 | Forums de Liens Utiles Littérature, Théâtre, Peinture, Musique, Photos, Randos, Gastronomie, Débats, Informatique et tout ce qui peut encore s'inventer. |
| | Le vent des Lumières - Chapitres 13 et 14 | |
| | | Auteur | Message |
|---|
Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 419 Localisation : Bretagne
| Sujet: Le vent des Lumières - Chapitres 13 et 14 Dim 9 Mar - 19:16 | |
| 13 Dans les jardins de Versailles, Eléonore gravissait les degrés du bassin de Latone en tenant par la main le petit Alexandre qui dépassait maintenant deux ans et demi. Depuis la fin de la période de deuil, la jeune femme jonglait entre son costume de baron et ses jupes de duchesse avec une virtuosité qui laissait le roi lui-même sans voix. Malgré tout, et par la force des choses, elle se rendit bien vite compte qu'elle passait beaucoup plus de temps qu'elle ne le pensait dans son costume de baron. Chacun de ses personnages menait sa propre vie, et Eléonore passait son temps à changer de costume. On voyait Chaulanges chez le financier Samuel Bernard, aux jeux de la Reine ou chez Castries tandis que la duchesse de Flogeac avait sa loge à l'Opéra, donnait des bals et recevait ses amis chaque mardi à quatre heures dans son salon. Eléonore s'occupait de sa flotte avec dextérité et beaucoup de plaisir, sous le masque de l'homme d'affaires qu'elle avait créé avec la complicité du roi. Son habileté étonnait tous les conseillers royaux, y compris Vergennes, celui que le roi écoutait toujours. Eléonore regrettait que Louis XVI n'eut pas la poigne qu'il aurait fallu pour imposer son avis. S'il n'était pas ce qu'on pouvait attendre d'un grand roi, il était au moins un homme de bien, tolérant, compatissant et affectueux avec ceux qu'il aimait. Grâce à sa sagesse, Eléonore figurait sur la liste d'intimes que Louis XVI aimait à réunir autour de lui. Il appréciait sa droiture, son honnêteté, sa libéralité. Jamais Eléonore n'avait été aussi belle et entourée depuis la mort de son mari. Epanouie dans son rôle de mère qu'elle remplissait avec autant de plaisir que celui d'homme d'affaires, elle rayonnait d'un charme indéfinissable qui gagnait ceux qui l'entouraient. Elle n’avait que vingt ans et regardait l'avenir avec confiance.
Beaumarchais entra dans le cabinet de travail d'Eléonore sans se faire annoncer et la jeune femme sursauta en le voyant surgir brusquement devant elle. Depuis que son Mariage de Figaro avait été réexaminé par la censure pour le service de Cour, à la demande du comte d'Artois, plus jeune frère du roi, l'écrivain ne tenait plus en place. Il avait obtenu la permission du roi pour faire jouer la pièce en privé, sur la scène des Menus-Plaisirs, pour quelques privilégiés du comte d’Artois. Mais Louis XVI avait interdit la représentation, prévue le 13 juin 1783, au dernier moment et sans explication. Eléonore n'avait jamais vu Augustin aussi en colère que ce jour-là. Furieux, il avait déclaré publiquement qu'il ferait jouer sa pièce "malgré le roi et, au besoin, dans le chœur de Notre-Dame". Le dommage moral n'était cependant rien au regard des pertes matérielles, puisque l'écrivain avait réglé sur sa cassette personnelle, tous les costumes, décors, et cachets des acteurs. Au début de septembre, alors que le traité de paix entre la France et l'Angleterre était enfin signé à Versailles, le duc de Fronsac avait demandé une représentation privée chez le comte de Vaudreuil, au château de Gennevilliers, en présence du comte d'Artois. Beaumarchais, devenu méfiant, avait refusé, tout en demandant un nouvel examen par la censure pour lever publiquement l'interdiction qui frappait sa pièce. Le nouveau censeur, l'académicien Gaillard, fit un rapport assez positif, mais l'écrivain exigea encore que la pièce fut inscrite au répertoire de la Comédie-Française. “ Le Noir, le lieutenant de police, vient de me signifier son accord, conclut Beaumarchais, visiblement enchanté. Mon Figaro sera joué à la fin du mois devant quelques trois cents invités ! - C'est magnifique ! s'exclama Eléonore en se levant pour le rejoindre. Je suis si heureuse pour vous... - Bien sûr, je veux que vous soyez au premier rang ! reprit-il en prenant sa main pour la porter à ses lèvres. Vous avez été mon plus fervent soutien pendant tout ce temps... ” Eléonore sourit en levant les yeux vers lui et se troubla sous le regard impérieux de l'écrivain. La tendresse qu'elle lisait dans ce regard l'émouvait et l'embarrassait tout à la fois. En vérité, elle ne s'était jamais attardée sur les yeux bleus de Beaumarchais, sur la façon dont il la regardait parfois. Il lui semblait à présent que cette main qui retenait la sienne brûlait ses doigts et sa chaleur envahissait tout son corps progressivement. Vivement, elle se dégagea et s'enfuit à l'autre bout de la pièce, rouge comme une pivoine. “ Allons, allons, marmonna-t-elle en tapotant ses joues et ses jupes pour masquer son embarras. Ne badinez pas avec moi, Pierre-Augustin. ” Beaumarchais l'observa du coin de l'œil puis revint vers elle et la força à le regarder. “ Et pourquoi donc ? Qu'est-ce qui vous embarrasse, Eléonore ? demanda-t-il posément, presque grave. Qu'un homme comme moi vous fasse du charme ? - Non... Enfin, je ne crois pas, balbutia la jeune femme en se tordant les mains. Je veux dire que ça n'a rien à voir avec vous, Augustin, croyez-moi. Je vous aime beaucoup... ” Beaumarchais partit brusquement d'un grand rire sonore, si communicatif qu'Eléonore ne put s'empêcher de sourire elle aussi malgré sa gêne. “ Vous m'aimez beaucoup, mais pas assez pour coucher avec moi ! s'exclama-t-il, hilare. Ah ! Voilà qui est plaisant !... Eléonore, ma mie, vous êtes désolante. - Moi ? ” Elle le dévisageait, stupéfaite par sa réaction. C'était la première fois qu'ils abordaient franchement leurs liens et elle ne s'attendait pas à ce qu'il prenne la chose si légèrement. “ Oui, vous, reprit l'écrivain. Vous avez beau avoir la sagesse d'une vieille dame, vous réagissez encore comme une pucelle quand il s'agit d'amour... Je pensais juste à prendre un peu de bon temps, je ne vous ai pas demandé en mariage, que diable ! - Heureusement, encore ! renchérit Eléonore qui reprenait ses esprits. J'ai trop d'amitié pour Thérèse pour vous laisser faire cette idiotie. Cela m'ennuie, en vérité, que vous ayez si peu de respect pour l'amour qu'elle vous porte... ” Beaumarchais s'arrêta net, abasourdi. “ Qui vous dit que je ne la respecte pas ? Non seulement je la respecte, mais je l'aime, déclara-t-il avec une sincérité qui ne faisait pas de doute. - Alors ? Pourquoi ne l'épousez-vous pas, elle ? ” Ce fut au tour de l'écrivain d'être embarrassé. “ Parce que... parce que... j'ai oublié !... Voilà pourquoi ! J'ai été déjà deux fois marié et... Et puis ce n'est pas le sujet ! s'emporta Beaumarchais. Ne détournez pas la conversation, sacrebleu, Eléonore ! D'ailleurs, je pourrais en dire autant de vous : pourquoi ne vous êtes pas remariée, vous ? ” La question lui avait échappé, sans doute trop brutale, trop directe et il regretta ses paroles aussitôt. Eléonore blêmit, rougit et ses yeux s'embuèrent. Elle prit une profonde inspiration pour ravaler ses larmes et ferma les yeux. Pourquoi le simple fait d'évoquer Flogeac lui faisait-il tellement de mal ? Elle aurait pu prendre son veuvage comme une deuxième chance pour refaire sa vie... Elle concevait très bien qu'un bon vivant comme Beaumarchais puisse trouver stupide de s'enterrer à vingt ans sous le voile du deuil. Mais le simple fait de s'imaginer dans les bras d'un autre que Sébastien de Flogeac la révoltait au plus profond d'elle-même. La voyant livide, au bord de l'évanouissement, Beaumarchais se rapprocha d'Eléonore et la mena jusqu'à la méridienne pour l'y asseoir. “ Pardonnez-moi, mon petit, je suis une brute, murmura-t-il, penaud. - Je ne vous en veux pas, Augustin, répondit la duchesse en esquissant un sourire bienveillant. Je ne suis même pas choquée... Je comprends très bien que vous ne puissiez être l'homme d'une seule femme. ” Beaumarchais la dévisagea gravement, écarta une boucle échappée de son chignon et sourit à son tour. Comment faisait-elle pour rester si lucide malgré son trouble intérieur ? “ Voilà ce qui nous différencie sans doute, dit-il très bas d'une voix rauque. Vous, vous pouvez être la femme d'un seul homme. Et je vous admire trop pour briser ce vœu... ” Il ponctua pourtant ses paroles d'un baiser, un peu trop appuyé pour être celui d'un ami, avant de quitter la pièce, laissant la duchesse à demi étendue sur sa méridienne, rêveuse. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 419 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le vent des Lumières - Chapitres 13 et 14 Dim 9 Mar - 19:17 | |
| 14
Le baron de Chaulanges accéléra le pas vers la butte de Versailles où l’attendait Olivier de La Ferrière. De loin, on voyait déjà l’énorme masse bleue de la toile gonflée d’air chaud que les frères Montgolfier comptaient envoyer en l’air tout à l’heure. Le jeune officier avait convié son ami Chaulanges à ce qui devait être le plus grand événement du siècle : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme avait trouvé un moyen de voler ! Devant toute la Cour et le roi, les frères Montgolfier préparaient leur ballon. Eléonore se posta près d’Olivier après s’être frayée un chemin à travers la foule de spectateurs. Il y avait au bas mot pas loin de cent mille personnes sur la place d’armes. La reine contemplait le spectacle de la terrasse de l’aile sud. “ Ah ! Vous voilà ! s’exclama La Ferrière en la voyant. Ils ont presque terminé les préparatifs. J’ai hâte de voir ça ! - Vous croyez réellement que cela peut voler ? demanda Eléonore, dubitative. - Mais cela vole ! confirma Olivier, enthousiaste. Vous auriez du voir, le 4 juin dernier, le ballon qu’ils ont fait monter en l’air, c’était tout bonnement impressionnant ! Mais là, ils vont ajouter une nacelle qui va transporter un mouton, un coq et un canard. - Les pauvres ! fit Eléonore en riant. Se rendent-ils seulement compte de ce qui va leur arriver ? - Non, sûrement pas ! ” Ils éclatèrent de rire tandis que Joseph et Etienne Montgolfier activaient la chaudière, faisant prendre à la sorte de tente bleue la forme d’une sphère parfaite. Depuis son retour de la bataille des Saintes, Olivier de La Ferrière n’avait réembarqué et puisque la paix était maintenant signée, il pouvait reprendre son poste au service des navires marchands que les vaisseaux du roi escortaient. De fait, il avait passé beaucoup de temps avec Eléonore, toujours sous le costume du baron et leur amitié s’en était renforcée. Eléonore se disait sans cesse qu’elle devait tout avouer à Olivier mais elle ne se sentait pas le courage de lui apprendre qu’en réalité elle était une femme. Cela casserait trop de choses. Les relations que La Ferrière entretenait avec la duchesse de Flogeac étaient plus protocolaires, non pas plus distantes, mais moins spontanées. Entre La Ferrière et le baron, la camaraderie se mâtinait d’une complicité qu’elle appréciait beaucoup – trop pour y renoncer. “ Il va décoller ! ” Sur l’ordre de Joseph Montgolfier, assisté par M. Pilâtre de Rozier, les cordes étaient en effet dénouées et les trois premiers navigateurs du ciel prirent leur envol. La foule médusée et silencieuse suivait du regard la silhouette du ballon qui s’éleva jusqu’à deux cent quatre-vingt toises (560 mètres) et parcourut trois kilomètres en une huitaine de minutes. “ C’est fort, n’est-ce pas ? fit une voix tout près d’eux. Je suis certain que personne n’aurait parié un sol sur cette invention... - Ah, bonjour, Vaudreuil, salua Eléonore en hochant la tête avec un sourire. Vous avez raison. Moi-même, j’étais très sceptique... mais la démonstration est convaincante ! - Pensez que l’on remplacera bientôt nos bons vieux carrosses par des ballons comme celui-ci, reprit Vaudreuil. Ce serait commode pour éviter les encombrements, cela dit ! - Pourquoi pas ? intervint Olivier. En tout cas, tant que cela ne remplace pas une bonne frégate pour la guerre, je ne suis pas contre... ” Ils se mirent à rire et Vaudreuil posa sa main sur le bras d’Eléonore. “ Je vous attends chez moi dans huit jours pour la représentation du Mariage de Figaro à Gennevilliers, vous n’avez pas oublié ? - Je ne pourrais y assister, malheureusement, mais ma sœur la duchesse y sera comme prévu, répondit Eléonore avec aplomb. - Vous ne l’accompagnez pas ? reprit Vaudreuil, surpris. Pourtant, je vous avais réservé deux places au premier rang... - Je suis désolé, comte, je dois me rendre à Nantes, répéta Eléonore. - Peut-être que La Ferrière voudra profiter de l’aubaine pour accompagner votre soeur, insista Vaudreuil en se tournant vers Olivier. Qu’en dîtes-vous, monsieur l’officier ? ” La Ferrière hésita. “ Je ne voudrais pas imposer ma présence à la duchesse de Flogeac, balbutia le jeune homme, soudain embarrassé. - Ma soeur sera enchantée de vous avoir à ses côtés, assura Eléonore en souriant. - Vous en êtes certain ? ” Elle hocha la tête d’un air convaincu et Vaudreuil frappa dans ses mains. “ Fantastique !... Oh, regardez, le ballon s’est posé ! ” En effet, l’imposante masse bleue avait disparue et était tombée au carrefour du bois des Hubies. Toute la foule applaudit le canard et le mouton qui se portaient bien et le coq qui souffrait d’une patte cassée. Ovationnés comme des héros de guerre, les trois animaux furent admis à vivre dans la ménagerie royale, tandis que, déjà, les Montgolfier pensaient à envoyer un homme dans les airs. C’était le 19 septembre 1783.
Huit jours plus tard, Olivier de La Ferrière se retrouvait aux côtés d’Eléonore de Flogeac chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers, entouré de toute la fine fleur de la Cour. Seuls trois cent privilégiés auraient la chance de découvrir la suite des aventures de Figaro, en attendant que, peut-être, le roi en autorisât la représentation à la Comédie-Française. C’était la première fois que la duchesse de Flogeac apparaissait en compagnie du comte de La Ferrière et leur couple fit sensation. Le splendide uniforme impeccable du jeune homme, rouge à passementeries d’or avec la longue cape bleu roi qui lui battait les chevilles, faisait ressortir la simplicité recherchée de la robe de soie vert amande rebrodée que portait Eléonore. Assise au premier rang, auprès de Thérèse de Villers et de Gudin de la Brenellerie, secrétaire particulier de l'écrivain, la jeune femme attendait le début de la pièce. Pour le moment, Beaumarchais gesticulait sur la scène pour régler les derniers détails, ne laissant rien au hasard. Il faisait partie des rares auteurs de théâtre qui surveillaient de très près le montage de la représentation, considérant qu’un insuccès pouvait venir d’un acteur mal adapté à son rôle ou d’une interprétation hasardeuse. Il contrôlait tout, surveillait tout et rien ne lui échappait. “ Pour cette fois-ci, il s’est contenté de dix répétitions, mais pour la première publique, s’il y en a une, il en fera au moins le double ! expliquait Mme de Villers à ses voisins. Il est très exigeant avec ses comédiens... - Et plus encore avec lui-même, enchaîna Eléonore. - Ne va-t-il donc jamais s’asseoir ? s’exclama Thérèse en voyant que Beaumarchais était reparti vers la scène. - Il n’est que mouvement, fit Eléonore d’un air fataliste mais avec indulgence. Son repos n’est que changement d’occupation... C’est un génie, mais un génie remuant. ” Olivier de La Ferrière soupira, le visage sombre. Ce début de panégyrique de l’auteur dramatique ne l’enchantait qu’à demi. Il regrettait de plus en plus d’avoir accepté d’accompagner Eléonore, même si c’était pour lui faire plaisir. Son opinion sur l’écrivain n’avait pas évoluée depuis leur première rencontre. Non seulement il n'approuvait pas les prises de position de Beaumarchais, mais de plus il n’aimait pas le personnage qui sentait trop le parvenu et qui choquait cet orgueil de caste qu’Olivier conservait. Quoiqu’il ferait, Beaumarchais ne serait jamais de leur milieu et il ne comprenait pas comment Eléonore pouvait l’apprécier. En vérité, il aurait donné une fortune pour passer la soirée ailleurs. Soudain, il vit passer devant lui Eléonore, qui s'était levée pour forcer l’écrivain à s'asseoir. La représentation allait commencer. Augustin protesta et Eléonore se mit à rire en l'attirant par la main vers le premier rang de fauteuils. La Ferrière fit une grimace ; depuis longtemps, il soupçonnait l'écrivain d'être l'amant de la duchesse et cette idée lui était insupportable. Ce soir encore, la complicité qu'ils affichaient le mettait hors de lui. Elle n'avait donc aucune morale ! Une dame de son rang, se laisser courtiser par un comédien ! Pourtant, il ne put s'empêcher d'admettre que la pièce témoignait d'un talent indéniable. Elle créait un rythme nouveau, enlevé, enjoué : les portes claquaient, les disputes succédaient aux réconciliations, les quiproquos les plus cocasses s'enchaînaient presque naturellement, le tout à une cadence qui serait, bien plus tard, celle du mélodrame. Dès la fin de la représentation, le public s'égaya ; on devait souper chez Mme de Simiane. Olivier de La Ferrière se prépara à prendre congé. “ Ne m'accompagnez-vous pas au souper ? demanda Eléonore en revenant vers lui. - Pourquoi ne pas vous y faire accompagner par votre ami Beaumarchais ? ” Eléonore resta sans voix, déstabilisée par la dureté du ton et l'animosité avec laquelle La Ferrière avait appuyé sur le mot "ami". “ Ne jouez pas les offusquées ! reprit-il durement. Je ne suis pas dupe de votre manège avec ce saltimbanque. Vous l'aimez... Ne vous croyez pas obligée de me le cacher… - Mais quelle mouche vous pique ? Avez-vous perdu la raison ? ” Le jeune comte releva la tête et rencontra son regard flambant de colère qui la rendait encore plus belle. Il pensa soudain que Beaumarchais n'en était pas digne, et, tout à coup, la moutarde lui monta au nez. - Morbleu ! gronda Olivier en saisissant ses poignets d'un geste ferme et impérieux. Mais vous n'avez donc aucune pudeur, aucun sens de l'honneur ? Vous vous affichez en public avec ce comédien et devant sa compagne encore ? N'avez-vous donc aucun respect pour votre rang, pour le nom que vous portez ? Vous croyez-vous tout permis ? ” Eléonore resta un instant interdite, stupéfaite par les accusations que La Ferrière proférait contre elle, par le ton qu’il employait. Tout ce qu’elle avait d’indépendant en elle gonfla sa poitrine d’une colère au moins égale à la sienne et elle s’emporta, les sourcils froncés. “ Vous êtes en train de me faire la morale, ma parole ! s’écria la jeune femme en essayant de se dégager, révoltée. De quel droit réclamez-vous des comptes sur mon comportement ? Votre jalousie ne vous donne pas le droit de me dicter ma conduite. Je ne vous appartiens pas ! " Olivier de La Ferrière tressaillit imperceptiblement et la tension tomba d'elle-même. Ils se jaugeaient du regard, prenant conscience, l'un et l'autre, des paroles qu'ils venaient d'échanger. Elle avait raison, il s'était comporté comme un mari jaloux. Or, il n'avait aucun droit sur elle. Il avait longtemps pensé que le sentiment qu’il éprouvait pour Eléonore n'était que du respect. Il croyait aussi que sa violente réaction n'était dictée que par ses valeurs nobiliaires que la duchesse bafouait avec Beaumarchais. Mais comment cela pouvait-il expliquer sa tristesse lors des départs en mer, ses envies irrésistibles de la prendre dans ses bras, ses rêves indus où il l'imaginait défaillante sous ses baisers ? Sa jalousie présente, tout simplement, en la voyant si proche de Beaumarchais, prouvait qu’il l’aimait. Fortuitement, Eléonore avait touché le point sensible. Après un long moment, le jeune comte lâcha les poignets de la duchesse et s'inclina respectueusement. “ Acceptez toutes mes excuses, madame. Je n'avais effectivement pas le droit de porter de telles accusations contre vous et vous avez eu raison de me le faire remarquer... - Ce n'est rien, répliqua Eléonore, plus calme. Nous n’allons pas nous fâcher pour cette broutille... Je voudrais vraiment que vous m'accompagniez à souper... ” Mais le jeune homme s'en voulait de s'être fait deviné. Encore plus lorsqu’il considéra qu’elle avait manifestement pris acte de ses sentiments mais que cela ne l'émouvait point. Preuve flagrante qu’elle n'éprouvait rien pour lui. “ Je ne veux pas vous imposer ma compagnie, qui, je crois, ne vous agréé point, murmura La Ferrière, lucide. J’ai déjà trop outrepassé les bornes... - Ne faîtes pas l'indifférent, c’est un mauvais rôle pour vous, fit Eléonore en posant sa main gantée sur son bras. Olivier, s'il vous plaît. ” Le comte s'arrêta, la regarda longuement. C'était la première fois qu'elle l'appelait par son prénom. Elle dardait son regard, émouvant, dans le sien et il pensa que, peut-être, il ne lui était pas indifférent, justement. Elle eut un petit sourire tendre, embarrassé, comme si elle voulait balayer tout malentendu. “ M. de Beaumarchais n'est pas mon amant. Je n'ai point d'amant, murmura-t-elle d'un ton secret. Flogeac fut mon seul et dernier amour... ” Les yeux bleus couleur d'océan s'animèrent et Eléonore se troubla sous ce regard impérieux qui demandait plus que des affirmations. Lorsqu’elle s'écarta de lui pour regagner son carrosse, La Ferrière n’hésita qu’une seconde avant de lui emboîter le pas. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | | Le vent des Lumières - Chapitres 13 et 14 | |
|
| Page 1 sur 1 |
| | Permission de ce forum: | Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
| | |
| |
|