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 Le Vent des lumières - chats et pitres 21, 22 et 23Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Le Vent des lumières - chats et pitres 21, 22 et 23   Mar 11 Mar - 20:23

21

Louis XVI aimait causer avec Eléonore de Flogeac dans l'intimité de sa bibliothèque. Il la recevait alors en privé, sans chichis, souvent bien avant le grand lever protocolaire qui avait lieu plus tard dans la matinée.
"Vous me soumettez là une fort étrange requête, madame, dit doucement le roi sans la regarder, concentré sur une carte marine. Cela dit, vous m'avez habitué à vos fantaisies..."
Il souriait. Eléonore, très droite, serrait ses mains l'une contre l'autre nerveusement. Jamais un entretien avec le roi ne l'avait mise dans cet état. Louis XVI l'observait maintenant, un brin pensif, en se disant que cette femme recelait décidément de nombreuses facettes. Il l'avait rencontrée épouse triomphante d'un duc armateur, puis elle était revenue veuve éplorée et mère comblée, avant de se montrer redoutable en affaires et admirable comédienne sous le costume d'homme dans lequel elle s'était glissée avec son aval...
Et voila qu'elle lui parlait d'aller aux Isles pour juger de visu de l'impact de l'arrêt du maréchal de Castries rétablissant le régime de l'Exclusif mitigé.
Le ministre de la Marine s'était longuement documenté pour préparer, avec l'intendant général des colonies De Vaivre, une réponse qui se voulait définitive. Il avait consulté Bouillé, administrateur général des colonies, le président Peinier, l'intendant du commerce extérieur et maritime La Porte et les quatres députés du commerce de Saint-Malo, Marseille, Saint-Domingue et la Martinique.
Un premier projet avait été discuté en comité des ministres avec Vergennes et Calonne et l'arrêt ne serait diffusé qu'en novembre. Il créait sept ports d'entrepôts, dont trois à Saint-Domingue, où les navires d'au moins soixante tonneaux seraient admis avec les produits déjà autorisés, en plus du charbon de terre et des salaisons de boeuf. Castries espérait ainsi mettre fin à la liberté commerciale qui régnait de facto depuis 1765, les bureaux constatant chaque année que tous les ports d'amirauté, contrairement aux instructions royales, étaient restés ouverts en permanence aux navires étrangers.
"Le traité commercial de l'an passé avec les États Unis d'Amérique n'a donc pas amélioré les choses ? s'enquit le roi.
- Il a surtout suscité bien des illusions qui se sont vite effondrées, répondit Eléonore, fataliste. La plupart des négociants français s'est montrée incapable de s'adapter à une situation nouvelle. Les Américains se sont vite retournés vers leur ancienne métropole, la communauté de langue, de goûts et d'habitudes aidant.
- Mais le commerce entre Bordeaux et l'Amérique ne cesse pourtant d'augmenter, observa le roi.
- Oui, il existe des échanges directs entre la France et l'Amérique, mais ils sont minoritaires. Seules les importations de riz de Caroline, d'indigo, de bois, de grains et de farines augmentent. Les exportations restent très faibles et concernent surtout les vins de Bordeaux... Ce dont je ne saurais me plaindre à Votre Majesté qui verra là mon désintérêt dans la mission que je lui propose de me donner."
Louis XVI leva un oeil fâché sur Eléonore.
"Vous donnez à votre roi de bien vilaines pensées, gronda-t-il. Je ne vous ai jamais soupçonnée d'agir par intérêt...
- Oh ! J'y trouve aussi mon compte, rétorqua la jeune femme. La fortune commerciale bordelaise n'a jamais été aussi importante. Mais les difficultés vont croissant, entre la désagrégation de l'Exclusif, l'impossibilité de limiter le commerce des étrangers et le commerce avec les Isles qui devient aussi moins rentable...
- Pourquoi ?
- Parce que le commerce colonial s'émancipe, Sire, et que la concurrence augmente..."
Louis XVI hocha la tête en se frottant le menton. Il désigna la carte marine qu'il tenait, l'étalant sur le bureau pour y tracer, du bout de l'index, un itinéraire invisible.
"Madère, l'île de la Trinité, les Sandwich du Sud, le Pacifique, l'île de Pâques, Tahiti, les Tongas. Ici, la Nouvelle Calédonie, l'Australie, contournée par le nord, l'ouest et le sud. De là, on gagne le havre de la Reine-Charlotte, entre les deux îles de la Nouvelle-Zélande. Route plein ouest jusqu'à Monterey, puis le golfe d'Alaska, le Kamtchatka, le Japon et enfin l'océan Indien... Voyez toutes ces côtes à explorer, à découvrir, pour en fixer la géographie, les coordonnées, commentait Louis XVI d'un air exalté pour le moins surprenant. Je voudrais parfois pouvoir faire comme vous, madame de Flogeac, me glisser dans la peau d'un armateur et faire ce voyage que d'autres feront en mon nom...
- Votre Majesté projette donc de réitérer l'expédition que M. de Bougainville fît dans ces contrées inexplorées ? demanda Eléonore.
- Bien plus que cela, madame, bien plus que cela ! renchérit Louis XVI d'un air de conspirateur. L'aspect scientifique de la mission n'exige point le secret, mais son caractère commercial l'impose pour le moment. C'est un voyage sans précédent que je prépare. Le capitaine qui guidera ces navires aura des directives très précises sur ce qu'il doit recenser, observer, noter, y compris les peuples que nous ne connaissons pas encore et les territoires où jamais personne n'a mis les pieds..."
Eléonore sourit. Elle n'avait jamais vu cette lumière passionnée sur le visage placide du roi. Il connaissait vraiment bien son sujet, soucieux de protéger à la fois la santé des équipages qui accompliraient ce fabuleux voyage et les croyances des peuplades qu'ils croiseraient.
"Cependant, revenons à nos moutons, madame, interrompit brusquement Louis XVI, comme s'il redescendait sur terre. Vous souhaitez donc vous rendre officiellement à Saint-Domingue ?
- Oui, Sire, répondit Eléonore, surprise de ce soudain revirement. Je voudrais en profiter pour étudier les possibilités d'installer des liaisons régulières entre les Isles et les Amériques afin d'acheminer avec mes bateaux des produits dont les colons ont besoin et qu'ils ne trouvent pour le moment que grâce à l'interlope...
- Je vois, fit le monarque avec un clin d'oeil entendu. Vous voulez doubler la contrebande en volant sa clientèle : puisque les navires français ne sont pas concernés par l'Exclusif, vous pouvez transporter des denrées coloniales en Amérique et vice-versa... Mais, dîtes-moi, madame de Flogeac, qu'êtes-vous donc venue chercher en m'entretenant de cela ? La bénédiction du roi ?
- En quelque sorte, répondit Eléonore en baissant la tête brièvement. Je ne voulais pas partir sans en avertir le roi... Et je voulais également demander une faveur à Votre Majesté.
- Je vous écoute, madame, répondit Louis XVI avec douceur. Mais elle est déjà accordée."
Le regard de la jeune femme rencontra celui du souverain, plein d'une majesté généreuse qu'il savait très bien revêtir quand il le fallait. Le roi se révélait là sous son vrai jour : sous ses airs bonhommes, il était d'abord un homme qui savait reconnaître la valeur des êtres qui l'entouraient. A ceux qui lui étaient fidèles, il témoignait une gratitude sans partage.
"Je ne peux pas emmener mon fils Alexandre avec moi, commença Eléonore. Je voudrais le placer sous la protection de Votre Majesté et...
- Je vais faire mieux que cela, coupa Louis XVI. Si je ne m'abuse, votre fils a peu ou prou le même âge que le Dauphin ; or, il manque d'un compagnon de jeux. Il sera heureux de compter le jeune duc de Flogeac dans sa Maison. Dans quelques années, je le ferai entrer à l'école des pages."
L'école des pages n'était accessible qu'aux enfants de très haute noblesse, ce à quoi Alexandre de Flogeac pouvait prétendre sans problème. Mais y accéder sur privilège du roi constituait une faveur très prisée.
"Votre Majesté m'honore, balbutia Eléonore en plongeant dans une révérence que le roi interrompit.
- Vous méritez ma générosité, assura-t-il avec un bon sourire. Allez, maintenant."
Eléonore s'inclina respectueusement et mit la main sur le bouton de la porte mais le roi l'arrêta de nouveau, comme traversé par une pensée impromptue.
"Une dernière chose, madame, si vous permettez au roi une indiscrétion...
- Ma vie appartient à Votre Majesté.
- Je suis curieux de connaître vos véritables motivations, questionna Louis XVI sur un ton secret où perçait une certaine malice. De vous à moi, je ne crois pas une seconde qu'une personne aussi sensée que vous, avec votre charge, votre rang et votre fortune, décide de courir les mers du jour au lendemain simplement pour vérifier les rouages du commerce colonial..."
Eléonore retint un éclat de rire. Elle se doutait bien que le souverain ne serait pas dupe.
"Ma réponse semblera bien simpliste à Votre Majesté, en tout cas bien inadéquate avec le caractère qu'Elle me donne, répondit doucement la jeune femme. Disons que... l'amour détraque admirablement la machine humaine que nous sommes."
Le sourire du monarque s'élargit à son tour, tandis qu'il lui ouvrait la porte. Ainsi, la vertueuse Eléonore de Flogeac avait succombé aux flèches de Cupidon ?
"C'est bien, c'est bien, commenta le roi, content. Revenez-nous vite, madame.
- Merci, Sire. Merci pour tout."
_________________
Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Re: Le Vent des lumières - chats et pitres 21, 22 et 23   Mar 11 Mar - 20:23

22
Eléonore de Flogeac quitta Bordeaux sous un soleil radieux dans un de ces "paquebots royaux" transportant passagers, lettres et autres frivolités que Louis XVI avait mis en place en 1783 pour créer des liaisons régulières entre les Isles et la France.
La jeune femme n'avait pas repris le bateau depuis son premier voyage vers l'Amérique avec Sébastien de Flogeac. Ce temps-là, celui de ses dix-sept ans, lui paraissait si lointain à présent !
Il lui avait été difficile de se séparer d'Alexandre, mais grâce à la demande du roi d'intégrer la maison du Dauphin, le dernier des Flogeac, conscient de l'honneur qui lui était fait, avait pris la chose très au sérieux.
Eléonore restait souvent accoudée à la lisse, pensive, un peu à l'écart des autres voyageurs. Une page se tournait, lentement, devant elle. La duchesse laissait richesses et fastes pour s'en aller dans ses culottes de garçon vers un avenir pour le moins incertain. Elle ne savait pas où sa recherche du comte de La Ferrière allait la mener, ni combien de temps cela lui prendrait.
Depuis quelques jours, le temps gris et la bruine amalgamaient ciel et mer. Au milieu de cet océan indistinct, le navire avançait toujours et le froid salé mordait la peau sans entamer l'enthousiasme d'Eléonore. Elle retrouvait cette joie simple et essentielle éprouvée jadis en fuyant le carcan imposé par la société. A l'époque, il lui avait semblé que ces moments seraient les plus intenses de sa vie et la même impression persistait. Jamais elle ne s'était sentie aussi libre que sur le Bordelais, à mener sa vie comme elle l'avait décidé, sans être constamment rappelée à l'ordre par des conventions sociales qu'elle ne comprenait pas.
Et puis, elle y avait connu Flogeac, épris comme elle de liberté et d'aventure. Sébastien de Flogeac à qui elle devait tout. Où était donc l'amour passionné de ses dix-sept ans ? Elle avait cru ne jamais pouvoir se consoler de la mort de son mari, celui pour qui elle avec accepté de rentrer dans le rang des femmes du monde. Son mariage l'avait certes fait mûrir. Elle avait compris qu'il fallait consentir quelques sacrifices pour trouver sa place. Elle avait eu la chance de connaître à la fois la fortune et l'amour.
La contrepartie en avait-elle été d'être séparée prématurément de son époux ? Alors qu'elle s'apprêtait à courir les mers pour retrouver Olivier de La Ferrière, elle se rendait compte que le jeune officier avait su cautériser la plaie de son veuvage. Elle lui devait plus que l'amour : il lui avait redonné confiance en la vie.
La tempête les surprit après vingt-cinq jours de voyage. Le vent se mit à souffler avec une violence inouïe, secouant le vaisseau comme une vulgaire barque de pêche. Au milieu des forces déchaînées, ballotté de vagues en creux de six ou sept mètres, le fragile navire de bois ne pouvait rien. Qu'attendre.
Dans la cabine du château arrière qui lui avait été attribuée, Eléonore regardait mélancoliquement la pluie tomber à travers la lucarne. Bien qu'ayant le pied marin, elle ne pouvait réprimer des haut-le-cœur lorsque le navire descendait brutalement de la vague.
Le chaos dura quatre jours, au terme desquels il ne restait pas grand-chose de fonctionnel sur le lourd vaisseau de ligne. La coque craquait, les mâts et les vergues ne portaient plus que des lambeaux de voiles qu'on avait renoncé à attacher. Plus de la moitié des pièces d'artillerie, pourtant solidement arrimées pour ne pas crever l'entrepont, s'étaient perdues en mer. Désabusée, Eléonore, dépassée par l'ampleur de la tempête, ne quittait pas sa cabine, impuissante, en se demandant si cela n'augurait pas mal ses recherches...
La tempête enfanta le beau temps, le matin suivant : la jeune femme émergea brutalement du sommeil, comme réveillée par le silence de mort qui enveloppait le navire.
"Sainte-Anne bénie !"
Sortie sur le pont, Eléonore retint son cri en enfilant son habit de baron de Chaulanges. Le bateau avait vraiment piètre allure. Il manquait des étais au mât de misaine, les cordages pendaient aux vergues ainsi que les voiles auriques en morceaux. Sur la dunette, elle aperçut le capitaine contemplant ce désastre avec stupeur, tandis que les matelots s'affairaient déjà pour réparer ce qui pouvait l'être. Des mousses nettoyaient le pont et jetaient par dessus bord, pêle-mêle, morceaux de bois, bouts de voiles, cordages... Triste et lasse à la vue de ce navire dévasté, l'esprit d'Eléonore évoqua irrésistiblement Olivier de La Ferrière, ce marin qui aimait tant ses bateaux. Qu'éprouverait-il devant un tel spectacle ? Peut-être, d'ailleurs, avait-il vu l'Aquitaine périr dans le même état.

Le médecin rejoignit le maître de maison sous la varangue de l'habitation et s'inclina respectueusement.
"Comment est son état ? demanda l'homme, âgé d'une cinquantaine d'années, de belle taille, la tournure à peine altérée par la bonne cuisine des Isles.
- Stationnaire, répondit le mulâtre. Je ne puis rien faire de plus pour lui. La fièvre est maligne, mais tant qu'il ne manque pas d'air, il ne craint rien."
L'homme hocha la tête, silencieux, puis noua ses mains derrière son dos. Il faisait confiance au médecin, plutôt guérisseur de son état, mais auprès des Noirs il jouissait d'une solide réputation.
"Merci. Tu t'adresseras à l'intendant pour avoir ton paiement."
Le Noir s'inclina de nouveau avant de disparaître. A peine eut-il quitté la pièce qu'une tenture se souleva, laissant entrer un homme plus jeune, vêtu d'un costume espagnol et portant un grand sabre. Son visage buriné, était mangé par une courte barbe soigneusement entretenue mais l'homme ne manquait pas d'allure.
"La vie de votre prisonnier est aux mains d'Allah, comme vous dîtes dans votre religion, commenta le maître de maison en se retournant vers lui. Puis-je vous demander pourquoi vous tenez tant à le sauver ?
- Parce qu'on peut rançonner un officier vivant auprès de son état-major, pas une dépouille, répondit l'autre d'une voix douce surprenante chez un homme de son gabarit. J'ai déjà tiré un bon prix de l'équipage, le capitaine vaut un prix d'or... Et je ne parle pas de la cargaison.
- Savez-vous ce que je risque en abritant vos forfaitures, Jason ? glissa l'hôte en battant ses manchettes d'une chiquenaude. Je m'étonne que vous n'ayez pas laissé mourir cet homme si mal en point. Il est aux portes de la mort et son coma silencieux menace de se prolonger...
- A vrai dire, je l'ignore moi-même, répondit Jason en souriant légèrement. Il m'a impressionné. Il était courageux et déterminé, mais téméraire aussi... on aurait dit qu'il n'avait rien à perdre.
- Tiens ! fit le maître de maison en tapant dans le dos de son interlocuteur. J'ignorais que les pirates fussent enclins à la pitié !
- Ris donc, ris, racaille ! railla Jason. Peu importent les raisons. Cet officier est mon prisonnier et de toutes manières, je n'ai pas l'habitude de jeter les blessés à la mer, fussent-ils mes ennemis... Puis-je te le laisser le temps qu'il se rétablisse... ou qu'il meure ?
- Bien sûr. Je vous ferais aviser dès qu'il y aura une issue.
- Parfait. D'ici là, je disparais."
Et le pirate disparut en effet, aussi lestement qu'il était venu, sans bruit. Le maître de maison se glissa dans la chambre où ledit prisonnier gisait, blanc comme un marbre de cathédrale.
"Il ne tiendra pas trois jours..."
L'état d'Olivier de La Ferrière - car il s'agissait bien de lui - n'allait effectivement pas en s'améliorant. D'heure en heure, la poitrine ravagée par une toux brûlante, il passait du plus grand calme à un délire insensé où il se débattait contre des monstres irréels sur des embarcations chimériques. Il perdait beaucoup de sang, mais moins qu'au jour de son arrivée. Il semblait que le corps meurtri du jeune homme ne parvenait plus à retenir son esprit enfiévré et il passait de longs moments à hurler des mots sans suite, comme un dément en pleine crise de folie.
La Mort fut là, embusquée dans les tentures, le guettant de ses yeux sombres. Impuissant, La Ferrière assistait à son propre supplice, la voyait aspirer lentement, inexorablement, ce qui restait de vie en lui. Il ne respirait plus que difficilement, chaque expiration incendiait ses poumons d'un souffle incandescent et il toussait sans discontinuer, à la limite de la suffocation.
Tout à coup, un violent spasme arqua le corps épuisé du jeune homme. La Mort attaquait. Ruant de tous côtés, elle lançait ses tentacules visqueux en tournant autour de lui à une vitesse vertigineuse. A chaque pas de sa danse sans fin, elle plantait une banderille qui le faisait souffrir à en hurler, attendant patiemment la mise à mort. Elle avait des yeux rouges, maintenant, de grands yeux rouges, glauques, immenses, brûlants. Ils grandissaient, grandissaient toujours plus, comme s'ils allaient l'engloutir dans un tourbillon de feu... Olivier perdit pieds en poussant un cri terrible.
On crût que c'était bien fini, cette fois. Le guérisseur mulâtre s'approcha de l'officier de marine qui s'était brutalement arrêté de hurler, comme fauché en plein vol.
Un lent souffle s'exhala de sa bouche parcheminée.
Une grande paix régnait dans le corps d'Olivier de La Ferrière après que les yeux rouges eurent disparu. La Mort s'était éloignée, à trois pas, vaincue par l'inexplicable rage de vivre de cet homme.
"Il est sauvé, murmura le médecin au maître de maison debout derrière lui. Quand il se réveillera, il sera hors de danger."
Le planteur hocha la tête, les mains toujours nouées derrière son dos. Il n'avait donc plus qu'à prévenir Jason.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
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MessageSujet: Re: Le Vent des lumières - chats et pitres 21, 22 et 23   Mar 11 Mar - 20:24

23
Le quartier-maître du paquebot royal venait de faire mettre barre au vent et les matelots, sur le gaillard, bordaient les écoutes de foc. Le vaisseau glissait sur l'eau en cueillant la brise tandis que, dans la mâture, les gabiers établissaient les perroquets puis les basses voiles. On arrivait en vue de Saint-Domingue.
Sur la côte, à quelques milles, Le Cap-Français étalait ses couleurs pastels au fond de la baie, en contraste avec le bleu-vert dense de la végétation sauvage d'arbres et de fleurs exotiques qui se découpait sur le ciel profond. Sur le pont, personne ne songeait à regarder en arrière. Un pilote noir avait rejoint en barque le navire pour le faire passer entre les récifs qui barraient l'entrée de la baie. Des coups de canons saluèrent leur approche. Sur les quais, des centaines d'insulaires, nègres, mulâtres et créoles se pressaient avec des cris de joie et des exclamations de bienvenue, comme à chaque fois qu'un bateau accostait.
Le vaisseau s'amarra et les matelots descendirent aussitôt pour aller quérir des esclaves afin de décharger les cales. On pénétrait là de plain pied dans le monde de la traite ; l'odeur des négriers, faite de crasse et de sueur, baignait le port tout entier. Eléonore mit un moment avant de s'y accoutumer de nouveau - elle avait déjà senti cette odeur tenace sur certains quais de Nantes et de Bordeaux.
Une foule noire, café au lait ou olivâtre vêtue de guenilles ou de cotons bariolés entourait les caisses de bois et les ballots d'étoffes déchargés par de longues files de Noirs silencieux.
Eléonore descendit du navire et se fit conduire au palais du Gouvernement. En tant que frère de la duchesse de Flogeac, elle savait qu'on l'y recevrait avec les honneurs et l'attention toute particulière due à l'armateur le plus influent de Bordeaux.
Le marquis de Saint-Cyr, vieil homme charmant mais gouverneur sans pouvoir, veuf depuis son arrivée aux Isles, lui proposa derechef de l'héberger au palais. Avec la mise en place de l'Exclusif mitigé, l'île semblait en constante effervescence. L'arrêt du maréchal de Castries avait provoqué des réactions de tempête dans les ports coloniaux et les chambres de commerce. Même les colons, représentés à Versailles à la manière anglaise par un "club", avaient attaqué les négociants s'enrichissant à leurs dépens.
"Je ne vous cache pas qu'il y a longtemps que les planteurs d'ici se sont tournés vers les marchands américains de Nouvelle-Angleterre pour pallier les insuffisances des ports de la métropole, expliquait Saint-Cyr au cours du souper. Nous manquons cruellement de produits manufacturés et les navires de France mettent plusieurs semaines à arriver...
- Alors il ne nous reste plus que la contrebande, renchérit Pierre de Chaillou, un des plus gros planteurs de l'île, qui partageait ce soir-là la table du gouverneur avec une dizaine d'autres conviés pour l'occasion. Grâce à l'interlope entre l'Amérique et Saint-Domingue, nous parvenons à échanger nos produits... même si c'est interdit."
Elénore hocha la tête, trouvant tout de même cocasse qu'on étale son occupation de contrebandier sans complexes à la table du gouverneur, théoriquement chargé de la réprimer.
"Les colons sont un peu rancuniers à l'égard des négociants et armateurs, crût bon d'ajouter Saint-Cyr comme pour excuser le ton cynique de Chaillou.
- C'est normal, ils nous exploitent honteusement, s'emporta un petit marquis à la face rougeaude. Ils font jusqu'a deux mille pour cent de bénéfices en profitant de la sous-évaluation de la monnaie coloniale et en utilisant la piastre d'argent qui leur permet de nous payer moins cher nos produits ! Sans parler des dettes énormes que nous avons, qui nous font vendre nos habitations à ces négociants sans scrupules, ces escrocs, ces...
- Calmez-vous, Faudance, intervint Chaillou d'une voix de stentor qui cadrait bien avec sa carrure impressionnante. Le baron de Chaulanges, et le duc de Flogeac avant lui, ont toujours été corrects. Je ne vois pas l'intérêt de brocarder monsieur le baron ce soir, si ce n'est pour cracher votre venin...
- Je vous remercie de prendre ma défense, monsieur de Chaillou, dit Eléonore avec calme. Je comprends M. de Faudance. Je sais que le négoce est accusé de tous les péchés, que vous vous sentez lésés et que c'est injuste. Malheureusement, je n'y puis rien. J'espère que l'Exclusif mitigé régularisera sainement les choses..."
Faudance leva un regard surpris sur Eléonore.
"Vous y êtes donc favorable ? La plupart de vos confrères y voient pourtant l'annonce de leur ruine... Comme si quelques petits bateaux dans sept ports pouvaient saper des années d'échanges !
- C'est exact, j'y suis favorable, répondit Eléonore. Il est certes risqué de permettre à des navires étrangers de venir commercer dans nos ports coloniaux, mais c'est déjà ce qui se produit, au vu et au su de tous - vos propos de ce soir me le confirment. De toutes façons, c'est le meilleur compromis que l'on put trouver... Pour ma part, je trouve que c'est là un excellent moyen de développer de bonnes relations commerciales avec les jeunes États d'Amérique."
Eléonore sentait dix paires d'yeux la fixer attentivement, comme si elle prêchait la bonne parole, à moins qu'elle n'incarnât le Mal absolu. Elle comprit rapidement qu'elle était loin d'arriver en pays conquis et qu'elle allait devoir se faire accepter avant de pouvoir poser des questions sur Olivier de La Ferrière.
Tout était différent ici : c'était une société juridiquement égalitaire - entre Blancs s'entend - où l'homme était considéré en fonction de sa réussite et non de sa naissance. Il n'y avait ni privilèges ni vénalité des offices : seul le travail comptait. Eléonore songeait avec amusement que Beaumarchais y trouverait sûrement son bonheur.
La ville du Cap-Français était entourée de plantations qui s'étalaient, les unes après les autres, couvertes de tabac, de coton, de café et surtout de canne à sucre. A perte de vue, sur les mornes vallonnés, on ne voyait qu'elles.
Dans la rade encombrée de voiliers, les bateaux n'en finissaient pas de décharger leurs marchandises. Depuis qu'on n'exemptait plus de la moitié des droits sur les sucres et qu'on octroyait à la place une prime de quarante livres-tournois par tonneau de jauge, le tonnage de certains bateaux avait doublé.
Mais le trafic permettait aussi le ravitaillement en esclaves, car la majorité du négoce de la traite arrivait à Saint-Domingue - conséquence de sa prospérité. Depuis un an, l'admission des Noirs de traite étrangère était aussi légale, pour trois ans seulement et pour les cargaisons de plus de cent quatre-vingts esclaves, moyennant un droit de cent livres-tournois par tête. En pratique, cette taxe détournait les négriers français d'un secteur devenu trop concurrentiel.
Les vaisseaux commerçant en droiture - par opposition avec le commerce triangulaire - constituaient le reste du trafic. Le sucre et le café se partageaient les terres selon la pluviosité et l'irrigation et faisaient la force productive de l'île, toujours première exportatrice de denrées coloniales vers la France, malgré l'interlope qui sévissait.
Plus pour très longtemps, espérait Eléonore, grâce à l'Exclusif mitigé qui devait mettre fin à la liberté commerciale effective mais illégale en autorisant les navires étrangers d'au moins soixante tonneaux à débarquer certains produits, notamment des salaisons de boeuf, de la morue salée et du charbon de terre, dans certains ports, dits d'entrepôts.
Parallèlement, le maréchal de Castries avait engagé une sévère répression de l'interlope en remplaçant les bateaux des douanes, insuffisants et inefficaces, tout en établissant des stations navales permanentes aux Isles du Vent et Sous-Le-Vent. Commandées par des capitaines de vaisseaux subordonnés au gouverneur général, ils correspondaient directement avec le ministre et étaient relevés tous les ans pour éviter la contamination par le milieu colonial. Ces stations s'étaient déjà illustrées dans le contrôle des entrepôts et la chasse aux contrebandiers. Dans le même temps, Castries était le mieux renseigné sur ce qui se passait réellement.
Eléonore voyait dans ces ports, fréquentés par des marchands et sans doute de nombreux contrebandiers, un moyen de retrouver la trace d'Olivier de La Ferrière. Puisque c'était un pirate qui avait arraisonné sa frégate, il avait tout intérêt à écouler sa marchandise aux Antilles le plus rapidement possible.
"Et, sacrebleu, plusieurs centaines de barriques de grand vin de Bordeaux ne passent tout de même pas inaperçues !"
Eléonore menait donc son enquête dans les rues et sur les quais rudimentaires du Cap-Français, de Port-au-Prince et à la Caye-Saint-Louis. Dans ces villes cosmopolites, elle rencontra facilement les commissionnaires du négociant Flogeac, des capitaines-géreurs de passage, mais aussi des marins trop bavards après quelques lampées de rhum. Elle apprit ainsi que le vicomte de Chaillou se faisait ravitailler en tabac et en boeuf par l'interlope et qu'il avait acheté une cargaison complète quelques semaines plus tôt, arraisonnée par un flibustier qu'on appelait Jason.
"Et tu sais de quoi se composait cette cargaison ? demanda Eléonore en remplissant une nouvelle fois le verre du matelot déjà presque ivre mort.
- J'en sais rien, répliqua le drôle, l'oeil vitreux. Tout ce que je sais, c'est que c'était une ben jolie frégate... d'ailleurs , j'en avais jamais vue de pareille, armée comme en guerre et chargée comme un trois-ponts. Jason, c'est le diable quand il faut dégoter des raretés !"
Le visage d'Eléonore s'illumina. C'était l'Aquitaine, à n'en pas douter : aucune autre frégate armée en guerre ne transportait des marchandises. Elle se leva, gratifia le matelot d'un louis d'or pour le remercier de ses indiscrétions et décida de se rendre sans traîner chez ce Chaillou. Elle se rappelait l'avoir rencontré au gouvernement.
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MessageSujet: Re: Le Vent des lumières - chats et pitres 21, 22 et 23   Mar 11 Mar - 20:25

Le vicomte possédait l'une des plantations les plus importantes de l'île, située dans la partie la plus riche, à l'ouest. Belle-Rivière couvrait presque cinq mille arpents et devait son nom au cours d'eau qui la traversait, allié à l'imagination des Noirs qui se plaisaient à baptiser les lieux avec cette sensibilité qui leur était propre.
Les bananiers, citronniers, orangers et autres arbres tropicaux formaient une forêt odorante, à la fois sage et sauvage, immobile sous le chant du soleil et des esclaves. L'allée en pente douce vers l'habitation, encore invisible, s'insinuait largement vers sous les arbres chargés de fruits. Un verger s'alignait ainsi sur toute la partie avant du domaine où les figuiers, framboisiers et ananas buissonnaient en toute quiétude.
Enfin, Eléonore aperçut la maison. Entourée de bananiers et de grenadiers, la construction harmonieuse ne comptait qu'un étage assez bas de plafond avec un balcon couvert et une varangue qui ceinturait les trois-quarts du bâtiment. De l'endroit où elle se trouvait, Eléonore dominait la plantation nichée sur trois collines plantées de café, de canne à sucre et de tabac. La rivière serpentait entre deux coteaux et alimentait un étang près duquel s'étendait le camp des Noirs. A l'ombre des grands arbres paissaient bêtes à cornes, porcs et volailles. Sur le sommet d'une des collines, on distinguait le début d'un champ de coton.
Une bande de petits nègres et de chiens, surgis de nulle part, accourut soudain vers elle pour l'accueillir de braillements, rires et aboiements joyeux. Pierre de Chaillou, la cinquantaine élégante à peine alourdie par les ans, apparut sur le seuil de l'habitation aux côtés d'une jeune femme vêtue de blanc, à la mode créole, c'est-à-dire sans paniers.
Eléonore avait pris soin de se faire précéder d'un messager pour répondre à l'invitation à souper du maître des lieux. Chaillou était pour l'instant sa meilleure piste et, qui plus est, un de ses gros clients.
"Bienvenue à Belle-Rivière, monsieur de Chaulanges."
La voix, bien timbrée, plut à Eléonore, ainsi que le visage plein de noblesse et de caractère. Intuitivement, la duchesse sut qu'elle ferait confiance à cet homme. Elle mit pied à terre et tandis qu'un Noir emmenait son cheval, elle inclina la tête devant Chaillou en le remerciant de son accueil. Celui-ci lui présenta son épouse, jeune femme blonde, fine et racée, quoiqu'un peu effacée.
Le rez-de chaussée de l'habitation comprenait trois grandes pièces, outre l'entrée, un salon de réception tendu de soies chinoises et un autre plus petit garni d'une bibliothèque et de liseuses. A l'arrière du bâtiment, les cuisines et le magasin à provisions se tenaient à part.
La table du vicomte était à la hauteur de sa maison. Zoé, grande Noire aux hanches rondes et à la poitrine généreuse alourdie par les maternités, régissait l'armée des esclaves domestiques. Ceux qui travaillaient aux champs obéissaient à un commandeur, un esclave fidèle que l'on récompensait par cette responsabilité. Près de trois cents nègres vivaient ainsi dans des cases entourées de jardinets où ils s'asseyaient le soir autour d'une galette de maïs, en priant le Bon Dieu de garantir la prospérité du maître - et donc la leur.
"Dans son jardin, chaque esclave cultive ce qu'il veut pour nourrir sa famille, expliquait Chaillou en faisant visiter la plantation à Eléonore. C'est essentiel pour eux. Je les traite avec bonté et eux me considèrent, je crois, comme un bon maître. Je ne pense pas qu'on tire le meilleur d'un Noir en le rossant...
- Hélas ! Saint-Domingue est malheureusement célèbre pour la dureté de son esclavage, regretta Eléonore.
- Je vais être franc avec vous, monsieur de Chaulanges, répondit le vicomte en s'arrêtant un instant. Les Noirs sont barbares et sots, ils ne s'en sortiraient pas sans nous... Un jour, ils pourront s'affranchir. Mais pour l'instant, ils ne sont pas mûrs pour la liberté. Les Antilles ne peuvent prospérer sans esclaves : nous ne sommes pas assez nombreux ni assez résistants pour assurer le travail de la plantation et les Indiens d'Amérique sont trop faibles. Seuls les Noirs ont la robustesse nécessaire. Cela dit, je reste persuadé, comme quelques autres sur cette île, que les traiter dans le respect du Code Noir est la meilleure attitude. Il faut bien connaître les Noirs pour s'en faire obéir, vous savez. Il faut secouer leur dolence et soigner leurs maux avec une maternelle fermeté, leur bâtir une belle grange de récréation au milieu du camp et leur donner une chemise neuve le jour de l'An, un régime de bananes et un quarteron de tafia le dimanche. Ainsi sont les Noirs... Battez-les et vous n'en obtiendrez rien, donnez-leur à boire et ils vous adorent ! Nous ne pouvons nous passer de nos nègres, Chaulanges, si la France veut rester une grande puissance commerciale. La réalité profonde de Saint-Domingue, c'est le commerce, et le commerce seul. C'est la seule justification de nos actes, y compris de l'esclavage..."
Ainsi les navires négriers vendaient leur cargaison humaine aux Antilles en tout bien tout honneur, avant de repartir vers la France chargés de produits coloniaux dont la vente permettait à l'armateur un bénéfice appréciable. Eléonore n'ignorait pas tout cela, même si elle n'était pas convaincue que faire tant de malheureux constituait une absolue nécessité pour faire marcher le commerce colonial - et donc Français. Pour l'instant, on n'avait pas le choix : à l'instar de Chaillou et des lecteurs de philosophes, elle considérait l'esclavage comme une solution provisoire. Elle s'était cependant fait une règle de ne pas prendre part au circuit de la traite, par principe d'abord, mais aussi par calcul : la concurrence de plus en plus féroce rendait la filière moins rentable. Et elle faisait d'aussi jolis profits avec les produits du Sud-Ouest - vins, textiles, farines - dont les colons étaient tout aussi friands et qu'elle acheminait en droiture, gagnant ainsi un voyage sur le commerce triangulaire.
L'air frais chantait dans les grenadiers dont les effluves embaumaient toutes les pièces de l'habitation. Sous la varangue, le vicomte de Chaillou et le baron de Chaulanges discutaient, un verre de Bordeaux à la main, faisant traîner le souper. Chaillou fumait un cigare avec une certaine délectation, en décrivant par le menu le métier de planteur, la culture du café, plus facile et plus noble que celle de la canne à sucre, plus pénible. Les esclaves employés à la sucrerie duraient en général moins longtemps que les autres.
De fil en aiguille, Eléonore l'amena à parler du commerce interlope. Avec la même franchise dont il avait preuve au Gouvernement, le vicomte convint qu'il avait recours presque exclusivement à la contrebande pour s'approvisionner.
"La marchandise est moins chère et acheminée plus rapidement, expliquait-il. Cependant, beaucoup de colons achètent en contrebande par pure provocation... Ici, nous sommes plutôt hostiles au système de l'Exclusif, mitigé ou pas. Avec l'interlope, nous avons d'excellentes relations avec nos voisins antillais et américains...
- C'est d'ailleurs pourquoi Saint-Domingue m'intéresse particulièrement, renchérit Eléonore. Je pense que l'île peut devenir la tête de pont du commerce français en Amérique. Les Anglais sont nos ennemis, mais leur façon de procéder convient aux Américains : il faut considérer les planteurs comme des partenaires privilégiés, non des obstacles...
- Vous adoptez un peu ce système de commissionnaires, remarqua Chaillou. Flogeac en était l'instigateur.
- C'est exact, répondit la jeune femme, les yeux soudain dans le vague. Il avait compris qu'il ne servait à rien de faire naviguer des marchandises dont les colons n'avaient pas besoin."
Chaillou acquiesça et regarda attentivement son interlocuteur. Curieusement, en apprenant que la veuve de Flogeac avait passé la main, il s'était imaginé le baron de Chaulanges comme un vieux hobereau pointilleux, perspicace et un brin revêche. Loin, en tout cas, de ce jeune homme vif, alerte, aussi redoutable en affaires que sage. Surprenant pour un garçon aussi jeune, d'ailleurs. Sans compter qu'il jouissait de la confiance du ministre de la Marine et même de celle du roi. Un homme habile, sans nul doute. Un allié de choix.
"Que diriez-vous de vous installer ici, baron, le temps qu'il vous plaira de rester sur l'île, proposa soudain le vicomte. Mon habitation n'offre certes pas le luxe du palais du Gouvernement, mais vous y serez sans doute plus tranquille..."
Eléonore sourit, pas dupe du calcul que devait faire le planteur en lui faisant cette offre, mais accepta. C'était un excellent moyen de soutirer des informations intéressantes pour sa mission officielle... et sa quête officieuse.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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