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Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 963 Localisation : Gallardon
| Sujet: Le violon de Buchenwald Dim 27 Jan - 16:12 | |
| "Le plus beau violon du monde" raconte l'histoire d'Anna K., écrivain en mal d'inspiration, à la recherche de ses racines. On pourrait dire que le monde d'Anna K. est un monde surréaliste, utopique. Peut-être est-il simplement ce qu'il pourrait devenir si nous tirions les enseignements de nos erreurs et de nos folies. Dont celle que je raconte dans ce "Violon de Buchenwald". C'est une oeuvre de fiction, mais toute l'horreur qui y est révélée ne fut qu'une épouvantable réalité.
Le chapitre VII, intitulé "L'histoire de Pyrrhus" est un récit dans le récit. Je pense aujourd'hui, qu'il pourrait, à condition d'être retravaillé, faire l'objet d'une nouvelle à part. Peut-être même n'est-il que le scénario d'une histoire à écrire.
En attendant ce peut-être, il me plaît de l'extraire du "Plus beau violon du monde" et de le présenter à part. Je le fais précéder de quelques extraits de chapitres à mon sens nécessaires à son introduction.
Voici donc Le Violon de Buchenwald
Introduction
« … Éste es un lugar donde no se puede tocar el violin. Aquí se rompen las cuerdas de todos Los violines del mundo… »
León Felipe
Présentation d’Ulysse (Chapitre V du Plus beau violon du monde - extrait)
… Souvent, Anna K. passait voir le vieil Ulysse et des heures ils parlaient. De tout et de rien, toujours avec passion. Ulysse était un géant broussailleux et débonnaire. Sous sa chevelure et sa barbe frisées poivre et sel hirsutes, brillaient en permanence des yeux pétillants dont irradiait une jovialité inébranlable. Il prétendait être né sur les flancs du Vésuve mais pouvait, selon ses interlocuteurs ou selon ses voyages, se baptiser Grec ou Arménien, Libanais, Kurde ou Tsigane. Et sans doute il était tous ceux-là à la fois. Il avait ce don inné de vous faire sourire, de vous faire oublier votre morosité, de vous faire toucher du bout du cœur la beauté de l’âme humaine. Il possédait cet optimiste inaltérable qui fait la force des gens du Sud qui ont du soleil dans le sang. Anna K. essaya bien d’orienter la conversation sur Pyrrhus, elle en éprouvait un besoin indicible, mais le vieil Ulysse, d’une pirouette, toujours envolait son propos vers des ciels bleus sans nuages. Plus qu’un conteur fabuleux, c’était un prestidigitateur de sentiments. …
Chapitre VI du Plus beau violon du monde
« Dis-moi vieil Ulysse, j’ai fais récemment des recherches sur la carrière de Pyrrhus. Ses concerts m’ont fait voyager de Moscou à Vienne, de Prague à Varsovie, de Paris à Berlin. Mais chose étrange, il ne s’est jamais produit après guerre. Nulle part. A partir de 1945, son nom n’apparaît plus dans la liste des sociétaires du Philharmonique de Vienne, ni d’aucun autre orchestre au monde. Je sais qu’ils ont été arrêtés, Mamie russe et lui à Vienne en 1943 ou 1944, qu’ils ont été déportés, qu’elle est morte en déportation et qu’il a survécu. Il n’avait pas plus de quarante ans au moment de la capitulation allemande. Une longue carrière l’attendait, il a vécu si longtemps ! - Tu te souviens de ses mains, de son arthrose ! - Ce n’est pas cela Ulysse. L’arthrose ne s’installe pas à trente-neuf ans, même chez un homme qui a tant souffert. - Que veux-tu savoir ? - Je veux savoir l’histoire de Pyrrhus. Je ne saurai plus rien écrire, jamais, tant que je ne connaîtrai pas son histoire, qui est aussi la mienne !
Ulysse la contempla longuement, gravement, d’un regard qu’elle sentit la sonder au fond de l’âme, comme s’il évaluait sa force et sa détermination. Puis un sourire éclaira son visage. Il éleva ses mains ouvertes, coudes pliés, en une pieuse attitude : - Cette nuit est un grand jour. Sans doute es-tu prête pour entendre l’Histoire de Pyrrhus. - J’en ai besoin ! - Alors suis-moi ma fille, le vieil Ulysse t’emmène Place de la Madeleine, dans le meilleur restaurant de caviar d'Europe ! - Maison Kaspia ? - Maison Kaspia ! Je téléphone à Stelio, qu’il nous réserve un salon.
En cinq minutes, Ulysse prit ses dispositions auprès de François pour qu’il dirigeât le service du soir sans lui. Dans le hall d’entrée du 17 place de la Madeleine, Stelio vint serrer dans ses bras son vieil ami Ulysse et gratifia Anna K. d’un baisemain dans toutes les règles de l’art. « Sors-nous une petite-eau de ton congélateur, mets-en une seconde en réserve et prépare ton meilleur caviar Beluga Royal Iran, mon fils, nous avons ce soir un long voyage à faire, cette enfant et moi ! - Orchestre ? - Plus tard mon fils, plus tard ! En arrivant au port !
Ils s’installèrent dans le petit salon tout de rouge et or. Seule touche bleue, d’une sagesse discrète dans ce décor chaleureux, la nappe céruléenne où étaient disposés couverts de nacre, présentoirs d’argent et verres de cristal. - Assois-toi ma fille ! Et goûte-moi ce breuvage des dieux. - Raconte-moi ! - Bois d’abord ! Et mange !
Après quelques verres et quelques toasts savourés dans un silence feutré, Anna K. se sentit prête à affronter l’histoire de sa vie. - Parle-moi de Pyrrhus, maintenant ! Sur un geste de la main, Ulysse congédia les serveurs. Il s’accorda deux autres vodkas, remplit le verre d’Anna K. _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique.
Dernière édition par le Dim 27 Jan - 17:31, édité 5 fois |
|  | | Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 963 Localisation : Gallardon
| Sujet: Re: Le violon de Buchenwald Dim 27 Jan - 16:22 | |
| L'Histoire de Pyrrhus
« Pyrrhus n’est pas arrivé à Buchenwald en 1944, comme ta grand-mère, mais le 15 novembre 1938. Il y a passé sept années de sa vie ! Il avait été arrêté à Berlin pendant la Kristallnacht. - La Kristallnacht ? - Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, le ministre allemand de la propagande Joseph Goebbels, à la demande de Hitler, ordonne et organise un vaste pogrom dans tout le Reich. Les sections d’assaut nazies, les SS et les Jeunesses hitlériennes s’en prennent aux synagogues, aux locaux des organisations israélites, ainsi qu’aux magasins et aux biens des Juifs. Les agresseurs sont pour la plupart en civil pour laisser croire à un mouvement populaire spontané. Le prétexte invoqué est l’assassinat à Paris d’un conseiller à l’ambassade d’Allemagne par un jeune Juif dont les parents ont été persécutés en Allemagne. Avec leur cynisme habituel, les nazis donneront à ces premières violences antisémites planifiées, en référence aux vitrines de magasins et aux vitraux des synagogues brisés cette nuit-là, le nom si poétique de " Nuit de Cristal". Pyrrhus se trouvait alors à Berlin. Sur l’insistance du chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, le Philharmonique de Vienne l’avait détaché auprès du Berliner Philharmoniker pour remplacer le premier violon, gravement malade. Refusant de se laisser imposer un musicien sur de seuls critères raciaux ou politiques, Furtwängler avait obtenu de choisir lui-même son violon solo. Il n’avait pas hésité une seconde et avait exigé la présence du meilleur. Le soir du 9 novembre 1938, tandis que sous la coupole du Schauspielhaus s’envolaient les accords exaltés des violons de Schéhérazade, Berlin et tout le Reich s’abîmaient dans l’enfer de la Nuit de Cristal. Pyrrhus fut molesté et arrêté alors qu’il regagnait son hôtel au sortir du concert. Son Stradivarius fut piétiné, mis en miettes par de jeunes hitlériens. Son épouse, enceinte de ta mère, était restée à Vienne où ils résidaient à l’époque. Pyrrhus était alors un magnifique bonhomme d’une force herculéenne. Jusqu’en mai 1940, il fut affecté à la construction de la voie ferrée et de la route reliant Buchenwald à Weimar, « la rue du sang », au cours de laquelle dix mille prisonniers périrent, mille au kilomètre. La vie d'un homme chaque mètre ! Il fut un de ces « chevaux chantants » que les SS enchaînaient à de lourds chariots à quatre roues chargés d’énormes blocs de pierre. Ceux qui ne chantaient pas dans cet effort surhumain rythmé à coups de schlagues étaient abattus sur place. A partir du printemps de l’année 1941, lorsque le commandant de Buchenwald, l’officier SS Koch et sa femme Ilse furent transférés à Majdanek, laissant derrière eux une redoutable réputation de tortionnaires et d’assassins, Pyrrhus devint porteur de cadavres. Le successeur de Koch, le colonel SS Pister était un mélomane. Sa femme passait pour une très grande virtuose. Dans une colonne de prisonniers, elle reconnut un jour ton grand-père, malgré ses loques et sa maigreur cadavérique. Elle avait assisté au concert du Berliner Philharmoniker du 9 novembre 1938 et n’avait eu d’yeux et d’oreilles que pour le premier violon. Elle décida son mari à l’engager pour lui servir de professeur. Lorsque Pyrrhus vit l’instrument sur le bureau de Pister, il tomba à genoux et fondit en larmes. Sans le toucher, au premier regard, il avait reconnu l’ultime chef-d’œuvre du Maître de Crémone. Probablement le plus abouti, le plus parfait des onze cents violons nés du génie d’Antonio Stradivari. Chaque jour, Pyrrhus était conduit chez le colonel et donnait son cours à Frau Pister, puis jouait pour sa fille, une gamine de cinq ans souffrant d’une maladie incurable - on dirait aujourd’hui une myopathie probablement - qui la contraignait à rester prostrée dans un fauteuil. C’était une enfant anémiée, triste, résignée. La musique de Pyrrhus la métamorphosa. Elle se mit à sourire et parfois même à rire aux éclats. Pyrrhus bénéficia d’un régime de faveur. Certains jours, il avait droit, en cuisine, à une nourriture décente. Mais il refusa tout net l'invitation que le colonel lui fit un jour de manger à sa table, à l'occasion de l'anniversaire de la fillette. Pister eut la fierté de ne jamais renouveler sa proposition. L’après-midi du 13 mars 1944, alors qu’il s’apprêtait à jouer pour Fräulein Pister devant le colonel et son épouse, il vit par la fenêtre qui donnait sur l’entrée du camp, sous la devise en fer forgé "Jedem das seine" "A chacun son dû", arriver un nouveau convoi de déportés. Il suspendit son geste, pétrifié d’horreur. Au milieu de cette horde de morts-vivants, il venait de reconnaître une femme. La sienne ! Sarah, ta Mamie russe ! Elle tenait par la main un enfant de cinq ans. Le choc fut terrible. Un double choc ! Celui provoqué par l’arrestation de sa femme et son arrivée en enfer, et le choc de voir, dans ces circonstances atroces, son fils pour la première fois. C’est en tout cas ce qu’il s’imagina. Mais ce jeune garçon, il ne l’apprit que des années plus tard, n’était pas le sien. Pyrrhus ne sut qu’en 1948 qu’il était le père d’une adorable brunette qui deviendrait ta mère. Je te le jure, elle était aussi belle que toi !
De lourdes larmes gonflèrent les yeux d’Anna K. Elle posa sa main sur la main d’Ulysse et serra très fort. - S’il te plaît Ulysse, ne me parle pas d’elle, je pleure à chaque fois ! Qui était cet enfant ?
- Ce jeune garçon avait perdu ses parents pendant le voyage, étouffés dans le wagon à bestiaux qui les emportait à la mort. Sans qu’il sût jamais pourquoi il l’avait choisie elle parmi des centaines d’autres, il s’était accroché à cette femme comme à une bouée. Ta grand-mère avait pris ce pauvre gosse sous son aile, sans doute pour combler quelque peu l’absence de sa fille qu’elle avait cachée dans un bahut lorsque les SS étaient venus les arrêter. Ce gamin, c’était moi.
Anna K. ne retint plus ses larmes. - Mon dieu ! Toi, Ulysse, mon vieil Ulysse ! Mais j’ai toujours cru… - Quoi donc ? - Je ne sais pas, au juste ! Que Pyrrhus t’avait recueilli plus tard. Il me disait toujours « il est comme mon fils » mais je n’avais jamais imaginé que votre rencontre remontait si loin ! Que toi aussi tu avais vécu cet enfer ! - Lorsque le camp fut libéré, il se mit à ma recherche. Il me retrouva au bout de quelques jours, errant seul au milieu des immondices et des cadavres. Les enfants étaient très rares à Buchenwald, n’étant d’aucune utilité dans ce camp de concentration spécialisé dans la destruction par le travail. La plupart n’y arrivaient pas vivants ou étaient exterminés dès leur arrivée. Les Américains étaient sur le point de me prendre en charge. Il s’est approché et a dit « c’est mon fils ». Ce jour-là je le suis devenu. Il ne m’a plus quitté, toute sa longue vie.
Anna K. essayait à grand peine de refouler ses larmes. - Grand-mère a su que son mari était là dans le camp, si près d’elle ? - Alors que le colonel impatient ordonnait à Pyrrhus figé d’épouvante de jouer, ton grand-père posa le Stradivarius et croisa les bras pour un suicidaire coup de bluff : «Je ne jouerai désormais pour votre fille que tant que je saurai que cette femme et cet enfant, là, dehors, restent vivants et seront bien traités. » La folle témérité de ton grand-père plut au colonel Pister. Il releva le défi. Nous eûmes, ta grand-mère et moi, régulièrement double ration et chaque jour, les SS nous conduisaient sous le célèbre "Chêne de Goethe". Cet arbre, qui d’ailleurs était un hêtre, était planté sur l’Ettersberg. On dit que le poète aimait travailler et rêver à son ombre. C’est à cet emplacement que, le 5 mai 1937, le général SS Eicke avait décidé d’implanter le futur camp de Buchenwald qui s’appela tout d’abord camp de concentration d’Ettersberg. Cet arbre existe encore aujourd’hui. Il n’est plus qu’un moignon squelettique et dérisoire qui adresse au ciel toute la souffrance dont il fut le témoin. Dans un millier d’années, il n’aura pas fini de s’en libérer ! Il était visible de la fenêtre et chaque jour, Pyrrhus pouvait vérifier que nous étions bien vivants. Ta grand-mère, ni moi avant la libération du camp, ne sûmes jamais pourquoi, jour après jour, des gardes nous conduisaient à cet emplacement où nous restions des heures immobiles, sans rien faire, mais en vie. Le 24 août 1944…
- Excuse-moi ! Tu m’as confié il y a quelques minutes que Pyrrhus n’a appris l’existence de sa fille qu’en 1948 ! Trois ans après la fin de la guerre. Comment est-ce possible ? Quel drame est venu s’ajouter à toutes ces horreurs ? Les yeux d’Ulysse se mouillèrent et un tremblement apparut dans sa voix. - Dans ce wagon blindé qui nous emportait, je le sentais confusément, d’un enfer à un autre pire encore, j’ai vu mourir mes parents étouffés tels que des bêtes par des bêtes aussi misérables que nous. Je n’ai dû la vie qu’à ma petite taille : bien que piétiné, j’ai pu ramper vers un espace un peu moins suffocant. J’étais le seul enfant dans ce convoi. Dans la confusion de l’embarquement, mon père était parvenu à me cacher sous son manteau pour que nous ne soyons pas séparés. A l’arrivée au camp, j’ai tendu la main vers une femme qui l’a prise dans la sienne : la main de Sarah, qui ne me lâcha plus pendant plus de cinq mois. La seconde main qui me secourut, une éternité plus tard, fut celle de Pyrrhus déclarant à un officier américain être mon père. Comprends-moi Anna, ma fille, je n’ai pas su, je n'ai pas pu… - Tu n’as pas pu avouer à Pyrrhus que tu n’étais pas son fils ! - J’avais six ans ! J’étais seul au monde ! Il m’apparut si doux et me serra si fort ! C’était si bon cette tendresse, cet amour d’un père ! J’avais six ans, Anna !
Le triste sourire de compréhension émue d’Anna K. encouragea le vieil Ulysse à poursuivre. - Nous avons erré de longs mois, d’un camp de réfugiés à l’autre. Pyrrhus, en meilleure santé que la plupart des rescapés, consacra tout son temps et toute son énergie à aider ses frères. Je ne sais pas dans combien de villes et villages nous avons séjourné, mais il n’a rejoint Vienne qu’en 1948. Sa maison avait été incendiée. Nous nous sommes installés dans quelque chambre d’hôtel. Il partait des journées entières, me laissant seul. Un soir, il revint avec une petite fille de mon âge. Il posa une main sur ma joue et me dit tendrement : « Je te présente ta sœur Sarah ! Deux enfants, c’est deux fois du bonheur ! » - Pardonne-moi, vieil Ulysse, de t’avoir interrompu. Sans doute ne tenais-tu pas à me faire cette confidence. - Elle me fait un bien immense !
De longues minutes suivirent, d’un silence paisible, où le dialogue ne fut plus que dans la communion des regards. Le caviar gris acier fondait sous les palais, la Kaspia blanche coulait en un feu délicieux. Mais le voyage n’était pas achevé. Ulysse reprit la barre.
- Le 24 août 1944 donc, un premier bombardement de la RAF causa, outre de lourds dégâts dans des usines alentour et dans le camp lui-même, la mort de la femme et de la fille du Colonel Pister. Le 25, Pyrrhus fut conduit comme chaque jour dans l’appartement des Pister très endommagé par le raid aérien. Il constata que sa femme était bien sous l’arbre de Goethe, mais seule. J’avais profité de la désorganisation provoquée par l’attaque anglaise pour disparaître. Les communistes allemands m’ont planqué dans un trou creusé sous le plancher d’un baraquement. J'y ai survécu comme une taupe pendant plus de sept mois, jusqu’à la libération du camp, le 11 avril 1945. Pyrrhus s’inquiéta auprès de Pister : « Où est l’enfant ? Pour toute réponse, il ne reçut qu’un violent coup de cravache au visage et Pister désigna le Stradivarius : - Sais-tu, chien de juif, ce que tu as devant les yeux ? - Le plus beau violon du monde ! - Pas seulement ! Tu as devant les yeux l’âme de ma femme et le soleil de ma fille. L’une et l’autre ne réjouiront plus mon cœur. Je lève donc ma promesse. Regarde ! Il tendit sa cravache vers la fenêtre aux vitres éclatées. Pyrrhus tourna son regard vers l’arbre de Goethe, au moment précis où son épouse tombait sous une rafale de pistolet-mitrailleur. - Lorsque les Américains ou les Russes auront remporté cette guerre et t’auront libéré, tu pourras dire au monde que les cordes de tous les violons du monde se sont brisées à Buchenwald.»
Avant qu’Anna K. ne s’effondrât Ulysse s’était précipité pour la saisir dans ses bras et la serrer très fort. Il lui tendit un verre de vodka qu’elle avala cul sec. - Pleure ma fille, pleure toutes les larmes de ton cœur !
Il se servit un verre, le but d’un trait et d’un grand geste théâtral le projeta au sol où il vola en milliers d’étoiles. - Et maintenant, on va danser, j’appelle l’orchestre ! Il frappa dans ses mains. - Non Ulysse, pas maintenant ! Dis-moi encore ! Qu’est devenu le Stradivarius de Pyrrhus ? - Le sien, je te l’ai dit. Il a été détruit par une bande de nazillons fanatisés et hystériques pendant la Nuit de Cristal. - L’autre, le dernier du grand Stradivari, le plus beau violon du monde ! C’est celui que je voyais chez Pyrrhus ? - Non, celui que tu as connu a été offert à ton grand-père par Yehudi Menuhin. Le Maître, de dix ans son cadet, avait été un temps l’élève de Pyrrhus. Ils se sont retrouvés à l’occasion d’un des nombreux concerts qu’a donnés Yehudi Menuhin pour les détenus libérés. Menuhin a appris l’histoire de Pyrrhus, mais pas par Pyrrhus lui-même, qui ne s’est jamais confié qu’à moi. C’est moi qui lui ai raconté Buchenwald, Sarah, l’arbre de Goethe, le Stradivarius. Menuhin possédait deux violons du Maître de Crémone. Il en a offert un à ton grand-père pour l’inciter à rejouer un jour. En vain ! Tu as raison, l’arthrose est venue bien, bien plus tard ! Mais elle était déjà installée dans son cœur. Dansons, veux-tu ? - Qu’est devenu le dernier violon de Pyrrhus, celui que j’ai connu ? - Ce que ce monde est en train de devenir est un miracle, après les siècles que nous avons traversés, chacun plus barbare que le précédent. Mais vois-tu, le miracle le plus extraordinaire, n’est pas à mes yeux qu’on soit parvenu à se passer de l’automobile, qu’on ait appris à vivre en paix, qu’on ait créé le plein emploi, que les jeunes soient heureux de vivre parce qu’ils se sentent utiles et aimés, que les vieillards partent le cœur serein parce qu’ils ont transmis leur savoir et leur sagesse et leur mémoire. Le véritable miracle, la véritable révolution, c’est qu’on ait supprimé la valeur des objets d’art. Qu’on ait compris que la richesse n’est pas dans la possession d’un chef-d’œuvre, mais dans son usage et dans son partage. Le violon de ton grand-père vit quelque part dans cette ville. Je flâne souvent, le soir, dans la rue du Sans-Souci, je m’assois en terrasse d’un bistrot et je passe une partie de la nuit à écouter son timbre de cristal. - Et le violon de Buchenwald ? - On ne sait pas ! J’espère qu’il vit, quelque part, dans ce monde où la folie des hommes ne brise plus les cordes des violons. - Fais-moi danser, mon vieil Ulysse !"
Ils burent et dansèrent, dansèrent et burent encore, Pleurant toute la nuit toutes les larmes de leurs corps Dans les sanglots des violons. _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique. |
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