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 Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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Romane
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MessageSujet: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 1:08

Un jour, on reparlera de tout ça...


Ça fait bizarre de connaître la personne qui pointe un flingue vers vous, de connaître la personne qui va vous buter.
Combien de secondes avant que le doigt appuie sur la gâchette ?…
Je vais mourir et je l’ai bien cherché… Tout ce qu’il ne fallait pas faire, je l’ai fait. C’est la marque des grands gaffeurs, ça… J’emporterai ce trophée symbolique dans la tombe…
Avec le nom du coupable bien sûr...

J’aurais jamais dû me trouver là. Dans ce lycée, dans ce couloir, dans ce bureau. Si j’avais pas programmé cette stupide sortie au musée, j’aurais été chez moi ce matin-là…
Seulement voilà j’y étais ! Le jeune prof venu quémander de la part de la proviseur de son lycée un soutien financier supplémentaire, c’était moi et personne d’autre.
Les néons blafards du couloir, le bureau seulement éclairé par une petite lampe de chevet. Effet clair obscur comme dans ces œuvres de littérature que j’enseignais à des lycéens blasés, plus nourris de jeux de Play que de poésies de Lamartine.
Et effondrée sur le bureau, entre le jour et la nuit, la proviseur, madame Feliciano.
Je me suis précipité, croyant à un malaise, prêt à mettre en œuvre les techniques de secourisme pitoyablement apprises en formation.
Le malaise, il avait pour nom deux grands coups de couteau portés droit dans le cœur. Ca je ne l’ai compris qu’après avoir retiré mes mains poisseuses d’un sang lourd… et après avoir bien semé mes empreintes digitales sur le bureau et sur le corps.
J’ai décroché le téléphone, essayé d’appeler du secours… Je ne comprenais rien, j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois avant de saisir qu’il fallait que je tape le « 0 » pour quitter le réseau de communication intérieur du bahut.
La police. Quelques explications sommaires : le lieu, la victime, mon identité.
Ah, j’allais décidément m’en souvenir de ma première année de prof !

L’inspecteur Masson a débarqué une demi-heure plus tard. Veste courte, chemise claire, regard déjà affûté en dépit de l’heure matinale. Il a d’abord visité les lieux du crime avant de venir vers moi. On m’avait parqué dans le secrétariat avec, face à moi, deux femmes flics comme anges gardiens. Des fois que…
J’avais beau me dire que je n’avais pas de raisons véritables de m’en faire, que j’étais innocent et que, de toutes les façons, je n’avais aucun mobile pour avoir trucidé ma proviseur, ça valsait dans ma tête. J’avais découvert le corps, j’avais laissé mes empreintes partout et, en dehors de quelques agents de service, j’étais sans doute seul dans l’établissement au moment de cette découverte macabre. Ca allait me valoir quelques jours désagréables à n’en pas douter. Une vraie gadoue !
J’étais en dessous de la réalité.
- Bon, on va pas se la jouer langue de bois… Vous êtes dans de sales draps. Il y a vos empreintes un peu partout, y compris sur l’arme qui a tué… Oui, le coupe-papier… Vous ne vous souvenez pas l’avoir touché ?
Non, je n’avais pas fait attention à ça. Sans doute lorsque j’avais fouillé partout pour trouver le code téléphonique de sortie …
- Mais je ne pense pas que vous soyez l’assassin… Vous seriez stupide d’avoir agi ainsi… Et on n’est pas stupide quand on est prof, pas vrai ?
- Je ne sais pas… Je suppose…
Ca me glaçait… Il essayait de me dire que j’allais être le suspect idéal… tout en faisant en sorte de me prétendre le contraire.
- Quels étaient vos rapports avec la victime ?
J’aurais dû l’attendre cette phrase-là… Déjà quand j’étais ado et que je dévorais les aventures de l’inspecteur Philippe contre l’organisation du Poulpe, ça ne manquait pas… On la croisait deux ou trois fois par bouquin. Une sorte de gimmick, de signal… Ouais mec, t’es bien dans un polar… Et franchement, pour toi, ça sent bien la merde !... Et là c’était à moi de trouver les bons mots… Ceux qui allaient dire la vérité, ma vérité, sans donner prise à d’inévitables soupçons de l’enquêteur. Genre : ok mais qu’est-ce que vous essayez de me cacher ?
Là, je me suis rendu compte qu’une agrégation de lettres modernes ça ne donnait aucune assurance pour ces situations-là… Si l’autre agitait un peu trop le chiffon rouge, j’allais foncer droit devant, je le savais… Et olé !…
C’est pourtant ce que j’ai fait.
- On ne se voyait pas beaucoup… Je me suis présenté devant elle au début de l‘année… Elle m’a serré la main tout au plus dix fois dans l’année en salle des profs ou dans les couloirs… Voilà… C’est à peu près tout…
- On m’a dit que vous êtes professeur stagiaire… C’est elle qui vous note ?
Je ne me sentais pas de lui expliquer toutes les étapes qui mène à la titularisation d’un prof. Déjà je n’étais pas sûr de tout avoir compris moi-même.
- Je crois qu’elle fait un rapport mais que ce rapport ne compte pas vraiment…
- Et ce rapport ?
- Je ne sais pas si elle l’a fait… Et si elle l’a fait, je ne sais pas ce qu’il contient…
Je n’aurais pas sans doute pas dû enchaîner… Mais j’étais déstabilisé. En trente secondes de discussion, j’avais fourni à l’inspecteur Masson un mobile possible.
- De toute façon, je ne suis pas suspect… Pas vrai ?... Vous l’avez dit tout à l’heure…
- S’il y a un mobile, tout le monde peut devenir suspect.
Je n’aurais pas dû… J’avais un doute, l’inspecteur venait de le lever. J’allais m’en prendre plein la gueule pendant un certain temps…
Pourvu que le rapport soit bon !... Pourvu que le rapport soit bon !...
Et tandis que comme un lourd obstinato cette phrase porteuse d’espoir tournait dans ma tête, la partie de mon esprit restée en état de veille savait déjà qu’il n’en serait rien. Un professeur stagiaire ne peut trouver grâce auprès du chef d’établissement d’un lycée comme Bossuet. Question de standing. Ici la valeur attend le nombre des années. Etre jeune, c’est être incapable, inefficace, inculte et instable. Etre jeune, c’est s’opposer aux valeurs ancestrales de la « maison ». Et moi, en plus, je n’avais absolument pas adhéré à ce cantique de l’excellence que tous ressassaient jour après jour.
Pourvu qu’elle n’ait pas encore rédigé ce foutu rapport…
_________________
"Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/


Dernière édition par le Sam 2 Fév - 18:52, édité 1 fois
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Romane
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 1:08

Mes empreintes sur le coupe-papier m’ont valu trente heures de garde à vue. Promiscuité avec d’autres suspects dans le rectangle froid d’une cage de béton, interrogatoires plus ou moins tendus, sentiment d’être progressivement devenu un autre.
Les doutes de l’inspecteur Masson m’ont évité la mise en examen.
Trente heures qui m’ont permis de découvrir le lynchage médiatique (il y a des façons plus agréables de se découvrir en photo dans la presse) et la case prison que je n’avais fréquentée jusque là que par jeu de société interposé.
Trente heures qui ne m’ont rien appris sur le système policier mais qui ne m’ont surtout pas permis de réfléchir aux événements et à leurs conséquences. Moi, je me raccrochais à l’espoir de sortir et de reprendre une vie normale… et, étrangement, une vie normale c’était retourner au lycée, retrouver ma classe de Seconde et reprendre mes cours.
C’est ce que j’ai fait.
Le meurtre avait eu lieu le samedi, j’avais été libéré le dimanche en début d’après-midi. Le lundi matin, je débarquais comme si de rien n’était au lycée. Parents et amis avaient tenté de m’en dissuader mais ils étaient loin et leurs voix, leurs inquiétudes, les sanglots de ma mère n’avaient fait que renforcer ma détermination. Puisque je n’étais coupable de rien, sinon de m’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, je n’avais aucune raison de me planquer.
C’est ce que j’aurais mieux fait de faire…

En salle des profs, j’ai entendu le brouhaha feutré habituel se désintégrer lorsque j’ai franchi la porte. J’ai vu des regards fuir, des corps se déplacer rapidement loin de ma trajectoire. Ici le mépris était habituel. Je l’avais senti peser sur moi dès le premier jour… Mais là… Là, c’était le néant qui s’ouvrait devant mes pas, le vide incommensurable creusé par la suffisance, la peur et la haine.
- Vous n’auriez pas dû venir.
Mon tuteur se distinguait un peu au milieu de cet aréopage pompeux. Il n’était pas prisonnier d’une superbe exagérée, contempteur de son propre génie. Il était plutôt simple, direct dans ses critiques et chaleureux le reste du temps… Mais je m’avisais soudain qu’il ne m’avait pas appelé pour prendre des nouvelles. Etais-je donc coupable à ses yeux comme je semblais déjà l’être pour mes si peu estimant « collègues » ?
- J’ai trouvé le corps mais je ne l’ai pas…
- Je sais, je sais…
Il ne m’avait pas laissé prononcer le mot fatidique…
Je ne me suis pas éternisé. L’atmosphère lourde de la salle des profs n’était pas de toute façon ce qui m’avait conduit à revenir sur « les lieux du crime ».
Salle 152, j’ai retrouvé ce cadre qui m’était devenu familier depuis sept mois. Les murs tristes et gris, les grandes fenêtres à espagnolette, le vieux tableau à craie, un tas de papier buvard et surtout l’estrade qu’on maintenait contre vents et marées. Comme une ultime preuve de la supériorité du maître. Au début, j’avais été consterné puis je m’y étais habitué. Salle 152, c’était là que trois fois dans la semaine je retrouvais ma classe de première scientifique et qu’ensemble nous réinventions la littérature…
Eux aussi ont fait une drôle de tronche en me voyant assis derrière mon bureau, le nez penché sur le texte de la pièce que nous étions en train d’étudier. Il y en a eu une demi-douzaine qui ont hésité à franchir la porte… Il y a eu quelques échanges à voix basse :
- Tu crois pas que je vais aller en cours avec un assassin !
- Et si c’était un assassin, tu crois qu’il viendrait bosser ?…
Le cours a commencé… Au bout de cinq minutes, j’avais tout oublié de mes ennuis… C’était un cours comme les autres. J’ai appelé Isabelle et Guillaume pour qu’ils viennent interpréter la scène que nous allions travailler. Gêne évidente… Se produire devant les autres, ce n’est pas simple… Surtout à cet âge-là !
Quand la porte s’est ouverte brusquement, j’ai clairement ressenti leur soulagement.
- Monsieur Chaumont, je peux vous voir quelques instants…
C’était le proviseur adjoint. Un grand échalas au visage de fouine pourpre. En un instant, je redescendis de mon petit nuage de pédagogue… Il ne venait pas pour me féliciter pour mon sens professionnel, c’était sûr.
Le couloir fut le théâtre de cet échange à une seule voix, ma participation se limitant à quelques « mais… », « je...» ou « en fait… » aussi pitoyables que vains à endiguer la déferlante des reproches. J’étais irresponsable, dangereux, provocateur et surtout, must des must, un être malsain. Je suis rentré récupérer mes affaires la tête basse et le cœur lourd. Je les ai regardé une seule fois, le temps de hausser les épaules. Une dizaine d’élèves a pris la peine de se lever pour saluer mon départ…
- C’est très con ce que vous faîtes, ai-je lâché en passant devant le proviseur adjoint…
- Je ne vous répondrais pas sur ce point.

J’ai erré une bonne partie de l’après-midi dans le centre-ville. Les gens me regardaient eux aussi avec des yeux étranges… et surtout ce froncement de sourcils qui clame haute et fort : mais où est-ce que je l’ai déjà vu celui-là ? Quand ils trouvaient enfin, la foule s’ouvrait devant moi et je me sentais comme Moïse fendant la mer Rouge…
J’étais hors jeu. Persona non grata au lycée, suspect pas totalement écarté par les flics… et seul. Terriblement seul…Enfin non… J’avais bien un ami sur la ville, un de ces rares jeunes parmi les croulants des équipes éducatives du bahut. Il s’appelait Jérôme, il avait mon âge et il avait régulièrement échoué aux concours de l’enseignement depuis trois ans. En lettres. Comme moi. Ca nous avait rapproché forcément. Il venait quémander des tuyaux pour réussir enfin… Et quel meilleur conseiller qu’un gars sorti major à l’Agreg ?
J’ai sonné en bas de son immeuble.
- C’est Michel…
- Monte… mais vite !...
Paria encore et toujours. Même ici…

On s’est bien torché. C’était bien tout ce qui nous restait. Moi pour évacuer ma solitude de banni. Lui pour oublier qu’il passait la soirée avec un possible meurtrier.
Seulement l’alcool on le tient plus ou moins bien… Et Jérôme au bout de deux verres, il commençait à sortir de sa coquille et à vous raconter sa vie. Ca n’était pas toujours cohérent mais on en apprenait des vertes et des pas mûres… Alors moi qui venais d’un pays de vin, et qui en conséquence tenait bien la bouteille, je me suis mis à l’interroger. Au milieu de cette ivresse légère, je me suis pris pour l’inspecteur Philippe. J’allais faire parler mon témoin… Oh ! Pas de la manière la plus officielle et respectable ! Mais l’objectif était louable à mes yeux déjà grisés : j’apporterais le nom du coupable à l’inspecteur Masson.
- La vieille, si on veut dresser la liste de ceux qui l’encadrait pas, il faut prendre un bloc bien épais…
- Son adjoint ?
- La Pivoine ? Il pouvait pas la saquer c’est sûr… Mais les adjoints ils ne remplacent pas les proviseurs comme ça… C’est un truc avec des listes compliquées… Ca lui servait à rien de la refroidir…
- D’autres proviseurs ?…
- Possible… Ils sont jaloux les uns des autres… « Et j’ai un bahut plus côté… » « Et j’ai un bahut plus calme… » De vrais gamins mais qui ont 50 balais bien scotchés aux fesses…
Là, Jérôme il était encore un peu lucide… Deux lampées de whisky plus tard, il me faisait un topo de toutes les rancoeurs dans le bahut. Et il y en avait ! Depuis l’observatoire privilégié de la Vie scolaire, et en trois années de présence, il en avait compilé des infos, le bougre !... Où j’appris que mon tuteur et une autre collègue de lettres avaient eu une liaison pendant plusieurs années et que depuis leur rupture ils ne s’adressaient plus la parole. Aux turpitudes du cul, s’ajoutaient les rivalités pour l’attribution des meilleures classes. Certains étaient plus souvent gâtés que d’autres… et ce favoritisme apparent pesait sur les humeurs des uns et des autres. Il n’y avait pas que les chefs d’établissement qui se comportaient comme des gamins.
J’ai commencé à écrire sur les sets de table en papier, puis sur les serviettes… J’ai méthodiquement rempli le verre de Jérôme afin que la source de révélations ne se tarisse pas. Le meurtrier était forcément parmi ces noms-là… La liste s’est allongée une bonne partie de la nuit. Jusqu’à ce que la bouche de mon pote, torché comme un serpentin, devienne trop pâteuse pour articuler autre chose que de pénibles borborygmes et que mes yeux se perdent dans le vague éthylique.
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Romane
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 1:09

J’ai regagné mon appart le lendemain, mardi, en fin de matinée. Normalement j’aurais dû avoir deux heures de cours à ce moment-là avec mes premières.
A ma grande surprise, une dizaine d’entre eux m’attendaient sur mon palier.
- Eh bien, monsieur, la nuit a dû être agitée…
- Qu’est-ce que vous foutez là ?
J’aurais bien voulu me foutre en rogne, mais c’était des larmes qui se formaient sous mes paupières fatiguées. Et cette émotion, cette émotion c’était la plus belle ressentie au cours de toute cette année. J’avais au moins réussi ça. Eux, ils m’avaient accepté et il me reconnaissait les qualités que mes « collègues » me contestaient sans jamais le dire.
- On est venus pour vous dire qu’on sait que vous êtes innocent.
Celle qui avait parlé, c’était bien sûr Pauline. Une drôle de fille. Grande gueule, revendicative, perpétuellement en mouvement. Et derrière cette apparence, il y avait une autre réalité. Quelque chose que j’avais perçu à travers ses qualités d’écriture… Cette finesse de langue ne mentait pas, elle laissait entrevoir des failles, des fractures, des souffrances. J’avais fini par apprendre qu’elle ne connaissait pas son père et qu’elle vivait seule avec sa mère…
Quelque part, il ne m’aurait pas étonné d’apprendre que c’était elle qui avait traîné ses camarades avec elle, histoire de ne pas trop paraître fayote… Grande gueule mais jamais en position de leader avéré…
Lothaire – quel prénom ! je me demandais bien à quoi pouvaient bien songer ses parents au moment de sa naissance – était un autre des meneurs de ce groupe d’élèves qui avaient décrété que j’étais un prof bien… et mieux encore, un mec bien. Il commença à me livrer ses théories sur l’affaire. Elles étaient fumeuses mais je tendis l’oreille quand même. On n’imagine pas à quel point les élèves voient tout, sentent tout. Question de survie : un prof en rogne dégaine l’interro plus vite et plus souvent qu’un autre…
- Madame Feliciano voulait que les profs utilisent plus internet… Je l’ai entendue dire qu’on avait le taux de remplissage des salles informatiques le plus faible des lycées de la région… Ca n’a pas dû plaire à certains profs. Rappelez-vous ce que nous a dit la prof d’Histoire : « Ils me font bien rire avec leurs nouvelles technologies… On travaille aussi bien avec un papier et un crayon … Et cela ne tombe en plus jamais en panne !»
J’ai noté ça dans un coin de ma tête… Plus deux ou trois bricoles lâchées par les uns et les autres au milieu du brouhaha qui a suivi les affirmations de Lothaire. Et au passage, j’ai constaté qu’ils étaient au courant de l’ancienne liaison de mon tuteur et de sa collègue, événement survenu bien avant leur propre arrivée au lycée… Il y avait donc une mémoire du bahut, une mémoire qui courrait dans ces murs de génération en génération… Cette mémoire, elle était peut-être la clé, le véritable sésame qui m’ouvrirait les portes de la vérité. Et ça, l’inspecteur Masson n’était sûrement pas prêt d’y accéder…
- Et si c’était un élève ?
- Qu’est-ce que tu racontes, Pauline ? T’es pas malade… Dans un bahut de banlieue, peut-être… mais pas ici !
En classe, j’aurais sans doute pris le temps et la peine d’aller contre leur représentation de ce qu’ils appelaient improprement la « banlieue »… mais là, j’ai davantage fait une petite place parmi mes hypothèses pour y coller celle lancée par Pauline. Moi non plus, je n’y croyais pas une seconde, mais l’inspecteur Philippe ne négligeait jamais aucune piste. Et moi, tel mon modèle, j’étais bien décidé à tout comprendre, à tout explorer.

On a encore discuté une demi-heure. D’abord sur le palier, puis dans l’escalier et enfin sur le chemin du supermarché Aramis où j’allais acheter mon pain. Pour eux, il n’y avait aucun doute : le coupable c’était un prof…
- Et pas vous, monsieur !
- Eh bien, ça n’en fait plus que 114 à étudier à la loupe…
Sur cette remarque, je les ai laissé repartir d’une démarche lasse d’ados jamais pressés et je suis entré dans le magasin.
A ma sortie, le comité d’accueil avait une tenue bleu sombre et une casquette à visière.
- L’inspecteur Masson voudrait vous entendre.
- Il y a du nouveau ?
- Il vous expliquera…

- J’ai une mauvaise nouvelle pour vous…
J’aurais bien aimé être capable de faire le malin, le blasé, le cynique… J’aurais bien aimé… mais le seul sentiment qui m’étreignait dans ce bureau triste et rempli de nuages de fumée en suspension c’était la trouille. Une trouille noire comme un ciel d’orage lourd de ces menaces diffuses dont on ne sait qu’une chose… Qu’elles finiront bien par vous atterrir sur le coin de la gueule…
L’inspecteur Masson a bien senti mon appréhension. Il a dû la calibrer soigneusement comme un indice supplémentaire et la caser quelque part parmi les pièces à charge contre moi.
- On a retrouvé le rapport vous concernant… Madame Feliciano l’avait préparé et stocké sur le disque dur de son ordinateur portable… Il n’était donc pas dans le bureau le jour du meurtre mais dans son appartement de fonction. Selon sa secrétaire elle travaillait souvent de cette manière… Tout ce qui était important, elle le préparait au calme chez elle avant de le transporter via une clé USB sur son ordinateur de bureau…
Pas un instant, l’inspecteur ne m’a lâché du regard. Chaque mouvement de sourcil, chaque tressautement de lèvres, chaque tic nerveux, il les a patiemment observés… avant de lâcher avec un ton qui collait mal avec l’examen approfondi que je venais de subir :
- Vous voulez que je vous le lise ?
- Allez y… Je ne m’attends pas à être couronné de lauriers de toute façon.
- Vous verrez… Monsieur Michel Chaumont est un jeune enseignant titulaire de l’Agrégation de lettres modernes. Il a été affecté à la dernière rentrée dans notre établissement dans lequel il a pris en charge une classe de première scientifique avec pour mission principale de les mener à d’excellents résultats au Bac français. Ponctuel et enthousiaste, monsieur Chaumont n’a en revanche pas saisi toutes les spécificités de son nouveau métier d’enseignant. Il ne s’agit en rien, comme on a trop tendance à le faire croire à l’IUFM fréquenté par monsieur Chaumont cette année, d’animer un cours mais bien de nourrir de culture les cerveaux de nos élèves. Trop souvent cette année, on est venu m’informer du bruit persistant qui régnait dans les cours de ce jeune enseignant. Trop souvent il m’a été rapporté des rapports de copinage entre ce collègue et sa classe. Le métier de professeur est dit-on le plus beau au monde. Je souscris à cette formule tant qu’elle fait référence à ce qui est fondamental dans l’acte d’apprendre : la transmission de connaissances. Là seul est le véritable défi. Tout le reste n’est que démagogie. Il m’apparaît que monsieur Chaumont devra saisir ses réalités s’il souhaite remplir au mieux les impératifs de sa mission.
Il aurait pu me demander ce que j’avais à dire… mais je n’avais à rien à dire. Ou plutôt si… Des tonnes de choses à dire. Sur l’esprit borné des prétentieux, des pédants, des archaïques. De ces ringards plantés sur leur île, oublieux du monde qui tourne, gardien de vieilles idées, défenseur de citadelles que plus personne ne songeait à prendre.
Masson n’avait pas de mobile la première fois… Il en avait un désormais…
- Vous comprenez ce que cela signifie ?
- Vous m’arrêtez à nouveau…
- Les empreintes plus le mobile…
- Ce n’est pas moi…
- Je le sais mon gars… Je le sais…
Et là, je ne sais pas pourquoi, j’ai vu un véritable éclair de sincérité dans son regard. Comme s’il était gêné de ce qui m’arrivait… Comme s’il était persuadé de mon innocence… Comme s’il connaissait déjà le véritable coupable…
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 1:09

Dieu merci, il y a dans ce monde quelques personnes de valeur qui ont des sentiments vrais dans le cœur plutôt que de simples pulsions primaires. En cet instant, je regrette de ne pas avoir eu le temps de les remercier à leur juste valeur. Jamais je ne pourrais leur dire à quel point leur activité, leur implication à me défendre me permirent de tenir pendant les sept jours de détention préventive, puis face au juge d’instruction.
Merci Louise mon avocate dont les mots, mille fois plus précis et tranchants qu’auraient pu être les miens, firent beaucoup pour instiller le doute dans l’esprit du juge. Merci surtout d’avoir cru en moi, en mon innocence quand le regard des autres était assez lourd pour m’accabler et me faire douter de moi-même.
Merci François, mon ancien maître et formateur de l’IUFM qui est venu, preuve à l’appui, montrer que depuis sa prise de fonction comme proviseur du lycée Bossuet, madame Feliciano avait toujours maltraité de la sorte les stagiaires en lettres modernes… C’était une sorte de revanche personnelle ou de figure de style imposée au chef d’établissement d’un bahut d’élite.
Il y avait ma présence près du corps, mes empreintes, un mobile… et pourtant le juge a fini par considérer que rien ne m’accusait formellement.
Pour la seconde fois, je me suis retrouvé en liberté. Pour la seconde fois, j’ai dû retrouver le monde, cruel à force de froideur, lourd de rancoeurs. Encore plus seul pour l’affronter… D’autant plus seul que cette fois-ci je n’avais même pas l’espoir de voir surgir des amis supplémentaires. La presse avait bien fait son travail. Nom, photo, quasiment tout mon pedigree avaient été exploités et réexploités histoire de remplir la rubrique fait divers. Et ma libération avait été saluée par des invectives. Même le ministre de l’Intérieur, à la Chambre des députés, y avait été de son petit mot fielleux sur « cette justice qui tremble au moment d’assurer sa mission ».
En prison ou pas, finalement c’était la même chose. Les barreaux étaient juste différents. D’acier ici, médiatiques là.
Il y avait bien évidemment des insanités taggées sur ma porte, le contraire eut été étonnant. Mais le facteur, lui, devait sans doute me croire innocent, à moins qu’il n’eût une conscience professionnelle impeccable. Ma boite aux lettres débordait d’enveloppes. Las ! Ce n’était pas du courrier de soutien (hormis une ou deux cartes de visites sympathiques m’assurant de la confiance de leurs expéditeurs) mais bien encore de troubles manifestations de la haine populacière…
Et puis, au milieu de tout ça, cette feuille de format A4 pliée en deux. Une feuille crachée sans aucun doute par une imprimante. Dans un premier temps, je l’avais prise pour une publicité postée là par un étudiant aveugle aux noms portées par les boites… Mais on ne plie pas les publicités et puis elles sont rarement imprimées sur du papier blanc 90 grammes…
Et sur cette feuille insignifiante, il y avait les seuls mots vraiment forts de tout ce courrier noir.
« Vous êtes innocent ! Je peux en apporter la preuve… Soyez à 23h30 ce soir près de la statue de Gabriel Voisin dans le Parc fleuri ».
Les mots ça peut vous mener par le bout du nez. J’aurais dû contacter au minimum mon avocate.
Même pas !
J’ai attendu que la nuit tombe et, comme un voleur, je me suis tordu dans le dédale des rues vers le Parc fleuri.

J’ai toujours aimé ces nuits où le printemps commence à flirter avec l’été. On avance dans un air d’une douce tiédeur, comme porté par une atmosphère confortable. La route est toujours trop courte tant on se sent bien. Ni écrasé par les derniers pavés de torpeur, ni assailli par les premiers coups d’aiguille du frimas nocturne.
J’ai toujours aimé ces nuits qui semblent porter en elles toute la quiétude dont le monde est parfois capable. En fermant les yeux et en se concentrant un peu, on peut dépasser les bruits ultimes de la ville qui s’endort pour entendre courir un train ou un chien qui aboie tristement.
J’avançais en rasant les murs comme je le faisais enfant pour surprendre mes copains quand nous jouions aux gendarmes et aux voleurs. Et en me demandant ce que j’étais désormais. Un gentil ou un méchant ?
Il me fallut vingt minutes pour parcourir la distance jusqu’au Parc fleuri… Beaucoup plus qu’en plein jour… Il m’arrivait encore de me perdre dans cette ville inconnue…
La grille était fermée. Un coup d’œil au panonceau frappé du logo de la municipalité me confirma ce dont j’aurais dû me douter. Le « Parc fleuri » ne restait pas ouvert la nuit… Sans doute pour éviter que ne vienne s’y tramer quelque affaire louche : deal de drogue ou prostitution.
Alors ?! Etait-ce la farce d’un mauvais plaisant ?
Pour la première fois – il était bien temps -, l’idée me passa par la tête et je fus tenté de rebrousser chemin. Une preuve ! Bon Dieu, s’il existait une preuve, ce n’était pas à moi qu’il fallait la porter. Je savais bien que j’étais innocent, moi… Mais toute la ville, tout le pays me pointaient du doigt comme pour m’enfoncer, me frappant sur la tête à grands coups de marteau médiatique.
Sauf que je refusais de m‘enfoncer davantage… J’avais déjà donné trop de grain à moudre à la cabale de mes accusateurs. Pour me clouer en prison définitivement, il leur faudrait frapper encore plus fort.
Quel naïf !
Lorsque j’ai entendu le clocher de Sainte-Marianna commencer à submerger la nuit du tintement distingué de ses campanules d’airain, le peu de raison qui pouvait me demeurer a chaviré. J’ai agrippé la rambarde métallique, je me suis hissé par-dessus le grillage de fer forgé et j’ai sauté dans le parc. Direction, la statue de Gabriel Voisin.
- Vous êtes en retard ! Ce n’est pas votre habitude !
Evidemment, j’ai eu un temps de retard. Toujours le même vieux poncif des romans policiers…
- Bon sang ! Je connais cette voix !
Oui je la connaissais… Mais il m’était impossible de l’identifier tant j’étais tétanisé par une panique aussi soudaine que légitime.
Alors, elle est sortie de sous les arbres et dans la lumière blanche de la lune, je l’ai reconnue.
- Pauline ?!
D’un seul coup, la peur est retombée. Pauline… J’avais confiance en elle… S’il devait rester dans cette ville une phalange de défenseurs de ma cause, elle en serait à coup sûr… Sans doute même en première ligne.
- Pourquoi tu m’as fait venir ici ?
- C’est calme… On pourra discuter tranquille…
- Qu’est-ce que tu as imaginé encore ? Que tu pourrais m’aider quand tout le monde est contre moi ?
- En quelque sorte, oui… Je sais qui a tué madame Feliciano…
- Et comment peux-tu le savoir ?
- J’étais là…
- Tu étais là ? Tu veux me dire qu’à 7h40 du matin tu étais au lycée… Mais comment as-tu pu entrer ?
- Comme vous… Par l’entrée des profs… Y a pas de gardien en permanence pas vrai ?!… Et le concierge, c’est le moment où il fait sa grande tournée pour ouvrir les portes qui donnent sur les huit grands escaliers du bahut…
- Et que…
Je n’ai pas eu à finir ma question. La lune indiscrète a fait briller quelque chose dans la main de Pauline… Une forme allongée… Une sorte de tuyau métallique…
Le canon d’un pistolet.
- C’est toi qui l’as tuée…
- Oui.
Dans son « oui » il n’y a pas d’hésitation. Il est étonnamment froid alors qu’à l’habitude Pauline a une voix chaude et enthousiaste. Ca ne cadre pas, mais je m’en rends compte à peine… Mon esprit est déjà passé à la question suivante. Celle que je n’aurais pas dû poser…
- Et tu vas me tuer aussi ?
- Malheureusement oui… Vous vous êtes approché trop près de la vérité… Vous en savez trop…
- Je ne savais rien… jusqu’à ce que tu pointes ton flingue sur moi.
C’est tellement énorme comme révélation que je n’ai même pas peur. J’en ai pris mon parti, c’est fini pour moi… Et puis de toutes les façons, c’était déjà fini et je refusais de le voir. Grillé comme j’étais sur la place publique, sorte de Jeanne d’Arc des temps cathodiques, ma vie était définitivement foutue…
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Romane
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 1:09

- Mais si, vous saviez… sauf que vous ne le saviez pas encore…
Si en plus elle se mettait à parler par énigme…
- Vous seul vous intéressez assez à vos élèves pour les sentir vibrer dans leur chair, pour les comprendre quand ils souffrent, quand ils ont mal… Et puis vous saviez mes ambitions scolaires, mon envie d’aller gravir le tableau d’honneur des plus grandes écoles… Et vous étiez au conseil de classe quand cette grosse vache m’a refusé les félicitations… Comme ça ! Sans raison ! Alors que j’avais au moins 17 de moyenne partout…
- Sauf en…
- Oui, sauf en italien… Mais qu’est-ce que j’y peux moi si cette prof est une tâche qui parle italien avec l’accent de Périgueux et qui est incapable de reconnaître un verbe bien conjugué quand elle en croise un…
- Tu…
- Oui je l’ai trucidé pour ça… Parce qu’elle m’avait volé ma vie… Sans ces félicitations, mon dossier on ne le regardera même pas… Elle m’a volé sa vie, j’ai pris la sienne… Loi du talion ! Un partout, la balle au centre…
- Je n’aurais jamais…
- Mais si… Vous auriez compris… Un jour… Peut-être trop tard… Mais je ne pouvais pas prendre de risques… Alors, comme je savais que vous alliez venir ce matin-là…
- Tu voulais que tout m’accuse…
- Non, non… J’avais jamais imaginé que vous seriez assez bête pour aller coller vos pattes partout… Si vous étiez resté sur le pas de la porte, vous seriez juste resté le premier témoin… Et je n’aurais pas eu à vous inviter ici ce soir… Personne ne m’aurait jamais retrouvé… et on aurait fini l’année tranquillement ensemble… Moi à me régaler de vos imitations quand vous jouez une scène à vous tout seul… Vous à relire plusieurs fois mes brouillons par-dessus mon épaule simplement parce que vous ne pouvez pas attendre que je rende ma copie…
- Con jusqu’au bout quoi !
- Vous avez toujours été un excellent observateur de l’âme humaine…
- Si je te demande de poser ton arme…
- Je crois que je vais bien rire… On m’a toujours trouvé beaucoup de défauts mais jamais la naïveté…

A ce moment précis, le gravier de l’allée se mit à crisser…
- Ah, voilà la dernière personne que j’attendais !
L’inspecteur Masson…
- Qu’est-ce qui se passe au juste ici ?... C’est toi qui prétends être ma fille !
- Oui, c’est moi !... Je suis votre fille, inspecteur… La fille que vous n’avez jamais voulue reconnaître… Manque de chance pour vous, quand monsieur Chaumont a été incarcéré, vous avez montré votre bobine à la télé… Et là, j’ai vu dans les yeux de maman quelque chose qui ressemblait à la haine… Et j’ai compris…
- Compris quoi ?
- Que j’aurais un meurtre de plus sur la conscience jusqu’à la fin de mes jours.
Le coup de feu est parti sans semonce. L’inspecteur Masson s’est effondré en tournoyant. Sorte d’épouvantail flasque balayé par une rafale de vent.
Le cri n’est pas sorti de ma gorge… Je ne savais pas ce qui était le plus horrible. Voir mourir un homme sous mes yeux ou avoir eu de l’admiration pour la personne qui venait de le faire passer de vie à trépas.
- Et c’est là qu’il y a un bug…
- Un bug, dis-je en commençant à compter les ultimes secondes de ma vie…
- Il y a cinq minutes, j’aurais pu vous descendre… J’avais la rage pour ça… Mais il fallait que j’attende que monsieur mon papa soit kaput... Question de chronologie… Les biochimistes adorent trouver des failles dans les alibis grâce à ça… Et là, maintenant, alors que je n’ai qu’à poser le canon sur votre tempe et faire feu, je m’en sens complètement incapable…

Elle baisse le canon…
Est-ce que j’ai poussé un soupir ? Je ne sais pas… Je suis incapable d’analyser ce qui m’arrive. J’étais mort, je ne le suis peut-être plus.
- Je n’ai rien contre vous… Au contraire, je vous aime bien… Et puis vous, vous n’êtes pas pourri par le système… Vous croyez encore en quelque chose…
Elle se tait.
Chaque perle de silence est un poids qui joue sur la balance entre ma vie et ma mort.
- C’était pourtant imparable… Le suspect donne rendez-vous à l’inspecteur la nuit dans le parc de la ville et il l’abat… Mais, pris de remords, il se suicide…
Je voudrais dire « mauvais roman » mais je me tais. Je serre mes lèvres de toutes mes forces pour ne pas faire pencher le fléau dans un sens fatal.
- Prenez son portefeuille… Il a toujours de gros billets sur lui… Je le sais, c’est comme ça qu’il appâte les femmes, maman m’a raconté… Prenez et tirez-vous… Vous trouverez un moyen de quitter le pays… Et je suis sûr qu’à l’autre bout du monde ils ont besoin de bons profs de français… Qui sait ? Il y a peut-être même une université qui vous attend…
Elle me laisse la vie.
Elle me laisse la vie…
J’aurais envie de hurler mon soulagement mais je n’ai ni le temps, ni l’inconscience de m’abaisser à ça. Je m’éloigne comme un chien penaud… Je n’ai plus rien que ma peau et j’ai, je m’en rends compte maintenant, la faveur d’y tenir.
- M’sieur !
- Oui…
- D’ici quelques années, soyez attentif aux vitrines des librairies… Vous n’avez pas fini d’entendre parler de moi…


Sur la photo, elle a toujours cet air un peu buté qui cherche à masquer de lourdes douleurs. Les yeux sombres sont encore rendus plus forts par le tirage en noir et blanc. On pourrait y lire de drôles histoires sans doute s’ils étaient franchement tournés vers le photographe… Mais non, elle a fui l’objectif.
Elle a dix ans de plus… et la bande rouge qui enserre le bouquin clame en lettres blanches de trois centimètres : « la nouvelle Agatha Christie ».
Elle l’a fait !
Elle a osé !
J’ai payé le prix fort pour arracher cet exemplaire unique au bouquiniste de Récife qui de toute façon ne comprenait pas un traître mot de français.
J’ai payé le prix fort et j’ai emporté le livre de 300 pages sous mon bras… Comme un voleur… Comme si au-delà de la couverture se planquait un collier précieux, une rivière de diamants aux reflets indécents.
Dans ma chambre minable, je n’ai même pas eu la patience de prendre les lignes les unes après les autres. J’ai enjambé les premières descriptions d’une ville qui semble imaginaire mais que je reconnais sans mal. Tout est là planqué entre ces mots en apparence anodins. L’histoire d’un double meurtre commis par une mineure au-dessus de tout soupçon. Tout est là et pourtant les mots n’en disent jamais trop. Il n’y a que deux personnes au monde qui peuvent faire le lien entre le crime du lycée Bossuet et l’intrigue de ce polar glauque. L’auteur et ce personnage à qui elle semble s’adresser en permanence. Tout est là. De l’horreur d’un crime à une étrange mansuétude en pleine nuit. De la furia d’une presse bavant de rage à la violence outrancière d’une opinion bien pensante sûre d’elle.
Et les dernières phrases qui claquent comme une gifle.
« Un jour, on reparlera de tout ça… Il y a des ponts que les secrets les plus lourds ne peuvent emporter… »


FIN
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Scapinocchio de la Mancha




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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 1:56

Scotché ! J'ai été scotché pendant toute la lecture !
Je ne crois pas avoir jamais découvert sur LU un texte d'une telle qualité dans ce genre !
Je vais le relire et le relire...
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Dernière édition par le Sam 2 Fév - 11:50, édité 1 fois
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lison




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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 2:39

Magnifique, splendide, pas assez de mots pour qualifier ce texte. Vraiment j'ai aussi été scotchée comme le dit si bien scapino. Vraiment je lève bien haut mon chapeau à l'auteur(e) du grand ART. chinois chinois chinois chinois chinois
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sampang




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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 6:49

Je n ai pas de mots... sinon un grand bravo ! chinois ( cette écriture me dit pourtant quelque chose ... )
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Jeevusk
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 12:30

Que dire? Bravo? Pourquoi pas. Bravo, donc!
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Scapinocchio de la Mancha




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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 20:37

Je constate qu'un titre vient d'être mis sur cette magnifique nouvelle qui n'en avait pas encore.

Je penses qu'il y a mieux à trouver. Mais rien ne presse. Le choix d'un titre peut prendre du temps !
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Romane
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Sam 2 Fév - 22:10

Que dire, si ce n'est que je n'ai pas pu me détacher les yeux de l'écran avant d'avoir tout bu, littéralement bu tous ces mots, les uns à la suite des autres, tous ces enchaînements incroyablemement bien menés, cette palette d'émotions données à la lectrice que je suis, presque à retenir mon souffle...

J'aime passionnément, je ne trouve rien à ôter ou ajouter, rien à modifier, j'ai tout bu comme ça, d'une seule traite et j'ai vibré à tout, je suis incapable de dire si quelque chose cloche et à la limite je m'en fous, parce que l'important est ce que j'ai ressenti pendant la lecture et que tout a été très fort.

Chapeau bas, l'auteur, je t'embrasse.
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Vic Taurugaux




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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Dim 3 Fév - 12:46

D'abord dire merci à l'auteur pour ce magnifique cadeau. Ce texte est extraordinaire non seulement dans la qualité de l'écriture, dans l'histoire elle-même, sa narration qui nous scotche littéralement mais bien plus par la façon dont il répond à la consigne. Sur ce forum débattent des apprentis écrivains sur ce que c'est qu'écrire. Ce défi-plume se veut être juste un jeu qui sert d'exercice. Or, à l'intérieur de ce texte, par sa chute, ce concurrent démontre sa thèse: un livre, c'est pour raconter l'indicible, ce que la vraisemblance occulte mais que la culpabilité oblige, cette chose que l'auteur porte trop lourdement enfouie en lui: « Un jour, on reparlera de tout ça… Il y a des ponts que les secrets les plus lourds ne peuvent emporter… »


Deux choses quand même, puisque le règlement nous oblige à corriger:

J’ai attendu que la nuit tombe et, comme un voleur, je me suis tordu dans le dédale des rues vers le Parc fleuri
Tordu, ça veut dire se faufiler? Je ne connaissais pas cette expression, peut-être un régionalisme.

Plus loin:
Mais qu’est-ce que j’y peux moi si cette prof est une tâche qui parle italien avec l’accent de Périgueux et qui est incapable de reconnaître un verbe bien conjugué quand elle en croise un…

Il est interdit de médire de Périgueux Nous sommes la Florence du Sud-Ouest! : Qué pour nous, l'Italie, mamma mia...
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L'ombre épaisse fuit;
Le rêve et la brume
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Dim 3 Fév - 13:44

Un peu trop long, non ?
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monilet
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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Dim 3 Fév - 20:01

Quel talent!

Un auteur qui connaît le milieu (enseignant !).
Relevé au passage un l'encadraient.
Me suis aussi demandé si tâche prenait l'accent circonflexe. Il semble que non.
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lucius




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MessageSujet: Re: Défi 3 - Un jour, on reparlera de tout ça...   Mar 5 Fév - 14:25

j'ai gardé celui-là pour la fin, effrayé par sa longueur. Puis, j'ai fini par m'y plonger.
En forçant un peu, l'auteur pourrait nous en mettre 200 pages sans faiblir.

c'est impeccable, construit au millimètre, dans un style irréprochable. Du travail de professionnel.
juste un petit bémol: placer un suspect en garde à vue pour une simple histoire de notation professionnel, ça parait peu crédible. Mais bon, toutes les fantaisies sont permises.
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C'est au pied du mur qu'on mange des merles

Mon roman : Les liaisons presque dangereuses, est disponible.
www.lesnouveauxauteurs.com
www.luc-doyelle.com
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