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Gérard FEYFANT




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MessageSujet: Les mots pour le dire   Mer 28 Mar - 21:20

LES MOTS POUR LE DIRE



Mon grand-père m’a légué, de son vivant, une boîte à biscuits. J’avais quatorze ans. Une belle boîte carrée, en fer blanc. Je dirai une autre fois le trésor qu’elle contenait. Sur le couvercle était gravé, en relief : LEFEVRE UTILE. Longtemps ces mots me sont restés mystérieux. Ce n’est que bien plus tard que j’ai fait le rapprochement avec les gaufrettes LU qui m’étaient pourtant familières et que j’adorais, moins pour leur croustillant et leur goût vanillé que pour les messages qu’elles délivraient.

Un jour, l’une d’elles me confia : JE T’AIME. Grignotant ce délice, je pensai très fort à mon amoureuse secrète - tellement secrète qu’elle-même ne savait pas que je l’aimais. C’était certain, ma Dulcinée s’exprimait par les gaufrettes. Concentré, les yeux fermés, j’en piochai une seconde. Elle me présenta d’abord sa face vierge de message, striée en losanges. Le suspens était intenable. Horresco referens ! (1) Retenant ma respiration je la retournai fébrilement, pour découvrir stupéfait les trois mots magiques et inespérés : A LA FOLIE ! Je remerciai les augures en une incantation connue de moi seul. C’était décidé : dès le lendemain au collège, je lui avouerais : « Moi aussi ! ».

Et croquai goulûment le paquet tout entier comme un fruit défendu.

Le lendemain matin, dans le bus qui nous conduisait au collège, je m’assis à ma place habituelle, afin de ne pas éveiller l’attention. Elle en fit de même, probablement, me dis-je, pour la même raison. Notre amour ne devait pas éclater au vu et su de tout le monde : nous eussions fait trop de jaloux. Assis deux rangs derrière elle dans la rangée opposée, je jetais de fréquents coups d’œil dans sa direction. Elle allait bien se retourner, me lancer à la dérobée un regard qui supplierait : « Pas maintenant mon amour, prends patience ! » Elle n’en fit rien, ce dont je lui fus reconnaissant. Les femmes savent rester maîtresses d’elles-mêmes quand elles brûlent de devenir les nôtres. Dont acte.

Mon affaire se présentant bien, je décidai d’attendre le moment opportun. Un trimestre passa, durant lequel je ne la quittai pas des yeux, osant parfois me tenir à moins de quarante mètres d’elle. Je remarquai à cette occasion que les filles passent beaucoup de temps en grappes, à rire sous cape. Quand la vie est si grave ! On doit être sérieux, quand on a quatorze ans ! Un matin enfin, dans la cour de récréation quasi déserte, ma patience fut récompensée : elle était seule et avançait dans ma direction. L’occasion rêvée ! Il fallait en finir ! Je marchai d’un pas décidé, rouge jusqu’aux oreilles - je le sentais à la chaleur qui me gagnait tout le visage. Parvenu à sa hauteur, tête baissée, n’osant la regarder, je lui jetai dans un murmure à peine audible : « Moi aussi !» et, accélérant le pas, je passai mon chemin. Je la devinais s’arrêtant net et se tournant vers moi.

Une telle audace l’avait estomaquée, médusée, suffoquée. Elle me dirait plus tard combien j’avais été fou de déclamer ainsi ma flamme au milieu de trois cents collégiens, quand elle était si timide qu’elle n’avait su s’adresser à moi qu’à travers des gaufrettes ! Alea jacta est, elle n’en pouvait plus de passion contenue : elle serait mienne pour la vie.

Sa réponse, si elle ne tarda pas, ne fut pas celle que, confiant en notre amour, j’avais envisagée. Quelques minutes plus tard, en classe, elle passa devant moi et me lança : « Tu parles tout seul, maintenant ? ». Et s’assit à sa place pour ne plus s’adresser de toute l’heure qu’au professeur, en latin s’il vous plaît. Intelligenti pauca ! (2)

Au moins m’avait-elle adressé la parole pour la première fois en trois ans de vie collégienne commune !

A quelques jours de là, les vacances survinrent sur cette demi-victoire prometteuse. Je ne la revis plus et je ne sus jamais si elle m’aimait un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… ou davantage.


(1) Je frémis en le racontant
(2) A qui sait comprendre, peu de mots suffisent
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