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Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 972 Localisation : Gallardon
| Sujet: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 18:39 | |
| LES LARMES DE MARY
Mary pose son front contre la vitre froide. De la cour, de la grange, du chemin qui se perd au-delà des labours, son regard ne voit rien. Elle a fermé les yeux. Mary est triste. Et Mary reste ainsi, les yeux fermés, le front brûlant contre la vitre froide. Elle voudrait que l’hiver qui n’en finira plus envahisse son corps et se love en son ventre et s’installe en son cœur. Il est si grand ce vide en toi, Mary ! Si douloureux ! Les yeux fermés, Mary s’efforce à deviner le chemin creux derrière la ligne d’horizon. Où va-t-il quand il n’est plus cette griffure blafarde à travers les labours, à l’instant même où la terre et le ciel se rejoignent ? Où va-t-il ce chemin lorsqu’il n’appartient plus à la terre ni au ciel ? Où vont ceux que l’on aime et que deviennent-ils quand ils ont disparu de l’avoir trop suivi ? « Je veux tant qu’il revienne ! »
Mary est triste ; d’une tristesse aussi brûlante que les morsures d’hiver qui s’insinuent en elle au contact glacé de son front sur la vitre. Il est des peines si profondes, si convulsives, que l’âme seule ne sait les contenir ; qu’elles s’incarnent en toi. Oui, c’est cela : la tristesse parfois est si envahissante, si lancinante, qu’elle peut s’incruster dans l’intimité de ta chair, jusqu’à devenir ta propre chair. Tu l’éprouves physiquement. Elle est là, elle fait corps avec toi. Et tu dois la nourrir pour ne pas qu’elle t’affame.
Tu veux tant qu’il revienne ! Mais ce matin, Mary, quand il t’a dit, "Je pars !" tu n’as su aucun mot qui eût pu l’apaiser, tu n’as su aucun geste pour le retenir. Tu n’as été capable que d’un grand désarroi. "Non ! Ne me laisse pas !" Ce long cri de détresse, avant qu’il ait franchi tes lèvres, s’est éteint au baiser qu’il y a déposé. A ce "Pourquoi ?" muet dans tes yeux embués, tu savais la réponse avant qu’il ne la dise, tant tu la redoutais : " J’étais venu pour une nuit, te souviens-tu ? Quatre hivers ont passé !" Et tu as murmuré : "Mille printemps aussi !" Il n’a plus dit un mot ; sa musette déjà pendait à son épaule. Tu as compris alors qu’il était déjà loin. - Pourquoi faut-il, toujours, que les hommes partent ? - C’est qu’ils sont si légers que le vent les emporte ! Et le monde est si vaste !
Tu veux crier "Reviens !" mais le froid du dehors étouffe ton silence. - Comment veux-tu, Mary, qu’il revienne ton homme, tant le chemin qu’il a suivi est figé dans l’hiver ? Comment veux-tu, Mary ? - Ma peine et ma souffrance n’y réussiraient pas ? Et ce vide effrayant que j’ai là, tout en moi, partout en moi, cette force vaincue devenue inutile que j’ai au fond du cœur, n’est-ce donc pas assez pour le faire revenir ? - Eh bien ! Essaie Mary ! Qui pourrait t’en dissuader ? L’amour puise parfois au fond du désespoir des énergies insoupçonnées ! Mary, le front brûlant contre la vitre froide – pont thermique entre l’hiver avide du dehors et cette solitude ardente qui brûle en elle – à pleins poumons, à pleine douleur, aspire le chemin comme pour l’avaler. Elle sait qu’elle devra l’absorber tout entier. Il va la pénétrer, s’insinuer en elle, emplir ce vide immense dont elle est faite, se lover en son ventre au chaud de son désir. A force de l’appeler, les yeux fermés, de le vouloir si fort, il va bien apparaître, mon homme – film à l’envers – au bout du chemin entre ciel et terre, sa lourde silhouette d’homme puissant dur au labeur, va se découper sur le ciel froid – il t’a tant ébloui dans le soleil couchant lorsqu’il rentrait des champs –, de son long pas d’homme tranquille, de sa démarche souple, il sera bientôt là, à fouler le chemin sans éviter les nids de poules, il grossit, il approche, il traverse la cour, les deux barbaries qui fouillent du bec dans la boue s’écartent à peine sur le passage de l’homme de la maison. La soupe est sur la table, fumante, il va s’asseoir et manger sans bruit, tu vas le regarder, lui poser mille questions muettes, et seulement quand il sera rassasié il te dira les labours et les semailles, les promesses de moisson, la jument à ferrer, il te dira aussi le lièvre qui a filé entre ses jambes et qu’il n’a pas osé tirer. Et tu seras heureuse et il sera ton homme qui ne partira pas.
Il ne t’aura pas dit les oies sauvages qui filaient vers le sud.
Mais le chemin est long, si long, trop long et il a dû marcher si vite, ou bien il a pris les sentiers de traverse pour continuer sa route à travers le monde, cette route qu’il avait interrompue un soir d’hiver. D’où venait-il ? Simplement la porte s’était ouverte et le froid et la nuit étaient entrés, mais quand la porte s’était refermée, n’était plus resté que ce grand corps qui avait faim et froid, et le froid et la nuit s’en étaient allés pour longtemps.
Les yeux fermés, le front contre la vitre froide, Mary continue d’engloutir le chemin. A force de volonté obstinée, l’espoir inespéré prend corps, corps d’homme. Mary ouvre les yeux, car elle a discerné une silhouette qui se découpe sur le ciel. Les yeux grand ouverts maintenant, elle la voit à l’endroit même de l’horizon où elle l’a attendue. Je te l’avais bien dit ! Il y avait tant de vide en moi !
Mais la silhouette qui croît n’avance pas du long pas de l’homme tranquille. Elle sautille, court vêtue d’une robe qui danse au vent. Balancent à la cadence de ses sauts de faonne guillerette, ses nattes enrubannées. Mary rentre de l’école. Se peut-il que je vienne de si loin ? Se peut-il que ce vide en moi ait été si profond pour qu’il y ait autant de place, de la place pour un si long chemin ? Ce n’est pas possible ! Mais c’est bien Mary-enfant, mais c’est bien Marynette et son sourire qui envahissent la cour. Elle approche de la vitre froide et Mary dit "Entre en moi Mary, au chaud de moi ! Au moins toi tu as su revenir ! Viens m’habiter comme autrefois !" Mais Mary-enfant est trop rayonnante, le pont thermique ne fonctionne plus, et elle reste dehors et elle rit de bonheur et Mary, les yeux grand ouverts, appelle Mary-enfant. "S’il te plaît entre en moi, s’il te plaît Marynette ! Je suis si seule" Se peut-il que j’aie parcouru un si long chemin ? Mais le chemin désert a pris trop de place depuis longtemps, et l’enfant reste là si proche derrière la vitre, inaccessible et Mary impuissante tremble de froid, ses yeux fatigués dans les yeux malicieux et cruels de l’enfance. Elle colle plus fort son front contre la vitre, mais n’entre en elle qu’un long, qu’un trop long jour d’hiver. L’enfant rit. Et Mary pleure. _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique.
Dernière édition par le Dim 20 Jan - 19:44, édité 1 fois |
|  | | reGinelle

Age : 57 Inscrit le : 23 Fév 2006 Messages : 5953 Localisation : au plus sombre de l'invisible
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 18:47 | |
| ffffffffffffffff _________________ Je suis ce que je suis... point barre ! Bzzzzzzz Bzzzzzzz Bzzzzzzz !!! Ne touchez pas à l'abeille ! |
|  | | Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 972 Localisation : Gallardon
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 18:49 | |
| Merci m'dame ! _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique. |
|  | | reGinelle

Age : 57 Inscrit le : 23 Fév 2006 Messages : 5953 Localisation : au plus sombre de l'invisible
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 18:52 | |
| | Scapinocchio a écrit: | | Merci m'dame ! |
beaucoup de "choses" dans ce "ffffffff"... mais je sais que tu as compris. merci... suis très émue par ce texte...  _________________ Je suis ce que je suis... point barre ! Bzzzzzzz Bzzzzzzz Bzzzzzzz !!! Ne touchez pas à l'abeille ! |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 49258 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 18:53 | |
| A couper le souffle, tout ça en dedans soi qui se défait dans la brûlure de l'impossible... un monde s'est écroulé... _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 49258 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:01 | |
| Après la lecture remuante (très) des Larmes de Mary, je repense soudain à cette lettre d'amour extraordinaire de Soie (Alessandro Baricco). Aussi désespérée, dans ce qui n'est ni larmes visibles, ni cri audible, tout en dedans profondément.
Gé, quelle sensibilité... _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 972 Localisation : Gallardon
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:20 | |
| La difficulté ici (mais c'est cela finalement, le travail d'écriture), a été de me mettre à la place d'un autre, particulière d'une femme ! C'est sans doute pour cela que c'est le texte qui m'a fait le plus souffrir, au point que je l'ai travaillé pendant presque un an ! je ne vous dit pas les centaines d'heures ! Si le résultat plaît, c'est une grande satisfaction. Pour moi, de l'avoir achevé (en principe), c'est un grand soulagement ! _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique. |
|  | | BloodyMary Appelez-moi Nivéa

Age : 34 Inscrit le : 27 Avr 2007 Messages : 4408 Localisation : Sous ma peau... Peut-être.
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:21 | |
| Je sors de cette lecture...Retournée... Labourée devrai-je dire. Et je le dis. Chapeau bas... _________________
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|  | | Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 972 Localisation : Gallardon
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:23 | |
| Au début, Mary était Marie. Je ne sais pas pourquoi j'ai mis cet y. Merci Bloody ! _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique. |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 49258 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:27 | |
| | Scapinocchio a écrit: | | La difficulté ici (mais c'est cela finalement, le travail d'écriture), a été de me mettre à la place d'un autre, particulière d'une femme ! C'est sans doute pour cela que c'est le texte qui m'a fait le plus souffrir, au point que je l'ai travaillé pendant presque un an ! je ne vous dit pas les centaines d'heures ! Si le résultat plaît, c'est une grande satisfaction. Pour moi, de l'avoir achevé (en principe), c'est un grand soulagement ! |
Je peux te dire sans me tromper que tes efforts n'ont pas été vains, et que tu as bellement traduit le ventre vide de cette femme, vide de son homme, tandis que son coeur déborde et qu'elle veut à tout pris.
L'arrivée d'elle-enfant est absolument remarquable. J'y vois que l'homme, son homme, a emporté avec lui ce qu'elle portait de fraîcheur et de spontanéité, de pétillance et de joie de vivre.
Vraiment, vraiment, Gé, je salue ton travail et reconnais ta sensibilité. Tout y est, il ne faut rien ôter, rien rajouter, tout est en nuances, fort dans la désespérance, doux à la fois, vraiment. _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | BloodyMary Appelez-moi Nivéa

Age : 34 Inscrit le : 27 Avr 2007 Messages : 4408 Localisation : Sous ma peau... Peut-être.
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:29 | |
| | Scapinocchio a écrit: | Au début, Mary était Marie. Je ne sais pas pourquoi j'ai mis cet y. Merci Bloody ! |
Moi je l'ai lue en MarIE pour tout l'univers pastoral autour de toutes façons  Et en rroulant les rrr ! Encorrre Brrravo. _________________
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|  | | Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 972 Localisation : Gallardon
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:36 | |
| Si ! Je crois savoir pourquoi Marie est devenue Mary ! En cours d'écriture, m'est revenu à l'esprit "Sur la route de Madison" et Meryl Streep. Si Mary a un visage, c'est le sien. _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique. |
|  | | filo

Inscrit le : 02 Avr 2007 Messages : 2674 Localisation : Montpellier
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 19:49 | |
| Gérard, mes respects. Ce texte est brillant, sensible, et subtil en plus. Poétique, même. Quand je pense à toutes ces nullités qui sont édités et best-sellerisées, et que toi, tu es ici, parmi nous... _________________ Les fêlés sont précieux car ils laissent passer la lumière
>>>> http://filosphere.free.fr <<<< |
|  | | nouchka

Age : 47 Inscrit le : 08 Jan 2008 Messages : 39 Localisation : au fond des bois
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 20:11 | |
| | ce texte est bouleversant. Merci |
|  | | Scapinocchio de la Mancha

Inscrit le : 21 Oct 2007 Messages : 972 Localisation : Gallardon
| Sujet: Re: Les Larmes de Mary Dim 20 Jan - 20:13 | |
| Sur l'aspect poétique, relevé par Filo : ç'a été une autre difficulté. Je me suis attaché à rendre, je ne dirais pas poétique, mais "musicale" la lecture, en travaillant la plupart des phrases - dans la première partie en tout cas - en successions d'alexandrins ou d'octosyllabes, brisés quand le texte l'exigeait par des phrases ou éléments de phrases à rythme différent. D'où des choix de mots ou de tournures de phrases qui pour certaines m'ont pris... un temps certain. Si le résultat est perceptible, ça me rassure ! _________________ Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique. |
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