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| | Le Vent des Lumières - Chapitre 4 | |
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Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Le Vent des Lumières - Chapitre 4 Lun 21 Jan - 23:26 | |
| 4 Le trois-mâts barque du duc de Flogeag jeta l'ancre au milieu de la Garonne dans le port de Bordeaux. Au-delà des quais, les beaux quartiers donnaient à la ville son aspect monumental, avec ses entrées fermées par de simples grilles et ses remparts féodaux agrémentés de larges allées rectilignes plantées d'ormeaux et de tilleuls. Plus loin, le Jardin Royal reliait au reste de la ville le quartier des Chartrons, qui abritait les colons hollandais et allemands. Plus loin, l'îlot de la place Royale était prolongé sur plus d'une lieue et demie par une façade uniforme qui allait rester une des gloires de la ville. A chaque coin de rue, Tourny, intendant jusqu'en 1757, avait ainsi laissé son empreinte et son talent d'urbaniste avait redonné à Bordeaux un visage digne de son histoire. Capitale de l'Aquitaine jusqu'en 867, époque à laquelle se constitua la maison des comtes de Toulouse, transformant l'Aquitaine en duché de Guyenne, Bordeaux avait attendu encore 1453 avant d'être rattachée à la couronne française. “ Aliénor d'Aquitaine la donna en dot à Louis VII en 1137, racontait Flogeac alors qu'ils débarquaient en empruntant le canot du bord. Mais le duché devint possession du roi d'Angleterre en 1154... - Par quel mystère ? s'enquit Eléonore. - Celui du remariage, moussaillon, répondit le duc. Après son divorce d'avec le roi, Aliénor se consola avec le duc d'Anjou, Henri Plantagenêt, héritier du trône d'Angleterre. Mais cet intermède ne fut point inutile. Bordeaux a toujours joui de privilèges, notamment grâce à l'octroi d'une charte de commerce. En ce moment, nous sommes en période de grande prospérité. Regardez, on aperçoit là-bas le Château-Trompette. ” Apercevoir était peu dire : le château médiéval, autour duquel on avait aménagé des promenades, dominait massivement l'arrière-plan du paysage. Le quai courait en arc de cercle, bordé d'immeubles de quatre étages ; juste devant le château, des murailles abritant des canons entouraient des jardins ombragés de grands pins parasols. Tout le long s'amarraient d'innombrables barques, tandis que les bateaux s'éparpillaient dans la rade ; c'était la première fois qu'Eléonore voyait autant de navires rassemblés au même endroit. Ils continuèrent à pied pour dépasser la Place Royale et arriver cours de Verdun, où se trouvait l'hôtel particulier des Flogeac. Le duc avait confié le déchargement du navire à M. Millerand, avant de rentrer chez lui. Un domestique en livrée sortit instantanément du château pour les accueillir. “ Voici Constant, mon premier maître d'hôtel, dit le duc chaleureusement en désignant le vieil homme à Eléonore. - Bienvenue chez vous, monsieur le duc, dit Constant en s'inclinant. - Je vous confie mon invité, Constant... Veillez à ce que tout soit fait selon ses désirs. ” Eléonore sourit suavement au maître d'hôtel qui hocha la tête avec une déférence sincère et décida qu'elle l'aimait bien. A peine furent-ils entrés qu'une nuée de serviteurs et soubrettes les entoura. Eléonore découvrait avec émerveillement ce palais que le soleil rendait lumineux. Elle suivit Constant en observant, bouche bée, les lustres de cristal, les boiseries dorées, les meubles précieux. Au centre du palais se trouvait une immense salle de réception parquetée d'acajou, tandis que les ailes contenaient les appartements du duc. Tout l'étage du corps central se constituait de petites suites pour les invités, car le duc de Flogeac recevait beaucoup et longtemps. Le tout formait un ensemble parfait, luxueux et très confortable. Restée seule, Eléonore défit ses cheveux nattés en parcourant les trois pièces de son appartement. Somptueuses, décorées avec goût et élégance, chaque pièce drainait une harmonie de bleu reposante. Un grand lit à baldaquin supportait une lourde soie brochée bleu tendre, de la même couleur que les courtines de velours, retenues aux montants ouvragés par des cordelettes dorées. Une petite commode en bois d'acajou portait un broc d'eau et un bassin de faïence fine et côtoyait une "toilette" agrémentée de dentelles et de taffetas bleus et blancs. Dans la pièce attenante se trouvait une table recouverte d'une nappe de batiste bleu ciel, des liseuses, des fauteuils, une petite bibliothèque. Sur le sol, de coûteux tapis orientaux, et aux fenêtres, des voilages fins et des rideaux de velours bleu roi. Émerveillée par tant de magnificence, que le salon de réception de sa mère égalait à peine, Eléonore songea soudain que tous les appartements d'invités devaient avoir le même cachet et que cela avait du coûter une fortune. Elle n'osait imaginer le luxe des appartements du duc lui-même... De retour dans la chambre à coucher, Eléonore ouvrit la fenêtre et découvrit le parc, qui, mis à part les dimensions, n'était pas sans lui rappeler celui de Port-Louis. Vers l'ouest s'étirait le mince fil d'argent de la Garonne. Une femme de chambre gratta à la porte et entra, les bras chargés d'une toilette de velours incarnat qu'elle déposa sur un fauteuil. Eléonore revint dans la pièce, tandis que la femme de chambre, qui déclara s'appeler Marie, faisait une révérence. En voyant la robe, Eléonore comprit qu'il était peut-être temps qu'elle réintègre son enveloppe de femme. Avec un soupir, elle demanda à Marie de lui faire préparer un bain, bien qu'elle ne se décidât pas à quitter son costume masculin. Dans la troisième pièce de son appartement, pavée de faïence bleutée, des servantes remplissaient d'eau chaude un bassin d'émail. Eléonore se dévêtit, se lava à grande eau, retrouvant avec bonheur le plaisir de se sentir propre. Marie l'enveloppa dans un drap après avoir oint tout son corps d'huile de jasmin. Comment le duc avait-il deviné son parfum ? Ce détail la troublait encore lorsque Marie lui passa la chemise de soie fine puis le corset qu'elle laça dans le dos avec dextérité. Eléonore se laissait habiller rêveusement, l'esprit ailleurs. Elle avait oublié jusqu'au plaisir de se sentir femme dans une robe... “ Sainte-Anne bénie, pensa-t-elle avec effroi. Étais-je donc en train de me transformer réellement en garçon ? ” Elle releva ses cheveux devant la glace de la toilette, trouva qu'ils étaient encore plus affreux qu'avant, à cause du sel, du vent et du soleil. Puis elle hésita devant la ribambelle de pots de fards divers qu'elle avait devant elle. Cela faisait si longtemps qu'elle ne s'était pas parée ! Maintenant, elle réalisait que tout cela, ce sentiment de se faire belle et d'être admirée, lui avait manqué durant le voyage aux Amériques. Maquillée, coiffée, Eléonore passa le reste de la robe qui devait valoir une fortune à elle seule. Elle s'extasiait devant la finesse des broderies, la délicatesse arachnéenne des dentelles et la douceur du tissu. Pour terminer, Marie ouvrit un écrin qui contenait une parure de grenats assortis à la couleur de sa robe. Eléonore, pas encore revenue de sa surprise, restait muette en pensant que ce damné Flogeac devait être réellement très riche. La jeune fille n'osait pas se regarder dans la psyché, mais sous les demandes incessantes de Marie, elle y consentit. Elle ne se reconnut pas ; son regard croisa dans le miroir les yeux bleus de la soubrette postée derrière elle qui l'observait avec admiration. “ Qu'en penses- tu ? demanda-t-elle en souriant. - Madame est magnifique ! ” Eléonore sourit encore plus franchement et congédia Marie. Elle chercha un livre dans la bibliothèque, s'étendit sur une liseuse et parcourut quelques pages. Très vite, elle posa le livre sur ses genoux, ferma les yeux et le temps s'abolit. La porte s'ouvrit soudain sur Constant qui resta un instant interdit en constatant que le gabier ramené par Flogeac s'était transformé en jeune fille. Et quelle jeune fille ! “ Heu... Pardonnez cette intrusion, balbutia-t-il avec une tête plutôt comique. Monsieur le duc m'a chargé de vous inviter à dîner à sa table... ” Eléonore sourit et traversa un nombre impressionnant de salles, salons, boudoirs derrière le maître d'hôtel avant d'arriver devant une porte de bois richement sculptée. Constant frappa et fit entrer la jeune fille. A l'entrée d'Eléonore, le duc de Flogeac, accoudé à la cheminée, s'était retourné. Ils se trouvaient dans un grand salon carrelé de marbre. Une table était dressée non loin de la cheminée où dansaient de grandes flammes rouges. Outre ce mobilier, il y avait quelques guéridons portant des vases de fleurs, des bergères de velours et une belle ottomane recouverte de satin broché. Le duc de Flogeac resta saisi à l'apparition d'Eléonore, même s'il s'attendait à une transformation radicale du gabier Chaulan. Il s'émanait d'elle un charme indéfinissable, cette fraîcheur naturelle et spontanée qui manquait tant aux courtisanes. Fasciné, il notait néanmoins qu'elle avait toujours le même regard assuré, la même force dans la démarche et le maintien, la même détermination. Il comprit qu'elle ne forçait pas sa nature dans son costume masculin, mais qu'elle restait la même, qu'elle soit habillée en garçon ou en femme. Il resta longtemps à la regarder, sans rien dire, puis désigna un fauteuil ; dès qu'il fut près d'elle, il prit sa main, y posa les lèvres. “ Avant toute chose, moussaillon, divulguez-moi votre véritable identité, dit-il en souriant. J'aimerais beaucoup savoir comment je dois vous appeler... - Je m'appelle Eléonore de Chaulanges de Port-Louis, répondit la jeune fille, amusée et intimidée aussi par le ton bas et secret du duc. - Permettez-moi de vous dire, demoiselle, que je vous préfère femme... et que vous êtes ravissante. ” Il l'invita à s'asseoir et le sommelier servit aussitôt du vin. Flogeac voulait déjà organiser une réception pour fêter son retour et à laquelle seraient conviées les personnes influentes des environs, afin que la jeune fille puisse faire leur connaissance. En fait, Eléonore s'aperçut qu'en temps normal, le palais de Flogeac était l'endroit le plus couru de Bordeaux. “ Les gens aiment cet endroit et y reviennent avec plaisir, expliqua-t-il en levant son verre. Je bois à votre beauté. - Et moi à votre retour. ” _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net
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|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitre 4 Lun 21 Jan - 23:27 | |
| Les semaines qui suivirent furent un enchantement permanent pour Eléonore. Le grand bal donné en l'honneur du retour de Flogeac à Bordeaux célébra la beauté de la jeune fille et le début de son règne dans la capitale de Guyenne. Elle y fit la connaissance de toutes les personnalités importantes de Bordeaux, à commencer par son gouverneur militaire, le maréchal de Richelieu qui, malgré ses quatre vingt-trois ans, reluqua la jeune fille avec avidité. “ Méfiez- vous, ma mie, souffla Flogeac à son oreille, Richelieu est le plus fieffé libertin que je connaisse... C'est un gouverneur hors pair, qui n'a pas sa pareille pour faire prévaloir le principe de l'autorité royale, mais il est malheureusement dépourvu de tout sens moral. Il a installé au palais du gouvernement sa maîtresse toulousaine, Mme Capon, qui préside à ses côtés des soupers uniquement composés de femmes représentant toutes les variétés du demi-monde bordelais. Vous comprendrez vite que c'est assez mal vu à Bordeaux qui est régie par la gravité parlementaire. On lui reproche ses excès, son humeur tracassière et despotique, son indiscrétion parfois poussée jusqu'à l'inquisition... et sa passion effrénée pour l'agiotage. - Et, outre cela, quel est donc son rôle ? demanda Eléonore, partagée entre l'amusement et la réprobation. - Effacé, répondit Flogeac. Il a déplu aux intendants, il est en conflit chronique avec le Parlement et il maltraite le maire. De toutes manières, ma chère, aujourd'hui, un gouverneur militaire n'est plus vraiment le poste clé dans les villes de province. C'est l'intendant qui domine tout. ” Nicolas Dupré de Saint-Maur était en effet le maître effectif de la Généralité de Guyenne, refoulant dans l'ombre le gouvernement militaire, la Jurade* et le Parlement. Relevant du Conseil du Roi, il exerçait son autorité sur un vaste territoire qu'il quadrillait grâce à ses bureaux et à ses subdélégués et sa généralité était considérée comme une des grandes intendances du royaume de France. Grand administrateur, à l'image de ses prédécesseurs, Boucher, Tourny et Boutin, Dupré de Saint-Maur était cependant le plus averti, le plus ouvert et le plus libéral des intendants de Guyenne. Intelligent, très cultivé, puisant ses théories dans le programme physiocrate et convaincu du pouvoir de l'opinion éclairée, il tenait à l'honneur de recevoir dans ses salons l'aristocratie de la province, ouvrant largement son hôtel au public éclairé sensible aux Lumières. Eléonore s'entendit tout de suite avec lui ; soucieux du bien public, il essayait de concilier les intérêts de l'agriculture et le régime fiscal, mais il se heurtait constamment à l'hostilité latente du Parlement et de la Jurade. Eléonore se rendit par la suite avec Flogeac à l'hôtel de l'intendant, ainsi qu'à l'académie de Bordeaux où il faisait de fréquentes communications. Eléonore occupa les premières semaines à courir Bordeaux, montée sur Hermès, un pur sang arabe que lui avait donné le duc. La ville témoignait d'une intense activité qui trahissait sa prospérité. Certaines rues étaient boueuses et tortueuses, mais de nombreux quartiers étaient neufs, des maisons fraîchement construites, avec des balcons. Avant le souper, Eléonore admirait de sa fenêtre le port de Bordeaux où, pour un sou, des élégantes pouvaient s'asseoir pour regarder les navires arriver. Il n'était pas rare qu'il y eut six cent bateaux dans le port, rangés sur quatre files. Sébastien de Flogeac disait que la ville gagnait des millions de livres par an, grâce au commerce avec l'ennemi juré de la France, l'Angleterre, mais aussi avec les Isles d'Amérique, dont il acheminait les produits en Europe. Bordeaux était doté d'une flotte de longs courriers de capacité croissante, mais lents et lourds, principalement utilisés pour le commerce colonial et qui transportaient des cargaisons de grand prix. Le port drainait un nombre considérable d'artisans liés à la construction navale et au monde du négoce, mais il y avait en fait deux Bordeaux: celui-ci, atlantique, ouvert sur l'extérieur et dont le capitalisme commercial contrariait l'autre Bordeaux, le corporatiste des artisans repliés sur eux-mêmes. D'ailleurs, la Jurade perdait graduellement de son influence face à la liberté d'entreprendre et d'agir, encouragée par l'essor économique et intellectuel qui ébranlait le colbertisme. Le libéralisme avait rapidement été adopté par la chambre de Commerce et l'intendance, un peu grâce au duc de Flogeac qui avait réussi à faire comprendre aux banquiers, aux négociants et aux marchands les avantages de la liberté économique. “ Comment en êtes-vous arrivé à vous faire marchand ? demanda-t-elle un jour au duc. Votre situation n'est pas courante. - Plus qu'on ne le croit, répondit Flogeac. Et avant toute chose, je suis négociant, pas marchand. Les négociants sont ceux qui font du grand commerce ; ils sont en fait peu nombreux, mais leurs profits importants. - C'est l'aristocratie du commerce, en quelque sorte, résuma Eléonore. - Si vous voulez, approuva Flogeac avec une lueur d'amusement dans le regard. La classe des négociants est opulente, mais sa réputation n'est pas à toute épreuve ; on lui reproche ses mœurs dissolues, encouragées par le maréchal de Richelieu. Mais la plupart sont sérieux et vertueux, à l'image du tiers de protestants qui négocient à Bordeaux. On les décrie, mais la solidarité de l'aristocratie traditionnelle joue à plein : la noblesse riche noue des relations d'affaires avec les négociants et leur prestige social est de plus en plus grand. On ne compte plus les liaisons et même les mariages, qui sont l'occasion de contrats énormes. Voyez-vous, un négociant se forme à force de voyages et de travail, mais il dirige ses affaires depuis un comptoir où il a sa caisse, ses livres de comptes et ses lettres. Maintenant, j'achète, je vends ou j'assure des frets et, de temps en temps, je participe à des armements. C'est un labeur incessant, mais il me permet d'assurer un train de vie appréciable... et que je ne dois qu'à moi. Je ne suis pas le seul dans cette situation ; vous seriez étonnée du nombre d'affaires familiales de ce genre à Bordeaux. Beaucoup de propriétaires étaient comme moi lorsque je me suis lancé dans les affaires. Seulement, je suis le seul à m'y être investi personnellement. Ma famille s'est taillée une immense fortune avec les vignes situées dans les Graves de Bordeaux. Tous les grands vins appartiennent à des aristocrates, dont les meilleurs sont la propriété du Président du mortier de Bordeaux Secur, qui possède les Châteaux Lafite et Latour. Quant aux Châteaux Margaux et Haut-Brion, ils sont au marquis d'Aulède. Tout ce vignoble est aux mains de la noblesse parlementaire et est soutenu par un négoce entreprenant. Cependant, lorsque j'ai pris en main les domaines, la Guyenne était en pleine crise de surproduction, faisant baisser les prix du vin. Pour sortir de ce marasme, je me suis fait armateur, comme beaucoup d'autres propriétaires, pour trouver de nouveaux débouchés autres que l'exportation en Europe. Mon régisseur, qui est contact avec les négociants du quai des Chartrons, m'a fait adapter mes vins au goût d'une clientèle essentiellement anglaise, mais cela ne suffisait plus pour écouler la production... - Soit. Et où emportez-vous vos vins, alors ? - Aux Isles d'Amérique, répondit Flogeac. C'est là que je devins négociant. Le commerce colonial est le moteur de l'économie bordelaise, qui entraîne les trafics traditionnels, fournis par le cabotage et l'exportation des vins. Les Isles n'ont plus un pouce de terre pour les cultures vivrières ; les colons sont obligé d'importer leurs vivres et leurs articles manufacturés de France, ce que je fais. Ensuite, je recharge mes navires de produits exotiques dont l'Europe est friande et que je réexporte dans multiples pays, grâce au système de l'Exclusif qui régit les échanges de nos colonies. - En quoi cela consiste-t-il ? demanda encore Eléonore, passionnée. - Cela vous intéresse donc à ce point, mes histoires de commerce ? fit le duc, étonné. - Oui... pourquoi ? - Pour rien, rétorqua Flogeac avec un sourire. L'Exclusif, chère amie, interdit à nos colonies d'Amérique de vendre leurs marchandises à un autre pays qu'à la France. Ce qui nous permet de transporter et de vendre en Europe essentiellement du sucre, du café et de l'indigo. Bien sûr, la contrebande contrecarre de plus en plus ces beaux principes, mais la théorie est telle... Bref, nous bénéficions d'une conjoncture très favorable depuis la guerre de Sept Ans, qui a permis à notre port bordelais d'être le premier port colonial français, devant Nantes et La Rochelle. - Je me demande bien comment ! objecta Eléonore. Sa position géographique n'est pas meilleure que celle de Nantes ou La Rochelle et elle le défavorise même quant au commerce avec l'Europe du Nord, sans compter les difficultés de navigation de la Gironde. Et je ne vous parle même pas de l'archaïsme du port : il n'existe aucune installation portuaire digne de ce nom. Les quais ne sont que des appontements et les cales plus que modestes. Les navires de haut bord sont obligés de mouiller en rivière et de décharger leur cargaison en utilisant des allègues... ” Flogeac la regardait en souriant, de plus en plus étonné. Où avait- elle été cherché tout cela ? Son analyse édifiante ne comportait aucune erreur. “ Votre sens de l'observation me stupéfie, madame, dit-il sans aucune ironie. Vous avez raison sur toute la ligne. En fait, Bordeaux n'est pas le port le plus moderne, mais il bénéficie d'un arrière-pays agricole suffisamment riche pour nourrir tout le petit monde des Isles. Au lieu de ne remplir mes navires que de vins, je charge aussi des farines de Moyenne Garonne et des salaisons apportées d'Irlande par les caboteurs, des fromages de Hollande, des poissons salés et des conserves alimentaires venues du Périgord, que je débarque à Saint-Domingue. Vous comprenez pourquoi je suis un homme très occupé... ” Eléonore acquiesça et un long silence passa, pendant lequel elle évoquait vaguement sur la terrasse de son appartement les immensités liquides de l'Atlantique. Flogeac la regardait, charmé plus qu'il n'aurait voulu l'admettre. En admettant que ce fut son objectif, il n’aurait jamais pensé à utiliser le commerce pour séduire une femme. “ Pourquoi me regardez-vous donc ainsi ? demanda-t-elle au bout d'un moment. Votre moussaillon n'a point changé en quittant sa défroque... - Non, vous n'avez pas changé, admit le duc doucement. Plus j'apprends à vous connaître, plus vous me semblez pleine de surprises. Mais surtout, surtout... ne changez pas. ” Eléonore tourna la tête vivement vers lui et reçut l'éclat de ses yeux doux sur son visage. Le duc s'était rapproché d'elle, imperceptiblement. Ses lèvres prirent les siennes, doucement, et sa langue impérieuse envahit sa bouche. Comme étourdie, Eléonore se laissait faire. Flogeac s'en voulait, mais ses mains se faisaient plus audacieuses, ses baisers plus pressants. Tout à coup, la jeune fille se rebella et s'échappa de ses bras d'un mouvement. Flogeac, une grimace contrite sur le visage, l'interrogeait du regard intensément et Eléonore se mordit la lèvre. “ Je suis désolée, balbutia-t-elle, éperdue. - Ne le soyez pas, répondit le duc dignement. C'est moi au contraire qui vous doit des excuses... Il n'est pas dans mes habitudes de forcer une femme qui me dise non. ” Eléonore eut un beau sourire qui fit chavirer toute la détermination du duc et elle fit un pas vers lui. Tout à coup, elle désirait balayer tout malentendu, être franche et honnête envers le duc... et envers elle-même. “ Je ne vous ai pas dit non, murmura-t-elle suavement. Comment pourrais-je vous repousser ? Vous m'avez acceptée telle que je suis, quelque soit le costume que j'endosse... alors que jusqu'à présent, tout ceux qui prétendaient m'aimer ne voulaient que me façonner à l'image qu'ils avaient de moi. Ma mère voulait que je sois une femme belle mais insignifiante, mon père aurait préféré que je naisse garçon, et mon ami... mon frère... - Je vous aime en gabier autant que je vous aime en Eléonore, déclara Flogeac avec tendresse en lui tendant la main. Je serais le plus heureux des hommes si vous acceptiez de me sacrifier un peu de votre liberté. ” Eléonore le dévisagea sans vouloir comprendre et le duc eut son sourire habituel en posant ses lèvres sur sa main. “ Epousez-moi, Eléonore, s’il vous plait. ” La jeune fille joignit ses mains sur sa bouche pour étouffer son cri et les larmes embuèrent ses yeux. Tout à coup, elle était persuadée qu'elle avait mis trop de temps pour comprendre que Flogeac était le seul qui pouvait l'épouser sans la contraindre ni la dominer. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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