─ Où en sont les sondes, Phil ?
─ Tout se déroule comme prévu, mais nous avons dû déplacer l’axiale.
─ Pourquoi ?
─ Le lieutenant Xe Dong a fait remarquer très justement que les anti-particules qui s'échappent d’un trou noir forment un cône d'éjection qui interagit avec le champ gravifique.
─ Oui ?
─ Celle que nous avons devant nous est une gourmande. Elle est sur le point d'ingérer une masse gigantesque qui provient des débris d'une nova. Cette masse est encore dans le disque d'accrétion, mais à la limite de la gueule et elle accélère. Elle peut tomber définitivement dans quelques heures ou dans un an, mais à ce moment-là, le cône d'anti-particules étendra le champ gravifique. Laisser la sonde axiale à sa position première pouvait être risqué.
─ Maman affirme que nous sommes à l'abri de tout risque à cette distance…
─ Je le maintiens, Commandant. Cette masse sera engloutie dans 75 jours terrestres, avec un risque d’erreur de 1 %. M. Mac Grégor a estimé que ce risque ne devait pas être couru, et j’ai accepté de déplacer la sonde axiale.
─ Elle est le pivot de notre système d’observation, maugréa l'officier navigateur. Je ne veux courir aucun risque, même de 1 %.
─ Cela représente seulement 18 heures de différence, insista Maman.
Duncan Vestry préférait limiter les risques de dissensions. Il coupa court la discussion.
─ Le risque est minime, mais cette sonde est en effet vitale. Vous avez bien fait de vous mettre d’accord sur un changement de place. Bien, vous pouvez disposer. Faites-moi signe quand les observations commenceront.
Le claquement de talons de l'officier de navigation fit sourire le Second. Mac Grégor avait servi cinq ans sur un croiseur de guerre avant de venir à l’exploration et en avait gardé une rigueur particulière.
─ Ne vous moquez pas, Madame Wang. Nous aurions besoin de plus d'hommes aussi exemplaires. Il pourrait apprendre à se conduire à bien des jeunes hommes et femmes qui arpentent ce vaisseau.
─ Souhaitez vous plus de discipline, Commandant ?
─ Resserrer les boulons de temps en temps ne fait pas de mal.
─ Je m'en souviendrais.
─ Quel est le bilan de la traversée ?
─ Une trentaine d'infections de connexions ombilicales. Maman s'en occupe. Elle les a placés en cuve d'isolement avec un programme de stérilisation de classe cinq. Malkovicz est parmi eux.
─ Grave ?
─ Un bacille pyocyanique très virulent. Maman ne pourra pas le stériliser avec les anti-pyos. Il passera au bloc opératoire demain pour une exérèse de la connexion, et, si tout va bien, il y retournera quinze jours plus tard pour la greffe d'une nouvelle.
─ Il sera absent longtemps ?
─ Un mois. Peut-être moins si la greffe prend bien.
─ Bon sang, un mois sans Ingénieur Maître Principal aux machines. Qui va le remplacer ?
─ Le Premier Maître Lesveques.
─ Votre avis ?
─ Un peu jeune, mais compétent d’après sa fiche. Il a servi douze mois sur le Natanga, un croiseur de ravitaillement des colons vénusiens, puis presque autant sur le Lamparo, une vedette balise aux frontières de la Confédération. Le Prométhée est son premier navire avec matrices.
─ Une promotion rapide… De la famille ?
─ Apparemment non. Très bien noté par ses supérieurs, aussi bien à l’Académie qu’en mission. Il n'a pas paru inquiet de ses nouvelles responsabilités.
─ Le pensez-vous capable de réparer un filtreur quantique de trame, si cela s’avérait nécessaire ?
Li Fu Wang sourit.
─ Je n’en sais rien, Commandant. Ces trucs-là nous poussent aux fesses depuis des milliers d’années-lumière, et je n’arrive toujours pas à comprendre comment ils fonctionnent. Alors comment les réparer…
─ Vous avez raison, sourit à son tour son supérieur. Ne nous inquiétons pas à l’avance. Nos fesses ont déjà assez de raisons d’être bousculées comme cela.
Li Fu Wang rougit et redressa son mètre quarante huit. Pas facile lorsqu'on est femme et chinoise d'accéder au poste de commandant en second d'un vaisseau expérimental partant explorer les confins de l'espace. Et encore moins d’échapper aux fantasmes égrillards de l’équipage qui avait fait circuler sous le manteau, dès l’embarquement, une caricature des plus alléchantes du postérieur du Second.
─ Comment va le vaisseau ?
─ Remarquablement bien. Le rapport n’indique aucune altération.
─ Commandant ?
─ Oui ?
─ Ceci est actualisé. Au 408ème jour de voyage, une plaque en duranium de la sous-coque des champs de stase s’est mise à vibrer. La période était seulement de 18000 cycles par seconde et le filtreur quantique de trame ne travaillait qu’à 65 % de sa puissance. Malgré tout, j’ai provoqué localement de fortes décharges inflammatoires pour restructurer la couche collagène porteuse. Aucun autre incident n’est à relater.
─ Bien. Où se trouve le Docteur Penfort ?
Une série de jurons en provenance de la coupée lui répondirent. Le physicien Thibault Penfort refusa en grommelant la main de l’officier de quart qui prétendait l’aider à sortir de la bulle de transport. Vestry descendit à sa rencontre.
─ Un milieu inconnu est source d’embûches, Docteur, sourit-il. Je ne serais pas fier devant un de vos graphiques Biordi de champ de trame.
─ Bonjour, Commandant. Vous avez raison, excusez ma mauvaise humeur. Je ne suis pas doué pour utiliser ces bulles. Elles bougent beaucoup trop pour moi.
─ Montons, voulez-vous ? Les observations vont bientôt commencer.
Docteur en philosophie, docteur es sciences, spécialiste en physique de trame, Penfort était réputé pour pouvoir rivaliser avec certains Biordi. Il s'installa dans le fauteuil que lui présentait Vestry, en jetant un regard circulaire sur la salle des commandes.
─ L’idée de filer à toute allure dans ces bulles noyées dans un conduit me perturbe. Malgré tout, je dois avouer que je me sens bien, déclara-t-il en s’étirant. Je ne pensais pas me réveiller en aussi bonne forme.
─ Le Prométhée est l’aboutissement du génie biologique des Biordi, déclara Vestry. Il eut été inconvenant que huit mille hommes représentant le fleuron de l’espèce humaine ne voyagent pas dans le confort, surtout avec un savant tel que vous à bord.
─ Vous me flattez, Commandant. Le fleuron de l’humanité…
─ Je le maintiens. Les meilleurs spécialistes composent l’équipage depuis les machines jusqu'à cette salle. Les dirigeants du G20 ont fait l’effort d’aplanir leurs difficultés pour financer ce vaisseau, et j’avoue avoir la prétention de commander ce qui se fait de mieux.
─ Nos compétences ne m’inquiètent pas. Ce sont les motivations qui sont discutables. Je viens chercher la réponse ultime de la physique de trame alors que le cartel des transports interstellaires bave à l'idée de voyages intergalactiques. Une élite sélectionnée par des industriels et des financiers en vue de gros bénéfices en prend un coup, vous l’admettrez.
─ Bien sûr, mais que les nations les plus riches s’entendent pour envoyer un vaisseau au centre de la galaxie explorer le trou noir local, n’aurait pas été réaliste il y a seulement dix ans. Les Biordi l’ont rendu possible, et vos travaux ont convaincu les scientifiques du monde entier. Alors, ne boudons pas notre plaisir. Nous allons côtoyer ce que personne n’a jamais vu.
─ Vous avez raison... Excusez-moi, je me sens un peu nerveux, être aussi près d’un trou noir me donne plutôt la chair de poule. J’ai rêvé d’être ici, mais le regarder en face est bien différent.
─ Le danger fait partie du plaisir. Nous avons une grande chance. Je commande le plus beau vaisseau qui ait jamais existé, et vous allez pouvoir prouver votre théorie.
─ Je l’espère en tout cas. C’est à cause d’elle si nous sommes ici.
─ Vous pensez que nous pourrons élucider la structure de la trame ? Et de l'Univers ?
─ Nous le saurons bientôt. Les Biordi ont prouvé que les quatre dimensions de l’espace-temps ne sont pas indissociables. C’est cette séparation entre le temps et les autres dimensions qui sert de principe aux filtreurs quantiques qui nous propulsent dans les trous de ver. Vous connaissez ma théorie. J’ai extrapolé ces travaux. Dans des conditions extrêmes, l’espace pourrait augmenter jusqu'à l’infini alors que le temps se rapprocherait de zéro.
─ C’est ce que nous sommes venus vérifier…
─ Cela signifierait un état de la matière où elle n’aurait plus de limite et où le temps ne compterait pas. Imaginez comme cette idée a fait saliver les industriels : l’infini instantané. Nous voici face au vrai laboratoire : celui de la Nature. Nous allons pouvoir constater la Vérité. Les conditions qui règnent dans un trou noir sont idéales pour ça.
─ Un gros enjeu, alors ?
─ Bien sûr, mais autrement considérable que des possibilités de voyage ou de commerce. Une nouvelle dimension s'entrouvrirait, un nouvel univers. Du point de vue scientifique en tout cas, ne vous emballez pas, ne put-il s'empêcher de modérer, devant les yeux déjà pétillants du Commandant.
─ Pourquoi pas ?
─ La Commission d’Evaluation m’a demandé quelles étaient les chances qu’un tel univers soit colonisable. J’ai répondu bonnes. Il faut parfois savoir mentir…
─ Quelles sont elles ?
─ Je parle d’un Univers entier gouverné par de nouvelles lois physiques, Commandant. Pas d’un milieu extrême que l’on peut supporter par des combinaisons ou une terraformation.
─ Dans ce cas, pourquoi vouloir le découvrir ?
─ Parce que c’est la réponse. Nous affirmons que notre Univers a débuté avec le Big Bang et qu’il est en expansion depuis. Qu’il n’y avait rien avant, et que rien n’est possible en dehors. Ma théorie dit le contraire. Un Autrement, régi par des règles différentes, pourrait exister et expliquer l’avant Big Bang et la fin de notre Univers.
─ Toujours les mêmes questions, alors ? Qu’y avait-il avant ? Qu’y aura-t-il après ? Y a-t-il un ailleurs ?
Maman ne permit pas à Penfort de répondre.
─ Commandant, nous avons les premières analyses.
─ Très bien, transfère-m’en un résumé.
─ Je préfère descendre auprès des consoles de réception, s’écria Penfort, déjà dans l’escalier. Si vous permettez, Commandant, se rattrapa-t-il.
─ Je vous en prie.