Si l'amitié est une relation profonde, durable et permanente, je n'ai aucun ami. Si l'on veut bien partager ces qualités entre plusieurs personnes j'en ai quelques uns.
Il n'y a pas si longtemps j'aurais encore pu affirmer connaître une amitié de vingt ans, répondant aux trois critères mais elle vient de s'achever dans un conflit sourd et apparemment définitif où le partage des responsabilités reste encore à établir.
J'ai connu des amitiés de circonstances, à l'armée ou dans des formations de longue durée. Certaines ont résisté au temps et à l'éloignement, d'autres pas.
J'ai partagé des heures profondes et intenses avec des compagnons de cordée dans des expéditions vers les souterrains de l'âme, les labyrinthes de l'esprit ou les cîmes mystiques mais le matériel ne sert pas souvent et nous passons aussi beaucoup de temps sur la terre ferme ou dans l'absence.
J'ai des amis avec qui les grands mots ne sont pas de mise. Nous ne savons rien faire d'autre que trinquer, échanger parfois un regard plissé, oser rarement une tape sur l'épaule, pourtant nous nous sommes reconnus.
J'ai traversé l'amitié de groupe, avec Vincent, François, Paul et les autres, autour de grandes tables enfumées et bruyantes, rires et numéros d'acteurs, guitares sorties au dessert et flamenco en dentelles marchant dans les assiettes.
J'ai un ami qui pourrait être mon père, que je respecte profondément pour son grand savoir, sa courtoisie tranquille et chaleureuse, son humour, son indifférence aux biens matériels, sa dignité simple, son sens du devoir et du bien commun. Nous consommons prudemment une amitié pudique.
Une vieille connaissance, longtemps côtoyée dans l'indifférence, devient peu à peu un ami, à la faveur d'une lente observation conclue par des affinités avérées.
Bien entendu j'ai eu quelques amitiés féminines équivoques et de faux amis ont piétiné mes plates bandes.
J'ai même des amis qui ne me connaissent pas : Brassens, Nougaro, Barbara, Django, George Smiley, Hergé, Baudelaire, Gaudio, le facteur Cheval.
J'ai, enfin, une grande amie de toujours que je suis sûr d'emmener avec moi partout, même dans le dernier voyage : la Solitude.
Mais je ne sais toujours pas ce qu'est l'amitié, en dehors de cette attirance sans passion pour une similitude assortie de différences.
Ce que j'attends d'un ami ? Qu'il ne m'empêche pas de respirer et qu'il téléphone avant de venir. Il est assuré de la réciproque. Je ne l'aiderai pas à enterrer de cadavre mais je veux bien lui prêter une lampe de poche. Les quelques assassins que j'ai connus se sont révélés être des tueurs en série et il fallait creuser trop souvent. Les amis que j'ai font comme moi : ils s'adressent aux pompes funèbres.
En cas de trahison ou de déception je tourne la page. Je crois profondément que tout nait vit et meurt, y compris l'amitié. L'erreur est de croire au définitif et à l'immuable. Il faut avoir la lucidité d'affronter l'extinction.
L'amitié c'est une mystérieuse alchimie provisoire qui permet de recevoir du bonheur et d'en offrir mais je continue résolument à donner la priorité à la famille, même si elle est souvent plus difficile à vivre. La famille peut se permettre d'être lourde, l'ami, celui qu'on est ou celui qu'on a, doit savoir s'arrêter avant.