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| | Le Vent des Lumières - Chapitre 6 | |
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Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Le Vent des Lumières - Chapitre 6 Dim 9 Mar - 0:21 | |
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Eléonore, fébrile, guidait les soubrettes dans un joyeux désordre pour leur indiquer quelles toilettes elle souhaitait emporter. Le jour du départ, elle s'effraya du nombre de personnes qui se déplaçaient en même temps qu'eux. Pratiquement tout le palais émigrait vers Paris, depuis le premier valet de chambre jusqu'au dernier mitron. Dans un carrosse, Eléonore et Sébastien de Flogeac voyageaient avec Constant et Élodie. Paris. Depuis le matin, Eléonore guettait les premières maisons de la capitale, pressentie dans la soirée grâce à des signes qui ne trompaient pas : les routes plus fréquentées par des équipages plus luxueux, des villages plus nombreux, plus denses. Ils entrèrent à l'approche de cinq heures dans Paris par le faubourg Saint-Denis. Les exhalaisons infectes des ruisseaux d'eaux usées, de gadoues et des ordures furent les premières impressions qu'Eléonore eut de la capitale. Les rues grouillaient de loqueteux errant entre les maisons trop hautes confinant l'air et la lumière. Eléonore était déçue. Le quartier du Châtelet ne l'enchanta guère plus, labyrinthe de ruelles médiévales dans lesquelles le carrosse menaçait de verser lorsqu'il en croisait un autre. Le décor changea soudain et s'ouvrit sur les belles rues pavées du centre et la place Louis XV sur la rive gauche de la Seine, en face du Cours-la-Reine et du palais Bourbon. Quelques minutes plus tard, le carrosse entra dans le quartier du Marais et bifurqua dans la cour d'un hôtel aux grandes fenêtres, sobre et raffiné. Dès le lendemain de son arrivée, la couturière parisienne la plus demandée, Melle Bertin, fut convoquée à l'hôtel des Flogeac pour confectionner une robe pour la présentation de la duchesse de Flogeac au roi. Bien qu'encore très jeune, Rose Bertin, ambitieuse et acharnée, imposait sa loi à toutes les femmes riches et titrées. Tel un tyran règne sur un pays, Melle Bertin régnait sur les chiffons et les dentelles et on disait que Marie-Antoinette n'achetait pas une aune de tissu sans son avis. La Bertin su tout de suite ce qu'il fallait à Eléonore ; Dieu seul savait combien de robes de présentation elle avait confectionné, toutes identiques, ce costume étant très réglementé. Lorsque Eléonore émit le désir de porter du vert profond, la “ ministre des modes ” la regarda d'un air épouvanté. “ Du vert ? Pour être présentée au roi ? s'exclama la grosse dame d'un air qui n'admettait pas de répliques. Pour ce moment primordial dans la vie d'une femme, le costume de rigueur est une robe noire de trois aunes de tour, sur des paniers et avec une queue très longue. Quel tissu aimeriez-vous ? En cette saison, il faut préférer la soie ou les doupions... ” Eléonore, vexée, haussa les épaules avec indifférence. Elle n'avait aucune envie de porter du noir. Elle allait être présentée au roi, elle ne se rendait pas à un enterrement ! Pendant toute la confection de la robe, elle refusa de jeter le moindre coup d'œil sur la toilette, se jurant de ne plus jamais commander de robe à la Bertin. Cependant, le 15 août au matin, lorsque Eléonore revêtit la robe sous l'œil averti de la couturière, elle daigna se regarder dans le miroir. Alors, la jeune duchesse laissa échapper un cri d'admiration. Comme elle était belle ! Cette fois, la réalité dépassait tous ses rêves de petite fille, y compris le souvenir des superbes toilettes de Joséphine de Fleurville, au couvent. La robe dite “ de présentation ”, certes noire mais agrémentée de dentelle à réseau, était magnifique et sa composition suivait des règles très précises d'étiquette. Deux manchettes blanches superposées recouvraient tout l'avant-bras jusqu'au coude. Sur le poignet, la couturière fixa un bracelet noir formé de pompons. Tout le haut du corps de la robe se bordait d'un tour de dentelle blanche ornée de galantine noire étroite, avec des pompons qui descendaient du col en accompagnant le devant du corps jusqu'à la ceinture. Lorsque Sébastien de Flogeac la vit, il complimenta aussitôt Rose Bertin pour son excellent travail, puis s'inclina devant la duchesse. “ Vous êtes... royale. Et permettez-moi de vous dire que le noir met en valeur votre teint ! ” Dès que le duc et la duchesse de Flogeac arrivèrent à Versailles, on les conduisit dans le salon de l'Oeil-de-Boeuf, où tous ceux qui avaient les “ entrées ” attendaient le lever du roi. Le duc de Coigny, que Flogeac connaissait de longue date, les salua. “ Ma foi, le roi commençait à prendre ombrage de votre négligence... - Remerciez la duchesse, rétorqua Flogeac avec superbe. Sans son intervention, je serais toujours à Bordeaux ! ” Le duc de Coigny se tourna vers Eléonore et lui baisa la main, visiblement ébloui. “ On m'avait certes dit que vous étiez très belle, mais les mots ont cette fois été bien pauvres. ” Flattée, Eléonore lui dédia un joli sourire. Déjà, on venait vers eux et le duc de Coigny se faisait un plaisir de les présenter. Eléonore, prise dans le tourbillon de la Cour, saluait, souriait, accueillait les compliments, répondait aux questions. Toute la fine fleur de la noblesse était là. Le 15 août, Versailles célébrait la grande fête religieuse de l'Assomption, le renouvellement du vœu de Louis XIII vouant la France à la Vierge Marie et la fête patronale de la reine. Les Grands Appartements et la Galerie des Glaces étaient envahis depuis l'aube par une foule brillante car, ce jour-là, les portes de Versailles étaient ouvertes à tous ceux qui voulaient voir le cortège de la famille royale aller vers la chapelle pour y entendre la messe célébrée par le grand aumônier de France. Elle serait suivie de fêtes dans les jardins, puis d'un bal. D'habitude, on procédait aux présentations après Vêpres, le dimanche, mais Coigny demanda au chambellan si l'on pouvait faire une exception “ pour un gentilhomme que le roi aura plaisir à voir ”. Le chambellan acquiesça, fit une révérence devant Louis XVI qui sortait de la chambre de parade et lui murmura quelques mots à l'oreille. Le visage du roi, d'abord impassible, s'anima. Par pure curiosité, pensa Eléonore, Louis accepta la présentation. Le chambellan fit signe au duc de Flogeac qu'il allait être présenté au roi. Le cœur d'Eléonore se mit à battre plus vite. Le grand moment était venu, le grand moment de sa consécration sociale. Étonnée par la société qui les regardait, Eléonore avança d'un pas hésitant aux côtés de son époux, se rendant compte qu'ils étaient devenus en l'espace d'un instant le point de mire de toute la cour. Le chambellan s'inclina une nouvelle fois devant le souverain, et sa voix forte domina le ronronnement des conversations. “ Sire, le duc Henri Sébastien Claude de Flogeac de Guyenne de Graves... ” Flogeac plongea dans sa révérence de cour, puis Mme de Coigny prit la main d'Eléonore, restée en retrait, et la nomma au roi. Répétant bien sa leçon, administrée par la Bertin, Eléonore fit le geste de vouloir baiser la main du roi, mais celui-ci, conformément à l'étiquette, la releva et la baisa sur la joue. Chacun attendait la réaction du roi ; on savait que le duc dédaignait la cour depuis son avènement. “ M. de Flogeac, fit le roi. Vous avez enfin déserté vos provinces du sud pour venir nous rencontrer ? ” La Cour se délecta de la remarque acerbe. Comme si leur vie en dépendait, ils attendaient maintenant la réponse du duc. Un lent sourire étira les lèvres de Flogeac, qui décida de jouer le jeu. “ Sire, ma famille subvient depuis longtemps à ses propres besoins grâce au commerce, ce qui est ma modeste contribution à la richesse du royaume. Mais je serai heureux de faire part à Sa Majesté de mes ambitions en ce qui concerne Bordeaux... ” Le roi observait Flogeac avec acuité, comme s'il essayait d'en percer le mystère. Contre toute attente, le roi sourit. “ C'est bien, reprit-il de son air affable qui lui était coutumier. Soyez les bienvenus. Profitez de Versailles. Nous parlerons affaires plus tard... ” C'était fini. Le roi s'éloigna de son pas lent et la masse compacte des courtisans le suivit. Le duc de Coigny qui était resté près d'eux entraîna Sébastien de Flogeac et sa femme à une place d'où ils ne pourraient rien manquer du cortège royal. Le palais ressemblait à une volière, avec le bruit des éventails et le ronron des conversations ; tous ces oiseaux paradaient, richement vêtus de soies, d'or, de tissus précieux et de bijoux. Chacun guettait l'apparition de la reine, le roi le premier, qui patientait en discutant avec son cousin, Philippe d'Orléans. Enfin, la reine entra. Elle portait une belle robe lilas en crêpe de Chine, avec une parure de diamants qui avait du coûter fort cher. Elle souriait, saluait ses connaissances d'un signe gracieux de la tête et parut s'attarder un instant sur Eléonore de Flogeac. Qui était donc cette femme, de haute société, assurément, à en voir la richesse de sa toilette ? Et l'homme, à côté d'elle, qui semblait si amoureux ? Ce devait être son amant... Elle fit une belle révérence devant le roi, puis lui demanda à l'oreille s'il connaissait ces deux personnages. Louis XVI répondit sur le même ton, et on lut sur le visage de la souveraine une expression de surprise. Cependant le cortège qui avançait vers la chapelle força Marie-Antoinette à s'attacher à son rôle de reine. Précédés du premier gentilhomme de la chambre et de plusieurs officiers des gardes, le roi et sa femme marchaient lentement, en faisant des signes de la tête, adressant la parole de- ci delà aux courtisans. Les dames les suivaient en rangs pressés. C'était une chose périlleuse que de traverser la galerie : il fallait glisser sur le parquet ciré en prenant garde de ne pas accrocher la queue de la robe de la dame qui marchait devant. Dans la chapelle, c'était à qui se placerait le plus près de la tribune de Louis, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth. A l'issue de la cérémonie, la reine fit de nouveau une révérence au roi et, suivie de son escorte empanachée, retourna dans ses appartements pour attendre l'heure du dîner qui serait servi dans l'antichambre. Eléonore, impressionnée par le charme gracieux et indéniable de Marie-Antoinette, souffla à son mari. “ Comment la trouvez-vous? - Hum... Très jolie ! répondit Sébastien. Et vous, que pensez-vous du roi? - Il semble bon et juste... Il ne vous tient pas rigueur parce que vous avez attendu pour venir à la Cour, remarqua-t-elle. Il faut rester dans ses bonnes œuvres... - Vous ne perdez jamais de vue vos objectifs, glissa Sébastien d'une voix caressante. Décidément, vous êtes un allié de choix, moussaillon. ” Elle sourit benoîtement, flattée par le compliment, comme à chaque fois qu'il la traitait comme un homme. Ils assistèrent au dîner des souverains ; à dix pieds de la table du roi et de la reine, derrière les princesses, duchesses, et autres titulaires de grandes charges assises sur des tabourets. Vers la fin de la journée, Eléonore avait été présentée à une bonne centaine de courtisans dont les noms et les visages dansaient devant ses yeux. “ Ma chère, je connais des femmes influentes qui déchirent leur mouchoir de rage devant la beauté de votre toilette, lui souffla Coigny au détour d'une conversation. Prenez garde, Flogeac, dans quelques semaines, votre femme ne vous appartiendra plus ! Le roi lui- même... - Taisez- vous, espèce de libertin, fit Eléonore en riant. Douteriez-vous de ma fidélité ? - Pas moi, mon cœur, assura Sébastien. Mais il faut avouer que Louis est tout de même bel homme, malgré son embonpoint. - C’est qu’il compense son obésité par des exercices physiques intenses, comme la chasse, intervint encore Coigny, intarissable. Il est plus raisonnable que son frère, le comte de Provence. Monsieur est un oisif né. Cette femme, à côté de lui est Madame. On dit qu'elle a de la barbe jusque sur la poitrine... - Oh ! s'exclama Eléonore en pouffant de rire. - Et la maîtresse de Monsieur est Anne de Balbi, ajouta Coigny. - Cette jeune femme qui semble si charmante ? fit Eléonore, étonnée. Que lui trouve-t-elle donc ? - Il est riche ! ” Monsieur, frère du roi et comte de Provence, possédait aussi les duchés d'Anjou, d'Alençon, de Vendôme, de Brunoy, les comtés du Maine, du Perche et de Senonches. Riche à millions, il n'attendait qu'un chose : succéder à son frère sur le trône de France. A l'annonce de la grossesse de la reine, il avait été sans doute le seul Français à ne pas se réjouir de la future naissance : ses espoirs de succession s'envolaient. Mais le sort avait joué en sa faveur, puisque c'était une fille qui était née, “ un ventre à marier à quelque monarque d'Europe ”. Il s'était consolé de n'avoir pas été admis au Conseil d'En-Haut en s'installant au Palais du Luxembourg, le plus beau de Paris, où il avait créé sa propre cour, dont il usait pour surpasser celle de la maison d'Orléans. La capitale avait en fait un bien étrange visage en ce début d'année 1779. Parallèlement à la Cour royale de Versailles et les quatre mille personnes de la maison civile du roi s'était donc imposée à Paris la maison du comte de Provence, c'est-à-dire pas moins de neuf cent soixante titulaires d'offices, depuis le premier maître d'hôtel jusqu'au dernier valet. De l'autre côté de la Seine, au Palais-Royal, se réunissait la cour du duc d'Orléans, mourrant, et de son fils Philippe de Chartres, lieutenant général aux armées. Si l'hostilité entre Louis XVI et son frère se justifiait, celle envers les Orléans ne s'expliquait pas. Bizarrement, depuis un siècle et demi, la monarchie française s'était fait une tradition de diminuer les Orléans, sans doute parce que la popularité d'un prince de la branche cadette nuisait au roi. Pour ne rien arranger, Philippe de Chartres, à trente-trois ans, qui deviendrait duc d'Orléans à la mort de son père, se trouverait alors aussi riche que son royal cousin. Pourtant, d'apparence agréable, Philippe plaisait aux femmes et aurait aimé avoir plus de responsabilités. Seulement, "on" lui avait saboté son prestige devant Ouessant en 1778. Quittant la marine, il avait rejoint l'armée et retrouvé sa maîtresse, Aglaé d'Hunolstein, jolie petite femme vive aux boucles blondes. Eléonore la trouva tout de suite très sympathique lorsqu'on la lui présenta. Elle avait détesté le gros Provence et ses manigances, mais aimait bien Philippe de Chartres, aux idées plus libérales, avec qui elle avait pu échanger quelques propos grâce à Aglaé d'Hunolstein. Le futur duc d'Orléans l'invita à venir au Palais- Royal dès qu'elle le voudrait. “ Philippe aime être entouré de jolies femmes et nul doute qu'il vous ait trouvé à son goût, lui confia Mme d'Hunolstein, lucide. Vous savez, je vais très peu à Versailles, je crois que la reine ne m'aime pas tellement. Elle préfère les hommes... On lui prête tant d'amants ! Au moment de sa grossesse, le bruit courut que l'enfant était de Coigny. Maintenant, la reine n'a d'yeux que pour Axel de Fersen, le comte qui suit le roi de Suède comme son ombre... ” _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net
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|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitre 6 Dim 9 Mar - 0:26 | |
| Le duc de Flogeac se présenta dès le lendemain devant le Roi, dans le cabinet du Conseil, à la demande de Louis XVI. Il fit entrer devant lui Eléonore, vêtue très simplement et sans apparat, qui fit une courte révérence. Louis XVI leva un sourcil étonné et regarda Flogeac, interrogatif. “ Monsieur, nous pensions vous rencontrer pour parler de vos affaires de fret et de commerce, commença le Roi gentiment. Nous doutons que ces sujets intéressent Mme de Flogeac… - Que le Roi me pardonne de le contredire, répliqua le duc avec un demi sourire. Il se trouve que Mme de Flogeac est mon plus fidèle allié et mon conseiller le plus avisé. C'est donc à ce titre que je demande à Votre Majesté de l'accepter à mes côtés. ” Le roi marqua un temps d'arrêt, pas tout à fait convaincu qu'une femme ait réellement sa place dans le cabinet du Conseil, mais il changea d'avis au bout d'une heure d'entretien devant la sagesse et la clairvoyance des jugements qu'elle portait sur tout. A la demande du roi, Sébastien décida de demeurer à Paris quelques temps et il paru avec sa femme à la Cour et aux jeux de la reine, trois fois par semaine dans le salon de la Paix, communiquant avec la Galerie des Glaces. Bientôt, grâce à son charme et sa beauté, Eléonore devint l'une des femmes les plus visitées de la capitale. Son mari, s'il inquiétait par son mystère, n'en était pas moins apprécié de tous. Paris tomba sous le charme aquitain de cet homme qui avait osé dédaigner le roi et qui avait pourtant réussi à gagner sa confiance. Le duc et la duchesse de Flogeac figuraient maintenant sur la liste d'intimes que le roi aimait réunir autour de lui. Il appréciait l'audace de Sébastien et la façon dont sa femme le tempérait, avec sagesse et réalisme. Eléonore avait conquit le roi et tous ses conseillers, y compris Vergennes, grâce à sa droiture, son sens profond des affaires, son honnêteté, toutes ces qualités masculines qui ne l'empêchaient pas d'être délicieusement femme, séduisante comme une courtisane et vertueuse comme une vieille duègne, car on ne lui connaissait point d'amant. Ils avaient ainsi leurs entrées dans tous les salons à la mode et aussi à la Cour. Eléonore y retournait parfois seule pour y souper les jours d'opéra. Les Petits Jours, il n'y avait qu'une vingtaine de personnes promenant leur conversation de salon en salon. Pas un soir ne se passait sans qu'elle ne sorte. Pourtant, les dames les plus âgées disaient que le goût des réceptions s'éteignait peu à peu, que les grandes maisons autrefois si hospitalières se fermaient les unes après les autres. Une maison toutefois sauvait l'honneur, celle de Mme de Montesson. Les ordonnateurs de ses fêtes, Dauberval et Carmonteille, savaient mener une réception pleine de magnificence, mais sans orgueil ni faste écrasant, où le luxe était tempéré par la simplicité de l'élégance et du bon goût. Parfois, Eléonore accompagnait Sébastien dans les salons des grands financiers, où se retrouvait le tout-Paris, depuis Mme de Montbazon au prince de Rohan. La jeune femme regrettait de ne pas être venue à Paris plus vite. Quelle vie trépidante elle menait ! Une chose nuisait à son complet bonheur : elle n'avait pas ses entrées chez la reine. Elle lui avait été présentée au salon des Nobles, mais elle ne pouvait accéder aux cabinets en dehors des audiences. Elle ne s'en étonnait guère, car on reprochait beaucoup à la reine de ne favoriser que ceux de sa coterie ; à cause d'elle, et parce qu'elle avait bousculé les règles de l'étiquette, la vieille noblesse avait déserté Versailles pour les hôtels parisiens. Eléonore avait entendu dire que le prince de Montbarey, au début du règne, avait fait remarquer que “ Sa Majesté ne fit pas ou ne voulut pas entendre la très utile réflexion que les apparences, à la Cour, font plus d'effets que les réalités ”. La duchesse de Flogeac, elle, en fit son adage le temps de son séjour dans la capitale. De décembre à Pâques, cependant, les spectacles de Paris allaient à Versailles faire le service de la Cour. Les représentations avaient lieu dans la salle de spectacle du château, dans l'aile droite de la cour royale. Cette salle contenait peu de monde, mais le théâtre était vaste et se prêtait bien à la présentation d'opéras, car il avait beaucoup de machines et d'acteurs. Le roi fixait l'heure du spectacle, d'après la durée prévue, car il allait, dans tous les cas, souper chez Madame à neuf heures précises.
Eléonore avait pris goût à la vie trépidante d'une femme du monde ; à partir du dîner, elle ne s'appartenait plus. Elle se rendait avec Mme du Boufflern au Palais-Royal choisir quelque frou-frou, une dentelle ou un ruban, ou au “ Petit Dunkerque ”, que l'on appelait familièrement “ le Petit ”, le joaillier à la mode. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour, sur les boulevards, le jeudi de préférence. Dans un charmant chassé-croisé, les hommes et les femmes se lorgnaient sans vergogne d'un carrosse à l'autre. Les chevaux allaient au pas pour permettre aux promeneurs de venir présenter leurs hommages, puis tout à coup, Eléonore faisait arrêter la voiture et descendait pour aller prendre une glace devant le café Gaussin ou le Grand Alexandre, tantôt avec Mme de la Popelinière, tantôt avec Mme de Chaulnes, une grande dame que l'on ne voyait jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout où était le grand monde. La duchesse était tout esprit, osait tout avec une insolence d'aristocrate, mais avait le mot fin aussi bien que vif. Alors que le carrosse aux houssines azur et or allait s'arrêter sur les pavés de la grande cour d'honneur de Versailles, l'attention d'Eléonore fut attiré par le regard insistant d'un jeune officier des Dragons du roi qui tenait la garde. Les yeux lançaient des éclairs qui glacèrent le dos de le jeune femme. “ Que se passe-t-il, ma mie ? demanda la voix inquiète du duc. Vous êtes toute pâle… ” Eléonore ferma les yeux. Etait-ce bien Mathieu qu'elle avait vu sous cet uniforme, ou bien avait-elle rêvé ? Elle rouvrit les yeux, voulut sourire pour rassurer son mari, mais un insidieux vertige la fit s'écrouler, inconsciente, dans les bras du duc. Au dehors, on admirait en chuchotant le bel équipage qui venait d'arriver. “ C'est celui du duc de Flogeac, vous savez, celui qui... On dit que sa femme est très belle... ” Eléonore revenait à elle et ouvrit vaguement les yeux. “ Vous sentez-vous mieux ? demanda Flogeac en l'embrassant sur le front. Préférez-vous rentrer ? - Non... Ne fâchons pas le roi, je crois que je tiendrais le coup... ” Sébastien de Flogeac sourit, l'embrassa et descendit en tendant la main à sa femme qui avait retrouvé ses esprits et sa grâce de reine. Elle portait une robe magnifique, un peu audacieuse, puisqu'elle était aux couleurs azur et or des Flogeac, toute en soie fluide. Discrètes, mais visibles, les armoiries étaient brodées sur les manches du corselet aux courtes basques dont le décolleté était souligné par une dentelle en point de Venise. “ Ne pensez-vous pas que cette robe équivaut quasiment à un défi ? fit Eléonore avec inquiétude. - N'ayez crainte, mon cœur, assura Flogeac. Je sais ce que je fais... - Vous jouez avec le feu, Sébastien, gronda Eléonore. - En ce cas, vous êtes la plus adorable torche du monde ! ” Elle se mit à rire, tandis qu'ils pénétraient dans le salon de la Paix. Eléonore ne se lassait pas de voir les riches parures des dames, les somptueux habits des messieurs, les lustres de cristal qui croulaient sous le poids des bougies allumées, les dorures et les boiseries. Elle admirait tout cela avec des yeux d'enfant émerveillée. Ils s'approchèrent de la table du roi, assis auprès de la reine Marie-Antoinette qui, visiblement, s'ennuyait ferme. Personne n'ignorait que la reine préférait le pharaon au loto et que, malgré l'interdiction de son époux, elle y jouait jusqu'à des heures avancées de la nuit avec ses proches. Le roi, ami des mœurs et de la régularité, ne jouait qu'au loto et ne misait d'ailleurs pas plus de deux louis par soirée. Marie-Antoinette, dont le regard errait dans la salle pour tromper son ennui, fut la première à voir le couple. “ M. et Mme de Flogeac ! Quel plaisir de vous trouver parmi nous ! ” Le duc s’inclina avec déférence devant les souverains, tandis qu'Eléonore plongeait dans sa révérence de cour. Louis XVI reconnut presque aussitôt les armoiries brodées sur la robe de la jeune femme. Son regard croisa celui du duc de Flogeac et il y eut une espèce de flottement qui dura quelques secondes, puis le roi sourit. “ Voulez-vous vous joindre à nous ? demanda-t-il avec bonhomie. Mon frère n'a pas voulu jouer ce soir et nous manquons de joueurs… - Avec plaisir, répondit Eléonore. Votre Majesté est trop... ” La fin de sa phrase ne fut qu'un souffle. Comme à leur arrivée, elle s'effondra sur les précieux tapis du salon, soulevant un murmure de surprise parmi les invités. Aussitôt, le duc de Flogeac la prit dans ses bras pour la transporter sur un divan et lui fit respirer des sels. “ Écartez-vous ! Il lui faut de l'air ! ” Personne ne se formalisa de ce ton, pas même le roi, troublé par le beau visage de la duchesse, à mi-chemin entre la lucidité et l'inconscience. “ Il faut un médecin ! s'exclama soudain le duc - Allons, M. de Flogeac, fit la reine avec un rire léger. Il est fréquent que des dames s'évanouissent sous la chaleur des bougies... - J'en conviens, majesté, répliqua Flogeac. Mais c'est la seconde fois ce soir et tout à l'heure, il n'y avait point de bougies... - Le duc a raison, ma chère, intervint Louis XVI. Ce n'est pas normal. Qu'on fasse venir M. de Lassone ! ” L'assemblée fut de nouveau parcourue par un murmure. Le premier médecin du roi pour la duchesse de Flogeac ! La duchesse fut transportée dans un salon attenant, et fut examinée rapidement par M. de Lassone, qui réapparut quelques instants plus tard, la jeune femme à ses côtés, un grand sourire aux lèvres. “ Ce n'est pas grave ? - Oh non, bien au contraire ! répondit le médecin gaiement. Je gage que dans sept ou huit mois, madame la duchesse ira même beaucoup mieux. ” Flogeac ne comprit pas tout de suite. “ Pourquoi si longtemps pour... Bon sang ! Voulez- vous dire... - Exactement. Votre femme attend un enfant, tout simplement. ” La déclaration du médecin détendit l'atmosphère et le visage du roi s'éclaira. Le duc de Flogeac, le premier moment de surprise passé, prit la main de sa femme dans la sienne et la baisa avec tendresse. Eléonore le regardait avec des yeux brillants. “ Mais... ils s'aiment vraiment ! ” Cet échange de regards n'avait pas échappé à l'œil observateur du roi. Cela lui paraissait incongru, car il pensait, comme beaucoup d'autres, que l'amour conjugal n'existait pas. Il en avait fait lui-même l'amère expérience ; Marie-Antoinette l'admirait profondément, tout au plus. A bien y réfléchir, que ces deux êtres s'aimât d'amour ne l'étonnait point : ils étaient si différents des autres. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitre 6 Dim 9 Mar - 0:27 | |
| Eléonore ne se remettait pas de sa surprise. Un enfant ! C'était bien la dernière chose à laquelle elle s'attendait. Mais ça n'était pas pour lui déplaire, au contraire. Sa maternité prochaine n'avait cependant pas freiné l'hyperactivité de la jeune femme et elle endossait souvent des culottes d’homme pour croiser le fer avec son maître d'armes. Quelquefois, Flogeac les observait, mais la plupart du temps il échangeait quelques passes avec son épouse. “ Vous n'êtes point rouillée, dîtes- moi ! lança-t-il au bout de quelques minutes. Votre défense est nerveuse et précise… Point de jour dans votre jeu ! - Le votre est trop académique, Sébastien ! répliquait-elle en se fendant vivement. Vos feintes en sont presque prévisibles ! ” En effet, Flogeac se battait avec beaucoup de technique et de méthode, alors qu'Eléonore y mettait une ardeur et une agilité incroyables. Elle voltigeait littéralement autour de son adversaire. Sa façon de manier l'épée le stupéfiait par sa précision. Soudain, elle trouva l'ouverture, se fendit en avant, et toucha le duc à l'épaule. “ Gagné ! ” Eléonore abaissa son épée, à peine essoufflée, et sourit à son mari qui secoua la tête et réengagea le fer. “ Ne croyez pas si bien vous en sortir, madame ! répliqua le duc. J'ai droit à ma revanche ! ” Ils reprirent l'exercice, échangèrent quelques passes rapides et silencieuses. Eléonore parait énergiquement toutes les attaques de Flogeac qui, de son côté, faiblissait. Soudain, la voix de Constant couvrit le cliquetis des armes. “ Monsieur ? J'ai là M. de Beaumarchais qui vient rendre ses hommages… Dois-je le faire patienter ? - Certes non, répondit Flogeac sans cesser le combat. Un ami ne m'en voudra point de le recevoir dans ma salle d'armes ! Faîtes-le entrer. ” Constant s'exécuta. Beaumarchais s'appuya au mur pour profiter du spectacle. “ Le temps de finir cette jeune personne et je suis à vous, monsieur de Beaumarchais ! - Ne criez pas victoire trop vite, Flogeac ! fit l'écrivain en admirant le jeu serré d'Eléonore. Votre adversaire me semble redoutable ! - Je ne vous le fais pas dire ! répliqua Flogeac en parant in extremis une botte. Et vous n'êtes pas au bout de votre surprise ! ” Eléonore sourit, mais réengagea le fer aussitôt. Elle attaqua, infatigable et fit reculer Flogeac. Soudain, son épée s'enroula autour de celle du duc et elle le désarma en un tour de main. “ Ha ! Vous avez perdu ! s'exclama Eléonore en riant. - Soit ! Je me rends ! avoua le duc en s'inclinant. Je n'ai plus l'endurance d'autrefois… ” Eléonore baissa son arme et salua son mari avec un beau sourire. Ils se dirigèrent tous deux vers Beaumarchais, qui mit quelques instants à réagir. “ Madame de Flogeac, vous ne cesserez jamais de m'étonner ! dit-il en s'inclinant devant elle. J'y réfléchirais à deux fois, désormais, avant de me fâcher avec vous… - Oh ! monsieur de Beaumarchais, vous m'avez reconnue ! s'exclama Eléonore en riant. Vous êtes une des rares personnes à m'avoir identifiée dans mes vêtements de garçon… - J'ai une très bonne mémoire des visages, madame, dit Beaumarchais en lui rendant son sourire. Et le vôtre fait partie de ceux que l'on n'oublie pas… Alors, comment trouvez-vous Paris ? - Merveilleux ! ” Sébastien de Flogeac eut une moue. Il savait que sa jeune femme se plaisait énormément dans la capitale. Pourtant, il estimait qu'ils devaient maintenant rentrer à Bordeaux. Cela faisait plus de six mois qu'ils se trouvaient à Paris et, de plus, il aurait préféré que son enfant naisse dans la même demeure que lui. “ Alors, cher ami, reprit Flogeac en prenant l'écrivain par l'épaule. Comment vont vos affaires ? - Très bien… C'est d'ailleurs ce qui m'amène vers vous aujourd'hui, répondit Beaumarchais. Le roi m'a chargé de vous informer que vos navires pourront faire partie du prochain convoi escorté par l'escadre de monsieur de La Motte-Picquet. Six vaisseaux de ligne accompagneront une soixantaine de transports qui partiront de la Martinique. ” Eléonore eut un sourire, mais Flogeac fit de nouveau la moue. Les navires du Roi seraient-ils aussi rapide que l'espèce d'armada envoyée sous les ordres de D'Orvilliers dans la Manche début juin ? Une fois débarqués sur l'île de Wight, au sud de l'Angleterre, en face de Portsmouth, français et espagnols devaient effectuer des raids ponctuels sur la côte méridionale anglaise pour détruire les arsenaux et les chantiers navals. Il n'était pas question d'envahir la totalité de l'Angleterre, mais seulement de porter un coup au crédit britannique en entamant ses forces vives et son moral. “ Bah...Vergennes ne veut pas marcher sans l'Espagne, expliqua Beaumarchais. Et l'Espagne ne veut marcher que sur Londres… Le Roi n'avait d'autre choix que de temporiser. - Il n'empêche que la campagne devait débuter le 1er mai et que finalement D'Orvilliers n'a mit à la voile que le 3 juin… pour aller chercher à domicile la flotte espagnole près de La Corogne, commenta Flogeac, narquois. - Le vaisseau amiral, le Ville-de-Paris, n'était pas prêt, ainsi que d'autres navires… Une flotte de combat ne se prépare pas comme un peloton de hussards part au galop sur un claquement de doigts ! Ce sont les Espagnols qui retardent tout… et non nos officiers de Marine, conclut Beaumarchais avec un sourire entendu. Si cela peut vous rassurer, j'aurai dans le même convoi sept vaisseaux de commerce et M. de La Motte-Picquet a incorporé à son escadre mon Fier Roderigue, qui est enfin armé en guerre. - C'est parfait, interrompit Eléonore, enthousiaste. Bientôt, nous pourrons même devenir munitionnaires pour les Insurgents, n'est-ce pas ? ” Sébastien de Flogeac regarda sa femme, surpris, puis Beaumarchais, hilare. “ Eléonore est insupportable quand il s'agit des Américains, expliqua le duc avec un sourire entendu. Et je ne pense pas que vous allez freiner son admiration sans bornes... - Ce serait anachronique, mon cher Flogeac, confirma Beaumarchais. Vous savez que le roi vient de donner son accord à La Fayette pour envoyer un corps expéditionnaire en Amérique. - Oui et M. de La Fayette rêve qu'il en sera le général en chef, compléta Eléonore. - Ce cher Gilbert oublie seulement qu'il est encore trop vert pour obtenir un commandement, répliqua l'écrivain. - Quel âge a-t-il donc ? - Vingt-deux ans ! Le roi et Vergennes lui préfèreront sans doute un officier plus vieux, plus austère... et plus sage. La Fayette est patriote mais un peu feu follet. - Passons au salon, nous y prendrons une tasse de café, proposa Flogeac en redonnant les épées au maître d'armes. Nous rejoindrez-vous, Madame ? - Évidemment ! s'exclama Eléonore. Le temps de redevenir femme et je suis à vous ! - Madame de Flogeac, je me demande à l'instant si vous n'avez point manqué votre vocation, intervint Beaumarchais, de plus en plus charmé par la vivacité de la jeune femme. Vous auriez fait une excellente comédienne… et croyez que cela n'est pas une insulte dans ma bouche ! - Je le sais bien, assura Eléonore avec un beau sourire. Revêtir plusieurs défroques peut parfois même changer le cours d'une vie ! ” Elle ponctua ces mots énigmatiques pour Beaumarchais d'un clin d'œil complice à son mari puis elle s'éclipsa, laissant les deux hommes gagner le salon où Flogeac avait l'habitude de recevoir ses invités. Eléonore découvrait en Beaumarchais un homme sensible et cultivé, mais aussi une tête carrée redoutable en affaires. Il affectait de ne se consacrer à la littérature que comme passe-temps, car l'homme de lettres était toujours moins considéré que l'homme d'affaires et il n'attirait que la condescendance méprisante des riches et des puissants. “ C'est aussi une garantie de mon sérieux, expliqua-t-il. Comment pourrais-je être crédible dans mes affaires, si je passe pour un homme de lettres ? - C'est indéniable, fit la duchesse. Mais pourtant, vous attachez une grande importance à la littérature… Il suffit de voir la qualité de votre écriture, les réflexions nombreuses et profondes sur les lois de l'art dramatique… On ne peut faire cela qu'en y consacrant du temps. ” Le regard bleu se posa sur le visage d'Eléonore, amusé et surpris, comme tous les hommes qui comprenaient que la duchesse de Flogeac n'était pas une sotte frivole et charmante, mais une femme d'affaires, intelligente et cultivée, dont l'esprit fin et subtil étonnait et effrayait à la fois. Pierre-Augustin de Beaumarchais se surprit à aimer venir s'entretenir avec la jeune femme, qui l'appréciait également en retour. Elle aimait ses idées libérales, son souci de l'égalité, sa gentillesse naturelle et sa façon de s'engager pleinement au secours de causes, grandes ou petites. Imprégné de Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu sans les avoir lus, il était l'homme de son temps, ni plus ni moins, profitant sans scrupules de toutes les facilités données par l'état politique et social de son pays à un roturier intelligent et doué pour la finance. “ Je vis en arc-en-ciel en ce moment, dit Beaumarchais à Eléonore en la raccompagnant. L'amour en bleu, les lettres en rose... et les affaires en rouge. Le Congrès de Philadelphie refuse de reconnaître mes créances. En fait d'immense fortune, je suis au bord du gouffre. Je viens aussi de fonder la société des Auteurs et j'édite un Voltaire complet en soixante-douze volumes... Mais nous en parlerons sans doute ce soir : je reçois une petite assemble d'esprits éclairés et amis des philosophes. Vous pourriez vous joindre à nous… - Ce sera avec plaisir, répondit Eléonore après avoir interrogé son mari du regard. - Magnifique ! s'exclama l'écrivain en joignant ses mains. Mme de Villers meurt d'envie de vous connaître depuis si longtemps ! ” Marie-Thérèse de Willermaulaz, que Beaumarchais avait rebaptisé Thérèse de Villers parce que cela sonnait plus chic, partageait la vie de Pierre-Augustin depuis de longues années déjà. Grâce à elle, l'hôtel des ambassadeurs de Hollande, rue Vieille-du-Temple, où il avait installé ses bureaux de Rodrigue Hortalez et Cie, était devenu un nid confortable où l'écrivain aimait se retrouver. Il l'appelait tendrement sa "ménagère", car Thérèse, maîtresse de maison remarquable, ennemie du désordre, de la saleté et de l'inconfort, ne laissait rien au hasard. Elle élevait l'art de vivre à hauteur d'une institution et s'occupait elle-même de son intérieur, de leur fille de cinq ans, Eugénie, et surtout de la cuisine. “ Pour déguster un de ses petits plats, je me damnerai ! ” La gourmandise de l'écrivain n'était plus un secret pour personne. “ Pierre- Augustin ! gronda gentiment Thérèse, toujours enjouée et chaleureuse. Ne blasphémez pas ! - Ce n'est rien, assura Sébastien de Flogeac en souriant. Il a raison, vous cuisinez divinement… Que serions-nous sans les femmes ? - Peu de choses, assurément ! reprit l'écrivain. Elles semblent n'avoir été destinées qu'à répandre des fleurs sur notre vie, en nous donnant sans cesse la douce leçon de ce courage d'instinct, de cette philosophie pratique ; formées par la nature moins fortes que nous, les hommes, vous avez une patience, une douceur, une sérénité dans les maux qui m'a toujours fait rougir de honte, moi, créature indocile et irascible. Moins occupées à se plaindre qu'à nous plaire, on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu'à nos plaisirs... Et je ne sais point si notre estime et notre amour les dédommagent équitablement de tous leurs sacrifices. J'aime les femmes… Eh ! Pourquoi rougirais- je de les aimer ? Je les aimais jadis pour moi, pour leur délicieux commerce ; je les aime aujourd'hui pour elles, par une juste reconnaissance. Des hommes affreux ont bien troublé ma vie ! Quelques bons cœurs de femmes en ont fait les délices… Et je serai ingrat à ce sexe aimé qui rendit ma jeunesse si heureuse ! Elles sont hélas si maltraitées, par les lois et par les hommes ! J'ai une fille qui m'est chère ; mais puissé-je mourir à l'instant si elle ne doit pas être heureuse ! Oui, je sens que j'étoufferais l'homme qui la rendra infortunée ! ” Eléonore sourit à son tour. Pierre-Augustin adorait sa fille par-dessus tout. Elle pensa soudain que Sébastien lui aussi serait bientôt père et son visage s'épanouit à ce souvenir… Le duc de Flogeac, comme s'il avait lu dans ses pensées, ajouta qu'il lui tardait de connaître le bonheur de la paternité. “ Je m'en voudrais, continua le duc sans regarder sa femme, que mon enfant ne voit pas le jour à Bordeaux, dans la demeure où moi-même, mon père et mon grand-père avant moi avons poussé notre premier cri… - Est-ce une prière que vous me formulez, Sébastien ? murmura Eléonore d'un ton secret. - Je sais que vous aimez la vie parisienne, ma mie, reprit Flogeac en prenant sa main. Je désire plus que tout votre bonheur… Mais vous me rendriez très heureux si nous retournions à Bordeaux avant votre terme… ” D'un geste doux mais impérieux, il porta la main de sa femme à ses lèvres. À l'autre bout de la table, à travers la chaleur des bougies, Beaumarchais les observait, un sourire dans les yeux. La société réunie par l'écrivain pour le souper était animée par discours brouillon d'un vieillard très bavard, démonstratif, mais qui manquait manifestement de tact et de délicatesse. Il suffisait de voir la façon dont il était habillé pour comprendre que cet homme n'avait aucun goût. Eléonore, maintenant habituée à la finesse du duc de Flogeac, ne pouvait s'empêcher de sourire en écoutant cet être expansif qui suffoquait dès qu'il s'emportait outre mesure. Il livrait ses idées sur tout dans un joyeux désordre sans même attendre de réponse, comme s'il parlait uniquement pour le plaisir de discourir. Malgré son grand âge, il clamait une sensibilité à fleur de peau dans un siècle où la froideur des rationalistes l'avait désespéré : ainsi parlait Denis Diderot, le philosophe qui avait pratiquement mené à bien l'insensé projet de l'Encyclopédie avec son compère d'Alembert. Sébastien de Flogeac, dans le carrosse qui les ramenait chez eux, observait la mine décontenancée de son épouse. Eléonore n'arrivait pas à croire que cet homme matérialiste, parfois cru et grossier, pouvait être Diderot. “ En fait, en y réfléchissant, je crois que sa personnalité se reflète dans son œuvre : c'est une forêt vierge. Mais maintenant que je connais M. Diderot, j'aimerai beaucoup approfondir ses théories sur… - Halte-là, moussaillon ! coupa Flogeac. Je vous rappelle que vous devez donner naissance à notre enfant dans quelques mois et que nous devons repartir à Bordeaux… Ce n'est plus une demande que je fais à ma femme, c'est un ordre, matelot ! ” Eléonore sourit et baissa la tête en signe de soumission, mais Flogeac ne fut pas dupe. Il prit son menton entre ses doigts et lui releva la tête. “ Non, ce n'est pas vrai, ma chérie, je ne vous ordonne rien, reprit-il doucement d'un ton secret. Je t'aime têtue et indisciplinée… Ne laisse jamais quiconque te donner des ordres… ” Elle se blottit contre lui et reçut son baiser attentionné. Il la garda ainsi serrée contre lui quelques minutes, savourant son odeur et sa chaleur comme un trésor précieux. “ Ne vous inquiétez pas, murmura-t-elle avec un sourire câlin. Nous retournons à Bordeaux comme prévu... ” _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

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| Sujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitre 6 Dim 9 Mar - 0:28 | |
| Le lendemain, après dîner, Flogeac partit pour Versailles afin d'avertir le roi de leur départ, tandis qu' Eléonore rêvait sur le balcon en admirant Paris. Elle se retourna brusquement, se sentant observée, et retint un cri en reconnaissant Mathieu qui se tenait devant elle. Désarçonnée, elle balbutia quelques mots, mais il la prit dans ses bras, ferma sa bouche d'un baiser. Elle le repoussa presque aussitôt et Mathieu eut un soupir amer. “ Tu l'aimes donc vraiment ! lâcha- t- il. Tu m'as bien joué ! Tes maudits philosophes t'ont perdue, Eléonore... Tu n'aurais pas du partir. Je t'ai attendue, si longtemps... Pour rien ! Je t'ai crue prisonnière, torturée par les Anglais, morte, mais, Bon Dieu, pas mariée !... Tu ne voulais pas te marier... Pourquoi m'as tu trahi ? ” Sa colère augmentait au fur et à mesure qu'il parlait. Effrayée par la violence de ses paroles, Eléonore tenta d'être conciliante. “ Mathieu, je ne t'ai pas trahi, murmura-t-elle. Tu oublies que... - Je sais, nous sommes du même sang ! répliqua le jeune homme avec superbe. A quoi bon, d'ailleurs : je ne porte même pas le nom de mon père et pourtant il m'empêche de t'aimer... J'aurais préféré rester un sale orphelin toute ma vie ! - Cela n'aurait rien changé, Mathieu, en ce qui me concerne, reprit Eléonore en baissant les yeux, consciente qu'elle allait le blesser. Je suis désolée de te dire cela mais... de toutes façons, je ne t'aurais pas épousé. ” Mathieu la regardait, les yeux brillants. Il tomba à genoux devant elle, mais elle évitait son regard éperdu. “ Eléonore, mon Dieu, c'est pire que tout, ce que tu me dis là... - Tu aurais préféré que je mente ? rétorqua la jeune femme vivement. Rien n'est possible entre nous, Mathieu, en dehors d'une très grande amitié, cette complicité qui nous a toujours liés, même quand nous ignorions tout de nos liens fraternels, pourquoi ne veux-tu pas t'en satisfaire ? - Tu l'aimes donc plus que moi ? demanda le jeune homme d'une voix désespérée sans lui répondre. - Je l'aime, Mathieu, c'est tout ce qui compte à mes yeux, répondit Eléonore en prenant ses mains dans les siennes pour le relever. Je l'aime et je vais lui donner un enfant... ” Ils s'affrontaient du regard. Soudain, la voix du duc de Flogeac s'éleva derrière Eléonore. “ Qui que vous soyez, monsieur, veuillez laisser ma femme en paix, déclara-t-il calmement. Le cas contraire, je me verrai contraint de vous y obliger par la force... ” Il mit la main sur le pommeau de son épée et Eléonore se retourna vivement. “ Je ne partirai pas sans Eléonore, marmonna Mathieu, impressionné par le duc. - Elle vous a elle- même dit qu'elle ne voulait point vous accompagner, remarqua Flogeac sans animosité. - Vous n'aviez pas le droit ! s'emporta soudain Mathieu dans un élan de colère. Elle était à moi ! De quel droit me l'avez vous prise ?... Ah ça, monsieur le duc, si vous l'aimez vraiment, il faudra la mériter... ” Mathieu avait dégainé son épée et se mettait en garde. Eléonore, terrifiée à l’idée qu’ils puissent se battre, se planta devant le jeune homme. “ Mathieu, je t'en prie, laisse-moi, balbutia la jeune femme épuisée par la tension nerveuse. Si tu m'aimes, mais si tu ne peux point respecter les choix que j'ai fait, va-t-en. ” Il abaissa sur elle un regard plein de haine. “ Tant pis, dit-il froidement. Tu ne seras pas heureuse sans moi... Nous nous rejoindrons dans la mort. ” Rendue muette par la surprise, elle vit Mathieu dégainer son pistolet et le pointer sur elle. Avant qu'elle n'ait pu faire un geste, le coup partit brusquement, crevant le silence, mais Flogeac s'était interposé entre eux. Touché en pleine poitrine, le duc s'écroula sans un mot sur les tapis précieux de la chambre. Eléonore poussa un cri de terreur et se précipita près de lui. Sébastien ouvrit des yeux déjà vitreux, voulut dire quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Sur ses lèvres, elle lut “ je t'aime ”. Aveuglée par les larmes, elle jeta un cri déchirant en direction de Mathieu, atterré. “ Il va mourir ! Tu es content ? Il va mourir à cause du sale égoïste que tu es. Sors d'ici ! - Eléonore... - Sors d'ici ! cria-t-elle, à bout de nerfs. Il est trop tard pour te repentir. Va-t-en ! Va-t-en et ne reviens plus jamais ! Je te maudis ! ”
Elle pleurait. Depuis le départ de Mathieu en catimini, sa colère retombée, elle n'avait cessé de pleurer. Elle se disait que ce n'était pas possible et pourtant, elle savait qu'elle ne reverrait plus Sébastien. Elle ne pourrait plus le serrer contre elle, ni embrasser sa bouche tendre et ironique, ni revoir ses yeux qui étaient des mots d'amour à eux seuls. Sébastien de Flogeac. Le seul, l'unique homme qu'elle eut aimé. Flogeac le capitaine de bateau. Flogeac le philosophe qui lui expliquait Montesquieu et Voltaire. Flogeac le rebelle qui refusait d'aller à Versailles. Elle les avait tous aimés. Flogeac un jour, Flogeac toujours. Sébastien de Flogeac était mort. Avec une ivresse amère, elle revivait leur histoire et chaque scène lui arrachait des larmes. Le vent qui soufflait faisait craquer le plancher et elle sursautait. C'était lui !... Il allait revenir. La mort ne pouvait pas avoir raison de cet être admirable qu'était Sébastien de Flogeac, duc de Guyenne et autres lieux. Elle mit quelques jours pour sortir de la torpeur dans laquelle elle se complaisait. Eléonore décida de quitter Paris ainsi qu'ils l'avaient décidé et écrivit au roi pour l'informer qu'elle se retirait à Bordeaux pour y porter le deuil et mettre au monde son enfant. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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