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Le Vent des Lumières - Chapitre 11 et 12

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Lilylalibelle




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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chapitre 11 et 12   Dim 9 Mar 2008 - 19:02

11
Quelques jours plus tard, La Ferrière s'en allait de nouveau sur la mer accompagner l'amiral de Grasse, enjoint par le marquis de Castries à poursuivre la campagne dans la lignée de la reddition de Yorktown.
“ De Grasse est rongé par les rhumatismes et a demandé au ministre de la Marine d'abandonner le commandement général de l'escadre, mais il est reparti et les débuts sont prometteurs, commenta Eléonore à Beaumarchais tandis qu'elle rédigeait une lettre pour son commissionnaire à New York.
- L'amiral a beau avoir une santé délabrée, il n'en reste pas moins maître dans l'art de protéger nos gigantesques convois...
- Oui ! soupira Eléonore en levant les yeux vers la fenêtre, rêveuse. Nous en sommes si dépendants que je me demande où est réellement l'enjeu pour le royaume de France : protéger son commerce ou bien aider la démocratie américaine ?
- Hum ! Deviendriez-vous un tantinet cynique sans vos fanfreluches de duchesse, monsieur le baron, railla Beaumarchais en exhalant la fumée de son cigare, les jambes croisées sur la table où Eléonore travaillait.
- Non, je suis énervée, répliqua la jeune femme en posant son menton sur ses mains. Il faudrait que nous commercions directement avec les Etats-Unis, cela fait des années que j'en parle au roi, mais nous en sommes toujours au même point. Tous mes bateaux vont aux Isles et les marchandises se vendent bien grâce à l'Exclusif. Je ne peux pas amputer cette flotte-là pour envoyer des navires en Amérique... Affréter d'autres bateaux coûte cher !
- Oui : les prix des mises, les avances aux équipages, la valeur de la cargaison, les armes, les frais d'assurance, d'escale, de désarmement en fin de voyage, sans parler des frais de radoub et de calfat pour les réparations... Vous ne m'apprenez rien, Eléonore ! Le temps de roulement entre investissement et profit est relativement long. Et il l'est d'autant plus avec les Américains ! ”
Eléonore secoua la tête et reposa sa plume.
“ Ce n'est pas qu'une question de moyens, Augustin. C'est aussi une question de manière. Il faudrait changer notre façon d'appréhender le commerce avec les Américains. Pour l'instant, nous nous calquons sur le commerce colonial, qui n'est pas du tout adapté.
- Et que proposez-vous d'autre ?
- De procéder comme les Anglais. Les planteurs anglais utilisent les services d'un facteur dans un port anglais qui, sur commission, leur expédie des marchandises qu'ils commandent. Ils leur envoient en consignation les produits de leur plantation. Le négociant fait des avances aux planteurs et ainsi, s'endette. Il est alors obligé de continuer à utiliser les services de son créancier... C'est très simple. Je veux juste adapter ce système. ”
Cette fois, Beaumarchais resta sans voix. Depuis qu'il côtoyait le monde des armateurs et des négociants, jamais il n'avait vu quelqu'un avoir cette clairvoyance. Fine, machiavélique même, Eléonore défiait les marchands les plus imaginatifs avec un esprit piquant et une intelligence diplomate. En quelques mois, elle avait appris ce que lui avait mis plusieurs années à acquérir auprès de son protecteur, Pâris-Duverney, mais il fallait dire que le duc de Flogeac lui avait beaucoup transmis aussi. Elle bénéficiait également de l'appui quasi inconditionnel du roi et elle passait beaucoup de temps à Versailles où elle faisait partie de ces privilégiés officieusement élevés au rang des conseillers et dont le nombre se rétrécissait depuis la mort de Maurepas.
Cette faveur éclatante attisait la convoitise et le baron de Chaulanges croulait sous les invitations intéressées des courtisans en mal de reconnaissance. Eléonore avait beau sélectionner, elle endossait régulièrement son habit de Cour pour sortir aux jeux, au théâtre, à l'Opéra, partout où il était de bon ton de se montrer.
La jeune femme commençait cependant à ressentir les effets négatifs de son double masculin : d'abord, elle dormait moins, plus mal, et se réveillait même parfois avec une gueule de bois qui eut fait rougir Beaumarchais lui-même. Le jour, ses multiples activités de négoce et d'armement l'envoyaient souvent à Bordeaux ou à Nantes et même lorsqu'elle restait à Paris, elle profitait de bien peu de répit.
“ Ce qui m'inquiète le plus, c'est que la période de deuil se termine bientôt, avoua la jeune femme en revenant à Beaumarchais. La duchesse de Flogeac va devoir à nouveau recevoir et être reçue... Que vais-je faire du baron ?
- Vous n'avez qu'à le renvoyer à Bordeaux ! suggéra l'écrivain en haussant les épaules. Ce n'est qu'un homme de paille, ne l'oubliez pas... N’en devenez pas prisonnière... ou pire, dépendante... ”
Eléonore minauda, fit la moue et se leva pour ouvrir l'une des hautes fenêtres du bureau qui donnaient sur la rue. La pièce était encombrée de traités de commerce, de liasses de correspondance et papiers divers qu'Eléonore rangeait pourtant consciencieusement chaque jour. Elle passait de longues heures dans ce bureau mais elle aimait s'y trouver. Beaumarchais la rejoignait souvent pour y discuter à bâtons rompus ; en général il s'enfonçait dans un fauteuil et fumait un ou deux cigares en faisant mine de lire un rapport puis il se mettait à parler de sujets divers en fonction des événements ou de son humeur.
Il se régalait de la voir si femme dans ce bureau d'homme, car elle reprenait ses robes dès qu'elle rentrait chez elle, et ne se lassait pas d'admirer son double jeu. En vérité, elle restait elle-même, quelque soit le costume qu'elle portât et il était bien content, et même fier, d'être l'un des seuls à le savoir. Il se leva à son tour et la rejoignit près de la fenêtre.
“ Je crois que je commence à vous connaître assez pour deviner que vous n'avez pas trop envie de remiser votre défroque de garçon, murmura-t-il en lui relevant le menton du bout du doigt. Pourtant, je vous assure que même vos toilettes de veuve son terriblement plus seyantes que le costume de Cour ! ”
Eléonore sursauta plus que nécessaire lorsque la main de Beaumarchais glissa sur sa joue, gagnant sa nuque et elle s'échappa si précipitamment qu'il se reprocha son geste.
“ Sacrebleu, Eléonore, on dirait que pas un homme ne vous a touchée depuis au moins un siècle ! balbutia l'écrivain, désarçonné par cet air vulnérable auquel il n'était pas habitué.
- Seulement un peu plus d'un an, rectifia la jeune femme en baissant les yeux. La duchesse de Flogeac ne porte malheureusement pas le deuil uniquement pour faire de la place à son frère... ”
Bouche bée, Beaumarchais ne répondit pas, trop bouleversé par sa peine, soudain si visible. Elle était si parfaite, si comédienne qu'il en était presque venu à oublier qu'elle avait souffert et que, manifestement, elle souffrait encore. Il en était encore à se maudire de son manque de tact lorsque Constant annonça que le comte de La Ferrière demandait à voir le baron de Chaulanges. Eléonore jeta un regard vers son ami qui haussa les épaules en signe d'impuissance.
“ Difficile de vous transformer en baron en cinq minutes, remarqua-t-il enfin. Voyez-vous toute la prouesse des comédiens qui assument deux rôles dans la même pièce ?
- Ce n'est pas le moment de plaisanter, Augustin ! sermonna Eléonore avec un soupçon d'agacement. Me voilà dans le cas de figure typique que je redoutais tout à l'heure... ”
Elle fit un signe au maître d'hôtel qui laissa entrer le jeune comte. Voyant Beaumarchais, que d'évidence il ne connaissait pas, La Ferrière salua d'un mouvement de tête, puis son regard balaya le boudoir à la recherche du baron.
“ M. de Chaulanges est malheureusement absent aujourd'hui, expliqua Eléonore avec un beau sourire. C'est pourquoi je vous reçois à sa place... Nous n'avons pas été présentés : je suis sa sœur, la duchesse de Flogeac. ”
Le regard d'Olivier de La Ferrière engloba Eléonore et la jeune femme tressaillit en voyant l’expression du jeune marin. Elle prenait conscience que, pour la première fois, elle se trouvait face à lui dans des atours féminins.
La gorge du jeune homme se sécha d'un seul coup et il aurait pu rester là en admiration si Eléonore n'avait repris rapidement ses esprits. Elle lui présenta sa main, mais, contre toute attente, Olivier de La Ferrière s'inclina plus que nécessaire avant d'effleurer ses doigts du bout des lèvres. Surprise, la jeune femme releva doucement le comte et son sourire s'élargit.
“ Je suis enchanté de faire votre connaissance, madame, murmura-t-il d'une voix rauque qu'Eléonore ne lui connaissait pas et qui trahissait son émotion. Enchanté et en même temps fâché de ne pas vous avoir été présenté avant...
- Je reçois peu, expliqua Eléonore en retirant sa main de celles du jeune homme. Je porte encore le deuil de mon mari, le duc de Flogeac. ”
La Ferrière fronça les sourcils, comme s'il ne comprenait pas. A l'autre bout du salon, Beaumarchais observait les deux jeunes gens, amusé et attendri en même temps. La Ferrière semblait sous le charme. Il se demandait quelle serait sa réaction s'il découvrait maintenant que la duchesse de Flogeac et le baron de Chaulanges ne formaient qu'une seule et même personne...
“ Je ne veux point troubler votre retraite, madame, disait La Ferrière en faisant le geste de se retirer. Je venais voir le baron, mais je ne voudrais pas vous importuner...
- Vous ne m'importunez nullement, monsieur ! protesta la jeune femme en le retenant. Je m'apprêtais à prendre une tasse de café en compagnie de M. de Beaumarchais, ajouta-t-elle en désignant Augustin qui fit un petit signe de tête. Voulez-vous joindre à nous ? ”
La Ferrière eut un léger sursaut en entendant le nom de Beaumarchais et se raidit. Les deux hommes ne disaient mot, s'observant simplement, Augustin avec un brin de curiosité mêlé d'amusement, Olivier avec une franche hostilité. Eléonore poussa un léger soupir, et le jeune comte la regarda.
“ Je vous remercie pour votre invitation, madame, mais je me refuse à converser avec un saltimbanque qui vilipende ainsi les gens de cour.
- Détrompez-vous, monsieur, répliqua Beaumarchais avec diplomatie. Je respecte beaucoup les membres de la noblesse et il est juste, au contraire, que l'avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que si dans une monarchie on retranchait les rangs intermédiaires entre le peuple et le roi, il y aurait trop loin du monarque au sujet. Le maintien d'une échelle graduée, du laboureur au potentat, est le plus ferme appui de la constitution monarchique. Je n'attaque point l'homme de cour, mais le courtisan...
- Tiens donc, fit La Ferrière, narquois. Et où placez-vous donc la différence ?
- Je vais vous l'expliquer, reprit Beaumarchais, sans s'énerver. L'homme de cour vit avec la noblesse et l'éclat que son rang lui impose, il aime le bien par goût, sans intérêt. Loin de jamais nuire à personne, il se fait estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres. C'est moins l'énoncé d'un état que le résumé d'un caractère adroit, liant, mais réservé. Ce n'est pas comme le courtisan et son maintien équivoque, haut et bas à la fois, rampant avec orgueil, ayant toutes les précautions sans en justifier une, faisant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu'honorer, vendant ses maîtresses à son maître, lui faisant payer ses plaisirs, etc, etc, et quatre pages d'etc... C'est le distique de Figaro: recevoir, prendre et demander, voilà le secret en trois mots...
- C'est ridicule, jeta Olivier de La Ferrière avec mépris. Vous n'expliquez rien, pas plus que vous ne convainquez... Votre talent d'orateur est aussi maigre que celui d'écrivain... ”
Beaumarchais, cinglé par la soudaineté de l'insulte, se leva, blême.
“ Que voulez-vous insinuer, monsieur ?
- Rien que la stricte vérité, répliqua La Ferrière, très calme en apparence, mais en vérité il fulminait. Il ne suffit pas, pour devenir gentilhomme, d'accrocher une particule à un nom !
- Assez, monsieur ! s'emporta Augustin. Je ne me laisserai pas insulter plus longtemps par un aristocrate emplumé de votre espèce ! Pensez-vous que votre jardin puisse nous recevoir, madame, le temps que je corrige ce blanc-bec ?
- Maintenant ? plaida la jeune femme en les regardant, aussi déterminés l'un que l'autre. Sans témoins, presque clandestinement ?
- Je vous fais confiance pour juger de la régularité du combat et me passerai donc de témoin, répliqua Beaumarchais avec superbe. A moins que la chose ne vous convienne pas, monsieur ?
- Je ne doute pas une seconde de la loyauté de Mme de Flogeac ! répondit La Ferrière, encore plus blessé d'avoir pu laisser penser le contraire. Je suis votre homme, monsieur !"
Il était inutile de songer à leur faire changer d'avis. De guerre lasse, Eléonore accepta. Le petit jardin était calme et désert, mais elle avait le cœur serré par une étrange peur. Elle connaissait maintenant assez La Ferrière pour savoir que c'était un homme en qui le feu bouillonnait sous la glace.
Le jeune comte chargea comme un fou dès que Beaumarchais engagea le fer. Plus jeune et plus fougueux, il était aussi plus rapide qu’Augustin qui montrait ses limites dès que La Ferrière s'emballait. Mais le jeune comte était trop nerveux. Il se détendit soudain, revint, se fendit encore et la lame de son adversaire entailla sa poitrine. Le jeune homme accusa le coup, mais se remit en garde.
“ Nous avions convenu que le duel s'arrêterait au premier sang, protesta Beaumarchais, qui ne tenait pas non plus à ce que ce duel dégénère.
- Seriez-vous couard, monsieur le comédien ?"
Fusillé, Beaumarchais réengagea le fer, avant qu'Eléonore n'ait pu faire un geste. Ces deux nigauds n'allaient pas se tuer pour cette incartade ridicule ? Aux bout de quelques minutes, Olivier toucha son adversaire au bras droit. Cette fois, la jeune femme s'interposa entre les deux lames.
“ Assez joué, maintenant, fit-elle d'un ton qui n'admettait aucune discussion. Vous avez prouvé que vous étiez aussi puérils l'un que l'autre... ”
Ils eurent un pâle sourire et baissèrent leurs armes. Elle avait raison: ils n'avaient fait que se rendre ridicules. Eléonore appela son premier valet de chambre qui pansa d'abord Beaumarchais, dont la blessure était plus superficielle. La jeune femme le raccompagna jusqu'à sa voiture pendant que le Noir s'occupait d'Olivier.
“ Je suis désolé, fit l'écrivain en baisant la main de la duchesse. Je n'aurai pas du m'emporter... Si l'on ne m'avait pas retenu, je crois que j'aurai tué ce jeune loup...
- Vous êtes fou, voilà tout, gronda Eléonore en souriant. Aussi fous l'un que l'autre… ”
_________________
Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitre 11 et 12   Dim 9 Mar 2008 - 19:08

12
La jeune femme revint, pensive, vers l'antichambre où le Noir finissait de soigner le comte de La Ferrière. Il suffirait de quelques jours pour qu'il n'y paraisse plus. Assis dans un fauteuil, le jeune homme regardait au plafond.
“ J'espère que cela vous aura servi de leçon, sermonna Eléonore en ramenant son châle sur ses épaules. Se battre pour de telles vétilles est complètement stupide...
- Vétille ! s'emballa La Ferrière. Mais ce...
- Ne recommencez pas, de grâce ! L'affaire est close : le duel s'est parfaitement déroulé et vous êtes quittes. N'en parlons plus.
- Une chose encore, reprit le jeune comte en posant sa main sur son bras. Je voulais vous féliciter pour la direction du combat... J'ai été surpris que Beaumarchais vous en charge, mais à présent je le comprends...
- Vous seriez surpris de ce que je sais faire une épée à la main, mon ami... ”
Il la regarda, intensément et Eléonore se rendit compte qu'elle avait trop parlé. Ils se dévisagèrent un instant, et Olivier fronça les sourcils en scrutant son regard profond. Elle ressemblait tellement à son frère ! Cette pensée parut le ramener à la réalité et il se redressa brusquement.
“ Madame, je ne vais pas abuser de votre gentillesse plus longtemps, dit-il en reculant vers la porte. J'étais venu saluer votre frère le baron et lui apprendre que la flotte de l'amiral de Grasse a été défaite aux Saintes.
- Vraiment ? s'exclama Eléonore. Voilà qui ne va pas aider M. de Vergennes dans ses pourparlers de paix...
- Certes, répondit La Ferrière, soudain plus sombre. Vous pourrez lui dire que les cent cinquante transports que nous devions convoyer vers Saint-Domingue sont bien arrivés malgré cela.
- Y a-t-il eu beaucoup de pertes ? ”
Olivier de La Ferrière ne répondit pas tout de suite et se mordit la lèvre comme si une douleur l'assaillait. Eléonore fronça les sourcils tandis qu'il s'effondrait sur la méridienne, la tête entre les mains en gémissant.
“ Ce fut une vraie boucherie, avoua-t-il enfin au bout d'un long moment. Je me suis porté avec deux autres unités au secours du vaisseau-amiral, le Ville-de-Paris, qui s'était laissé encerclé par les Anglais. Ah, ils en ont usé de la caronade ! Le Ville-de-Paris a été foudroyé, le gréement arraché, les haubans détruits. La mâture a tenu, on ne sait pas comment... La coque faisait eau de toutes parts, le pont était jonché de cadavres et les boulets entraient par les sabords, enflammant les barils. Au bout d'un moment, tout a explosé... A six heures trente du soir, le Ville-de-Paris, ou plutôt ce qu'il en restait, fut contraint d'amener ses couleurs par un capitaine de vaisseau nommé William Manne, frère cadet de Cornwallis...
- Le vaincu de Yorktown ! ”
Olivier de La Ferrière releva la tête légèrement ; Eléonore s'était assise près de lui et son regard attentif apaisa sa colère.
“ Oui, le vaincu de Yorktown, répéta-t-il. Belle revanche, n'est-ce pas ? Un carnage. Et pour quel résultat ? ”
Eléonore posa sa main sur celle du comte et eut un sourire réconfortant.
“ Je suis certaine que ce sacrifice ne sera pas inutile... ”
Pourtant, elle n'était pas convaincue elle-même que cette bataille eut servi à grand chose. L'opinion accueillit cependant sans scandale la défaite des Saintes. Le roi passa sur la perte des navires mais s'attendrit sur le sacrifice des mille marins morts et des sept mille blessés qui avaient combattu en son nom. Le marquis de Castries ne perdit pas de temps pour mettre en chantier douze nouvelles unités. Les frères du roi offrirent un quatre-vingt canons, et Eléonore - ou plutôt Chaulanges - se mit en campagne auprès des négociants de Bordeaux, Lyon et Marseille pour réunir les fonds nécessaires pour construire un trois-ponts de cent dix canons comparable au Ville-de-Paris. L'Hôtel de ville de la capitale et la province de Bourgogne se joignirent à l'opération. Lorsque le baron remit au roi le produit de sa collecte, Louis XVI en fut tout ému.
“ Monsieur, vos efforts pour servir la France nous remplissent de gratitude.
- Sire, c'est là ma modeste contribution à la paix, répondit Chaulanges en s'inclinant. Je pense qu'en ces temps troubles, le royaume a besoin que toutes les forces se rassemblent pour gagner la liberté et défendre son honneur. Je crois à la l'indépendance de l'Amérique et en la grandeur de la France. Le roi a bien voulu mettre à ma disposition des officiers de la Marine royale lorsque j'en ai éprouvé le besoin. Aujourd'hui, c'est la Marine qui a besoin de bateaux. Aussi, je demande à Votre Majesté d'accepter également dans sa flotte ma dernière frégate, l'Aquitaine. ”
Cette fois, Louis XVI resta sans voix mais un éclair embué dans le regard souverain trahissait son émotion face à cette offre généreuse et pleine d'humilité. L'œil du roi croisa celui d'Eléonore et il se souvint que sous le costume empesé du baron, il y avait une femme et que cette femme venait de donner à la France une belle leçon de courage et de loyauté.
“ Monsieur, le roi accepte avec joie votre offre et vous en remercie.
- Puis- je me permettre une question à Votre Majesté?
- Faites...
- Il me semble que la paix soit acquise, cependant j'ai l'impression que toutes les parties en présence laissent traîner les choses. Comptons-nous en tirer quelque avantage ? ”
Louis XVI se mit à rire devant la perspicacité de la question et au même instant, Vergennes fit son entrée dans le cabinet du roi, comme il le faisait souvent, sans se faire annoncer et à toute heure du jour. Sa fonction auprès du roi permettait ces intrusions mais Vergennes avait la délicatesse de ne pas en profiter pour s'instituer premier ministre, même si, depuis la mort du vieux Maurepas, il était devenu l'appui le plus sûr de Louis XVI.
Le roi aimait bien ce bourguignon de bientôt soixante-cinq ans qui n'avait jamais réussi à faire le courtisan. Excellent diplomate, discret mais efficace, il éprouvait à chaque instant le besoin impérieux de servir son pays.
“ Ah ! Vergennes, vous tombez bien ! s'exclama le roi en se tournant vers le ministre. M. de Chaulanges remarquait à l'instant que nous traînions à signer le traité de paix avec l'Angleterre...
- Traîner n'est pas exactement le mot qui convient, rectifia le vieil homme mais d'une belle stature en dardant son regard direct dans celui d'Eléonore. En réalité, je spécule sur un pourrissement de la guerre pour en tirer un droit de pêche à Terre-Neuve, des terres américaines et des îles anglaises. Quant aux Anglais, depuis la défaite des Saintes, ma foi, je pense qu'ils comptent encore sur un retournement de la situation en leur faveur...
- Il n'y a que les Américains qui souhaitent en finir. Ils nous on envoyé deux autres ambassadeurs dont nous ne savons que faire... ”

Beaumarchais referma le petit volume relié de rubans roses intitulé Opuscule comique qui renfermait en fait les dialogues de son Mariage de Figaro, ou plutôt la Folle Journée – la pièce n’avait pas d’autre nom pour l’auteur – et savoura la mine réjouie de son auditoire, au premier rang duquel Paul Petrovitch, héritier du trône de Russie, en voyage non-officiel en France depuis quelques mois.
Le comte du Nord se leva et vint féliciter l’écrivain et lorsque les dames lui demandèrent de résumer son texte afin de disposer d’un guide pour la conversation, Beaumarchais prit son ton de bonimenteur.
“ Ma pièce possède la plus badine des intrigues : un grand seigneur espagnol, amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu'elle doit épouser et la femme du seigneur réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout puissant pour l'accomplir : voilà tout, rien de plus. La pièce est sous vos yeux. ”
Eléonore retint un rire à grand peine. Présenté sous cet angle, le Mariage de Figaro n'avait rien de bien subversif.
"Je ne comprends pas ce qui a pu déplaire à votre roi pour qu'il interdise la représentation publique, marmonna le comte du Nord en réfléchissant. Je vais demander instamment qu’on la joue en public. ”
Beaumarchais acquiesça docilement. Lui savait très bien pourquoi Louis XVI avait posé son veto sur la pièce. Ce n'était ni le droit de cuissage du comte sur sa suivante ou les émois de Suzanne autour d'un page de quatorze ans à demi nu, non. Le roi n'avait retenu que le monologue de Figaro, la tirade sur les prisons d'Etat, la critique de l'aristocratie et des privilèges.
Il avait déjà laissé passé le Barbier de Séville, mais cette fois, il ne laisserait pas jouer ce texte qui balayait si proprement l'ordre social. “ Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse ; cet homme déjoue tout ce qu’il faut respecter dans un gouvernement ” : voilà ce qu’en avait dit le roi, lorsque Mme Campan avait lu le texte devant lui et la reine.
Beaumarchais prit cependant le prince russe au mot et transmit la demande au lieutenant de police Lenoir en se plaignant d’être victime d’une persécution personnelle. Quatre jours plus tard, l’Opuscule comique était lu chez la maréchale de Richelieu, puis chez la duchesse de Villeroy, la princesse de Lamballe... Toute cette noblesse s’amusait beaucoup et finissait par répéter les mots de Figaro : “ Il n’y a que de les petits esprits pour craindre les petits écrits. ”

De courtois applaudissements conclurent le discours du secrétaire général de l'Académie des Sciences et la salle s'ébroua un peu. Nicolas de Condorcet salua l'assemblée et quitta le pupitre.
“ Qu'en avez- vous pensé ? glissa Beaumarchais en se penchant vers Eléonore.
- Il est manifestement dénué du moindre talent d'orateur, répondit la jeune femme en cachant son rire derrière sa main. Mais c'est assez plaisant de voir un homme imperméable à toute innovation politique se piquer de recevoir un héritier du trône de Russie connu pour sa libéralité...
- C'est cet optimisme viscéral que j'aime chez Nicolas de Condorcet, confia Beaumarchais en observant son ami. Il aime être en avance sur son temps et incarner le changement... Savez- vous qu'il a voulu démissionner à la chute de Turgot pour ne pas tomber sous la coupe de Necker, sa bête noire ? Il est resté parce que le roi lui a assuré qu'il ne dépendrait pas du Genevois... et pourtant, il est inspecteur des Monnaies ! Venez, je vais vous présenter. ”
Eléonore ramassa son chapeau et son épée et suivit Beaumarchais. Elle n’avait pas encore quitté le deuil mais s’octroyait quelques sorties sous le costume du baron lorsque sa claustration volontaire devenait trop pesante. En réalité, Eléonore n’avait guère perdu le rythme étourdissant de la vie parisienne. Seules les mondanités purement féminines lui manquaient, mais l’usage lui permettrait de quitter définitivement ses habits de deuil en octobre, soit dix-huit mois après la mort du duc.
Eléonore sympathisa tout de suite avec Nicolas de Condorcet. Malgré son air un peu perdu, sa perruque de travers et son habit mal brossé, sa personnalité solitaire attendrissait la jeune femme. A bientôt quarante ans, il n'était toujours pas marié parce qu'il avait consacré sa vie à la science et au savoir.
Contre toute attente, l'intérêt du comte du Nord pour Figaro avait relancé l'auteur dans sa bataille pour la Comédie-Française. Fort du soutien de leurs Altesses, Beaumarchais avait demandé une deuxième censure, qui fut menée un mois plus tard par l’académicien Suard et qui fut une nouvelle fois défavorable.
“ Il ne fait pas bon pour la liberté d’expression en ce moment, raillait Beaumarchais. Même Genève est accusée de sédition... ”
La jeune république de Genève, tombée dans l'anarchie, venait en effet d’être envahie par la France pour “ rendre la tranquillité ”. Le roi pensait que “ l'humanisme et la saine politique exigeaient que Genève cessât d'être une école de sédition dont les dogmes destructeurs infecteraient bientôt tout ce qui entoure cette ville, y compris pour les Français des provinces méridionales qui s'y transporteraient et y fixeraient leurs familles. ”
Le 23 juin, Genève fut encerclée, sans qu'on donnât l'assaut, pour que mûrissent désenchantement, querelles internes, angoisses. Début juillet, les troupes françaises, sardes et bernoises firent leur entrée dans la ville tambours battants et drapeaux déployés. La rébellion de Genève était presque passée inaperçue. Seuls certains informés virent dans cette sédition manquée le premier grain de la tempête.
Beaumarchais s’était juré de faire jouer son Figaro, trop vexé de ces affronts et occupa son été à coaliser ses amis en sa faveur, au premier rang desquels la duchesse de Flogeac, mais aussi le duc de Fronsac, le comte de Vaudreuil et la duchesse de Polignac, nouvelle gouvernante des Enfants de France depuis que la faillite des Rohan-Guemenée avait été rendue publique par le Journal de Paris.
C'était d'ailleurs l'événement dont on faisait des gorges chaudes. Le prince de Rohan-Gueménée s'en était remis au Trésor Royal qui avait habilité des magistrats liquidateurs de biens pour dédommager les trois mille créanciers. Le montant total des dettes s'élevait de seize à vingt millions de livres. Du moins, pour l'instant, car en 1792, on apprendrait que la vraie somme se montait en fait à plus de trente- trois millions.
Les Rohan appartenaient à cette noblesse immémoriale dont on ne comptait plus les quartiers, à la hauteur des Bourbons, ainsi que le suggérait leur devise: "Roi ne puis, duc ne daigne, Rohan suis". Issus des souverains de Bretagne de Rennes, les Rohan s'étaient ramifiés en plusieurs branches. Le couple de Rohan-Guemenée occupait le devant de la scène depuis dix ans. La princesse fascinait Marie-Antoinette parce qu'elle la divertissait avec son aplomb, son rire et ses histoires salées et fut ainsi nommée "gouvernante des enfants de France" bien avant leur naissance. Mais le prince avait trébuché dans le tapis de sa fortune et devait aujourd'hui de l'argent à tout le monde, des plus gros banquiers aux simples valets et portiers qui n'avaient pas reçu leurs gages. Louis XVI fit emprisonner le notaire et l'intendant du prince, lequel fut prié de se retirer dans ses terres de Navarre, tandis que sa femme "démissionna" contre une pension rondelette pour rejoindre son père en Bretagne, car le couple vivait séparé depuis de longues années. Le roi puisa dans le Trésor, le cardinal de Rohan dans l'évêché de Strasbourg et l'oncle de Soubise dans ses caisses pour rembourser le plus gros de la dette et étouffer quelque peu l'affaire. Mais la disgrâce était trop visible.
Lorsqu'il se fut agi de remplacer la princesse au poste de gouvernante, le roi pensa à sa tante Adélaïde, la vertueuse Adélaïde, capable d'enseigner à ses enfants la religion avant tout. Mais Marie-Antoinette ne voulait pas de cette vieille prêcheuse qui avait quarante ans de retard. Comment pourrait-elle éduquer les enfants de France alors que leur cousin, Louis-Philippe d'Orléans, prenait déjà de l'avance sur son siècle sous la férule de Mme de Genlis ? La reine avait dit non et avait proposé au roi Mme de Polignac, pour qui elle avait une grande tendresse. Celle-ci imposa en même temps comme dame du palais sa belle-sœur Louise de Polastron, future maîtresse du comte d'Artois. Bref, en 1782, le clan Polignac prenait tranquillement la place du clan Rohan, dont le prestige s'écroulerait définitivement avec l'affaire du Collier trois ans plus tard.
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Le Vent des Lumières - Chapitre 11 et 12

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