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Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)

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Lilylalibelle




Age : 33
Inscrit le : 31 Oct 2007
Messages : 422
Localisation : Bretagne

MessageSujet: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Mer 16 Jan 2008 - 23:58

Eh oui, tout arrive, voilà la suite du roman-fleuve...

“ Eléonore, je sais que vous pouvez être raisonnable et compréhensive, expliqua patiemment Vincent à Eléonore dans son boudoir. Le vicomte est un homme bon, affectueux... Votre mère tient à ce mariage et moi je ne doute pas que vous saurez en tirer parti aussi.
- Mais pourquoi précipiter à ce point les choses ? répliqua la jeune fille violemment. Miremont est-il donc si pressé de posséder sa pucelle ?
- Eléonore !
- Eh bien quoi ? Je vous choque, mon père ? N'est-ce pourtant pas ce que recherche ce vieux barbon ? Ou alors y a-t-il de sombres raisons matérielles derrière ce mariage ? persifla-t-elle, boudeuse.
- Eléonore, calmez-vous, reprit son père, troublé par la violence de sa révolte et déterminé à ne rien lui cacher. Il s'agit aussi de vous protéger. ”
Le mot étouffa la colère de la jeune fille. Elle resta debout, médusée, dévisageant son père sans comprendre.
“ Me protéger ? répéta-t-elle. Mais de qui ?
- De vous-même. Et de Mathieu.
- De Ma... Sainte-Anne bénie ! ”
Elle tomba à genoux en comprenant qu'elle ne s'était pas trompée, que les sentiments que son ami lui portait allaient bien au delà de leur complicité. Elle n'avait pas le choix : elle devait s'éloigner d'eux, de Mathieu, de son enfance.
“ Et si je refuse de me marier ?
- Dans ce cas, vous irez dans un chapitre comme chanoinesse...
- C'est bon, coupa Eléonore avec amertume. N'allez pas plus avant. C'est encore pire... ”
Vincent eut pitié d'elle et s'en voulut de devoir lui infliger cela. Eléonore soupira longuement et bruyamment pour signifier sa désapprobation puis releva son regard clair vers son père.
“ Très bien. J'épouserai Miremont. Maintenant, laissez-moi, s'il vous plait. ”
Vincent obéit. Il n'était pas plutôt sorti qu'Eléonore envoya rageusement un coussin sur la porte.
“ Ah non, non et non ! ça ne se passera pas comme ça !
- Tu as décidé de démolir le château ? ”
Elénore releva la tête et reconnut Mathieu qui venait d'entrer, évitant de justesse le coussin. Avisant ses yeux embués, l'hilarité du jeune homme vira à l'inquiétude.
“ Que se passe-t-il ?
- Je vais me marier.
- Quoi ?! ”
Mathieu bondit sur ses deux pieds, foudroyé.
“ Les fiançailles auront lieu dans deux semaines avec le vicomte de Miremont. Je n'ai pas eu le choix, Mathieu. ”
Le jeune homme s'effondra sur le premier fauteuil venu, incapable de prononcer la moindre parole.

Deux semaines plus tard, ce fut sans joie qu'Eléonore assista à la réception donnée en l'honneur de ses fiançailles. Seuls Mathieu et le baron de Chaulanges remarquèrent l'air absent de la jeune fille le soir de la fête. Très vite, après le souper, Eléonore quitta la salle pour gagner les balcons du château qui donnaient sur le parc. Mélancolique, elle essayait en vain de se faire une raison, se disant que cela devait bien arriver un jour. Mais le simple fait de s'imaginer mariée lui mettait les larmes aux yeux. Elle ne parviendrait jamais à diriger les domestiques, pourvoir aux besoins de chacun, veiller à tout... C'était trop difficile et surtout, cela ne l'intéressait pas. Vaincue, elle éclata en sanglots silencieux, sans se soucier des larmes qui tachaient la soie de sa robe.
“ Eléonore... ”
La jeune fille se retourna. Mathieu se tenait devant elle, un verre de vin à la main. Voyant ses larmes, il fronça les sourcils et s'approcha en titubant. Son haleine empestait l'alcool.
“ Tu pleures ? Mon poussin... Viens dans mes bras. ”
- Laisse-moi, Mathieu... Tu es ivre ! protesta-t-elle en le repoussant.
- Oui, je suis ivre, et alors, bordel de Dieu ! jura le jeune homme furieux. Me saouler, il ne me reste plus que ça ! Je me saoulerai tous les jours à la santé de cette ordure qui aura le privilège de poser ses mains sur toi !
- Mathieu, par pitié, tais-toi, supplia Eléonore en mesurant combien son père avait raison concernant le jeune homme. Les choses sont scellées, dorénavant. Nous n'y pouvons rien.
- On y peut toujours quelque chose, gronda Mathieu, terrible. On ne peut pas les laisser faire ça, Eléonore. ”
Eléonore soutint le regard vague de son ami, soudain traversée par une lueur d'espoir. “ On peut toujours faire quelque chose ”... mais quoi ? Eperdue, elle lui tendit sa bouche, sans réfléchir et se laissa aller dans ses bras de colosse. Peut-être une dernière fois... une dernière fois.
“ Oh ! Excusez-moi... ”
Eléonore et Mathieu se séparèrent brusquement en entendant une voix masculine. La jeune fille blanchit d'un seul coup en reconnaissant Miremont - évidemment.
“ Ce... ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur le vicomte, balbutia-t-elle.
- C'est du joli ! s'exclama le fiancé avec hauteur en reculant du couple enlacé. Sachez, pour votre gouverne, que je n'épouse pas les mijaurées de votre espèce, mademoiselle ! Je crains trop d'héberger sous mon toit un rejeton qui ne soit pas de mon sang ! ”
En reculant, il s'était retrouvé dans la salle de réception, de sorte que personne n'avait manqué ses dernières paroles. Le vicomte sortit avec superbe, sans saluer personne, vexé, tandis que la foule scandalisée grondait de murmures. Le scandale était proche.
Victoria de Chaulanges leva les yeux au ciel.
“ Doux Jésus... Cette fille est donc ratée sur tous les points ! dit-elle entre ses dents. Jamais je n'ai subi une telle honte...
- Taisez-vous, Victoria, intima Vincent à voix basse. N'aggravez pas les choses. Renvoyez vos invités. La fête est finie. ”
Vincent se dirigea vers Eléonore et Mathieu sans accorder un seul regard aux autres, avec une dignité et un charisme qui fit taire les bavardages. Les deux jeunes gens le suivirent silencieusement, consternés, à peu près certains de recevoir le pire savon de toute leur existence.
Vincent les fit entrer dans un petit salon qu’il affectionnait, invita Mathieu et Eléonore à s'asseoir sur un fauteuil, tandis qu'il restait debout, superbe et solide, avec cet air redoutable qui impressionnait tellement. Même Mathieu avait l'air chétif à cet instant.
“ Bon, dit-il enfin après un long silence. Je crois que je vous dois des explications supplémentaires à tous les deux… Logiquement, personne ne devait jamais entendre ce que je vais vous apprendre, mais les circonstances m’obligent à rompre le secret. ”
Eléonore fronça légèrement les sourcils, intriguée par le ton inhabituel de son père.
“ Je sais quels sentiments vous avez l’un pour l’autre, reprit Vincent posément. Mathieu, je sais que vous ne vous êtes jamais officiellement déclaré, sachant pertinemment que la main d’Eléonore vous serait refusée…
- Je ne suis qu’un paysan, même si vous m’avez élevé comme un prince, confirma Mathieu d’un air presque penaud, vite dégrisé par les événements.
- Eléonore, je sais qu’en ce moment même, vous êtes en train de vous dire que vous feriez bien fi des conventions et que l’absence de naissance de Mathieu ne vous gêne pas le moins du monde, reprit Vincent en guettant les réactions de sa fille. Je me trompe ? ”
Eléonore soutint bravement son regard et se mit à sourire.
“ Vous me connaissez trop bien, père, répondit la jeune fille dans un soupir. Mais n’est-on pas dans un siècle où les idées les plus audacieuses ont fait avancer la société ?
- Je vous vois venir, petite rusée, coupa le baron paternellement. Seulement, les choses ne sont pas si simples. Il ne s'agit pas seulement d'une question de mésalliance. Mathieu n'est pas de si basse naissance que cela ; en réalité, mon sang coule dans ses veines. Eléonore, Mathieu est en fait votre frère - votre demi-frère, pour être exact. ”
Eléonore sursauta imperceptiblement, tandis qu'un silence quasi palpable tombait sur le salon. La jeune fille soutint le regard tranchant de son père, ce regard acéré qui faisait plier les plus hardis. Mille questions se pressaient dans sa tête et elle ne savait plus par où commencer.
A ses côtés, Mathieu, bouche bée, était incapable de réagir. Il y avait trop de choses à la fois : il retrouvait un père, presque un nom, et il perdait en même temps le droit d'aimer la personne qu'il chérissait le plus au monde, Eléonore. Et si elle était sa sœur...
“ A l'origine, personne ne devait apprendre la vérité, reprit Vincent au bout d'un long moment, comme s'il ressentait soudain le besoin de se justifier. Votre mère, Mathieu, l'exigeait ainsi : soit je vous élevais comme mon fils, soit elle vous abandonnait. Par égards pour Victoria, je n'ai pas accepté de vous reconnaître officiellement, mais j'ai pris en charge votre nourrice, votre éducation... bref tout ce qui vous concernait de près ou de loin. Vous ne deviez jamais apprendre la vérité, Mathieu. Croyez bien que je suis désolé que celle-ci vous arrive dans de telles circonstances...
- Que va-t-il se passer à présent ? demanda Eléonore posément. En ce qui me concerne, je suppose que Miremont va annuler le mariage... et finalement c'est tout aussi bien.
- Je vois que vous ne perdez pas le nord, interrompit Chaulanges avec un demi sourire.
- Ne croyez pas que cette nouvelle m'enchante plus que cela, père, répliqua la jeune fille. Miremont ne me fait pas peur. Mais que va-t-il arriver à Mathieu ?
- Je n'en sais rien, à vous avouer franchement, répondit Vincent en se grattant le menton. Il est trop tôt pour en parler. Regagnez vos appartements, ma fille, à présent. Mathieu, restez ici encore un instant. ”
Le ton n'admettait aucune objection. Eléonore fronça les sourcils mais quitta docilement le salon sans bruit. Mathieu la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle ait disparu, avant de revenir à Vincent, méditatif, toujours debout devant son bureau. Le jeune homme avait du mal à aligner deux idées cohérentes. Il observait Vincent, presque admiratif, à la fois fier d'apprendre qu'il était son fils et terrorisé à l'idée de devoir quitter le domaine.
Car Mathieu, devenu bâtard pour de bon - et pas de n'importe qui, se doutait bien que sa présence allait devenir indésirable à Port-Louis.
_________________
Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Mer 16 Jan 2008 - 23:59

Mathieu se glissa dans le boudoir d'Eléonore et frappa discrètement à sa porte. Avisant ses traits tirés et ses yeux rougis, il en conclut qu'elle n'avait pas dormi de la nuit. Pris de pitié, il la prit dans ses bras avec tendresse et la serra contre lui.
“ Pardonne-moi, Eléonore. Je ne pensais pas toutes les horreurs que j'ai dites hier... J'aurai dû rester à ma place. Je suis vraiment désolé. ”
Eléonore le remercia et fut prête un instant à renoncer à tous les projets qu'elle avait échafaudés cette nuit-là. Mais la machine était en marche. C'était trop tard.
“ Mathieu, il faut que tu m'aides... Je veux partir. ”
Désarçonné, Mathieu s'assit sur un fauteuil et fronça les sourcils.
"Partir ? Eléonore, c'est moi qui doit partir..."
Eléonore sourit, se mordit la lèvre inférieure et prit la main de Mathieu en expliquant qu'elle allait se rendre à Paimbœuf afin de s'embarquer pour les Amériques.
“ T'embarquer ? Pour les Amériques ? répéta Mathieu, abasourdi. Tu oublies que nous venons d'entrer en guerre contre l'Angleterre aux côtés des américains ? Et puis, personne ne voudra d'une fille à son bord...
- Je ne peux pas rester ici, soupira la jeune fille. Mère me déteste à cause de la honte qu'elle a subi hier. D'autre part... je ne veux épouser personne pour l'instant et encore moins devenir chanoinesse... Je veux aller en Amérique, je veux apprendre encore... ”
Mathieu soupira en comprenant que rien ne la ferait changer d'avis. Elle était ainsi, téméraire et aventurière, toujours en quête de savoir et de nouveautés. Son projet un peu fou ne l'étonnait pas vraiment.
“ Alors ? demanda Eléonore. Tu m'aideras ?
- Oui, je t'aiderai. Et quand tu reviendras, je serai là. Ici ou ailleurs, peu importe.
- C'est que... je ne sais pas quand...
- Je t'attendrai. ”
Son abnégation forçait l'admiration d'Eléonore, et elle se mordit la lèvre en constatant qu'en vérité, elle n'était pas très sûre de vouloir revenir un jour…
Tout alla dès lors très vite. Dans le plus grand secret, ils préparèrent le départ d'Eléonore. Mathieu l'accompagnerait jusqu'à Paimbœuf et ne reviendrait qu'une fois Eléonore embarquée. Il lui donna des vêtements pour se déguiser en garçon. En bandant étroitement ses seins avec un large coupon de coton, l'illusion était plutôt réussie.
Ils entrèrent dans Paimbœuf après une journée de cheval, alors que le soir tombait sur l'avant-port de Nantes. Mathieu tenait à ce qu'ils réservent une chambre dans une auberge avant de partir en quête d'un navire. Il leur faudrait sûrement attendre un peu avant qu'Eléonore ne parte.
Pendant qu'elle signait le registre, le jeune homme l'observait. Personne n'avait découvert la supercherie. Eléonore jouait parfaitement son rôle, retrouvant les habitudes acquises sous l'égide de son père, tout en grossissant sa voix de contralto et ses gestes. Sa tournure de fille pouvait facilement passer pour être celle d'un adolescent attardé qui aurait oublié de grandir.
Ils partirent chacun de leur côté sur les quais du port de marchandises installé sur la rive droite de la Loire, à quelques milles de l'embouchure. Eléonore, pleine d'espoir, déchantait au fur et à mesure qu'elle descendait des navires avec une réponse négative. On la trouvait trop menue, ou plus souvent, on ne voulait pas embaucher un nouveau mousse alors que le capitaine avait du mal à payer les autres matelots. Pourtant, elle ne renonçait pas, poussée par l'envie d'aller sur la mer. Elle ne voulait pas abandonner si près du but. Si elle revenait à Port-Louis, elle aurait l'air ridicule et on l'enverrait sans tarder au châpitre. Si personne ne voulait d'elle ici, elle s'en irait tenter sa chance dans un autre port, plus au sud.
Eléonore, perdue dans ses pensées, s'aperçut soudain qu'elle se trouvait devant un des plus grands navires amarrés sur le quai. C'était de loin le plus beau qu'elle ait jamais vu et Dieu seul savait combien elle en avait admiré à Lorient toute petite ! Il battait pavillon français et devait être prêt à partir au vu de sa ligne de flottaison très basse - signe que les cales étaient pleines. Eléonore n'hésita qu'un court instant. Après tout, pourquoi ne pas tenter sa chance ?
Avec prudence, la jeune fille se glissa sur le pont du trois-mâts barque et se dirigea vers le roof arrière. Des gabiers grimpés dans les vergues du mât de misaine vérifiaient l'arrimage des voiles et des étais. En dessous d'elle, des matelots s'occupaient des pièces d'artillerie. A part ces bruits qui commençaient à redevenir familiers aux oreilles d'Eléonore, tout était calme sur le navire.
Elle frappa avant d'entrer dans ce qui devait être la cabine du capitaine et découvrit qu'il n'y avait personne. De dépit, elle fit une grimace et regarda autour d'elle, sans avoir le temps de détailler les meubles car une voix chaude l'interrompit.
“ J'ignorais que j'avais de la visite si tard... ”
Eléonore sursauta. Elle ne savait pas pourquoi elle s'imaginait tous les capitaines de bateaux - à fortiori marchands - étaient des bourgeois, à l'image de ceux qu'elle avait vu à Lorient. Or, l'homme qui se tenait devant elle infirmait ses préjugés.
Il devait avoir trente ans, tout au plus, bien proportionné mais grand. Habillé tout de noir soutaché d'argent avec élégance et finesse, il tenait à la main un petit bâton brun fumant qu'elle reconnut comme étant un cigare. L'exercice du grand commerce n'était pas un acte de dérogeance pour les nobles, mais elle ne comprenait pas ce que faisait ce grand seigneur, riche à n'en pas douter, sur ce bateau en partance.
Il la dévisageait lui aussi derrière le rideau de fumée et elle n'apercevait que ses yeux noirs qui brillaient d'un feu tenace. Elle ne pouvait s'empêcher d'avouer qu'elle se trouvait devant un homme extrêmement séduisant... mais désespérément silencieux.
“ Vous êtes le capitaine ? demanda Eléonore en essayant de ne pas faire trembler sa voix.
- Je suis le duc de Flogeac, propriétaire et armateur du Bordelais, dit-il enfin. Que voulez- vous? ”
La question était posée sans animosité, mais il semblait être pressé d'en finir.
“ Je voudrais m'embarquer, répondit Eléonore sans réfléchir.
- Voilà qui n'est guère surprenant, remarqua Flogeac avec un demi sourire. ”
La verve de ce jeune loup lui plaisait déjà.
“ Je viens de Lorient, reprit la jeune fille. Je faisais du cabotage. ”
Elle ne mentait presque pas, car si elle n'avait jamais navigué, elle en savait long sur ce point, pour avoir observé et discuté avec les marins dans son enfance.
“ Et pourquoi avoir quitté Lorient ? demanda le duc qui souriait de plus en plus franchement.
- Heu... J'ai envie d'aller plus au large, de voir comment ça se passe sur les gros bateaux...
- Nous allons en Amérique, reprit Flogeac après un silence. L'Atlantique n'est pas sûr en ce moment, du fait de la guerre contre les Anglais... ”
Eléonore ne retint qu'un mot : Amérique. Si seulement il pouvait la prendre à son bord !
“ Je n'ai pas peur, dit-elle avec aplomb. Je veux bien partir... surtout si c'est pour les Amériques ! ”
Flogeac s'assit dans le fauteuil et croisa ses pieds bottés de cuir sur le bord du bureau, tout en tirant une bouffée de son cigare en l'observant d'un œil désinvolte. Debout auprès de lui, Eléonore ne savait pas que penser. Elle espérait seulement qu'il l'engagerait.
“ Quel âge as-tu ? demanda le duc, la tutoyant soudain, sur un ton plus dur.
- Vingt ans. ”
Eléonore avait décidé d'ajouter une, non, deux, puis finalement trois années à son âge réel. Les mousses embarquaient pour la première fois vers douze ou treize ans, elle pouvait donc être considérée comme un marin relativement expérimenté.
“ Tu es bien fluet pour vingt ans ! Tu sais manier les armes ?
- Oui, épée et pistolet, et je me défends bien !
- Tu as de la famille, une femme, des enfants ?
- Non... Un père et une mère, comme tout le monde, mais c'est tout. ”
Flogeac se mit à rire. Ce garçon avait un sens de la répartie qui lui plaisait. Il l'observait avec acuité, dubitatif. Eléonore prit le parti de jouer le tout pour le tout.
“ Si vous voulez me prendre à l'essai, je suis d'accord... ”
Elle implorait Flogeac du regard. Il se leva lentement. Eléonore, remplie d'espoir et d'inquiétude mêlés, attendait.
“ Ce n'est pas dans mes habitudes, dit- il enfin. Je t'engage, mais soyons clairs : à la première faute, je te débarque, compris?
- Marché conclu.
- Très bien. Voici une avance sur ton salaire pour t'acheter ton paquetage, conclut le duc en lui tendant une bourse de cuir. Nous appareillons demain à l'aube. Sois à l'heure. ”
Eléonore hocha la tête positivement, incapable de prononcer une parole. Elle avait réussi. Elle allait s'embarquer sur ce magnifique navire et pour l'Amérique, en plus !
Elle n'était pas encore revenue de sa surprise lorsqu'elle annonça la nouvelle à Mathieu, attablé devant un verre de vin à l'auberge. Le visage du jeune homme se rembrunit. Il ne pensait pas qu'elle devrait partir si tôt. En vérité, il avait secrètement espéré que personne ne voudrait l'embarquer.
“ Merci de m'avoir aidée, murmura Eléonore avec un sourire affectueux. Je n'oublierai jamais ce que je te dois.
- Fais bien attention à toi, surtout. Je t'aime, Eléonore, ne les laisse pas te gâcher.
- Ne t'inquiète pas. Tout ira bien. ”
Mathieu aurait bien voulu la croire. Mais, malgré lui, il ne pouvait s'empêcher de craindre le pire.
"Allons nous coucher, dit encore Eléonore. Je dois partir au petit matin."
Mathieu la suivit, le coeur lourd. Dans la petite chambre de l'auberge qu'ils partageaient, il la regarda préparer ses affaires sans rien dire. Son regard était si pesant qu'Eléonore finit par venir s'asseoir auprès de lui.
"Ne sois pas triste, murmura-t-elle en entourant ses épaules de son bras. Tu resteras toujours dans mon coeur..."
Son visage était tout près du sien. Il n'avait qu'un geste à faire pour... Mathieu secoua la tête en fermant les yeux douloureusement. Il n'arrivait pas à se faire à l'idée qu'elle était sa soeur et qu'il ne pourrait jamais rien y avoir entre eux.
"Eléonore, mon Dieu, tu ne peux pas comprendre..."
Avec le sentiment d'une irrémédiable perte, il la prit dans ses bras et la serra contre lui, les larmes aux yeux.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Jeu 17 Jan 2008 - 22:29

Noté pour le prénom (j'avais pas fait attention...)
Une scène mère-fille après la rupture, je n'y avais pas pensé... Mais pourquoi pas, oui... Sauf que, comme ça, je ne sais pas trop ce qu'elles se seraient racontés.

Bon alors... ze suite !


***********


3

Les amarres du Bordelais furent ramenées sur le pont par le dernier matelot monté à bord. Le sifflet du maître d'équipage creva le silence, précédant la voix forte du quartier-maître qui dirigeait la manœuvre de départ.
“ Tout le monde au guindeau ! ”
Quarante pieds nus passèrent en trombe devant Eléonore, nichée derrière un tas de cordages, pour aller à l'avant du bateau.
“ Paré à virer ! cria un matelot quand ils furent tous en place.
- Vire ! ” répondit en écho la voix du quartier-maître.
Le cabestan, lentement, enroula la chaîne d'ancre au rythme de la chanson de l'Irlandais qui donnait du cœur à l'ouvrage. Muette, Eléonore enregistrait mentalement chaque mouvement des marins pour les appliquer à son tour au prochain port.
“ A hisser les volants ! ”
L'ordre du quartier-maître provoqua une nouvelle galopade de pieds nus sur le pont. En un instant, les filets se remplirent d'écureuils agiles qui montaient rapidement jusqu'aux vergues. En bas, les autres avaient empoigné les lourdes cordes. Les huniers montèrent, puis le foc majestueux, se déployant comme un bel oiseau blanc qui présente ses ailes au vent. Lentement, le trois-mâts barque du duc de Flogeac quitta alors les quais de Paimbœuf pour s'engager dans le chenal de l'estuaire de la Loire. Le mois de septembre 1779 venait de commencer.
Sur le pont, Eléonore regardait l'avant-port s'éloigner avec un pincement au cœur. Seul, Mathieu lui faisait signe de la main. Elle lui répondit en lui demandant intérieurement pardon, puis observa le bateau avec avidité, ne voulant rien perdre de son voyage.
Sur la dunette arrière, le duc de Flogeac observait la manœuvre, mains derrière le dos, auprès de M. Millerand, le second lieutenant qui donnait les ordres. Un peu après le lever du soleil, ils quittèrent la Loire pour s'élancer vers l'Atlantique. Eléonore exultait : la grande aventure commençait !
Elle se révéla, au fil des jours, être excellent marin, apprenant volontiers ce qu'elle ne savait pas, y compris les chansons paillardes et les jurons. Le règlement les interdisait et punissait le contrevenant par des coups de cordes, mais on passait outre, sinon l'équipage aurait eu le dos en sang en permanence. Les marins adoptèrent rapidement le nouveau matelot. Eléonore, en elle-même, se félicitait d'avoir choisi de s'embarquer. Quelle vie passionnante en comparaison de celle que lui promettait, à terre, sa condition de femme !
Les journées et les nuits s'étiraient au rythme des quarts de service, pendant lesquels se relayaient les deux bordées d'équipage. Eléonore faisait partie du tribordais - l'équipe qui occupait le tribord pour dormir. Elle se levait au petit matin, vers six heures, pour laver le pont du navire avec sa bordée, ce qui permettait en même temps à l'équipage de se laver les pieds, tous allant nu-pieds été comme hiver. Parfois, on poussait la toilette matinale plus loin et certains se rasaient même avec le couteau bien aiguisé qu'ils portaient à la ceinture. Les joues imberbes d'Eléonore intriguaient d'ailleurs plus d'un matelot et ce fut le sujet de conversation qui prima aux poulaines, lieux d'aisance - et donc de causette. Eléonore fut malgré tout bien intégrée au reste des matelots qui la surnommaient affectueusement "le Petiot".
Après la toilette, la cloche sonnait pour la prière. Eléonore s'étonna de la piété de l'équipage qui écoutait, sans un bruit, l'aumônier du bord perché sur le gaillard d'avant. Le dimanche, l'équipage avait même le droit au sermon. Le dernier "amen" prononcé, on criait "vive le roi", hommage rendu avec d'autant plus d'amour qu'il annonçait aussi le déjeuner. Chaque matelot recevait des biscuits et du cidre tiède ; Eléonore avait appris à en apprécier la saveur âcre et piquante mais redonnait souvent ses pintes aux mousses, en échange de quelques larcins de cuisine. Elle aurait donné cher pour avoir une tasse de ce café que les officiers devaient s'offrir !
Vers dix heures, ils dînaient, pour souper vers quatre, d'une soupe assez épaisse baptisée "mortier" et dont la composition alliait semoule, seigle, riz, haricots et huile d'olive. Parfois, le coq** la remplaçait par une soupe au lard, du bœuf salé, ou de la morue assaisonnée. Le dimanche, ils avaient droit aux bas morceaux du veau ou du mouton tués pour la table du capitaine.
Les matelots amélioraient souvent leur ordinaire en pêchant - clandestinement, bien entendu : personne ne les obligeaient à crier sur les toits le produit de la pêche et les bonites et autres dorades finissaient dans l'assiette des marins sans que l'écrivain* du bord n'en vît la couleur.
Le matelot qu'Eléonore préférait était Petit-Pierre. Il appartenait à la classe très prisée des gabiers, ceux qui manœuvraient les voiles. Le souci majeur d'un capitaine étant de disposer du plus grand nombre possible de "vrais marins", les gabiers représentaient une sorte d'aristocratie parmi les gens de mer, car de leur habileté dépendait la capacité du bateau à manœuvrer selon les ordres.
Petit-Pierre, bien qu'accusant cinquante-quatre ans, possédait une force extraordinaire et une agilité d'écureuil. Ses yeux gris perçaient le brouillard le plus dense et il commandait son groupe de gabiers avec une fermeté sèche et sans bavures. Il semblait indéracinable, tant il était concentré sur tout ce qu'il faisait et pourtant, la soif d'apprendre et la vivacité d'Eléonore le firent s'ouvrir. Elle suivait le marin comme son ombre, apprenant à monter en quelques secondes en haut des mâts pour carguer les voiles ou bien abattre la voilure pour faire prendre le vent. Petit-Pierre, qui était aussi instruit, lui dispensa son savoir avec générosité. Eléonore s'était vite remémoré le nom des étais et des voiles et se plaisait à dire qu'elle avait un sixième sens pour sentir les grains et les coups de vent.
Le duc de Flogeac pouvait être fier de sa nouvelle recrue, qui promettait de devenir un excellent marin. L'armateur le suivait parfois des yeux, étonné de le voir partout à la fois. Il connaissait tout le monde sur le bateau, y compris les officiers de maistrance et jusqu'au second qu'il assaillait de questions sur la navigation et la façon dont il déterminait sa route. Cette curiosité sans limites amusait Flogeac au plus haut point et il riait, voyant Millerand s'empêtrer dans des explications opaques qui ne devaient pas du tout satisfaire "le Petiot".
“ Ce garçon est foncièrement étonnant, déclara-t-il à son lieutenant lorsque ce dernier réussit enfin à se débarrasser d'Eléonore. Il veut tout apprendre.
- Il est étonnant, mais il est surtout fatiguant ! répondit Millerand en s'épongeant le front. Heureusement qu'ils ne sont pas tous comme lui !
- Oui, d'ailleurs cela me chiffonne, admit Flogeac en frottant son menton. Il m'a l'air bien cultivé pour un matelot. Ce n'est pas courant...
- Peut-être, mais au moins il est efficace. ”
La nuit tomba sur le grand bateau, après le souper, donnant le signe du changement de quart. La bordée remplacée descendit au tintement de la cloche. En attendant le sommeil, les marins chantaient et discutaient au son d'un fifre et d'un pipeau. Dans un coin, trois gabiers jouaient aux dés.
“ Ils jouent leur ration de cidre de demain matin, confia Petit-Pierre auprès d'elle. Parfois, ils jouent des pois, mais jamais d'argent.
- Pourquoi ? demanda Eléonore.
- Le capitaine l'interdit. Il dit que ça évite d'avoir des histoires... ”
Chaque marin se préparait à aller dormir, pendant que ceux qui étaient de quart s'installaient à leur poste. A cause de la guerre, on ne laissait que quelques fanaux allumés. Le bateau s'enveloppait alors dans la nuit.
Eléonore se réfugia sur le beaupré en rêvant aux vallons bretons ou en imaginant ce que pouvait être l'Amérique. Après le couvre-feu, on n'entendait plus les marins, mais les bruits du bateau prenaient alors possession du silence. La lune s'était levée ce soir-là, auréolée d'un halo blanc, mais point d'étoiles. Les nuages bruns qui tapissaient le ciel ne présageaient rien de bon pour les jours à venir. Eléonore frissonna et ramena sa couverture sur elle.
Elle rattacha les manches de sa chemise sur ses poignets et pensa à Mathieu, se demandant ce qu'il était devenu. Comment avait réagi Vincent en découvrant sa fuite ? Le Bordelais avait déjà parcouru près de la moitié de la distance qui le séparait de New York. A ses moments perdus, Eléonore restait sur la dunette arrière, ou bien sur le beaupré, où la puanteur était moins sensible. L'odeur des fermes des alentours de Lorient lui paraissait finalement plus supportable, depuis le départ, que celle dégagée par la centaine d'hommes d'équipage peu ou jamais lavés, ajoutée à celle des bêtes à poils et à plumes embarquées. Près du cabestan, le nez en l'air, elle regardait le vent gonfler les voiles du grand bateau et prenait un peu d'air pur.
Le Bordelais avait prit la route du nord et il faisait de plus en plus froid. Le soir, les matelots se réchauffaient en faisant de joyeuses veillées dans l'entrepont. Eléonore participait sans rechigner à leurs libations, remerciant à chaque fois mentalement son père qui l'avait élevée au cidre, comme tout paysan breton qui se respecte, mais qui lui avait appris aussi à boire. Elle s'arrangeait ainsi pour toujours être celui qui remplit le verre des autres, ce qui lui permettait "d'oublier" volontairement le sien... et de le faire durer plus longtemps. Même avec son teint de fille et sa silhouette menue, "le Petiot" avait ainsi acquis une réputation de bon camarade, tenait bien la chopine, tout en ayant un courage d'homme, une sagesse de vieil homme et la tête bien remplie.
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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Jeu 17 Jan 2008 - 22:33

On arrivait en Amérique.
Les soirées, depuis quelques jours, tournaient autour du même sujet : les femmes - et surtout les hôtesses du bordel du port où aucun marin ne manquerait pas de faire un arrêt. Souvent, les escales en retenaient plus d'un à terre, dans la paillasse crasseuse d'une fille de joie.
Pour tous, le moment de mettre pied à terre était aussi une sorte d'examen de passage pour les nouveaux. Eléonore n'y échappa pas, mais remplit parfaitement son contrat en prenant garde de ne pas trébucher. Après ces longues semaines passées sur le bateau, la terre ferme semblait instable et l'on vacillait malgré soi.
Aussitôt sur le quai, qui ressemblait d'ailleurs plus à une cale, Eléonore mit ses cinq sens en éveil pour ne rien manquer de l'Amérique. En fait, New York, avec ses trente mille habitants, n'avait rien d'une ville. Excepté les quartiers entourant le port et l'île de Manhattan, le paysage était plutôt campagnard, mêlant les belles demeures et les magasins regorgeant de marchandises dans les rues sans pavés ni trottoirs. Le centre nerveux, Wall Street et Broad Street, était même d'une saleté moyen-âgeuse, qui n'empêchait nullement de beaux équipages et des couples élégants de se croiser avec des mines réjouies. Eléonore s'en retourna vers le navire pour aider aux premières réparations.
Le port regorgeait de navires et l'activité de New York se concentrait sur le port et les voies fluviales qui y aboutissaient, parmi lesquelles le fleuve Hudson, dont on apercevait les magnifiques rives au loin. De l'autre côté de l'East River, un quartier résidentiel s'étalait sur les collines de Brooklyn.
Stupéfaite, Eléonore mesura combien son imagination débordante l'avait induite en erreur. Elle s'attendait à trouver un pays en liesse, fêtant continuellement sa liberté proclamée. En fait, les gens n'étaient préoccupés que par la guerre contre l'Angleterre et New York n'était encore qu'une partie de l'île de Manhattan, traversée par une ancienne voie indienne que l'on appelait Broad Way.
Le soir venu, les matelots se retrouvaient comme il se doit à l'auberge pour fêter le retour au port. Au milieu des pintes de vin, des filles de joie et des chansons au goût douteux, Eléonore se sentait mal à l'aise. Elle ripailla avec ses confrères pour marquer le coup, puis sentant l'ennui la gagner, prétexta la fatigue et resta dans un coin.
Soudain, elle entendit distinctement son nom surgir dans la conversation qui se tenait non loin d'elle.
“ M'est avis à moi, qu'le Petiot l'est pas né d'la dernière pluie, disait un des marins en roulant des yeux. Y paraît qu'il a des livres... T'as d'jà vu un marin qui lit, toi ?
- Non. Moi, j'sais même pas lire ! répondit l'autre en partant d'un rire gras. Tu sais, ça m'étonne qu'un peu, ton histoire... L'Petiot l'est bien vu par le capitaine... Moi, j'me dis qu'c'est louche, et que j'serai toi, Grulain, j'lui chercherais pas des noises, au P'tiot...
- T'as raison, Jean-Jean, dit le premier après avoir bu une lampée de vin. S' tu veux mon avis, l'est rendu à lire des livres, parce qu'au lit, y doit... ”
Le reste se perdit dans les ricanements et Eléonore ne comprit pas ce qu'elle était censée faire au lit. Fâchée, elle se leva brusquement et quitta la taverne enfumée pour se réfugier sur le rivage. La lune était pleine et on y voyait comme en plein jour, mais la nuit restait agréable bien qu'on fût en octobre. Elle s'assit sur un rocher, contempla la mer quelques instants et prit un de ses livres dans son baluchon.
Tout à coup, Flogeac fut devant elle, surgi de nulle part. Il souriait et ses yeux brillaient. Eléonore pensa qu'il devait avoir un peu bu lui aussi pour fêter leur arrivée à bon port.
“ Les libations de l'équipage ne vous enchantent guère, moussaillon ? demanda-t-il sans cesser de sourire. C'est la première fois que je vois un marin préférer un livre à une putain !
- Décidément, vous aussi ! grommela Eléonore qui commençait à en avoir assez qu'on lui reproche de savoir lire. C'est interdit ? ”
Flogeac éclata d'un grand rire qui désarçonna la jeune fille. Le duc s'assit auprès d'elle et la dévisagea attentivement, avec une acuité qui lui fit monter le rouge aux joues si bien qu'elle baissa les yeux.
“ C'est bien ce que je pensais, murmura Flogeac au bout d'un instant et Eléonore releva la tête, surprise par la douceur et la certitude du ton.
- Que pensiez- vous donc ?
- Un homme ne rougit pas quand un autre homme le dévisage, dit-il seulement. Bas les masques, jeune fille... Je crois que vous me devez des explications. ”
Ce ton paternel termina d'agacer Eléonore, mais elle obéit, partagée entre la stupéfaction et l'appréhension, en esquissant une grimace.
“ Maintenant que vous avez découvert le subterfuge, je suppose que vous allez me renvoyer, fit- elle, boudeuse.
- Je vous rappelle que l'Amérique est en guerre et que l'Atlantique est son champ de bataille, mademoiselle, répliqua le duc. De plus, mettons tout de suite les choses au point : j'avais stipulé que je vous débarquerai à la première faute. Or, je ne conçois point qu'être une femme en soit une. Vous avez d'ailleurs amplement prouvé vos qualités en tant que marin... ”
Le sourire revint sur les lèvres d'Eléonore.
“ Alors vous me gardez ?
- A moins que vous ne préfériez poursuivre le voyage dans des conditions plus confortables, reprit Flogeac en devinant sa réponse.
- Oh non ! répliqua vivement Eléonore. C'est beaucoup plus palpitant de naviguer en garçon ! ”
Flogeac se mit à rire une nouvelle fois, amusé par sa réaction en l'observant avec curiosité. Il lui reconnaissait déjà des qualités exceptionnelles lorsqu'il la considérait comme un garçon mais venant d'une femme, cela relevait de l'exploit.
“ Pourquoi vous êtes-vous embarquée ? Vous n'êtes ni pauvre, ni repris de justice, ni janséniste...
- Ma mère voulait me marier et moi je voulais être libre... Je suis partie.
- Tout simplement, apprécia Flogeac avec une pointe d'ironie. Et pourquoi sur la mer ?
- Je suis bretonne, monsieur, répondit Eléonore en se redressant, comme si cela expliquait tout. Chez nous, en Bretagne, on naît avec de l'eau de mer autour du cœur.
- La formule est jolie... Seulement, vous admettrez qu'il est assez rare de trouver une femme qui renonce ainsi à sa condition, à sa place dans la société, pour une autre pour le moins incertaine, remarqua Flogeac.
- Peut- être, soupira Eléonore. Aussi rare, en tout cas, que de voir un riche duc armateur commander son propre navire...
- Touché ! s'exclama Flogeac en riant. Vous avez gagné, je cesse les questions. ”
Il la toisait ouvertement et elle se sentit de nouveau rougir sous son regard impérieux.
“ Mademoiselle, lorsque vous êtes dans des vêtements plus conformes à votre sexe, vous devez être... très séduisante. ”
Eléonore haussa les épaules.
“ Bah ! Pour un homme qui désire une femme, celle-ci est toujours séduisante, rétorqua la jeune fille avec aplomb. Ne vous leurrez pas, je ne tomberai point dans votre escarcelle... Je ne suis pas prête à renoncer à ma liberté. J'aimerais rester celui que vous engageâtes au début de ce mois, pour vous et pour tout l'équipage.
- Tout beau... Ne montez pas ainsi sur vos grands chevaux, railla le duc en riant. Moi aussi, je préfère que vous restiez garçon. Une femme au milieu d'un troupeau de matelots à peine dégrossis n'a pas sa place. Je vous demande seulement d'être prudente... et de ne pas hésiter à vous réfugier sur le roof en cas de besoin. Je mettrais tout de même M. Millerand au fait pour plus de sûreté. ”
Docile, Eléonore hocha la tête. Après tout, peut-être était-ce mieux pour elle qu'il soit au courant. Flogeac prit une petite boite d'argent dans laquelle il choisit un cigare qu'il tourna longuement entre ses doigts avant de l'allumer. Plongé dans ses pensées, il ne disait plus rien, exhalant des volutes de fumée avec un plaisir non dissimulé. Eléonore supportait mieux maintenant l'odeur du tabac, et même, elle commençait à aimer son parfum caramélisé. Elle aimait aussi la nonchalance et la volupté qui entouraient le geste, comme un rituel. Elle comprenait mieux pourquoi les cargaisons de tabac étaient si prisées des armateurs européens.
"Le Petiot" n'eut guère le temps de découvrir réellement l'Amérique. Ses investigations se limitèrent au port car le bateau fut délesté de ses marchandises et rechargé aussitôt de tabac, de coton et d'indigo. Cette fois, Eléonore prit part activement à la manœuvre de départ, montant aux mâts avec ses compagnons pour larguer les voiles. Flogeac la suivait des yeux du haut de la dunette et la voyait faire la course dans les vergues, pieds nus et hilare, avec les autres gabiers. Il ne parvenait pas à se faire à l'idée que c'était une femme.
D'un seul coup, il eut peur. Eléonore se balançait sur la vergue du mât pour accrocher le Grand Volant, aidée par quatre autres matelots. En bas, le reste hissait la voile. Un seul faux mouvement, et elle pouvait tomber sur le pont. Il l'imagina, disloquée, au pied du mât, et secoua la tête nerveusement.
Il ne voulait pas perdre de marins, mais pourquoi s'inquiétait- il soudain des risques qu'elle encourrait ? Parce que c'était une femme ?
“ Non, non. Ne nous laissons pas prendre au piège des sentiments. ”
Mais son regard revenait sans cesse à la silhouette juchée sur le hauban du grand mât. Il fallait avouer qu'elle se débrouillait plutôt bien pour une fille.
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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Jeu 17 Jan 2008 - 22:35

Conformément à ce qui avait été décidé, Eléonore avait reprit sa place au sein de l'équipage, mais avait été promue au poste de gabier. Petit-Pierre était officiellement chargé de compléter son apprentissage et, malgré la lourdeur des voiles et la hauteur impressionnante des mâts, elle s'en sortait relativement bien. Le soir, lorsque le soleil se couchait, Eléonore observait la mer scintillante, résistant à l'envie d'y faire un plongeon. Lorsque sa bordée était de quart, elle parvenait à veiller en se plongeant dans un livre, l'oreille attentive aux bruits du bateau et de la mer.
Fréquemment, elle apercevait le duc de Flogeac sur la dunette qui fumait un cigare, nonchalamment appuyé à la lisse, avant d'aller dormir une ou deux heures. Il ressortait sur le pont pour profiter du silence de la nuit, faisait relever les quarts, scrutait le ciel à la recherche d'indices sur le temps du lendemain. Il trouva un soir Eléonore endormie contre un tas de cordages et esquissa un sourire. Il détaillait les traits fins de son visage, songea soudain qu'elle n'avait certainement pas vingt ans, comme elle le lui avait dit. Il secoua la tête, stupéfait par tant de détermination chez une femme. Flogeac sentit qu'il commençait à avoir le regard d'un homme et non plus celui d'un capitaine et il tourna les talons. Il tenait à respecter son choix.
C'était simple lorsqu'il était loin d'elle. Mais dès que leurs yeux se croisaient un peu trop longtemps, il se souvenait de sa condition première et tout déraillait. Il trouvait alors un prétexte quelconque pour s'éloigner, penser à autre chose, le temps de reprendre ses esprits.
Comme elle était curieuse de nature, elle se postait souvent sur la dunette, près du timonier de quart, pour observer la façon dont il gouvernait. Les plus expérimentés sentaient le navire s'éloigner de son cap bien avant que le compas n'enregistrât le changement et corrigeaient d'un léger mouvement de barre. Il suffisait d'observer comment le vent remplissait les voiles, en regardant la direction relative de la houle. Par temps maniable, souvent, les timoniers laissaient des "bleus" tenir la barre pour apprendre le métier. Eléonore se prêta au jeu et, sous l'œil amusé de Flogeac non loin de là, gouvernait le bateau, le regard rivé sur le compas, en donnant de grands coups de barre à gauche, puis à droite, pour corriger le cap, comme tous les débutants.
Cependant, contrairement aux autres, elle ne se contentait pas de manier la barre, elle voulait aussi savoir comment le capitaine déterminait la position du navire ou bien le réglage adéquat de la voilure.
“ Cela dépend de l'allure du bateau, c'est-à-dire l'angle formé entre le cap du bateau et la direction du vent, expliquait Flogeac, bon prince. C'est important de bien régler la voilure, sinon le timonier doit continuellement manier la barre pour maintenir le cap. ”
Eléonore l'écoutait, attentive, voulant tout savoir sur le fonctionnement du compas, l'utilisation d'un sextant ou d'un chronomètre de marine. Ils passaient ainsi de longues heures pendant lesquelles le capitaine se faisait volontiers professeur et restaient souvent accoudés à la lisse de la dunette arrière, les nuits où Eléonore n'était pas de quart, pour discuter à bâtons rompus.
“ La mer est une chose étrange, lui confia-t-il un soir. Elle peut être calme et se mettre en tempête sans aucune raison apparente... C'est comme une femme.
- Ou comme un homme.”
Eléonore éclata de rire joyeusement, amusée par la double comparaison qu'ils venaient de faire. Flogeac secoua la tête, désarçonné par ce comportement si naturel qu'il ne pensait pas possible chez une femme.
“ Vous pensez encore à la mer ? demanda Eléonore au bout d'un moment.
- Non... Pardonnez-moi, mais je pensais à vous. Je songeais que vous aviez du cran d'avoir tout quitté ainsi pour mener une vie de marin sur un navire de commerce... Ce n'est pas le destin le plus glorieux pour un matelot.
- Certes, mais je ne pense pas que j'aurai pu tromper de la même façon les officiers du Roi en cherchant à m'enrôler dans la marine de guerre, répliqua Eléonore en souriant. Peut-être qu'un jour, pourquoi pas...
- Vous comptez donc rester garçon le restant de votre vie ? demanda encore Flogeac avec une pointe de surprise dans la voix.
- Du moins pour l'instant, répondit la jeune fille. Je pensais continuer à naviguer sur le Bordelais...
- C'est votre droit, reprit-il. Encore qu'en toute objectivité, je doute que vous soyez assez résistante pour mener d'autres campagnes telles que celle-ci...
- Je me suis bien défendue, jusqu'à présent, objecta-t-elle avec hauteur.
- Certes, mais les conditions étaient bonnes. Et c'était votre premier voyage. Vous sentez-vous capable de le refaire trois ou quatre fois par an, dans le brouillard, dans une tempête, une nuit sans lune où le froid mord la peau ?
- En tout cas, j'essaierai ! ”
Flogeac se mit à rire avec indulgence. Avec tant de détermination, n'avait-elle pas autre chose à faire que le matelot sur un trois-mâts ? Elle avait manifestement assez de caractère pour se tailler une place dans la société sans se déguiser en garçon et même sans se marier. Dubitative, Eléonore engrangea la réflexion en plissant les yeux.
“ Que pourrais-je faire une fois à terre ? Je ne peux pas retourner chez moi, mes parents doivent m'avoir reniée à tout jamais...
- Mon palais bordelais est assez grand pour vous recevoir, glissa Flogeac. En tout bien tout honneur, bien entendu. Vous y serez mon invitée...
- Vous ne repartez point en mer ? demanda Eléonore.
- Pas tout de suite. D'une part, je ne suis que le propriétaire du bateau, même si je m'amuse à faire le capitaine de temps en temps. D'autre part, Bordeaux me manque. J'aspire à plus de tranquillité... ”
Eléonore se mit à rire, croyant qu'il la mettait à l'épreuve.
“ Vous plaisantez ?
- Je suis très sérieux, dit le duc gravement. Je suis propriétaire de plusieurs navires qui commercent avec l'Orient et les Antilles. Je suis venu en Amérique pour trouver d'éventuels nouveaux partenaires, c'est tout. J'aime la mer, j'aime les navires et diriger leurs manœuvres et je le fais de temps en temps. Mais ma fortune repose sur la gestion de mes navires et de leurs cargaisons et je dois retourner à Bordeaux pour m'en occuper. Et m'occuper aussi de la Guyenne où je possède plusieurs domaines... ”
Eléonore tentait d'imaginer ce qu'elle pourrait faire une fois de retour en France. Elle n'y avait pas du tout pensé, toute à sa joie de partir en mer. Or, Flogeac lui offrait un moyen de trouver sa voie...
“ Je ne vous force pas, dit encore le duc. Vous êtes libre... et vous avez encore le temps du voyage de retour pour prendre votre décision. Mais pensez- y... ”
Eléonore hocha la tête et se dirigea vers l'entrepont pour dormir. Malgré elle, les paroles de Flogeac trottaient encore dans sa tête lorsqu'elle arriva à sa cabane, l'endroit où elle dormait dans l'entrepont. Elle étouffa un cri de surprise en découvrant un matelot en train de fouiller dans son bagage et mettre la maigre bourse contenant ses économies dans sa chemise. Le sang d'Eléonore ne fit qu'un tour et elle sauta sans réfléchir sur le dos du marin.
“ Voleur ! Rends-moi mon argent ! ”
Pris par surprise et déséquilibré, le matelot s'écroula lourdement sur le plancher du pont en braillant. Stupéfaite, Eléonore reconnut Grulain, fort en gueule et bâti comme un docker. En comparant rapidement sa carrure à la sienne, Eléonore comprit qu'elle ne faisait pas le poids et chercha des yeux un objet susceptible de l'aider.
“ Un coutelas comme celui-ci te serait bien utile, pas vrai ? railla Grulain qui s'était relevé d'un coup de rein en sortant un couteau sculpté.
- De quel droit voles-tu mes affaires ? explosa Eléonore, toutes griffes dehors.
- En vertu du droit du plus fort ! répondit Grulain en la retenant d'une main massive. Et n't'avises pas de m'en empêcher si tu ne veux pas tâter de ma lame !"
Il la maintint en respect encore quelques minutes avec le couteau dressé devant lui, pendant lesquelles il se servit généreusement dans le bagage d'Eléonore.
“ Attention, Petiot, dit- il en la relâchant. Je sais que tu fricotes avec le capitaine. Un mot de ça dans ses oreilles et tes tripes sécheront au soleil dans l'heure qui suivra ! ”
Eléonore eut un frisson d'horreur qui sembla plaire à Grulain. Il s'éclipsa sans un mot de plus et la jeune fille tomba à terre, lessivée.
“ Sainte-Anne bénie ! murmura-t-elle. Je l'ai échappé belle... Si je n'arrive pas à me défendre contre la cupidité des marins, ça sera moins facile que je ne le pensais... ”
Ah... Si elle avait été un homme avec vingt livres de muscles, elle aurait pu lui faire comprendre qui elle était, à ce Grulain, tout imposant qu'il était...
“ Non, non... Ca ne se passera pas comme ça ! s'exclama Eléonore en se reprenant. Je ne vais pas me laisser faire par un marin de bas étage... ”
Elle rassembla rapidement le reste de ses affaires éparpillées par Grulain, tout en réfléchissant à sa riposte, se releva et se heurta à une montagne.
Le duc de Flogeac avait déjà reconnu Eléonore.
“ Que s'est- il passé ? demanda-t-il abruptement. Vous vous êtes battue ? ”
Eléonore allait répondre que non, mais s'avisa que sa chemise était déchirée et qu'elle aurait beau jeu d'essayer de mentir. Elle haussa les épaules, rétive à l'idée de dénoncer son agresseur.
“ Qui était-ce ? reprit Flogeac sévèrement.
- Bah ! Quelle importance ? répliqua Eléonore. Cela ne me rendra pas mes livres et l'argent qu'il m'a volé... ”
Stupéfait qu'elle ose le contredire, Flogeac ne réagit pas tout de suite. Puis tout ce qu'il y avait de dominateur en lui monta comme la moutarde monte au nez et il saisit son bras dans une poigne impérieuse.
“ Je ne vous demande pas votre avis, rugit-il, terrible. Je veux un nom ! ”
Eléonore se débattit vigoureusement et réussit à se dégager sans douceur.
“ Vous n'avez pas le droit ! glapit-elle, furieuse, en frottant son bras endolori.
- Grave erreur, moussaillon, rétorqua le duc, qui retrouvait son calme aussi vite qu'il l'avait perdu. J'ai tous les droits : je suis le capitaine. Et seul maître à bord. ”
Elle ne répondit pas, flattée qu'il l'ait appelée "moussaillon". Elle venait de comprendre qu'il n'avait pas réagi en homme, mais en capitaine à qui elle devait le respect.
“ Ecoutez-moi, tête de mule, je me fiche pas mal de ce qui peut vous arriver et de ce que vous pouvez penser, reprit Flogeac en plantant son regard franc et direct dans le sien. Mais si je ne suis pas ferme et sévère avec mon équipage, je ne pourrais jamais rien en faire. Si vous voulez être un bon matelot, il faut obéir...
- Je n'ai pas le droit de réfléchir ? demanda Eléonore avec une naïveté qui arracha un sourire au duc.
- Non. Pour réfléchir, il vous faudra devenir officier ! répondit-il, jovial. Alors, ce nom ?
- C'était Grulain, avoua Eléonore, de guerre lasse. Mais il a promis que mes tripes sécheraient au soleil si je le dénonçais... ”
Flogeac la dévisagea intensément, un demi sourire au coin des lèvres.
“ Vous avez peur ? ”
Eléonore fit la moue et haussa les épaules de nouveau.
“ Pas vraiment. C'est un bon matelot, il est fort, mais il est stupide... ”
Flogeac éclata de rire. Il avait tort de s'inquiéter d'elle. Comme ce n'était pas la première fois que ledit Grulain semait la terreur parmi les marins, il décida de passer aux représailles. Eléonore ouvrit la bouche, mais le duc la devança.
“ Et ne protestez pas, sinon vous lui tiendrez compagnie à fond de cale ! ”
Eléonore se tint coite et hocha la tête docilement, mais dès que Flogeac eut tourné les talons, elle marmonna entre ses dents qu'elle n'approuvait pas du tout sa façon de faire.
“ Attention, moussaillon ! fit la voix rieuse du duc. Je vous entends !... ”
Eléonore fit une superbe grimace, lâcha un juron et s'accroupit contre le bastingage en croisant ses bras sur sa poitrine pour bouder. Flogeac s'éloignait en riant silencieusement.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)   Jeu 17 Jan 2008 - 22:36

Quelques jours plus tard, à la faveur de la nuit, le duc rendit à Eléonore les livres ainsi que l'argent qu'il avaient retrouvés dans la cabane de Grulain.
Il profitait toujours de la nuit pour l'approcher, pour que leurs relations quelque peu atypiques n'éveillent pas les soupçons et trouvait souvent la jeune fille sur la dunette, sous le bôme de brigantine.
“ Vous êtes un des rares marins qui s'aventure ici, lui fit remarquer Flogeac. Les autres considèrent que c'est le territoire du capitaine.
- Je n'ai pas peur, répondit-elle en comptant ses livres. Vous ne l'avez pas expressément interdit :c'est donc qu'on a le droit d'y être... Ce livre-là n'est pas à moi. ”
Elle lui tendait un petit volume relié de cuir rouge, mais Flogeac ne le prit pas.
“ C'est un cadeau, dit-il. J'ai vu que vous aviez un Voltaire, je n'ai pas résisté à l'envie de vous en faire découvrir un autre... C'est un grand malheur d'avoir perdu un philosophe aussi clairvoyant.
- Oui, moi aussi j'appréciais ses points de vues, ajouta la jeune fille. Il ne croyait ni à la bonté de l'homme, ni à sa condamnation originelle. Nous sommes seulement à l'échelle du monde que nous habitons et il faut organiser le bonheur terrestre avec les moyens disponibles... Il pensait aussi que la justice et la liberté représentaient le trésor fondamental de l'homme et qu'il devait réclamer l'abolition de l'esclavage et du servage, des lettres de cachet, la libre disposition des biens et du travail, la liberté d'écrire, de parler, de s'exprimer... ”
Ainsi, le duc et le matelot passaient de longues heures, la nuit, sur la dunette. Ils parlaient de philosophie, de politique et même de la guerre. Flogeac évoquait aussi ses nombreux voyages à travers le monde, les personnes qu'il rencontrait à Bordeaux. La jeune fille restait suspendue à ses paroles ; le duc avait un don de conteur, dans le langage distingué des salons. C'était un amoureux de la nature, et sous son enveloppe d'aventurier, il cachait une âme passionnée de grand seigneur. Il se mit à parler de Bordeaux, lui confia qu'il aurait aimé faire revivre son palais là-bas, où il donnait jadis des fêtes dignes de celles de Versailles...
“ C'est une ville importante, disait-il. Son poids et son influence équilibrent ceux de Paris auprès du centre et du sud. C'est une autre capitale, une porte sur la mer et le négoce... C'est aussi un pays parlementaire, à l'instar de la Bretagne qui a nourri l'esprit de résistance contre la royauté. Bordeaux a besoin de liberté pour vivre de son commerce ; c'est une ville coloniale, la grande échelle du Nouveau Monde en France... C'est en cela que j'ai rompu la tradition familiale, puisque je me suis tourné vers les Amériques, et plus spécialement les Isles. Savez- vous que le commerce avec les Antilles rapporte à Bordeaux plus de trente-quatre millions de livres par an ? ”
Flogeac éclata de rire en voyant la tête d'Eléonore. Ses parents n'avaient jamais du posséder une telle fortune !
“ Et vous qui lisez les philosophes, reprit le duc, Bordeaux est aussi leur berceau. M. Montaigne a sondé les dogmes de la religion, M. de Montesquieu les institutions politiques... La ville de Bordeaux n'a d'égale en Europe, que ce soit pour son commerce, la fertilité de ses collines couvertes de vignobles, ou le soleil quasi-idyllique qui la fortifie et la rend telle qu'un Eden tout doré... C'est tout cela, Bordeaux. J'y suis né, j'y mourrai...
- Êtes-vous donc si vieux ? demanda Eléonore en souriant.
- Je suis très vieux ! s'exclama-t-il sur le même ton. J'ai cent ans ! ”
Eléonore éclata de rire spontanément ; Flogeac la regardait et soupira.
“ Si je vous redemandais maintenant de m'accompagner à Bordeaux, que décideriez-vous? ”
Prise au dépourvu, Eléonore ne répondit pas tout de suite. Elle leva les yeux vers lui, sourit, un peu embarrassée.
“ Vous tenez donc tant à ce que j'abandonne la navigation ?
- Point du tout. Mais vous valez mieux que la vie anodine d'un matelot, expliqua le duc. Vous êtes trop intelligente et fine pour vous contenter d'obéir... Tout en vous m'étonne, m'éblouit, me surprend. Je voudrais pouvoir vous suivre dans votre cheminement, peut-être vous aider. J'ai en moi la tradition hospitalière des gens du Sud. Ne voyez pas une avance quelconque dans cette invite. Je sens votre esprit proche du mien... Je crois que j'aimerai beaucoup votre compagnie... ”
Il ne se doutait pas qu'Eléonore, en elle-même, avait déjà abdiqué. Elle le suivrait à Bordeaux. La curiosité de connaître cette ville qu'il aimait tant, de mieux le connaître la poussait en avant. Avide de découvertes, il lui fallait déjà changer de monde. Et elle devait s'avouer que Flogeac avait vu juste en pensant qu'elle pouvait rêver mieux qu'une existence de matelot.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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Le Vent des Lumières (suite 2 et 3)

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