Pour les enfants qui ne sont pas sages, une séance de Guignol en matinée...
En fait, la matrice du couple Albert-l'élagueur...
"Deus ex machina"
L’autre jour, j’étais là, perché sur mon échelle, occupé à élaguer, lorsqu’un ami est passé. C’est un copain sympa, il m’a dit : - j’ai deux billets gratuits pour un spectacle, ça vaut vraiment le coup, en plus ils jouent en matinée et en soirée, ce n’est pas le même programme, le second il paraît que c’est pour les sourds, mais que c’est bien quand même ! Moi, toujours un peu près de mes sous, je lui demande : - Vraiment gratos, j’te crois pas ? Et lui : - Si, si je t’assure ! On y boit même un coup, y a juste à laver les verres sales, tu payes que si tu en casses un ! Avouez que c’était trop tentant ! – Et c’est quand ton histoire ? – Ben, tous les jours, ils ne font relâche que pendant l’été ! Alors tu viens ? - juste le temps de me changer et je te rejoins !
Eh bien ! Croyez moi ou non, le spectacle, je ne l’ai pas regretté ! De là où nous étions placés, on voyait toute la scène, c’est pas qu’elle était immense, mais si vous avez l’habitude, vous savez où sont les meilleures places. Bien au centre, pas trop loin vers le fond, où l’on entend tous ceux qui commentent et qui éternuent, mais pas au premier rang non plus pour éviter les postillons des comédiens, et de voir leurs amygdales lorsqu’ils chantent, parce que moi, je n’aime pas du tout voir les amygdales, surtout lorsque les gens n’en ont plus !
Bref, pour vous expliquer en un mot c’était des marionnettes. A Lyon ils appellent ça "Guignol", nous ici on dit "ché Cabotans", mais c’est toujours la même histoire en fait. On croit que ça s’adresse aux enfants. Mais moi j’ai bien vu qu’il y avait autant de parents que d’enfants. Les marionnettes racontent toujours la misère du pauvre monde, celle qu’on lit dans le "Canard", l’unique. Partout la même. Des gens qui ne se comprennent pas. Chez nous, c’est Sandrine, T’cho Blaise et Ch’Lafleur. Ca fait bien longtemps qu’ils existent, mais il se trouve toujours un nouveau conteur pour mettre l’histoire à la sauce du moment. C’est dire que l’histoire, ben elle n’évolue pas tellement.
A l’entracte, nous sommes allés boire un coup avec Albert. Albert c’est mon copain, et il a bien plus de bagout que moi. Surtout avec les femmes. Et justement, la marionnettiste est une femme, une personne pas fière, c’est moi qui vous le dis, parce que mon copain, d’accord il parle, mais des fois je me rends compte qu’il emploie des mots que je ne suis pas certain que tout le monde comprend. Même pas lui-même. Et quand je ne comprends pas et que je lui demande de m’expliquer, il me répond toujours que ce serait trop long. Je crois bien que c’est parce qu’il ne veut pas perdre la face. Mais je ne lui en veux pas, hein ? Puisque c’est mon copain.
Donc voilà mon Albert qui veut tout savoir des pantins, comment ça marche, comment elle fait pour les manipuler tous en même temps, comment elle s’y prend vu qu’elle, ben on ne la voit pas, même pas le bout d’un doigt, et pourtant qu’est-ce qu’ils marchent les automates ! Alors elle lui a expliqué. C’est elle la chef marionnettiste, c’est elle qui décide du programme de la saison, c’est comme au théâtre, on change les histoires, sinon le public ne reviendrait plus. Donc, en plus de sa tournée, elle doit prévoir une suite, des nouveaux personnages en plus de ceux que je vous ai déjà dits. Elle dit qu’il faut être au goût du jour et vigilant pour pas se faire faucher les idées par d’autres. Elle a toutes les responsabilités, c’est elle qui fait le budget dont dépendent ses employés. L’homme à tout faire, qui entretient le décor et les marionnettes, et puis un autre qui l’aide à tenir une partie des ficelles. Tous les hommes ne peuvent pas remplir ce rôle, car il y faut beaucoup de doigté, de sensibilité, de la finesse quoi, et puis il assure aussi les voix d’hommes, c’est son rôle.
On voyait bien qu’elle était contente qu’Albert lui tienne le crachoir. Ici, vous savez nous sommes un peu réservés, on ne sort pas beaucoup. Alors approcher une belle femme comme ça ! Comme qui dirait une artiste !
A la fin on savait à peu près tout. Pour un peu, l’Albert aurait bien quitté sa cordonnerie pour apprendre le métier. C’est qu’il est adroit Albert, mine de rien ! Si vous croyez que c’est facile de recoudre les chaussures des femmes, des escarpins elles appellent ça ! Comme escarpé, je ne vous dis que ça ! Escarpé, c’est un mot qu’on emploie pour parler des falaises, quand on va au Tréport. C’est beau la vue qu’on a de là-bas.
Pendant que mon copain parlait avec elle, moi je me suis un peu écarté, son homme de confiance montait la garde sur les poupées, des fois que des malintentionnés les auraient fauchées. On pouvait regarder, mais on voyait bien qu’il y veillait comme sur un trésor. En m’approchant, je me suis aperçu qu’elles étaient moins belles de près que de loin, un peu comme ma cousine ! Attention elle est belle ma cousine, et je l’aime bien, c’est encore une belle femme pour son âge ! « Ché Cabotans » c’est pareil. On voit que les trois que j’ai nommés sont plus solides, mieux finis, c’est qu’ils servent tout le temps. Tandis que les autres, les pantins de l’année sont moins fignolés, un peu bâclés… J’ai demandé au type ce qu’ils en faisaient après, quand la saison était terminée. Il m’a répondu qu’on garde celles qui ne sont pas trop abîmées, on peut les modifier pour la saison suivante, les repeindre ou les rhabiller, mais les trop moches on les détruit. Je lui ai dit que j’aimerais lui en acheter une à la fin de la tournée, mais il m’a dit que non, la patronne n’est pas d’accord, elle a un droit de pré…em… péremption ? Enfin, vous savez bien comme pour acheter un terrain que vous cultivez déjà… Après vous en disposez comme vous l’entendez.
Après ce long moment de détente, le spectacle a repris, on a compris pourquoi l’attente avait été aussi longue. Il fallait qu’ils se changent les idées. Les trois sont revenus sur scène, la guérite avait disparu, il n’y avait plus qu’un rideau noir et eux tout en blanc. Il nous ont joué du mime, vous savez comme ce vieux type qu’on voyait autrefois à la télé quand elle était encore en noir et blanc elle aussi. Ca m’a encore bien plus intéressé, c’est vrai que parfois avec les marionnettes, on connaît un peu les répliques d’avance… Tandis que là ! Pensez un peu j’ai même eu les larmes qui me sont montées aux yeux, je les ai essuyées en faisant semblant de me moucher, pas qu’Albert aille s’imaginer des choses, il ne voudrait pas d’un copain gâteux !
Après ça, ben on est rentrés tout plan-plan. Albert m’a expliqué ses impressions du spectacle. Pour lui, c’était décidé, il allait se mettre à bricoler des pantins dans un coin de son garage, sa femme s’en foutait bien du garage, du moment qu’elle avait la véranda pour papoter avec ses copines. Mais il hésitait, ce qui l’embêtait un peu c’était les ficelles, les fines pour les femmes, les grosses pour les hommes qui sont un peu plus lourds et qui opposent toujours un peu d’inertie à la manœuvre. Il trouvait que les ficelles le gênaient à cause de la liberté. Je ne voyais pas ce qui l’ennuyait tant, des ficelles, il en faut toujours, regardez les parachutes ! Les ficelles, c’est juste l’idée qu’on s’en fait…
Moi, j’ai pas de problème, parce que je n’ai pas de femme. Je vais sur les chantiers où on a besoin de gens qui n’ont pas le vertige. Des fois j’élague, des fois je travaille pour une entreprise de nettoyage, pour laver les façades des immeubles tout en verre. Pour ça je vais à la ville. J’aime bien que ça soit nickel, comme des miroirs. Lorsqu’ils passent devant, beaucoup de gens tournent la tête, comme pour vérifier que c’est bien eux. Y a des femmes qui s’y recoiffent en attendant le bus, ou leur petit copain. Alors ça me fait plaisir de les astiquer pour elles. Notez, hein, je suis pas rancunier, je les aime trop, un jour je suis tombé en voulant en reluquer une qu’était gironde. Depuis je boite bas. Mais on s’habitue vous savez, tant qu’on n’a pas le vertige.
- Hein ? Le nom de la marionnette ?
- …
- Ah, le mien ? C’est Vulcain. Je ne sais pas où mes parents ont été chercher ce nom là, je n’ai jamais rencontré personne qui s’appelait comme çà. Nous sommes des clowns funambules dans la famille, nous avançons avec nos pieds…
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"La vie c'est simple, c'est avec le vécu que tout se complique..."