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Farouche

Inscrit le : 29 Avr 2008 Messages : 766 Localisation : Sud où il fait beau
| Sujet: TOC Lun 28 Juil 2008 - 16:36 | |
| (pas un mot sur les répétitions : elles sont toutes volontaires et mûrement pesées )
TOC
Elle est parfumée à la peur cette pièce. Une chambre blanche à l’odeur blanche aussi. Vous savez, cette odeur âcre, ces volutes invisibles qui s’élèvent, que vous respirez et qui vous engluent les poumons, pour ensuite vous serrer le cœur dans un étau malsain, à la fois poisseux et visqueux. Quand on n’a rien dans le ventre. Rien. Que de la souffrance pour le gonfler d’un gaz toxique. Parce que la trouille, ça fait mal, en plus. Ça ne rend pas fort la souffrance. L’effort, la discipline, la rigueur le peuvent. Mais la souffrance brute et pure n’est qu’un feu dévorant qui consume sans rien donner. Pas de chaleur, non. Pas d’étincelles, aucune braise. Ce n’est pas rouge, c’est blanc. Peur et souffrance n’enfantent rien. Rien que le contraire de la vie. Non. Pas la mort non plus. La mort n’est pas le contraire de la vie. Ici, c’est autre chose. Comme une anté-vie qui grouillerait de vermine répugnante, non-vivante elle aussi mais mobile et fourmillant sans fin. Et là, dans un repli de vous fait de lambeaux, elles sont tapies, toujours en alerte, comme deux monstres-sœurs aux têtes innombrables, comme une hydre vouée à la torture, à des supplices sans raffinement, grossiers, incroyablement efficaces. Peur et souffrance, siamoises plus que liées : imbriquées l’une dans l’autre, indissociables, elles incarnent ensemble l’omnipotence. Elles sont mère de sensations abjectes qui nous diminuent en humanité, nous rendent moins que ce que nous sommes, étiolant notre jugement, salissant notre regard. D’ailleurs, quand on a peur, quand on souffre, on se sent toujours sale d’une saleté que rien ne peut nettoyer.
C’est pour cela qu’elle se lave, et se lave, et se lave encore les mains.
Le coin qui sent la peur, il est là dans les creux et les méplats, dans les replis moites de ses phalanges. Elle frotte, frotte sans relâche, les tentacules de ses doigts se battent, tandis que s’affrontent aussi les deux corps de pieuvre de ses paumes. Combat de titans. Elle savonne et rince, savonne encore et rince encore. Ses mains rougissent de l’eau brûlante qui pourrait, qui devrait ! nettoyer, purifier, éradiquer. Quand la douleur physique devient intolérable, elle anesthésie les deux monstres un moment. C’est bon d’avoir mal d’un mal tangible. C’est une délivrance ou du moins, un sursis. Mais ça ne dure pas parce qu’elle s’est endurcie à la douleur physique. Elle essuie ses mains et quand elles sont sèches, l’élancement cuisant de la friction sur sa chair presque à vif s’atténue peu à peu. Si vite. Trop vite. Et le recoin des lambeaux recommence à exhaler son arôme de peur par ses mains. Alors, elle résiste le plus qu’elle peut, elle serre les poings dans son dos pour ne pas les voir, pour ne pas sentir. Elle résiste, elle lutte, elle faiblit, elle succombe, elle se précipite à l’évier et dans un sanglot ouvre le robinet d’eau chaude à fond.
Le Docteur lui a bien dit : « Il faut faire un effort, Madame ! Votre épiderme est dans un état lamentable ! Regardez vous-même ! » et il lui a brandi sa propre main sous le nez. Comme si elle ne savait pas. Comme si elle ne voyait pas. Comme si… Et il lui a donné de nouveaux comprimés à prendre. Des comprimés à endormir la peur et la souffrance qui la transforment en zombie. Qu’elle prend religieusement pendant quelques jours, puis qu’elle oublie de prendre, parce que la peur est chimiquement cataleptique et la souffrance aussi, parce qu’elle veut comprendre ce qu’on lui dit quand on lui parle, parce que les prunelles vitreuses qu’elle reconnaît à peine dans le miroir, elle a envie de les crever. Devant cette main manucurée de laquelle ne s’échappait aucune odeur particulière et qu’il lui agitait devant les yeux, elle a senti en elle une grande déchirure, un éclair d‘épée qui l‘a traversée. Dans cette main odieuse, accusatrice et qui ne tremblait pas, elle a planté le coupe-papier posé sur le bureau.
C’est pour cela qu’elle est maintenant dans cette chambre blanche, avec la peur blanche qui se répand partout depuis ses mains ligotées au lit par des sangles. Elle a pleuré, supplié l’infirmière de la détacher. Elle a dit qu’elle étouffait, qu’elle se noyait dans la peur blême, qu’elle allait mourir empoisonnée par l’hydre. Mais l’infirmière n’a pas entendu et ne l’a pas déliée. Elle a dit : « Calmez-vous, Madame, tout va bien. Je vais vous faire une piqûre, ça va vous aider. Le docteur viendra tout à l’heure. » _________________ "Le clin d'oeil des statues" vous attend. Découvrez-le (ou achetez-le directement) : http://aventurelivresque.opus1.over-blog.com/ |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 50449 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: TOC Lun 28 Juil 2008 - 17:17 | |
| Ce texte, je le ressens comme un documentaire plus que comme un texte littéraire, tant il dresse l'état de la personne otage de sa peur et de sa souffrance. J'aime l'association avec "blanc", parce que c'est comme ça aussi que je l'ai vu, en te lisant. Quelques séquelles indélébilement mémorisées, latentes quelque part, et qui ne sont positives que parce qu'elles sont liées à "avant" et qu'elles mettent en valeur la beauté d'aujourd'hui-Vie.
Très touchée par ce texte, Farouche.  _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | Vic Taurugaux

Inscrit le : 27 Mar 2007 Messages : 2403 Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
| Sujet: Re: TOC Mar 29 Juil 2008 - 8:12 | |
| Ça ne rend pas fort la souffrance.
J'aime bien cette phrase car elle rend compte de toute l'ambiguité de la maladie mentale. Il suffirait d'une négation. On voit que ça n'est pas possible. Car la souffrance et l'angoisse s'auto-engendrent comme un serpent se mordant la queue. Il faut alors des phrases comme celle-la, des sortes d'incantations pour rappeler des évidences qui ne marchent pas. Et toutes ces défenses obsessionnellement mises en place heure après heure ne permettent plus d'endiguer l'angoisse même que ces barrages n'en sont pas. Qu'on le sait. Que notre peur sait qu'on le sait. Mais, il faut quand même bien se barricader. Et ce sont nos propres barricades qui alimentent le flot incessant de souffrance et de peur.
Alors ton style de phrases courtes et de répétitions, j'aime bien. J'aurais peut-être même plus accentuer des répétitions de phrases ou de paragraphes entiers . Comme un texte qui bégaie, qui se retourne sur lui-même...
Dans le même style, il y a Laconfiture. Si elle passe par ici, je me demande ce qu'elle dirait ... _________________ L'aurore s'allume, L'ombre épaisse fuit; Le rêve et la brume Vont où va la nuit. |
|  | | filo

Inscrit le : 02 Avr 2007 Messages : 2824 Localisation : Montpellier
| Sujet: Re: TOC Mar 29 Juil 2008 - 13:42 | |
| Que dire ? Entre ta maîtrise de la langue et l'évidence d'un certain vécu, ce texte est aussi délectable que déchirant. Moi aussi j'apprécie le choix du blanc. D'ailleurs ça n'a pas l'air d'être un choix.
Reste la question que je me pose sur la fin : pas de chute... une suite ? Une explication sur l'origine de la douleur ? Sur la manière dont elle s'en sort ? _________________ Les fêlés sont précieux car ils laissent passer la lumière
>>>> http://filosphere.free.fr <<<< |
|  | | Farouche

Inscrit le : 29 Avr 2008 Messages : 766 Localisation : Sud où il fait beau
| Sujet: Re: TOC Mar 29 Juil 2008 - 16:48 | |
| Non, Filo, pas de suite, pas d'explication : cela vient de la manière dont j'écris ce genre de texte. Ce n'est pas moi qui décide, c'est une phrase ou un mot, qui s'impose à moi. Dans ce cas, c'était "parfumé à la peur" qui tournicotait depuis le matin. Ensuite, par un processus dont j'ignore tout, je demande à "l'acteur" de me raconter l'histoire et en général, tout vient d'un coup. Je deviens cet acteur, je n'ai plus qu'à écrire ce qu'il pense et ressent. (Je n'ai jamais souffert de troubles obsessionnels compulsifs, je n'en sais que ce que tout le monde en sait) Puis, je retravaille le texte pour qu'il soit littérairement satisfaisant en m'appliquant à ne pas l'abîmer, à lui conserver son intégrité (ça peut être long) Et là, à la scène finale, eh bien : rideau ! Je n'ai pas "vu" de suite, rien. L'histoire s'est donnée ainsi, pas un mot de plus. Sinon, j'aurais continué jusqu'au bout.
Le même processus s'est produit pour "cantabile ma non troppo" (ma nouvelle sur le violoncelliste). Je n'ai pas eu à inventer, à imaginer. La phrase qui s'est imposée à mon esprit était la dernière (je ne la cite pas pour ceux qui voudraient la lire, ça déflorerait la lecture). Et tout ce que j'ai écrit, tout le long du récit, j'étais lui et je n'ai eu qu'à raconter. Bref, je n'ai aucun mérite. En revanche, j'ai fait un énorme travail stylistique ensuite pour respecter mon choix absolu du conditionnel, ça, c'est autre chose, j'ai vraiment bossé, comme l'honnête artisan que je m'efforce d'être.
Alors, pourquoi toujours plus ou moins des psychopathes ? Sans doute parce que la psyché humaine me fascine. Parce qu'ils sont nous -Jung ne disait-il pas qu'un individu parfaitement équilibré est juste ce qu'il faut paranoïaque, psychotique, névrosé etc... ?- mais dans un excès qui me bouleverse. Ou alors, parce que je suis une psychopathe moi-même, allez savoir...
Donc, tu vois, pour le blanc, tu as raison, ce n'était pas un choix. Je ne m'étais jamais interrogée sur la couleur du duo peur/souffrance. Maintenant, je le sais, c'est blanc 
Pfiou.... je n'en ai jamais tant dit sur ma façon d'écrire... le fil-divan de Farouche, lol. J'espère ne pas trop décevoir en dévoilant que je n'y suis pas pour grand-chose. Il faut garder à l'esprit que j'écris aussi des trucs où j'invente moi-même toute seule tout ce que je raconte (enfin... je crois....)
(les psy de LU vont se régaler sur les irruptions de mon inconscient dans mon conscient, je le sens. Hé, les mecs, ça vous dérangerait pas qu'on appelle ça "inspiration" ? J'aimerais tellement me dire que je suis inspirée  _________________ "Le clin d'oeil des statues" vous attend. Découvrez-le (ou achetez-le directement) : http://aventurelivresque.opus1.over-blog.com/ |
|  | | béquille mutuelle

Age : 46 Inscrit le : 27 Nov 2007 Messages : 174 Localisation : ville de chaussures
| Sujet: Re: TOC Ven 22 Aoû 2008 - 15:51 | |
| Bien sûr que tu es inspirée. L'inspiration dévoile seulement ce qui a besoin de sortir de nous, peu importe quand, comment ou ce qui l'amène : un son, une phrase, une image, un paysage, une personne, un souvenir, une névrose, un TOC pourquoi pas ? Doit-on être psychotique et/ou avoir des acouphènes pour peindre un tableau avec une oreille coupée ? Van Gogh était-il inspiré ou malade ce jour-là ? L’inspiration est tellement personnelle que l’analyser devrait être pris au sens psychanalytique du mot « analyse » et nous ferait remonter dans des motivations enfouies et compliquées. En tout cas, j’aime beaucoup ce texte que je lis avec un peu de retard. La douleur cadre parfaitement pour moi aussi avec une couleur blanche, éclatante et inévitable. C’est étonnant cette unanimité entre nous. Intéressante à « analyser » sans doute, cette crainte du blanc… La fin ou plutôt l’absence de chute me convient très bien aussi. Elle signe l’absence de guérison possible, de futur indemne. On ne sort pas d’une douleur comme celle-là. Une simple remarque. L’intensité de cette douleur telle qu’elle apparaît à la fin du texte et le passage à l’acte agressif font plutôt basculer ce toc vers une psychose. Subtilité « médicale » en fait, peu de lecteurs y verraient sans doute la différence, alors… En tout cas, félicitations pour ce texte. |
|  | | Farouche

Inscrit le : 29 Avr 2008 Messages : 766 Localisation : Sud où il fait beau
| Sujet: Re: TOC Sam 23 Aoû 2008 - 10:17 | |
| | Citation: | | L’intensité de cette douleur telle qu’elle apparaît à la fin du texte et le passage à l’acte agressif font plutôt basculer ce toc vers une psychose. |
Certes. Justement parce que ma "spécialité" c'est le dérapage, le glissement, la bascule... le oups, on est passé à autre chose : de plus dense, plus profond, plus grave, plus inquiétant. Si tu lis d'autres textes de moi, tu verras 
Merci en tout cas pour ton intérêt  _________________ "Le clin d'oeil des statues" vous attend. Découvrez-le (ou achetez-le directement) : http://aventurelivresque.opus1.over-blog.com/ |
|  | | béquille mutuelle

Age : 46 Inscrit le : 27 Nov 2007 Messages : 174 Localisation : ville de chaussures
| Sujet: Re: TOC Sam 23 Aoû 2008 - 11:42 | |
| | Je parlais uniquement du côté médical de la chose, on n'est plus seulement dans le toc. Ce n'était pas une critique du texte qui me plait beaucoup et c'est justement son aspect douleur, dérapage, bascule, que j'y apprécie. J'aime les textes noirs (bon ici, il est blanc, c'est vrai...), écorchés vifs, glauques, etc, c'est aussi ce que j'écris même si sur un autre forum, c'est une critique qui me revient souvent. En fait, je me barbe vite à lire des textes mièvres ou à l'eau de rose. Ici, pas de souci, ça me va et, oui, bien sûr,je vais lire d'autres de tes textes. |
|  | | Farouche

Inscrit le : 29 Avr 2008 Messages : 766 Localisation : Sud où il fait beau
| Sujet: Re: TOC Sam 23 Aoû 2008 - 11:50 | |
| Ah oui ! La mièvrerie ! C'est terrible quand ça nous prend. Ben puisque j'en suis à me faire de la pub (non, je rigole, hein !) si tu dois lire un truc de moi, je te conseille "Cantabile ma non troppo" qui est à mon sens ma nouvelle la plus aboutie.
| Citation: | | Ce n'était pas une critique du texte qui me plait beaucoup |
Je ne l'avais pas pris comme telle, d'ailleurs  _________________ "Le clin d'oeil des statues" vous attend. Découvrez-le (ou achetez-le directement) : http://aventurelivresque.opus1.over-blog.com/ |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 50449 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: TOC Dim 24 Aoû 2008 - 14:06 | |
| (juste au sujet de l'eau de rose et mièvrerie, je suis en train de me dire que nous pourrions en faire un défi, un de ces quatre. Bon. Je me mets ça en tête, ce pourrait être fameux et très drôle) _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | francoisdalayrac

Age : 50 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 900 Localisation : Lille
| Sujet: Re: TOC Dim 24 Aoû 2008 - 15:27 | |
| | Romane a écrit: | (juste au sujet de l'eau de rose et mièvrerie, je suis en train de me dire que nous pourrions en faire un défi, un de ces quatre. Bon. Je me mets ça en tête, ce pourrait être fameux et très drôle) |
Eh Oh Ola! Un défi de mièvrerie? T'invites Bruel alors y a que lui qui peut relever!
Bon, trève de plaisanterie. Ce fil me passionne. Les TOC je connais (professionnellement). Une vraie saloperie qui pourrit la vie. Seul traitement efficace, les thérapies comportementales.
A titre de renseignement au cas où, ici...
François |
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