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 Un rayon de soleilVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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béquille mutuelle




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Localisation : ville de chaussures

MessageSujet: Un rayon de soleil   Mer 26 Déc - 9:18

Un rayon de soleil.



Quand le téléphone sonna, je venais enfin de réussir à m'endormir et, croyez-moi, ce n'était pas un mince exploit.
Encore une fois j'avais passé la journée à ratisser la Ville. La pluie noire n'y draine pas que les suies empoisonnées crachées par les cheminées industrielles. Par un étrange mimétisme, elle semble y regrouper tous les paumés, les camés, les pervers, les tordus de toutes sortes et la racaille qui les accompagne : les dealers, les putes vérolées et leurs macs, les menteurs, les escrocs, les voleurs, les tueurs. Toute cette lie grouille et s'agglutine, boit, fume, sniffe, baise et s'injecte la mort, s'empoisonne, s'étrangle, s'égorge, s'étripe, s'émascule. Tout ce que l'on a inventé pour liquider son voisin se retrouve là : armes à feu, lames, poisons, drogues. Jour et nuit, pas une heure ne se passe sans son lot de crimes et de barbarie. La Ville est le paradis de la corruption et du meurtre. Et moi, pauvre flic débile, j'ai un petit Smith et Wesson et je suis sensé mettre de l'ordre dans tout ça. Il y a de quoi s'étrangler de rire. Ou vomir ses tripes en ramassant dans la boue le trentième cadavre de la journée.
En tout cas, il n'y a pas de quoi passer de bonnes nuits.
– Tu fais chier, Lem, répondis-je d'une voix pâteuse, en luttant pour entrouvrir les paupières. Tu sais l'heure qu'il est ?
– Deux heures du mat', Lambert et j'ai besoin de toi.
– Pas question. J'ai le droit de dormir… Appelle le Syndicat.
– Je m'en fous du Syndicat ! Secoues-toi, tu as une mission… Lambert ? Eh, Lambert, debout ! Tu as une mission, je te dis !
– J'peux pas. J'ai pris une Dose… Je vais dormir jusqu'à demain.
– Rien du tout. Avale l'antidote.
– Tu déconnes ! Je vais avoir mal au crâne pendant trois jours.
– Je t'enverrai de l'aspirine. Grouilles-toi, tu es attendu à l'Ambassade.
– Dis donc… sacrée promotion. Laquelle ?
– Celle avec un grand "A", mec. Les Phylliens.
– Quoi ? m'écriai-je, tout à coup réveillé. T'es junké, Lem, tu devrais arrêter l'Ice. Tu t'es trompé de mec, je suis pas diplomate, tout juste un poulet de base fait pour ramasser de la viande refroidie.
– Justement. Les flics attachés aux Phylliens ne savent que parader dans leurs costumes et ils sont bien emmerdés. Un mec s'est fait dessouder là-bas et, d'après ce que j'ai compris, salement moche. Ils veulent un type qui s'y connaît.
– Et tu as pensé à moi ? Tu es trop bon, Lem. Quand est-ce qu'on se marie ?
– Inutile de te dire que rien ne doit filtrer.
– Tu me connais…
– Justement. Tu serais prêt à vendre ta mère pour te tirer de ce merdier.
– Je te la laisse à 10.000. Ca te branche ?


J'étais quasiment le seul idiot à rouler dans le froid et la nuit sale. La pluie incessante dressait un mur sombre et je ne voyais pas à quinze mètres. Quelques néons blafards émergeaient parfois sur le côté pour m'empêcher de m'endormir. La migraine me taraudait déjà, profonde, lancinante. De l'aspirine, tu parles…
Voilà plus de deux heures que je contournais la baie. L'ambassade phyllienne se trouvait à l'opposé de la Ville, une soixantaine de kilomètres par bateau. Lem avait bien envoyé une vedette, mais je préférais me débrouiller seul. Pas question de mettre le pied sur un des rafiots qui osaient encore caboter sur cette boue puante. La couche de déchets empoisonnés flottait sur une vingtaine de centimètres, et l'idée de naviguer dans le noir sur ce bouillon me donnait le frisson.
Le périphérique numéro trois se déroulait sans fin entre les cheminées des hauts fourneaux crachant leurs tonnes de poussières. Depuis que les sables bitumineux du Canada avaient rendu leur ultime goutte de pétrole, on brûlait dans les fours les dernières réserves de charbon et ce qui sortait de mes bronches le matin était aussi propre que les crachats gluants qui couvraient mon pare-brise. De toute façon, on arrivait au bout. Ce putain de Gulf Stream passait de plus en plus au large et la température chutait régulièrement. Personne ne savait ce qu'on brûlerait pour les hivers prochains.
Un panneau sur la droite m'indiqua la zone réservée. Je m'étais toujours demandé pourquoi les Phylliens s'étaient installés ici alors qu'ils avaient la planète à leur disposition. Il devait bien rester un endroit un peu propre, sans tous ces poisons et cette foutue pluie. Ce ne serait pas bien difficile de le trouver, il suffisait qu'ils fassent décoller leur vaisseau et ils auraient couvert le globe en moins d'une heure.
Voilà deux ans qu'ils étaient là. Un matin, les télescopes avaient signalé une présence étrangère qui déboulait vers la Terre à une vitesse inimaginable. Cela avait, bien sûr, déclenché un bourdonnement de ruche paniquée dans tous les états-majors du monde mais la tension était retombée comme un soufflet dès qu'il avait paru évident qu'aucun missile ne pourrait les atteindre. Après quelques révolutions époustouflantes autour du globe, ils s'étaient doucement posés au nord de la Ville en fin d'après-midi.
Les émissaires que l'on avait dépêchés étaient revenus subjugués : les Phylliens n'étaient pas très différents de nous. Plus grands, plus pâles, mais avec des bras, des jambes, des yeux. Chacun s'attendait à devoir payer un lourd tribut, faute de quoi des milliers de vaisseaux viendraient laminer la planète. Il faudrait sans doute s'acquitter de terres, de richesses, peut-être même de jeunes vierges.
Pourtant les discussions avaient été courtes et leurs exigences avaient sidéré le monde entier : ils ne demandaient rien. Mais, en échange, ne donneraient rien : pas de vitesse lumière, pas de téléportation, pas de jeunesse éternelle ou de guérisons miraculeuses. Ils ne s'immisceraient pas dans nos vies et voulaient que nous fassions de même. Leur vaisseau serait leur ambassade et stationnerait à cet endroit. Le quidam, au fond des bouges près du port, y était, bien sûr, allé de sa théorie : ils attendaient leur heure pour sortir et nous exterminer, nous dévorer, fondre nos cerveaux et les aspirer…
Le temps lui avait finalement donné tort : aucun autre vaisseau n'était venu et ils étaient toujours là, calmes et neutres, quasiment sans contact avec l'extérieur.
Une constatation terrible s'était alors imposée : nous n'étions plus seuls dans l'univers, mais ça ne changeait pas grand-chose. La pluie noire continuait à tomber, ceux qui ne crevaient pas de faim avalaient sagement leurs cancers, les enfants naissaient "différents" et moi, je ramassais des cadavres bleuis par le junk, des putes trop vieilles éventrées dans les caniveaux, des michetons trop cons pour planquer leur flouze.
Putain, ce que j'avais mal au crâne…
De hautes grilles et une barrière fluorescente surgirent tout à coup du déluge. Deux gardes vindicatifs me braquèrent, mais un coup d'œil rapide à ma carte suffit pour qu'ils me laissent entrer.
Le vaisseau se dressait au centre d'un immense terrain vague. Il brillait faiblement, d'une lueur miraculeuse au milieu de la nuit et des trombes d'eau. Comme une immense goutte allongée de plusieurs centaines de mètres de hauteur, il reposait sur une pointe d'une finesse extraordinaire. La télé l'avait filmé en boucle pendant des mois, mais je restais quand même là, immobile dans le noir, courbant ma nuque douloureuse pour l'admirer.
– Inspecteur Lambert ?
Le type me fit sursauter en cognant à la vitre de la portière. Pendant qu'il m'accompagnait jusqu'à l'entrée sous un parapluie (putain, qui utilise encore un parapluie de nos jours ?) je remarquai sa cravate, ses galons et surtout ses joues rasées de près. Il devait être cinq heures du matin et ce gars était tiré à quatre épingles. Son uniforme ne ressemblait à rien que je connaissais, mais il n'appartenait sûrement pas à la Police. Mon imperméable crasseux, mes joues hâves et l'odeur de cadavre dont je n'arrivais jamais à me débarrasser totalement, constituaient toute la panoplie du flic de la Ville.
A peine sur le seuil, je fus saisi par la splendeur du hall. La pièce était immense. Les murs s'évasaient en une courbe majestueuse jusqu'au plafond d'une finesse extraordinaire. Partout, des motifs fascinants ornaient les parois. Je n'avais jamais rien vu qui s'en approche, mais je sus aussitôt que la perfection était sous mes yeux. Les couleurs, les formes, leur audace ou au contraire leur simplicité troublaient, envoûtaient au point que je ne pouvais m'en détacher.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs minutes que je remarquai l'odeur. Indéfinissable. Enivrante. Ou plutôt non, l'absence d'odeur. Fini les remugles des égouts, la puanteur du port, la sueur aigre des camés. Et le silence ! Un silence comme je n'en connaissais pas ! Plus de grondements de moteur, de musique hurlée par les vitrines pour appâter le traînard en goguette. Plus de piétinement permanent des millions de gens qui grouillent et s'agitent dans la Ville. Et surtout, surtout, fini le bruit de fond insupportable de la pluie, des écoulements de chéneaux, des rigoles dans les rues.
J'en avais la tête qui tournait, le souffle court.
C'est à ce moment que je pris conscience de ce que je représentais. Crasseux, pas rasé, les chaussures couvertes de boue, l'imperméable dégouttant son eau souillée. J'eus l'impression de recevoir une immense claque et une honte terrible m'envahit, me faisant chavirer. Honte de moi, bien sûr, mais aussi des autres, de tous ceux qui étaient là dehors, dans le bruit et l'ordure, à bouffer et à tuer.
J'en chancelai.
– Ca va, Inspecteur ?
Un type avait attendu à mes côtés sans rien dire pendant ces longues minutes.
–Euh, oui. Oui, bredouillai-je, excusez moi.
– Ne vous inquiétez pas, nous avons tous vécu ça lors de notre première visite. Ca va aller ?
– Oui.
– Kevin Serevic, se présenta-t-il. J'espérais que vous arriveriez plus vite.
– Je ne prends pas le bateau.
– Je comprends. Par ici.
Je l'accompagnai vers ce qui semblait être des ascenseurs et détaillai son costume, ses lunettes cerclées. Un diplomate.
– Que savez-vous des Phylliens, Inspecteur ? me demanda-t-il tandis que nous montions vers une hauteur imprécise.
– Ce qu'en a montré la télévision.
– Autant dire rien, alors.
– Que s'est-il passé ?
– Auparavant, il est nécessaire que vous compreniez certaines choses.
– Je suis là pour ça.
– Je dirige ici une équipe de vingt personnes triées sur le volet pour leur compétence et leur discrétion. Nous tenons à maintenir les liens les plus… amicaux avec nos hôtes. Ce qui s'est produit aujourd'hui ne devra jamais sortir de ces murs.
– Vous pouvez compter sur moi.
– C'est ce que m'a dit votre chef, poursuivit-il après m'avoir jaugé plusieurs secondes, en désignant la porte qui s'ouvrait.
La pièce dans laquelle je le précédai me laissa bouche bée. Ses dimensions étaient phénoménales. Nulle part, le regard ne parvenait à rencontrer une paroi et partout flottaient sans attache apparente une foule d'objets.
– Nous sommes au quatre cent vingtième étage, reprit-il, à mi-hauteur du vaisseau. Les autres sont plus ou moins identiques. J'ai choisi celui-ci car c'est sans doute là que vous reconnaîtrez le plus de choses. Suivez-moi.
Nous arrivâmes rapidement de sorte que les formes que nous croisâmes n'eurent pas le temps de m'interpeller.
– Connaissez-vous ce tableau ?
Je devais certainement avoir l'air d'un âne, en plus d'un clochard pouilleux, pour qu'il me pose cette question. Qui ne le connaissez pas ? Le sourire énigmatique, les mains étrangement croisées, le clair-obscur.
Je regardai alors véritablement autour de moi et restai bouche bée. Quelques mètres plus loin, des messieurs en canotiers discutaient autour d'une table. A côté, la Goulue dansait. Là-bas, un pont de bois surplombait d'époustouflants nymphéas. Sur une immense toile, l'Empereur couronnait Joséphine. Des tournesols. Une oreille coupée. Un enfant dans les bras d'une Vierge. Une crucifixion. Un massacre à Guernica. Des girafes en feu. Marilyn en couleurs. Un baiser. Des enluminures, des gravures, des dessins, des estampes, des collages, des photographies. Des chevaux noirs et ocre sur une paroi.
J'en avais le vertige.
Mais aussi des sculptures. Une beauté sans bras. Une louve. Une armée enfouie, un penseur, un Moïse. Un Christ. Puis une voiture compressée. De gigantesques lèvres rouges.
Plus loin, des amphores, des vases, des lampes à huile, des coupes, des silex taillés. Des pièces de monnaie.
Des meubles en forme de fleurs, des lampes champignons, des tabourets orange, des marqueteries.
Des nacres, des colliers, des diadèmes. Des masques d'or, des sarcophages !
Le souffle coupé, je cherchai mon accompagnateur.
– Comment est-ce possible ?
– Très franchement, je n'en sais rien.
– Voilà donc ce que voulaient les Phylliens. Vous n'avez rien pu faire ?
– Ils n'ont rien volé, Inspecteur.
Je ne pus m'empêcher de tendre la main et réussis ce qu'aucun visiteur de musée au monde n'aurait pu faire. Je pris dans la main une minuscule Déesse Mère aux seins et au ventre rebondis.
– Ce sont des copies ?
– Même pas.
– Je ne comprends pas.
– Ils apparaissent du jour au lendemain, ne me demandez pas comment. J'ai eu la même réaction que vous. J'ai fait venir des experts qui ont été formels : il ne s'agit pas de copies.
– De quoi alors ?
– Il faut un petit défaut pour reconnaître une copie. Ceci est impossible à distinguer de l'original qui se trouve toujours dans son musée.
– Qu'ont dit les propriétaires ?
– Aucun n'est au courant. Quelle valeur aurait encore La Joconde si on apprenait qu'elle a un double ? Les experts ont reçu des salaires faramineux pour se taire, mais ils seraient venus pour rien afin d'admirer une collection pareille.
– Je ne connais rien au trafic d'œuvres d'art, Monsieur Serevic. Je travaille à la Criminelle…
– Je sais mais j'ai estimé cette visite nécessaire avant que vous voyiez nos hôtes.
– Comment justifient-ils tout ça ?
– Il faut bien que vous compreniez une chose, Inspecteur : ils ne se sentent pas obligés de justifier. Nous sommes seulement tolérés ici, comme des voisins en quelque sorte. Ils ne se mêlent pas de nos affaires et attendent que nous en fassions autant. Mais suivez-moi, nous allons monter en haut du vaisseau. Vous saurez pourquoi nous avons besoin de vous.
– Quelqu'un est mort, je suppose ?
– Oui.
– Votre service de sécurité ne peut pas s'en occuper ?
– Je vous l'ai dit, nous ne sommes que vingt. Tout le monde se connaît, l'enquête ne serait pas facile.
– Personne n'est parti ?
– Non. Il faut aussi que je vous avoue, poursuivit-il d'un air sombre, qu'aucun de nos agents n'a jamais été confronté… à ça.
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MessageSujet: Un rayon de soleil (suite)   Mer 26 Déc - 9:19

Peut être étions-nous au dernier étage. En tout cas, il n'y avait pas d'œuvre d'art ici. Nous traversâmes un grand hall et c'est là que je vis mon premier Phyllien. Il me croisa sans un mot, sans un salut, mais le court regard qu'il m'accorda était si pénétrant qu'un frisson me parcourut. Il poursuivit sa route d'un pas lent et blasé, mais ces quelques secondes suffirent pour que je sache définitivement à quel point le moindre de mes actes aurait son importance.
– Je vous préviens, dit Serevic, montrant une porte brillamment éclairée au milieu du hall. Ce que vous verrez là est… je ne trouve même pas les mots. Je n'ai pas pu rester.
– C'est si terrible, demandai-je, narquois ?
– Ne vous moquez pas, Monsieur Lambert. Mes gars ne sont pas des fillettes.
– Sans doute, mais j'ai vu tout ce qui peut se faire en matière de meurtre, croyez-moi.
– Eh bien nous en reparlerons...
– Vous ne m'accompagnez pas, ne pus-je m'empêcher de demander méchamment, avant de pousser la porte ?
Ce qui me frappa tout d'abord fut l'odeur. Cette odeur plate et froide que je connaissais si bien. Qui hantait mes jours et mes nuits. Celle de la chair au seuil de la putréfaction.
La pièce était petite au regard du reste du vaisseau. Une lumière crue inondait les murs blancs bariolés de taches de couleurs. Une dominante de noir, marron et rouge. Une de ces taches au sol devant moi était comme… coagulée.
Alors je sus. Ce qui couvrait les murs, le sol, le plafond. Les longues gerbes de gouttes rouges qui éclaboussaient les parois et les flaques par terre. La guirlande festonnée dégoulinante qui courait sur tout le pourtour. La matière écrasée sur le mur. Je reconnus les morceaux accrochés un peu partout. Les deux globes oculaires qui me fixaient d'un regard sinistre. Les hémisphères aplatis dans un coin comme sur une monstrueuse tartine.
L'horreur me saisit et je manquai de me précipiter à l'extérieur. Même ici ! Même dans l'ambassade des seuls extra-terrestres qui nous aient jamais rendu visite, il fallait que la folie vienne frapper ! Que la barbarie qui noyait la Ville vienne submerger même ce vaisseau ! La honte de m'être moqué de Serevic m'envahit en même temps qu'une immense nausée. Profonde, destructrice. La même qui me terrassait chaque jour dans les ruelles sordides… Pourtant, une fois de plus, mon instinct de flic me retint. La démence avait frappé ici, froide et monstrueuse, mais celui qui avait fait ça avait forcément laissé des traces. Alors, durant ce qui sembla une éternité à cette partie de moi qui me hurlait de fuir cette abomination, je cherchai son erreur. Une légère empreinte de main, avec un doigt bien trop long et à une hauteur trop importante.
Lorsque je sortis, Serevic m'attendait, le visage livide, et s'écria avant que j'aie pu dire quoi que ce soit :
– Avez-vous dit à quelqu'un que vous veniez ici ?
– Comment ?
– Qui est au courant ?
– Eh bien… personne à part mon chef.
– Alors nous sommes foutus ! Ca s'est passé il y a cinq heures et nous avons tout de suite bouclé la pièce. Je suis sûr que personne n'a pu l'apprendre, pas même ceux d'entre eux qui vivent sur ce vaisseau. Pourtant ils sont déjà là !
– Mais qui ?
– Un autre vaisseau vient de se poser ! L'Intendant Palhriit est en train de monter !
– Okay. Calmez-vous. Qui était la personne dans cette pièce ?
– Hein, répondit-il totalement affolé ?
– Qui était-ce ?
– Andhaniil, le chef de leur délégation sur Terre. C'est une catastrophe !
– L'assassin a dû les prévenir.
– Comment ? Mais pourquoi ?
– C'est un des leurs.
Je n'eus pas le temps d'en dire plus. L'ascenseur s'ouvrit et un Phyllien vint vers nous. Son regard se fixa sur moi et j'eus l'impression d'être un papillon au bout d'une épingle. Il se détourna brièvement vers Serevic qui l'accueillit d'une courbette ridicule.
– Votre Excellence, bredouilla-t-il.
– Monsieur Serevic, demanda celui-ci sans aucune forme de cérémonie, cet homme est-il votre Expert ?
– Euh… oui.
– Parfait. Laissez-nous.
– Mais…
– Laissez-nous !
– Comme voudra Votre Excellence.
– Monsieur… ? me demanda celui-ci aussitôt.
– Lambert.
– Je suis enchanté de vous rencontrer, Monsieur Lambert. Allons voir cette pièce.
– Comment êtes-vous au courant ?
– Nous sommes aussitôt prévenus.
– Ah… par qui ?
– Le Grand Maître lui-même. Le voici d'ailleurs.
Le Phyllien que j'avais croisé en arrivant vint s'incliner devant mon interlocuteur qui répondit de la même façon. Ils échangèrent quelques mots dans leur langue avant de se tourner vers moi.
– Je vous présente le Grand Maître Vinhuur de la planète Debargue. L'un des plus grands Experts du Cygne, peut être même du bras galactique.
Je n'osai pas demander "Expert en quoi ? " mais remarquai la dérangeante longueur de ses mains. Son regard m'enveloppa à nouveau tandis qu'il nous regardait gagner la pièce.
Je retins un frisson quand l'Intendant m'y poussa. Il l'inspecta plusieurs fois, longuement, puis s'immobilisa et ferma les yeux de très longues minutes. L'odeur était insupportable.
– Avez-vous déjà vu une chose pareille, me demanda-t-il enfin ?
– Non, je l'avoue.
– Les Humains sont pourtant très doués.
– Il n'y a pas de doute là-dessus, répondis-je amèrement. L'un de nous pourrait être coupable de ce genre d'horreur. Mais je suis sûr que…
Il ne me laissa pas finir.
– L'Ambassadeur Andhaniil ne serait pas ravi de vous entendre traiter son Œuvre d'horreur.
– Son œuvre ?
– Ceci n'est pas d'une grande finesse artistique, je vous l'accorde, mais c'est ce qu'il a choisi. Sans doute influencé par cette ville qui nous entoure.
– Je ne comprends pas.
– Chez nous, chacun décide librement de l'heure et du style de sa mort.
– Vous voulez me faire croire que votre ambassadeur a décidé de cette boucherie ?
– Chacun des détails a dû être discuté avec le Grand Maître.
– Alors, c'est bien lui…
– Bien sûr, il faut beaucoup de talent pour faire ça. Mais sortons, voulez-vous ?
L'assassin était derrière la porte et nous attendait calmement. Je lus dans ses yeux une fierté et une sérénité que je n'avais croisées chez aucun coupable. L'Intendant Palhriit lui adressa quelques mots qui sonnèrent comme des félicitations puis s'inclina respectueusement. Il lui rendit son salut et s'éloigna avec assurance.
– Ici, il aurait droit à la chaise électrique.
– Chez nous, il sera honoré. Nos citoyens peuvent déjà admirer l'Œuvre d'Andhaniil depuis n'importe quel point de l'Empire.
– Comment ?
– La technique n'a pas d'importance. Sachez seulement que chacun peut accéder aux Œuvres Posthumes et s'en inspirer avant de confier sa propre fin à un Maître. Que ces Œuvres soient phylliennes ou d'autres civilisations, d'ailleurs.
– Ce qui explique ces copies aux étages au dessous ?
– Tout à fait, il y a des choses magnifiques. L'Humanité a eu de grands hommes qui ont poussé loin la recherche esthétique et le besoin de passer à la postérité. Tout comme nous. Car vous en conviendrez, qui sait à quoi ressemblait Voltaire ? Ou Renoir ou Wang Meng ? Seule l'Œuvre reste et ces hommes l'avaient compris.
– Que je sache, aucun n'a jamais fait ce qui est dans cette pièce.
– N'en soyez pas si sûr. Pourquoi vous souvenez vous encore de Henri Désiré Landru ? Pour son physique avantageux ?
– Il y a quand même d'autres façons de passer à la postérité.
– Lesquelles ?
– Eh bien, je ne sais pas… les enfants.
– Ah, oui, les enfants… Que leur léguons-nous vraiment, Monsieur Lambert ? A part la certitude du trépas ? La rose de Ronsard vous émerveille encore, plus de quatre siècles après la mort de son auteur, mais que sont devenus ses enfants ? En avez-vous entendu parler ?
– Non… Alors voilà pourquoi vous êtes ici ?
– En partie. Nous parcourons la galaxie, nous admirons la grâce et l'élégance. Nous nous inspirons des plus grands artistes. Nous ne savons pas vaincre la mort alors nous lui adressons un pied de nez en apothéose. N'avez-vous jamais ressenti le besoin de laisser une trace ?
– Comme votre ambassadeur : sur un mur ?
– Ne soyez pas cynique. Je croyais que vous étiez un Expert de la Mort humaine.
– Je refuse ce terme ! Ne me comparez pas aux vôtres !
– Excusez-moi…
– Je n'ai rien de commun avec eux. Ce sont des assassins ! Que vous le vouliez ou non, même si c'est vous qui leur demandez votre "fin".
– Leur vie est un sacerdoce, comme des prêtres ou des imams.
– Les nôtres ne tuent pas les gens !
– Il faut que vous relisiez votre Histoire, Monsieur Lambert. Et puis… vous avez parlé de chaise électrique. Vous avez vos bourreaux, vous aussi.
– Il n'y a pas de quoi s'en vanter.
– Dans les rues de votre ville, tous les jours, les bourreaux s'en donnent à cœur joie…
– Justement, je suis là pour l'empêcher ! Vos experts prennent la vie, mais moi, j'essaie de la sauver. Tous les jours ! C'est mon métier et j'en suis fier !
Il ne répondit pas et resta un long moment face à moi, immobile, le regard dans le vide, comme soumis au doute ou à une douloureuse discussion intérieure.
L'immense hall était vide, nous étions seuls et je remarquai pour la première fois son dos voûté, ses épaules affaissées, sa peau si semblable à la mienne mais en même temps si ridée. L'image de mon grand père à l'hôpital, quelques jours avant sa mort, me traversa l'esprit.
– Venez.
Je le suivis dans un bureau. Une immense baie vitrée fouettée par la pluie ouvrait sur l'extérieur.
– Approchez.
La vue sur la Ville était vertigineuse.
– J'ai entendu vos paroles, Monsieur Lambert. Et je suis heureux que vous soyez là.
– Pourquoi ?
– Parce que les Hommes peuvent nous aider.
– Nous ?
– Oui. Mourir en beauté n'est qu'une partie très mineure de notre but.
– Et vous avez un rôle pour nous…
Il s'interrompit encore un long moment, fixant la mégalopole sous nos pieds.
– La Ville est si noire. Si violente.
– Justement. Je doute que vous soyez venus faire du tourisme. Quel rôle ?
– Nous voulons savoir comment vous mourrez.
Il me fixa intensément et je pus lire dans ses yeux une attente immense et désespérée.
– Monsieur Lambert, nous avons rencontré des milliers de peuples. Certains marchent sur des pieds comme nous, d'autres courent sur leurs tentacules ou laissent flotter leur ego dans les champs magnétiques entre les étoiles. La vie est partout, folle, excentrique, démesurée. Mais quelle qu'elle soit, où qu'elle soit, une seule caractéristique la suit : elle s'éteint. Inéluctablement. Aucune civilisation n'a trouvé le moyen d'y échapper. La fin l'accompagne toujours.
– Ici aussi, lui rappelais-je.
– Bien sûr, la Mort y aurait même plutôt ses aises. Pour l'instant en tout cas. Dans tout l'Univers, on a cherché la parade. On a inventé la longévité, le clonage ou des méthodes qui vous paraîtraient folles. D'autres ont préféré le suicide avant la chute. Quel meilleur moyen de ne pas mourir que de ne pas vivre, n'est-ce pas ?
– Et vous espérez quoi en venant ici ? Regardez dehors : chacun tue son prochain. En voiture au carrefour, pour un lopin de sable imbibé de pétrole ou pour les beaux yeux de la première blonde !
– Justement ! C'est pour ça que nous sommes là. Partout la vie est sacrée, toutes les civilisations la respectent mais pas vous. Vous êtes… hors normes. Alors qui sait ? Si vous trouviez cette solution que les autres n'ont pas vue ? Vous ne respectez pas la vie, alors faites la même chose avec la Mort ! Foutez-la en l'air ! Aidez nous !
– Nous ? Vous aider ? Mais avec quoi, Bon Dieu ? Nous avons à peine de quoi bouffer. C'est à vous de nous aider !
Il me fixa sans répondre comme si je venais de dire une énormité. L'idée ne lui était peut-être même pas venue…
– Et vite, sinon nous allons tous crever ! Regardez la couleur de la pluie, le temps ne s'est pas levé depuis des années ! Allez voir à quoi ressemblent nos gamins ou ce que pissent nos cancéreux ! Bon sang, ne restez pas assis sur vos vieux culs à admirer des tableaux qui ont quatre cents ans ! Vous arrivez du Cygne en cinq heures, vous devez bien savoir comment nettoyer tout ça !
– Ce n'est pas notre but…
– Qu'est ce que j'en ai à foutre de votre but ? Nous sauver, ça ne suffirait pas ? Vous voulez qu'on vous aide ? Okay ! Encore faudrait-il qu'on soit là ! Alors, un peu d'écologie et de médecine. Et une source d'énergie. C'est tout, on ne veut rien d'autre !
– Mais si nous vous apportons tout ça, vous allez suivre notre voie ! Vous allez évoluer comme nous l'avons fait.
– Et alors ?
– Ce n'est pas le bon chemin. Vous iriez où nous sommes allés, avec les mêmes erreurs !
– Alors, votre but c'est de nous voir crever, c'est tout ?
– Mais non, au contraire ! Vous n'avez donc pas compris ? Vous êtes si jeunes ! Si énergiques ! Vous avez toute votre évolution devant vous. Votre voie ! La notre n'a aucun intérêt, elle nous a conduits à l'impasse. Pourquoi vouloir la copier ? Nous singeons vos œuvres d'art car nous ne sommes même plus capables de les imaginer nous même. Voyez celle d'Andhaniil, comme elle est pitoyable ! Regardez-moi, quel avenir me donnez-vous ? Nous sommes vieux, Monsieur Lambert. Vieux et condamnés.
– Et vous pensez que nous valons mieux ?
– Oui ! Bien sûr ! Dix mille fois ! Votre énergie est destructrice mais fabuleuse. Imaginez-la, canalisée ! Dirigée toute entière vers un but qui en vaille la peine ! Notre espoir repose sur un peuple jeune qui ait la force de trouver une voie nouvelle et accepte de nous en faire profiter. Voilà pourquoi nous faisons le tour de la galaxie. Je vous le déclare solennellement au nom de tout mon peuple, Monsieur Lambert : vous, les Humains, êtes notre Espoir.


Quand je sortis du vaisseau, le jour se levait. Etonnamment, mon mal de crâne avait disparu.
Le téléphone sonna presque aussitôt.
– Lambert, nom de Dieu ! Tu étais où ? J'ai pas arrêté de t'appeler !
– Où voulais tu que je sois, Lem ? Les ondes ne passent pas là dedans.
– Alors ?
– Alors quoi ?
– Ben, ce cadavre ?
– Rien de spécial.
– Quoi ?
– Rien de spécial, je te dis.
– Dis pas de conneries ! Serevic a dit que c'était une vraie boucherie.
– Serevic ne comprend rien.
– Me prend pas pour un con, Lambert ! Je suis ton supérieur, tu dois me faire un rapport.
– Pas de problème. Il est prêt.
– Quoi ?
– Il est prêt. Il n'a qu'une ligne.
Le silence dura longtemps. Je pouvais presque entendre Lem réfléchir. Me passer un savon, me coller un blâme ou jouer la touche au cas où j'aurais reçu des consignes de quelqu'un plus haut placé que lui.
– Okay, dit-il enfin. Inutile d'attendre alors. Elle dit quoi cette ligne ?
– Mort naturelle.
– Ben voyons… Et tu vas me...
Je coupai aussitôt, et pris une profonde inspiration. En regagnant ma voiture, je ne pus retenir un sourire.
Peut-être avais-je rêvé. Pourtant, loin là-bas, de l'autre côté de la baie, à travers le rideau noir de la pluie, j'aurais juré avoir vu pendant une fraction de seconde, percer un rayon de soleil.





Fin.
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