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| | Une longue nouvelle en feuilleton | |
| | | Auteur | Message |
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Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Une longue nouvelle en feuilleton Ven 30 Nov 2007 - 13:19 | |
| Cadavre au parfum (1/10)
Extérieur jour. Paris. Soleil radieux. Pierre-Henri Villeneuve s’engouffra sous les arcades du commissariat central du XVIe arrondissement et poussa la porte vitrée. Il s’avança dans la vaste entrée regarda autour de lui. Personne ne lui prêta attention. Trente-cinq ans, grand, mince, cheveux courts, vêtu d’un costume classique chic. Belle gueule. Cadre supérieur. Le personnel, en civil et en uniforme, vaquait à ses occupations dans un brouhaha de hall de gare sans tenir compte de sa présence. Il s’approcha de l’accueil. Le préposé lisait un journal. Impatient Villeneuve tapota sur le comptoir et toussota afin d’attirer l’attention. Il exprima un modeste bonjour resté sans réponse. Quiconque pénètre dans une gendarmerie, un commissariat, un tribunal… devrait logiquement s’y sentir en sécurité, même si l’on n’a rien à se reprocher. Pourquoi éprouve-t-on de l’inquiétude ? C’était le cas de Pierre-Henri pourtant habitué à affronter des situations autrement plus compliquées. Agent en tenue, mal fagoté, uniforme étriqué, petit, bedonnant, pratiquement chauve, proche de la retraite. Il abandonna à contrecœur sa lecture, plia lentement son journal, ôta ses lunettes, déposa le tout sur sa table et regarda l’enquiquineur d’un air résigné en lui posant la question rituelle : — C’est pourquoi ? — Je viens signaler la disparition de mon épouse. — Elle a quitté votre domicile ? — Non, elle a disparue. — Oui, merci ! J’ai compris. Désolé, il faut qu’une personne soit absente depuis soixante-douze heures pour être enregistrée comme disparue. — C’est le cas, elle est introuvable depuis trois jours. Le policier fixa Pierre-Henri avec un sourire ironique aux coins des lèvres et sortit d’un tiroir la main courante. Il s’apprêtait à noter la déposition sur le registre. — Elle ne doit pas être bien loin. En principe, elles rentrent au bout de quelque temps, ajouta-t-il. À présent, expliquez-moi tout. — Vous voudriez peut-être que j’utilise un mégaphone ; ne comptez pas sur moi pour vous raconter ma vie dans ce hall d’entrée. J’exige de parler à un de vos supérieurs. Le fonctionnaire se renfrogna et décrocha son téléphone : — Allô ! Oui... J’ai quelqu’un à l’accueil, sa femme aurait disparu… Oui, depuis trois jours… D’accord, je vous l’envoie. D’un signe de tête, le policier désigna l’escalier au milieu du hall. — Premier étage, deuxième porte à droite, le commandant Vidal vous attend. L’agent se replongea dans son journal. Villeneuve gravit les marches et s’arrêta devant la porte étiquetée « Commandant Vidal ». Il frappa et perçut un vague : — Entrez ! Pierre-Henri se retrouva face à Vidal. Petit, presque maigre, cheveux légèrement grisonnants, vêtu d’un pantalon de velours et d’un pull à col roulé. Physiquement et au plan vestimentaire, ce policier ne ressemblait pas à l’archétype de l’enquêteur de la police judiciaire. Vidal était un ancien membre de la criminelle, muté dans ce commissariat depuis six mois pour raison de santé. Il s’y ennuyait comme un rat mort et s’accrochait avec empressement à la moindre enquête. Il serra la main de son visiteur et l’invita à s’asseoir face à lui. — Prenez un siège, Monsieur… ? — Villeneuve. Pierre-Henri Villeneuve. — Vous êtes tombé sur le planton Lefèvre, la flemme en personne, s’exclama le policier, et si vous pensez que sa place n’est pas à l’accueil, je suis d’accord avec vous. Le problème avec Lefèvre, c’est qu’il n’a sa place nulle part, ce bras cassé. Le commandant se cala dans son fauteuil et sortit l’imprimé idoine. — Je vous écoute Monsieur Villeneuve. — Mardi soir, je suis rentré de mon bureau, comme tous les jours, vers dix-neuf heures. Habituellement, ma femme arrive avant moi, mais pour une fois j’étais le premier. — Vous exercez quelle profession ? — Sous-directeur à la SPI. Une société d’informatique, située à la Défense. — Et votre épouse ? — Elle tient un commerce de parfumerie, rue La Fontaine. Comme Villeneuve marquait un arrêt, Vidal lui fit signe de continuer. — J’étais contrarié de son retard, car nous devions dîner chez des amis. Au bout d’une demi-heure, j’ai appelé le magasin. Sa vendeuse a répondu que ma femme avait bien quitté la boutique vers dix-huit heures comme tous les jours. — Il lui faut combien de temps pour rentrer à votre domicile ? — À pied, trente minutes et un quart d’heure en bus. Nous demeurons dans un pavillon boulevard Montmorency. Vidal se leva et se dirigea vers une armoire d’où il sortit une bouteille de whisky et deux verres en plastique. Il en tendit un à son visiteur : — Vous n’allez pas me laisser boire seul, j’espère ? — Je croyais que les policiers ne prenaient pas d’alcool pendant le service. Le commandant versa une bonne dose dans chaque gobelet. — Dans les séries américaines, peut-être, mais dans la réalité on se désaltère comme tout le monde, l’alcool de grain a ma préférence, précisa-t-il le sourire aux lèvres. Les deux hommes avalèrent une gorgée et Pierre-Henri reprit : — Depuis mardi soir, je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. — Je présume que vous avez contacté votre famille, vos connaissances et commencé vos propres recherches. — Oui, bien sûr ! J’ai joint sa mère, ses amies, nos relations. J’ai également appelé les hôpitaux et cliniques, les commissariats de quartier ; j’ai même téléphoné aux morgues, mais sans résultat. — Une question gênante et directe vient forcément à l’esprit dans ce genre de disparition : votre épouse n’aurait-elle pas fugué, avec son amant, par exemple ? — Je ne lui connais pas de liaison, mais rien n’est impossible ; moi-même, je me permets parfois quelques petits écarts. — Avez-vous contacté votre banque pour connaître l’état de vos comptes ? — Oui ! Mercredi, je les ai visualisé sur Internet et j’ai constaté plusieurs prélèvements. De passage à mon agence hier après-midi j’ai appris qu’elle avait retiré de l’argent avec sa carte bleue : cinq cents euros mardi soir vers dix-neuf heures dans un distributeur de notre quartier et encore cinq cents euros le lendemain matin à la gare Saint-Lazare.
(la suite dimanche) |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Dim 2 Déc 2007 - 20:41 | |
| — Vous avez d’autres faits à me signaler ? — Ses bijoux ne se trouvent plus dans son coffret et ses produits de maquillage et de beauté ont disparu de la salle de bain. — Ces éléments m’inciteraient à penser qu’elle s’est absentée pour un bon moment, commenta le policier. Votre femme opère-t-elle régulièrement des retraits en espèces ? reprit-il. — D’ordinaire, elle retire des petites sommes pour les dépenses courantes. Pour les règlements plus importants, elle utilise son chéquier. — Ça lui arrive-t-il de partir plusieurs jours sans qu’elle vous prévienne ? — Non ! Jamais. Vidal vida d’un trait le reste de son gobelet, fit rouler quelques instants celui entre ses doigts en fixant son interlocuteur l’écrasa avant de le jeter à la corbeille. — Monsieur Villeneuve, tous ces éléments me conduisent à envisager que votre épouse avait programmé son départ. Nous pouvons supposer qu’elle a quitté Paris seulement le lendemain de sa disparition. Dans ce cas, elle a certainement couché sur Paris durant la nuit de mardi à mercredi. — Si votre hypothèse est la bonne, cela voudrait dire qu’il ne lui est rien arrivé de grave, se rassura Villeneuve. — Je peux me tromper ; il est possible qu’elle se trouve toujours à Paris. Dans ce type de situation, tout semble envisageable. Le policier se pencha sur ses notes et écrivit tout en continuant à parler : — Possédez-vous des indices qui vous conduiraient à considérer qu’il a pu lui advenir quelque chose de fâcheux et qu’elle n’aurait pas disparu… volontairement ? Un peu décontenancé, Villeneuve tarda à répondre ; le policier leva les yeux, encourageant celui-ci d’un signe de tête. — Je vous écoute. — Non ! Je ne vois pas. — Durant les jours qui précédèrent sa disparition, avait-elle un comportement inhabituel ? — Je n’ai rien remarqué. Ce départ, sans prévenir, m’a surpris. — Inutile de vous demander si l’harmonie règne dans votre couple, si ce n’était pas le cas, je suppose que vous me l’auriez signalé ? — Tout se passe bien entre nous, à part quelques petites disputes sans conséquence qui existent dans un ménage. — Vous avez une employée de maison ? — Oui ! — A-t-elle une opinion sur l’absence prolongée de votre épouse ? Je souhaiterais l’interroger. — Elle est aussi surprise que moi. Vous ne pourrez pas la rencontrer avant lundi, elle se trouve chez ses parents en Touraine depuis mercredi. Vidal regarda sa montre et se leva. — Il est un peu tard, mais je me propose de vous raccompagner à votre domicile et, si vous le permettez, je jetterai un coup d’œil dans les affaires de madame. — Aucun problème, commandant, mais je suis venu à pied. — Sans importance, nous allons marcher ; à cette heure-ci, c’est bien agréable.
Les deux hommes prirent la direction de la rue Montmorency d’un pas tranquille. La nuit approchait et cette fin de journée du mois de mai sentait les vacances. Une petite demi-heure plus tard, ils pénétraient dans un pavillon des années 1950. Construction en pierre de taille sur deux niveaux. Le policier, précédé de son hôte, visita les huit pièces de la maison. Il s’attarda plus longuement dans la salle de bains, la chambre et le dressing. La visite terminée, les deux hommes se retrouvèrent au salon devant un nouveau whisky. Twenty years old. Le commandant contemplait la cavalcade des glaçons en tournant son verre d’un air dubitatif et demanda : — Avez-vous remarqué si votre épouse a emporté des affaires de rechange ? Tous les tiroirs, étagères et garde-robes me semblent bien garnis. — Il n’est pas facile de s’en rendre compte, répondit Villeneuve, elle possède tellement de toilettes qu’elle a pu en prendre quelques-unes sans que cela paraisse. Je passerai au pressing dès demain pour voir si certains de ses vêtements s’y trouvent. — Je n’ai découvert dans la salle de bains aucunes crèmes, aucuns produits de beauté et le coffret à bijoux est effectivement vide. — Je viens de m’apercevoir à l’instant de la disparition de mon grand sac en cuir. Je l’utilise lors de mes déplacements à l’étranger. Avant de partir, à l’aide de son petit attirail portatif, le policier releva les empreintes de la disparue sur un de ses objets usuels et prit celles de son mari qui se prêta de bonne grâce à cette formalité. — Je vous laisse, Monsieur Villeneuve. Nous interrogerons la vendeuse de votre femme, puis nous irons visiter votre banque et contacter les hôtels, les loueurs de voitures, gares, aéroports et les services d’urgences… la routine habituelle. De votre côté si vous apprenez quelque chose permettant de dénicher l’endroit où elle se trouve, vous m’appelez aussitôt. — Bien entendu, commandant, il faut retrouver mon épouse au plus vite, je suis très inquiet. — Mais, oui, mais oui, nous tenterons le maximum. N’oubliez pas de venir, demain en début de matinée pour signer votre déclaration, elle vous attendra à l’accueil. Vous en profiterez pour déposer une enveloppe contenant une photo de votre femme, l’adresse de votre banque, de la boutique et tous les éléments qui nous sont nécessaires. Le policier se leva et prit congé, laissant Pierre-Henri désorienté. Il s’empara du téléphone, composa un numéro, mais se ravisa et raccrocha puis se servit un grand verre de scotch. Il se rendit dans la cuisine. Frigo. Pizza. Mini four. Salade de tomates et bouteille de rosé. Plateau-repas. Il s’installa sur la table de salon devant la télévision. Il mangeait sans faim en regardant l’écran, sans vraiment le voir. Sa côte de Provence éclusée, il monta se coucher et s’endormit aussitôt.
Samedi, réveil, sept heures, bouche pâteuse. Pas de grasse matinée, il souhaitait, au plus tôt, se débarrasser de sa corvée au commissariat. Un café fort sans sucre, accompagné de deux aspirines l’aida à débuter cette journée. Le passage sous la douche acheva de le remettre en forme. En tenue décontractée, Villeneuve se dirigea vers le salon, attrapa le combiné, le garda quelques instants dans la main puis le déposa sur son socle. Ses yeux se portèrent sur le fond d’alcool restant dans la bouteille. Il secoua la tête et repoussa l’idée, il était vraiment trop tôt pour picoler, pour vaincre son angoisse. Pierre-Henri rassembla les documents et quitta son domicile à pied.
(La suite mardi) |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Mer 5 Déc 2007 - 0:21 | |
| Le même planton occupait son poste lisant toujours avec application son journal, mais cette fois il daigna s’apercevoir de la présence Villeneuve. En l’observant par-dessus ses lunettes, il lança avec un petit sourire : — Alors ! Vous avez retrouvé votre femme, je parie ? — Non ! Le policier poussa plusieurs feuillets sur le comptoir. — Voici votre déposition, vous lisez et vous signez ! Villeneuve survola rapidement les trois pages, apposa sa griffe et les rendit au fonctionnaire ; il lui remit l’enveloppe contenant les informations dont la police avait besoin. — C’est pour le commandant Vidal, il attend ces papiers. Le préposé acquiesça d’un signe de tête et se replongea dans son journal.
Après un détour par la maison de la presse pour acheter son hebdomadaire, le sous-directeur de la SPI rentra directement chez lui. Il s’installa dans la cuisine et parcourut son magazine en buvant un café à petites gorgées. Lecture terminée, il ouvrit un tiroir et sortit une carte routière de la région parisienne qu’il étala sur la table. Villeneuve rechercha d’anciennes annotations tracées au feutre, les examina et replia le plan de manière à ce qu’il les retrouve aisément. Il attrapa sa veste posée sur une chaise, rangea la carte dans sa poche. Il se dirigeait vers le sous-sol pour prendre sa voiture lorsque la sonnette de l’entrée retentit. Il revint sur ses pas et ouvrit la porte. — Ah ! C’est vous commandant, je ne m’attendais pas à votre visite. — Vous alliez sortir ? — Oui ! Mais ça n’a rien d’urgent, entrez. Pierre-Henri entraîna le policier dans la vaste cuisine et ils s’installèrent autour de la table — Je vous offre un café ? — Avec plaisir. Et vous, de votre côté, vous n’avez rien de nouveau, je suppose. — Non ! Et de votre côté, non plus ? — Nous poursuivons nos recherches. J’ai quatre hommes qui s’y consacrent à temps plein. Dans une disparition, il faut mettre le paquet tout de suite, sinon c’est souvent râpé pour un bon moment. On fait le maximum, croyez-le ! Je suis passé rendre visite à la vendeuse de la parfumerie, la dénommée Roseline Frémont. Je supposais trouver la boutique fermée pour cause de disparition de la patronne ! — Cela ne me semblait pas nécessaire. Quand ma femme reviendra, je ne voudrais pas qu’elle m’accuse d’avoir laissé tomber son magasin. — Vous supposez vraiment qu’elle reviendra ? — Quelle question ! Oui, évidemment ! Pas vous ? Le policier ne répondit pas. Il avala une gorgée de café et reprit : — L’employée de la parfumerie ne m’a rien appris de plus. Tout comme vous, elle n’a rien trouvé d’anormal dans le comportement récent de sa patronne. Une précision, elle n’a pas vu votre femme avec un sac de voyage ni le matin de sa disparition ni un autre jour. Mais elle a pu le déposer ailleurs, dans une consigne de gare ou d’aéroport par exemple. Pierre-Henri regarda plusieurs fois sa montre. Le policier comprit qu’il était temps de prendre congé. — Je vous laisse, monsieur Villeneuve, j’ai rendez-vous à votre banquier. Pensez à contacter le pressing au sujet des vêtements de votre épouse, ça évitera à mes hommes de se déplacer. Je vous tiens au courant. Une fois le commandant Vidal sorti, Pierre-Henri décrocha le téléphone : — Allô ! Bonjour, ici, Pierre-Henri Villeneuve, est-ce que ma femme ou notre employée de maison vous a apporté des habits à nettoyer récemment ?... Oui, je patiente… je vous remercie, je passerai les récupérer mardi prochain. L’appareil à peine remis en place, il se mit à sonner. Villeneuve hésita quelques instants puis s’empara du combiné. — Ha ! c’est vous…Oui, je sais ! Le commandant Vidal sort de chez moi… Évidemment, vous ouvrez la boutique mardi… Non ! Je n’ai aucune nouvelle de Catherine et la police n’en est qu’au début de ses recherches. Si vous avez un problème au magasin, vous pourrez m’appeler cet après-midi à partir de dix-sept heures. Pierre-Henri vérifia la présence de la carte routière dans sa poche et dévala l’escalier du sous-sol pour rejoindre sa voiture. La porte du garage et le portail s’ouvrirent automatiquement.
Dès qu’il déboucha dans la rue, il tourna à gauche pour accéder au périphérique en direction de l’autoroute A 6. Arrivé au niveau de Saint-Germain-sur-École, Villeneuve sortit en empruntant la N. 37. Quinze minutes plus tard, il bifurqua sur la droite par la D. 84. Il connaissait la route, mais dans l’état d’énervement où il se trouvait, il préféra jeter un regard rapide sur sa carte. Juste avant Barbizon, il prit la départementale D.11, roula un kilomètre puis se gara à l’entrée d’une allée forestière. Endroit isolé de la forêt de Fontainebleau, loin des rochers d’escalade. Pierre-Henri descendit de voiture, s’enfonça dans le sous-bois sur une centaine de mètres et s’assit au pied d’un gros chêne. Sa femme et lui aimaient beaucoup cet endroit, ils s’y promenaient souvent. Le silence régnait dans ce coin de haute futaie, juste rompu par des pépiements d’oiseaux et des cris très éloignés d’enfants s’essayant à l’ascension. Il respira à plein poumon l’air frais et vivifiant empli des senteurs du printemps. Au bout d’une vingtaine de minutes, Villeneuve se leva, regagna son véhicule et prit la direction de Barbizon. Il se rendit au restaurant les Alouettes et s’installa sur la terrasse ombragée pour déjeuner. La patronne de l’établissement l’ayant reconnu s’approcha : — Bonjour, Monsieur Villeneuve, vous êtes seul aujourd’hui ? — Oui ! Ma femme est retenue à son magasin, affirma-t-il, désireux de ne pas révéler sa disparition. Je ne vous apprendrais rien, ajouta-t-il en souriant, mais dans le commerce, on ne fait pas comme on veut. Après son déjeuner, Pierre-Henri visita les galeries de peintures, ce qu’il pratiquait habituellement avec son épouse lors de leurs escapades à Barbizon. Vers seize heures, il regagna la place de la mairie, récupéra sa voiture et rentra à son domicile. En arrivant, Villeneuve consulta son répondeur ; aucun appel pendant son absence. Il s’enfonça dans un fauteuil du salon et laissa son esprit gamberger. Au bout d’un moment, il se leva et se dirigea vers la cuisine où trois jours de vaisselle l’attendaient. « Je n’aurais jamais dû donner des congés à notre employée, se dit-il en chargeant le lave-vaisselle. Heureusement que Nicole revient lundi. » Ses travaux ménagers terminés, il décida de dîner à la brasserie du Boulevard Murat.
(suite jeudi) |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Sam 8 Déc 2007 - 22:04 | |
| Pierre-Henri choisit de s’y rendre à pied, en comptant sur cette promenade pour lui redonner un peu d’appétit. Cette fin d’après-midi était magnifique et l’air frais sentait le lilas. Les derniers rayons du soleil glissaient entre les immeubles et au travers des arbres. Arrivé à proximité du restaurant, la désagréable impression d’être suivi l’obligea à se retourner. Il s’arrêta et remarqua dans les glaces le reflet d’un individu qui se trouvait devant son domicile une demi-heure plus tôt. Au lieu d’entrer directement, il attendit en étudiant avec attention la carte affichée à l’extérieur. Le type passa à côté de lui sans le regarder et continua son chemin. « Je deviens parano », se dit-il en poussant la porte de la brasserie. Pierre-Henri s’installa à une table donnant sur la rue d’où il pouvait examiner les passants. Son serveur favori s’approcha : — Bonsoir, Monsieur Villeneuve, vous avez choisi ? — Bonsoir Ludo, tu me sers une petite escalope de veau avec quelques frites et une salade. Tu ajouteras un demi. Pierre-Henri termina son repas par une glace et un café. Au moment d’appeler le garçon pour réclamer un alcool, il aperçut le même individu en train de boire un expresso au comptoir en prenant un air détaché. Il leva le bras pour héler le serveur : — Un Cognac, un double. Quand l’employé lui apporta son verre, il demanda : — Tu connais le type au bar avec la casquette ? — Non ! sa tête ne me dit rien. Villeneuve régla aussitôt et commanda un taxi. Pendant qu’il buvait, il surveillait du coin de l’œil son possible suiveur. L’autre sirotait tranquillement son café sans regarder de son côté. À l’arrivée de la voiture, il sortit sans prêter attention à l’individu accoudé au comptoir.
Avant d’entrer dans son pavillon, il scruta le boulevard. La circulation était dense, rien ne lui parut anormal. Pierre-Henri termina sa soirée devant la télévision. Il aurait pu se rendre chez des amis, mais il jugea préférable de rester seul.
Dimanche, lever sept heures. Les rayons du soleil déjà chaud tapaient les vitres de la cuisine. Après un rapide petit-déjeuner, il enfourcha son VTT et entreprit son parcours hebdomadaire dans le bois de Boulogne où il retrouva d’autres habitués qui se dégourdissaient les jambes. Le suiveur de la veille n’avait plus donné signe de vie, du moins il ne l’avait pas aperçu. Midi. Déjeuner simple. Boîte de cassoulet et un fruit. Il passa l’après-midi à lire, installé dans un fauteuil du salon. En soirée, il rappela toutes ses connaissances comme il avait pratiqué au lendemain de la disparition de son épouse, mais le résultat fut encore négatif. Après avoir mis à mal une bouteille de Cognac, il s’endormit sur son canapé.
La sonnerie de la porte d’entrée réveilla Villeneuve, il voulut se lever. Une clé tourna dans la serrure et une jeune femme entra. — Bonjour, Nicole, je suis ravi de votre retour. Désolé je vous ai laissé un beau bazar. L’employée haussa les épaules, blasée, et demanda : — Vous avez des nouvelles de madame ? — Non, on n’est pas plus avancé que mercredi ! Je suis vraiment inquiet. — Et les flics, ils disent quoi ? — Pour le moment, ils supposent qu’elle a quitté Paris pour une destination inconnue. Attendez-vous à la visite du commandant Vidal, il souhaite vous poser des questions. Pierre-Henri se leva et se dirigea vers la salle de bains. Il en sortit au bout d’une demi-heure pour se rendre au salon où une tasse de café l’attendait. — Monsieur, demanda Nicole, je vous prépare votre repas pour ce soir ou vous dînerez en ville ? — Je mangerai ici, vous trouverez tout ce qu’il faut dans le congélateur de la cuisine. Demain matin, vous récupérerez les vêtements de ma femme au pressing.
Villeneuve arriva à son bureau à neuf heures et sa journée se passa comme d’habitude. Ses subordonnés semblaient l’éviter de crainte, sûrement de crainte de se sentir obligé de prendre des nouvelles de son épouse. Tout le monde était au courant de sa disparition. À dix-huit heures, il s’apprêtait à quitter son bureau quand Édouard Vivier, le directeur général s’avança dans le couloir à sa rencontre. — Alors, Pierre, du nouveau pour ta femme ? — Non ! La police vient de commencer son enquête. — Reste chez toi cette semaine, ta secrétaire reportera tes rendez-vous. — Je te remercie. — Mais nous comptons sur toi vendredi soir pour le départ de Philippe, il serait déçu de ton absence à sa petite fête et puis tu t’es chargé d’acheter le cadeau. — Je ne l’oublie pas. Pour la soirée, cela ne me tente pas vraiment, mais ma présence ou non ne changera rien. J’arriverais un peu plus tôt ; je dois finaliser le projet Okelsheim and Co. — D’ici là, essaie de te reposer ; si tu as du nouveau, appelle-moi. Villeneuve prit congé de Vivier et monta dans l’ascenseur pour regagner le sous-sol. Le gardien le salua d’un signe de la main et lui ouvrit la barrière automatique.
De retour à son domicile, Pierre-Henri se rendit dans la cuisine et prit connaissance des notes laissées par Nicole : un appel de Vidal le convoquant le lendemain à neuf heures au commissariat en compagnie de Nicole et de Roseline, la vendeuse en parfumerie; un message de cette dernière demandant de la rappeler et une communication de son ami Victor souhaitant connaître l’évolution de la situation. Il décida de répondre : — Allô ! Victor, c’est Pierre… Non, je n’ai pas de nouvelles… je te remercie, tu peux passer quand tu veux… merci, mais je n’ai vraiment pas envie de sortir… à plus. Il raccrocha et composa le numéro de Roseline Frémont : — Bonsoir, Roseline… Oui ! Je suis au courant… on se retrouvera sur place… Vous fermerez pour la matinée… Pour l’instant, nous sommes toujours au même point, à demain. Malgré son manque d’appétit, Villeneuve apprécia son dîner ; difficile de résister aux petits plats mijotés de Nicole.
Le lendemain matin, Pierre-Henri, passa devant l’accueil sous l’œil narquois du planton et monta directement au premier étage. Les deux femmes attendaient déjà dans le couloir. À neuf heures précises, l’employée de maison fut introduite dans le bureau de Vidal. Peu de temps après elle sortit laissant la place à la vendeuse en parfumerie. Une demi-heure plus tard, celle-ci apparut, en compagnie d’un jeune lieutenant. Ce dernier fit signe à Pierre-Henri d’entrer à son tour. Le commandant se trouvait derrière sa table de travail et, toujours aussi prévenant, se leva pour le saluer.
(La suite lundi) |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Dim 16 Déc 2007 - 19:52 | |
| — Bonjour Monsieur Villeneuve, prenez une chaise. Vous n’avez rien de nouveau à m’apprendre, je présume ; hé ! bien, moi c’est pareil. — Vos investigations n’ont rien donné ? — Non ! pas pour le moment. Les recherches dans les gares et aéroports sont négatives. Nous continuons à nous rencarder dans les hôtels et chez les loueurs d’automobiles, mais ce travail demande du temps. — Oui, je comprends. Je préfèrerais apprendre qu’elle a loué une voiture ou acheté un billet d’avion, au moins cela prouverait qu’elle est en bonne santé. — Malheureusement, on ne sait rien encore. D'autre part, les renseignements fournis par votre employée de maison n’ont rien apporté. Par contre, Roseline Frémont nous a confié qu’il existe au-dessus de la parfumerie un logement inoccupé dont vous aviez oublié de nous signaler l’existence. Ma curiosité est excitée, j’aimerais bien y jeter un coup d’oeil. — Ça ne me semblait pas utile pour l’enquête, mais vous pouvez le visiter quand vous le souhaitez. — Vous n’avez rien de particulier susceptible d’aider l’enquête ? — Peut-être, mais je ne sais pas si cela a de l’importance. — Dites toujours. — Samedi soir, j’ai eu l’impression d’être suivi. Le policier ne répondit pas, il jouait avec son stylo et fixait Pierre-Henri. Il resta ainsi plusieurs secondes puis poursuivit : — Voulez-vous connaître la raison pour laquelle je m’intéresse personnellement à la disparition de votre femme, alors que j’aurais pu confier cette enquête à un capitaine, voire à un jeune lieutenant ? Surpris, Villeneuve bredouilla un semblant de réponse. — Je… ne vois pas…Je ne comprends pas... — Eh bien ! Écoutez Villeneuve, cette affaire sent mauvais, elle ne me plaît pas, mais pas du tout ; de plus, je la trouve bizarre ; je dois être masochiste, car j’adore m’occuper des affaires bizarres qui puent et me déplaisent. Villeneuve resta stupéfait de cette sortie. — Je ne comprends pas du tout où vous voulez en venir, commandant. — Il y a une autre raison pour laquelle je m’intéresse à la disparition de votre femme, c’est qu’elle est la sixième à avoir disparu dans l’arrondissement ces deux derniers mois ; et j’aimerais bien devancer le Quai des orfèvres sur ce coup-là. Villeneuve s’affaissa sur sa chaise comme s’il venait d’encaisser un méchant crochet au foie, il demeura sans voix. — Nous verrons cela plus tard, répondit Vidal en se levant. Il ajouta : — Nous vous attendrons à la parfumerie à quatorze heures, je compte sur votre présence pour la visite. — J’y serai sans faute. Je peux disposer ? bredouilla Villeneuve dont le sang avait quitté le visage. Le commandant acquiesça d’un geste de la main, puis se gratta le menton. « Bizarre, se dit-il, Villeneuve aurait dû me poser des questions sur les six autres disparues. » Remettant cette question à plus tard, il s’adressa à un planton : — Trouve-moi Fournier, il est sûrement encore ici.
Au bout de quelques minutes, un jeune flic entrait avec son collègue. Celui-ci accrocha sa casquette au portemanteau. — Bravo, Gilbert ! Villeneuve t’a repéré samedi soir. T’es vraiment un gros nul coté filoche, alors, tu laisses tomber, Sylvain prendra la suite. Le lieutenant se rapprocha du bureau de Vidal : — Je commence quand ? — Mais tu as commencé ! Tu devrais déjà être collé à ses godasses. Le policier attrapa sa veste au vol et sortit en courant.
— On va le filocher encore longtemps ? demanda le capitaine Fournier. — Si vendredi soir on n’a pas plus de grain à moudre, on abandonne la filature. Comme tu le pistes depuis samedi matin, tu n’as rien noté d’anormal dans ses rencontres et son comportement ? — Non ! Pourtant, son voyage à Barbizon m’a surpris ; principalement, sa balade en forêt et puis la restauratrice m’a appris qu’il venait souvent avec sa femme se promener dans cet endroit et visiter les galeries de peintures. Ou il n’y est pour rien ou il est très fort. — Il accomplit peut-être une sorte de pèlerinage sentimental, avança Vidal. Je n’arrive pas à le cerner, ce type. — Tu crois qu’il est mouillé dans la disparition de son épouse ? demanda Fournier. — Pour le moment, rien ne le laisse supposer, pas d’indice, pas de mobile ! Je suis dans le cirage complet. Les écoutes téléphoniques ne donnent rien. La Villeneuve n’a pas d’amant et lui, pas de maîtresse, du moins en ce moment. Ils possèdent bien tous les deux une assurance vie, mais, tant que l’on n’aura pas découvert le corps, il ne touchera pas l’oseille. Si nous n’avons ni mobile ni cadavre, c’est peut-être qu’elle a décidé de partir ou qu’elle a été enlevée comme ces centaines de jeunes femmes qui se volatilisent tous les ans et qu’on ne retrouve jamais. — Mais la sixième en peu de temps, ça commence à faire tache dans la statistique. — Tout le monde est dans ses petits souliers là-haut, les patrons font le dos rond, la place Beauvau les bombarde d’engueulades, bernique, sucrées les primes ! — Alors, on fait quoi ? — Si à la fin de la semaine, on n’a rien de plus, on classera cette affaire comme les précédentes. On refilera l’enquête au service des personnes disparues. Le divisionnaire ne comprend pas pourquoi je m’accroche aux basques de la femme du dénommé Villeneuve alors que c’est pas le boulot sérieux qui manque.
De retour à son domicile, Villeneuve se servit deux verres de whisky sous l’œil réprobateur de son employée. — Monsieur, dois-je préparer le déjeuner pour ce midi ? — Non ! Merci. Un sandwich et une bière suffiront ; vous m’apporterez ça dans mon bureau. — Au fait, je suis passé au pressing, enchaîna Nicole, j’ai déposé les vêtements sur votre lit. — Merci, répondit Pierre-Henri en se rendant dans sa chambre. Il rangea avec précaution les deux robes et le tailleur dans la penderie.
Durant le reste de la matinée, Villeneuve entreprit de rédiger son courrier et de régler des factures. Un peu avant de déjeuner, il téléphona à sa secrétaire au sujet de ses rendez-vous de la semaine prochaine ; celle-ci ne manqua pas de lui rappeler la soirée du vendredi suivant. Nicole lui apporta son plateau avec journal qu’il s’empressa de lire. À treize heures trente, il avala un café, attrapa sa veste et annonça son départ : — Je me rends à la parfumerie, je devrais être de retour d’ici une heure. |
|  | | Georges

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| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Dim 16 Déc 2007 - 19:55 | |
| À quatorze heures précises, Villeneuve arrivait à la boutique. Vidal attendait devant la porte. Il était accompagné du lieutenant entraperçu ce matin dans le bureau du commissariat. Ils rejoignirent la vendeuse à l’intérieur. — On monte à l’appartement, le pressa Vidal. Pierre-Henri se tourna vers l’employée : — Ouvrez-nous Roseline, je n’ai pas de clé. Les trois hommes gravirent les quelques marches, suivis de la jeune femme. Le logement meublé avec goût, plutôt spacieux, comportait : trois pièces, une cuisine et tout le confort. — Curieux, remarqua le commandant, on a l’impression que ce logement est occupé, qu’en pensez-vous ? — Rien ! Je ne viens jamais dans cet appartement, il appartient à ma femme. Elle l’a hérité de sa grand-mère avec la boutique. — Et vous, Mademoiselle ? demanda Vidal à la vendeuse. — On y monte de temps en temps, on utilise la cuisine pour se préparer un café, un thé et manger des gâteaux. — Le magasin est le seul accès ? demanda Vidal. — Non, répondit Roseline, une sortie dans le couloir conduit à un escalier qui débouche dans la rue, mais cette porte est condamnée. Les deux policiers visitèrent les autres pièces. Les placards de la cuisine étaient remplis de vaisselle. Ils ouvrirent armoires et penderies des chambres, uniquement garnies de draps et de couvertures. C’est dans une de ces penderies qu’ils découvrirent le sac de voyage en cuir de Pierre-Henri. Vidal le vida sur le sol. Il contenait : vêtements, sous-vêtements, deux paires de chaussures, un nécessaire de toilette, produits de beauté et maquillage, mais aucune trace de bijoux. Villeneuve, la bouche entrouverte, resta figé d’étonnement. — À votre avis, comment ce sac est arrivé dans cette garde-robe et pourquoi ? demanda le commandant. L’un de vous a-t-il une idée ? — Je ne comprends pas ! répondit Pierre-Henri. Ma femme aurait donc séjourné dans cet appartement ? — Cela semble évident, précisa Vidal, à moins qu’une autre personne ait déposé ces affaires ici. — Vous prétendez toujours que votre patronne ne portait pas de sac au moment de sa disparition ? s’écria-t-il à l’adresse de la vendeuse sur un ton mauvais. — Oui ! J’en suis certaine, elle ne portait aucun bagage, ni le mardi soir, ni les jours précédents. Elle a pu apporter ce sac en dehors des heures d’ouverture du magasin ou passer par la porte extérieure. — Ça, c’est impossible, répliqua le jeune lieutenant, vous avez affirmé à l’instant que cette porte est condamnée, mais nous vérifierons. Le commandant sortit son portable et appela le commissariat. — Allô !… Ici Vidal, tu envoies deux gars de la scientifique à la boutique de parfumerie rue La Fontaine, qu’ils épluchent à fond le logement. Sylvain est sur place. — Mademoiselle Frémont, vous allez me suivre, j’ai encore des questions à vous poser. — Je ne sais rien de plus ! — Permettez-moi de ne pas à vous croire. Quant à vous, Villeneuve, vous pouvez partir. — Je peux emporter le sac de vêtements de mon épouse ? — Non ! Je le prends avec moi.
De retour au commissariat, Vidal tenta en vain d’obtenir des informations de la jeune femme, puis l’abandonna dans un bureau en espérant un retour rapide de ses hommes. En fin d’après-midi, Vidal tenait en main le rapport du laboratoire, celui-ci laissa le policier pantois. Il décrocha son téléphone : — Fournier, tu m’amènes fissa la miss Frémont.
Le commandant, sans un mot, continuait à examiner le compte-rendu de ses collègues, puis, toujours silencieux, triturait son stylo en fixant son interlocutrice. Il avait obtenu l’aval du parquet pour la garde à vue. Après quelques minutes, la vendeuse intervint : — Alors, à présent, je peux partir. — Je crains que vous ayez un gros problème. D’innombrables traces de doigts ont été découvertes dans tout l’appartement, mais uniquement celles de votre patronne et les vôtres. — Je vous l’ai dit, j’y monte régulièrement pour me préparer un café et manger des gâteaux. Il nous arrive de nous installer dans le salon. — Cela ne justifie pas, continua le commandant, vos nombreuses empreintes ainsi que celles de madame Villeneuve découvertes dans la salle de bains et dans une des deux chambres. La fille se rembrunit : — Je n’ai rien d’autre à ajouter. — Comme vous voudrez, vous resterez en garde à vue tant que cette histoire ne sera pas éclaircie. Vous pouvez appeler un avocat et votre famille. — Je n’ai pas besoin d’avocat et je demeure seule, je souhaite seulement prévenir monsieur Villeneuve pour la parfumerie. — Nous allons lui téléphoner, mais vous devriez plutôt penser à votre sort qu’à celui du magasin. Vidal demanda au capitaine d’emmener Roseline Frémont à la cellule des GAV. Celui-ci revint au bout de quelques instants. — Tu crois vraiment, avança Fournier, qu’elle a quelque chose à voir dans la disparition de madame Villeneuve. — Oui, sa position n’est pas claire. J’ai la conviction qu’elle détient des informations sur cette disparition. Le labo est en train d’examiner le contenu du sac de voyage et la lampe en bronze posée en évidence dans une chambre du logement. Le pied de cette lampe est maculé de minuscules traces de sang. Tu prends deux autres gars en plus de Sylvain : vous m’épluchez la vie de cette fille et vous continuez à filer le train à son patron. Possible que Villeneuve soit plus proche de cette nana qu’il le laisse entendre. S’il y a quelque chose à découvrir, c’est de ce côté-ci qu’il faut chercher.
Villeneuve attendit patiemment que les policiers aient terminé leur travail pour fermer la boutique. Il regagna son domicile où il trouva sur la table de la cuisine un mot déposé par l’employée de maison. Son copain Victor l’invitait à passer la soirée chez lui. Pierre-Henri hésita un instant puis téléphona qu’il acceptait son invitation. Il prit une douche et se changea. |
|  | | Georges

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| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Mer 19 Déc 2007 - 0:34 | |
| Villeneuve se dirigea vers Rueil-Malmaison, ses amis habitaient au pied du Mont-Valérien. Arrivé au pont de Suresnes il ralentit et roula au pas. Depuis son départ, une voiture blanche avec l’aile avant gauche cabossée le serrait de près. La Renault le dépassa. Rassuré, il s’arrêta pour acheter des fleurs, puis il repartit, mais ne remarqua pas la fourgonnette qui démarra derrière lui. La soirée se passa agréablement, ses amis s’efforcèrent de lui changer les idées. En reprenant son véhicule vers une heure du matin, Villeneuve repéra une Mégane break garée à proximité de l’entrée de la résidence, avec deux types à l’intérieur en train de s’enfumer. Au bout de deux cents mètres, il eut l’impression que la voiture venait de déboîter, veilleuses allumées. Il rentra directement à son domicile sans rien constater d’anormal.
Le mercredi dès neuf heures, le capitaine Fournier conduisit mademoiselle Frémont dans le bureau de Vidal. — Bonjour, Mademoiselle ! Asseyez-vous. Alors êtes-vous disposée à participer à la progression de l’enquête ? Il m’a semblé comprendre que vous êtes très proche de votre patronne. — Je vous le répète, je ne suis au courant de rien. Catherine est une amie, mais elle ne me raconte pas tout. — J’ai beaucoup de mal à vous croire, continua Vidal. — J’ai changé d’avis, je veux un avocat. Brusquement, il déclara à la surprise de la fille : — C’est inutile, vous pouvez partir. — Vous n’avez plus rien contre moi ? s’étonna-t-elle. — Je n’ai pas dit ça ! Je sais où vous trouver. La jeune femme se leva et sortit sans demander son reste. — On fait quoi à présent ? questionna Fournier, surpris par la décision de Vidal. — Demain, nous devrions recevoir de nouvelles conclusions du labo. Vous continuez à suivre nos deux « témoins » et vendredi soir je veux un rapport complet sur la vie de cette fille, la filature du mari, le résultat définitif des recherches dans les hôpitaux, cliniques, visites des gares, aéroports... tout le toutim, quoi ! Il faut en finir, le divisionnaire me téléphone deux fois par jour depuis lundi.
Pour Villeneuve, la journée débuta à huit heures par une douche et un copieux petit déjeuner. Ensuite, il passa dans le bureau pour lire son journal et prépara plusieurs projets de lettres qu’il envoya par l’intermédiaire de son ordinateur à sa secrétaire. Malgré la porte fermée, Pierre-Henri, gêné par le bruit de l’aspirateur venant des autres pièces, n’arrivait pas à se concentrer. Il décida d’aller se promener dans le bois. Avant de sortir, il avertit son employée qu’il déjeunerait en ville. Après une promenade d’une heure, il se dirigea vers la brasserie du boulevard Murat tout en essayant de repérer, en vain, un éventuel suiveur. Il s’assit à sa table habituelle. — Bonjour, Ludo, tu me mets un double whisky, suivi d’un plat du jour avec une Côte-du-Rhône. — D’accord, monsieur Villeneuve. Une demi ? — Non, une bouteille. Je sais, mon vieux, je picole trop, mais en ce moment ça ne va pas fort ; quand tout sera rentré dans l’ordre, je ralentirai. Son déjeuner terminé, Pierre-Henri regagna son domicile la tête légère, passa l’après-midi dans son bureau. Il dîna d’un repas froid devant la télévision. Le jeudi se déroula pour Villeneuve de la même façon que la veille. Une journée calme, sans surprise, sans nouvelles ni de la police ni de sa femme. Roseline Frémont ouvrit la parfumerie comme d’ordinaire. Elle n’eut aucun contact avec Pierre-Henri, à part un appel téléphonique pour lui demander des directives en ce qui concerne la recette. Le vendredi matin, contrairement à son habitude, Pierre-Henri fit la grasse matinée en prévision de sa soirée et se leva vers neuf heures. Il avala un café et entreprit de classer des documents dans son bureau jusqu'à l’heure du repas. Il déjeuna devant la télévision, se contenta de poulet froid, d’une salade et d’une part de tarte aux pommes, le tout arrosé d’une bouteille de Riesling. « Ludo a raison se dit-il, je bois trop. » Villeneuve passa l’après-midi sur son ordinateur. À dix-sept heures trente, il se rendit dans la salle de bains et en sortit au bout de trois quarts d’heure vêtu d’un impeccable costume beige en lin. Pierre-Henri descendit au sous-sol les bras chargés. Il déposa un imposant paquet sur la banquette arrière et en glissa un autre avec beaucoup de difficulté, dans le coffre, puis monta dans son véhicule. Il enleva sa veste qu’il plia délicatement sur le siège avant de sa voiture. Il ouvrit la porte du garage et le portail à l’aide de son boîtier électronique. Ensuite, il prit la direction de la Défense. Villeneuve arriva dans le parking de sa société et se gara à sa place numérotée réservée au sous-directeur. Quand il atteignit péniblement l’ascenseur le conduisant à son bureau au neuvième étage, sa montre indiquait dix-neuf heures. Il s’arrêta au septième pour déposer les cadeaux destinés au futur retraité.
À dix-neuf heures trente, au commissariat central du XVIe, Vidal réunissait son équipe : le capitaine Fournier, le lieutenant Sylvain Morel accompagné de ses deux collègues. — Messieurs, nous allons faire le point. Le commandant commença en s’adressant sèchement à Morel : — La filature, j’écoute ? — En ce moment, Villeneuve se trouve dans le bureau de sa boîte à la Défense. Ensuite, il assistera dans les mêmes locaux à une soirée pour le départ en retraite d’un responsable de la société. Ça durera sûrement une bonne partie de la nuit. Depuis qu’on le file, son comportement semble naturel. Du côté des écoutes téléphoniques, que dalle, on n’a rien de nouveau. — Et vous deux, vous en êtes où ? demanda Vidal aux deux jeunes collègues du lieutenant. Le plus âgé prit la parole : — Nous avons pris contact avec tous les hôpitaux et cliniques et aucune madame Villeneuve ou une personne lui ressemblant ne s’est présentée dans leurs établissements ni de son plein gré ni sur un brancard. Pour les gares, aéroports et loueurs de voitures, même résultat. — Et toi, Gilbert ! — Tu t’es planté, il n’y a rien entre Villeneuve et la vendeuse de son épouse, car cette chère Roseline est homo. D’après mes recoupements, madame Villeneuve en pinçait pour son employée, si tu vois ce que je veux dire. |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Sam 22 Déc 2007 - 21:11 | |
| On entendit des rires gras. Vidal interrompit les réactions hilares de ses hommes : — Ça éclaire différemment notre affaire. Soit notre disparue est planquée dans Paris et attend que ça se tasse pour filer le grand amour avec sa copine, soit elle souhaitait rompre et sa petite amie l’a tuée. Banal comme souvent. Je pencherais plus pour cette dernière solution, car je doute qu’elle abandonne maison, magasin et vie facile pour une partie de fesses avec sa vendeuse. Les hommes qui riaient toujours sous cape regardaient leur patron cogiter à voix haute. — Dans ces conditions, ça renforce l’idée que madame Villeneuve ait pu être assassinée. Demain matin, vous me ramenez la Frémont pour dix heures et vous reprenez la filature de Villeneuve. — Elle a peut-être était victime de notre tueur en série, avança le lieutenant Morel. — Où tu as vu un tueur en série ? demanda Vidal. On a six disparues et pas un seul cadavre à nous mettre sous la dent. Prochaine réunion demain soir, même heure. C’est bon pour aujourd’hui, ajouta le commandant en se levant. Les cinq hommes se séparèrent devant le commissariat.
Villeneuve regarda l’heure : vingt heures. Dans une demi-heure, il devrait descendre au septième pour participer à la soirée dansante avec buffet froid offert par la direction pour fêter le départ en retraite du directeur commercial. Seul dans son cabinet de travail, il profitait du calme pour préparer la réunion mensuelle de lundi prochain. Tout le reste de l’étage était vide à l’exception de la salle de conférences où une dizaine de commerciaux avait joyeusement commencé la fête en éclusant plusieurs bouteilles d’apéritifs. À vingt heures trente, Pierre-Henri éteignit son ordinateur, sortit de son bureau et rejoignit dans l’ascenseur les quelques retardataires déjà sérieusement éméchés. Deux niveaux en dessous, il se retrouva dans la vaste salle de réception. Presque tous les cadres et employés étaient présent et chacun était accompagné de leur conjoint ou d’une autre personne au statut indéterminé. Plus de trois cents fêtards se trouvaient là et cela arrangeait bien les affaires de Villeneuve. Le directeur général Nicolas Vivier s’empara d’un micro et entama un de ces interminables discours aussi élogieux que pénibles dont il avait le secret. Son laïus terminé, il offrit à son fidèle subordonné, au nom de tout le personnel, un home cinéma ainsi qu’une croisière de 15 jours pour deux en Méditerranée. Ensuite, tout le monde se rua vers le buffet. La nourriture et la boisson remplissaient les tables dans une profusion écoeurante. Vivier avait bien organisé les choses. Pendant deux heures, Pierre-Henri participa aux réjouissances, répondant aux marques de compassion apitoyée. Chacun comprenait son manque d’entrain et évitait de lui parler de la disparition de sa femme. De nombreux couples dansaient. Les rires et conversations étaient à peine couverts par la sono ; un brouhaha indescriptible régnait. C’était pour Villeneuve l’instant idéal de s’esquiver. Connaissant la durée des fêtes de la boîte, celle-ci se terminerait aux premières lueurs de l’aube ; ça lui donnait largement le temps d’effectuer l’aller et retour et de réintégrer la fiesta. Il monta dans l’ascenseur et descendit au sous-sol, récupéra sa voiture. Villeneuve rejoignit le périphérique direction Barbizon. Il s’engagea sur l’autoroute à plus de 150 km/h, puis leva le pied. Ce n’était pas le moment de se faire prendre par un radar. Avant d’arriver au village des peintres, il bifurqua vers la départementale 11, roula pendant quelques minutes puis se dirigea dans une allée sur une dizaine de mètres. Pierre-Henri coupa le moteur et les phares, attendit quelques instants afin de s’assurer que l’endroit fût calme et sans risque, puis sortit de sa voiture. Il se débarrassa de sa veste, enfila une combinaison de mécanicien et une paire de gants qu’il avait préparé sur la banquette arrière. Il remplaça ses chaussures par des bottes en caoutchouc puis ouvrit le coffre. Comme l’avait annoncé la météo le ciel était clair et la lune luisait suffisamment pour se diriger sans se perdre. Il hissa la dépouille de sa femme avec difficulté, la jucha sur son épaule. Pierre-Henri parcourut péniblement la centaine de mètres le séparant du gros chêne au pied duquel il s’était assis une semaine plus tôt. Il déposa son fardeau à côté de l’arbre. Il se reposa quelques minutes afin de reprendre sa respiration. À quelques mètres du chêne plusieurs fois centenaire se trouvait un amas de branchages qu’il déblaya rapidement pour découvrir un trou pouvant contenir un corps. Villeneuve tira le cadavre et le glissa dans la tombe de fortune. Il retira ses gants puis ramassa la pelle placée une semaine plus tôt sous les branches et entreprit de reboucher la fosse. Son travail achevé, il éparpilla des brindilles et des feuilles sèches sur la sépulture. Le temps effectuerait le reste. Au moment où Pierre-Henri se disposait à quitter les lieux, il entendit un bruit de moteur qui ralentit puis s’arrêta. Il s’accroupit derrière le gros chêne. Une portière claqua, puis une deuxième : des voix, des branches cassées… et le véhicule repartit. Villeneuve se releva péniblement, tellement ses genoux tremblaient. « J’aurais dû me rendre à la police, se dit-il. Je me suis fourré dans un sacré merdier. Je vais finir par me faire piquer ». Il regagna sa voiture, déposa sa pelle dans le coffre avec sa combinaison et ses bottes. Il sortit un jerrican d’eau et se lava les mains avec soin. Après il remonta dans son véhicule et prit la direction de Paris.
Son retour se passa sans incident, à vitesse modérée pour éviter de se faire arrêter par la gendarmerie ou piquer par un radar fixe. Quand Villeneuve pénétra dans le sous-sol de la SPI, sa montre indiquait une heure un quart. D’un coup d’œil, il constata, rassuré, le grand nombre de voitures restant. Celles proches de son emplacement réservé se trouvaient toujours là. Il remit un peu d’ordre dans sa tenue et regagna le septième étage. Il se rendit aux lavabos pour se donner un coup de peigne et se savonner les mains. En sortant, il tomba sur Vivier. — Alors, mon petit Pierre, tu t’amuses bien ? — Oui ! Cette soirée est une belle réussite, tout le monde semble satisfait. — Pour ta femme ! Tu as du nouveau ? — Hélas non ! La police n’a aucune piste, je commence à désespérer. — Cette situation est vraiment pénible, si tu veux partir maintenant, personne ne t’en tiendra rigueur. — Cela ne changerait rien ! Je reste avec vous jusqu’à la soupe à l’oignon. — Bravo ! mon petit, s’exclama le directeur en lui donnant une claque sur l’épaule. Villeneuve et Vivier pénétrèrent ensemble dans la salle de réception. Pierre-Henri se mêla à la foule des invités encore nombreux. Apparemment, son absence était passée inaperçue. Villeneuve participa à l’euphorie générale avec plus d’entrain qu’en début de soirée. Vers quatre heures, tout le monde se sépara.
De retour à son domicile, sa voiture garée dans le garage, Pierre-Henri ouvrit le coffre et le vida. Il démonta la pelle, scia le manche en quatre et plaça le tout dans un sac-poubelle ainsi que la combinaison et les bottes. Les éboueurs n’étant pas encore passés, il s’empressa de déposer le sac dans le container situé à proximité de son portail. (à suivre) |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Ven 28 Déc 2007 - 15:12 | |
| Complètement exténué, Villeneuve se laissa tomber dans un fauteuil de son salon ; il ne put réprimer les tremblements qui le submergèrent. La tension nerveuse se relâchait. Il tendit le bras pour s’emparer de la bouteille de whisky posée sur une petite table, puis se ravisa ; il avait pris la résolution de ralentir fortement les boissons alcoolisées quand tout serait rentré dans l’ordre et, à présent, c’était bien le cas.
Le samedi matin à dix heures mademoiselle Frémont se trouvait de nouveau face à Vidal. — Je suis au regret de vous annoncer, attaqua le policier, que nous possédons de nouveaux éléments qui nous permettent d’avoir des certitudes sur votre implica-tion dans cette affaire. — Vous faites fausse route ! répliqua la jeune femme, c’est complètement ab-surde. Le commandant ne tint pas compte de ses protestations et continua : — À présent, j’attends vos explications sur le type de relations que vous entrete-nez avec madame Villeneuve et vous allez vous mettre à table avec ou sans appétit. D’autre part, nous venons de recevoir les résultats des dernières analyses du labo. Ils ont découvert de légères traces de sang sur le pied d’une lampe en bronze, posée sur la commode d’une des chambres du logement de la boutique. Celui-ci est du groupe B négatif, identique à celui votre patronne. D’ici quelques jours, l’ADN prouvera sûrement qu’il s’agit du sang de la victime. — Je ne vois pas de quelle lampe il est question. — Vous n’avez pas l’air de vous en rendre compte, mais votre situation se pré-sente plutôt mal, je vous parle d’un homicide. En conséquence, je vais m’abstenir de vous relâcher. — Je ne sais pas où elle se cache et je ne suis pour rien dans sa disparition. D'ailleurs, je resterai muette jusqu’à l’arrivée de maître Romain, mon avocat. — Très bien, nous attendrons son arrivée, répondit Vidal en se levant. Le commandant fit signe à Fournier assis près de la porte de conduire la sus-pecte dans le bureau voisin. — Où se trouve Sylvain ? demanda Vidal au capitaine dès qu’il fut de retour. — Il file Villeneuve. — Tu envoies un gars surveiller la boutique de parfumerie, nous aurons peut-être la chance de tomber sur notre disparue, venant aux nouvelles si elle est toujours vivante, ce dont je doute. Tu appelles Sylvain pour qu’il rentre. À peine la porte refermée derrière Fournier, l’appareil sonna. — Allô ! Bonjour Monsieur le Divisionnaire… Pour l’instant, elle ne veut rien dire, on attend son avocat… C’est un peu rapide, pour le moment on ne tient rien de sérieux contre elle… D’accord, je me rendrai à votre bureau en fin d’après-midi et je contacte le juge pour une mise en examen. À onze heures précises, maître Romain arriva. Vidal le connaissait. Grand, blond, sympathique, coriace, efficace. Le commandant appela le capitaine Fournier, qui amena le témoin. — À présent que votre avocat est ici, déclara Vidal, j’espère que vous comptez enfin nous lâcher la vérité. La jeune femme se tourna vers maître Romain qui fit signe qu’elle pouvait parler. Au moment où elle ouvrit la bouche, le téléphone sonna de nouveau. Le policier marqua un geste d’agacement et décrocha. — Allô ! C’est bien moi… Oui !… Oui, … je suis cette affaire… Quoi ! Vous êtes sûr !… On arrive. Désolé, maître, on a un élément nouveau. Je dois partir, on se retrouve demain à la même heure. Vidal sortit de son bureau et tomba sur Fournier en discussion avec un des jeunes lieutenants. Il s’adressa à ce dernier : — Tu la remets en cellule. Gilbert, tu récupères Sylvain rapidos, on a du neuf. Je vous attends dans la voiture.
— On va où comme ça ? demanda le capitaine Fournier au volant. — À Barbizon, le corps de madame Villeneuve vient d’être découvert en forêt de Fontainebleau. — Ne me dis pas ! s’exclama Fournier, qu’elle se trouve à l’endroit où Villeneuve s’est baladé samedi dernier. — T’as mis dans le mille mon petit père. On a vraiment été nuls sur ce coup-là. En trois quarts d'heure, ils arrivèrent sur place. C’était la foule dans ce coin d’ordinaire paisible : Des gendarmes accompagnés de chiens, le substitut du procureur, des flics du Quai des Orfèvres avec la police scientifique. Laurence Bailleule, commissaire à la Criminelle connaissait bien Vidal, elle s’avança vers lui et l’emmena à l’écart où ils discutèrent durant une vingtaine de minutes. Pendant ce temps, Fournier et son collègue se rendirent auprès du cadavre de la disparue. On l’avait sorti du trou, les sacs poubelles qui l’entouraient avaient été ôtés. La morte reposait sur une civière. Ils apprirent par la police scientifique qu’elle avait été tuée d’un coup à la tête, à l’aide d’un objet à angles vifs. Elle aurait été ensevelie depuis moins de vingt-quatre heures, mais son décès daterait de plusieurs jours et aurait été conservé quelque temps dans l’équivalent d’une chambre froide. — On cherche s’il n’y a pas d’autres corps à proximité. — Vous pensez aux cinq femmes disparues ? demanda le commandant. Laurence Bailleule approuva d’un hochement de la tête, puis se dirigea vers le cadavre de la victime. Vidal rejoignit ses deux collègues après avoir salué l’adjudant de gendarmerie à l’origine de la macabre découverte. — Allez ! Les gars, on rentre ! lança le commandant d’un air satisfait. — La Crim’ prend la relève ? demanda Fournier. — Non ! On continue. — À présent, ajouta le capitaine, on possède un peu plus d’éléments pour cuisi-ner la Frémont. — Oui ! approuva Vidal, mais ça ne sera peut-être pas utile. Avant, on passe cueillir Villeneuve chez lui. Le retour à Paris se fit en silence, chacun réfléchissait au déroulement de l’enquête relancée par la découverte du corps de l’épouse disparue. La voiture garée en double fils rue de Montmorency, Fournier descendit récupérer Villeneuve.
Durant le trajet, Villeneuve ne sortit pas un mot. Il se décida à ouvrir la bouche dans le bureau du commandant Vidal: — Pourquoi venir me chercher, il suffisait de me convoquer. C’est quoi toute cette agitation ? Il y aurait du nouveau d’après votre collègue ? Celui qui me filait. Vous me soupçonniez, vous auriez pu me le dire ! — La routine, mais nous n’avions aucune raison particulière de vous suspecter. — Puisque vous n’avez rien contre moi, je me demande pourquoi je suis ici. |
|  | | Georges

Age : 60 Inscrit le : 26 Mar 2007 Messages : 197 Localisation : Village de Normandie
| Sujet: Re: Une longue nouvelle en feuilleton Mer 9 Jan 2008 - 22:05 | |
| (Suite et fin)
— On se calme, on a été gentil jusqu’à présent, continua Vidal, aujourd’hui il vous faudra être vachement persuasif pour prétendre que vous n’avez pas assassi-né votre femme. Villeneuve se mit à rire nerveusement : — Si c’est une plaisanterie, elle est de très mauvais goût. — Oh, non ! Malheureusement pour votre femme. Elle a été retrouvée ensevelie dans la forêt de Fontainebleau, encore à moitié congelée. — Morte ! Mais c’est impossible, s’exclama-t-il. — Arrêtez votre cinoche, Villeneuve ! Vous êtes le meurtrier, je ne vous ap-prends rien. Pierre-Henri se leva et marcha de long en large en se torturant les mains. — Vous avez été refait, mon vieux, par la routine gendarmière une fois n’est pas coutume, parfois celle-ci a du bon. — Je n’y comprends rien, commandant. — Alors, je vais vous expliquer. La nuit dernière, un vol de tableau a eu lieu dans une des galeries de Barbizon. La gendarmerie prévenue s’est rendue sur place. Elle a effectué des patrouilles sur les différentes routes partant du village. — Je ne vois pas le rapport avec la mort de ma femme. — Vous avez raison. Mais au cours de leurs contrôles les gendarmes ont remar-qué votre voiture garée à l’entrée d’une allée dont ils ont relevé le numéro, par simple routine. C’est une pratique courante pour tous les véhicules suspects. Après une demande de renseignements auprès de la préfecture, ils ont rapidement établi le rapprochement avec l’avis de recherche de votre épouse. Villeneuve se rassit et se tut. — À l’aube continua le policier, nos braves pandores sont donc retournés sur place et après une prospection avec l’aide des chiens, ils ont remarqué de la terre fraîchement remuée. Ils ont creusé et découvert le corps. Ensuite, ils ont appelé le procureur de la république et contacté la Criminelle. — Cette voiture n’était pas la mienne. Je participais à une réception dans les locaux de ma société. — Aucune erreur possible ; il s’agit bien de votre plaque minéralogique. — C’est simple, le criminel a utilisé mon véhicule pour détourner les soupçons sur moi et son forfait accompli, il l’a remis en place. — Vous regardez trop les feuilletons télé. Il est impossible de pénétrer dans le sous-sol de votre société sans carte magnétique. — Alors, on a utilisé des fausses plaques. Quelqu’un veut ma perte, c’est évi-dent. — Nous verrons si la perquisition prouve votre innocence, mais j’en doute. — Vous ne possédez aucune preuve et ne trouverez rien chez moi. — Nous le saurons d’ici peu. Je vous conseille de joindre votre avocat.
Villeneuve téléphona à maître Romain. Celui-ci promit de venir dans l’heure suivante. Vidal appela le planton pour lui réclamer des sandwichs et des bières. — Amusant, constata le policier, vous avez le même défenseur que madame Frémont. Pierre-Henri ne releva pas la remarque et demanda : — Que va-t-il se passer à présent ? — On boit une bière et on attend nos preuves et votre avocat, répondit Vidal en souriant. Une heure plus tard, maître Romain entrait dans le bureau au moment où le téléphone sonnait. Le commandant indiqua une chaise à l’avocat pendant qu’il décrochait. — Allô ! Gilbert, raconte… comment pas grand-chose, mais c’est largement suffisant. Vous avez réalisé du bon boulot, vous pouvez rentrer. Pierre-Henri semblait inquiet. Son regard passait de son avocat au policier et revenait vers maître Romain. Vidal s’enfonça dans son fauteuil et frotta ses mains de satisfaction en fixant son interlocuteur. — Désolé Villeneuve, la comédie est terminée. Mes hommes ont découvert des fragments d’épiderme collés dans la glace du congélateur de votre sous-sol. Les tests d’ADN prouveront que votre épouse a bien séjourné dans cet appareil. — Ça ne vous est jamais arrivé, répliqua l’avocat, de laisser un peu de peau de vos doigts sur les parois de votre congélateur. — Si ! s’exclama le policier, mais jamais celle de mes pieds. Vidal bluffa, car la scientifique n’avait pas eu le temps d’établir si ces minis lambeaux de peau venaient des pieds ou des mains de la victime. — Mes hommes ont également découvert des traces de sang. Le labo nous confirmera tout ça demain. Les dernières révélations du commandant incitèrent maître Romain à réorienter sa stratégie de défense. — Je peux m’entretenir seul quelques instants avec mon client ? réclama-t-il — Pas de problème, répondit Vidal en se levant, je vous laisse mon bureau pour une dizaine de minutes et je reviens. Dans le couloir, le policier rencontra ses hommes qui rentraient de leur perquisi-tion. Ceux-ci lui expliquèrent leurs trouvailles en buvant un café. — Et la Frémont, complice ou innocente ? demanda le capitaine Fournier. — Elle n’est pour rien dans ce meurtre, affirma Vidal toujours aussi péremptoire, elle n’avait aucun intérêt à tuer sa patronne. C’est Villeneuve, le seul coupable. Le commandant en compagnie de son adjoint regagna son bureau. Maître Romain prit la parole sans attendre : — Mon client va tout vous expliquer. Villeneuve hésita quelques secondes puis commença son récit. — Comme vous avez dû l’apprendre, mon épouse en dépit de nos relations, disons hétérosexuelles, avait une attirance pour les jeunes femmes. Mardi soir de la semaine dernière, nous avons eu une dispute plus violente que d’habitude à ce sujet et cela a vite dégénéré. Elle a attrapé un vase sur un guéridon et me l’a lancé, j’ai paré l’objet avec mon bras, mais pas sans mal. J’ai eu un hématome encore visible, Villeneuve releva sa manche et montra une trace bleue et jaune qui pouvait provenir d’un tel coup. — Cela m’a rendu fou furieux et je lui ai collé une forte gifle ; elle s’est effondrée sur le sol. Ensuite, j’ai quitté la maison et j’ai marché jusqu’au bois pour me calmer les nerfs. Quand je suis rentré une heure plus tard, elle était toujours allongée. Je me suis penché ; elle avait une plaie à la tempe et ne respirait plus. La lampe en bronze, habituellement sur la cheminée, se trouvait sur le sol. — Vous auriez pu nous appeler, remarqua Vidal. — C’était ma première intention, mais je me suis douté que l’on ne me croirait pas ; alors, dans un état second d’affolement, idiot j’en conviens, j’ai déposé le corps dans le congélateur du sous-sol. — Nous avons là un cas de légitime défense, intervint maître Romain, c’est… — Pas du tout ! se défendit Pierre-Henri. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée. Elle a était assassinée pendant mon absence. — Et ensuite, relança sèchement Vidal de peur que le témoignage s’arrête. — Le jeudi soir, je me suis rendu dans un endroit désert de la forêt de Fontaine-bleau, que je connaissais bien. J’ai creusé une tombe sommaire que j’ai camouflée. Hier, j’ai chargé le cadavre dans mon coffre de voiture et pendant la réception au siège de ma société je me suis absenté deux heures pour ensevelir le corps. — Qui a caché le sac d’affaires dans l’appartement au-dessus de la parfumerie ? demanda le policier ? — C’est moi. Mercredi soir, j’ai rangé les vêtements et le nécessaire de toilette dans le placard et j’ai déposé la lampe dans une des chambres. J’ai utilisé la clé de ma femme pour entrer dans le magasin. Je voulais orienter les soupçons sur Roseline Frémont. — Et les prélèvements d’argent ? — C’est également moi. Vidal fixa Villeneuve et récapitula à sa manière : — Je résume : vous vous êtes querellés une fois de plus. Elle vous a frappé et sous le coup de la colère, vous avez attrapé la lampe et vous lui avez cogné un bon coup sur la tête. Crime passionnel, le mari cocufié par une gouine, c’est très tendance… Si votre avocat se débrouille bien dans cinq ans, vous serez libre. — Mais, je suis innocent ! hurla Villeneuve. — Mon cher maître, lança le commandant, je vous conseille de convaincre votre client de chercher un meilleur moyen de défense. Vidal se leva et s’adressa à son adjoint : — Tu m’enlèves ça et tu libères la bourreau des cœurs féminins. Je te laisse le soin de lui expliquer toute l’affaire.
Roseline Frémont encore sous le choc de sa garde à vue quitta le commissariat. Elle monta dans un taxi qui l’a déposa rue La Fontaine. Au cours du trajet, elle reprit bien vite ses esprits. Arrivée dans la boutique, elle se dirigea vers la réserve, roula le grand tapis recouvrant le parquet, ouvrit la trappe et descendit l’escalier pentu. La lumière papillonnante du néon éclaira la petite cave. Elle déplaça les cartons contenant des échantillons périmés et creusa à l’aide d’une pelle à charbon le sol sableux. Au bout d’un moment, elle fit apparaître une main de femme qu’elle cacha rapidement sous une pelletée de sable, puis dégagea un sac en plastique renfermant des bijoux qu’elle déposa dans son sac fourre-tout. Elle reboucha le trou avec application, remit les cartons en place et gravit le petit escalier. Arrivée en haut, elle se retourna et dirigea son regard vers le sol et dit à haute voix en souriant : « Il va falloir que je vous trouve un autre lieu de repos, mes chères petites. » |
|  | | | Une longue nouvelle en feuilleton | |
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