Salut Marcel.
Marcel est parti dans la nuit. Parti dans sa nuit à jamais.
Il y a un an, je l'observais de la fenêtre d'en-haut, regarder avec angoisse, les bras appuyés sur le bâton de frêne sculpté de ses mains, le trou creusé par la pelle mécanique devant chez lui et dont la bête faisait comme accentuer le bruit d'enfer dans un ballet à la Tati.
Charogne! Tu le traquais sans répit depuis cinq années. Un coup au physique, un coup au mental. Jusqu'à l'achever ce lundi sur le lit d'hôpital.
Il s'est battu, le brave, bec et ongles. En vain.
Attirée par la fumée de trop de gauloises sans doute, la faucheuse a fini par faucher.
Que pouvait faire le camionneur qu'il était pendant ces heures interminables de route aussi grise qu'ennuyeuse, sinon fumer?
Du jardin, le dimanche, je me suis longtemps demandé d'où venaient ces airs de musette accordéonnés. Il aimait ça, comme sa messe à la vie du jour de repos pendant que Paulette soignait les fleurs, des fleurs toute l'année dans le jardin propret.
Aux premières chutes de sève, le béret calé sur la tête et la tronçonneuse à l'épaule, Marcel allait couper son bois. Sa fierté, ces cordes amoncelées l'été suivant sous le hangar de tôles. Il y en avait pour plusieurs hivers, on ne sait jamais.
Dans l'église trop grande pour le dernier cercle restreint à cent têtes grisonnantes ou dégarnies et à quelques petits enfants, Paulette semble perdue. Miaulent l'orgue et les chants lourds de traîner leur lenteur, elle se retourne et cherche des yeux sans fixer rien.
Elle disait sa lassitude à porter ce reste d'homme entêté à faire encore comme si. Mais là, comme l'a dit le curé, cinquante et un ans de vie commune ouvrent avec brutalité un chemin de solitude où rien ne paraît digne de fixer le regard.
La droiture, la vertu prolétaire faites de fidélité, de devoir parental, de services rendus et de bon voisinage, de contribution à la paix en somme, ne font pas de bruit ni d'écho dans le village absent.
Marcel part incognito rejoindre les anonymes aux oubliettes du cimetière.
La pluie même est venue effacer la trace du cortège.
Penserai-je dimanche à écouter l'accordéon?
Le 20 octobre.