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Le Vent des Lumières - Chapitres 18, 19 et 20

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Lilylalibelle




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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chapitres 18, 19 et 20   Mar 11 Mar 2008 - 0:34

18

Depuis le matin, Eléonore attendait impatiemment le retour de Beaumarchais qui défendait son Figaro devant un "tribunal de décence et de goût" composé d'hommes politiques et d'écrivains. Après la censure - la sixième ! - menée par l'auteur dramatique Bret qui s'était déclaré entièrement favorable, Beaumarchais avait demandé à lire son texte si controversé devant cette assemblée de gens de goût présidée par le baron de Breteuil afin de procéder aux corrections nécessaires.
Eléonore reconnaissait là l'habileté stratégique qui avait permis à l'auteur les plus beaux coups de l'histoire en tant qu'agent secret du roi : rusé et intuitif, Beaumarchais savait mieux que quiconque manipuler son monde pour arriver à ses fins.
Cette fois encore, il rallia à sa pièce les plus circonspects en répondant à chaque remarque avec un à-propos imparable. Comble de l'insolence, il profita de cette belle humeur envers lui pour enlever toutes les corrections des censeurs précédents. Ah ! Le Roi avait raison de craindre son Figaro !
Vaincu par son entourage qui ne cessait de ressasser que la pièce tomberait d'elle-même et qu'il en serait ainsi définitivement débarrassé, Louis XVI revint de son entêtement et céda. La première de La Folle Journée aurait lieu dans un mois, le 27 avril 1784.
Car, encore plus malin qu'il n'en avait l'air, Pierre-Augustin de Beaumarchais avait maintenu, pour ne pas perdre de temps, les répétitions de ses comédiens depuis la première privée de Gennevilliers.

Une superbe frégate aux fines lignes de carène fendait l'Atlantique sous un ciel bourru. Toutes les voiles de ses trois mâts déployées, l'Aquitaine faisait route à vive allure sous les ordres d'Olivier de La Ferrière, missionné par le roi pour nettoyer les Caraïbes des flibustiers. En temps de paix, on occupait ainsi les officiers de la Royale, faute de pouvoir les faire guerroyer. La Ferrière, grâce à sa faveur auprès du roi, obtenait facilement des commandements du ministre de la Marine.
Le jeune homme était d'une humeur massacrante depuis le départ de Bordeaux. Lunatique, il arraisonnait tout ce qui flottait sans autre forme de procès, puis restait ensuite des heures entières accoudé à la rambarde de la rambarde, les yeux perdus sur l'horizon rectiligne.
Choses, événements et gens semblaient se liguer pour empirer son énervement. Eléonore, bien sûr, en premier lieu. Il songeait interminablement aux raisons qui avaient pu la pousser à agir ainsi, sans trouver de réponse. Il s'en voulait aussi d'avoir fui devant la réalité, devant la confrontation. Lui qui traînait sur son sillage une solide réputation de marin chevronné, audacieux juste ce qu'il fallait, savant, instruit et qui n'avait peur de rien, il avait reculé devant une femme, vexé de n'avoir rien vu, fâché d'avoir été joué ainsi tout ce temps.
Les premières semaines du procès de M. de Bougainville avaient achevé de le mettre hors de lui. Après le désastre des Saintes, il fallait pourtant que quelqu'un portât le chapeau... et l'amiral de Grasse, au lieu d'endosser comme il se devait la responsabilité de la défaite, avait chargé ses subordonnés, capitaines des navires-matelots du Ville-de-Paris : Bougainville, d'Argelos et Mithon de Genouilly.
Toute l'affaire était de savoir si les signaux du général avaient été exécutés et si chacun avait fait ce qu'il avait à faire.
"On aurait au moins pu éviter l'étalage public de ces histoires d'insubordination, marmonnait Olivier en tapant le plancher du pont d'un pied rageur. Il eut fallu que de Grasse ne fisse pas l'erreur de rendre son rapport à des Anglais et même à Washington !"
En fait, le jeune officier ne décolérait pas envers l'amiral, jadis auréolé de sa bravoure. Une telle bassesse le révoltait, le décevait surtout. Tous les gens qu'il admirait le décevaient, l'un après l'autre.
Même le roi le décevait, par son manque d'envergure.
"Navire inconnu à bâbord !"
Le cri de la vigie interrompit les noires réflexions du jeune homme qui empoigna sa lunette pour la braquer sur l'horizon, tandis que son second le rejoignait sur la dunette.
"Une corvette, annonça Olivier au bout de quelques secondes. Très bon marcheur... Vingt canons tout au plus sur le pont principal. Il avance au sud face au vent."
Charlieu, le second, prit sa lunette également. Le navire, très bas sur l'eau, allait à une belle allure grâce à sa très haute mâture et sa surface de voile impressionnante par rapport à sa taille.
"Je ne distingue pas son pavillon, commença Charlieu.
- Évidemment, il n'en a pas ! râla La Ferrière. Et de plus, il ne nous a pas salué ! Faîtes envoyer une semonce pour le faire hisser pavillon !"
Charlieu leva un sourcil étonné avant de transmettre l'ordre au quartier-maître. Le cérémonial de salut, très strict, obligeait en effet tout navire rencontrant en mer un vaisseau du Roi à abattre son pavillon s'il le portait au grand mât.
"Il ne pouvait pas saluer s'il n'avait point de pavillon, hasarda timidement Charlieu.
- Alors son enseigne devrait amener la misaine, répliqua sombrement le capitaine sans quitter la corvette des yeux. Et il doit prendre le dessous du vent... Alors, elle vient, cette semonce ?"
En temps normal, déjà, le comte n'admettait pas que l'on ignore la Marine Royale française, mais Charlieu sentait que le jeune marin n'était surtout pas d'humeur à transiger en ce moment.
La frégate trembla quand le canon à blanc demanda au capitaine de la corvette de hisser son pavillon. Quelques minutes passèrent, puis un drapeau espagnol fila le long du mât. La Ferrière parcourut le pont du navire avec sa lunette.
"Pas l'ombre d'un uniforme... Cet équipage est aussi espagnol que moi, grogna le jeune homme entre ses dents. Je parie que c'est un interlope. Demandez confirmation du pavillon, monsieur de Charlieu."
Si l'on pouvait en changer dix fois, confirmer d'un coup de canon un faux pavillon était un acte de piraterie puni par pendaison. A la deuxième semonce, le pont de la corvette s'agita et les sabords s'ouvrirent brusquement pour lâcher un coup de canon sur l'avant de la frégate.
"S'il veut me faire amener le pavillon, ce chien se met le doigt dans l'oeil, ricana Olivier. Maintenez le cap, monsieur, il va nous aborder.
- Vous croyez ? fit Charlieu. Il est pourtant plus rapide et plus manoeuvrant que nous...
- Certes, mais il est trop près pour un combat au canon, répondit le comte sans ciller. Il est armé de fûts longs, neuf livres je pense, plus adaptés au tir à quelques encablures qu'au combat à bout portant... Et de toutes façons, les pirates préfèrent l'abordage, c'est là qu'ils sont le plus efficaces... Faîtes branle-bas de combat, monsieur de Charlieu."
Mais les matelots se préparaient déjà, gagnés par cette fébrilité coutumière à la perspective de la bataille. Dès que le petit bateau fut à portée de pièces, Olivier hurla l'ordre de tirer directement, sans passer par le quartier-maître. Les canons crachèrent leur boulet sans atteindre leur cible. Le pirate n'essayait pas de fuir ; il se rapprochait au contraire de plus en plus. Sur la dunette se profilait une haute silhouette maigre, vêtue d'un costume espagnol de coupe ancienne. L'homme portait autour de la taille un large foulard rouge et son long manteau flottait au vent. Impassible, le capitaine conduisait la manoeuvre de son navire avec un grand calme, contrastant avec l'énervement de l'officier de la Royale qui trépignait en face de lui.
Un grappin, puis deux, puis dix accrochèrent la frégate. Les matelots, sabres et coutelas à la main, se ruèrent les uns sur les autres avec des cris de bêtes féroces. Dans leurs yeux, aucune pitié : on y lisait l'arrêt de mort de l'adversaire. C'était comme un défouloir ; toutes les haines, les rancoeurs accumulées avant et pendant le voyage se déversaient sans distinction, sans justification même. Bien vite, les deux ponts furent couverts de cadavres et de sang. Les hommes blessés râlaient en tentant de se mettre à l'abri, qui derrière un tas de cordages, qui dans un recoin du pont.
Olivier de La Ferrière, gagné par cette soif de violence collective, se battait avec acharnement, comme si chaque coup porté le vengeait d'Eléonore. Il couchait les ennemis les uns après les autres, tuant, blessant, se défendant sans réfléchir, dans une rage aveugle, sans même sentir les coups qu'il recevait.
Bientôt, acculé à la rambarde, le jeune comte se retrouva face à la masse compacte de ses adversaires. Bien que touché au bras et à la cuisse, il jeta un coup d'oeil autour de lui pour chercher une échappatoire et avisa un cordage qui se balançait d'une vergue. Il s'accrocha et s'envola d'un coup de rein vers le pont du bateau pirate où, non loin de lui, le capitaine venait de coucher deux de ses sous-officiers.
Le jeune homme se rua sur lui en poussant un cri terrible, excité par une terrifiante envie de sang. Sa fine épée rencontra brutalement le sabre fruste du pirate. Olivier frappait aveuglément, au mépris de toute prudence. Il sentait le sang couler, chaud, sous sa chemise et ses blessures commençaient à l'handicaper. Il toucha son adversaire, mais s'attendait à tout moment à recevoir le coup de grâce.
"Tue-moi donc, jura le jeune homme en lui-même. Qu'on en finisse, Bon Dieu !"
Si seulement Eléonore n'avait pas joué ainsi avec ses sentiments ! Eléonore... Eléonore... Il ne savait même pas si elle pleurerait sa mort... Dans un sursaut d'orgueil et de rage, le jeune comte reprit le dessus, coinça le capitaine contre la paroi de la dunette et pointa son épée sur sa gorge. Il n'avait qu'un geste à faire pour l'achever.
Les regards des deux hommes s'accrochèrent. Vert tranquille contre bleu tourmenté. Dans les yeux verts du pirate, ni haine, ni crainte. Quelque chose de serein, comme s'il attendait la mort, simplement. Dans le regard fou d'Olivier, la haine bousculait douleur, chagrin, honte. La sueur coulait sur son visage en se mêlant au sang et à la poussière. Haletant, il était visiblement à bout de forces.
"Tu vas payer, chien !"
La Ferrière avait grondé entre ses dents pour se donner une contenance, mais en vérité, il se sentait très faible. La paix de cet homme au seuil de la mort le déroutait.
Le jeune officier eut brusquement un hoquet et ses yeux s'ouvrirent démesurément. Son épée résonna avec un bruit mat en tombant à terre, tandis qu'il s'effondrait aux pieds du pirate.
Le capitaine s'agenouilla auprès du jeune comte et haussa les épaules, comme quelqu'un qui mesure un gâchis.
"Imbécile ! marmonna-t-il d'un air furieux. Je ne t'avais rien demandé !"
Il se releva pour envoyer son second arraisonner la frégate. Le pirate décida de garder les officiers pour les rançonner chèrement auprès de leur état-major. Les autres hommes d'équipage seraient libérés dans le premier port. A moins qu'ils ne veuillent déserter les dures conditions de vie de la Royale pour rejoindre son bord. Il avait déjà débauché ainsi d'excellents marins sur les navires français, anglais ou espagnols.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitres 18, 19 et 20   Mar 11 Mar 2008 - 0:35

19
La cour de la Comédie-Française ne désemplissait pas depuis l'aube, bien que la vente des billets n'ait lieu qu'à partir de quatre heures de l'après-midi. La foule s'étendait jusqu'à l'enceinte des jardins du Luxembourg et bouchait la rue qui rejoignait la Seine*. Paris semblait en émeute : personne ne voulait manquer la première représentation publique de La Folle Journée ou le Mariage de Figaro en ce mardi 27 avril 1784.
Les grandes dames avaient dépêché leur valet de pied depuis onze heures du matin pour prendre les billets. L'avare Mme de Talleyrand avait même payé triple loge... Plus de trois cents personnes dînaient maintenant sur place, tant bien que mal, pour ne pas perdre le fauteuil si durement acquis.
Lorsque la duchesse de Flogeac arriva, vers les cinq heures, elle constata que Beaumarchais pouvait déjà savourer son succès. Il y avait là un brillant cordon de premières loges : la princesse de Lamballe, la princesse de Chimay, Mme de Laascuse, la marquise d'Andlau, Mme de Châlons, Anne de Balbi, maîtresse de Monsieur, Mme de Simiane, Mme de La Châtre... Elle vit aussi Charles Dupaty, qui fondit sur elle comme un aigle en chasse, avec son ineffable sourire.
« Ma bonne amie, quel plaisir de vous revoir ! s’exclama-t-il.
- Monsieur Dupaty, tout le plaisir est pour moi, fit Eléonore en lui présentant sa main. Qui donc est cette gracieuse personne que vous chaperonnez avec tant d’importance, dîtes-moi ? »
Elle désignait du regard une jeune fille au corps droit, élancé, de jolie taille, qui se tenait en retrait du parlementaire avec l’élégance naturelle des belles aristocrates mais sans mollesse ni fragilité.
« Ah, madame, c’est ma nièce, répondit-il en la faisant passer devant lui. Sophie de Grouchy, Eléonore de Flogeac. »
La jeune fille lui fit une petite révérence et la duchesse sourit, charmée par l’audace des yeux vert émeraude et la fraîcheur des joues rondes.
« Monsieur votre oncle ne tarit pas d’éloges sur vous, mademoiselle. Je serai heureuse de vous accueillir chez moi, quand vous le souhaiterez...
- C’est que je ne reste pas à Paris, madame, répliqua Sophie avec un beau sourire. Je dois entrer au châpitre noble de Neuville-en-Bresse après l’été.
- Oh, quel dommage, lâcha Eléonore.
- C’est le meilleur moyen pour m’assurer une dot, selon mon père, confia la demoiselle. Je redoute de m’y ennuyer, ce doit être monotone... La discipline n’y est pas très stricte mais j’ai peur de ne parler qu’avec des femmes... et d’aliéner ma liberté !
- Ne vous inquiétez pas, assura Eléonore, conquise par ce bon sens et cette fraîcheur qu’elle dégageait. Je suis sûre que monsieur Dupaty veillera à ce qu’on ne vous gâte pas l’esprit chez les chanoinesses ! En tous cas, n’hésitez pas à venir me visiter dès qu’on vous aura libérée de Neuville, mademoiselle. Vous serez toujours la bienvenue.
- Allons-y, Sophie, intervint Dupaty. Nos places nous attendent. A bientôt, chère amie... »
Eléonore hocha la tête et rassembla ses lourdes jupes de soie pour se faire conduire jusqu'à Beaumarchais qui se cachait dans une loge grillagée depuis laquelle il pouvait discrètement mesurer l'étendue de son triomphe. Il accueillit la duchesse avec un franc sourire et la prit dans ses bras, ému comme un jeune premier.
"Ah, Eléonore, si vous saviez à quel point je suis heureux ! Regardez, regardez tout ce monde venu voir mon Figaro !
- Pourquoi vous être soustrait aux regards de la foule ? s'exclama la jeune femme. Tous ces gens ne rêvent que de vous féliciter avant même d'avoir vu la pièce !
- Ma foi... Je crains que le public ne tourne mal et ne prenne le texte comme il le faudrait.
- Voyez vous-même, Augustin, fit Eléonore en désignant la salle archi-comble. Vous avez tort d'avoir peur : vous avez déjà gagné !"
L'auteur sourit en regardant le parterre, pour une fois garni de banquettes ; les loges craquaient. Le théâtre avait profité de l'occasion pour doubler le prix des places. Malgré cela, on jouerait à guichets fermés. Rêveur, Beaumarchais pencha sa tête sur l'épaule d'Eléonore.
"Il est des heures pour lesquelles on donnerait le reste de sa vie, murmura-t-il dans un état proche de l'extase. Et je suis en train de vivre une de ses heures..."
Le spectacle commença enfin vers cinq heures et demie de l'après-midi ; les acteurs faisaient traîner les effets, les entractes et chaque scène était ponctuée d'une salve d'applaudissements frénétiques. Dazincourt jouait un Figaro plein d'esprit, Molé un élégant Almaviva et le doyen Préville, l'ami de toujours de Beaumarchais, déchaînait des tempêtes de rire en Brid'Oison. Les actrices aussi furent portées aux nues : la fameuse Contat en Suzanne, la tragédienne Sainval en Rosine et la délicieuse Melle Olivier travestie en Chérubin.
La Folle Journée s'égrenna en cinq heures, sur un rythme endiablé malgré les interruptions, sans laisser le temps au spectateur de s'attarder sur la vilenie d'Almaviva obsédé par son droit de cuissage, sur les états d'âme de la comtesse et de Suzanne autour de Chérubin. Beaumarchais s'était vengé sur Brid'Oison, Basile et Bartholo, les hommes de loi et d'église. Le peuple apparaissait à l'occasion de la fête paysanne et n'en démontrait que mieux, par contraste, l'âpreté et la dureté des héros : Almaviva cynique, la comtesse déçue, Figaro vengeur.
Beaumarchais soufflait aux intimes qui partageaient sa loge les répliques supprimées par les censeurs, rares au demeurant.
Seul, le monologue du cinquième acte était intact : pour rien au monde il n'y aurait renoncé. Il y prenait sa revanche, celle de toute une vie...
Puis Figaro se secouait, la salle s'ébrouait après cette scène sombre et "tout finissait par des chansons".
Un triomphe. Douze rappels. Beaumarchais, au sommet de son art, battit ce soir-là le record absolu des recettes : cinq mille sept cents livres pour la première des soixante-huit représentations de 1784, alors qu'à l'époque en faire une vingtaine faisait déjà figure d'exception*.

Eléonore bailla à s'en décrocher la mâchoire, au mépris de tout savoir-vivre, lorsque son cabriolet passa la grille de son hôtel. Heureusement qu'elle était seule à l'intérieur, encore ! Elle se mit à rire silencieusement puis fronça les sourcils en avisant un cheval revêtu des armoiries royales dans la cour. Elle bailla encore une fois, plus discrètement tout de même ; le souper s'était prolongé fort tard chez Beaumarchais après la première triomphale.
"Madame est attendue par un messager du roi, révéla Constant en la débarrassant de sa mante.
- Un messager du roi ? répéta la jeune femme. Que se passe-t-il donc ?"
Constant haussa les épaules et ouvrit la porte de l'antichambre où se tenait le messager. Celui-ci rectifia aussitôt la position et tendit un rouleau à Eléonore.
"Sa Majesté m'a demandé de le remettre en mains propres à madame la duchesse ou à M. de Chaulanges, déclara le jeune garçon, en livrée des Gardes du corps.
- M... Merci, répondit la jeune femme, de plus en plus intriguée. Constant, veuillez donner pourboire à ce garçon."
Eléonore revint dans son boudoir, s'assit dans une bergère, tournant et retournant le parchemin entre ses doigts, sans se décider à l'ouvrir. Un pressentiment, plutôt mauvais, lui serrait la gorge. Dans le fond de la pièce, Constant, après avoir reconduit le garde, faisait semblant de s'occuper, guettant du coin de l'oeil les réactions de sa maîtresse, prêt à intervenir si besoin.
Enfin, Eléonore déroula lentement le rouleau de papier. Le maître d'hôtel n'eut qu'à regarder son visage pour comprendre aussitôt que quelque chose de grave était arrivé.
"Madame ?"
Constant fit un pas vers elle.
"L'Aquitaine a été arraisonnée par des pirates au large de Saint-Domingue, murmura-t-elle, raide comme un piquet. Ils demandent une rançon au roi pour les officiers et sous-officiers mais... mais... Oh, c'est impossible !
- Madame ?
- D'après le second, Olivier a été laissé pour mort sur le pont...
- Doux Jésus..."
Il y eut un silence, assez long, pendant lequel Eléonore resta les yeux dans le vague, grands ouverts. Pas un mot, pas même un sanglot ou un gémissement ne franchirent ses lèvres livides. Seul, son regard vide qui ne cillait pas, trahissait sa douleur.
"Madame a-t-elle besoin de quelque chose ?
- Faîtes venir ma femme de chambre, souffla la jeune femme en fermant les yeux douloureusement. Et laissez-moi. J'aviserai demain."
Croyait-elle que, la nuit passée, tout ce cauchemar aurait pris fin ? Que demain on lui dirait qu'Olivier avait seulement été retardé à Bordeaux et qu'il accourait à Paris ? Triste et lasse, la jeune femme regagna ses appartements sans parvenir à aligner deux idées cohérentes.
Comment ne pas trouver cruelle l'ironie du sort par laquelle elle apprenait la mort d'Olivier alors qu'ils s'étaient quittés sur un horrible secret ? Elle n'avait maintenant plus qu'à regretter de lui avoir caché la vérité. Il était mort sans rien savoir des raisons pour lesquelles elle s'était glissée dans la peau d'un homme. Surtout, il était mort sans rien savoir de ses sentiments envers lui.
Hébétée, elle se laissa déshabiller par sa femme de chambre, sans même jeter un regard sur son miroir tandis qu'elle lui brossait ses cheveux avant de les natter pour la nuit.
Malgré l'heure tardive et la fatigue de la journée, Eléonore sentait que le sommeil serait long à venir. Debout près de son lit, elle contemplait la place vide préparée par la servante qui s'éclipsa avec une révérence. Eléonore soupira ; elle était seule. Elle avait toujours été seule. Peut-être que cette solitude constituait la contrepartie de sa double vie. "On ne peut pas tout avoir" dirait Vincent de Chaulanges. Elle avait la fortune, un nom prestigieux, un fils adorable... Que demander de plus ? Elle ne devait pas se morfondre sur son sort ou se plaindre !
En vérité, Eléonore commençait à douter de sa capacité à réagir de manière adéquate. Depuis toujours, elle avait écouté son coeur.
Et là, la duchesse de Flogeac sentait qu'elle aurait besoin de toute sa raison et son intelligence pour surmonter ce coup-là. Son chagrin restait sec, terne, enfoui au fond d'elle-même ; elle lui interdisait de remonter, l'étouffait sous des heures de travail, soutenue par un instinct de survie qui l'étonnait elle-même.
Ce fut Diderot qui lui donna l'occasion de pleurer.
Atteint d'une hydropisie, le philosophe se consumait lentement, à l'instar de son ami-ennemi d'Alembert qui avait succombé neuf mois plus tôt. Depuis deux ans déjà, la fatigue le minait.
"Voila trente ans que "j'encyclopédise" comme un forçat, confia-t-il à Eléonore venue lui rendre visite. Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits et j'espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n'y gagneront pas. Nous aurons servi l'humanité... Mais il y aura longtemps que nous serons réduits dans une poussière froide et insensible lorsqu'on nous en saura quelque gré... Pourquoi ne pas louer les gens de leur vivant puisqu'ils n'entendent rien sous la tombe ?"
Eléonore sourit devant l'amertume résignée de l'écrivain.
"Votre ami Beaumarchais a plus de chance que moi, reprit le vieil homme. Il savoure son triomphe!
- Ne parlez point trop, intervint sa femme. Vous vous fatiguez..."
Nanette, que le philosophe avait épousé quarante ans plus tôt, n'avait qu'un seul défaut à ses yeux : elle n'aimait pas son oeuvre et ne comprenait pas qu'on puisse se tuer ainsi à noircir des pages.
"Voyez-vous, j'ai passé la moitié de ma vie à souhaiter vivre avec une autre femme qu'elle, constata Denis Diderot dès que sa femme eut quitté la pièce. Elle tient ma maison correctement, cuisine à merveille... mais ses yeux me reprochent chaque jour ces écrits qu'elle ne saisit pas. Je crois que le voeu de mariage indissoluble doit faire autant de malheureux que d'époux..."
Eléonore observa le vieil homme décharné. Son visage s'était ridé, il était plus lent dans ses gestes. Il toussait et crachait à chaque étage, s'était empâté, mais des cheveux gris subsistaient sur le front haut, le grand nez flairant toujours le vent.
"Je veux vous laisser un carton, confia-t-il avec un air de conspirateur. J'en ai dispersé chez mes amis... Ils contiennent des ouvrages pas encore publiés, des lettres, des choses... pour plus tard. Conservez-les précieusement, madame. C'est ma vie que vous avez là."
Il les tenait tous, les Grands de ce monde, dans ces écrits explosifs. Il avait bataillé contre l'obscurantisme sa vie durant, mais maintenant, il ne souhaitait que mourir en paix, heureux.
"Je ne regrette qu'une chose, ajouta-t-il encore. J'aurai tant voulu que ma vraie femme me survécusse."
Le philosophe désignait ainsi affectueusement Sophie Volland, son épistolière et égérie durant des années ; elle était morte en février.
Il était enchanté de mourir dans ce splendide appartement de la rue Richelieu offert par Catherine II, lui qui n'avait vécu que dans des taudis. Il venait d'emménager et on avait du le porter au quatrième étage.
Conscient de sa fin prochaine, il n'en parlait jamais pour ne pas affliger ses proches. A peine s'il effleura cette idée en apostrophant les ouvriers présents pour installer son nouveau lit et qui ne savaient pas comment le placer idéalement.
"Mes amis, vous prenez bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours."
Le lendemain, 31 juillet, Denis Diderot rendait son dernier souffle.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitres 18, 19 et 20   Mar 11 Mar 2008 - 0:37

20
La mort de l'écrivain permit à Eléonore d'épancher son chagrin, par une affreuse une grimace du destin. Elle endossait le costume du baron avec un pincement au coeur, mêlant tristesse et culpabilité. Pour tromper ses humeurs macabres, elle se plongea dans les écrits de Diderot et de Voltaire, dont il avait été le contemporain.
"J'ai parfois l'impression que la pensée de Voltaire est superficielle, disait Mme du Boufflern, au salon alors qu'Eléonore évoquait celui qui avait su se faire à la fois philosophe, pamphlétaire, historien, auteur de théâtre et conteur.
- Fragmentaire est plus juste, objecta la jeune femme. C'était un polémiste ; il s'affirmait plus souvent dans la critique que dans des écrits didactiques.
- Il n'a cependant pas varié sur les idées principales, ajouta quelqu'un. Et s'il a beaucoup détruit, il a aussi su reconstruire, sous la forme de propositions pour une réforme de la société.
- Voltaire a combattu les vaines spéculations de la métaphysique sur l'origine de Dieu, celle du monde et de la vie, l'existence de l'âme, la destinée, toutes ces choses immatérielles, ces questions auxquelles on ne trouvera jamais de réponse, reprit Beaumarchais, lyrique.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il n'y en a pas, pardi ! Pourquoi ne pas ignorer les limites de la nature plutôt que de s'acharner à vouloir résoudre des problèmes insolubles qui détournent l'homme de la vie en le mettant dans l'angoisse ?
- Vous croyez qu'il vaut mieux en rester au doute et se tourner vers le monde physique, M. de Beaumarchais ? demanda une petite comtesse timide.
- Non, c'est Voltaire qui croyait cela, mon bijou, rectifia l'écrivain avec prudence en gratifiant la dame d'une chiquenaude sous le menton. D'ailleurs, il ne croyait pas en Dieu. Mais il pensait que son existence se justifiait pour fonder une morale aux gens simples, qui craignent ainsi les foudres vengeresses ou attendent la récompense divine. Les philosophes n'ont point besoin de Dieu : leur raison suffit à leur fonder une morale.
- C'est donc pour cela que Voltaire s'interdit de définir Dieu avec plus de précisions, poursuivit Eléonore.
- C'est exact. C'est même le point de départ de ce que l'on appelle maintenant le déisme voltairien. Il suffit d'entretenir le culte de cet être suprême, quel qu'il soit d'ailleurs, sans s'encombrer de clergé et autre superstitions ridicules...
- La raison et la conscience sont alors les seules guides, résuma la duchesse en faisant signe aux serviteurs de servir la collation. C'est une philosophie qui me convient bien."
Ils restèrent silencieux un instant, le temps de sucrer et parfumer leur café. L'été se faisait étouffant, cette année-là, et le jardin d'hiver se révélait particulièrement agréable de fraîcheur.
"Comment se porte votre Figaro, monsieur de Beaumarchais ? demanda soudain Mme du Boufflern.
- Ma foi, s'il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c'est son succès, avoua l'écrivain en souriant. Plus la Folle Journée a de spectateurs... et plus j'ai d'ennemis !
- C'est on ne peut plus logique, dit Eléonore. Avez-vous encore de ces épigrammes comme après la cinquième représentation ?"
L'auteur dramatique était le premier surpris de l'engouement populaire pour son Figaro. Pour désarmer l'opinion négative, il avait consacré une partie des recettes à des oeuvres pieuses. Il avait même fait accepter l'idée d'un institut de bienfaisance maternelle à l'archevêque de Lyon auquel il concourrait à hauteur de six mille livres par an.
"C'est un chef d'oeuvre d'immoralité, je dirais même d'indécence, considérait la baronne d'Oberkirch. Et pourtant cette comédie restera au répertoire, se jouera souvent, amusera toujours. Les grands seigneurs, ce me semble, ont manqué de tact et de mesure en allant l'applaudir ; ils se sont donné un soufflet sur leur propre joue ; ils ont ri à leurs propres dépends et, ce qui est pire encore, ils ont fait rire les autres. Ils s'en repentiront plus tard."
Pour une pièce que le roi ne voulait pas voir jouer, le désaveu était flagrant : Figaro arrivait à point nommé pour divertir un public parisien qui commençait à s'intéresser à la politique et aux réformes. On parlait d'abus, on parlait de modifier l'organisation sociale dans un sens qui reconnaîtrait les qualités au même titre que la naissance... Louis XVI avait eu raison de craindre la diffusion des idées audacieuses de Beaumarchais par la bouche de Figaro.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières - Chapitres 18, 19 et 20   Mar 11 Mar 2008 - 0:38

"Constant ! Pouvez-vous me faire servir du café ? s'exclama Eléonore en jetant son chapeau de feutre sur la méridienne la plus proche. Les conseillers de M. de Castries m'ont épuisée !"
Elle défit son justaucorps masculin pour le poser sur le chapeau mais elle suspendit son geste en découvrant Beaumarchais, tranquillement assis sur un fauteuil, qui souriait en la regardant silencieusement.
"Pourquoi diable riez-vous ? interrogea gentiment Eléonore en s'approchant pour le saluer. Ma perruque est de travers ?
- Pour rien, répondit-il en se levant. En vous voyant en baron, je ne puis m'empêcher de me demander lequel de vos deux personnages reflète le mieux votre personnalité...
- Craignez-vous que je devienne un homme pour de bon ? reprit la jeune femme en riant à son tour.
- Ce serait dommage...
- Rassurez-vous, comme vous le faisiez remarquer au roi, il ne suffit pas d'enfiler une culotte pour être un homme..."
Beaumarchais la dévisageait sans rien dire, comme traversé par une pensée indicible.
"Monsieur prendra du café également ? interrompit la voix affable de Constant.
- Oui, bien sûr.
- Voulez-vous bien m'excuser cinq minutes, le temps de redevenir duchesse ?
- Je vous en prie. Je tromperai l'ennui en compagnie de ce merveilleux café."
L'écrivain profita de l'entrée du maître d'hôtel chargé d'un plateau pour rompre et se rasseoir, tandis qu'Eléonore s'envolait dans ses appartements. Lorsqu'elle revint, vêtue d'une simple robe vert amande, Beaumarchais s'illumina.
"Ah ! J'avoue que je vous préfère en femme, mon petit, s'exclama-t-il en baisant ses mains. Alors, ma chère, que mijote donc Castries pour vous épuiser à ce point ?
- Le maréchal compte rétablir le régime de l'Exclusif pour le commerce avec les colonies, expliqua Eléonore en massant ses tempes du bout des doigts. Enfin, je devrais dire plutôt "l'Exclusif Mitigé". Il y a méthodiquement consacré toute son année...
- Castries est l'exemple même du ministre éclaire : il évite les réactions des négociants pendant la phase de préparation en les y associant, remarqua Beaumarchais. C'est un homme rusé.
- Oui, convint Eléonore en se renversant contre le dossier de son fauteuil. Mais c'est un homme de la terre. Il ignore tout de la mer, des bateaux... et de leurs dangers..."
La jeune femme baissa la voix en reposant sa tasse sur le plateau pour que son ami ne vît pas que sa main tremblait. Mais son manège n'avait pas échappé à l'oeil perçant de l'auteur dramatique.
Eléonore évitait son regard, soudain plus sombre, inquisiteur et bienveillant à la fois, comme s'il attendait des explications.
Elle détestait quand il dévisageait ainsi, encore plus lorsqu'il apparaissait si calme, lui qui n'était que mouvement.
"Eléonore, depuis combien de temps n'avez-vous pas dormi une nuit complète ?
- Pourquoi cette question ? balbutia-t-elle, piégée.
- Ne me prenez pas pour un imbécile, gronda l'écrivain. Vous êtes à bout de forces. Vous ne dormez pas, vous ne mangez presque rien, vous avalez des litres de café pour vous maintenir éveillée... Vous croyez donc que je n'ai rien vu ?"
Déstabilisée, la jeune femme se leva pour gagner la fenêtre et masquer les larmes devenues trop difficiles à contenir, sans répondre. Elle retenait son chagrin pour ne pas l'inquiéter et cette précaution dérisoire bouleversa Beaumarchais.
Elle avait l'air si seule... Elle avait toujours été seule. Mais lui, qu'avait-il fait, durant tout ce temps ? Désemparé par cette cuirasse dont elle entourait son coeur, il avait déserté, incapable de l'aider - aussi parce qu'il avait senti qu'elle n'attendait rien de sa part.
Quelle attitude adopter ? Indécis, Beaumarchais rejeta la tête en arrière et soupira profondément, à la fois pour évacuer sa nervosité croissante et trouver une inspiration.
Eléonore avait fermé les yeux, silencieusement, la tête baissée, comme une pénitente engoncée dans sa douleur. Pitoyable. Elle lui faisait pitié.
Voila ce qu'il ne supportait pas : il détestait l'idée d'avoir pitié d'elle. Eléonore de Flogeac n'était pas femme à inspirer la pitié.
"Alors c'est ça, constata l'écrivain au bout d'un moment. Vous vous laissez dépérir... Bon Dieu, je croyais que vous étiez plus forte."
Pierre Augustin de Beaumarchais avait parfaitement conscience d'être dur avec elle. Il savait très bien ce que ce n'était pas ce à quoi elle s'attendait. Mais il fallait la faire réagir. Coûte que coûte.
Quitte à asséner des horreurs.
"C'est tout ce que vous trouvez à me dire ? demanda Eléonore en se retournant vers lui, médusée.
- Que voulez-vous ? répliqua l'écrivain en haussant les épaules d'un air qui se voulait narquois. Que je vous applaudisse pour cette courageuse réaction ?"
Ne pas la regarder. Surtout, ne pas la regarder. Il avait trop honte de ce qu'il lui décochait en pleine figure. Il détestait ce ton flegmatique et indifférent qu'elle lui faisait adopter. Son propre cynisme lui donnait des frissons.
Eléonore se mordait la lèvre en encaissant, paradoxalement soulagée qu'il ne s'apitoie pas sur son sort comme l'aurait n'importe qui d'autre. Abattue, elle ne réagissait pourtant pas et cette absence de répartie finit par énerver Beaumarchais.
Brusquement, en trois enjambées, il fut près d'elle et la prit par les épaules.
"Eléonore, regardez-moi."
Elle secoua la tête en ravalant ses larmes, reniflant comme une petite fille, sans lever les yeux, en tentant d'échapper à la poigne impérieuse de Beaumarchais.
"Eléonore ! Regardez-moi !"
Le ton péremptoire la fit céder.
"Je vous interdis de faire des choses pareilles, vous m'entendez ? sermonna-t-il d'un air terrible. Aucun homme sur terre ne mérite que vous vous sacrifiiez pour lui, mettez-vous ça dans votre petite caboche têtue, madame de Flogeac... Eléonore, vous êtes la femme la plus fabuleuse que j'aie jamais rencontré de toute ma vie. Ne laissez jamais personne vous dire que vous n'en valez pas la peine. Jamais."
La duchesse le dévisageait, les prunelles dilatées, émue. Désemparé, Beaumarchais regardait les larmes glisser silencieusement sur ses joues. Elle semblait si fragile, à cet instant, si vulnérable. Il n'avait décidément pas l'habitude de la sentir aux abois.
"Mon Dieu, Augustin, je suis désolée !"
Elle se jeta dans ses bras, qu'il referma sur elle, avec un petit sourire satisfait, content de lui avoir dit ce qu'il en pensait, tout en souhaitant que ça serait suffisant pour l'aiguillonner.
"Allons, mon petit, ce n'est rien, murmura-t-il. L'abattement ne sied pas au caractère de ce feu follet revanchard qui est entré ici tout à l'heure...
- Hélas ! Si seulement je n'avais pas eu besoin de ce costume ! s'exclama Eléonore en s'échappant déjà du refuge sécurisant des bras de Beaumarchais. Je n'aurai pas menti à Olivier, il ne serait pas parti à cause de moi et...
- Voyons, Eléonore, La Ferrière a obéi à ses ordres, simple coïncidence.
- Coïncidence... ou prétexte ! reprit amèrement la jeune femme. Vous ne connaissez pas Olivier... Il est mort en me détestant et en se croyant trahi. Et je n'ai même pas une tombe sur laquelle me repentir."
Beaumarchais haussa les sourcils en la regardant.
"Voulez-vous dire qu'on n'a pas ramené son corps ?
- N'importe quel marin vous dira qu'il n'a pas de meilleure sépulture que la mer, répondit-elle machinalement. En vérité, ils l'ont laissé pour mort sur le bateau du pirate et... Oh, Seigneur !"
Eléonore plissa les yeux en mesurant ce qu'elle venait de dire.
"Augustin, je suis la dernière des sottes ! s'écria la jeune femme en faisant les cent pas dans la pièce. En fait, on n'a aucune certitude qu'il soit mort... c'est donc qu'il est peut-être vivant. Non, je suis sûre qu'il est vivant... Mais comment ai-je pu penser le contraire, sacrebleu ! Et s'il vit, il faut que je le retrouve. Augustin, je DOIS le retrouver !"
L'écrivain sourit franchement, cette fois : voila quelle était la jeune femme intrépide, vaillante et déterminée qu'il connaissait. Elle bouillonnait, ne tenant plus en place. Si elle avait pu, elle serait partie dans l'heure.
La nuit fraîche d'août tombait sur Paris en l'enveloppant d'une brume surprenante. L'hôtel de Flogeac, assez vaste pour loger tout un régiment, n'était pas froid comme beaucoup de ses congénères. Ses murs épais, ses cheminées immenses, ses tentures colorées et ses tapis précieux calfeutraient les pièces en réchauffant l'atmosphère. Eléonore aimait cette maison. A Bordeaux, le souvenir de Flogeac hantait trop les murs et sa mémoire. Ici, elle était chez elle.
Elle traversait lentement les nombreuses pièces en raccompagnant Beaumarchais qui devait prendre congé. Il se faisait tard et on l'attendait pour souper. Sur le perron aux balustres ouvragés, l'écrivain se tourna vers la duchesse.
"Eléonore, promettez-moi une chose, dit-il gravement. N'appareillez pas pour les Antilles cette nuit.
- Enfin, Augustin ! s'exclama la jeune femme en riant de bon coeur.
- Je ne plaisante pas, Eléonore. Allons, promettez !
- Mais pour qui me prenez vous ? renchérit la jeune femme en fronçant les sourcils, voyant qu'il était sérieux.
- Pour Eléonore de Flogeac, justement ! murmura l'écrivain. Je vous connais assez pour savoir que vous en êtes capable..."
La jeune femme garda le silence, à la fois touchée et fâchée de cette habitude qu'il avait de vouloir sans cesse la protéger.
"J'en aviserai au moins le roi avant... Enfin, Augustin, je n'ai pas l'habitude de m'enfuir, moi.
- Ne vous vexez pas, ma mie, s'excusa Beaumarchais en portant sa main à ses lèvres. Je suis trop craintif, en vérité."
Cette fois, Eléonore partit d'un énorme rire qui retentit jusqu'aux écuries.
"Oh, VOUS, craintif ? Pierre-Augustin de Beaumarchais, craintif ? Mon Dieu, je voudrais que le monde entier nous entende à cet instant !"
Et elle riait, elle riait à n'en plus finir, sous l'oeil désarmé de l'écrivain, à la fois surpris, charmé et incapable de faire un geste. Cet air attendri alerta Eléonore qui s'arrêta en couvrant sa bouche de ses mains jointes, les yeux toujours rieurs.
"Pardon, Augustin, je suis discourtoise...
- Non, non, ne vous excusez surtout pas ! rétorqua Beaumarchais en la serrant brusquement contre lui dans un élan de tendresse. C'est bon de vous voir rire... et tant pis si c'est de moi ! Je suis sûr que vous retrouverez le comte de La Ferrière."
Eléonore sourit et s'abandonna dans ses bras. Oui, elle retrouverait Olivier, dût-elle pour cela parcourir les cinq océans, fouiller les grandes et les petites Antilles ou les forêts américaines.
L'ombre du jeune marin la poursuivit toute la nuit. Adossée contre ses oreillers, trop énervée pour dormir, Eléonore mesurait qu'elle s'apprêtait à reprendre la mer, comme lorsqu'elle avait dix-sept ans, et qu'elle éprouvait toujours la même excitation. Elle devrait laisser ses affaires d'armement en suspens, mais cela ne la décourageait pas : Ponsonnet prendrait de nouveau le relais. Elle se rendait compte qu'elle avait aussi très envie de quitter quelques temps les moeurs policées de la Cour et la haute société parisienne, s'en remettre au seul vouloir du capitaine et n'avoir d'autre horizon que l'immensité bleue de l'océan.
Elle pouvait de plus tirer de gros avantages d'un voyage aux Antilles, puisque Saint-Domingue constituait la destination principale de ses navires. Son cerveau réfléchissait à toute vitesse, pesant le pour et le contre, trouvant mille bonnes excuses pour partir.
Deux choses la freinaient encore. Son fils Alexandre, qu'elle ne pouvait pas emmener avec elle, ne sachant pour combien de temps elle partait.
Et puis, il y avait le roi. La disette de l'hiver avait affaibli le prestige déjà mal en point de Louis XVI. Elle ne voulait pas que le monarque prenne son départ comme une fuite ou un abandon.
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Le Vent des Lumières - Chapitres 18, 19 et 20

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