était enfin résolu à apparaître une demi-journée en public à la Hune, la librairie du boulevard St Germain, sans doute forcé par son éditeur. Hugo n’aurait raté pour rien au monde cette occasion exceptionnelle de rencontrer son auteur favori autour de qui planaient tant de mystères, même si ce n’avait pas été pour le boulot.
Quarante minutes de queue, il était le prochain et hésitait encore quant à son entrée en matière, qu’il voulait originale et complice à la fois. L’écrivain ressemblait à l’image qu’Hugo s’était faite de lui, en plus vieux et en plus barbu. L’homme dispensait ses autographes avec un sourire timide ; les échanges étaient brefs, et il donnait plutôt l’impression de vouloir en finir au plus tôt avec cette séance de promotion.

“Monsieur Lémak, le nom du héros de votre roman précédent est l’anagramme de celui de votre propre nom, est-ce par manque d’inspiration, ou pour mettre un peu de vous dans le personnage?” Avant-même la fin de sa question, il se sentit honteux de l’avoir posée, avec son air malin que sa mère n’avait jamais supporté, une question à deux francs, ridicule, qui risquait d’entraver le but de sa visite.
-“Un peu des deux, sans doute ; d’ailleurs cela n’a pas d’importance. Mais je suppose que si vous me posez une question sur mon livre précédent, c’est que vous n’avez pas encore lu celui-ci... je me trompe?” Son regard était perçant, mais aucunement malveillant. Hugo sentit ses joues s’enflammer. Pour un premier contact, c’était un peu foireux.
-“A vrai dire non, je n’en ai pas encore eu le temps. Il est en librairie depuis deux semaines seulement et j’ai été très pris... mais j’ai beaucoup aimé L’Oriental et je venais justement pour vous proposer une interview à l’occasion de la sortie de L’Homme dual.
- Vous savez, L’Oriental c’est du passé... Son regard dévia un instant du champ de la discussion, comme à l’évocation de souvenirs amers, le caractère perçant de ses yeux avait soudain fait place à la détresse et à la mélancolie. Puis revint brutalement:
... et je n’aime pas tellement les médias. C’est d’ailleurs la seule journée de ce genre que j’ai accordée à mon agent. Pour qui travaillez-vous?
- Le magazine Regards. J’y crée une toute nouvelle rubrique de rencontre avec des écrivains, et vous serez mon premier, si vous acceptez.
- Quel honneur! Mais vous devez savoir que je ne me prête jamais aux interviews, je n’aime pas parler de moi. Vous dites Regards ? J’ai déjà feuilleté ce magazine, il est très bien présenté, avec toujours de très belles photos en noir et blanc, mais j’avoue ne jamais m’être arrêté à la rubrique littéraire.
- Etonnant de votre part, si je puis me permettre ; en tous cas David Kabert vous avait encensé à propos de L’Oriental, que nous avons tous dévoré, et admettez que la promotion qu’entraîne forcément une telle critique n’est pas négligeable. Depuis deux semaines, on parle partout de L’Homme dual, mais le public aimerait en savoir plus sur votre démarche, sur vous...
- Je comprends ce que vous voulez dire, mais tout est dans le livre. Lisez-le. Le reste ne regarde pas le public. Quel est votre nom ? Il prit le livre flambant neuf et l’ouvrit à la page de garde.
- Hugo Bertie, photographe. Je suis en fait photographe chez Regards depuis le premier numéro et, peut-être grâce à vous, journaliste bientôt.
- Vous êtes donc l’auteur de toutes ces photos en noir et blanc... bravo.
- Pas toutes, non...
- Mais... Bertie dites-vous, vous seriez donc le fils d’Alain Bertie? A nouveau son regard plongea dans celui d’Hugo avec une intensité dérangeante, et à nouveau les yeux dévièrent vers les rayons de livres et la foule de lecteurs qui attendaient leur tour, une sorte d’absence qu’Hugo interrompit :
- Vous connaissiez mon père ?
- Oh, comme tout le monde, un grand reporter et un grand photographe... Vous avez sans doute hérité de son talent. Mais nous reparlerons de tout cela plus tard, si vous voulez bien. Les gens font la queue derrière vous, et de plus, vous n’avez pas encore lu le livre. Je reste à Paris encore quelques jours. Contactez mon agent, voici sa carte, et nous pourrons peut-être avoir un entretien avant mon départ... mais pas de photos, s’il vous plaît !
- Comment ? Mais le portrait photographique est censé être aussi important que l’entretien, c’est justement la nouvelle formule que...
- Désolé, ce sera ma condition.”

Pas grave, Hugo avait déjà sa petite idée derrière la tête. Il avait désormais le numéro à Paris de l’agent de Lémak, une certaine Michelle Combas, et l’accord de l’écrivain, qui s’avérait être un homme charmant mais mystérieux.

“Monsieur Bertie!” Hugo avait déjà traversé la queue et atteint la porte. Il était suffisamment grand pour dépasser tout le monde d’une tête, et vit l’écrivain qui lui tendait le livre acheté sur place juste avant l’entretien. Il revint à la table. “Vous oubliez ceci, je vous invite à le lire dans son intégralité. Au fait pour répondre à votre première question, il est vrai que j’apprécie les anagrammes.”
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Mer 2 Mai - 18:37

-2-


L’Oriental aurait presque pu être Lémak lui-même, finalement. Hugo s’était imaginé Malek, le héros, plus typé que son créateur, algérien comme lui, mais avec ce même charisme indéfinissable, les mêmes yeux perçants et malicieux, une bouche et une allure générale un peu efféminées, que l’on pouvait n’attribuer qu’à une sensibilité exacerbée ou à la légère préciosité de l’artiste. Que de traits communs et finalement révélateurs qui avaient sans doute motivé sa malhabile entrée en matière.
Sauf que Malek, dans L’Oriental, a 26 ans comme moi, alors que Lémak pourrait largement être mon père...

La pluie s’acharnait sur les carreaux, et la soirée n’était même pas encore entamée qu’il faisait déjà nuit sur Montmartre. Allongé sur son grand lit où aucune femme n’avait dormi depuis presqu’un an, Hugo fixait la fenêtre dont les vitres pleuraient et déformaient les lumières du Sacré Cœur. Mais ce qu’il voyait, c’était son père, disparu en Arabie Saoudite pendant la guerre du Golfe. Alain Bertie, grand reporter-photographe de terrain, était reconnu par toute la profession, mais aussi par le grand public - même par Lémak.

C’était son père qui lui avait offert son premier boîtier Leica pour ses douze ans, et il lui avait tout appris du métier.
Ton instinct compte plus que ton matériel, un bon cliché semble parfois le fait du hasard, de la chance d’avoir été là au bon moment et au bon endroit, mais ce genre de chance se prémédite. L’image existe déjà sans toi: tu dois toujours être prêt, à sa disposition, et faire confiance en ton outil principal après ton boîtier: ton instinct.
Les recherches avaient été interrompues officiellement quatre mois après sa disparition dans un attentat sanglant. A peu près à cette même époque de l’année: une fin pluvieuse d’octobre.
Maman n’a survécu qu’à peine dix jours, le chagrin et le cancer l’ont emportée le jour des morts.
Une larme lui échappa.
Soirée pluvieuse, décidément.

Après une bonne douche et un maigre repas, Hugo s’installa confortablement dans le gros fauteuil paternel, résolu à bien entamer L’Homme Dual. Sa soirée était programmée, car après tout, cela faisait partie du boulot.
Fort du succès de L’Oriental, l’éditeur n’avait pas lésiné sur les moyens: la couverture était illustrée d’un dessin au trait représentant deux visages masculins se fondant pour n’en faire qu’un, avec un œil commun. Le style paraissait torturé, la peau semblait morcelée, écaillée, comme l’écorce d’un arbre, et tous les traits du dessin ressortaient en relief sous les doigts. L’illustration était signée “Ambre 97”. La jaquette la recouvrant représentait exactement la même image, mais en négatif. Encerclant le tout, une bande de papier rouge proclamait: “par l’auteur de L’Oriental”.
En quatrième de couverture, aucune information, aucun texte d’accroche, aucune critique, aucun topo sur l’écrivain, rien.

Il ouvrit enfin le livre épais: pas de préface non plus, le mystère restait entier, il fallait lire le livre, voilà tout. En revanche, sur la page de garde, en dessous du titre “Miles Lémak - L’HOMME DUAL - roman”, figurait tout inclinée, la dédicace tracée l’après-midi même à la Hune, pendant le bref échange entre l’auteur et le lecteur. Hugo n’y avait même pas encore jeté un coup d’œil, tant l’écrivain l’avait fasciné et décontenancé (ce regard).
Et puis l’acquisition du dernier livre d’un auteur favori supposait un minimum de rituel; attendre un moment propice, tranquille, dévolu à la découverte de l’œuvre, s’installer dans le gros fauteuil, avec une théière et une tasse à portée de main, et s’assurer de ne pas être dérangé.

Tracés à l’encre noire avec harmonie, figuraient ces mots:

A HUGO BERTIE
NE TE TROMPE PAS DE QUETE
M. LEMAK


Etrange dédicace. Qu’avait-il voulu dire ? Quelle quête ? Cela ressemblait presque à un avertissement. Etait-ce en rapport avec son père qui avait fait éditer un portfolio de portraits d’hommes et de femmes anonymes du monde entier intitulé L’Ultime Quête ? Ou bien n’était-ce qu’un conseil de sagesse qui - pour le moment - lui échappait ? Mystère... La réponse devait être dans le livre lui-même.
Il tourna la page de garde:


INTRODUCTION


Le Destin d’une vie peut virer à tout moment, particulièrement à l’occasion d’une rencontre.
Les rencontres sont comme des carrefours ou des portes qui détournent le parcours, influencent des décisions et orientent notre vie. Puis à la fin, nous nous retrouvons seul, immanquablement. Nous nous retournons alors sur le chemin parcouru tout au long de notre existence, et nous nous rencontrons nous-même.
Et c’est cette rencontre la plus importante. Elle peut à elle seule nous faire accéder à la sagesse.
Il existe d’autres moyens de se rencontrer soi-même, sans attendre que l’imminence de la mort nous incite à faire un grand bilan introspectif. En Asie, certains ont même sublimé l’art de l’introspection.
Le récit qui suit est l’histoire de Blake Ammer, et de la rencontre extraordinaire qui changea sa vie.


Ainsi commençait donc L’Homme Dual, un pavé de 500 pages, dont Hugo qui lisait lentement n’avait pas atteint le quart lorsqu’il s’endormit ce soir-là.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Jeu 3 Mai - 19:38

-3-


Pour la première fois que je débarque en Provence, je décroche la timbale, vraiment! Non seulement on me pique mon porte-monnaie dans le train, puis j’apprends à l’arrivée que les bus sont tous immobilisés par une grève, et pour couronner le tout, il commence à flotter... Avec ma chance légendaire, personne ne va me prendre en stop.

Le mistral balayait les feuilles mortes, et les nuages bas et lourds commençaient à lâcher leurs premières gouttes. Les gens pressaient le pas, la tête enfoncée dans les épaules, et quelques feux de position étaient déjà éclairés dans le trafic de six heures. Eddy s’était fait une image d’Arles tout à fait différente, pour ne pas dire à des années-lumière de cette triste réalité.
J’ai encore idéalisé... Bonjour le Midi, j’ai intérêt à me dépêcher avant que la nuit tombe vraiment, parce qu’alors mes chances d’être pris en stop seront réduites à zéro. Zéro absolu, et adieu le job.

Pour sortir de la ville du bon côté, il devait remonter jusqu’au bout l’avenue Stalingrad. Après deux ou trois kilomètres de marche et de lutte contre le vent et la pluie, il commençait à se demander si elle avait une fin.
Mon royaume pour un bon feu de cheminée ou un bain bien chaud!
Le royaume en question se réduisait à un sac à dos dont le poids augmentait à chaque pas, et à quelques ardoises lâchement abandonnées à Strasbourg, à commencer par le dernier mois de loyer du studio qu’il avait quitté sans préavis, dès qu’il avait reçu la réponse positive pour ce boulot.

Des aboiements sur sa droite le tirèrent brutalement de sa rêverie et il sursauta d’effroi. Un gros berger allemand bondissait derrière un portail grillagé, et lui déballait à coup sûr toute sa batterie d’insultes en langage chien, du style “dégage connard, attends que le portail cède, et je vais te bouffer ta gueule d’étranger”.
“Hutch! Ici! Hutch!
- Plutôt agressif, votre chien, hein madame ?
- Oh, il fait juste son boulot, mais en fait il n’est pas méchant.
- Dites, la sortie de la ville, c’est encore loin ?
- Non, trois cents mètres environ.
- Ouf! et c’est bien la direction des Baux de Provence ?
- Les Baux ? Oui, tu prends à droite au rond-point, direction Fontvieille. Tu y vas en stop ?
- Hé oui...
- Hé bé bon courage!
- Merci”
Charmant sourire... Je ferais bien la connaissance d’une femme mûre avec ce sourire et ces yeux...

La nuit tombait lorsqu’Eddy commença à lever son pouce à l’endroit propice. Il était 18 heures et des poussières, et la pluie s’intensifiait d’un cran. Et là, le bol: la troisième voiture fut la bonne, une 205 noire. Au volant, une femme brune en ciré noir, la cinquantaine, estima Eddy à vue de nez, de beaux yeux sombres soulignés de kohl.
“Vous allez où ?
- Aux Baux de Provence.
- Montez”.

Eddy put enfin se détendre et se réchauffer. La femme n’était pas bavarde, et il n’osait pas engager la conversation. Le paysage défilait, gris et pluvieux, mais provençal quand même, et c’était ça qui comptait maintenant : il y était!
Il devait se présenter à cette place de second cuistot avant 19 heures, sinon il risquait de la perdre avant même d’avoir commencé. Ils passèrent devant une grande abbaye sombre et moyenâgeuse à souhait, puis des champs, la garrigue, des pinèdes...
“Vous allez aux Baux de Provence même ? risqua-t-il
- Oui, et vous avez beaucoup de chance: c’est un coin touristique en été, mais complètement déserté hors saison ; de plus, d’autres villages jalonnent la route. Je ne serais pas surprise d’être la seule personne qui aurait pu vous y amener aujourd’hui.
Sa voix d’alto renforçait la classe et le magnétisme qui se dégageaient d’elle. Eddy était sous le charme.
- Alors je vous remercie doublement... Voilà donc Fontvieille: nous sommes au pays d’Alphonse Daudet, Les lettres de mon moulin, c’est bien ça ?
- Pour les touristes, oui. Désolée de vous décevoir, mais il n’y a jamais vécu.
- Mais et le moulin qui est indiqué, là ?
- Inauthentique, mais c’est un musée qui vaut quand même le coup d’œil. Au fait, je m’arrêterai cinq minutes au prochain village. Vous pourrez rester dans la voiture en attendant.”

Le village était plus petit encore que Fontvieille et s’appelait Maussane. Elle entra dans un salon de beauté, Institut Ambre Esthétique, et Eddy attendit sagement et ne toucha à rien dans la voiture. Toutefois, il remarqua à l’arrière un carton de cinquante centimètres de haut, sur le couvercle duquel était collée une jaquette de livre, illustrée d’un superbe dessin blanc sur fond noir: L’Homme Dual - Miles Lémak.
Bizarre comme titre... ça veut dire quoi “dual” ?

La femme revint effectivement au bout de cinq minutes. Même lorsqu’elle marchait dans le vent et la pluie, elle dégageait une classe exceptionnelle. Contre vents et marées, pensa t-il.
Ca fait deux fois aujourd’hui que je suis séduit par une femme deux fois plus âgée que moi... attention Eddy...

Dix minutes plus tard, la pluie avait cessé. La route commençait à serpenter et à gravir des collines, et la nuit était déjà noire.

“Nous arrivons bientôt aux Baux, dit-elle, vous allez où exactement ?
- A Baumanière, c’est un hôtel-restaurant...
- Oui, tout le monde connaît, ici. C’est le haut du panier dans le coin.
- C’est ce que j’ai cru comprendre. Et vous, vous allez où ?
- Pas très loin, au Val d’Enfer.”
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Sam 5 Mai - 1:21

-4-



Les bureaux de Regards donnaient sur l’arrière de la gare du Nord, près du quartier indien. Lorsqu’Hugo pénétra dans le bureau de Kabert, un train passait et les vitres vibraient. Dans ce boucan, il leva la main qui tenait L’Homme Dual, et de l’autre fit un signe positif du pouce. Kabert se leva dans un nuage ignoble de fumée de pipe, et Hugo se dit que décidément son rédacteur en chef avait tout du psychiatre soixante-huitard de gauche, avec grosse barbe grisonnante, petites lunettes, chemise à carreaux et tout le reste.

“Alors ? fit-il dans une bouffée, avec son regard excité.
- Alors quoi ? L’homme ou le bouquin ?
- Mais les deux, arrête! Tu ne m’as même pas appelé ce week-end...
- Bon, j’ai commencé le livre, ça a l’air pas mal...
- Moi je l’ai fini, et il est excellent!
- Et j’ai pratiquement l’interview... Il m’a donné son accord, et j’appelle son agent ce soir.
- Bon, excellent (Kabert disait toujours “excellent”). Je sens qu’on va faire un malheur! L’Oriental était un bon coup d’essai, mais L’Homme Dual est son coup de maître. Sais-tu qu’on va être les premiers à couvrir Lémak avec une interview ? Personne ne sait quoi que ce soit de lui, à part quelques chroniques dans l’Aurore dans les années soixante. De plus, ça m’étonnerait qu’il ne soit pas primé cette année.
- Mais il ne veut pas de photos, “désolé, ce sera ma condition” fit Hugo en imitant la voix suave de l’écrivain.

David Kabert se foutait éperdument, réflexion faite, de la photo : avec ou sans, le scoop était assuré. Son sourire et son geste furent explicites et Hugo en riant fit mine de l’assommer avec le livre.
“Fonce, Hugo, tire-lui les vers du nez, par tous les moyens! Tu as deux semaines, et tu as carte blanche. Et finis le livre d’abord, bien sûr... comporte-toi en pro! (ça aussi, il le disait souvent)
- Au fait, j’ai un truc bizarre à te montrer. Regarde la dédicace.
- Ah, c’est vrai que tu as eu droit à une dédicace... excellent, petit veinard...
- Qu’est-ce que tu en penses ?
- Ne te trompes pas de quête ? Comment ça, qu’est-ce qu’il veut dire par là ?
- Justement, je me le demande.
- Peut-être qu’il te souhaite de prendre les bons chemins dans la vie, et qu’il fait une allusion à la fin du livre quand Blake s’aperçoit qu’il s’est trompé en...
- Stop, stop! J’ai horreur qu’on me dévoile la fin d’une histoire à l’avance.
- Et là, en bas à gauche, c’est lui qui a fait ces marques ?
- Tiens, c’est vrai, j’avais pas remarqué
- Oui, c’est la même encre, le même trait.”
Un groupe de deux mots avait été entouré sur la phrase:
“Toute représentation et toute reproduction intégrales ou partielles sans le consentement de l’auteur sont strictement limitées pour tous pays.”

“Limitées pour, énonça Kabert. Les deux isolés, ça n’a aucun sens. Je crois plutôt qu’il a essayé le stylo parce qu’il marchait mal.
- C’est vrai que ça fait gribouillis” dit Hugo, tout en songeant au regard intense de Lémak. Il se souvenait parfaitement de ses yeux pétillant d’intelligence et de la manière dont ils avaient vacillé parfois. Il avait cru y percevoir quelque chose, mais quoi ? Il fut soudain sûr que c’est précisément à l’un de ces moments-là que l’écrivain avait fait ce gribouillis.
Qui ne pouvait donc pas simplement en être un.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Sam 5 Mai - 1:26

-5-


Le soir même, Hugo enrageait: deux jours après sa rencontre avec Lémak, son agent lui apprenait que l’écrivain était déjà reparti loin de Paris, et ne pouvait pas dire où.

“... Comment ça, vous ne pouvez pas ? Ecoutez, je l’ai rencontré vendredi, j’ai eu son accord verbal pour une interview dans Regards. C’est important, tout de même, ça lui fera une bonne promotion, c’est certain! Donnez-moi au moins ses coordonnées, je me déplacerai, moi!
-Je vous l’ai dit, c’est impossible, j’ai des consignes très strictes à ce sujet. Monsieur Lémak a formellement exigé que sa vie privé soit préservée, en ne communiquant ni adresse, ni numéro, ni autre sorte de renseignement.
- Mais ce n’est pas sa vie privée, qui m’intéresse, c’est sa vie publique ; c’est un écrivain qui est en train de défrayer la chronique, qui va sûrement passer à la télé chez Pivot, peut-être recevoir un prix avant la fin de l’Automne, et donc donner lieu à des articles dans les magazines, vous ne croyez pas ?
- Je comprends votre opinion, car pour tout vous dire, je la partage et lui ai déjà tenu le même genre de discours, croyez-moi ; mais vous vous trompez: Miles Lémak n’a aucune intention d’avoir une vie publique. Même la gestion de ses dividendes ne l’intéresse pas, je me charge de tout à sa place alors que ce serait plutôt le rôle d’un secrétaire qu’il n’a même pas ; il semble vivre un peu dans sa coquille, vous savez. Il ne veut même pas fournir la moindre photo pour la presse, alors il m’étonnerait beaucoup s’il acceptait de passer à la télé!
- Je n’en reviens pas. Et la promotion de L’Homme Dual, il s’en fiche ?
- Oh vous savez, il se vend très bien comme ça: en une quinzaine, il a déjà atteint les chiffres de L’Oriental en un an, qui du coup, reprend un nouvel essor.”
Hugo sentait qu’il avait perdu la partie et n’obtiendrait rien d’elle. “Bon d’accord, il faut donc passer par vous, alors transmettez-lui au plus vite que je cherche à le rencontrer ces jours-ci pour l’entretien dont je lui ai parlé, et que je suis prêt à me déplacer.
- J’ai peur que ce ne soit pas facile dans l’immédiat. Il ne m’a jamais donné un numéro de téléphone, et il vit dans le midi, retiré de la ville.
- Quoi ? J’ai du mal à y croire! Il se prend pour Castaneda! Mais comment faites-vous pour le joindre ?
- Il m’appelle de temps en temps ; écoutez...
- Oui, je n’insisterai pas plus, si vous m’accordez au moins un indice, qui ne me permettra même pas de le trouver: dans quel coin du midi vit-il ?
- Vous vous moquez de moi ? Je sais que les journalistes sont parfois plus fins limiers que la police.
- Non rassurez-vous, simple curiosité personnelle. Et puis comment voulez-vous que je le déniche avec ça ? car en plus, je suis sûr maintenant que Miles Lémak n’est pas son vrai nom, n’est-ce pas ?
- Au revoir, monsieur Bertie.”

Michelle Combas lui avait raccroché au nez!
Hugo était certain à présent que cet espèce de fakir maniéré l’avait pris pour un con dès le début, et qu’il n’avait jamais eu l’intention de lui accorder cette interview. Il avait voulu se débarrasser de lui le jour de la Hune et avait laissé des consignes de barrage à son agent. Quant au pseudonyme, il en était désormais convaincu. Et il appréciait énormément les anagrammes, avait-il dit.
Mais on ne se fout pas de moi comme ça, monsieur Lémak, ou Malek ou Mélak!

Hugo passa le reste de la soirée à fabriquer toutes sortes d’anagrammes de Miles Lémak, et à chercher par minitel si des numéros y correspondaient dans le Midi de la France.
Salem Kemil, Selmi Kamel, Mekis Malle, Kamille Mes, Selim Malek, Leslie Kamm, ...
Les possibilités étaient plus nombreuses que ce qu’il avait cru en commençant ; et détail notable, deux noms sur trois avaient une consonance orientale. Ceux qui revenaient le plus étaient dans l’ordre Kamel, Malek, Kasem, Males, Malki, et les noms d’origine arabe étaient très concentrés dans de grandes agglomérations du sud de la France, en particulier dans les Bouches-du-Rhône et l’Hérault. Mais grâce à Michelle Combas, Hugo savait que c’était plutôt un bled paumé qu’il recherchait. La partie ne s’annonçait pas facile, d’autant que ces recherches ne s’appuyaient sur rien de concret.
Le truc du pseudo en anagramme n’était qu’une supposition, de plus il était très probable qu’il fut sur liste rouge, d’après ce qu’il avait appris de son agent.
Mais que risquait-il à essayer ?
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Dim 6 Mai - 0:19

CHAPITRE II
Enquêtes


L’aventure est entrée d’un coup dans ma quiétude inquiète.
Le troisième matin, j’étais allé à quelques kilomètres de la ville, dans la direction du soleil,
vers le sanctuaire de Gazargah construit pour commémorer un poète mystique soufi natif d’Hérat,
Abdallah al-Ansârî, dont j’avais retenu ceci: “La méditation est supérieure à la réflexion,
car réfléchir c’est chercher, et méditer c’est trouver.”

O. Germain-Thomas - La tentation des Indes


-1-


Eddy pédalait tout ce qu’il pouvait pour finir de franchir la côte interminable qui menait aux Baux, la sueur inondait son T-shirt et son front, et ses jambes et ses poumons n’en pouvaient plus. Mais s’il voulait découvrir où elle habitait, ou du moins essayer, il fallait qu’il fasse vite.
La journée était très belle pour une fin d’octobre, et découvrir la Provence telle qu’il l’imaginait après seulement deux jours passés dans le coin était une réelle consolation. D’autant plus que l’automne avait peu de prise sur la verdure persistante des pins et sur la garrigue. Tout ce vert à la veille de l’hiver, et ce soleil...
Et l’air sentait bon. Mieux valait être à bout de souffle ici qu’au centre de Strasbourg.

Il devait être 14h30. Un quart d’heure qu’il pédalait, et une demi-heure qu’il avait fini sa matinée de travail. De ce côté-là, tout allait plutôt bien: la première journée, il avait emmagasiné beaucoup d’informations sur le fonctionnement spécifique de ces cuisines, le rythme et l’organisation du travail lui convenaient, et il apprenait vite. Aujourd’hui, il avait déjà pris des automatismes et des initiatives, le chef l’avait même félicité à ce propos. Son diplôme de l’école hôtelière de Strasbourg et ses références n’étaient pas galvaudés.
A 14h il était libre jusqu’à 19h. La veille, il s’était acheté un vélo en Arles, où un collègue l’avait conduit pendant leur pause, mais il avait encore plu, et la ville ne lui était décidément pas apparue sous un meilleur jour que lors de son arrivée.
Il avait décidé cette après-midi de faire une balade à vélo vers ce fameux Val d’Enfer, dans l’espoir d’y voir peut-être la 205 noire de la femme sur qui il fantasmait depuis deux jours, et au pire de profiter pleinement d’une bonne promenade sportive.

Or lorsqu’en sortant de son bungalow il avait aperçu la voiture sur le parking du restaurant, il était revenu afin de la voir dans les salles, mais il ne la trouva nulle part. A part deux ou trois clients de l’hôtel terminant leur repas, seule la table 10 accueillait encore une demi-douzaine de clients extérieurs, dont deux se levaient déjà pour partir. Un homme trapu et très brun parlait fort et taquinait grossièrement deux des plus jeunes convives.
Elle est peut-être allée voir des hôtes, ou quelqu’un du personnel.

Il se renseigna auprès de collègues et apprit que la 205 était celle d’un certain Lion Kamel, un riverain habitué qui avait l’air plein aux as. C’était le boute-en-train à forte voix de la table 10, qui avait d’ailleurs demandé l’addition. A sa question sur la femme en noir, on lui répondit qu’il s’agissait sûrement de la sœur du type en question.
C’est à ce moment qu’il avait décidé qu’en faisant vite, il pouvait s’avancer sur le bout de route qui restait jusqu’au Val d’Enfer, et attendre de voir où la voiture se rendait en la devançant.
Une filature à vélo à l'envers, en quelque sorte.

Eddy entendit un moteur pour la deuxième fois, la première n’avait été qu’une de ces longues Volvo, occupée par un couple. Il se fit enfin dépasser en trombe par la 205 et faillit tomber dans le fossé.
Il est fou ce type, ou il a trop bu...
Il atteignit enfin le haut de la côte, juste après le passage éclair du chauffard boute-en-train.

Lion... j’ignore si c’est son vrai prénom, mais s’il se comporte comme il conduit, il y a des chances qu’on ne l’appelle pas comme ça pour rien...

Il se trouva soudain en train de descendre: soulagement, fraîcheur de l’air automnal sur son visage trempé de sueur, le doux bruit des roues qui n’ont plus besoin de ses efforts, la vitesse... Récompense de la gravité.
S’ouvrait à lui un panorama dont l’irréalité fantasque surpassait celle d’un décor en carton-pâte de cinéma. Une petite vallée encaissée, dominée par le village fortifié des Baux, et jonchée d’une pléthore de grands rochers comme posés là, pour corser le décor, une forêt de rocs aux formes délirantes. Ici un profil de sorcière, là une tête de loup, ailleurs un ours ou presque, et le tout dû au hasard de la Nature.
Nous y voilà, le Val d’Enfer, c’est donc ça!

La 205 était arrivée presqu’au bout de la partie encore visible de la route avant que celle-ci ne s’enfonce derrière l’amas de rocs. Puis Eddy la vit s’engager dans ce qui semblait être un petit chemin privé qui grimpait le côté boisé de la vallée. Le vélo allait trop vite, il fallait un peu freiner, mais ce n’était pas grave, il avait repéré le coin, il avait aperçu un bout de mur et de toit.
Il savait à présent où elle habitait.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Dim 6 Mai - 17:29

-2-


Hugo, la mort dans l’âme, avait dû se résigner: rien sur minitel ni sur internet concernant Lémak, ni Ambre, l’auteur de l’illustration. Quant aux anagrammes, plus d’une centaine de noms pouvaient correspondre et se répartissaient sur trop de secteurs géographiques, et il savait que le phoning était voué à l’échec. Il ne pouvait raisonnablement pas continuer une telle enquête, il n’en avait d’ailleurs pas le temps.
Mais cette histoire le turlupinait plus que de raison.

Et puis il y avait ce gribouillis qui faisait ressortir limitées pour.
Si c’était fait au hasard, ce hasard-là avait fait en sorte d’entourer parfaitement les deux mots.
Trop parfaitement.
(Je vous invite à le lire dans son intégralité...)

Supposons que ce n’est pas le hasard, et qu’il ait voulu me faire comprendre quelque chose. Qu’est-ce qui pourrait être limité (au féminin pluriel, en plus), et pour quoi ?

Non, ça ne collait avec rien.

(...j’apprécie les anagrammes)

Tentons l’anagramme, sait-on jamais...
limitees pour
souper limite
imiter loupes
perou milites
literies poum
le pre-ut moisi
emoi super lit


Les possibilités avaient l’air d’être nombreuses et parfois truculentes, mais rien ne ressemblait à un éventuel message

es multipoire
relis moi pute
utile promis
espoir mutile


Le mot espoir est à retenir...


Soudain Hugo comprit :
ULTIME ESPOIR


“Ne te trompe pas de quête, c’est mon ultime espoir” Voilà certainement le message, assorti et confirmé par un second, qui ne peut pas être une coïncidence: L’Ultime Quête. L’œuvre d’Alain Bertie, son père.

Lémak a connu mon père ou au moins son œuvre, plus qu’il ne le prétend
(Oh, comme tout le monde, un grand photographe).
Il veut me le faire savoir, mais très discrètement. Pourquoi ? Serait-il surveillé et restreint dans ses mouvements ? M’appelle-t-il au secours, ou n’est-ce qu’un conseil, comme le pense David ?
Un conseil digne de 007, à mon avis... Non, il se passe quelque chose... Et qui a peut-être un rapport avec mon père. Le fait que Lémak soit injoignable et incognito ne fait que renforcer l’idée qu’il redoute un danger.


Sans y croire vraiment, il ressortit le vieil album portfolio que son père avait fait éditer en 1971, année de sa propre naissance: L’Ultime Quête.
L’ouvrage était le résultat de 14 ans de photo-reportage à travers le monde entier: des hommes, des femmes, des enfants, sur leur lieu de vie, dans leur quotidien, avec pour chacun le nom, le lieu et la date en légende. Pas de personnalités politiques ou artistiques, seulement des êtres humains, des échantillons du peuple de la Terre. Alain Bertie avait même envisagé une suite à l’ouvrage, un deuxième tome dans lequel figureraient les mêmes personnes, vingt ou trente ans plus tard. Mais il n’eut jamais hélas le temps de le réaliser, à cause de son métier de reporter et du nombre croissant de conflits au Proche Orient (qui était un peu son terrain de prédilection), puis de sa disparition.

Même poussiéreux, l’album en imposait: c’était un vrai objet précieux et luxueux, numéroté, avec une reliure en cuir recouverte d’une jaquette en film transparent mat, sur laquelle ressortaient le titre et une minuscule photo autoportrait.

Il l’ouvrit et le feuilleta. Tout était regroupé par continents et pays. L’Asie et l’URSS constituaient à eux seuls presque la moitié du livre. La France arrivait en dernier, pour conclure cette grande quête humaine à travers le monde par sa propre photo (qui justifiait peut-être le titre, Hugo aimait à le croire): l’enfant de l’auteur, le bébé qui venait alors juste de naître: Hugo lui-même à l’âge de quatre mois.
La légende en était: Hugo Bertie, Suresnes - 71.

Il examina toutes les pages des pays méditerranéens, mais n’y vit rien en rapport avec ce qui l’occupait. Et brusquement, l’évidence lui sauta aux yeux: la photo qu’il cherchait sans trop y croire était là, depuis toujours, dans les portraits de France: l’Oriental lui faisait face, avec son regard déjà perçant, les yeux noirs légèrement en amande, la bouche sensuelle presque féminine.
C’était un homme jeune, vingt-cinq ans tout au plus, mais Hugo savait que c’était Miles Lémak avant même de lire la légende:
Selim Kamel, Les Baux de Provence - 63.


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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Mar 8 Mai - 4:37

-3-


Eddy avait trouvé une planque parfaite, suffisamment élevée pour observer la grande maison des Kamel, et surveiller les allées et venues. Il surplombait en fait la route par laquelle il était venu, qui était le seul point d’accès au chemin, où la 205 était garée, devant le grand portail d’entrée de la propriété.
Une demi-heure après l’arrivée de Lion, et un quart d’heure après qu’Eddy s’était installé dans le creux du rocher, la femme en noir était sortie, l’air pressé, et la voiture noire était à nouveau repartie, mais cette fois d’une conduite calme et méthodique. Elle était revenue vers 17h30, lorsqu’il envisageait d’abandonner sa surveillance. Et depuis, il ne se passait rien. Le frère et la sœur étaient présents tous les deux, mais rien ni personne ne bougeait. D’ailleurs, il n’avait vu personne d’autre, le frère n’était même pas sorti dans le jardin pendant l’absence de sa sœur ; le guet de deux longues heures ne lui avait pas appris grand chose, ne lui avait servi à rien d’autre que de la voir deux fois.
De toutes façons, je m’attends à quoi ? Pourquoi jouer l’espion, à quoi ça va m’avancer ? Je voulais la revoir, savoir où elle habite... Bon maintenant je le sais, et je reprends le boulot dans une heure. Je ferais mieux d’arrêter mes conneries de gosse, dignes de la Bibliothèque Verte, et de rentrer.

Il descendit de son perchoir, sachant déjà qu’il y reviendrait une prochaine fois, mais avec quelque chose à grignoter, et un bouquin pour ne pas s’ennuyer. Une fois sur la route, il ne put résister à la curiosité de s’engager finalement sur le chemin privé. Personne ne pouvait le voir, et il put s’approcher très près de la première fenêtre, en contournant sur la gauche la haie de clôture.
Il perçut une musique douce, et reconnut la trompette de Miles Davis. Il risqua un regard à l’intérieur, en s’accrochant à la branche d’un amandier, et vit ou plutôt aperçut quelqu’un, mais ce n’était ni la femme en noir, ni Lion-le-boute-en-train: un homme barbu apparemment plus âgé était assis à un bureau et écrivait. Eddy ne prit pas le risque de pousser plus loin sa séance de voyeurisme.
Mais avant de sauter au bas de l’arbre, il eut le temps de remarquer un tableau sur le mur du fond de la pièce, un dessin du même style que celui du carton dans la voiture. Presque le même, deux visages fondus avec un œil en commun, mais ceux-ci se tournaient chacun d’un côté, alors que sur l’autre ils convergeaient.
En repartant sur la route, il prit la décision d’acheter en ville ce bouquin, L’Homme Truc.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Mer 9 Mai - 2:12

-4-


Hugo possédait un véhicule (un 4x4 Toyota), mais l’avait laissé à Paris, et préférait en louer un sur place, aux frais de la rédaction bien sûr. Sitôt débarqué en gare d’Arles, il s’adressa à une agence de location et obtint une Renault 19 blanche en forfait d’une semaine. Ceci réglé, il alla en ville faire sa petite enquête, dans quelques librairies, un club de la presse, et pour finir une association de photographes où il avait quelques connaissances.
Personne n’avait jamais vu Lémak, personne ne le connaissait. Même les gens du milieu du livre ignoraient que l’écrivain eût vécu dans la région. La photo n’évoquait rien à personne non plus, sinon qu’elle avait été prise à coup sûr au Val d’Enfer, une petite vallée en contrebas des Baux de Provence. En arrière plan, on distinguait en effet des rochers aux formes particulières, que son père avait parfaitement exploités dans la composition lors de la prise de vue. Rien sur le nom de Selim Kamel non plus.

Hugo connaissait Arles superficiellement, il y venait chaque été pour les rencontres internationales de la photo, mais n’y descendait jamais à l’hôtel, car d’habitude il dormait dans son Toyota rallongé. Mais là, la question ne se posait pas. Il chercherait une chambre aux Baux.

Il alla boire un verre dans un café du centre-ville dont il se souvenait, le "Malarte", et demanda au seul serveur qu’il connaissait de lui conseiller un hôtel aux Baux.
“Aux Baux, il y a quelques hôtels et auberges qui restent ouverts hors saison, ça dépend de ce que vous préférez...
- Je ne sais pas encore, un endroit où les gens du coin se retrouvent...
- Vous savez, en hiver les Baux c’est mort, sauf quand ils font des spectacles dans la carrière, la Cathédrale d’Images, je vous conseille plutôt de rester sur Arles.
- Regardez cette photo, et imaginez ce type plus vieux, vous le connaissez ?
- Non, c’est qui ? Un évadé ?
- Non un écrivain. Il vient de sortir un livre qui s’annonce comme un best-seller, et j’aimerais l’interviewer. Il a vécu aux Baux dans les années soixante et y vit peut-être encore.
- Ah d’accord, y a pas mal de célébrités dans le coin, surtout au Paradou, c’est à côté. Tous ces artistes et ces gens pleins aux as, ils font parfois des repas, des réunions et des fêtes à Baumanière, l’hôtel-restaurant le plus huppé des Baux et même de la région. C’est là que vous devriez aller, si vous avez un bon compte en banque.
- Merci beaucoup, et gardez la monnaie”.


Sur le chemin des Baux de Provence, Hugo sentait qu’il avait des chances d’avancer dans son enquête, même si aucun Selim Kamel ne figurait sur l’annuaire.
Il ne peut qu’être sur liste rouge ; il est même capable de ne pas avoir le téléphone.

La nuit tombait lorsqu’il s’arrêta au Paradou, aux bureaux d’un éditeur local qui, en une vingtaine d’années, s’était fait une place de choix sur le plan national. Il posa les mêmes questions qu’il avait passé la journée à poser partout en Arles, et c’est une secrétaire qui lui donna enfin un indice important...
“Attendez, refaites voir la photo... c’est drôle, je n’ai jamais vu ce type, mais il ressemble fortement à Ambre Kamel. On dirait que c’est elle, mais... en homme.
- Vous dites Ambre Kamel, une femme ? (Ambre 97, pensa-t-il aussitôt, banco!)
- Oui, elle dirige un salon d’esthétique à Maussane, j’y vais de temps en temps, c’est pas loin...”






-5-




INSTITUT AMBRE ESTHETIQUE.
Il rangea la voiture juste devant, et réfléchit encore à l’intérieur avant de se décider.
Bon admettons qu’Ambre est sa fille. Si je la questionne, elle risque de ne pas me répondre, de faire barrage comme Michelle Combas. Mais elle ne m’a jamais vu, je pourrais trouver un prétexte...
Ses réflexions furent interrompues d’urgence: une petite blonde était en train de fermer le salon, elle était seule. Il la rejoignit aussitôt, pendant qu’elle verrouillait le volet métallique.

“Bonsoir.
- Bonsoir, c’est fermé, monsieur, il est 19 heures.
- Je voudrais seulement un renseignement. Vous êtes Ambre Kamel ?
- Ah non, c’est ma patronne, vous l’avez ratée de dix minutes.
Hugo sourit intérieurement à l’accent provençal prononcé de la jeune femme.
- Je cherche à la joindre, vous auriez son adresse ?
- Mais... je ne peux pas, je ne vous connais pas...
- En fait, je cherche pour une affaire urgente monsieur Kamel.
- Monsieur ? Mais lequel ?
- Comment ça lequel, vous voulez dire qu’il y a plusieurs ... heu... plusieurs hommes ?
- Ses deux frères, oui. Mais apparemment vous ne les connaissez pas suffisamment pour que je me permette de vous renseigner sans l’autorisation d’Ambre. Repassez demain, monsieur, désolée.
- Attendez, mais c’est important...
- N’insistez pas s’il vous plaît. Bonsoir.”
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Mer 9 Mai - 22:37

CHAPITRE III
Rencontres


Improbable, l’autre
est la plus agaçante
invention des particules:
l’autre à excès,
réseau tonitruant des
quémandes et demandes,
l’autre rare,
-l’unique-
chaînon manquant
des plénitudes.


Yves Simon - Le souffle du monde




-1-



Extrait de L'Homme Dual :

Lorsque je vis Léo Kilman pour la première fois, je ne perçus pas immédiatement à quel point nous nous ressemblions. Il y a une différence énorme entre contempler son reflet dans un miroir et voir son sosie, aussi ressemblant soit-il, parler, marcher, avec sa propre allure, ses propres gestes et sa propre voix. Sur le coup - était-ce narcissique - je le trouvais beau et sympathique. Puis je réalisai la similitude, elle me frappa avec force. Je me trouvai presque mal: cet homme était ma réplique exacte, mon sosie parfait, mon jumeau, mon clone, jusqu’au moindre détail.

Cela me rappela sur le moment la première fois où je m’étais vu sur une vidéo tournée à la fac par des collègues avec qui j’avais fait un petit reportage. On a un regard neuf sur soi-même, on remarque tous les défauts, les choses que l’on tente peut-être de cacher, et qu’on décèle tout de même. On se voit évoluer, on entend sa propre voix telle que les autres l’entendent, et non pas de l’intérieur de son propre crâne.
Mais cette fois c’était différent, pire: ce n’était pas moi: je ne voyais pas une projection de mon image issue de mon passé et dont j’aurais pu me souvenir, c’était en direct, là, avec moi, un autre moi-même, avec son propre libre-arbitre que je ne maîtrisais pas.
J’étais animé de sentiments contradictoires : une sympathie complice mêlée à une répulsion jalouse, une curiosité indirectement égocentrique et une méfiance craintive, la peur de cet autre moi, qui me connaissait peut-être intimement en vertu d’un lien fantastique, la peur d’être mis à nu, corps et âme, sans geste ni mot, sans refuge possible.
Lui paraissait plus à l’aise, plus sûr de lui (mais peut-être ressentait-il exactement les mêmes sentiments à mon égard!), et m’adressa finalement la parole, prenant l’initiative (et se plaçant ainsi dans le rôle de celui qui en sait plus, comme s’il avait plus de chances d’être l’”original”, l’authentique, et moi l’éventuelle réplique) : “Salut, tu es Blake Ammer, je présume ?”



-2-


Baumanière ressemblait à un mas géant, cerné de petits bungalows, parfaits transfuges entre le chalet et la maison camarguaise. L’intérieur du restaurant alliait le luxe au traditionnel, avec vieilles pierres, poutres apparentes et exposition d’artisanat local: santons, tissus provençaux, reproductions de Léo Lelée et de Van Gogh placardées sur les murs en pierres apparentes. Dans la chambre d’Hugo, le bois dominait, et le style était également provençal: couvre-lit aux motifs de cigales bleues sur fond jaune, gerbes de lavande séchée, mini-bar et service en bois d’olivier.

Il passa sa première nuit et la journée suivante à traîner, savourant le cadre et le calme des lieux. De temps en temps, il questionnait le personnel. Mais la plupart des employés se souciait peu du nom ou de la vie privée des clients. Un maître d’hôtel connaissait toutefois un certain Lion Kamel. Ce devait être l’autre frère de Ambre. Un fêtard bruyant et peu distingué, qui réservait régulièrement une table pour de nombreux clients, et payait bien. Un artiste, peut-être. Oui, il habitait dans le coin mais il ignorait où ; non il n’avait jamais vu sa sœur, ni son autre frère.

“C’est bizarre, c’est la deuxième fois en trois jours qu’on me pose des questions sur Kamel. Qu’est-ce que ce type peut avoir d’intéressant? Ou qu’est-ce qu’il a fait de grave ?
- Qui vous a déjà questionné à ce sujet ?
- Mais attendez, vous êtes de la police, vous faites une enquête, c’est ça ?
- Non rien de grave. Je suis journaliste, et je voudrais seulement rencontrer Selim Kamel pour l’interviewer. Il est écrivain.
- Ah bon.
- Alors, qui vous a questionné sur les Kamel ?
- L’Alsacien. Un jeune nouveau, aux cuisines.”
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Gérard FEYFANT




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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Mer 9 Mai - 23:15

GrandGuru a écrit:







Pour une illustration éventuelle de ma nouvelle "Ta Tête sur mon épaule", j'avais pensé à un dessin dans ce style.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Sam 12 Mai - 1:34

-3-


Eddy rangea son vélo dans un râtelier à cycles, au bout du champ de foire, c’est à dire un terrain de terre battue où des retraités bons enfants jouaient à la pétanque.
Ils portaient presque tous la même casquette à visière courte que Raimu arbore dans Marius, alors que l’après-midi n’était pas ensoleillée. Certains étaient concentrés et solennels, d’autres ne se prenaient pas au sérieux et affichaient la nonchalance des vieux habitués sur leur terrain. Ils en connaissaient sûrement les moindres recoins, ainsi sans doute que ceux du café-PMU de la place. Les boules s’entrechoquaient dans leurs mains usées de connaisseurs, et ces claquements incessants se mêlaient aux piaillements de milliers d’oiseaux qui avaient investi les deux plus gros platanes de l’autre côté de la place. Les feuillages étaient littéralement pleins à craquer, envahis par cette masse grouillante d’étourneaux se préparant sans doute à la migration. Personne ne s’aventurait sous les deux arbres, car une véritable pluie de fientes investissait le sol en dessous.
Le mistral soufflait mais discrètement, comme pour faire savoir qu’il était là malgré tout.
Maussane doit être un chouette coin pour vivre, pensa Eddy, surtout qu’ elle y travaille!

Il traversa le terrain, en contournant les différents groupes de boulistes, et se dirigea vers l’Institut Ambre Esthétique.
Une jolie blonde en sortait en blouse blanche et bleue, l’air d’être de la maison. Mignonne... mais il ne pensait qu’à elle, la femme en noir, celle qui s’appelait certainement Ambre d’après ses déductions. Il était ensorcelé.

La 205 noire était garée vingt mètres plus loin.
Elle était donc là.
Tu vas pas te dégonfler maintenant, tu es venu lui parler, alors tu y vas...
Il entra. La porte heurta un mobile en bambou qui produisit une suite de notes, comme jouées au balafon. L’endroit était désert et sentait les cosmétiques. Quelqu’un descendait les escaliers blancs circulaires de la mezzanine qui surplombait la moitié de la salle. C’était le moment où il devait assurer: pourvu qu’elle me reconnaisse et que je sache quoi dire!

Mais un homme - qu’il lui semblait vaguement reconnaître - lui fit face, sans sourire. Ses cheveux noirs étaient gominés à outrance, et son costume beige avait l’air de sortir du repassage.

Deux hommes seuls dans un salon de beauté, un peu irréel comme situation.

Le type n’avait pas l’air du genre commode. L’œil vif et inquisiteur, la bouche tellement pincée qu’on ne voyait presque plus ses lèvres, et une forte ressemblance avec la femme en noir.
Lion Kamel, le chauffard-boute-en-train, en personne.

“Oui ? Vous désirez ?
- Heu rien. Enfin, je veux dire, je voulais voir votre sœur... mais c’est sans importance... je repasserai...
- Ma sœur ? Tu connais ma sœur, toi ? T’es qui, d’abord ?
- Oui, non, ... je ne la connais pas vraiment, mais...
- Et comment tu sais qu’elle est ma sœur, puisque tu ne la connais pas vraiment ? C’est quoi cette histoire, qu’est-ce que tu lui veux ?”

Je suis amoureux d’elle, mais sais-tu ce que c’est d’être amoureux sans raison d’une inconnue ? n’osa pas dire Eddy.

Pour lui, le prénom de Lion prenait à présent toute sa signification, il se sentait comme une proie dont la peur nourrissait l’excitation et l’ascendant chez le prédateur, car ce dernier ne pouvait pas ne pas sentir son désarroi. Un sourire de fou se dessinait sur les lèvres du fauve et son regard acéré le transperçait.
Ce mec est réellement dangereux, Eddy, t’as intérêt à écourter la discussion vite fait!
“Je... vous lui ressemblez beaucoup, et on m’a dit que...”

L’homme-lion s’avançait doucement, en regardant à droite et à gauche, comme pour prendre à témoin les fauteuils et les étagères de cosmétiques.
“- On t’a dit ? Qui, on ? J’aime pas les fouineurs.
- Ecoutez, je ne sais plus, mais ce n’est pas si grave, je repasserai une autre fois, au revoir!”

Eddy n’était pas téméraire. Il sortit en trombe, sans se retourner, les bambous s’entrechoquèrent à nouveau, et ils devaient encore résonner lorsqu’il traversa le champ de foire en courant, il ne s’arrêta même pas à son vélo qu’il préféra dépasser, puis il tourna dans la première rue après s’être assuré qu’il n’était pas poursuivi. En fait, Lion n’était même pas sorti et l’observait à travers la vitrine. Eddy fit le tour du pâté de maison et revint sur la place par une autre rue, puis épia le salon sans se montrer. La blonde revint et Kamel abandonna son poste d’observation.

Il m’a foutu les jetons, ce con!
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Dim 13 Mai - 15:43

-4-


Hugo frappa à la porte du bungalow qu’on lui avait indiqué. Un jeune homme très blond aux cheveux mi-longs, aux traits fins et aux yeux bleus lui ouvrit, l’air méfiant.
“Salut, j’ai entendu dire que tu t’intéressais aux Kamel, et...
- Non, pas du tout! Laissez-moi tranquille! Il lui claqua la porte au nez.

Ce Eddy Muller avait peur.
- Attends, du calme, je te veux aucun mal, je cherche moi aussi des renseignements sur les Kamel. Et je ne suis pas de la police, si c’est ça que tu redoutes.
- Non, c’est pas ça. Qui vous envoie, alors ?
- Personne ne m’envoie, je suis journaliste, je viens de Paris pour retrouver la trace de Kamel, et tu es le seul qui peut m’aider dans mon enquête.
- C’est un fou, ce type. Qui me dit que c’est pas lui qui vous envoie ?
- Je parle de Selim Kamel, un barbu. C’est un écrivain qui m’a posé un lapin à Paris. Mais ouvre, je n’aime pas parler aux portes, et je ne te veux aucun mal, promis.”
Eddy ouvrit.
Dix minutes plus tard, ils sirotaient un café brûlant ensemble dans la chambre.
Au milieu de la nuit, ils en étaient déjà aux confidences dignes de vieux amis.

Eddy raconta tout à Hugo: son arrivée en Arles, sa rencontre avec la femme en noir (Hugo lui confirma qu’elle s’appelait bien Ambre), son coup de foudre pour elle malgré la différence d’âge, Lion et la façon dont il l’avait suivi puis espionné. La maison dans le Val d’Enfer, et même sa planque ; le dessin encadré dans la pièce, et l’homme au bureau, aperçu furtivement, barbu justement.
“Tu saurais retrouver cette maison ?
- Certain. Mais ce n’est pas tout.
Eddy raconta son après-midi à Maussane, et la frayeur irraisonnée que Lion lui avait infligée.
- Je comprends à présent pourquoi je t’ai fait peur. C’est une chance de te trouver. Laisse-moi te raconter ce que moi je sais, maintenant. J’ai rencontré Selim Kamel à Paris sous son nom d’écrivain, Miles Lémak.
- Ah OK, tout s’explique, c’est lui qui a écrit L’Homme Dual, c’est lui que j’ai vu écrire, et c’est elle, Ambre, qui a dessiné la couverture...
- Exactement. Tu l’as lu ?
- Je l’ai commencé hier soir, mais je sais pas si je pourrai le finir. C’est pas trop mon truc, je préfère la S.F.
- Essaye de le continuer, je l’ai presque fini, et il est très bien. Tu as remarqué les anagrammes ?
- Les anagrammes ?
- Miles Lémak est l’anagramme de Selim Kamel, c’est même une inversion parfaite des lettres. Ce type veut rester incognito, mais il n’est pas très fin avec sa manie des anagrammes. Il y a quelques années, le héros de son roman précédent s’appelait Malek, comme par hasard. Dans celui-ci, les deux personnages principaux s’appellent Blake Ammer = Ambre Kamel, et Léo Kilman = Lion Kamel (j’avais plutôt supposé “Lino” comme Ventura, ignorant que “Lion” pouvait servir de prénom).
Bref Miles/Selim m’a donné son accord verbal pour une interview, et avant que j’obtienne un rendez-vous, il a pris la poudre d’escampette. Mais si j’ai pris cette histoire à cœur et si mon enquête m’a mené jusqu’ici, c’est aussi parce que je crois qu’il a connu mon père disparu. Regarde la dédicace qu’il m’a adressé sur mon exemplaire:

Eddy lut à haute voix: “A Hugo Bertie. Ne te trompe pas de quête. M. Lémak.” On dirait pourtant que c’est exactement ce que tu fais, non ?
- Peut-être, ou peut-être pas. Regarde là en bas.
- Limitées pour... je ne comprends pas.
- Si tu changes l’ordre des lettres, tu obtiens “ultime espoir”.
- Houla! Tu vas pas un peu trop loin ?
- Tu vas comprendre. Jette un coup d’œil sur cette photo.
- On dirait Ambre, les cheveux courts et habillée en mec. Ou peut-être Lion plus jeune.
- C’est leur frère aîné Selim, en 1963.
- Bon, et alors ?
- Mon père a pris cette photo par ici et l’a publiée en 1971 dans un livre de photos intitulé L’Ultime Quête. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Une coïncidence ?
- J’en sais rien. C’est vrai que vu comme ça, c’est bizarre...
- Je suis sûr que mon père et lui se sont rencontrés au Val d’Enfer et que cette photo est unique en son genre. Il ne se laisse jamais prendre en photo, il écrit sous un pseudo, et se cache ici. Personne ne le connaît.
- Il veut tout simplement préserver sa vie privée.
- Dans ce cas, pourquoi m’a-t-il laissé des indices ? Ils m’ont quand même permis de retrouver sa trace. Pour moi, cette histoire prend une tournure bizarre et commence à me concerner, en plus. Je veux en avoir le cœur net.
- Pourquoi tu ne vas pas le voir chez lui ? Je te montrerai la maison.
- C’est bien mon intention. Demain après-midi, ça te va ?
- OK, mais je resterai planqué à l’extérieur ; ce Lion est dangereux, j’en suis sûr.
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MessageSujet: Re: L\'HOMME DUAL (roman)   Lun 14 Mai - 14:39

-5-


“Tu vois, au fond à droite, c’est cette maison, et là à gauche de la route, c’est le rocher qui me sert de planque. Il est bien en face, et on voit tout.
- On dirait le profil d’un chien.
- Ou d’un loup... Je te conseille de t’arrêter ici et de continuer à pied. Ce sera plus discret.
- Mais Eddy, je n’ai pas l’intention d’espionner, moi. Je n’ai rien à cacher. Enfin, sauf s’il n’y a personne, dans ce cas j’irai voir plus près.
- En tous cas, moi je vais me planquer. Ne compte pas sur moi pour t’accompagner et risquer de tomber sur le Lion de garde! Arrête deux secondes, je descends.
- Il vaut mieux en effet qu’on ne nous voie pas ensemble. A tout-à-l’heure.”

Eddy descendit de la R19 et se dirigea vers son rocher, alors que Hugo s’engageait sur le chemin bordé à gauche d’un verger d’amandiers et sur la droite d’une haie de cyprès. Il escalada la paroi rocheuse, où la garrigue avait réussi à accrocher quelques touffes de buis et de thym, et retrouva vite la semi-caverne (l’œil du loup) qui lui servait de poste de guet.
Il vit Hugo en bas, arrêter la voiture devant la grille, à l’endroit exact où les Kamel avaient rangé la Peugeot l’avant-veille à sa première visite. Elle n’y était pas à présent. Qui était sorti ? Et qui était resté ? Hugo appuyait sur la sonnette pour la troisième fois, et toujours personne ne venait ouvrir. Seraient-ils sortis tous les trois, ou quelqu’un se planque là-dedans ?
Hugo s’impatientait à présent, il allait et venait devant le portail, sonnant et re-sonnant, essayant d’ouvrir le portail en vain. Puis il fit le tour de l’enceinte sur la gauche, jusqu’à l’endroit précis où lui-même s’était aidé d’un amandier pour voir au dessus des lauriers. Mais Hugo n’avait pas besoin de grimper, avec son mètre 90.

Il est peut-être même plus près des deux mètres.
Eddy l’appréciait. Il ressemblait à Harison Ford dans le rôle d'Indiana Jones.
Hugo était revenu devant la grille. Il sonna encore, sans résultat, puis revint à la voiture. Il démarra, recula nerveusement jusqu’à la route, et au lieu de s’y engager dans le sens du retour, prit l’autre direction jusqu’à 200 mètres, où il rangea son véhicule derrière des bosquets. Puis il revint à pied, son appareil photo en bandoulière.

Eddy avait observé la scène en se demandant quelles étaient les intentions de son nouvel ami. Ce qui était sûr, c’est qu’il ne comptait pas abandonner pour le moment. Il se saluèrent de la main, chacun montrant à l’autre que tout allait bien, Eddy du haut de son perchoir et Hugo sur le petit chemin privé qu’il remontait à présent. Il sonna de nouveau, sans insister vraiment cette fois, puis grimpa lestement par dessus le portail, et atterrit sur une allée au milieu d’une pelouse et gravit les marches d’un petit perron de bois. Il frappa alors à la porte d’entrée plusieurs fois.

Eddy se rendit compte qu’il tremblait. Il n’avait rien de spécial à redouter, mais il tremblait néanmoins, et le froid n’y était pour rien.
Puis ce qui devait arriver arriva: il perçut le bruit d’un moteur, et avant même que la voiture ne débouche dans le val, il sut de façon certaine de laquelle il s’agissait, et qui en était le conducteur. Il recula plus au fond de la cavité rocheuse pour ne pas être vu, et chercha un moyen de prévenir Hugo. Mais Hugo avait disparu. Avait-il fait le tour de la maison pour chercher un moyen d’entrer ?
Oh non! Ne me fais pas ça, déconne pas...
(J’aime pas les fouineurs) Il revoyait le regard fou de Lion.

La 205 noire se rangea là où la R19 blanche se trouvait moins d’un quart d’heure plus tôt, et Lion en sortit, seul. Il portait le même costume clair que la veille, et Eddy fut certain, sans pouvoir le vérifier, qu’il n’avait aucun faux-pli. Après avoir ouvert et franchi le portail, il resta en arrêt derrière, comme s’il sentait quelque chose (comme un prédateur), puis se ravisa et entra dans la maison, après avoir déverrouillé au moins trois serrures.

Eddy tremblait de plus belle, il ne pouvait pas se retenir. Il n’essayait même pas: il laissa son corps vibrer librement, pour voir, en une malsaine curiosité, jusqu’à quel point les spasmes le secoueraient. Le froid aidant, à présent, ses dents se mettaient à claquer.
Au bout de cinq minutes, il se reprit et chercha à apercevoir Hugo autour de la maison. C’était une sorte de mas en forme de T, aux murs crépis de blanc, au toit en tuiles rouges ; la partie principale en premier plan comportait deux étages, l’aile de gauche était cachée par des arbres fruitiers et l’aile de droite ressemblait à un garage ou un atelier. Sur la grande barre du T, à droite, le perron de l’entrée. Les volets, portes et fenêtres avaient juste été vernis sur le bois naturel. Tout autour, un terrain confortable, avec jardin, potager, partout des arbres fruitiers dont Eddy ne reconnut que les figuiers et les oliviers, ainsi qu’un puits, et une cour avec ce qui devait être un four à pain ou un barbecue en dur. Une jolie maison, comme il aimerait bien en avoir un jour.

Hugo reparut enfin, à gauche, entre le champ d’amandiers et les fourrés camouflant la R19. Il fit à nouveau un signe à Eddy et retourna à sa voiture, l’ouvrit, y entra, en ressortit aussitôt et la poussa sur la route. Il avait probablement desserré le frein à main, et n’eut aucune difficulté à la faire redescendre ainsi, tant la pente était prononcée. Il sauta à l’intérieur afin de la diriger en marche arrière avant qu’elle ne prenne plus de vitesse, et repassa donc sans bruit devant le chemin privé.
Eddy se leva, tout ankylosé et, soulagé, commençait à s’extraire de sa cachette, quand il comprit que ce n’était pas encore le moment de partir: Hugo était à 300 mètres lorsqu’il démarra, remonta la route, et s’engagea sur le chemin privé, comme s’il arrivait à peine, naturellement, comme n’importe quel visiteur.
Eddy se ravisa et reprit sa place en se disant que ce type avait de la suite dans les idées, comme Harison Ford dans “Les Aventuriers de l’Arche Perdue”, et que si ce n’était pas pour en savoir plus sur Ambre, il regretterait presque de participer à cette expédition.
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