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 Pascal9

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Pascal9



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MessageSujet: Ce n'est pas le compte, Buzy...   Sam 14 Oct 2006 - 16:34

Ce n’est pas le compte Buzy…



Il y avait une place de parking Land Park Drive entre deux taxis, une seule place ; et à l’entrée du Parc Zoologique de Sacramento, il y avait un badaud, un seul flâneur.
Les rares promeneurs qui entraient dans le Zoo jetaient un regard sur le visage effrayé de l’homme noir, sur ses vêtements élimés, sur sa démarche incertaine et faisaient quelques remarques sans importance : « Drôle de bonhomme ! Ou « Que fait-il à attendre ainsi en plein soleil ? » ou bien… Mais cela n’avait véritablement aucune espèce d’importance. Ils ne savaient pas que sur le trottoir attendait un homme désespéré…
À quinze heures, l’école du dimanche se mit en rang, ondula tel le flot tumultueux du Pacifique et, pour une fois, ne resquilla pas pour pénétrer dans le parc.
Quand l’homme noir au bord du trottoir se décida, il ne fut pas étonné le moins du monde, des policiers s’agitaient dans une ruelle adjacente : lorsqu’il était arrivé, il était déjà l’objet d’une surveillance considérable, en sursis… Et c’était de découragement et de douleur qu’il s’était pétrifié.
Maintenant, il se sentit plus seul encore :
« J’aurais tant voulu revoir Nicole, une dernière fois, pensa-t-il. Mais à la place me voilà indic – Quel pauvre indic, d’ailleurs ! – J’ai toujours espéré que je pouvais changer… Il y a si longtemps… À la ferme près du canal de la Baie de Suisin, mes virées à Frisco… Marre de bosser à l’usine de lait… Et puis, mon job dans ce club de Kansas City, l’orchestre de Benny Moten… Ha ! Mon ventre… »
Il crut qu’en se mettant à marcher, les brûlures de la lame cesseraient : mais voilà qu’il ne pouvait plus avancer d’un pas : sa carcasse si souvent malmenée refusait d’obtempérer. Il considérait l’entrée du parc comme un monde étranger, une frontière… Il se mit à saigner, le Capitaine Crumbs allait devoir patienter…
Après un temps infini, il se retrouva non loin de l’enclos des rapaces… De lourds Urubus agitèrent les ailes. Comme il regardait approcher les policiers du 4ème District, il observa l’oiseau du centre qui semblait lui cligner de l’œil ironiquement. La tâche de sang s’élargissait toujours. « Je vais tirer ma révérence parmi les animaux, se dit-il. Prendre congé parmi les charognards. Mais ils ne profiteront pas de ma carcasse… C’est vrai que nous sommes dans un état civilisé… Il y avait presque de l’ironie dans ses propos… Il se retourna vers le café Kampala qui n’était pas très éloigné : il considéra les groupes de gosses débraillés et rieurs avec, les adultes affairés et soucieux… De temps à autre un animal faisait entendre un son guttural… je me demande bien ce que c’est, pensa-t-il… Je vais rester dans l’ignorance, je crois bien… C’est donc aujourd’hui que la route de Buzy l’embrouille se termine, moi le mec pressé, toujours en plein turbin… Pour une fois que je vais au Zoo…
Le capitaine Crumbs va en être pour ses frais… Il n’apprendra rien cette fois…
Il lui revint en mémoire, l’office du dimanche, la fraîcheur du temple et les fleurs pimpantes à l’entrée de la maison, ses sœurs et sa mère vêtues de couleurs tendres… Oui… C’était une belle époque… le pasteur aurait dit : Il vous sera beaucoup pardonné…
Mais je crois que l’addition est trop lourde pour cette fois…
Il s’affaissa le long de la barrière. Son ventre ne saignait plus, ses pensées devenaient légères… Il se mit à penser à l’enveloppe de papier kraft que tenait le capitaine Crumbs… La dernière fois, ils l’avaient arnaqué, pourtant les renseignements étaient de première… ce n’est pas le compte Cap’tain… Non ce n’est pas le compte Buzy…
Il ferma les yeux et, dans le plein soleil d’un dimanche après-midi, il décida qu’il était temps pour lui de s’éloigner de ce mauvais plan…

Les rares visiteurs qui, ce dimanche, contemplaient les Urubus, jetaient un regard sur le corps allongé de l’homme noir, sur ses vêtements élimés, sur sa démarche incertaine et faisaient quelques remarques sans importance : « Drôle de bonhomme ! Ou « Il doit être fin saoul ? » ou bien… mais cela n’avait véritablement aucune espèce d’importance. Ils ne savaient pas que dans cette allée, adossé à la barrière s’était endormi Buzy… Un homme pressé…
Dans les haut-parleurs du Kampala Center à la terrasse du café on jouait « Jumpin’ at the Woodside » comme l’hymne de départ d’un gars trop malchanceux…
L’oiseau resté au centre de l’enclos déploya ses ailes et tendit le cou…
Visiblement, il s’ennuyait… C’était un dimanche après-midi comme tant d’autres…
Vers la Baie de Suisin, le soleil incendiait l’horizon, une vieille dame était assise sous la véranda… Elle se demandait ce que devenait le petit Buzy… Ce gamin énervé qui courait toujours partout… Mamma Susan monta le volume de son vieil Excelsior 52 dans le vent du soir on entendait « One O’Clock Jump », Cet orchestre était vraiment bon pensa Mamma en chantonnant…
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Pascal9



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MessageSujet: Xénorium...   Jeu 26 Oct 2006 - 19:43

Xénorium.


Je regarde les grillages au-delà de la lucarne et je pense aux années pendant
lesquelles ils ont subsisté, aux nombreuses saisons où ils se sont modifiés, pleins de haine, aux innombrables cycles où ils sont apparus comme meurtriers, et aux nombreuses traques, comme cet été-ci, où ils sont devenus monstrueux et calculateurs et complètement…
… Organisés, méthodiques.
De l’autre côté de la vallée pétrifiée, je contemple la ville et garde en mémoire l’époque où elle était encore animée d’une petite activité, où quelques familles clairsemées de survivants s’y cachaient à l’année, où son eau était potable, où ses barrières défensives étaient encore activées, où tonnait le canon foudre du rassemblement, où dômes et sas d’acier la protégeaient tel un îlot minuscule d’humanité.
Aujourd’hui la vallée est silencieuse, glacée, comme les cavernes du nord, et hostile, investie, comme les plateaux, là-bas, vers l’horizon. Et redoutée l’obscurité, mise à part un seul abri que quelque illuminé garde constamment éclairé pour s’efforcer de croire à la survie de notre espèce. Plus loin, vers la côte, se trouve un sanctuaire ORGANIPLAST et il y a des médicaments, des meubles, des maisons avec des toits, encore habitables, mais il est tabou lui aussi. L’atmosphère est empoisonnée, même encore après tous ces siècles passés, et les points d’eau sont infectés par Xénorium, là où les rivières coulaient en toute quiétude… EUX… S’y désaltèrent sans soucis…
Seul le vieux Siméon a survécu dans le centre technogénétique… Bien entendu, ils ne vont pas tarder à l’avoir, lui aussi… Ils finissent toujours par gagner… Le vieux Siméon m’a raconté qu’avant Xénorium, il y avait un dieu et qu’EUX représentaient le symbole de l’innocence et de la pureté… Comment croire une chose pareille ?
- Pourquoi, ne m’accompagnerais-tu pas, dans mon voyage vers l’ouest ? Il existe peut-être encore des terres pures ? Tu pourrais rester avec moi et m’aider… Je ne suis plus si jeune et mon cycle va se terminer rapidement… Pourquoi pas, là-bas cela ne peut-être pire qu’ici…
Je n’ai dit ni oui, ni non, je lui aie dit que je réfléchirais, mais je ne partirai pas. Il n’est pas bon de se trouver à découvert depuis le début de la belle saison… Certaines rumeurs sont arrivées jusqu’ici. Certains disent, qu’ils ont acquis davantage de force, de vélocité et d’intelligence… Pourquoi cette horreur est-elle arrivée ?
Je regarde les grillages cette nuit, je contemple la vallée, et je me rappelle des légendes que me racontait ma mère, des histoires qu’elle disait avoir contemplées dans une salle obscure sur une toile tendue… Quelle imagination, pouvait-elle avoir cette femme si fragile ? C’étaient des histoires merveilleuses, avant les méthodes de procréation ORGANIPLAST prônées par le Gouvernement Central, avant le chaos… Des histoires où ils existaient, mais sous une forme différente… Une forme incompréhensible… Fragile… Angélique… Combien de temps allions-nous encore exister ? Nous n’étions plus nombreux… Et les femmes se faisaient rares… Un jour Siméon m’a emmené dans un centre du manipulations technogénétiques .
- Nous allons rester le moins de temps possible, ajuste ce vieux masque… Je ne sais pourquoi, mais je suis immunisé aux poisons…. N’approchons pas trop près, ils peuvent être très dangereux, même à peine sortis de la couveuse… Les machines ne s’arrêtent jamais, nul ne sait pourquoi, de toute façon, nul ne vit assez longtemps pour le raconter… Je suis peut-être le seul…
Un jour, j’ai vu l’un d’EUX…
Il était accroupi à la lisière d’un point d’eau et il lapait à grands bruits le liquide infecté. J’étais sidéré et je me gardais de faire le moindre bruit… Heureusement, nous étions à contre vent, mais malgré toutes nos précautions on le sentait en alerte, aux aguets… Ses muscles puissants et déliés s’agitaient et ondulaient en permanence… Il était doté d’une mâchoire formidable, le résultat d’une évolution entre le requin et le tigre…
- Combien de dents ?
- Difficile à dire, on n’a pas retrouvé de cadavres, peut-être deux ou trois cent, à la manière des brochets… Tu sais ces poissons qui avaient les dents inclinées vers l’arrière…
- D’où viennent-ils ?
- De la couveuse, elle semble dotée du mouvement perpétuel, on ne connaît pas la source d’énergie qui la fait fonctionner… Il en existe certainement d’autres dans le monde… Mais où ? Personne n’est venu le vérifier…
- Mais pourquoi ?
- Tu sais que mon père m’a fait le don unique de m’apprendre à lire, j’ai pu consulter de très vieux ouvrages… Dans les dernières années du vingtième siècle, les hommes ont progressé dans la connaissance génétique de façon fulgurante… Ces connaissances ont abouti à des tentatives d’amélioration de la race humaine… Après la grande conflagration de 2027, la plupart des femmes ont souffert de graves problèmes de fécondité. Le Gouvernement Central a créé ORGANIPLAST, le centre où tout était possible… La découverte de Xénorium, une synthèse effarante a décuplé les recherches, et tout s’est emballé… Les premiers spécimens n’étaient pas viables très longtemps… Mais année après année, la formule s’est consolidée, pour arriver à ça… EUX…
À cet instant, la « créature » s’est retournée vers le rocher où nous étions, et j’ai pu voir ses yeux… Une inhumanité totale… Définitive…
Et je voulus crier mon dégoût et ma terreur, mais Siméon me maintenait au sol le plus vigoureusement possible… Enfin dans un rot puissant, la « créature » s’éloigna…
- Tu comprends maintenant ?

Aujourd’hui, c’est l’automne, contre toute attente, nous avons survécu à l’été et aux grandes traques. Siméon m’a finalement convaincu de partir vers l’ouest, je ne sais pas si nous y parviendrons, mais dans la situation où nous sommes, est-ce que cela a véritablement de l’importance ? Un jour de plus en vie est une victoire…
Quelque part, là-bas au loin, je suppose vers la côte du Pacifique, enfin ce qu’il en reste… Des hommes ont peut-être survécu ? L’eau n’est peut-être pas infectée partout ?
Après des jours et des jours de marche, nous sommes arrivés dans un pays chaud et malsain, des myriades d’insectes écarlates nous harcèlent pendant notre sommeil. Eux… Sont silencieux mais bien présents. Par précaution, nous marchons la nuit afin d’éviter de les rencontrer, leurs bandes semblent plus petites et plus disséminées sous ces latitudes, mais ils existent bel et bien…
Le matin rosissait à l’horizon et nous étions harassés de notre périple, Simon semblait diminuer de jour en jour, l’angoisse, le manque de nourriture le minait, très rapidement. Nous étions en vue des ruines d’une ville étrange, les murs encore debout étaient d’une facture grotesque et les collines environnantes semblaient fabriquées par des machines…
- Où sommes-nous ? Siméon… C’est un lieu étrange…
- J’ai vu ça, quelque part, dans un ancien almanach, c’est, enfin c’était ce qu’on appelait un parc d’attractions… Il en existait pas mal de part le monde…
- Mais ? Cela servait à quoi ? Une ville artificielle….
- Alors là… Je n’en sais absolument rien…
Les deux hommes, en quête d’un abri provisoire, s’approchèrent de ce qui ressemblait à une caverne des montagnes, mais celle-ci bien que très ancienne semblait complètement fictive… Bien qu’étonnés, les deux voyageurs décidèrent de s’y installer pour passer un moment à sec et à l’écart du danger.
- Quel étrange monde… Beaucoup de choses me sont indéchiffrables
- La seule chose à retenir, mon garçon, c’est de rester en vie, le reste importe peu…
- Nous sommes encore loin de notre but ?
- Peut-être… Qui sait ? Nous ne savons pas exactement où nous allons… Tant que nous marchons, il nous reste un espoir de survie…
Le Pacifique… Je gagnerai la côte, il doit rester des endroits praticables, du haut d’une falaise de pierres brutes, je respirerai l’air du large à grandes goulées… Je sentirai la chaleur du soleil sur mes os…. Peut-être qu’avec un radeau… Nous pourrons prendre la mer, échapper à toute cette horreur…
L’aurore fit son apparition à l’entrée de la grotte de plastique où les deux voyageurs s’étaient lovés… Le soleil allumait les parois de couleurs malsaines, vieilles blessures mal guéries… Il y eut un cri bref, comme un jappement… Suivi de dizaines et de dizaines de hurlements stridents, vagissements inhumains et monstrueux… Siméon ouvrit un œil hagard…
- Je crois qu’ils nous ont sentis… La meute est à la porte… Viens petit, nous allons tenter une sortie…
La horde était là… Leurs yeux noirs, sans iris, étincelaient d’un éclat surhumain, l’évolution avait emprunté cette fois un chemin escarpé, tordu, diabolique. Leur taille était réduite, la taille d’un jeune chimpanzé peut-être ? Mais leur musculature impossible rendait leur silhouette parfaitement grotesque… Le plus étonnant était cette mâchoire d’enfer qui descendait très bas… Une salive rosâtre coulait continuellement de leurs babines retroussées… Jérôme Bosch, le peintre flamand, disparu depuis des millénaires, n’aurait pu imaginer d’êtres plus grotesques et plus malfaisants…
Siméon eut un regard vers son compagnon… Son regard clair était d’une grande douceur… Il eut un bref sourire…
- Pourquoi ris-tu Siméon ?
- Oh, tout simplement, je pense à une phrase dite, il y a très longtemps, par un homme qui se faisait appeler Messie…
- Quels sont ces mots ?
-Laissez venir à moi les petits enfants…
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maniak'



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MessageSujet: Re: Pascal9   Ven 27 Oct 2006 - 22:42

J'aime bien. Je te lis depuis un moment et je trouve que c'est de mieux en mieux. En tous cas je ne m'ennuie jamais à te lire.

Continue.
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Pascal9



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MessageSujet: Re: Pascal9   Sam 28 Oct 2006 - 17:06

Merci à toi et compliment pour compliment, tu as une sacrée plume, alors continue toi aussi...

Amicalement

Un "écrivant" encouragé

Pascal
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Pascal9



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MessageSujet: Un hiver à Bastogne   Ven 14 Sep 2007 - 14:42

Un hiver à Bastogne...


C'était une de ces soirées où le ramassage des blessés en maraude vous conduit, par delà les champs enneigés au sud de Bastogne, au plus hideux des combats qui s'amplifiaient en mugissements entrecoupés de silences indécents. Les carrefours étaient déserts, sanglants, en attente... C'était une de ces soirée destinée à de singulières retrouvailles sur des chemins défoncés d'ornières béantes par des escadrilles spectrales.
Des portes claquaient sur les brèches des façades au long de terribles ruelles, en des villages où des cadavres ricanants pourrissaient sous les blafardes lueurs de réverbères tordus.
C'était, comme nous disions naguère, une soirée faite pour les calamités.
Je le ressentais, je le humais alors que l'ambulance Dodge WC 54 traversait en cahotant la plaine fumante q ui menait à la ligne de front, m'emmenant bien loin de St-Vith, si loin de ma maison de Key West que, si cette vieille Dodgie avait explosée au cours du transport, nulle âme ne s'en serait souciée...
Après avoir rassuré tant bien que mal mon chauffeur, je regardais la lune s'estomper voilant les reliefs démoniaques de notre univers, me laissant désemparé avec les trois compagnons du dernier convoi de la tournée et, geignant dans la caisse arrière, l'officier de liaison qui était un ancien condisciple.
Je demeurais un moment silencieux dans l'accalmie brutale, respirant l'air glacé de l'Est et oubliant pour un instant l'odeur de linges humides et souillés qui emplissait l'atmosphère.
Parvenue aux faubourgs, enfin, ce qu'il en subsistait, l'ambulance fit une embardée et stoppa devant l'église transformée en hôpital de campagne.
Sautant de l'habitacle, je me dirigeai vers le portail, celui-ci s'ouvrit en grinçant interminablement et je pénétrai à l'intérieur.
Zacharie Bucharach était dans la sacristie envahie de blessés. D'autorité, il me plaça un quart de café tiède dans la main et me poussa dans l'alcôve qui lui servait de dispensaire.
«Arrive ici, camarade, et pose ton casque. Donne-moi ta feuille de route. Et bien: Nous y sommes, tu as terminé, pas vrai? Bref, c'est ce que tu prétends. Je suis très sceptique sur la sincérité d'une telle nouvelle... Tu as bien fait de demander ton affectation dans ce patelin. Le pays est enchanteur. Tanguy Pickett est à Paris avec les permissionnaires. On va vider ton bahut, nettoyer les dégâts, réfléchir à l'utilité de toute cette boucherie, se taper une vieille bouteille de Fine Champagne, une fois blindés à mort on pourra peut-être parvenir à dormir un couple d'heures... Mais, que se passe-t-il là-bas?»
La fenêtre à croisillons était éclairée. Zacharie s'approcha, le front soucieux, les yeux aux aguets, en éveil...
Dans la nuit, les lueurs lointaines tremblotaient. Les venelles obscures accroissaient les affres terribles d'un gigantesque cauchemar dont on sonderait les abîmes.
Je scrutai également les ombres de la nuit.
En un point situé au bout de la place anéantie, je crus apercevoir le plus éthéré des falots ou des signaux.
Le visage toujours anxieux. Zach souffla :
«Tu sais ce que c'est? Bon... Cela n'a pas grande importance, nous avons encore à faire...»
Une fois la fenêtre close, il me précéda, et, en modeste gardien de cet enfer miniature, me conduisit de son allure sautillante, avec sa blouse tachée, son battle-dress en loques et ses brodequins fatigués, la barbe hirsute, comme dessiné par un caricaturiste dément ou par les griffes de démons effroyables dans un sabbat échevelé. Se posant sur l'unique prie-Dieu encore debout, il m'asséna un de ces regards usés qui faisaient pâlir ses yeux comme la neige sale du dehors, puis remplaça mon café par une rasade d'un tord-boyau infâme qualifié pompeusement de fine.
Sa main tremblait imperceptiblement.
«Voyons un peu ce qu'a inventé l'état-major, l'exécuteur des hautes oeuvres, le peseur patenté de notre destin. Repose-toi. Rince-toi la dalle. Tente de survivre encore quelques heures..»
Il s'appuya contre la muraille, se tenant la tête, et se mit à parcourir mon
rapport, sans oublier de m'encourager à me servir à boire, je grimaçai à chaque gorgée et luttai pour ne pas fermer les yeux. Oublier pour un instant l'endroit où j'étais... Quand il eût terminé sa lecture, il chiffonna le document et l'envoya rouler à l'autre bout de la pièce, enfin rallumant la bouffarde noirâtre qui traînait sur le lit de camp, il fuma en silence considérant le vide devant lui. Je n'osai ouvrir la bouche respectant son mutisme.
«Patton est un dément...» Déclara-t-il enfin en soufflant un nuage bleu.
«C'est inepte... Bande d'assassins! Mais la planète entière est devenue aliénée...»
Les pensées chaotiques de mon cerveau meurtri se rassemblèrent... Je
craignais qu'on ne l'entende… En ces périodes d'offensives et de contre-offensives de tels propos pourraient lui valoir de sérieux ennuis.
«Il y aura encore des convives chez Satan, bien entendu...» Ajouta-t-il.
Mon esprit se réveilla tout à fait. - «N'exagérez pas!» Osais-je lui répliquer.
Il se releva en gémissant comme un spectre pénitent pour arpenter l'étroit espace entre les murailles. J'eus l'impression pénible qu'il était ivre ou drogué. Il me considéra les poings serrés.
«Il faudra bien que cela cesse un jour!» Souffla-t-il tristement.
Il perdait de son agressivité maintenant, supportant l'inévitable, plein
d'une résignation sans bornes...

*
La veille de l'offensive Zach Bucharach s'éveilla en sueur peu de temps après la demie de trois heures, après avoir somnolé d'un mauvais sommeil peuplé de cauchemars. Une impression étrange et irrépressible l'obligeait à se lever, à aller ouvrir le portail de l'église malgré le gel qui rôdait à l'extérieur, puis à se rendre en lisière du bois pour s'y cacher et attendre.
Prendre racine pour qui? Nul être humain n'aurait pu répondre à cette interrogation? C'était assez déconcertant comme attitude. Mais le besoin qui l'habitait était d'une puissance si impérative qu'il n'imagina pas d'autres solutions.
«Que m'arrive-t-il? Balbutia-t-il tout en tapant du pied. Je délire... Oui, c'est
cela, je délire... Au beau milieu de la nuit, aucun homme sensé ne pourrait avoir l'idée de venir se poster ici, mais reste-t-il des hommes sensés?
Il persista pourtant dans son attente, puis se rendit jusqu'à la longue clairière
qui bordait les restes du cimetière ravagé par les bombardements, contemplant les monuments éventrés, les croix renversées et les innombrables Christs de pierre en miettes. La neige drapait le noir de la terre de lambeaux de coton sales et rosâtres comme de vieux pansements séchés... Parfaitement écœurant... Une carte de Noël peinte par un dément au plus profond de ses divagations... Le froid lui brûla les yeux et le perfora comme une lame. Il demeura un instant oppressé devant cette désolation absolue, avant de faire demi-tour pour regagner la sacristie où devait l'attendre la cohorte des damnés et des moribonds.
«Espèce de dingue, se dit-il. Tu es resté trop longtemps au milieu de cette horreur. Fiche le camp! Tire-toi le plus loin possible de ce bourbier!»
Ce fut à cet instant qu'il aperçut l'aura bleuâtre au milieu de la route, puis
entendit les halètements rauques résonnant sur les murs déchiquetés du presbytère, et enfin les battements assourdis et atroces causés par un cœur gigantesque, mais malade...
«Tu es venu Zach... Tu es venu... Chuchota une voix d'enfant, il y a si longtemps...»
Déconcerté par le caractère grotesque de la rencontre, le major Bucharach
ne put que répondre :
«Francis, comment peux-tu être là? Francis, tu ne peux pas être ici, tu es mort à l'hôpital de Détroit il y a plus de douze ans, bien avant cette guerre... Trop de mauvais alcool... C'est cela, beaucoup trop de nuits sans sommeil et d'alcool... Inévitable.... Inévitable...»
Dans le halo mouvant, on pouvait distinguer la silhouette d'un gamin maigre en chemise hospitalière, le teint blafard... Il semblait s'estomper par moment comme un film usé... une image tressautante... L'enfant moribond faisait bientôt place à un soldat vêtu d'un uniforme crasseux et en lambeaux...
«Major... Un coup de gnole ne serait pas de refus, on gèle au petit poste...»
Zach reconnaissait maintenant un Poilu de l'autre guerre quémandant une cigarette, un peu de chaleur... Malgré le froid, la sueur ruisselait de son front...
Déjà... Le halo faiblissait, tremblait... Une femme, la robe déchirée et en sang lui tendait les mains.
«Grâce, Messire, je ne suis point sorcière...»
Puis ce fut un grenadier du Premier Empire, le bras déchiqueté... Une petite fille hurlante... Son chef de section tombé à Avranches il y avait quelques mois...
Toutes ces ombres souffrantes, houleuses, en attente... Défilaient sans jamais s'arrêter, Zach en oubliait le froid, la peur, il ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre...
«Toutes ces agonies qui n'en finissent jamais,, qui s'attardent, la torture qui s'éternise...»
La lumière bleue et glacée atteignait maintenant son paroxysme. Dans un dernier sursaut, elle s'amplifia dans la campagne ardennaise... Zacharie considérait maintenant la minuscule apparence au centre du halo, une femme asiatique tenant un bébé dans les bras. Elle était couverte de plaies suppurantes, comme d'infernales brûlures sur tout le corps, elle le considéra longtemps et, levant le bras vers l'horizon elle dit simplement : «Hiroko MIZOGUCHI je suis... Hiroko MIZOGUCHI... Bientôt, très bientôt...»
Sans bruits, sans heurts, le halo cessa comme il était apparu, laissant le major
désemparé au milieu de la route...
*
Il chargea le Mauser modèle 1898 sans un bruit, habitué à travailler seul.
L'aube arrivait lentement baignant les environs d'une clarté laiteuse... L'américain ne souffrirait pas, Willy était un bon soldat, il ne salopait jamais le travail... Il essuya soigneusement la lunette de visée. Un seul coup et ce serait terminé sans que le G.I ne bronche d'un pas... Combien? Willy ne savait plus... Il n'était pas comme les autres snipers de sa compagnie, il ne tenait pas de statistiques...
Il y eut un claquement sec dans l'air translucide du matin naissant, comme une toile que l'on déchire...
*
l'ambulance Dodge WC 54 mutilée cahotait sur la ligne de front d'où la boue giclait en cascades noirâtres, mettant un temps infini à traverser les ruines et à contourner les carcasses d'engins brûlés. Très loin, dans une maison de Floride, une femme m'attendait, bulle de silence et de douceur incrustée dans ma mémoire meurtrie... Allongé à l'arrière, le major Zacharie Bucharach était délivré de toutes ses interrogations et de ses doutes, inexplicablement, un sourire désabusé semblait flotter sur ses lèvres comme la moue boudeuse d'un petit enfant devenu très vieux... Traversant la vie en une nuit...
C'était une de ces soirées où le ramassage des âmes perdues vous conduit, par delà les champs endeuillés au sud de Bastogne, au plus hideux des destins qui s'étiolent en lambeaux emmêlés d'images déjà estompées. Les carrefours étaient effacés, inutiles, en deuil... C'était une de ces soirées destinées à de curieux rendez-vous sur des chemins encombrés de troupes harassées par des marches sans fin.
C'était, comme nous disions naguère, une soirée faite pour les retrouvailles.
C'est là... En descendant le vallon, que j'aperçus le halo bleu sur l'horizon ...
Je sus très rapidement que j'allais revoir Zacharie Bucharach et que la maison de Key West allait devoir attendre... Attendre...

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«Le plus grand danger des autoroutes de l'information, une fois de plus, ça sera pour les hérissons de l'information...»
Jean-Marie Gourio

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MessageSujet: Re: Pascal9   Ven 14 Sep 2007 - 14:52

Toujours cette foison d'images, d'émotions, de douceur et de violence mêlées. Toujours le même plaisir que celui de te lire. chinois

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"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
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MessageSujet: La Brocante aux Chimères - Encore Debout...   Mer 7 Nov 2007 - 12:50

La Brocante aux Chimères.


Encore debout…


« On achète ton bonheur, vole-le ! »
Inscrit sur les murs de la Sorbonne, hall Richelieu, il y a presque 40 ans…



Jacques Tati disait : « Quand j’étais enfant, j’étais assez turbulent et le professeur me mettait quelquefois au coin ! Alors qu’assis à mon pupitre je voyais le professeur à son bureau, respectable comme une institution, au coin je découvrais l’envers du décor : je surprenais l’honorable maître se grattant le mollet ou remontant sa chaussette, et ce simple détail me réconciliait avec les apparences ».
Voilà ce qui est intéressant dans l’écriture, montrer l’envers du décor en se réconciliant avec les apparences.
A cette époque de langage formaté où allumer un clope dans la rue deviendra bientôt passible d’un emprisonnement à vie (sans fumer ni boire, l’existence risque d’être longue...) et rééduqué dans un quelconque Guantánamo de banlieue… Bien que… Combien de millions de mes contemporains mêmes non-fumeurs sont enfermés dans les modernes bagnes que sont ces ghettos de béton ? Et le comble… Ultime perversité d’un système effarant, ils payent même pour cela… Parfois la quasi totalité de leur maigre pécule…
Enfin, je m’égare, mais j’adore déambuler en dehors des chemins balisés par nos non penseurs, dispensateurs de cerveau libre entièrement dévolu à cette consommation obscène d’objets et de besoins stériles, assujettissement contemporain qui s’essouffle en de terribles borborygmes de phase terminale….
Bref, écrivais-je, montrer l’envers du décor est parfois salutaire et reste un exercice plaisant et parfaitement iconoclaste dans cet univers gavé de mots, d’images et de sons où finalement on ne nous inculque que l’essentiel : LA PEUR…
La peur dans ce qu’elle peut avoir de primitive, la bonne vieille frousse qui nous paralyse, nous rend idiots, frigides ou impuissants (biffer les mentions inutiles…), quelle splendide découverte de nos hommes politiques occidentaux et quelle aubaine pour les laboratoires pharmaceutiques. Fumer tue ! Certes… Mais en 2007, où plus exactement depuis un certain 11 septembre 2001, Penser pue ! Et Rêver entraîne une grave dépendance au bonheur ! N’est-ce pas magnifique cette faculté qu’ont développé nos démocraties moribondes afin de récupérer les images et les faits, souvent tragiques et monstrueux, c’est indéniable, pour nous distiller l’épouvante ! Afin de mieux contrôler les masses… Travailler plus pour vivre moins !
N’avons-nous pas élu dans la ferveur un certain 6 mai 2007, le Joker… mais je pense que Batman et Robin se feront attendre cette fois… Avec Oswald Cobblepot, le Pingouin à Matignon et Selina Kyle, Catwoman à la justice, Le Joker dans son repaire de l’Elysée peut enfin mettre le monde en coupe réglée… L’arme ultime… L’omniprésence hypnotique dans l’ensemble des médias qui persuade chaque habitant de ce pays qu’il fait partie des hommes riches ou à défaut, qu’il fait partie des mecs biens, c’est devenu la même chose dans l’inconscient collectif (tiens ! Voilà, un terme qui n’a jamais autant mérité son étiquette, parce que la dose d’inconscience que l’on trimballe toutes et tous depuis quelques temps…).
Vous allez me rétorquer : Tu deviens fou, mon pauvre chaland de la Brocante aux chimères ! Et vous aurez raison ! Mais loin de m’offusquer de ce jugement, je revendique cette qualité, être déraisonnable est la seule faculté que j’ai jugé assez puissante pour ne pas rester un homme en colère… C’est cette démence qui me sauvera, car l’insensé est créatif et le raisonnable creux… Notre véritable folie est là, dans ce que l’on veut nous faire croire, voir, penser, comme si toutes choses et tout choix de société était inéluctable et que tout absolument tout se rapportait à l’économie de marché, nouveau dieu Moloch qui n’en finit plus de nous déchirer de ses crocs puants et nous enfourne par brassées entières dans son ventre de feu (j’aime bien cette image, on dirait un extrait d’un vieux fascicule des aventures de Harry Dickson !)
La peur conduit à la colère et la colère conduit à l’aigreur, j’en ai fait l’expérience. L’aigreur cette acidité qui ne convient ni au vin ni aux hommes. Avoir la haine peut vous faire mal au corps, la santé en être ébranlée et ce ne sont pas de vains mots tirés d’un traité du Bouddhisme ou d’exercices de sophrologie. Ce ne sont que les faits d’une réalité qui fut la mienne… L’enfer a un visage, c’est un homme pâle en costume sombre derrière un bureau glacé qui consulte un écran d’ordinateur, il ne possède qu’un seul logiciel, un tableur… Il décline l’univers du vivant, du sensible et de l’humain uniquement en graphiques, camembert et colonnes de chiffres. Il décide du sort de ceux qui vont basculer dans le vide et de ceux qui vont tenter de s’accrocher à la corde au-dessus du précipice, il contrôle la rigidité du pont au-dessus de l’abîme, c’est un jeu cruel… Mais il ne possède même pas la conscience du bien et de mal, il ne rend que des comptes à un autre démon quelques étages plus hauts. Brazil le film de Terry Gilliam, c’est un conte d’Andersen à côté… Absurde et effroyable est le monde que ce démon construit pour nous…
La vie possède les couleurs de la passion et de la création, des actes gratuits et de la fantaisie. C’est un promeneur nonchalant qui fait ses emplettes d’émotions et de rencontres, de rires et d’idées extravagantes dans les méandres de la Brocante aux Chimères. Le client s’indigne mais en riant, en parodiant, en dénonçant le grotesque et l’insanité du monde comme l’Auguste dérange le clown blanc dans son numéro musical.
Les mots peuvent être une arme mais l’humour, la distance et la dérision sont ses munitions…
Nous choisissons en partie la manière dont nous allons passer le temps qui nous est accordé dans la grande Braderie de l’existence…
Alors costume sombre ou tenue d’Auguste aux grandes godasses ?
Prenons garde de ne pas mourir tout en ne le sachant pas ? Etre debout mais déjà plus là, car comme le dit si bien Woddy Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin… »

Pascal Dufrénoy, Chaland perpétuel de la Brocantes aux Chimères

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MessageSujet: Les chroniques du Houtland. l'alouette en colère   Jeu 15 Nov 2007 - 19:26

Les chroniques du Houtland.


L’alouette en colère.


Le 15 novembre 2007.
« Écrire est un métier pénible, avec ou sans génie. Avec c’est encombrant. Sans, c’est frustrant. »
Félix Leclerc

Cousin de l’autre côté de l’eau, un « raconteux » m’a dit qu’il y a bientôt deux décennies un poète s’est endormi pour aller rêver ailleurs nous faisant par là « une dernière bonne joke… »
Vers la Rive-Nord du fleuve St-Laurent, les érables ne flamboient pas encore en ce matin d’août 1988.
Le ciel de l’île d’Orléans est désespérément vide, les oies cendrées sont restées chez elle. Comme une pudeur d’oiseau sauvage envers le vieil homme qui dort… Ce matin l’alouette en colère s’est tue. Pourtant vingt ans après, malgré le tumulte des « niaiseux » et autres « chiens à culottes », il chante encore notre Félix.
Pardonne-moi mon cousin de l’autre côté de l’eau si je dis « notre » Félix. À force de talent il est devenu planétaire.
Toutes ses générosités sont devenues les nôtres : la fierté des racines, la résolution, l’originalité, l’indépendance d’esprit.
Dans ce vieux pays, certains se souviennent que Félix Leclerc fut également un écrivain prolifique, auteur de chroniques douces-amères (merci Félix, les chroniques, j’aime…) où à la manière d’un Ésope ou d’un Jean de La Fontaine, il fit dialoguer bêtes et hommes, ces thèmes de prédilection y sont présents, l’imagination est la cause indigne à mettre au banc d’infamie, voilà le verdict des hommes…, elle est l’origine d’un bouleversement de l’ordre établi.
L’univers des chroniques de Félix Leclerc où les lapins deviennent nos contemporains aux noms évocateurs ne prête pas à sourire : des noms suggestifs et des destins funestes, Trotte-Pesant, Rondudu, Nez en l’air, Oreille déchirée, Myope… Leur monde est comme le nôtre : cruel, cynique, sans appel. Il y est question du désarroi de l’homme face à son environnement social, monde citadin ou monde rural, mais aussi de l’impossibilité de communiquer avec ses semblables. Le cloisonnement de nos sociétés, quelle clairvoyance ! Félix Leclerc avait déjà compris nos sociétés actuelles.
Un jour, cousin, j’enjamberai le grand océan et je viendrai te serrer la main. Les calepins d’un flâneur dans la poche, « j’amarrerai » mes souliers que je me garde bien de cirer et j’irai faire le tour de l’île d’Orléans
Il me plaît de penser que loin d’avoir « sacrer ton camp », tu es toujours là Félix… Tu es devenu une ride sur le fleuve, l’odeur du vent à travers les branches des grands feuillus, la lumière dans l’eau « à la brunante »…
Le père, ici aussi, se prénommait Félix cela veut dire heureux. Heureux, il le fut certainement comme toi.
Parfois, les soirs d’été, lorsque « je prends une marche » sur les bords de mon détroit, là-haut, dans les Hauts de France, la lumière déclinante sur la blondeur des dunes me fait découvrir un spectacle insolite, je vois se découper trois silhouettes sur l’horizon, par-delà l’océan… Ainsi, je sais qu’une fois encore j’ai vu le loup, le renard et le lion… Même si les soldats ne sont toujours pas troubadours et que nous ne vivons toujours pas d’amour…
Un matin, cousin, je viendrai te serrer sur mon cœur et pour faire mentir les clichés folkloriques, tu m’inviteras à la cabane à sucre, peut-être qu’autour d’une soupe aux pois ou d’une assiette de crêpes nous parlerons de Félix Leclerc, tu m’apprendras le parler Joual et je t’apprendrai le Ch’ti.
Sur les bords de l’Île, à la brunante, nous regarderons une fois de plus voler les oies cendrées en nous disant qu’en ce bas monde « minoucher sa blonde » est une philosophie qui nous sied à merveille…
Cousins de l’autre côté de l’eau au parler vrai et au cœur libre laissons rêver Félix, lui qui nous a tant donné et fait méditer sur l’amour de la liberté.

« Mourir à une tâche irréalisable est préférable à vivre sans heurt comme un inclinée » Félix Leclerc

Prière bohémienne.

À tous les bohémiens, les bohémiennes de ma rue
Qui sont pas musiciens, ni comédiens, ni clowns
Ni danseurs, ni chanteurs, ni voyageurs, ni rien
Qui vont chaque matin, bravement, proprement
Dans leur petit manteau sous leur petit chapeau

Gagner en employés le pain quotidien
Qui sourient aux voisins sans en avoir envie
Qui ont pris le parti d'espérer
Sans jamais voir de l'or dans l'aube ou dans leur poche
Les braves bohémiens, sans roulotte, ni chien
Silencieux fonctionnaires aux yeux fatigués

J'apporte les hommages émus
Les espoirs des villes inconnues
L'entrée au paradis perdu
Par des continents jamais vus
Ce sont eux qui sont les plus forts
Qui emportent tout dans la mort

Devant ces bohémiens, ces bohémiennes de ma rue
Qui n'ont plus que la nuit pour partir
Sur les navires bleus de leur jeunesse enfuie
Glorieux oubliés, talents abandonnés
Comme des sacs tombés au bord des grands chemins

Qui se lèvent le main cruellement heureux
D'avoir à traverser des journées
Ensoleillées, usées, où rien n'arrivera que d'autres embarras
Que d'autres déceptions tout au long des saisons

J'ai le chapeau bas à la main
Devant mes frères bohémiens

Félix Leclerc

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Pascal9   Dim 18 Nov 2007 - 17:45

http://archives.tsr.ch/search?q_doc-id=integrale-mcar670923

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
L'aurore s'allume,
L'ombre épaisse fuit;
Le rêve et la brume
Vont où va la nuit.
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lison



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MessageSujet: Re: Pascal9   Dim 18 Nov 2007 - 20:01

Ça me fait chaud au coeur Pascal...merci.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
On s'en promet...hein les filles!!!
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MessageSujet: La Brocante aux Chimères - Jean Ray   Dim 25 Nov 2007 - 18:29

La Brocante aux chimères




Le 21 septembre 2007.




Quel âge pouvait avoir mon mentor ? Difficile de se faire une opinion… La brume grisâtre s’enroulait en volutes paresseuses autour de nos manteaux… Nous longions une des courbes du fleuve non loin des Mill Wall Docks, mon guide pressait le pas, en proie à une anxiété grandissante.

- « Dépêchons-nous ! Le maître vous attend. »

Nous pénétrâmes plus avant dans Manchester Road contournant Glengall Road au-delà des sinistres boyaux de Whitechappel… Nous entendions comme une respiration sourde, la voix humide des eaux lourdes et glauques d’un cours d’eau qui semblait être la Tamise, sans l’être véritablement… Dans cet univers bizarre, tout était comme biaisé, j’évoluais dans une atmosphère singulière… Nous pouvions être tout aussi bien à Londres, Hambourg, Anvers ou Gand…

Nous arrivâmes enfin dans une tortueuse et infâme venelle. Sur un trottoir éventré se tenait accroupie une détestable boutique dont l’éclat verdâtre de l’étalage luisait comme un œil de poulpe…

La librairie sise singulièrement rue du Martinet portait un nom étrange :

« Au Fou de Bassan ». Me glissant à la suite de mon obscur compagnon dans l’antre équivoque, j’eus l’explication de cette enseigne ornithologique : cet ancien atelier de taxidermiste était resté dans son état initial, son actuel propriétaire s’était simplement contenté d’ajouter de longues étagères le long des murs où trônaient déjà d’innombrables animaux, créatures ayant pactisé leur immortalité au prix d’un immobilisme funèbre…

Sur les planches encombrées s’entassaient de vénérables reliures. Le Grillon du foyer, La Petite Dorritt et tous les trésors de monsieur Charles Dickens côtoyaient les terribles récits de monsieur Poe. Dans une armoire vitrée bâtie d’un bois sombre et odorant, progéniture maudite d’une redoutable jungle de Bornéo, guettaient les ouvrages interdits :

L’Heptaméron où dort Maguth le redoutable, le formulaire de magie noire de Zacharius Zentl, le Grimoire de Wickstead, les hermétiques Clavicules de Salomon et le très redouté Grimoire Stein. Paradoxalement, l’homme qui se dressait derrière le comptoir surchargé d’ouvrages possédait un air apaisant. Grand, large et bien découplé, ses cheveux drus étaient d’une blancheur de neige, bien que très âgé, il conservait cet air énergique que je lui avais toujours connu. Notre première rencontre datait de mon enfance à jamais disparue, sous la tente improvisée de mes draps de lit, dans une campagne de vacances peuplée de cris de chouettes et de glapissements nocturnes, à la lueur vacillante d’une lampe de poche, je l’avais accompagné des étés entiers dans ses innombrables et fantastiques aventures.

« Tom, avancez un siège à notre ami le chaland, il semble transi, approchez-vous du poêle, nous allons nous réchauffer avec un bon toddy au genièvre[1]… »

Je dévisageais mon interlocuteur, malgré les années, les traits étaient semblables à mes souvenirs…

« Monsieur Dickson ! »

Il me coupa avec un sourire…

« Non, mon cher chaland, pour tout le monde, je suis devenu le libraire, mes aventures sont terminées, ne restent plus que les fascicules jaunis de ces mystères à jamais résolus, bien que… Et ce cher Tom Wills s’acquitte ma foi, fort bien de son rôle de commis … »

Il alluma une courte pipe bourrée d’odorant Cavendish et m’invita à en faire de même, la chaleur du grog irradiait mes membres gourds, et la fumée des pipes dissolvait dans des vapeurs bleutées l’oppressante ambiance du début…

« Je vous ai demandé de passer mon cher chaland afin de vous confier une œuvre que l’on croit à jamais amputée, la première édition a été publiée pendant la dernière guerre, l’auteur dit avoir perdu ou brûlé une centaine de pages, mais vous ne le connaissez que trop bien, sa propre vie est devenue une légende, et bien qu’il soit mon créateur, je ne suis pas certain de tout, S’appelait-il Raymond Marie De Kremer ou Jean Ray à moins que ce ne fut John Flanders ?

Fut-il contrebandier sur la rum-row[2], marin ? A-t-il fait de la prison ? Qu’importe ! Après tout, seul son génie fantastique demeure. Et je ne suis même pas absolument sûr qu’il soit mort… Des êtres aussi fantastiques, sont-ils seulement mortels ? »

A la vue du manuscrit, je me mis à trembler, ainsi la version initiale de Malpertuis existait… C’était inespéré ! Bien que très échauffé par cette proposition, j’étais en proie à un doute, où étais-je exactement ? J’avais cru reconnaître Londres ou une autre mégalopole européenne, mais je n’en étais pas certain, je me décidais donc à poser la question fatidique à mon énigmatique interlocuteur.

« Vous êtes dans l’autre monde, de l’autre côté du miroir. Comme votre père, jadis… Vous étiez déjà allé aux frontières de ce monde parallèle, mais sans jamais en franchir la ligne jusqu’à aujourd’hui, Jean Ray vous a fait traverser la grille, rappelez-vous les paroles du regretté Alain Doremieux : « Il vous plonge dans une nuit peuplée de monstres inédits où toutes les terreurs peuvent arriver, où l’impossible est possible, où le cauchemar vous guette à chaque détour comme les apparitions dans les « trains fantômes» des foires. C’est hallucinant, irresponsable ; on en émerge comme d’une plongée dans un bain de souffre… Bref, c’est magnifique. » Tout est dit… »

« Pensez-vous, cher détective, qu’il soit réellement disparu ? »

« Je vous l’ai dit, je ne peux me prononcer sur ce sujet, j’ai hérité de ses livres où l’on évoque les anciens dieux d’un monde plus qu’antique… Un monde où dieux et diable se confondaient intimement… Jean Ray disait lui-même : « les dieux naissent, les dieux existent ou ont existé. Ils naissent des hommes. Ils ont par conséquent la vie des hommes, ils meurent comme les hommes. Comme ils vivent de croyance en eux ; aussi longtemps qu’on croira en eux, ils vivront … Le démon est un esprit fraternel. Dans la Bible, il apparaît. Pourquoi sous la forme du serpent ? Enfin… Il veut donner la science aux hommes. Ensuite, dans la mythologie, il apparaît sous la forme de Prométhée qui leur apporte le feu. Il a tellement pitié des hommes qui ont froid que pour eux il vole le feu. Ensuite, le démon, ou l’ange méditatif, c’est au Moyen Age qu’on lui fait une mauvaise réputation ! Surtout pour lui mettre à dos des crimes ou des méfaits commis par les hommes. Mais c’est plutôt une forme ou une force quasi-fraternelle… » (Jean Ray parle, Jacques Van Herpe) L’enfer est dans votre monde mon cher chaland, dans votre monde… Jean Ray était en quelque sorte un taxidermiste, en faisant revenir à la vie ce qui n’existe plus, monstre, goules, démons du passé, il détruit le miroir qui sépare la mort de la vie et nous montre une facette obscure des hommes… »

La rue était plongée dans la plus opaque des obscurités, Dickson me tendait maintenant un paquet ordinaire grossièrement ficelé… En me fixant au plus profond de mon être il me fit cette recommandation

« Méfiez-vous des apparences, cher chaland, votre univers est impitoyable, car les monstres y ont un visage des plus ordinaire, il n’en sont pas moins dangereux… Méfiez-vous des fenêtres éclairées dans l’obscurité rappelez-vous la phrase des Derniers contes de Canterbury à la page 133 « Une fenêtre dans la nuit est une épouvante. J’ai connu des gens qui devinrent fous rien que pour avoir attendu l’être de cauchemar, surgi des ténèbres, qui collerait sa mortelle face aux carreaux » »

Au même instant, sur le trottoir d’en face, une maison s’éclaira ! Dickson dans un bon se rua vers le volet…

« Ne regardez pas, malheureux !! »

Mais, trop tard, effet du toddy au genièvre ou du discours fascinant, je perdis connaissance sur une vision d’épouvante…
*


La soirée est fraîche et humide, je m’éveille courbaturé par la roide banquette de cuir de ce Pub désert à cette heure tardive. Le patron me dévisage d’un air goguenard…

« Et bien Gov’nor ! Ma foi, je pense que vous avez fêté la kermesse de fort belle manière! Un café, pour vous remettre ? »

D’un geste, je refuse son offre généreuse, je suis hagard, je demande d’une voix pâteuse où je me trouve…

« Mais dans la bonne ville de Gand, mon ami, la reine des Flandres… »

Je me rue dans la ruelle pentue à la recherche de mon précieux paquet, mais je ne retrouve rien… D’un œil ébahi, je regarde le nom de la voie,

Rue du Martinet… Alors, à l’instar du héros Jean-Jacques Grandsire, je lève la tête et je comprends que Jean Ray m’a joué un dernier tour

« Soudain je m’arrêtai en poussant un cri étouffé.

-Là… Là…

Nous étions devant Malpertuis.

La maison (…) se dressait dans la nuit, énorme et noire comme une montagne. Ses volets étaient clos comme les paupières des morts et le porche avait des profondeurs sinistres de gouffre (Malpertuis, Jean Ray, p.129) »

Si je veux récupérer le manuscrit, il va me falloir pénétrer dans l’énorme maison du haut de la rue, et franchir de nouveau la frontière du miroir… Et surtout, surtout, ne plus regarder par la fenêtre…



Pascal DUFRENOY, éternel chaland de la brocante aux chimères.

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MessageSujet: Re: Pascal9   Mar 4 Déc 2007 - 16:28

Tu n'as rien perdu en qualité d'écriture, en ce qu'offrent tes mots, les émotions qu'ils charrient au travers des images choisies.
J'aime toujours autant te lire.

Où en es-tu de tes projets ? Tu penses te faire éditer ? (ou du moins, tenter ?)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Pascal9   Mar 4 Déc 2007 - 19:44

Merci de ces coms toujours pertinents, et bien après bien des péripéties professionnelles (sans gravité, heureusement) je continue à accumuler "des matériaux"
La brocante aux chimères devient également un petit périodique en PdF qui devrait sortir ces jours çi
sinon oui, j'étends un peu mes "ambitions" et ne désespère pas, les temps sont durs pour les créateurs pas vrai?
Je te tiens au courant de toute manière
bisous à toi fidèle lectrice
Pascal

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Pascal9   Mar 4 Déc 2007 - 19:50

J'espère te voir un jour aboutir à l'édition. J'ai toujours en mémoire des images de travailleurs, des atmosphères puissantes et toujours ce tour de main alerte.
Bien sûr que tu me tiens au courant !
Bises, cher Poète.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: La Brocante en Pdf   Mar 15 Jan 2008 - 19:51

Le numéro 0 de la Brocante aux Chimères en PdF se pointe avec l'année nouvelle

Une expérience qui va se renouveler

Au sommaire :

- Scutenaire, l'iconoclaste.

- La dame du fleuve (Nouvelle).

- Entretien avec l'Olibrius Céleste.

- Le côté obscur de la page : Ian Rankin.

- Le retour de la mort du rock par Manon Dufrénoy

- Zik (commentaires de CD)

- Cartes Postales... et autres clins d'oeil...



Amitiés

Pascal DUFRENOY



Le lien :

http://brocanteauxchimeres.hautetfort.com

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MessageSujet: C''est souvent ainsi que cela débute...   Ven 15 Mai 2009 - 14:25

C'est souvent ainsi que cela débute...

C'est souvent ainsi que cela débute... C'est un matin d'hiver comme bon nombre de matins d'hiver passés. On se réveille avec ses vieilles douleurs diffuses, tout étonné d'être aussi fourbu dès le lever du lit. On est étonné et vaguement déçu d'être ainsi... Pourquoi se pose-t-on ces questions existentielles alors que tout semble aller son train, cahin-caha ? Peut-être parce que depuis quelques temps, nous apprenons des nouvelles funestes des gens de notre entourage, ici une hospitalisation, là un départ prématuré chez les grands indiens... On est étonné et vaguement peiné d'être ainsi... Parce que dans notre tête, nous avons toujours 17, 18 ou 20 ans et que si les illusions s'enfuient et que le corps parfois lâche, il nous reste une tendresse, un pétillement diffus, le reliquat fragile d'une époque un peu champagne. Champagne, chantait l'ami Higelin... Trinquons alors, puisqu'il nous faut trinquer.
C'est souvent ainsi que cela débute... On se surprend à être en rogne, la colère sourde en permanence, contre tout et rien, des bêtises le plus souvent, des petites plaies et bosses faites à notre ego, si exclusif et si sensible.... Parce que le monde est malade, mais s'est-il déjà senti bien? Nous sommes malades, enfin nous le croyons...
Comme mes vieux compagnons les garçons perdus du Pays Imaginaire, j'ai perdu mes billes et la clef du coffre des merveilles. C'est un scénario traditionnel, j'ai tendance comme tout bon occidental à pleurer sur moi-même, certainement parce qu'avec l'âge, mon monde devient de plus en plus petit.
Ce qui me manque véritablement, c'est la présence de l'humain. Comme tout flâneur qui se respecte, j'ai fait hier un détour par le marché de Wazemmes qui s'installait dans le frisquet du matin. Des rires et des cris, des dialogues et des tapes dans le dos, nous ne vieillissons pas tous à la même vitesse... Pourtant, ces gens ont des soucis et de bien plus gros soucis que moi ; j'ai entendu ou lu dernièrement cette phrase sibylline et pourtant si actuelle :
"La misère, ici... C'est quand on a pas de petite cuillère pour manger son yaourt..."

C'est souvent ainsi que cela débute... Voilà... Je n'ai pas de cuillère pour manger mon yaourt... A force de mettre des freins pour ne pas être hors du wagon, je me suis englué dans un quotidien des plus conformes. Pourtant, je fais un beau voyage, il me suffit de penser à ces grandes demoiselles qui vivent à la maison, ces deux filles qui ponctuent mon voyage d'escales toujours plus étonnantes. Les enfants, les siens où ceux des autres, ceux que l'on fabrique où ceux que l'on arrache à la sauvagerie du monde, qu'importe… Les enfants sont la justification de bien des choses et nous aide à rester de très vieux petits garçons ou de très vieilles petites filles.
C'est souvent ainsi que cela commence... La mémoire qui fout le camp! La colère qui s'installe! Les couleurs qui deviennent plus ternes, comme une gigantesque et lente glissade vers l'abîme! Je crois que le début de la vieillesse, c'est cela, oublier tout à coup le petit gars où la fillette que nous avons été, perdre la clef du coffre des merveilles, ne plus s'aimer, alors ne plus aimer. Ah! Ferré! Tu l'as si justement mais si terriblement chanté, avec le temps va, tout s'en va...
Mais... Mais... Pourquoi ne pas essayer de contrecarrer la bonne marche du sablier, tout au moins le ralentir, enfin se donner l'illusion de le ralentir... C'est un beau combat puisque c'est un combat perdu d'avance, mais les causes utopiques ont toujours été de mon goût! Pour être heureux, il faut finalement se battre, et souvent de manière outrancière en chassant les vieux démons, et pour cela, nous avons besoin des autres, les gentils et même les moins gentils, ces derniers ont le mérite au moins de nous montrer dans quels travers ne pas tomber...
Retrouver une manière de naïveté qui nous permet de survivre au quotidien, les tableaux naïfs sont les plus lents à sécher, c'est ce que j'aime à croire, parce que leur peinture est fraîche... On se raconte les histoires que l'on peut, n'est-ce pas?
Ne pas, ne jamais se prendre au sérieux, il y a l'éternité pour cela...
C'est parfois ainsi que cela cesse... C'est parfois ainsi que cela recommence... un matin d'hiver, vous vous réveillez, vous avez toujours vos vieilles douleurs, mais vous êtes en vie! Dans le sensible et dans le réel, vous regardez les gens avec un oeil différent et malgré le froid, malgré la courbature, sur votre visage une ombre glisse au sol, et le pli discret mais amer qui s'est installé au coin de vos lèvres se transforme imperceptiblement en sourire.
C'est parfois ainsi que cela commence...


Lille, mercredi 4 février

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«Le plus grand danger des autoroutes de l'information, une fois de plus, ça sera pour les hérissons de l'information...»
Jean-Marie Gourio

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Pascal9

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