Le jeune homme en veston léger est si pressé qu'il manque de tomber en glissant à l'angle du couloir, et la petite fille en couettes à ruban et taches de rousseurs qui court derrière lui, une petite cage à la main, éclate de rire.
Pfff ! Ha ! Ha ! Il lui jette un sourcil froncé et ne peut s'empêcher de dire :
- Quand on porte un prénom de garçon, on ne se moque pas !...
Il ouvre la première porte, devant lui.
- Tu t'es trompé, dit la petite fille pour se venger, c'est tout sombre !
- Chut !... Ecoute !...
- On dirait une vieille locomotive...
- C'est quelqu'un qui dort. Ne fais pas de bruit.
- Regarde, là ! Des livres, des cartables, des trousses, des crayons de couleurs !
Ils sursautent au chuintement inattendu d'une grosse bombonne mal rebouchée d'où s'échappe un petit nuage gris et transparent qui plane sur le mur, passe devant deux horribles tableaux brodés montrant une scène de chasse et une scène de vendanges puis, comme un voile, se dépose délicatement sur le sol, autour d'un un gros tas de feuilles mortes.
- Qu'est-ce que c'est ? demande la petite fille.
- Le brouillard...
- Et là, sur les étagères, tous ces petits pots, avec des fleurs mauves... Comme elles ont l'air triste !
- Des chrysanthèmes, chuchote le jeune homme. C'est la chambre de l'Automne. Viens, il ne faut pas le réveiller.
J'espère que c'est la bonne, cette fois-ci, dit le jeune homme en ouvrant précipitamment une autre porte. Il s'arrête tout net et cligne des yeux devant la vive lumière que les larges baies vitrées renvoient sur les murs blancs.
- Il fait bien chaud ici, dit la petite fille avec ravissement.
- Qui est là ? lance gaiement une voix claire et dynamique, je suis dans la salle de bain !
Un athlète bronzé apparaît dans un encadrement de porte, une serviette autour de la taille, un rasoir jetable à la main et quelques traces de mousse blanche sur les joues. Il est tout sourire.
- Vous êtes l'Eté, décide le jeune homme pressé. Je me suis encore trompé de porte ! Mais comment se fait-il que vous soyez déjà levé ?
- J'aime avoir le temps de me préparer, répond l'Apollon en passant une main dans les boucles mouillées de ses cheveux courts. Et je suis matinal. C'est qu'il y en a des choses à faire ! Avez-vous songé à l'énergie qu'il faut déployer pour produire toute cette chaleur ? Au contrôle pour qu'elle ne devienne pas une canicule ? A tous ces couchers de soleil qu'il faut réussir ? A tous ces gens qui comptent sur moi ? Aux mouvements de foules dont j'ai la responsabilité ? Les autoroutes, les aéroports, les trains ? Mieux vaut que je sois prêt ! Et en forme !
Il avise alors un petit garçon en pyjama de bande dessinée, sortant de sa chambre dans un bâillement et frottant ses yeux, sous sa chevelure en moisson blé d'or.
- Mon petit Solstice ! Tu as bien dormi ?
- Oui ! dit le garçon en regardant déjà vers la terrasse dallée où attendent pelles et seaux jetés en vrac dans un bac à sable de plastique bleu en forme de coquille Saint-Jacques, les boudins roses ramollis d'une piscine à regonfler et un toboggan mobile vert pomme, non loin d'un barbecue recouvert d'une bâche.
Puis, voyant la cage suspendue à la main de la petite fille, il s'en approche en souriant :
- Il est beau ! Il est à toi ?
- Oui, dit fièrement la petite fille.
- Et vous-même, reprend l'athlète bronzé en faisant jouer ses muscles luisants, pourquoi êtes-vous entrés ici, au fait ? J'ai l'impression que vous êtes en retard, non ?
Le jeune homme pressé abandonne sa contemplation des étagères en tube chromé et verre fumé où reposent des piles de dépliants touristiques, des coquillages, une raquette de tennis, un masque et des palmes.
- Bon sang ! C'est vrai, il faut que j'y aille ! Je cherchais la salle des commandes...
- Au fond du couloir. Bon courage !
Dans la salle des commandes, le vieil homme maigre et voûté, tout de noir vêtu devant son pupitre, lève le nez rouge et pointu qu'il vient de moucher :
- Eh bien ! Vous voilà enfin !... Les gens ne sont pas contents. Ils commencent à téléphoner ! Ils se plaignent !
- Je... Je suis nouveau... J'ai eu du mal à trouver...
Il tousse, renifle, se lève.
- J'espère que vous savez vous servir du matériel !
- J'ai fait deux ans d'études spécialisées et plusieurs stages sur simulateur !
Pour seule réponse, l'Hiver lève ses longs bras au ciel, comme un arbre sans feuilles.
- Votre pupitre est là-bas, dit-il en désignant une installation toute neuve. Ils ont tout enlevé pendant que je travaillais et voilà ce qu'ils vous ont mis à la place : un ordinateur. Rien d'autre. C'est comme cela qu'on fait, maintenant, paraît-il. Vous voyez la différence ? ajoute-t-il en tapotant son vieux pupitre incliné.
Le jeune homme et la petite fille examinent l'archaïque monument de bois de chêne devant lequel un panneau vertical montre des cartes du monde avec un quadrillage et des traits ondulés pour les zones de perturbations, des horloges aux heures différentes, Tokyo, Moscou, Londres, des thermomètres, des sonnettes d'alarme. Du sol montent des leviers à ressorts grinçants. Sur la table inclinée court un enchevêtrement de fils électriques reliant des cadrans à aiguilles, des manettes, des boutons, des témoins lumineux de toutes les couleurs, avec des étiquettes glissées dans de petits cadres métalliques : anticyclone, neige, bise, bourrasque, verglas, léger adoucissement, tempête...
- Tout cela va disparaître aussi, dit le vieil arbre noir, en sortant à nouveau son mouchoir. Je prends ma retraite. Mon remplaçant trouvera un ordinateur tout neuf, comme le vôtre !
Il regarde la cage, tenue par la petite fille :
- Vous élevez des lapins, maintenant ?
- Ce n'est pas un lapin proteste la petite, c'est le Lièvre de Pâques !
- Oh ! Pardon !
- Sapristi ! Mais qu'est-ce que c'est ? s'exclame soudain le jeune homme, penché vers ses beaux mocassins beiges qui baignent dans une flaque, entre un chapeau haut de forme, une carotte, un balai brosse et une écharpe rouge vif.
- C'est Solstice, répond le vieux monsieur. Il a fondu. Il fait déjà trop chaud ici ! J'ai fait ce que j'ai pu en vous attendant mais les réserves sont épuisées.
Il désigne une armoire :
- Le journal de bord est là. Vous n'oublierez pas d'y lire les consignes. Les courants marins sont un peu capricieux ces derniers temps et la pleine lune a parfois tendance à déborder. On nous recommande de faire attention à la couche d'ozone. Enfin, vous verrez...
Il se dirige vers un petit bonhomme ventru à qui personne n'avait prêté attention, affalé dans un fauteuil d'où dépasse seulement son bonnet pointu, rouge et blanc :
- Eteignez cette télé, remettez vos bottes et venez ! Nous partons !
- Hein ?... Que se passe-t-il ?...
- Nous partons ! répète l'Hiver en parlant plus fort. Le Printemps est enfin arrivé. Et n'oubliez pas votre hotte !
En enfilant son long manteau décroché de la patère, près de la porte, il regarde une dernière fois son vieux pupitre, avec attendrissement.
- Allez-y doucement, conseille-t-il avant de sortir, ne réchauffez pas trop vite. Pensez aux crues.
Le jeune homme a allumé l'ordinateur, tapoté le clavier, fait glisser la souris. Il ouvre les programmes et la petite fille s'amuse de son visage fripé par la concentration.
- C'est bien. Tout est en ordre, dit-il enfin en se jetant en arrière dans le dossier articulé du fauteuil à roulettes.
- Ç'est maintenant ? demande la petite fille avec une pointe d'inquiétude.
- Oui, répond le jeune homme, en lui prenant doucement la main. Ça va être à toi.
Il la regarde intensément.
- Tu sais, je ne pensais pas ce que je disais, tout à l'heure. Equinoxe, c'est un beau prénom, pour une petite fille. Et il te va bien. Tu es prête ? Imagine tout ce qui va arriver, grâce nous : passons rapidement sur les restes de giboulées, juste pour vider les stocks. Et puis : des matins adoucis, des soirées qui s'allongent. La sève fait sortir les bourgeons et habille le monde du jaune des forsythias, du rose des pruniers. Les narines se dilatent aux délices des parfums, les oreilles s'enchantent aux musiques des oiseaux. Nous allons apporter l'apaisement et la nouvelle naissance. Nous sommes un havre et un tremplin ! Les semailles, le blé, la vigne, les pâtures, les violettes des prairies, les champs de coquelicots, c'est nous qui allons leur insuffler la vigueur ! Nous apportons le grand frisson qui anime la nature et les êtres. Pense à la joie des enfants lorsqu'ils chercheront les oeufs en chocolat. Songe aux déclarations d'amour qui vont oser se dire, aux lendemains qui vont se construire. Nous sommes l'air nouveau qui emplit les poumons, nous sommes la Vie. Et quand tout sera en route, nous terminerons en beauté par la fête de la musique, avant de laisser la place aux feux de la Saint-Jean. Mais pour cela, il faut que tu passes la première. Es-tu prête ?
- Et l'odeur du muguet à clochettes, dit la petite fille. Et la fête des Mères.
Avec reconnaissance elle puise dans le regard magique du jeune homme une dernière goutte de confiance et respire un grand coup.
- Je crois. Oui, je suis prête !
Il lui sourit, comme seul sait le faire le Printemps des amoureux, et se remet au clavier.
- C'est parti !...