L’indolence du polygraphe.
Sept heures quarante. Je marche dans la rue et il fait encore nuit. J’aime marcher dans les rues, on ne se sent jamais seul parmi les hautes façades éclairées.
Lorsque je me rends au journal à pied, particulièrement l’hiver, je m’amuse à un jeu : devin de destins… Dans l’obscurité encore profonde, les fenêtres s’éclairent, on observe de multiples détails : ici, un homme se rase ; là, un enfant tout habillé, cartable sur le dos, attend… Installé sur le canapé du salon, il capte les ultimes images du dessin animé matinal avant de regagner la cour de l’école. Adieu Père Castor et mangas, voici que se présentent dictées et problèmes de calcul, ah ! Destin cruel.
Voyeur ! Direz-vous ? Je ne le pense pas. Passager de l’existence, je frôle des dizaines, des centaines d’horizons, existe-t-il des vies ordinaires ?
Nous les effleurons sans jamais nous arrêter. Cela ne se fait pas, alors nous tentons de percer le mystère, secret d’une conversation muette perçue à travers le treillis d’une fenêtre ; des gestes quotidiens : un vieil homme en pyjama se penche sur son journal à la table de la cuisine, sous la lampe. Ainsi se passe le jeu du devin de destinées, jusqu’aux limites du centre-ville, là où les néons barbares écrasent sous un flot bouillonnant de rayons les destins mercantiles et anonymes, façades de boutique de luxe, sans intérêt…
Il y a quelques jours, un acteur belge, Benoit Poelvoorde déclarait que la lenteur était un luxe inouï à notre époque, car la lenteur permet la distance. À l’instar de Poelvoorde, le chanteur Francis Cabrel dit que l’argent lui a permis d’acheter le temps. C’est tellement vrai que lorsque les hasards de la vie professionnelle nous octroient, malgré nous, la ressource rare d’avoir le temps, nous ignorons la manière de l’utiliser… C’est mon cas.
Le fait de se sentir différent vous impose une certaine solitude, il est très prétentieux de décliner un tel précepte, pourtant c’est la banale vérité.
Depuis des années, je m’indigne et je joue à l’homme en colère, mais que fais-je véritablement pour mes contemporains ? Peu de choses si ce n’est rien… Pourtant, si je suis parfois réellement fâché, ce n’est que contre moi-même…
Ne suis-je pas un faux misanthrope, un Diogène de pacotille, parodiant les cyniques, un ours qui aime l’humanité. L’existence est bizarre et pour la première fois dans l’histoire de mes jours, l’introspection ne me rend pas triste.
Rare privilège de l’âge, je n’ai plus besoin de la mélancolie pour écrire. J’ai simplement besoin de ces instants suspendus dans la réalité du quotidien, ces moments que me procure la marche par exemple.
Lorsque vous marchez, enfin, c’est mon cas, il se produit une alchimie complexe au niveau cérébral. Au débotté se pointe l’ombre, que dis-je, l’ombre, le souffle de l’ombre d’une idée, c’est si fragile et indocile une idée d’écriture, un bout de phrase. C’est de la même essence que la délicatesse et l’opiniâtreté d’une femme, la fugacité d’une émotion. Vous n’avez pas de carnet, vous n’avez jamais de carnet dans ces moments là… Hop ! L’idée s’est envolée dans un bruissement de jupons, elle ne reviendra plus, tant pis…
Que de chefs-d'œuvre jonchent ainsi les caniveaux des villes ! Cantonniers municipaux que n’êtes-vous davantage poètes !
Vous remarquerez que si les idées s’évanouissent dans un bruissement de jupons. C’est parce que les idées sont féminines. Les cris, le geste inutile sont l’apanage des hommes, la subtilité ne porte pas de moustaches. C’est ce qui rend l’écriture si subtile, une « écriture… » Un « coup de gueule… ». Ce n’est que du vocabulaire et c’est une évidence.
L’idéaliste de cinquante ans est un peu ridicule, même s’il s’efforce à la lucidité. C’est pour cela qu’il est souvent solitaire, bien que je sois partial sur cet épineux sujet, je pense sincèrement qu’il est nécessaire à la bonne marche du monde.
Pour sa défense, ce n’est pas sa faute. L’outrance est son fonds de commerce, il est en perpétuelle quête d’émotions.
L’émotion en 2009 est une aventure, une aventure d’humanité. Une grande partie de la journée, je vis dans ce que j’appelle un espace « d’incommunicattitude », pour un média, c’est un comble, mais notre époque est abondante de ce genre de paradoxe.
Être à l’écoute, c’est ressentir et c’est être en vie.
Certes se livrer, n’est-ce pas se mettre en danger ? Mais la colère est comme une pipe de tabac, une fois consumée, il ne reste que cendres froides et nauséabondes, alors il est temps de se remettre en chemin et de passer à autre chose.
Demain, ce sera encore janvier, et comme chaque matin d’hiver, je guetterai les destins possibles, pour nourrir ma boîte d’émotions.
Marcher… Le bon remède pour secouer l’indolence du polygraphe.
Arpenter la ville en ayant soin de capturer ces frivoles entités que sont les idées, à moins de me faire cantonnier municipal, de faire moisson des émotions tombées au ruisseau qu’il nous faut ramasser et dont il nous faut prendre soin de peur de ne devoir mourir la tête vide et le cœur sec.
Demain…
Lille, Lundi 26 janvier*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
«Le plus grand danger des autoroutes de l'information, une fois de plus, ça sera pour les hérissons de l'information...» Jean-Marie Gourio
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