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Le Pont

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Farouche




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Localisation : Sud où il fait beau

MessageSujet: Le Pont   Mar 27 Mai 2008 - 19:13

Petit conte symbolique qui inaugure un de mes romans (inachevé à ce jour)
Comment le percevez-vous ?

Le pont.


Il n’y avait qu’un seul et unique pont jeté en travers du fleuve.
Nombreux étaient ceux qui l’avaient cherché, à en pleurer, à en mourir. Mais peu à peu, les uns après les autres, ils avaient tous abandonné. Le désespoir, la lassitude s’étaient emparés de leurs âmes impies, ils avaient laissé la mélancolie des jours pluvieux les envahir, insidieusement, jusqu’au jour où plus rien de leur quête magique n’avait en eux survécu.
Le pont était alors devenu une légende. On racontait aux enfants qu’autrefois, des chevaliers en armure, à l’épée impuissante devant cet arcane, l’avaient vainement espéré. Que des mages, des sorciers de tout poil, avaient battu la campagne, sûrs de leur victoire. Que plus tard, des savants un peu fous, un peu excentriques, avaient fait de complexes calculs pour le situer. Qu’il y a peu encore, des hommes d’affaires, des promoteurs, des ministres même, mus par d’obscurs desseins souvent inavouables, avaient exploré les rives du fleuve avec acharnement. Tous s’étaient évertués en vain. Tous avaient échoué.

Il ne resta plus que la légende, qui embellissait, se magnifiait au cours du temps. Le pont devenait le miracle qu’on n’attend plus, la sauvegarde du monde, la réponse à toute question, le rêve inaccessible qu’on caresse en secret, d’autant plus chèrement qu’on sait ne jamais pouvoir l’atteindre.
Des enfants disaient l’avoir vu apparaître puis disparaître. On leur souriait avec indulgence.
Il en était ainsi sur chacune des deux rives du fleuve. De chaque côté les mêmes illusions, les mêmes espoirs déçus, la même légende. Le fleuve était si large que posté d’un côté, on ne pouvait pas même apercevoir l’autre rivage les jours de grand ciel bleu. Chimère que ce pont, qu’on imaginait toujours plus loin, toujours plus loin.

Elle vivait dans sa tour d’ivoire, sur la rive gauche du fleuve, isolée, solitaire souvent, un peu méprisante du commun des mortels. Elle avait pourtant tant d’amour dans le cœur que ça l’asphyxiait parfois. Il lui montait d’âpres bouffées de flamme, comme une bête sauvage qui l’aurait voulu dévorer et dont cependant elle n’avait pas peur. Ce qu’elle distribuait autour d’elle, ce n’était jamais assez pour la soulager de ce trop-plein d’élan et de passion qui l’habitait. Elle tentait du mieux qu’elle pouvait de cacher sa détresse en abreuvant d’amour ceux qui en voulaient bien. On l’aimait pour ça.

Lui était dans son monde, sur la rive droite. Bien cadré, bien encadré, il était devenu peu à peu ce que de nous font les choses et les gens. Perfides et fallacieux artifices de la vie qui nous transforme, nous amoindrit, nous coule dans un moule que nous n’avons pas nous-même sculpté. Il y était bien, étant à l’opposé d’elle porté à ne voir que le joli côté du monde, même si persistait au tréfonds de lui-même l’idée qu’existait autre chose, autrement. Philosophe, il s’était fait une raison, et offrait l’image d’un bonheur simple et sans histoire, d’une joie de vivre inaltérable qui réchauffe les cœurs transis. On l’aimait pour ça.

Curieusement préservés par les caprices du destin, Lui et Elle n’avaient jamais entendu parler du pont. Ils ignoraient tout de sa poursuite mystérieuse, des engouements barbares qu’il avait suscités. Ils vivaient en-dehors de la légende et par conséquent n’en pouvaient pas souffrir. Point en eux d’énigme sourde ou de voile à lever.
Ils avançaient chacun de son pas. Elle, chaotique, tourmentée par ses démons, la démarche tantôt hésitante tantôt assurée, tour à tour bondissant allègrement ou traînant le pied comme une âme en peine. Lui, facile, la foulée souple et féline, louvoyant entre les écueils plutôt que de les affronter, émoussant d’un coup de pied agile et désinvolte les roches du chemin.

Leurs pas les portèrent vers la rive du fleuve. Comment eût-il pu en être autrement? Chacun de son côté, ils déambulaient sans se voir, foulant l’herbe tendre des bords de l’eau, écartant d’une main silencieuse les roseaux et les joncs, allant sans savoir où en douce promenade. Avec juste au fond d’eux le délicat soupir d’une présence invisible et amie, d’une existence proche et lointaine qui tient compagnie sans se faire connaître.
Ayant longtemps cheminé, paisibles, perdus dans leurs songes intérieurs, rêves furtifs, idées confuses et délectables, ils parvinrent au même moment devant le pont. C’était tentant de poser les pieds sur ce granit indestructible, de longer les arches puissantes et harmonieuses, de pouvoir contempler d’en haut la majesté du cours d’eau et ses brumes diaphanes. Elle comme Lui s’y engagèrent sans réfléchir, sans penser à rien de précis, comme on respire, juste pour changer du sentier du rivage.

Elle progressait comme inquiète tout à coup. Le choc de ses pieds sur le sol résonnait dans l’air humide d’une façon étrange après le bruissement feutré des pas sur l’herbe. Elle avait un peu froid et pensait presque à rebrousser chemin. Lui avançait, l’enjambée élastique, sans souci ni appréhension comme à son habitude, léger et joyeux d’arpenter ce pont millénaire, de jouir du paysage et de l’atmosphère de l’eau, magistrale et vibrante.

C’est à mi-chemin qu’ils se rencontrèrent, totalement ignorants de la foule agglutinée de chaque côté du pont, sidérée et silencieuse. L’improbable prodige était avéré. La légende s’effaçait au profit de la certitude, plus troublante encore, et pas un son ne sortait de la bouche des curieux ébahis.
Mais Eux étaient aveugles en partie. Elle ne voyait plus que Lui, Lui ne voyait plus qu’Elle. Ils s’enivraient de leurs regards, absorbés par l’instant, chacun s’étant noyé dans les yeux de l’autre. Et ni Elle ni Lui ne voulaient se détacher de l’emprise soudaine et fulgurante qui les avait saisis comme la foudre.

Au loin, les gens ne pouvaient pas les voir. Tous, muets comme des carpes, s’interrogeaient sur cette apparition extraordinaire du pont mythique. Ils mouraient d’envie de s’y engager sans oser le faire, pétrifiés qu’ils étaient par cette vision, et par la présence du pont lui-même, tellement plus colossal et grandiose que tout ce qu’ils avaient pu imaginer. Après tout ce temps écoulé, après les railleries des sceptiques, voilà qu’il se dressait, hiératique, dans toute sa splendeur de monument fabuleux. Broyant l’impossible de sa prestance solennelle, malmenant les convictions branlantes, domptant les faiblesses, les flottements, les regrets, taillant en pièces l’ambiguïté de la réalité. Triomphant, enfin, de la désespérance humaine.

Personne ne sut jamais comment ou pourquoi le pont était là désormais. Il semblait y être pour l’éternité. Mais personne n’osa jamais l’emprunter pourtant. Il régnait toujours ce mystère qui effraie et la peur retenait finalement ceux qui avaient décidé de se lancer.

Lui et Elle vécurent l'histoire. Il leur était si facile de traverser le pont pour se rejoindre à mi-chemin.
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Romane
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MessageSujet: Re: Le Pont   Sam 31 Mai 2008 - 21:02

Ça va devenir une habitude ; j'aime. Non seulement parce que l'histoire revêt ce côté mystérieux captivant de l'étrangeté du pont et de ces deux personnages, mais aussi pour l'écriture en elle-même, aussi attachante que l'histoire.

Les personnages me tiltent très fort, surtout Elle, évidemment (...) ! Et puis j'aime leur particularité, ils sont à part, ils sont autres, ils sont tout court. Le reste du monde n'est qu'une fresque pour leur propre histoire, c'est étrange on dirait presque un rêve. Souvent, dans les rêves, c'est à peu près ça pour moi. D'où le fait que j'adore me souvenir d'eux, au réveil.

Je me suis juste dit que si les rives étaient si éloignées, comment se pouvait-il qu'ils se voient, tous les deux ? Puis je me suis dit qu'ils n'étaient pas ordinaires, et que le pont, pour eux... alors tout est rentré dans l'ordre dans ma tête.

Bravo, Farouche ! Encore, dis, hein ?
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filo




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MessageSujet: Re: Le Pont   Dim 1 Juin 2008 - 5:23

Je prendrai le temps de venir le lire !
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Vic Taurugaux




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MessageSujet: Re: Le Pont   Dim 1 Juin 2008 - 9:38

Ce pont existe. En bretagne. Il enjambe la légende de ce qui n'existe plus. La légende armoricaine où la mer se mariait à la terre.




C'est le pont du bonhomme à Lanester, ainsi nommé car s'y font face au sommet de ses deux piliers le bonhomme et la bonne femme.

Ici petit montage photographique pour les rassembler.


En fait, ce pont a perdu son tablier. Il est aujourd'hui doublé par un pont autoroutier. Demeurent les deux piliers et leurs statues.

Source: http://panoramanet.neuf.fr/pages/Chapitres/blavet.htm


Mais, ce texte me fait également penser à un film que j'ai vu dernièrement: Into the wild http://www.intothewild.com/
C'est l'histoire d'un jeune américain épris de pureté et de vérité qui peu à peu quitte la société américaine pour vivre seul en communion avec la nature en Alaska.
Durant son périple qui l'éloigne de ses parents, il rencontre (entre autres) une famille de hippies qui l'héberge un temps. Mais lui, poursuivant sa quête, les abandonne à leur tour. Alors, la mère de famille hippie lui donne un bonnet. Arrivé en Alaska, il va au plus loin de la nature sauvage. A un moment, un ruisseau lui barre le chemin. Il le traverse néanmoins mais pour pouvoir revenir, il laisse en évidence, comme un repère le bonnet accroché à une branche de la première rive. Ensuite, il vivra plus d'une année seul et heureux au milieu de la nature. Un jour, ses réserves de riz s'épuisant, il veut revenir vers la civilisation. De retour au ruisseau, il distingue de l'autre côté son bonnet. Malheureusement, le ruisseau est devenu une immense rivière tumultueuse. Infranchissable. Il s'aperçoit alors qu'il s'est coupé à tout jamais du monde.
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MessageSujet: Re: Le Pont   Dim 1 Juin 2008 - 17:40

Merci pour toutes ces infos. J'ignorai absolument l'existence d'un tel pont en Bretagne.

Le mien n'est qu'une allégorie destinée à présenter au lecteur les personnages de mon roman.
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MessageSujet: Re: Le Pont   Dim 1 Juin 2008 - 23:09

Symboliste et allégorique, oui. On dirait vraiment le début d'un conte.
Peut-être un peu trop explicatif, mais c'est nécessaire pour présenter le contexte et le caractère infortuit de leur rencontre.
J'aurais à ta place introduit une notion forte de différence entre les deux territoires de part et d'autre du fleuve, je veux dire que plus tard dans le récit, l'union de ce garçon et de cette fille pourrait unifier deux territoires mutuellement inaccessibles, ou au moins adversaires.

Une écriture riche avec juste l'emphase qu'il fallait pour un tel sujet. Et aucune faute, ça fait du bien !

Compliments.
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Farouche




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MessageSujet: Re: Le Pont   Dim 1 Juin 2008 - 23:17

J'eus pu en effet Wink
Sauf que la suite de l'histoire ne montre pas deux territoires mutuellement inaccessibles. Mais n'ayant que "le pont" comme référence il est normal d'envisager ce genre de possibilité, je crois.

Révérence Smile
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MessageSujet: Re: Le Pont   Mar 26 Aoû 2008 - 11:01

J'accroche moins que Filo ou Romane. Pas sur le thème lui-même qui paraît effectivement prometteur pour la suite, mais sur le style. Cette emphase de la première partie du texte qui plaît à Filo me gène, mais il est vrai que j'enchaîne directement aprés Cantabile ma non troppo...

"bête sauvage qui l'auraient voulu dévorer", "point en eux d'énigme", etc, donnent un côté un peu ampoulé, volontaire sans doute puisque je sais que tu peux écrire de façon très différente. Alors j'attends la suite. Ce début au style particulier est-il un prélude allégorique à une écriture réaliste dans la veine des autres nouvelles que j'ai lues ou le début d'un roman au ton différent ?
La suite, s'il vous plait, Mme Farouche Faim
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Farouche




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MessageSujet: Re: Le Pont   Mar 26 Aoû 2008 - 12:58

Citation:
donnent un côté un peu ampoulé, volontaire sans doute

Totalement volontaire en effet, afin de créer un contraste saisissant avec la suite.
Citation:
Ce début au style particulier est-il un prélude allégorique à une écriture réaliste

Exactement, tu as tout compris.
Citation:
La suite, s'il vous plait, Mme Farouche

Euh.... ça va être dur : le roman en question est en refonte complète. J'ai tout changé dans mon approche, et il est probable que ce pont ne serve plus jamais à rien...

Je l'ai posté afin de voir les réactions "ex situ" à ce genre de texte justement, pour me conforter dans ma compréhension de la perception de certains styles.
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MessageSujet: Re: Le Pont   Mar 26 Aoû 2008 - 13:31

Eh bien tant pis pour toi ! De dépit je vais dévorer tes autres nouvelles, na ! Smile
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Le Pont

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