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LA JUSTE PAROLE (roman)

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filo




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MessageSujet: LA JUSTE PAROLE (roman)   Sam 16 Juin 2007 - 17:58




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LA JUSTE PAROLE







CONTE
(concentré d’épopée)














J’ai vu mon Seigneur par l’œil du cœur
Je lui dis : Qui es-tu?
Il me répondit : Toi.
El Haj








Ignore tout ce que tu sais,
sache que tu ignores tout.
Chroniques de la Juste Parole - Evangile de DeGans - Chap.III- v.28-29









La cohérence du Grand Tout est d’une portée si vaste
qu’on ne peut pas l’appréhender.
Seule la foi nous permet d’entrevoir sa perfection dans l’imperfection.
Chroniques de la Juste Parole - Le septième âge - Avènement du Prophète - v.15-17

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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Sam 16 Juin 2007 - 18:03

Première époque : LE PROPHETE



-1- La réunion-


Au commencement du Temps émergea
au centre du Rien l’étincelle originelle.
Elle était conscience et vie.
Elle engendra le Grand Tout.
Chroniques du Grand Tout - Fondations - Chap.I- v.1-4




Au nord du désert de Soghnie et jusqu’à la Mer Plate prospérait le royaume de Pancallie depuis si longtemps que la tradition orale elle-même ne pouvait plus en estimer l’âge. Les anciens prétendaient qu’après ses campagnes dans le Krannvag, Garivan I, lointain aïeul de leur Roi, n’avait pas eu besoin de batailler pour unifier les provinces du royaume actuel autour de la ville de Pamaval.
La paix semblait toujours avoir régné de ce côté du Monde.

Pamaval, située selon les plus grands savants au centre du Monde, était un passage obligé sur la grande route des marchands de tous pays, un carrefour non seulement commercial mais aussi culturel, musical et scientifique. De nombreuses sciences y étaient enseignées dans son académie de renom, telles que la géométrie, l’algèbre, l’astronomie, l’astrologie, la médecine, ainsi que la littérature et les arts.

Le palais royal et l’Académie occupaient à eux seuls la pointe sud de la capitale. Ils étaient séparés par les jardins extérieurs du palais, où toutes sortes d’artistes - résidents et itinérants - proposaient leurs spectacles. Un festival permanent de théâtre, danse, musique, poésie, cirque, magie. On venait de loin pour s’y faire remarquer, et les meilleurs avaient toutes les chances de s’y distinguer suffisamment pour obtenir le privilège de donner une représentation devant la cour royale dans les jardins fermés ou dans une des cours du palais, ce qui était une consécration.
Le royaume de Pancallie, laïc et pacifique, rayonnait de prospérité et de sagesse dans un monde où la survie et le pouvoir occupaient cruellement le plus grand nombre.

Mais le Roi Garivan V était pourtant très inquiet au sujet de son peuple. Le Commandant Zfons lui rapportait régulièrement des rapports désastreux sur la marche du royaume: de plus en plus de méfaits, de débauche, de superstition, d’irrespect d’autrui, de corruption, de vols, de crimes et de malhonnêteté gangrenaient la vie de toutes les provinces ; les gens ne se sentaient plus en sécurité, malgré le déploiement renforcé de ses hommes sur tous les terrains. L’immoralité semblait s’emparer insidieusement du peuple.

Le Roi décida de convoquer au palais les quelques personnes les plus à même de trouver un sage remède.
Le jour dit furent réunis par le Roi dans la salle du trône: la Reine Zinida, Thurul le doyen de l’académie, Kordau l’astrologue de la cour, le Commandant Zfons, le Général Khund, ainsi que Burgan le bouffon-conteur. Il les fit asseoir autour de la grande table et leur expliqua le problème, appuyé sur les témoignages pragmatiques et colorés de Zfons, et conclut ainsi:
“Vous êtes les personnes en qui j’ai le plus confiance, et dont les avis seront, je le sais, empreints de la plus précieuse sagesse. Je vous demande donc, chacun à votre tour, de me proposer une solution durable. Lorsque nous aurons entendu toutes les propositions, nous les soumettrons aux voix, et je me réserve la décision finale. Ma Dame, votre avis m’est toujours précieux et secourable, voulez-vous commencer ?”

La Reine Zinida leva les sourcils bien haut et sourit en hochant la tête, semblant réfléchir avant de répondre, ce qui n’était pas son habitude. C’était une femme d’une grande beauté qui, de l’avis de tous, méritait amplement le titre de reine. Elle menait de nombreuses actions sociales et avait créé plusieurs clubs et salons où l’art, la philosophie et le jeu de société se développaient par le biais de personnalités parmi les plus prestigieuses du royaume. Elle assistait souvent le Roi dans ses fonctions et ses décisions. Elle parlait très fort et toujours avec une passion excessive, même sur un sujet anodin, et son rire tonitruant était un sujet de plaisanterie au sein du peuple et avait donné l’expression “un rire zinidien”. Elle portait une toilette différente et une nouvelle coiffure chaque jour, ce qui supposait une garde-robe gigantesque ainsi que plusieurs femmes à son service uniquement employées à cet effet.
Ce jour, elle portait une perruque pourpre tout en hauteur, conique, dont l’extrémité en pointe supportait une pierre précieuse rouge brillant de mille feux, tel un phare fantasmagorique. Une autre pierre, verte comme ses yeux, plus petite mais non moins brillante, ornait le milieu de son front. Des arabesques arachnéennes brunes s’étalaient sur la moitié gauche de son nez et traversaient sa joue gauche, jusqu’à l’oreille, sans excès. Un collier d’argent assorti aux motifs des arabesques semblait émerger de la coiffure, à la nuque, et envahir le devant du cou, pour se couler entre les seins (qu’elle avait généreux) et les galber afin de les soutenir et enfin de couvrir les aréoles, où de chaque côté la dernière spirale de l’arabesque se terminait par un diamant. Un voile de soie moirée orange et marron recouvrait le tout, à l’exception d’un large décolleté jusqu’au nombril. Ses plis savants se perdaient sous une ceinture triangulaire en argent rappelant les arabesques du collier, mais couvertes de pierres précieuses, d’où émergeait une jupe longue et ample, superposant plusieurs sortes de soie, chaque couche étant d’une texture différente, jouant entre le marron et l’orange, et où les arabesques n’étaient ici que broderies de pierres précieuses assorties.
Elle déclara enfin: “L’Amour, messieurs! Voilà ce qu’il nous faut promouvoir, encourager, instaurer: l’amour de chacun pour chacun, la compassion, l’amitié, l’entraide, la solidarité, la charité... toutes les formes de l’Amour, y compris entre deux êtres quels qu’ils soient, car la passion amoureuse elle-même est découragée par ce système de mariages arrangés que nous devons abolir. L’Amour est ma réponse.”
Des yeux se levèrent au ciel pendant cette tirade, mais le Roi avait baissé les siens en souriant et en joignant ses doigts. Il releva finalement son regard dans le silence qui suivait les échos de la voix puissante de la Reine.
“Je ne vous cacherai pas que votre réponse ne me surprend guère, ma douce, et nous nous abstiendrons de la commenter pour le moment. Nous allons d’abord écouter toutes les propositions. Commandant, je vous sens impatient de parler...

- Majesté, sauf le respect que je dois à ma Reine, il me semble utopique de...

- Commandant, l’interrompit le Roi, aucun commentaire pour le moment, je vous prie. Proposez votre solution, sans fioriture.”

Zfons se renfrogna et balbutia des mots d’excuse, ce qui était extrêmement rare de sa part. Son caractère enflammé et ses violentes colères étaient connus dans tout le royaume. Il avait tant d’hommes sous ses ordres qu’une multitude d’anecdotes, vraies ou fausses, couraient un peu partout sur ses méthodes et ses exploits. De taille moyenne, il était doté d’une impressionnante musculature et d’une forte pilosité. Son cou très large et rougeaud était couvert de toison noire, ce qui laissait supposer le reste. Même en saison chaude, comme à cette époque, il portait invariablement la tenue réglementaire de la Garde, constituée principalement de cotte de mailles et de cuir. Ses yeux gris enfoncés sous de gros sourcils broussailleux, sa cicatrice sur la tempe et la joue gauche, ses dents jaunes, son crâne rasé à l’exception de la tresse réglementaire cerclée de blanc qu’il semblait n’avoir jamais dénouée tant elle était agglomérée, tout concourait à lui donner un aspect redoutable. Et de fait redouté. Même le côté rauque de sa voix y contribuait.
“Mes hommes, malgré leur nombre, sont dépassés face au phénomène. Ils n’ont pas assez de marge de manœuvre, et la loi de sa Majesté la Reine, si je puis me permettre, n’a rien arrangé depuis que nous l’appliquons, sinon que je perds plus d’hommes qu’avant. Les malfaiteurs, sachant qu’ils ne risquent plus d’être tués, s’autorisent plus de violence et de crimes. La corruption et le chantage augmentent et de plus nous n’avons aucun pouvoir sur ces méfaits lorsque, et c’est souvent le cas, ils concernent des gens hauts placés.
La solution que je propose serait donc une répression accrue, des sanctions plus définitives, des lois plus sévères, moins permissives, un contrôle plus intense et facilité des étrangers, et l’abolition de la loi nous interdisant de tuer les criminels sur le terrain.

- Tout le contraire de ce que je propose, si j’ai bien compris! explosa la Reine en se levant.

- Silence, ma Dame, gardons les commentaires pour plus tard, c’est valable pour chacun de vous, je vous en prie. Commandant, votre proposition a le mérite d’être claire, précise et brève ; je vous en remercie. Passons à présent à celle de Maître Thurul.”

Le doyen de l’Académie (seule institution d’enseignement du royaume et située à Pamaval), scientifique et inventeur, patriarche d’une grande famille d’érudits, était également le doyen du royaume. Il était respecté de tous, à l’exception de Kordau (pour avoir un jour déclaré que l’astrologie n’était qu’une superstition à ne pas confondre avec l’astronomie). Son avis était souvent sollicité en tous les domaines par le Roi, qu’il avait d’ailleurs éduqué personnellement sur ordre de Garivan IV, roi à l’époque et père du roi actuel. Malgré son grand âge, il n’avait rien perdu de son intelligence et de sa culture, que sa sagesse enrichissait au fil du temps et des expériences. Burgan le bouffon-conteur avait été son meilleur élève en toutes matières et demeurait un de ses meilleurs amis. Le vieil homme avait la peau comme du cuir et sa chevelure blanche tombait aussi bas que sa barbe ornée de tresses. Il ne s’habillait que de larges robes de lin noir et beige et portait une capuche longue et pointue assortie pour protéger le haut chauve de son crâne. Son état de santé devenait inquiétant depuis quelques semaines, il toussait souvent et se déplaçait avec plus de difficulté qu’à l’accoutumée. Malgré tout, sa voix voilée par le temps et la maladie imposait le silence ; son élocution était du reste d’une perfection maniaque.
“Majesté, je ne surprendrai personne, je pense, en affirmant que si le peuple est mal éduqué, il nous faut l’éduquer mieux. Notre Académie ne dispense ses enseignements qu’à quelques privilégiés du royaume et malgré les centres annexes - uniques - que nous avons développés dans chacune des douze provinces du royaume, la majorité des gens demeure inculte. Je propose donc d’instituer l’éducation obligatoire et gratuite pour tous les enfants du royaume, dans des écoles, une par village, où des règles de morale élémentaires puissent être enseignées et encouragées. Voilà ma proposition.

- Ridicule! Cela coûterait une fortune, et comment voulez-vous obliger ce ramassis de...

- Maître Kordau, je vous prie, qu’ai-je demandé à plusieurs reprises déjà ? intervint le Roi, je trouve au contraire cette idée très censée, mais nous en reparlerons. Merci Maître Thurul. Je vous laisse donc la parole, Maître Kordau, puisque vous êtes si impatient de vous exprimer.”
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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Sam 16 Juin 2007 - 18:03

Le vieil astrologue ne parla pas tout de suite. Il rabattit ses longs cheveux gris derrière ses épaules et parut se concentrer. Son extrême maigreur, son long nez pointu, sa robe et son chapeau noirs contribuaient à sa réputation de mage inquiétant au sein de la cour, mais la tradition royale accordait beaucoup d’importance à l’astrologie, et un grand respect lui était toujours dû. Il faisait rarement de prévisions dignes de ce nom, mais il avait prédit six ans auparavant la naissance d’un second fils à la Reine, et cet événement était bel et bien survenu. Il avait annoncé que cet enfant serait brillant, et force était de constater la précocité exceptionnelle du petit DeGans dans les domaines littéraires et scientifiques.
Kordau quant à lui n’avait ni femme ni enfant, et vivait seul dans des appartements mis à sa disposition tout en haut de l’aile ouest du palais. Il y recevait régulièrement des gens de la cour pour des consultations où il exerçait autant ses dons d’astrologue que ceux de guérisseur. Il dit enfin de sa voix nasillarde:
“Majesté, à mon humble avis, il n’y a pas de solution à notre problème. (murmures de protestation autour de la table) La nature est ainsi faite que sur... mettons dix êtres humains, il y en aura toujours trois ou quatre qui chercheront à profiter des autres, ou à les dépasser, bref qui feront passer leur individu avant le reste de la communauté ; certains par tous les moyens, d’autres plus insidieusement. Une société comporte toujours une minorité égoïste et rebelle créant des ennuis à la majorité. Et l’amour, la répression ou l’éducation forcée ne changeront pas cette funeste loi de la nature humaine. Néanmoins, (franches protestations et vindictes)... laissez-moi finir... néanmoins, je me propose de consulter les astres spécialement à propos de ce problème, pour essayer de trouver la meilleure marche à suivre.

- Silence, je vous prie! cria le Roi pour couvrir la grogne générale, Maître Kordau a donné, ainsi que je l’ai demandé à chacun de vous, une réponse sans complaisance à ma question. Même si elle n’apporte pas de solution directe, c’est un avis réfléchi dont nous devons tenir compte. Malgré tout, Maître Kordau, je ne reviendrai pas sur mon intention de choisir une des solutions proposées ici à la fin de cette entrevue, vous devrez donc exprimer comme les autres votre choix. Passons maintenant à vous, Général Khund, les nombreux voyages que vous accomplissez dans le monde ont dû vous faire connaître une grande diversité de gouvernements et de sociétés.

- En effet, Majesté. Et la solution que j’ai à vous proposer risque d’être à double tranchant, comme mon sabre.”
Le Général dégageait un charisme mêlé de force et de calme. Sa stature immense l’obligeait à considérer tous ses interlocuteurs du haut vers le bas, ce que beaucoup prenait pour de la condescendance, souvent à juste titre. Khund était un guerrier, un meneur d’hommes et un fin stratège. Il avait combattu pendant une vingtaine d’années sous la bannière du royaume de Tillbrande, au sud du désert de Soghnie, dont il avait dirigé l’armée pendant sept ans. Il n’avait jamais perdu une bataille, sauf la dernière, ce qui lui avait valu d’être chassé de son pays. Après avoir vécu un exil solitaire d’une année dans le désert en une errance dont il n’avait jamais révélé la nature, il était venu proposer ses services à Garivan V, fraîchement promu roi de Pancallie. Ce dernier l’avait prévenu qu’en tant que pays pacifique, la Pancallie, dotée d’une armée de défense, ne lui proposerait pas de campagne ou de conquête, mais plutôt un rôle de représentation diplomatique auprès du monde entier, ainsi qu’un entretien minimum des troupes de défense royales à Pamaval. Ce qu’il avait accepté aussitôt. Depuis quatorze ans, il parcourait ainsi le monde, souvent accompagné de commerçants Pamavaliens qu’il protégeait ou introduisait auprès de gouvernements étrangers. Avec ses cheveux blancs en brosse, son menton proéminent, son regard acéré bleu ciel, son costume impeccable rouge et noir aux longues bottes et son fameux double sabre fait d’un alliage inconnu au flanc, tout le royaume le considérait comme un être à part, puissant et inflexible, ce qu’il était sans aucun doute. Ménageant son effet, il continua de sa voix grave:
“Les pays les plus développés socialement, politiquement, scientifiquement, et même parfois artistiquement ; ceux qui ont le plus facilement réglé leurs problèmes de finances, de justice et même de sécurité, sont les pays conquérants, guerriers et donc dominants. Je suis convaincu qu’une bonne guerre offrirait une cause et un défouloir idéal à tous ces désœuvrés qui se complaisent dans leur délinquance. Nous sommes en paix avec la Soghnie et Yskandara, et le Krannvag est trop puissant, mais le royaume de Tillbrande, seul ennemi potentiel de Pancallie, est en pleine guerre civile, occasion idéale pour le conquérir avec un minimum de pertes. Offrez à ces hommes l’occasion de se battre pour une cause qui serve le royaume, et vous regagnerez une autorité assurée sur eux.”

Plus encore que lors de l’intervention de Kordau, l’assemblée protesta. Le Roi lui-même, à l’accoutumée si tolérant et positif, baissa la tête en la secouant, les yeux fermés. Ses cheveux grisonnants bouclés accompagnaient le mouvement, et sa couronne, en fait un turban de cuir noir incrusté de pierres précieuses, faillit tomber. “Silence! dit-il, Général Khund, je suis très surpris, je l’avoue, par votre proposition. Désagréablement surpris. Vous semblez récupérer le sujet qui nous occupe à des fins de pulsions et de rancunes personnelles, et cela m’étonne de votre part, après tant d’années passées au service de la prospérité pacifique de notre pays. Mais voilà que j’enfreins les consignes que j’ai moi-même données: arrêtons là les commentaires, reprenons-nous et écoutons la proposition de Burgan.”

En attendant le silence, Burgan souriait, l’œil pétillant. Comme à son habitude. Âgé de plus de cinquante ans, il en faisait moins de quarante, avec ses cheveux noirs frisés, ses yeux noirs profonds, son gros nez et sa grande bouche, ses oreilles pointues et sa chemise invariablement verte. Il avait la particularité d’être ambidextre. Il avait toujours une bonne raison de sourire ou de rire. Et il pouvait toujours se le permettre, car il était le bouffon du roi. Un bouffon exceptionnel en réalité, car s’il avait été dans sa jeunesse un bouffon conventionnel à la cour de Garivan IV, sa position avait peu à peu évolué, et durant les dix dernières années du règne du vieux roi, il était devenu son ami et conseiller, pour devenir ensuite celui du Prince, le roi actuel. Son rôle ne s’arrêtait pas là, il était le conteur favori de la famille royale, et vedette des salons de la Reine. Il était également musicien, et professeur de musique à l’Académie. Passionné d’astronomie et de philosophie et ami personnel de Thurul, il passait beaucoup de temps dans le laboratoire de ce dernier. Autant dire que son titre de bouffon n’était plus qu’honorifique. Il venait à peine d’apprendre la grossesse de sa fille Briteig et s’en réjouissait, même si celle-ci lui avait fait promettre le secret, car il n’y avait pas de père officiel. Cette réunion l’aurait presque amusé, si le sujet n’en avait pas été aussi sérieux. C’est sans se départir de son sourire qu’il dit calmement:

“J’ai eu plusieurs fois dans ma vie l’occasion de voyager, moi aussi, et mes observations des autres sociétés m’ont amené à d’autres conclusions que les vôtres, Général. Je crois que ce qui manque à notre peuple, c’est l’espérance, la confiance, l’engagement, bref: la foi. Je tiens à dire que je suis d’accord dans une certaine mesure avec tout ce qui vient d’être dit (grognements de protestation et de surprise autour de la table). J’ai une solution à vous proposer qui présente l’avantage de réunir toutes les propositions qui viennent d’être faites, en y ajoutant la foi. Offrons au peuple une religion. Une religion qui prêche l’Amour, qui donne un sens et un but dans la vie de chacun, qui le motive à faire le bien, à suivre des préceptes de respect, d’honnêteté et de morale, à encourager l’éducation, à encadrer le peuple dans des règles et des lois précises que l’on ne pourrait plus enfreindre sans honte, qui donne enfin une cause pour laquelle on pourrait se battre jusqu’à la mort si l’on y était contraint. Une religion qui rassemblerait dans le même sens tout un peuple et lui donnerait par là-même une identité plus forte que celle d’une nation.”
Tout en parlant, Burgan avait observé l’expression des autres invités, et savait déjà qu’il avait rallié à sa cause Thurul et la Reine.

Le Roi, la main devant la bouche, semblait concentré. Il eut un mouvement en arrière de la tête: “Bien, dit-il, merci Burgan, tout cela est très intéressant et mérite d’être réfléchi, ainsi que les autres propositions. Je vous invite à prendre quelques rafraîchissements dans la haute-cour pendant un quart d’heure ; après quoi nous nous retrouverons ici pour prendre une décision, merci.”
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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Dim 17 Juin 2007 - 15:51

-2- La mission du Bouffon-


Le Grand Tout, à la fois mâle et femelle,
esprit et matière, lumière et ténèbres, bien et mal,
est l’origine, le chemin et le but.
Suivre Sa voie est suivre la Juste Parole
et vivre en harmonie avec Lui.
Chroniques du Grand Tout - Fondations - Chap.II- v.46-50



L’été se terminait. C’en était fini pour cette année de la chaleur étouffante et des orages violents. Car le royaume de Pancallie, situé entre le désert et trois mers (l’une au nord, l’une à l’est et l’autre au sud), était le théâtre de phénomènes météorologiques parfois surprenants, et selon les saisons et le sens du vent, le climat pouvait passer d’un extrême à l’autre.
Mais ce qui intéressait au plus haut point Burgan, hormis le fait qu’il allait bientôt ressortir ses chemises (vertes) en laine et à longues manches, se passait bien plus loin que dans le ciel de cette région du Monde.
Bien plus loin que le Monde, en fait.
Une comète périodique s’approchait.
D’après les observations des premiers astronomes de l’antiquité, elle devait passer au dessus de la moitié nord du Monde au début du printemps prochain. Thurul, moins féru d’astronomie, mais plus capable que lui de déchiffrer les archives anciennes dont il était le conservateur, lui avait confirmé cette assertion des vieux livres.

Burgan referma la porte du laboratoire d’astronomie et descendit les innombrables marches dont l’usure le fascinait autant que les vieux papyrus couverts de signes antiques.
Combien de savants avaient pu descendre ces marches comme lui à travers les siècles, les yeux pleins d’étoiles, de théories, de mouvements elliptiques, d’infinitude ? Combien de royaumes, de guerres, de tragédies, de fêtes, de découvertes géniales, de catastrophes avaient pu défiler sur ce point précis du monde pendant que les astres, là-haut, continuaient leur gigantesque et inexorable marche ? Et pourquoi jamais une religion digne de ce nom n’avait émergé de ce terreau si fertile ? Exceptées quelques superstitions locales et l’astrologie, ce peuple était-il hermétique à la foi, à une grande foi ? Comment pouvait-on rester si pragmatique face au miracle qu’inspirait la perfection de l’univers, sa grandeur, ses lois, la beauté de la nature ?
Il allait y remédier, lui, le vieux bouffon, en coulisse, avec la bénédiction du Roi qui lui avait donné carte blanche. C’était désormais sa mission, et avec l’aide de Thurul qui, il le savait, risquait de ne pas passer l’hiver, et surtout de sa propre fille, Briteig, enceinte d’un enfant illégitime, les bases de son plan étaient presque déjà posées.

Il avait envoyé la douce Briteig vivre à l’extrême sud du royaume, à Mand, petite oasis à la lisière du grand désert, peuplée de cinq ou six familles, où vivait Golan, son ami d’enfance. Golan était guérisseur et connaissait tout le nord du désert comme sa poche. C’était un homme bon, dont la femme et le fils avaient été emportés l’année précédente par un mal mystérieux contre lequel il avait été impuissant. Sa fille Padhina, infectée aussi par la maladie, avait été soignée à Pamaval durant des mois, mais elle était morte cet été. Quand Burgan lui avait confié Briteig avec pour mission de s’occuper d’elle, de sa grossesse et de l’enfant à naître, il avait semblé revenir à la vie.

Une religion est l’organisation de croyances, dogmes, pratiques, rites, voire lois, autour d’une foi mystique. Autour de théories qui apportent des réponses aux grands questionnements spirituels, tels que la raison, l’origine, l’état, le but : pourquoi sommes-nous là? d’où venons-nous? que sommes-nous? où allons-nous? Les réponses relèvent certainement de l’Inconnaissable, mais la mission de la religion est de les ramener dans l’Inconnu seulement, puis de les révéler à ceux qui en ont besoin pour avancer, afin de leur tracer le droit chemin, le juste chemin, puis de les cadrer dans des préceptes moraux.
Burgan connaissait de nombreuses religions du Monde, dominées en Occident par l’adoration de la déesse Claïs, et en Orient par les innombrables dieux védians. Aucune ne laissait assez de liberté à ses pratiquants, toutes prônaient la dévotion et la crainte des dieux, la faute à expier, la culpabilité d’être, la personnification de l’essence divine. Aucune ne célébrait simplement le Tout, l’ensemble de l’univers, de la nature, de l’humanité, de la vie, et le respect qui leur est dû. Aucune ne demandait aux hommes simplement d’agir dans le Bien et dans le respect du Grand Tout.

Depuis trois semaines, il écrivait. Au premier âge, le Grand Tout ...

A sa demande, Thurul lui avait fourni de nombreux rouleaux de papyrus antiques et fragiles, qu’il conservait dans ses archives en raison de leur âge, mais qui ne servaient plus à rien car l’ombre même des inscriptions et des dessins qui y figuraient avait disparu avec le temps et surtout à cause d’une malencontreuse et permanente exposition à la lumière.
Il les couvrait, en écriture ancienne, de textes emphatiques décrivant une cosmogonie avec des théories sur la création de l’univers, puis de l’humanité, par un dieu mi-masculin mi-féminin dont l’appellation le Grand Tout pourrait séduire les plus réfractaires. Il racontait l’avènement de l’espèce humaine suite à un déluge qui décima les grands monstres, puis des sagas, des rois, des guerres, des interventions divines et des miracles.

...se fit matière rayonnante et fulgurante...


Il s’agissait d’un travail titanesque, auquel il s’adonnait sans relache, se surprenant lui-même par sa propre inspiration foisonnante et effrénée. Il écrivait tous les jours, intarissable, et souvent même la nuit. Il n’allait plus raconter ses histoires dans les salons de la Reine, ses visites aux élèves de l’Académie s’espaçaient, et on le voyait souvent chez Maître Thurul, à l’Académie.

Il racontait une histoire, la plus belle sans doute de toutes celles qu’il avait déjà racontées.

...se précipitant à la conquête du rien
.
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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Dim 17 Juin 2007 - 15:58

-3- La comète-


Au premier âge, le Grand Tout
se fit matière rayonnante et fulgurante
se précipitant à la conquête du rien.
Au second âge, étoiles et planètes,
terrains d’essai en vue d’un monde viable.
Au troisième âge émergea enfin
le berceau idéal de la vie: le Monde.
Au quatrième âge, Il installa la vie
dans l’eau du Monde et la fit prospérer.
Au cinquième âge, grands reptiles, monstres
et esprits des forêts, puis le grand déluge.
Au sixième âge, les mammifères:
le Grand Tout, après une multitude d’essais d’êtres vivants,
a trouvé le berceau idéal de la conscience: l’humain.

Le septième âge, imminent, naîtra avec celui
qui apportera la conscience et la foi
dans le cœur de tous les humains.
La comète de Mandi célébrera sa naissance dans le désert.
Son incarnation sera à l’image du Grand Tout.
Ses mots énonceront la Juste Parole.
Chroniques du Grand Tout - Fondations - Chap.V- v.1-20



Le laboratoire de Thurul était occupé deux fois par semaine par les professeurs de l’Académie et certains de leurs élèves parmi les plus brillants en science.
Un jour, le Doyen leur fit remarquer qu’un courant d’air lui glaçait les os et qu’il voulait qu’on règle ce problème. Les étudiants, comme tout le monde, avaient compris que cet automne allait être probablement le dernier du vieil homme.
Ils trouvèrent au fond de la pièce sombre où l’on remisait toutes sortes d’inventions avortées une faille dans le mur qu’il était effectivement nécessaire de boucher pour faire cesser ce courant d’air. Mais en éclairant le trou en question, un des étudiants remarqua une niche étroite à l’intérieur du mur, au fond de laquelle on apercevait quelque chose emballé dans du cuir moisi, du tissu et des planches de bois.
Maître Thurul ordonna de casser le mur à cet endroit pour récupérer ce qui pouvait s’avérer une découverte intéressante.
Et elle le fut!

La section histoire de l’Académie ainsi que celle de philosophie et, dans une moindre mesure, toutes les sections ne traitèrent que des Ecritures découvertes lors de cet automne exceptionnel. Tout le royaume était en effervescence: enfin des documents clairs et faciles à déchiffrer avaient été exhumés d’un lointain et obscur passé. Enfin les savants allaient peut-être pouvoir révéler les origines les plus reculées du peuple de Pancallie, voire de l’humanité entière!
Le sujet s’était imposé de lui-même dans toutes les discussions de la vie de tous les jours, même dans les provinces les plus reculées du royaume. Dans les clubs et salons, les contes, débats, spectacles et jeux avaient également laissé place aux conversations citant les quelques passages des Ecritures que l’Académie avait livrés à la populace, ainsi qu’à d’interminables débats s’y rapportant.

Il fallut peu de temps pour voir enfin circuler des copies de ce qui avait déjà été déchiffré, traduit et commenté sous l’égide de Maître Thurul, de ses assistants et de Burgan, à savoir la moitié du premier livre, intitulé “Fondations”. Le reste demandait plus de temps et de travail, vu l’état déplorable d’une partie des papyrus, et Thurul et Burgan en furent proclamés par le Roi les uniques dépositaires et utilisateurs.

Cependant, Burgan continuait à produire en secret le reste des Chroniques du Grand Tout, des épopées et légendes allégoriques, en y mêlant peu à peu les récits historiques de l’antiquité connue du continent. Durant tout l’hiver, il vint présenter ses propres “interprétations” des Ecritures dans les salons de la Reine et au sein de l’Académie. Ses talents de conteur mis au service de ce nouveau sujet d’engouement eut un tel succès que le Roi le nomma Grand Commentateur des Ecritures. Toutes les provinces se le disputèrent alors.


*



Or les derniers jours de l’hiver, la fille de Burgan, Briteig, que Golan faisait passer pour sa propre fille défunte Padhina, ressentit les premières douleurs de l’enfantement. Loin de la vie intense des villes, le hameau de Mand vivait au calme, au rythme de la nature et du désert, et cette naissance imminente devait être le seul événement attendu cette saison par la petite communauté.

Mais rien ne se passe comme on le prévoit.
En effet, le premier jour du printemps, un nouvel astre était apparu tôt dans la soirée, un rai de lumière comme personne ici n’en avait jamais vu. La quasi totalité des habitants de l’oasis (une trentaine) restait dehors à observer et commenter la fabuleuse apparition céleste. Golan, prévenu par Burgan, s’y était attendu, mais tombait néanmoins sous le charme fascinant de cette déchirure de lumière dans le ciel étoilé.

“C’est une comète! cria-t-il aux autres, c’est le signe du Grand Tout pour annoncer la venue de l’Elu! Oyez! Oyez! C’est la Comète de Mandi! Et ma fille va enfanter avant l’aube! Et mon petit-fils sera l’Elu, car nous sommes à Mand, dans le désert! Telle est la prophétie!”
Et il s’agenouilla dans le sable en levant les bras au ciel. Certains dirent tout bas “Il est devenu fou” d’autres dirent “mais non, il a raison, j’ai entendu la prophétie, moi aussi! Il a raison...”
Et quelques-uns s’agenouillèrent, puis tous enfin.
Alors dans la hutte de Golan, Briteig hurla.

Golan se précipita à l’intérieur, alluma les flambeaux, et s’agenouilla près de Briteig qui se tordait de douleur sur sa couche souillée. Son ventre énorme était secoué de spasmes.

“Je vais mourir, appelez mon père!

- Je suis là, Padhina, tu ne vas pas mourir, tu as perdu les eaux, c’est normal. Laisse-moi t’aider.

- Non, je veux mon vrai père, ne me touche pas, j’ai trop mal!”

L’enfant se présentait à l’envers. Les gens commençaient à se rassembler devant chez Golan, mais il ferma la porte. “Je m’en occupe, c’est ma fille et je suis guérisseur, après tout!”


*



Burgan s’était endormi devant son ouvrage. Il avait rédigé toute la soirée, jusqu’au milieu de la nuit. Il savait que la comète et l’accouchement de Briteig étaient imminents. Il lui restait peut-être quelques jours, une dizaine au maximum.
Il fut tiré de son sommeil par des coups répétés à la porte de la chambre qu’il occupait aux frais de l’Académie. Lorsqu’il ouvrit, il reconnut le fils du voisin de Golan, exténué. “Briteig!” pensa-t-il. En effet, il lui fut annoncé la naissance du fils de Padhina. “L’enfant se porte bien, mais la mère n’a pas survécu. Golan dit qu’il est l’Elu, car la comète est dans le ciel.” ajouta l’adolescent.
Tragédie et déception! Sa fille morte, la seule famille qui lui restait! Et la comète tant attendue: resté enfermé à travailler, il avait raté sa première apparition.
Mais l’Elu était né ; il serait son grand-père et son instructeur, et l’Histoire était en marche.



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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Lun 18 Juin 2007 - 12:29

-4- La conversion du prince-


Sa mère donnera sa vie pour qu’Il naisse
au désert le premier jour de la Comète de Mandi.
Son vrai père et Sa vraie mère seront le Grand Tout.
Il resplendira par Sa beauté et Son esprit,
à toute question Il trouvera réponse.
Il viendra en homme et partira en femme.
Chroniques du Grand Tout - Le Septième Âge - Avènement du Prophète- v.32-37


Mandi avait seize ans lorsque survinrent ses premières règles. Il allait être plus difficile encore de se faire passer pour un garçon, mais cette puberté tardive n’était-elle pas une mystérieuse conséquence, après tout, de son travestisme permanent, ainsi que son peu de poitrine et l’étroitesse de son bassin ? Elle supposait que la vraie raison en était plutôt l’entraînement physique intensif quotidien auquel son grand-père Burgan, désormais Grand Prêtre, l’avait soumise et habituée depuis six ans, pour lui forger un corps plus musclé et donc d’apparence moins féminine.

Cette indisposition arriva pour la première fois un septième jour de la semaine, qui était son jour, le Jour de Mandi, jour également de sa naissance. Ce jour-là, elle allait toujours prêcher au temple le matin pendant deux heures. C’était en quelque sorte son travail hebdomadaire depuis six ans, mais elle ne le prenait pas comme une corvée ; au contraire, c’était un rendez-vous dont elle ne pouvait plus se passer.
Des centaines et des centaines de gens de toutes classes et de toutes les provinces du royaume emplissaient le temple chaque semaine. Ces pèlerins venaient parfois de très loin pour assister à ses prêches ; parmi eux, certains avaient mis plusieurs jours pour venir à Pamaval et en mettraient autant pour rejoindre leur village, lequel, pour la plupart, ils n’avaient jamais quitté de leur vie.
Mandi aimait tous ces gens. Ils venaient recevoir la Juste Parole, mais lui apportaient beaucoup d’amour et de soutien. A la fin de chaque séance, elle prenait quelques questions et tentait d’y répondre du mieux qu’elle pouvait.

“Seigneur, condamnes-tu ceux qui refusent de croire au Grand Tout ?

- L’aveugle-né qui ne croit pas en la lumière que tu lui décris est-il condamnable ? Toi qui vois, si tu le guides hors de l’ombre, ne pourra-t-il sentir la chaleur du soleil ? Le Grand Tout est autant en toi qu’en lui, mais lui Le découvrira peut-être autrement. Le Grand Tout réside autant dans ton assurance que dans son questionnement.

- Seigneur, Le Grand Tout entend-il mes pensées ? Voit-il mes actes ? S’ils sont mauvais, le sait-il ?

- Ton corps est une partie de Son corps, ton esprit une partie de Son esprit. Tu as cette responsabilité envers toutes Ses autres parties, qu’elles soient ton frère, un grain de sable sur lequel tu marches, l’oiseau qui ne te survolera jamais ou ton pire ennemi. Comme autant de parties de ton corps. Lorsque tu agis mal envers ce qui t’entoure, c’est comme si une de tes mains se mettait à donner des coups sur ta tête.

- Seigneur, qu’arrive-t-il après la mort ?

- Le Grand Tout prend le temps de tout essayer. Toutes les formes de vie, toutes les tournures d’esprit possibles ont existé, existent ou existeront. Mais cela ne peut être accompli en même temps ; nous avons chacun à notre tour la chance de participer à cette incommensurable expérience, à ce grand ensemble. Nos corps ne sont faits que de minuscules parts du Grand Tout, assemblées dans une forme précise et périssable, qui seront récupérées un jour ou l’autre pour reformer d’autres corps. Tout ce qui est bon est reconverti. Il en est ainsi de nos esprits: selon ce que tu auras apporté au Grand Tout, ton esprit aura le privilège de servir la matière à nouveau, tôt ou tard, pour s’efforcer à nouveau de contribuer au Bien. Ce que tu auras apporté de bien en suivant la Juste Parole sera ravivé dans une grande âme, lorsque, fort de tous les essais imaginables, le Grand Tout arrivera à la fin de ces expériences et qu’Il approchera de la perfection.

- Y aura-t-il alors seulement des êtres de perfection dans le Monde ?

- La perfection n’existe pas, car elle est différente selon chacun. La perfection pour moi est faite d’une multitude d’imperfections, dans laquelle la moindre perfection serait de trop. Mais oui, à la fin, tous ceux qui auront œuvré dans le bon sens revivront, rassemblés à travers un être presque parfait, un esprit de félicité à l’image de tout ce que le Grand Tout aura essayé de mieux. Ce sera alors la fin de notre espèce et du Septième Âge, et d’autres expériences pourront commencer pour le Grand Tout.

- Seigneur, est-il déjà temps ? Est-ce toi cet être presque parfait ?

- Non, je ne suis que celui qui apporte la Juste Parole. Le Grand Tout a mis beaucoup de temps pour former la matière juste et mettra en comparaison très peu de temps pour former cet être juste entre les justes. Mais nous ne le verrons pas, car nos vies ne sont que des instants pour le Grand Tout. Peut-être les enfants de vos enfants le verront, ou les enfants de leurs enfants. Mais chacun de vous a un rôle à jouer, et une chance, en suivant la voie juste, de renaître à travers Lui.
Lorsque le temps sera venu, un signe l’annoncera au Monde.”

- Seigneur, pouvez-vous nous rappeler les cinq grands principes, qui ne sont pas dans les Ecritures ?

- Voici: le premier est
La voie juste est l’équilibre entre les extrêmes.

Le second est:
L’homme doit à la nature et au Grand Tout le respect qu’un enfant doit à sa mère. Il doit respecter la vie et ceux qui la préservent. Encourager et faire le bien autour de soi contribue à améliorer le Monde.

Le troisième est:
Les hommes sont tous différents, et leurs différences sont des richesses. Les plus faibles et les plus démunis doivent être aidés, sans considérer cette aide comme dûe. La richesse matérielle entrave la richesse spirituelle.

Le quatrième est:
La violence et la haine n’engendrent que la violence et la haine. Le sage juste les ignore.
Ainsi, envier, juger, calomnier, voler ou porter atteinte à la liberté de quelqu’un ouvre la voie à la violence, à la haine et à la vengeance.
Ainsi la vengeance doit être proscrite car un deuxième tort ne fait pas la justice du premier.
Ainsi, les armes sont proscrites: posséder une arme signifie être prêt à s’en servir.


Le cinquième est:
Le silence et le vide n’ont pas toujours besoin d’être remplis.
La méditation la plus en accord avec le Grand Tout est celle que l’on ne provoque pas. Ce n’est pas une action, mais une non-action de la pensée.


Et aujourd’hui, j’en profite pour rajouter un grand principe:
Le libre-arbitre de la foi: Ne pas se laisser convaincre par des rituels et des dogmes prosélytes. Se forger plutôt sa propre foi intime.

- Mais Seigneur, intervint un vieillard avec un petit sourire, si je puis me permettre, ne pensez-vous pas que ce sixième principe soit paradoxal et puisse se retourner contre la Juste Parole?

- La Juste Parole, contrairement à la religion vediane par exemple, ou à celle des Enfants de Claïs, ne comporte pas de rituels, n’impose pas de dogmes et évite le prosélytisme. Si quelqu’un le faisait un jour en son nom, il contredirait ce principe auquel je tiens. La Juste Parole n’est pas une forme de foi exclusive. Elle doit se borner à conseiller une voie, sans se proclamer la seule ou la meilleure.”

Mandi mit fin au débat et se retira dans une petite pièce au fond du temple, où elle avait l’habitude de se recueillir avant et après ses séances. Elle ôta la cape blanche dont elle se parait toujours en ces occasions et s’assit sur son tapis pour se détendre.
Elle avait les yeux noirs de son grand-père ainsi que sa chevelure, dont les boucles reposaient sur ses épaules, mais ses traits fins provenaient de sa mère. Sa mère qu’elle n’avait pas connue mais qui survivait à travers elle. Burgan ignorait tout de son père. Briteig ne lui avait rien dit sur son agresseur, hormis sa violence, la douleur et l’humiliation qu’il lui avait fait subir ; elle avait voulu tout oublier du visage malfaisant de celui qui l’avait prise de force.

Elle avait mon âge, pensa-t-elle. Comment réagirais-je dans la même situation ? Aurais-je la force d’endurer cela ? de ne pas ressentir de haine, comme je pourrais le conseiller moi-même ? Serais-je capable d’aimer autant que les autres celui qui me ferait cela ? Le mal fait aussi partie du Grand Tout. Et si un jour ils me demandent dans quelle proportion, je ne saurai, pour une fois, quoi leur répondre. Car la Juste Parole doit leur apporter foi et espérance en le Bien, non pas le constat subversif d’un équilibre à jamais pernicieux.

Le bruit de la foule se retirant du temple se dissipait peu à peu. Ses trois disciples et amis, Terik, Talym et Salya, veillaient toujours à ce que tout se passe bien au sein du temple.
Terik, le grand roux, la dépassait au moins de deux têtes. C’était un sculpteur issu d’une famille de marins pêcheurs venus autrefois du nord par la Mer Plate. Son père le considérant comme fils indigne, car il s’intéressait plus à l’art qu’à la pêche, il avait quitté la province de Sourman pour tenter sa chance à Pamaval, et pour y entendre la Juste Parole. Depuis trois ans, il y consacrait sa vie, et assistait Mandi du mieux qu’il pouvait.
Talym, le beau Talym aux yeux clairs était né deux jours après Mandi, alors qu’on voyait encore la comète dans le ciel. Son père avait grandi dans le désert mais habitait à deux heures de marche au sud de Pamaval avec sa femme dans une petite chaumière. Il y exerçait le métier de bûcheron et l’avait appris à Talym, qui préférait s’isoler dans sa caverne cachée au cœur de la forêt. Il était, selon l’avis de tous, prédestiné à la spiritualité et était venu assister à tous les prêches de Mandi, chaque semaine pendant deux ans, jusqu’à ce que le Prophète lui-même lui demande de rester à ses côtés, ce qu’il avait espéré ardemment.
Quant à Salya, ancienne danseuse et prostituée, lionne aux cheveux roux, elle avait décidé d’arrêter son activité suite à un prêche de Mandi dans la ville de Tholmé, et de suivre le Prophète pour le servir et apprendre de lui. Elle avait pourtant presque le double de son âge, mais son dévouement était total. Elle brillait par son agilité, son sens de l’observation, sa mémoire et sa connaissance des plantes.
C’est elle qui vint taper à la porte pour la prévenir que le Prince DeGans était là, et qu’il insistait pour la voir absolument.

“T’a-t-il dit pourquoi ?

- Non Seigneur, mais il a l’air très... enthousiaste.

- Bon, fais-le entrer”.

DeGans n’était pas l’aîné du Roi, et même s’il l’avait été, il n’aurait jamais remplacé son père. D’une part parce qu’il ne le voulait pas, d’autre part parce qu’il était homosexuel, ce que la Reine Zinida prenait pour une grave maladie, enfin parce que son frère, le Prince Garin, était son aîné et briguait déjà la place. DeGans, à vingt-et-un ans, brillait déjà comme un scientifique respecté. Maître Pattyas lui-même, doyen actuel de l’Académie, lui avait promis un poste de professeur de Sciences à l’Académie de Pamaval dès l’année prochaine, mais la famille royale n’avait pas encore donné son accord.
Sans être excessivement efféminées, ses manières étaient douces et raffinées, et un sourire ornait en permanence son beau visage.
Brun, grand et mince, il avait des yeux exceptionnellement jaune ocre ; les filles de la cour en pinçaient vainement pour ce beau et jeune mâle qu’elles ne pourraient jamais séduire.
Il entrouvrit la porte et passa timidement la tête d’abord, les yeux grands ouverts comme le ferait un enfant, bouche fermée. Elle s’ouvrit soudain en un large sourire aussitôt qu’il aperçut Mandi dans la pièce, se levant de son tapis. Mandi ne l’avait pas imaginé si grand. Une longue chemise bleu nuit en soie, brodée de fil d’or sur les côtés et bordée de galons jaunes compliqués lui tombait jusqu’aux genoux, serrée à la taille par le turban doré de la famille royale. Ses sandales de cuir noir et sa toque noire en feutre étaient incrustées de petits brillants discrets, reliés entre eux par des arabesques comme ceux que portait sa mère la Reine. Il s’agenouilla devant Mandi, alors qu’elle s’agenouillait aussi devant lui, et ils dirent “Seigneur” ensemble. Le fou-rire commun qui en découla marqua le début d’une grande et fidèle amitié.



DeGans rencontre Mandi - Illustration de Camille Dufayet

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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Lun 18 Juin 2007 - 12:29

La conversion brutale du Prince DeGans à la Juste Parole déclencha une certaine polémique. En effet, même si l’Académie cautionnait officiellement cette religion en respect de la voie tracée par feu Maître Thurul, elle ne prenait plus part ni à son exégèse ni à sa propagation. C’était désormais l’affaire du Temple et du grand prêtre Burgan. Maître Pattyas était, ce n’était pas un mystère, réfractaire à toutes formes de spiritualité ou de superstition, qu’il considérait comme autant d’entraves à l’évolution de la science. Pour lui, des livres de mythologie et de légendes n’avaient pas à dicter leurs lois sous prétexte qu’ils étaient anciens et qu’ils apportaient des ersatz de réponses aux grandes questions métaphysiques. Il n’avait jamais exprimé officiellement son avis sur la nouvelle forme d’autorité - pour ne pas dire la fascination - qu’exerçait un adolescent un peu efféminé aux origines douteuses sur les foules depuis quelques années, mais son sentiment à ce propos était aisé à deviner.
Mais que le Prince DeGans, doublement éminent par son rang et ses exceptionnelles aptitudes dans le domaine scientifique, se transforme du jour au lendemain en un illuminé mystique, cela le surprenait, le décevait, et même l’exaspérait. De la part de Maître Thurul, qui avait joué plutôt un rôle d’exégète, passionné d’histoire et de sciences humaines, il avait pu comprendre cet engouement, d’autant que le vieillard était alors au seuil de la mort ; mais de la part du prince, si jeune, si brillant, si conscient de la logique implacable de la nature, cet intérêt lui paraissait incongru, sinon louche.
Il en était là de ses réflexions lorsqu’on lui annonça la venue du Prince dans son bureau.

“Maître Pattyas, mes gens m’ont appris votre désir de me parler, dit ce dernier en entrant, je suis venu aussitôt pour vous éviter ce déplacement pénible au palais. Je crois deviner de quoi il s’agit, et je vous prie d’aller au fait sans ambages.

- Puisque vous m’y invitez. J’ai entendu parler de votre annonce publique en salle du Trône. J’ai cru comprendre que vous comptiez renoncer à votre rang de Prince du royaume de Pancallie ainsi qu’à tous les privilèges s’y rapportant, pour devenir disciple de Mandi, voire prêtre de la Juste Parole.

- On vous a rapporté l’exacte vérité, Maître.

- Permettez-moi de m’étonner de ce ... de cette...

- Conversion. Vous pouvez même dire renaissance.

- Mais enfin! explosa le Doyen, pas vous, Prince, n’importe qui, mais pas vous! Comment pouvez-vous renoncer à tout pour ce tissu de superstitions ? De plus, votre voie est dans la science, vous étiez le premier à l’affirmer, et vous l’avez honorablement confirmé.

- Maître, j’ai à peine vingt et un ans, c’est à dire en gros soixante de moins que vous, je n’ai pas votre expérience et votre sagesse, mais j’ai tout mon temps. Le temps de me consacrer à la science, aux arts, à l’amour, à la spiritualité, et tant d’autres choses encore ; mais j’ai aussi un cœur et une âme qui ressentent avec une intensité inédite que, ici et maintenant, j’ai un rôle à jouer aux côtés de Mandi. Ses paroles me vont droit au cœur, elles me font entrevoir l’univers, le Monde et notre existence même d’une façon nouvelle dont l’authenticité ne fait pour moi aucun doute. Cette révélation m’emplit de joie et de foi.

- Et la science, bon sang, elle ne vous intéresse soudainement plus ? Et le poste de professeur, qu’est-ce que vous en faites ?

- Mais ce n’est pas incompatible! La foi en le Grand Tout n’invalide rien de ce qui concerne la science, au contraire! Je suis convaincu que la combinaison des deux peut affiner considérablement la compréhension de la moindre théorie venant de l’un ou de l’autre bord.

- Ineptie! hurla le Doyen en se levant le plus brutalement que son âge le lui permettait, ineptie! Comment osez-vous m’asséner un tel argument ? Non seulement je m’oppose à cet amalgame, mais je vous préviens maintenant que vous devrez choisir entre le poste de professeur à l’Académie de Pamaval et celui de disciple de ce jeune beau-parleur!

- J’en suis désolé pour vous, mais mon choix est donc fait.

- Absurde.
Il se déplaça jusqu’à la fenêtre et fit face en silence aux jardins ensoleillés reliant l’Académie au palais royal. Il se retourna soudain avec un sourire suspicieux.
Je me demande dans quelle mesure ce beau jeune homme a réellement touché votre cœur ; est-ce le message qui vous séduit tant, ou le messager ?

- Comment osez-vous...? Vous ne vous adressez pas à n’importe qui. Je vous rappelle...

- Je ne m’adresse plus à un prince, ni à un scientifique prometteur de l’Académie, nous sommes d’accord. C’est votre propre décision. La mienne est de ne plus vous voir ici. Vous n’êtes pour moi plus qu’un de ces illuminés, inverti de surcroît. Sortez, DeGans!”


*



Pour les adeptes de la Juste Parole, c’était jour d’abstinence: pas de nourriture, pas de paroles. Terik avait donc attendu le coucher du soleil pour venir voir Mandi dans une clairière de la forêt au sud de Pamaval où elle se recueillait d’habitude, sous un immense chêne. Elle jouait de la flûte, ce qui avait souvent pour effet d’attirer de nombreux animaux à elle, comme si sa musique les envoûtait.
Terik resta à l’écart pour écouter et regarder. Il avait déjà assisté à ce miracle, mais cette fois, une diversité étonnante d’espèces entourait le grand chêne: renards, ours, biches, loups et chiens, sangliers, singes, écureuils, serpents, lynxs et chats sauvages, sans compter un grand nombre d’oiseaux de toutes sortes, fraternisant tous dans cet étrange recueillement.
Les notes effleuraient un thème mélodique, l’approchaient, l’évoquaient avec finesse et subtilité, puis s’y jetaient enfin, comme on se résout au plaisir après l’avoir retenu et contourné. Le thème, riche dans sa simplicité mélodique, évoquait à Terik la nature et les éléments, la joie ou la mélancolie selon, comprit-il, ce que le souffle divin transmettait au souffle de Mandi. Lorsque le dernier rayon de soleil disparut derrière le feuillage des arbres, elle cessa de jouer, et rangea sa flûte dans la longue poche de sa tunique prévue à cet effet. Les animaux, un à un, se retirèrent en silence.

Elle vit Terik arriver de sa démarche lourde et hésitante, la mine encore béate du spectacle auquel il venait d’assister. Elle avait une énorme affection pour Terik. Auprès de lui, elle se sentait en sécurité. Il dégageait de la force, même s’il la gérait mal quelquefois. Parfois, elle rêvait de lui, des rêves inavouables où ils se caressaient, s’embrassaient. Elle le déshabillait, passait la main dans sa toison rousse, sur ses muscles puissants, sur son sexe, qui s’érigeait, devenait énorme ; le sien devenait humide, et l’était encore à son réveil. Elle n’en avait jamais parlé à son grand-père qui était le seul à savoir qu’elle n’était pas un garçon. En vérité, elle avait honte de ces émois purement physiques, tout en sachant qu’ils étaient parfaitement naturels. Elle savait aussi que sa position de guide spirituel lui interdisait tout épanchement sexuel, ce qu’elle avait jusqu’ici bien assumé.

Mais voilà: DeGans avait surgi dans sa vie, et il était beau, charmant, intelligent, raffiné, pétillant. Elle savait qu’il préférait les hommes, et qu’il croyait qu’elle en était un, ce qui aurait pu rétablir en quelque sorte l’équilibre et laisser éventuellement des sentiments se développer entre eux, mais non: à proscrire! Ces pensées étaient proscrites.
Burgan lui avait annoncé maintes épreuves à surmonter, mais il n’avait jamais évoqué celle-ci. Elle devait rester forte. Les fidèles comptaient sur elle, les générations à venir aussi. Elle ne devait pas commettre d’erreur, elle devait respecter d’une part les prophéties, d’autre part les principes qu’elle énonçait elle-même, et qui devenaient la Juste Parole, sitôt prononcés.
Elle était lasse. Burgan lui faisait confiance et n’était plus toujours là à surveiller ses paroles, comme lorsqu’elle était plus jeune. Elle aussi avait confiance en elle-même, ou plutôt en la juste inspiration dont elle faisait toujours preuve au bon moment, et qui ne pouvait pas être toujours de son fait, ni celui de la providence. Ce qui la confortait dans le fait qu’elle était vraiment l’élue, prophète et voix de la Juste Parole. Malgré cette tromperie sur son sexe (qu’elle remettait régulièrement sur le tapis face à son grand-père qui trouvait toujours les mots pour la justifier), malgré ses soupçons envers Burgan quant à l’authenticité de chaque phrase des livres qu’il était, après tout, le seul à maîtriser de par son rôle de traducteur, et malgré le pressentiment que tout cela pouvait se terminer très mal, elle se sentait à sa place. Habitée.
Mais elle était fatiguée. De ne pas être anonyme, d’être adulée, de se travestir, de porter de telles responsabilités, et aujourd’hui de ne pas avoir droit à la volupté de l’amour.
Même si cela était possible pour moi, ce ne le serait pas pour lui...

“Je peux te parler, Seigneur ?

- Qu’y a-t-il, Terik ?

- C’est ce que j’aimerais savoir. Je te trouve soucieux, triste et même irritable, ces derniers temps. Particulièrement envers moi. Je me demandais si j’avais mal agi, contre toi ou le Grand Tout. Dis-moi ce qui ne va pas, Seigneur.

- Brave Terik! Rassure-toi, je n’ai rien à te reprocher. Ta présence à mes côtés, ton aide et ton amitié me sont si précieuses... Tu ignores encore l’importance de ton rôle et de l’aventure que nous vivons. Nous avons sur nos épaules une immense responsabilité, celle de transmettre, de semer les germes de la foi dans le cœur de chaque homme et de chaque femme, de donner l’exemple aussi. Nous devons rester purs et intègres. Mais nous ne sommes que des humains, avec nos doutes, nos défauts et nos soucis personnels. Je n’y échappe pas moi-même, j’ai quelques soucis qui ne regardent que moi, et tu n’y es pour rien: tu n’as pas mal agi.
Va, maintenant, va aider Salya et Talym pour le feu et le potage. Nous allons veiller ce soir, et je vous présenterai le nouveau disciple, il nous rejoint définitivement ce soir.

- Le Prince ? C’est donc vrai ?

- Il n’est plus prince ; il a tout abandonné pour nous rejoindre.”
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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Mar 19 Juin 2007 - 13:32

-5- Le cinquième disciple-
(deux ans plus tard)


Le Prophète choisira cinq fidèles parmi ses fidèles
Quatre parcourront le Monde pour prêcher la Juste Parole,
un vers l’Orient, un vers le Sud, un vers l’Occident et un vers le Nord,
le cinquième consignera son histoire pour les générations à venir.
Chroniques du Grand Tout - Le Septième Âge - Avènement du Prophète- v.558-561



La dix-huitième Fête de la Comète, fête de la naissance de Mandi, célébrait également le printemps et le début de la nouvelle année (nouveau calendrier promulgué huit ans auparavant par le Roi sous l’influence de Thurul et Burgan, et au grand dam de Kordau). Cette date était exceptionnelle: tous ceux qui le désiraient pouvaient arrêter de travailler ce jour-là, des amnisties étaient proclamées lors du discours attendu du Roi, et les jardins et les cours du palais royal ouvraient exceptionnellement leurs portes au peuple, où musique, spectacles, joutes et jeux divers, boissons et nourriture leur étaient offerts. Le Grand Prêtre et le Prophète donnaient également un discours, et des centaines de fleurs étaient lancées sur la foule du haut des remparts.
C’était la Reine qui avait eu l’idée d’une célébration d’une telle ampleur, car elle avait toujours déploré l’absence de grandes liesses populaires. Elle ne manquait d’ailleurs jamais de le rappeler à qui voulait l’entendre pendant la semaine nécessaire à la préparation de l’événement. “Allons, ajoutait-elle à l’adresse du moindre de ses sujets qui n’affichait pas une mine épanouie, allons, aujourd’hui il est interdit de ne pas se réjouir!” Et elle partait sur son énorme rire zinidien.

Même si les trois quarts du peuple de Pancallie embrassaient désormais la religion officielle de la Juste Parole, même si le quart restant témoignait plus d’indifférence qu’une réelle opposition, quelques opposants purs et durs résistaient encore.
Depuis quelques années, ils avaient eu le temps de se reconnaître, de se rassembler et de constituer un comité secret auto-baptisé “les Probes”. Certains bruits racontaient qu’ils se retrouvaient, masqués, dans des réunions secrètes, qu’ils étaient à l’origine de l’incendie du premier temple du Grand Tout, sur les ruines duquel le temple actuel avait été érigé, il se disait aussi qu’on leur devait la disparition mystérieuse de Golan, le grand-père officiel du Prophète, devenu fou depuis la Comète.
De faux pèlerins, accueillis par Mandi à la communauté des disciples, avaient détruit ou brûlé une grande part des récoltes d’une saison entière l’année dernière. On leur attribuait même la mort par empoisonnement du Doyen précédent, Maître Thurul, mort sept ans auparavant à l’âge très avancé de cent-sept ans, alors que Burgan qui l’avait soigné lors de ses derniers jours avait toujours nié cette théorie, d’une part parce qu’il avait été témoin de l’agonie de son vieil ami, d’autre part parce qu’à cette époque les Probes n’existaient pas encore.

L’année précédente, la Fête de la Comète avait été marquée par un événement fâcheux qui avait bien failli coûter la vie à Burgan. Pendant son discours, qui précédait toujours celui de Mandi, une bretèche presque complète s’était décrochée du toit juste au dessus de la grande scène dressée chaque année dans la haute-cour, contre le mur principal de l’aile Est du Palais. Talym qui par chance avait encore la tête en l’air, avait vu en premier la masse de pierres et de bois se détacher de la partie la plus basse du toit, et avait hurlé en la montrant du doigt. Terik, qui se tenait aux côtés de Mandi derrière Burgan, prit à peine le temps de détailler ce qui tombait du ciel: il bondit sur le Grand Prêtre au milieu d’une de ses grandes phrases emphatiques et ils s’étalèrent au pieds de la Reine, pratiquement sous son immense robe en ailes de papillon, qui faillit perdre l’équilibre et tomber elle-même à la renverse, alors que dans un énorme fracas poussiéreux les gravats s’écroulaient sur la chaire, trouant la scène à l’endroit précis où se tenait Burgan la seconde précédente. Sur ordre du Commandant Zfons, des hommes armés en faction sur le chemin de ronde montèrent aussitôt jusqu’au toit inspecter les lieux et déterminer les causes de l’incident. Des traces de sabotage furent rapidement trouvées, et les Probes ainsi mis en cause. Tout le printemps et tout l’été, Zfons avait enquêté sur les Probes, en vain.

Cette année, la sécurité allait être renforcée. On s’attendait à un nouveau coup de la funeste organisation durant la fête, et les disciples de Mandi étaient très inquiets à son sujet, car il était certainement la cible principale d’une éventuelle agression.
Cinq jours avant le grand jour, jour d’abstinence et veille du jour de Mandi, les disciples s’isolèrent chacun selon son habitude, l’air plus soucieux que d’ordinaire, et Mandi passa la journée à méditer sous son grand chêne.

En fin d’après-midi, elle savait que personne ne viendrait la déranger avant le coucher du soleil et elle se laissa aller à une douce somnolence, dans le parfum de miel des arbres fruitiers en fleurs qu’une petite brise lui apportait. Des centaines d’oiseaux faisaient résonner leurs chants que la forêt mâtinait d’échos, et l’on percevait même les cris et les rires lointains des enfants jouant près de la mare à la lisière de la forêt.
Son esprit vagabondait doucement. Elle vit DeGans comme au premier jour, dans sa tenue bleu nuit, s’agenouiller et lui dire “je t’aime, depuis le début, je t’aime”,
moi aussi je t’aime, mon prince, mais nous sommes condamnés à rester les meilleurs amis du monde.
Une infinie tendresse s’était installée entre eux dès le début, qui avait même rendu Terik un peu jaloux durant les premiers mois suivant l’arrivée du prince jusqu’à ce que Mandi le raisonne dans un grand sermon public sur la propriété, la convoitise et la jalousie.
Dans sa vision, DeGans se tenait aux côtés d’une jeune fille aux longs cheveux bruns, qui lui rappelait vaguement quelqu’un. C’était Briteig, sa mère. Elle souriait tristement et disait quelque chose. DeGans s’agenouilla devant Briteig, qui lui mit la main sur sa tête.
“Votre amour n’est pas impossible, il est seulement destiné à rester pur. Mais est-il vraiment sans tache aujourd’hui ?

- Mère ? que dites-vous ? quelle tache ? ai-je commis une faute ? ai-je menti ? ai-je enfreint mes propres préceptes ? Dites-moi, Mère, n’ai-je pas accompli tout ce que je devais, tout ce qui est prévu, tout ce que l’on attend de moi ? Dites-moi!...

- Celle que tu attends est arrivée. Le Couchant lui échoit.”

“Mère?” Elle se redressa. Avait-elle crié à voix haute ? Le jour n’était pas couché et son vœu de silence tenait encore.

De l’autre côté de la clairière, la jeune fille aux longs cheveux bruns approchait en souriant.
Mandi crut à un prodige. La jeune fille de son rêve venait à elle, derrière elle le soleil embrasait les traînées de nuages en une dernière offrande à cette journée avant de disparaître derrière les frondaisons frémissantes. Le tableau ressemblait encore à un rêve, mais elle était pourtant bien réveillée. Ce ne pouvait être sa mère, mais qui alors ? Elle ne pouvait rien demander à voix haute pour l’instant, tant que le soleil n’était pas couché. Etait-ce une épreuve ? Elle resserra rapidement les lacets du linge lui compressant d’ordinaire les seins et se leva.
La jeune fille était très belle, menue, les yeux aussi noirs que les siens, elle portait une tunique simple marron clair et au cou un collier de graines. Elle souriait encore lorsqu’elle s’immobilisa à deux pas de Mandi. Puis elle tomba à genoux et s’inclina.

“Seigneur, ô Seigneur, je suis si heureuse. Ma quête est donc terminée. Je marche depuis cinq jours, je viens de Candabre, pour toi. Une voix m’a parlé dans ma tête et m’a dit que tu m’attendais. Je suis là, je suis à toi.”

Mandi ne savait que faire. Elle se leva, releva la jeune fille, lui sourit et la serra dans ses bras. Elle sentait le chèvrefeuille.
Celle qu’elle “attendait” était donc arrivée...? mais elle n’attendait personne. Et cette histoire de couchant ? Cette fille qui pleurait à présent de joie et de fatigue dans ses bras avait-elle entendu la même voix qu’elle-même à l’instant dans son rêve ?

Le soleil était couché à présent, elle lui prit la main et la guida sur le chemin du temple, à travers bois.
“Qui es-tu ?

- Mila, fille d’Argans.

- Argans, le prêtre de Candabre ?

- Oui, Seigneur.

- Sait-il où tu es ?

- Maintenant oui. Il ne voulais pas que je vienne seule, il nous avait promis de nous emmener en pèlerinage à Pamaval pour t’entendre prêcher demain et assister à la fête de la Comète dans quelques jours, mais ma mère est morte depuis deux lunes et ma sœur et moi avons dû la remplacer à la maison et au temple. La semaine dernière, une voix m’a dit de venir te rejoindre ; je suis partie le lendemain en ne prévenant que ma sœur.

- Imprudence... Quelle voix, à quoi ressemblait-elle ?

- A la tienne, Seigneur.

- Pauvre Argans, il doit être très inquiet. Sais-tu que je t’ai déjà vue, chez toi ?

- Je m’en souviens, Seigneur, tu étais avec le Grand Prêtre et le temple de Candabre était presque achevé. J’avais neuf ans, et toi...

- Et moi douze, et c’est l’unique fois où je suis allée à Candabre. Mes prêches sont un peu différents, maintenant. Tu verras.

- Seigneur, pourquoi dois-je te rejoindre ?

- Tu as la foi ?

- Oh oui, Seigneur!

- Alors pourquoi as-tu parlé avant le coucher de soleil ?

- Je suis encore ... heu, je n’ai pas encore eu mes...

- Tu n’es pas encore tout à fait une femme, hein ? D’accord.

- Ce n’est pas grave ?

- Mais non, beaucoup de jeunes filles le deviennent aussi tard, tu n’y peux rien, c’est le Grand Tout qui décide.

- Pourquoi m’as-tu appelée, alors ?

- Tu es la cinquième fidèle, celle qui me manquait, et que j’enverrai un jour prêcher la Juste Parole. Tu connais la prophétie ?

- Oui Seigneur, mais... le cinquième ne sera-t-il pas celui qui restera pour écrire ?

- Celui-là est déjà à mes côtés ; ce n’est pas l’ordre d’arrivée qui compte. Tu partiras un jour du côté occidental du Monde.”



Mila - Illustration par Agnès Fanfrelune

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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Mar 19 Juin 2007 - 13:33

*



Depuis la mort de Thurul, Burgan se rendait très rarement à l’Académie en dehors de ses cours de musique. Les quelques anciens collègues qui demeuraient ses amis - principalement des pratiquants de la Juste Parole - il les voyait plutôt en dehors, au temple ou au palais. Quant à Pattyas, il ne s’était jamais franchement entendu avec lui avant la Comète, alors depuis, seul un froid poli entretenait leurs relations.
Depuis sa “promotion” au statut de Grand Prêtre, sa vie avait changé du tout au tout. Sa faculté de rire ou sourire en toute situation s’était envolée, il avait à présent soixante-douze ans, sa fille était morte, sa désinvolture, son cynisme et son humour qu’il faisait autrefois partager à la famille royale et à la cour n’étaient plus de mise, ni les contes (autres que concernant la Juste Parole), ni même son titre honorifique de bouffon, et surtout, il utilisait sa petite fille, l’obligeait à réprimer sa féminité autant qu’une vie normale, attirait le regard du peuple entier sur elle, du Monde et de l’Histoire même.
Il l’avait manipulée.

Le Roi et la Reine eux-même ignoraient tous les détails de cette vaste tromperie, ils ne voyaient que les résultats qu’ils jugeaient positifs. Pour eux l’objectif d’origine était atteint, ou du moins en très bonne voie. Personne hormis lui ne connaissait la vérité, et cela commençait à peser sur ses épaules, voire sur sa conscience. Même Thurul avait ignoré le vrai sexe de Mandi, même Golan l’avait vraiment prise pour son propre petit-fils et avait perdu la raison à cause de cette histoire...

Lui-même se demandait ce qu’il avait vraiment déclenché, et dans quelle mesure sa petite fille n’était pas effectivement un être d’exception inspiré par le Divin. Son “œuvre” dépassait ses espérances et ses plans à toutes vitesse.
Depuis des années, Mandi n’avait plus besoin de lui pour trouver les mots et les paraboles appropriés, pour écouter et rassurer les gens qui venaient à sa porte, pour prêcher avec une conviction, une foi intense et sans faille, pour mener de brillants débats sans jamais être prise au dépourvu. Elle connaissait les Chroniques par cœur bien sûr, il y avait veillé depuis son plus jeune âge, mais elle les dépassait véritablement en qualité, en pureté, en harmonie, en une sorte d’authenticité rétroactive, à travers ses prêches et ses actes.
Ce succès dépassait largement ses attentes premières, mais l’emplissait de doutes et de questionnements.
Car contrairement à lui, elle n’était pas un imposteur.

Ses élèves l’attendaient dans la salle de musique du bâtiment réservé aux Arts pour la dernière répétition avant la grande fête du lendemain. La nuit tombait, et il se sustenta de quelques fruits et laitages, dons des fidèles et des élèves, but un bol d’infusion d’hibiscus, et sortit dans le crépuscule, de sa démarche lente et voûtée.
C’était la première nuit du printemps, adoucie par une brise tiède venant du sud ; une nuit qui promettait d’être claire et calme. La lune presque pleine s’élevait paresseusement au dessus de la forêt masquée au premier plan par l’Académie ; elle semblait posée là sur le ciel alourdi, comme un joyau lumineux froid et précis sur un épais velours, vivante, indiscrète.

C’est vrai que la Fête tombe un jour de pleine lune, cette fois. Je suppose que certains y verrons un signe, quel qu’il soit. Inévitable.
Il percevait à présent au loin les sons et les notes de musique, cacophonie nécessaire pour l’accord des instruments. Ses élèves savaient qu’il était intransigeant sur ce point, et qu’une corde mal ajustée ou une peau mal tendue pouvait signifier une exclusion du cours.

C’est à ce moment qu’il vit les ombres sur le chemin.
Trois silhouettes, jambes écartées et mains sur les hanches, comme des athlètes posant pour une gravure, ou comme des gardes chargés de bloquer le passage. Il continuait d’avancer, et put distinguer que les trois hommes étaient costauds et masqués. Celui du milieu fit un pas en avant.

“Attends, vieil homme! Nous avons un message des Probes à ton intention.

Burgan stoppa net. Les Probes! Cette fois, il était sans défense. Il n’avait aucune chance de leur échapper avec ses articulations et son dos qui le torturaient déjà à chaque pas.
- Voilà donc les Probes, criminels conspirateurs de l’ombre qui poussent la lâcheté jusqu’à se masquer pour agresser un ancien. Vous n’êtes que trois ? Vous...

- Silence, vieil homme! Nous sommes plus nombreux que tu ne peux l’imaginer. Ce soir nous venons seulement te transmettre un avertissement. Nous savons tout de ta supercherie et de ta fausse religion, nous te laissons une chance de tout avouer en public lors de ton discours demain. Je dis bien tout: de la réunion au palais où tu as convaincu le Roi et la Reine, jusqu’à la manipulation du Prince DeGans, en passant par ta complicité avec l’ancien doyen pour les fausses écritures sacrées. Tu vas tout confesser demain, ou ton soi-disant prophète ne survivra pas.

Burgan tomba à genoux, sous le choc de ces révélations et de cette menace. Il était assommé, comme si ces brigands l’avaient véritablement frappé. Il releva la tête.
- Qui vous a ...”

Ils étaient déjà partis sans bruit. Il se retrouvait là, seul au milieu du chemin, accablé, impuissant, désespéré.

Cette nuit-là, Burgan ne put dormir. Prétextant une forte fièvre, il avait écourté la répétition et laissé les musiciens la finir sans lui. Personne ne pouvait l’aider, depuis la mort de Thurul, il était seul à porter les secrets de la Juste Parole. Les trahir déclencherait une catastrophe spirituelle et sociale dans tout le royaume et au delà, mais ne pas les trahir signifiait la mort de Mandi.
Impossible. Les deux éventualités n’étaient pas envisageables.
Et puis d’abord, qui pouvait bien avoir informé les Probes ? Pour les livres, Thurul et lui n’avaient jamais trahi.

A la réunion qui s’était tenue au palais il y a dix-neuf ans, nous avions tous juré de la garder secrète, et Zfons et Khund étaient insoupçonnables.
Il restait ...Kordau!

Bien sûr, Kordau l’astrologue, Kordau qui demandait aux dames de se déshabiller pour guérir un mal de gorge, Kordau qui attirait, avant l’arrivée de la Juste Parole, tous les gens en mal de croyances et de superstitions, Kordau qui se servait des astres pour flatter ou détruire quelqu’un, Kordau dont le pouvoir et l’influence avaient chuté et qui avait dû, depuis presque vingt ans, développer un ressentiment et un désir de vengeance que personne n’avait compris ou au moins soupçonnés.

Kordau! Vieux fou! Tu ignores l’importance et l’enjeu de ce que tu veux détruire, tu ignores la portée de cette entreprise dans le temps et dans le cœur des hommes!
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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Mar 19 Juin 2007 - 13:33

*



Mila croyait rêver: elle avait assisté au prêche du Prophète le Jour de Mandi, elle se trouvait à présent à ses côtés, entourée de ses disciples les plus fidèles et, comble d’honneur, elle en faisait déjà partie, depuis quatre jours. La maison de Mandi et ses disciples était celle que Burgan avait occupée avec sa femme puis avec Briteig. C’était une des dernières maisons bordant l’allée qui menait à la mare et à la forêt, au sud de Pamaval.
Mandi lui avait fait visiter la ville, et elle s’était émerveillée en particulier sur le palais royal et ses jardins, l’imposant complexe de bâtiments de l’Académie, la place du marché où trônait le fameux puits monumental et entièrement sculpté de bas reliefs à la gloire de Garivan 1, et le nouveau temple, que son propre père n’avait encore jamais vu, au parvis immense bordé de sculptures de Terik entre autres. Ce temple en particulier l’avait fortement impressionnée ; quatre années avaient été nécessaires à sa construction, à laquelle des centaines d’hommes de tout le royaume avaient participé sans relâche. On aurait pu faire tenir au moins trois ou quatre temples comme celui de Candabre à la place. Il était conçu sur le même principe, en forme d’étoile à cinq branches, dont la nef et le long parvis représentaient la queue de la comète, avec un dôme semi-sphérique tout en haut, au centre de l’étoile, mais tout était démesuré par rapport à ses références.
Puis la maison de Mandi, dont on distinguait nettement les agrandissements successifs.
Une statue de Mandi offerte par Terik montait la garde, jambes écartés, la tête et les bras au ciel, le toit de chaume pointait en pyramide, et ce n’était pas fini, derrière la maison, un grand bâtiment abritait des outils de ferme, l’atelier de sculpture de Terik, et toujours des pèlerins qui pouvaient dormir là durant leur séjour à Pamaval, ainsi que du bétail. Un potager, des vergers et des champs s’étalaient ensuite jusqu’à la forêt.
Dans la grande salle où Mandi et ses disciples se réunissaient, une grande cheminée occupait tout un mur, et un amoncellement de tapis et de coussins invitait à l’oisiveté.
Mila avait vite été adoptée par la communauté, et avait pour la première fois préparé le potage.

Mandi avait l’air soucieux et demanda finalement l’attention des cinq:
Vous connaissez les Ecritures, dans l’Avènement du Prophète, il est dit que je dois choisir cinq fidèles, et vous savez que vous êtes ceux-là. Je vais vous attribuer vos rôles ce soir, étant donné que nous sommes au complet à présent.

- N’est-ce pas tôt pour cela, Seigneur ? demanda Salya, veux-tu dire que nous allons nous séparer bientôt ?

- Je n’ai pas dit cela, mais je sens des changements imminents. J’ignore lesquels, mais nous devons tous nous tenir prêts à accomplir notre mission.

- Tu nous inquiètes, dit DeGans.

- Le Grand Tout est ici et maintenant. Il est. Il n’est qu’un potentiel pour l’avenir. Désormais, nous vivrons le ici et le maintenant, tout en nous tenant prêts pour le reste. Rappelez-vous toujours que votre mission est sacrée, et indispensable à la survie de la Juste Parole, c’est là l’essentiel ; vous devez aussi être prêts à tout sacrifier pour l’accomplir. Si vous n’êtes pas prêts à cela, il faut me le dire dès ce soir, je ne vous en voudrai pas, je chercherai seulement quelqu’un d’autre. Si toutefois vous l’acceptez, vous y consacrerez le reste de votre vie, et si au cours de celle-ci vous arrivez à un point où le potentiel vous le permet ou, au pire, où il vous est impossible de continuer, faites comme moi, déléguez la même mission à vos propres disciples.

- Nous aurons des disciples ?

- Oui, Talym, comme je l’ai fait pour vous, vous choisirez les plus fidèles et les plus capables de vos disciples, et lorsque vous sentirez qu’ils sont prêts, qu’il sera temps, lorsque le Grand Tout vous en donnera les signes, vous en enverrez quatre plus loin dans le Monde, et un cinquième restera là où vous aurez vécu et prêché pour doter cette contrée d’une partie de son Histoire. Et eux feront de même plus tard, ainsi, de génération en génération, la Juste Parole sera entretenue, enseignée, commentée, répandue, avec le moins de déformations possible.
Un jour le Monde entier atteindra une conscience du Grand Tout suffisante pour que la Vie, forte de milliards d’expériences, engendre une âme transcendée, somme de tous les esprits purs, dans lequel nous revivrons: le Juste d’entre les justes, le porteur de nos âmes.
En attendant le moment où vous devrez ainsi déléguer votre mission, vous parcourrez le Monde selon la direction que je vais vous indiquer, et sans prosélytisme, vous sèmerez simplement la Juste Parole sur votre passage, comme autant de grains prêts à germer.

- Seigneur, quel est celui d’entre nous qui va rester ?

- A ton avis, DeGans ?

- Je pourrais être celui-là.

- Tu l’es.

- Tu resteras aussi ?

- Je ne crois pas. Quant à toi, Talym, tu partiras vers le sud.

- Je devrai traverser le désert ? Jusqu’à Tillbrande ?

- Ton but n’est pas Tillbrande.

- Quel est-il, Seigneur ?

- Le plus loin possible, voilà ton but. En répandant la Juste Parole partout sur ton chemin. Tu pourras contourner la mer de Tillbrande.
Salya, l’Orient sera ta direction. Le soleil t’indiquera chaque matin le cap que tu devras tenir. Tu pourras emprunter la grande route des commerçants, elle t’emmènera au bout du Monde, là où les montagnes touchent le ciel.

- J’accepte avec joie, Seigneur.

- Mila, tu le sais déjà, le Couchant t’indiquera ta route. Si tout va bien, tu atteindras un jour la grande forêt de Sylandre, percée en son centre par la Montagne Blanche. Si tu n’as toujours pas de disciples à ce moment, il te faudra la contourner. Il te serait impossible de traverser Sylandre seule. Mais je sais que tu auras des disciples alors.

- J’irai, Seigneur.

- Quant à toi Terik, tu partiras vers le nord, il vaut mieux pénétrer le Krannvag par la Mer Plate.

- En bateau, Seigneur ?

- Oui, à moins que tu te sentes de traverser la mer à la nage...”

Les autres éclatèrent de rire, Terik et Mandi se regardaient dans les yeux avec un grand sourire, puis Terik tapa fort sur ses cuisses, explosa de rire lui aussi en se levant et prit Mandi dans ses bras.
C’est à ce moment précis que la porte s’ouvrit sur le Grand Prêtre, qui lui ne riait pas.

“Désolé d’interrompre une telle ambiance, dit Burgan après de vagues politesses, mais j’apporte des nouvelles très graves. Je soupçonne Kordau l’Astrologue du Roi de comploter avec les Probes contre nous. Ils s’apprêtent à frapper un grand coup demain, par la calomnie ou l’assassinat, je l’ignore, mais il faut les en empêcher.

- Pendant la grande fête ? demanda Mandi.

- Pendant ou après.

- Comment sais-tu tout cela ?

- Ce serait trop long à expliquer, et nous avons peu de temps. Il est très probable qu’ils se réunissent ce soir. Est-ce que Terik, Talym et DeGans vous pouvez essayer de trouver où, en suivant Kordau ? Si nous pouvons le confondre lui et les autres, si nous connaissons leurs identités, nous aurons alors une arme contre eux.

- Mais comment savoir où se trouve l’Astrologue maintenant ? dit DeGans.

- J’ai vu sa fenêtre éclairée en passant devant le palais.

- C’est entendu, allons-y tout de suite!

- Je viens aussi, dit Salya.

- Je ne crois pas... commença Burgan,

- Va! dit Mandi. Soyez prudents.”

Les quatre sortirent aussitôt, sans précipitation, en se couvrant tous d’une étole car le vent du nord s’était levé. Mila restée seule avec le Grand Prêtre et le Prophète se retrouvait embarrassée, d’autant qu’ils avaient l’air de vouloir s’entretenir.

“Je vais voir les pèlerins derrière, peut-être mon père et ma sœur m’ont enfin rejointe et s’y trouvent en ce moment.” Elle sortit.

“Que s’est-il passé ? demanda aussitôt Mandi à Burgan.

- Au crépuscule, trois hommes m’attendaient sur le chemin des jardins. Des Probes, masqués.

- Tu en es certain ?

- Oui. Ils me l’ont dit.

- Que t’ont-ils fait ?

- Ils ne m’ont pas touché, ils m’ont prévenu que si je ne reniais pas la Juste Parole en public lors de mon discours demain, ils te tueraient.

- Renier ... mais comment peuvent-ils supposer que le peuple puisse y croire, et change soudain de conviction ?

- Ils savent des choses que personne ne doit savoir, surtout pas le peuple, ils veulent que je les révèle.

- Que je ne suis pas un garçon, ou que ma mère était ta fille ?

- Tais-toi! ... Oui peut-être. J’ignore ce qu’ils savent.

- Y aurait-il d’autres choses que j’ignore ?

- Il y en a, oui. Mais tu ne dois pas savoir pour le moment.

- Pourquoi ?

- Je ne peux même pas te l’expliquer. Je te préserve, toi, ta foi et ceux qui ont foi en toi.

- Tu me préserves ? en me mentant ? en me cachant des informations qui altéreraient ma foi ? Quelles sont ces histoires ? As-tu tué pour me “préserver”?

- Non, je te le jure, pas de mort, aucun tort n’a été fait à personne. Fais-moi confiance.

Mandi fixa son grand-père sans un mot, jaugeant justement la confiance qu’elle lui accordait. Jusqu’ici, elle avait été absolue. A présent, le doute s'immisçait par une petite fêlure.
- S’ils reviennent sans informations sur Kordau et les Probes, feras-tu les déclarations qu’ils attendent ?

Burgan ne répondait pas. Rompant ce lourd silence, Mila entra à nouveau, la chevelure en désordre à cause du vent, et demanda si sa présence ne les dérangeait pas.

- J’allais partir, dit Burgan. Faites-moi savoir les nouveaux éléments de cette affaire dès qu’il y en aura. Je serai chez moi au temple.

Avant qu’il ne referme la porte, Mandi lui dit:
- Ne renie jamais la Juste Parole, je préfère mourir. Mais je me tiendrai sur mes gardes.

Mila prit une orange et commença à la peler.
- Seigneur, tes mots me font peur, tout va bien ?

- Oui, ne t’inquiète pas.

- Tu aimes ce vieil homme, n’est-ce pas ?

- Oui, il m’a tout appris - enfin presque. Il a remplacé ma famille.

- Il t’aime énormément. Il se fait du souci pour toi. Je l’ai senti. Je sens ces choses.

- Que sens-tu d’autre ?

- Que vous avez le même sang dans vos veines.

- C’est ... vrai. Il est mon grand-père. Mais je te conjure de garder le secret.

- Jamais je ne te trahirai, Seigneur, même si ma vie en dépendait.

- Sens-tu encore des choses ?

- Oui Seigneur. Je sais que tu n’es déjà plus un homme.

- Déjà plus ?

- “Il viendra en homme et partira en femme” J'en conclue que tu t’apprêtes à partir, n’est-ce pas ?

- Je l’ignore encore, je n’ai pas ton don, mais je me tiens prêt...-te.”
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MessageSujet: Re: LA JUSTE PAROLE (roman)   Mer 20 Juin 2007 - 2:50

-6- La fête de la Comète-


Le Seigneur, venu en homme dans le Monde,
avait changé son corps d’homme en corps de femme
à l’approche de sa Passion, pour pouvoir la vivre.
A son dernier souffle, il me dit
Il faut pardonner à mes assassins.
Je suis venu en homme, je pars en femme et je t’aime.
Adresse tes prières au Grand Tout autant qu’à moi.
Il m’apposa alors de son sang une comète sur le front
et dit Souviens-toi de l’Essentiel.
Chroniques de la Juste Parole - Evangile de DeGans - Chap.IX - v.323-329



Depuis quelques jours déjà, une foule gigantesque affluait vers Pamaval pour la grande Fête de la Comète. On pouvait voir partout, aux abords de la ville et même dans le centre, des campements de pèlerins. Mais la plupart trouvait asile chez le Prophète dans ses granges et sur ses champs ; tous ceux-là lui apportaient divers présents: textiles, artisanat, nourriture, encens et herbes, œuvres d’art... et chacun espérait s’entretenir avec lui. C’était en fait la principale occupation de Mandi tous les jours, à l’exception de l’avant-dernier jour de la semaine, celui de silence et d’abstinence. Certains étaient malades et espéraient un miracle, et grâce aux savoirs combinés de Burgan et de Salya, elle savait souvent comment les soulager. D’autres lui demandaient son avis sur des problèmes familiaux ou sociaux, des litiges ou des affaires de cœur, mais beaucoup venaient juste la voir, lui parler, la toucher, et pouvoir ensuite dire “Il a mis sa main sur mon épaule et m’a parlé”.

En cette période de fête, beaucoup revenaient bredouilles à cause de l’affluence, pourtant Mandi n’avait pas de relâche. Mais le matin du grand jour, personne ne la trouva, ni ses cinq disciples favoris.
Ils se trouvaient dans l’appartement aménagé sous la pointe supérieure du temple, chez Burgan, dans la grande pièce qui tenait lieu autant de chambre que de bureau, de bibliothèque, de laboratoire et de salle à manger.
DeGans et les autres racontaient à Burgan et à Mandi leur expédition de la veille, et expliquaient comment ils avaient pu suivre Kordau, et espionner en partie les bribes d’une réunion nocturne des Probes, dans l’Observatoire.

“L’Observatoire, j’aurais dû m’en douter, dit Burgan, depuis la mort de Maître Thurul, je n’y vais pratiquement plus. Mes obligations ne me permettent plus hélas de me consacrer à l’astronomie. Quant aux étudiants, seules deux classes s’y rendent par semaine. C’est un endroit parfait, retiré et discret.

- Nous avons pu accéder à la terrasse inférieure de la tour par l’escalier extérieur, et avons entendu des voix, mais le vent soufflait si fort que nous ne pouvions tout comprendre. Puis Salya a proposé que nous la hissions à la hauteur de l’ouverture, et elle a pu écouter pendant que nous la tenions bras tendus.

- Qu’as-tu retenu, Salya ?

- C’était étrange, Seigneur. J’ai entendu ton nom. Certains veulent ta mort, d’autres, plus nombreux semble-t-il, préfèrent te discréditer. A ce propos, j’ai reconnu la voix du Doyen qui prétendait que tu pouvais être plus dangereux mort que vivant, et que tu devais connaître plutôt l’humiliation. Ils parlaient de supercherie et de chantage, sans qu’il me soit permis d’en comprendre plus.

- Pattyas ? Burgan semblait horrifié et excité à la fois.
Tu es sûre que c’était sa voix ?

- J’en suis sûre, car je le connais. Il est de Tholmé, lui aussi, et il y a encore de la famille. Il a fait partie de mes premiers clients au début de mon ...ancienne activité. Je connais bien sa voix, entre autres caractéristiques détestables.

- Tu as pu reconnaître d’autres voix ?

- Non, à part celle de l’Astrologue. C’est lui qui parlait le plus. A un moment, il s’est mis à entonner des paroles que les autres répétaient à mesure, phrase par phrase, comme certains de nos chants au temple, mais sans la musique.

- Quelles paroles, dit Burgan, tu t’en souviens ?

- Oui, parfaitement:
Contre les temples d’abstractions
et les tours de marbre illusoire
veinées de théories improuvables

contre la docile confiance
la facile conscience
l’oisive résignation
l’obscure organisation

qui forgent les fanatismes
les superstitions
les désillusions
les subordinations

contre le besoin d’espoir et d’idéal
contre la vanité de l’idée de survivance
supposée exclusive à notre seule espèce

contre le culte de faux livres
dont l’ancienneté et l’emphase dogmatique
seraient les seuls garants

cultivons le jardin de la vie et de l’amour
vrai et spontané

posons-nous les vraies questions
et marchons
avançons vers la vraie réponse
celle qui se trouve au bout de notre propre chemin

Pas de religion, pas de dogme!


- Pour dénoncer un supposé fanatisme, il en créent un plus grave encore, le rejet systématique de la religion.
Quoi d’autre, Salya ?

- Plus rien d’intéressant, ils discutaient par groupes et je n’ai rien pu distinguer du brouhaha. Puis certains sont partis.

- Oui, cette sortie nous a pris par surprise, intervint DeGans, et nous nous sommes cachés derrière le muret pour les observer. Ils étaient six, et quatre d’entre eux se sont dirigés vers les dortoirs de l’Académie.

- Voyez-vous ça, des étudiants!

- Les deux autres ont pris le chemin de la ville. Mais cinq hommes étaient restés à l’intérieur. Nous avons supposé qu’il s’agit du noyau dur. Nous sommes descendus et nous sommes cachés derrière les fourrés, bien déterminés à en suivre un chacun dès qu’ils sortiraient. Nous avons encore dû attendre un bon moment, accroupis dans le vent, avant qu’ils ne sortent enfin. Nous avons laissé la silhouette caractéristique de Maître Kordau s’éloigner seule vers le palais et avons pris chacun un Probe en filature. Le mien s’est dirigé vers les quartiers de l’armée, et y a finalement pénétré par derrière, il a baissé son masque sur le chemin, mais a gardé sa capuche, je n’ai donc pas vu son visage.

- Comment était-il ?

- Très grand, la démarche altière et très rapide.

- Et toi, Salya, qui as-tu suivi ?

- Le Doyen lui-même, il n’a même pas fait de détour entre l’Observatoire et l’Académie.

- Nous sommes donc sûrs que Kordau et Pattyas sont impliqués, dit Burgan. Et toi Talym ?

- L’homme est boiteux, donc facile à suivre. Il a traversé la ville jusqu’à la Vieille Porte. Il habite à côté.

- Pridhon ? Dit Burgan, est-il petit et fort, chauve avec une barbe non tressée ?

- Oui Maître, c’est lui.

- Pridhon le guérisseur, un ancien disciple de Kordau. Dans sa jeunesse, il habitait déjà près de la Vieille Porte ; il aimait la cadette de Maître Thurul qui lui a toujours refusé cette union. Il avait suivi la famille du Maître à Cythène où ils vivent tous encore, dans