Forums de Liens Utiles

Littérature, Théâtre, Peinture, Musique, Photos, Randos, Gastronomie, Débats, Informatique et tout ce qui peut encore s'inventer.
 
AccueilAccueil  ­FAQFAQ  ­S'enregistrerS'enregistrer  ­ConnexionConnexion  
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujetPartager | 
 

 Broomse

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3  Suivant
AuteurMessage
ZAZA 54
Ouillette D'Inde


Nombre de messages: 5683
Date d'inscription: 23/03/2005

MessageSujet: Re: Broomse   Mer 30 Jan 2008 - 18:17

Magnifique texte, bravo.
Revenir en haut Aller en bas
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: EJB - La barbe   Ven 1 Fév 2008 - 14:59

La barbe !

Aujourd’hui, c’est décidé, je me laisse pousser la barbe. Pour gagner du temps. Quelques minutes par jour accumulées forment une masse temporelle appréciable. Je n’ai pourtant pas le sens de l’économie. A quoi me servirait de disposer de plus de temps si rien ne le remplit ? L’ivresse de la vitesse compte beaucoup plus. L’essentiel n’est pas la quantité, ni la qualité mais le rythme. Alors, j’hésite pour cette barbe.

C’est physique ! Je veux changer de visage, du moins son apparence. Elle suffit à tromper les autres. Je me gommerai le menton. Effacerai les joues, cernerai le lèvres. Et je me poserai le regard au milieu. Ils me fixeront. Ce sera désagréable !

Puis, il y aura les tics. Je me lisserai la barbe donnant l’impression que je pense à quelque chose d’important. Que je suis ailleurs. Ca me donnera une contenance dans les moments difficiles. J’arracherai les poils plus longs. De petites taches claires se formeront comme une pelade. Ils diront que ça fait sale et que ça pique tant qu’elle n’est pas longue et douce. Les enfants en feront une corde à danser. Mais il faudra du temps. Et je n’en ai guère.

Non, ce n’est pas physique ! Mon visage ne sera ni plus beau, ni plus laid. Tel quel. Alors ?

Il faut se protéger de l’hiver et des intempéries. Un chapeau à larges bords, une barbe et le tour est joué. A moi la chaleur et la protection. Mais l’été reviendra et ce sera le hammam. Non !

Pour paraître plus jeune. Après ! Je me laisse pousser la barbe, je semble plus âgé, plus mûr, plus sage, plus viril, plus austère… je gagnerai en crédibilité et quand je me raserai, on dira : « Tu fais plus jeune, tu as retrouvé ta candeur, t’as l’air moins sérieux ».

Ou bien, la barbe ne sera qu’un signe extérieur de nouvelle richesse interne. Je ne serai plus tout à fait moi. Un autre moi-même. En mieux. Métamorphosé. Méconnaissable. Je referai tout. Me mettrai le compteur à zéro. Je me reconstruirai. Et la douceur des choses. Et la dureté de la vie. Tout. J’abattrai tout ce qui tremble, ce qui oscille. Ne garderai que le ferme. Je rebâtirai mes heures. Mes moments de haine, de peur, d’angoisse, je les effacerai une fois pour toutes. Je serai neuf. Frais. Prêt à une nouvelle consommation. Nouvel emballage. Nouveau produit. Célébration du moi ! Et ils diront : « Comme tu as changé ! ».

Je pourrais aussi choisir une barbe comme on porte un signe de noblesse et de puissance, une barbe guerrière. Ou un signe de consécration à quelque dieu : sa densité égalant ma ferveur de croyant, elle risque de rester très courte ! Mais n’oublions pas qu’il devient difficile de passer le portique de certains aéroports aujourd’hui si on a le teint hâlé et une longue barbe !

Reste la mode. Je choisirai une barbe hippie, refusant la société de consommation, bravant les interdits et prônant le retour à la nature. Ou je m’inspirerai d’écrivains, de créateurs de mode, de sportifs, de rappeurs… adoptant le beigne qui fait le tour du menton et cache les gros cous, la moustache qui me permettra d’entrer dans la police, la barbichette ramasse-miettes, le collier millimétrique en trait de crayon ou encore le pinch, la petite touffe sous la lèvre inférieure en guise d’échantillon… Ca fera propre dans les cafétéria, élégant dans les bars branchés, distingué dans les soirées mondaines, sportif dans les clubs de foot., sexy pour les blondes...

Mais quel entretien, quel savoir-faire pour l’entretenir, moi qui peine déjà à tondre correctement ma pelouse ! La symétrie des colliers ou des boucs : pas simple ! Un coup de rasoir et c’est foutu ! Je devrai acheter des accessoires dignes des professionnels pour sculpter cette pilosité : tondeuse à sabot flexible, ciseaux à lame micro-dentée, rasoirs et stylos de précision. Une finesse de taille optimale. Faudra finalement retourner chez le barbier. Si j’en trouve encore un.

Je vais dormir et réfléchir. Demain matin, c’est décidé, devant ma glace au réveil, je verrai naître l’image d’un autre moi.

Alors, je choisirai un nouveau rasoir aux quatre lames synchronisées et sans hésiter, d’un geste large, je me raserai.

E.J.B., janvier 2008-01-10

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
gohelan



Nombre de messages: 1087
Localisation: en l'air
Date d'inscription: 18/12/2007

MessageSujet: Re: Broomse   Jeu 7 Fév 2008 - 19:31

gohelan retard comme d'hab, après la fermeture du bar. J'ai aimé ton écriture qui tient la route et le souffle.
Revenir en haut Aller en bas
gohelan



Nombre de messages: 1087
Localisation: en l'air
Date d'inscription: 18/12/2007

MessageSujet: Re: Broomse   Jeu 7 Fév 2008 - 19:33

limite rasoir, j'ai préféré l'autre.
Revenir en haut Aller en bas
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: Re: Broomse   Jeu 7 Fév 2008 - 19:35

Merci !
Je t'invite pour le pousse ! Sur le pouce ! tchin

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: Re: Broomse   Jeu 7 Fév 2008 - 19:42

Je te comprends. Jamais vu un Gohelan qui se rase !
Ce texte n'est pas une nouvelle mais un texte court, un "édito"...
publié sur Calipso, un site à (re)découvrir !
A+O-
EJB

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: Re: Broomse   Ven 15 Fév 2008 - 12:18

Encore merci pour vos commentaires...
Je vous invite à consulter mon blog et à lire les commentaires reçus par une revue que je ne citerai pas (cliquez ici). Faut-il en rire ou en pleurer ?
EJB

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
almalo



Nombre de messages: 2855
Age: 35
Localisation: un jour après l'autre
Date d'inscription: 19/08/2007

MessageSujet: Re: Broomse   Ven 15 Fév 2008 - 13:17

J'ai lu le commentaire...Ceux qui ont écrit ça en ont écrit, eux, des nouvelles ?
C''est bas, petit, et mesquin.grrrrrrrrrrr

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Il faut une infinie patience pour attendre toujours ce qui n'arrive jamais.
Pierre Dac
Revenir en haut Aller en bas
Slayeras



Nombre de messages: 1922
Age: 31
Localisation: Chartres
Date d'inscription: 23/08/2007

MessageSujet: Re: Broomse   Ven 15 Fév 2008 - 13:49

Je suis allée sur ton blog, je n'ai pas vu de commentaires négatifs. Tu sais, la critique, même si ça fait mal, elle est inévitable.

Le principal est que toi, tu gardes confiance. Sincèrement, j'ai aimé ton texte. Il est juste, vrai, et la chute est inattendue.
Revenir en haut Aller en bas
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: Totjorn Mai   Lun 31 Mar 2008 - 17:16

TOTJORN MAI
Lille, février 2008

Etienne,

Sous la douche, l’eau ruisselait sur mon corps et les souvenirs de nos baignades affluaient mêlant nos rires au soleil d’exotiques vacances. Je m’enveloppais dans un peignoir de douceur quand mon portable vibra. Un court message. De toi. « Pense à toi tout le temps… ». Les mains encore humides, dans le brouillard vaporeux de la salle de bain, je fixais l’écran jusqu’à ce qu’il s’éteignît lentement. Tes mots s’effacèrent, telle la lumière d’un soleil coulant en douceur à l’horizon de la Mer Rouge. Mais ils restèrent là à trotter dans ma tête. Une mélodie vous hante dès le matin et ne vous quitte plus de la journée.

Je pense à toi tout le temps aussi. Il fallait que je te l’écrive, en vrai, sur une vraie lettre et que je te l’envoie dans une vraie enveloppe. Qu’elle traverse La France, descende la Garonne et te parvienne à Toulouse, la ville rose où tu m’attends. Te rappelles-tu m’avoir appris la devise locale « Per Tolosa totjorn mai » (Pour Toulouse, toujours plus) ? Je t’ai répondu… non… pour Etienne, toujours plus ! Tu as souri, m’as serré la taille et d’un pas nonchalant - celui de ceux qui savourent l’instant - tu m’as fait découvrir le quartier Saint… Etienne et ses antiquaires, sacs, tableaux, mobiliers et accessoires romantiques de toutes couleurs… Te souviens-tu de la Maison de la Violette ? Une péniche insolite totalement habitée de cette fleur : violettes sucrées, en bain mousse et même en confiture… Ce parfum ne quitte jamais ma peau. Il me relie sans cesse à toi. Qui penses à moi…

Ici, dans le Nord, le brouillard, la pluie et le froid se disputent la place. La distance qui nous sépare, qu’elle soit kilométrique ou climatique, s’ajoute encore à la douleur de ton absence. La distance. La différence aussi. Toi du sud, moi du nord. Tes cheveux noirs, à moi les blonds. Et tous ces gens qui nous dévisagent, jaloux du bonheur qui nous explose. Qui refusent la différence et se tiennent à distance. Ce sont les deux mots d’un triste refrain.
Je pense à toi… toujours plus ! Dans quelques heures, je te verrai, pour un week-end. Je retrouverai ta peau et tes baisers, ton sourire et tes silences qui en disent long, ta force et ta tendresse. Et cette lettre te parviendra peut-être après mon départ. Elle te dira combien tu me manques, que tu es devenu nécessaire à ma vie… à ma survie, que tu vis en moi à chaque instant. Elle dira combien je t’aime !

… totjorn mai


************************************************************

Je me parfume de violette, ma peau et mes vêtements te prolongent. J’ai encore le goût du sud dans ma gorge. La différence se dispute la distance. Le prochain week-end prend des allures d’éternité. Tu viens chez moi, dans le nord et ses chemins de brouillards. Tu l’as promis. Une semaine à t’imaginer. Près de moi. Mon portable vibre. Un court message. De toi. Il vient de la ville rose. « André, je pense à toi… toujours plus ! »…

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596


Dernière édition par broomse le Lun 31 Mar 2008 - 17:39, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
Romane
Administrateur


Nombre de messages: 64123
Localisation: Kilomètre zéro
Date d'inscription: 01/09/2004

MessageSujet: Re: Broomse   Lun 31 Mar 2008 - 17:33

Toujours beaucoup de tendresse dans tes textes. Une écriture féminine, j'ai envie de dire. On te l'a déjà dit ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: Re: Broomse   Lun 31 Mar 2008 - 17:38

... écriture féminine...

Il n'y a pas de honte ! D'autant plus que mon personnage (André) se révèle être très "féminin" même si son prénom signifie "homme" ! Je voulais traiter l'homosexualité tout en douceur et en sensibilité, avec respect surtout !

Merci pour ton commentaire !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
Romane
Administrateur


Nombre de messages: 64123
Localisation: Kilomètre zéro
Date d'inscription: 01/09/2004

MessageSujet: Re: Broomse   Lun 31 Mar 2008 - 17:40

Eh bien tu as parfaitement réussi, c'est très agréable !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
broomse



Nombre de messages: 16
Localisation: Froidmont (Belgique)
Date d'inscription: 29/01/2008

MessageSujet: Souvenir perdu   Sam 31 Mai 2008 - 18:19

Un ciel immensément gris et uniforme pèse de tout son poids sur la ligne d'horizon. A l'infini... Dense mais fine, la pluie n'a cessé de tomber depuis le matin. Elle s'abat sur les champs dénudés, s'infiltre dans l'herbe flétrie des prairies, crépite sur les tuiles poreuses d'une petite maison basse, perdue, éperdue, comme abandonnée au milieu de l'espace endolori.

La main se referme, décidée, sur la boule du changement de vitesses et la pousse sèchement vers l'avant. Le moteur, violenté, s'emballe et rugit. Le pied droit enfonce la pédale de frein et la voiture ralentit brusquement. Le passager, projeté vers l'avant, doit se tenir au tableau de bord.
Le conducteur, un homme distingué d'une quarantaine d'années, bien bâti et solide, sort du véhicule. Devant lui, la maison basse.
Le visage buriné par le vent des campagnes, engoncé dans un costume d'épais velours, l'autre le rejoint.
- Et voilà, c'est là !

Il a la voix dure comme ses mains. Il sort une grosse clé qu'il introduit dans la serrure. La porte résiste un peu et soudain, cède.
- Ce n'est rien, un peu d'huile et... voilà ! Je vous laisse regarder à l'aise. Prenez votre temps. Faites comme chez vous... J'ouvre les volets, puis je vais vérifier la clôture de la prairie... A tout à l'heure !

Henri Dubreuil pénètre dans une pièce spacieuse et désertée. Le mur, à sa gauche, est garni d'un papier peint défraîchi où des fleurs géantes grimpent vers le plafond à voussettes. Entre les tiges énormes, deux tableaux, dépendus il y a peu, tracent des rectangles plus clairs. En face, près d'une petite porte basse, veille une ancienne horloge au balancier de cuivre encore brillant.

Henri suit un instant le balancement perpétuel, immuable du temps. Mais vite, un ancien feu au charbon, un feu "crapaud" comme disent les campagnards, attire son regard friand d'antiquités. Le poêle ne dégage aucune chaleur, la charbonnière est vide... comme le large fauteuil d'osier, éreinté par les ans. Une porte est entrouverte sur une chambre, à droite, il la pousse. Une odeur âcre, moite et humide, lui monte au nez. L’odeur des morts qu’on y entreposait avant l’enterrement. Il n'insiste pas et se retourne. En face, deux marches de pierre bleue, usées à l'emplacement des pieds, mènent à une plus petite chambre accueil¬lante mais fraîche. Les autres portes livrent leur secret. Celle de la remise devra être remplacée. La cuisine est grande et agréable. Henri se dirige vers la fenêtre, l'ouvre et, devant lui, l'immensité des champs mouillés.

Le calme, la paix, enfin trouvés.

Le froid s'élance de la plaine, traverse les champs nus et frappe de plein fouet le visage de Dubreuil. La fenêtre est vite refermée. L'homme se retourne et revient dans la pièce, devant. Ses doigts ont saisi machinalement une cigarette et la fumée se mêle à la moiteur de l'air. Le fauteuil d'osier craque lorsqu'il s'assied. Un curieux mélange s'opère alors dans l'esprit de Du¬breuil : humidité ambiante, odeur de moisissure, exiguïté du bâtiment... On y respire le silence tranquille et serein. Pas tout à fait : un léger bruit l'accentue. Un battement régulier, un décompte incessant, le cœur de la vieille horloge bat le temps qui trépasse.
A chaque mouvement du corps, l'osier du fauteuil gémit. A chaque craquement, l'horloge répond par son chant métallique. Le tic-tac découpe le silence mécaniquement. Il s'amplifie dans la tête de l'homme ; la sueur perle à la base du front, une bouffée de chaleur envahit chaque pore et les doigts se crispent, le buste se raidit... Le bruit obsédant heurte les parois du cerveau en oiseau affolé. Les yeux hagards de Dubreuil se tendent vers l'écran ivoire.

La grande aiguille noire ciselée ne tressaille pas comme la plus petite qui sursaute et stabilise de minute en minute. Les yeux de l'homme y sont rivés. Plus rien n'existe.

Le décor vacille, les formes fondent, les murs s'écartent, les poutres craquelées éclatent.

Mais le long pendule de cuivre bat, imperturbable. Le temps a perdu de sa consistance. Minutes et heures fuient.
Les jours, les ans défilent, fiers et tristes.
Et le bras de cuivre dirige le bal et bat toujours plus fort.

Ce n'étaient plus les mêmes objets. Il faisait sombre. Entre chien et loup.
Au pied de la hautaine horloge, un corps de femme gisait. Une jupe d'épais tissu, mi-relevée, découvrait de longues jambes, tuméfiées, serrées aux genoux... Le visage disparaissait sous la masse des cheveux emmêlés. Au cou, brillait un médaillon doré au coeur de verre, fracassé. La femme pleurait. Et le pendule marquait le temps du silence. Le ventre se soulevait, l'horloge battait, le ventre se tendait, le cuivre brillait dans l'ombre. Et l’homme, debout, se reboutonnait. Il attrapait une bouteille de genièvre et en avalait une large lampée. Assis sur une marche de l’escalier qui menait au grenier, l’enfant regardait par la porte entrouverte. Les yeux vidés.

Dubreuil se frotte les yeux ; en lui, la douleur se réveille. Ses doigts appuient sur les tempes, glissent sur la barbe naissante, enserrent le cou et la chaîne d'un vieux médaillon doré...

L’unique fenêtre donne sur la rue déserte, le potager et le petit sentier aujourd’hui impraticable. L’enfant y court et l’homme le poursuit. Sale garnement, tu vas voir quand je vais t’attraper ! L’enfant se retrouve dans la cave à charbon, une sorte de réduit triangulaire sous l’escalier. L’obscurité totale, la peur. Le beau-père l’a toujours détesté. Jaloux de l’amour porté à l’enfant par sa mère. Alors, il fallait nettoyer le jardin, ne laisser aucune mauvaise herbe. Vider la fosse à purin en y plongeant un seau, tirer sur la corde pour le faire remonter et le jeter sur le potager. Rien de tel comme engrais ! Et vas plus vite, tu te traînes. T’es qu’un paresseux ! Tu vas voir… L’enfant devait s’agenouiller sur des branches de saule fraîchement coupées et le beau-père retirait sa ceinture de cuir tressé et frappait sous les pieds nus, sur les mains, sur le dos… Et ne t’avises pas de crier. Personne ne t’entends ici ! T’es bien comme ta mère, une mauviette !

Puis un jour, tout s’accélère. Le beau-père est arrêté. Une bagarre qui tourne mal dans un bistrot. Un coup de couteau et un mort. Les enquêteurs découvrent un enfant amaigri, les yeux hagards. Il crie et se débat. La mère aussi. Le corps de l’adolescent ne laisse aucun doute sur les traitements qu’il a subis. La mère ne peut expliquer pourquoi elle a laissé faire. Elle sera condamnée pour non assistance à personne en danger, déchue de ses droits. Et l’enfant rejoindra l’orphelinat des Mères de l’Enfant Jésus, dans la ville la plus proche. Puis, il sera adopté par une famille d’accueil. Une, puis une autre, puis une autre… s’éloignant à chaque fois un peu plus. Des souvenirs en pagaille. Des gens gentils, accueillants, intéressés, intéressants, jeunes, plus vieux… et surtout, Robert et Danielle, ce couple âgé qui l’avait considéré comme leur fils. Sans descendance, ils avait tout donné, leur temps, leur amour, leurs sourires, leur expérience… Henri a grandi sans poser de questions préférant les enfouir au plus profond de son monde secret.

Encore adolescent, Henri apprendra la mort de sa mère, un soir d’hiver. Elle avait continué à vivre, seule, dans la maison au bout des champs. Plus de nouvelles du beau-père, et c’est tant mieux. Que devint-il après la prison, nul ne le sait. La vie s’est poursuivie, de lycées en collèges. Artiste-peintre local, Robert lui a donné le goût du dessin et Danielle, la sensibilité féminine. Il sera architecte et se fera vite un nom dans le milieu. Les portes de la vraie vie lui sont désormais grandes ouvertes.
Mais jamais, il ne s’est marié. Et surtout, pas d’enfant ! Nul risque de reproduire son histoire de quelque façon que ce soit !

L'homme se lève, l'osier se plaint une dernière fois. Une envie de vomir le prend à la gorge. Les poumons prêts à éclater le suffoquent. Il faut partir sans essayer de comprendre. La pendule poursuit son décompte, glacial témoin du temps oublié, ... du souvenir perdu.

Pousser la porte et sortir. La lumière humide agresse ses yeux rougis. Il faut gagner la voiture et...
- Et alors, monsieur Dubreuil, elle vous plaît ? Je vous l'avais dit. Il y a vingt ans que je vis ici. La maison avait été mise en vente publique et ici, on préfère ne parler des anciens habitants. J’ai tout aménagé au fil des ans. C’est qu’il y avait du boulot. Mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour rester seul et les enfants veulent que je parte vivre dans une maison de retraite, comme ils disent. Si c’est pas un malheur ! Mais enfin, c'est ce que vous recherchiez ? Monsieur Dubreuil ?
Henri se retourne sur le fermier…
- Oui. C’est d’accord. J’achète !
- Avec quelques transformations, vous pouvez en faire quelque chose de bien ! D’autant plus qu’on m’a dit que vous étiez architecte. On sera content au village que vous retapiez cette maison. Car elle est là depuis toujours. Vous comprenez… C’est qu’on y tient à nos maisons, c’est tout un passé et des souvenirs… On se revoit chez le notaire ?

La voiture n'est déjà plus là. Le silence est revenu. Lourd. Oppressant.

Seul, derrière la façade blessée à jamais, toujours le même bruit. Il augmente et envahit l'espace, un immense tic-tac investit la plaine et la pluie tombe de plus en plus belle...

L’acte de vente fut signé devant un notaire impassible. Dubreuil ne broncha pas à l’énoncé des différents propriétaires précédents, à l’histoire notariale de la maison. D’autres images lui venaient en tête. Le vieux fermier était très impressionné et tortillait ses gros doigts. Quelques signatures et quelques paraphes plus tard, l’affaire était conclue à la joie de tous. Surtout du vieux fermier. Dubreuil serra les mains et repartit vers la ville, loin de cette froide campagne.

Vue du quatorzième étage, la ville est allumée de milliers de lumerottes. La nuit est tombée sur l’agitation de la vie. Henri aime cette solitude protégée par la foule d’êtres humains anonymes. Il se laisse tomber dans le profond canapé, ferme un instant les yeux. La maison basse perdue dans la campagne lointaine lui semble appartenir à un autre continent. Celui d’une enfance désormais gommée. Il attrape son gsm, fait défiler la liste du répertoire, s’arrête sur Gauthier & Fils, entreprise…
- Henri Dubreuil, architecte. Bonjour Monsieur Gaulthier, nous avions déjà pris contact. Vous vous souvenez ? C’est pour une démolition…

EJB

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Ernest J. Brooms
Mon BLOG : Pour le plaisir d'écrire - Mon FORUM littéraire
"La nuit, les tournesols s'affolent... moi aussi !" E.J.B.
Texte déposé SABAM Code A/4/06596


Dernière édition par broomse le Sam 31 Mai 2008 - 18:53, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.broomse.com
filo



Nombre de messages: 5046
Localisation: Montpellier
Date d'inscription: 02/04/2007

MessageSujet: Re: Broomse   Sam 31 Mai 2008 - 18:41

Je n'ai pas le temps aujourd'hui de le lire, mais j'y reviendrai...

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Les fêlés sont précieux car ils laissent passer la lumière

>>>> http://filosphere.free.fr <<<<


Dernière édition par filo le Dim 1 Juin 2008 - 4:20, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://filosphere.free.fr
Romane
Administrateur


Nombre de messages: 64123
Localisation: Kilomètre zéro
Date d'inscription: 01/09/2004

MessageSujet: Re: Broomse   Sam 31 Mai 2008 - 19:49

Broomse, j'aime toujours autant te lire. T'es vraiment doué, décidément ! Un recueil de nouvelles de toi, j'achète !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
 

Broomse

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 3Aller à la page : Précédent  1, 2, 3  Suivant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums de Liens Utiles :: Littérature :: Vos textes : prose, poésie :: Espace collectif : Prose-
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet