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 Le Vent des Lumières - Chats-pîtres 15, 16 et 17Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Le Vent des Lumières - Chats-pîtres 15, 16 et 17   Mar 11 Mar - 0:21

15

A partir de ce jour, le comte de La Ferrière fut plus assidu au salon de Mme de Flogeac et ce ne fut plus seulement pour visiter son ami Chaulanges qu'il se présentait. Sanglé dans son plus bel uniforme d'apparat, il escortait souvent Eléonore de Flogeac aux bals de la Reine.
A leur arrivée, les pages de la chambre conduisaient les dames à leur place et leur offraient des rafraîchissements. On entrait par un bosquet de verdure garnis de statues et de buissons de roses terminé par un temple ouvert où se trouvait le billard, pour les messieurs. A droite, de petites allées conduisaient dans la salle de danse et dans celle du jeu, dans laquelle les joueurs gardaient une vision de la danse sans en avoir la musique et les clameurs grâce à une glace sans tain qui donnait sur la salle de bal.
Olivier fit descendre à Eléonore les quelques marches de la salle carrée, entourée d'une galerie qui laissait la liberté de circuler sans nuire à la danse. A l'autre extrémité se trouvait le buffet, placé dans une demi-rotonde, et qui terminait la perspective de la salle de jeu. Rien n'était laissé au hasard. Deux femmes de chambres se tenaient dans un cabinet de toilette pour réparer le désordre que la danse pouvait amener dans le costume.
Eléonore rayonnait ; sa légèreté et sa grâce enchantaient toute la salle. Elle respirait le bonheur de vivre. Même Marie-Antoinette ne put nier que ce soir, Eléonore de Flogeac était la plus belle.
Olivier de La Ferrière était sans doute le plus ébloui. Appuyé sur le chambranle d'une fenêtre, il l'observait, le regard brillant, comme si elle était seule dans la salle. Insouciante de beauté, Eléonore dansait, s'amusait comme si rien d'autre n'avait d'importance.
Ces soirées de fêtes se terminaient souvent par un souper chez un des proches de la reine. Le cercle y était peu nombreux mais très choisi. On jouait au loto, on dansait encore. Le roi ne faisait qu'y paraître, sachant très bien que sa présence à une soirée rendait toujours l'atmosphère plus conventionnelle et cérémonieuse. Soucieux de ne pas gâcher les plaisirs de son épouse, il ne restait donc jamais très longtemps et l'ambiance se relâchait effectivement dès son départ.
De voir Olivier de La Ferrière plus souvent dans son entourage plaisait à Eléonore. Quand elle ne traitait pas de négoce et d'affaires d'armement, elle tenait son salon et y recevait ses amis et connaissances. On s'entrenait de philosophie, de belles lettres mais aussi de commerce, de finances et même de stratégie militaire.
"Le traité de paix qui vient d'être signé à Versailles pour clore la guerre avec l'Angleterre nous a fait regagner les Antilles et les Sénégal, expliquait-il. Mais ce que nous avons gagné sur le continent américain, nous l'avons cédé à notre allié espagnol pour le dédommager des terres espagnoles prises par les Anglais...
- M. de Calonne, notre nouveau contrôleur général des Finances, dit que cette guerre ruineuse n'a été profitable que sur le plan du prestige de la France, ajouta Eléonore en versant du café dans les fines tasses de porcelaine posées sur la table du salon vitré. Ce n'est déjà pas si mal, me direz-vous, mais sur le plan du négoce, cela est plus que décevant... Nous avons fait de gros efforts pour approvisionner les Insurgents pendant le conflit, mais il faut dire que les retours sont... très limités. Et, évidemment, les Américains sont incapables de régler ce qu'ils nous doivent en numéraire. Beaumarchais en sait quelque chose : le Congrès lui doit je ne sais combien de millions !"
Eléonore s'interrompit, le temps d'avaler une gorgée de café.
"Vergennes fondait de grands espoirs en soutenant la cause des Insurgents, intervint Condorcet. Il compte développer ainsi un commerce franco-américain...
- Tant que nous conserverons un schéma commercial identique à celui que nous avons dans les Isles, nous courrons à la catastrophe, répondit Eléonore avec un certain fatalisme. De plus, Jefferson ne cache pas qu'il souhaite accroître les échanges en développant les ventes directes de tabac. La progression des exportations américaines en France aurait l'avantage de permettre l'apurement des dettes des américains envers la France ; le consul français à Baltimore a également l'ambitieux projets d'augmenter les ventes de vins de Bordeaux en Amérique... Mais je dois avouer que le trafic est pour l'instant très médiocre. Les Américains n'exportent que des vivres et des matières premières comme le grain, le bois ou le tabac, mais ils n'importent que des articles de luxe. Bref, leur marché est peu demandeur de produits du sol comme les vins ou l'eau-de-vie, qui sont par ailleurs plus exportés traditionnellement sur d'autres marchés européens. Quant aux produits textiles, ils vont de préférence aux Antilles ou en Asie...
- Je vois que même si vous avez confié la gestion de vos navires à votre frère, vous n'en restez pas moins bien informée de la situation, remarqua Nicolas de Condorcet en souriant.
- Heu... C'est à lui que je dois ma fortune !"
Eléonore faillit s'étrangler avec son café et se sentit rougir ; il faudrait qu'elle se montre prudente si elle ne voulait pas que l'on découvre sa double identité. Nicolas de Condorcet faisait partie des plus fidèles du salon d'Eléonore de Flogeac et elle avait retrouvé avec joie Charles Du Paty qu'elle avait rencontré à Bordeaux. Les discussions tournaient pour le moment autour des premières mesures de Charles-Alexandre de Calonne, qui venait de prêter serment devant la Chambre des Comptes en tant que contrôleur général des finances. Il avait commencé par rétablir le bail des fermes puis avait cassé un arrêt relatif aux paiements de la Caisse d'Escompte, avant d'entreprendre le paiement à vue de ses billets en abaissant le taux.
"Pour finir, il lance un emprunt de cent milliards en rentes viagères à huit ou neuf pour cent, conclut Condorcet. Et tout cela en moins d'un mois. Voila ce qui s'appelle de l'efficacité !
- Il sait qu'il n'a pas le droit à l'erreur, concéda Olivier de La Ferrière. Après un Turgot et un Necker, même un Calonne n'a pas le choix...
- Le Trésor est vide, de toutes façons, enchaîna Eléonore. Certains paiements sont retardés et il jongle avec les postes de dépenses : il vide les caisses de l'armée pour remplir celle des pensions, l'argent de l'entretien des routes passe aux grands travaux de Paris... Mais qu'adviendra-t-il si l'on ne paye plus les soldats ni les officiers ? Il n'a plus le choix : il faut réformer. Or, dès qu'il prononce ce mot, tout le monde s'épouvante."
L'assemblée s'esclaffa sur le bon mot de la duchesse puis l'on changea de conversation : on parla de M. Buffon qui commençait ses études sur les minéraux ou bien de l'exploit de Pilâtre du Rozier qui avait parcouru le chemin entre la Butte aux Cailles et le château de la Muette en vingt-cinq minutes à bord du ballon des frères Montgolfier. Eléonore s'étonna de ne pas avoir vu Denis Diderot depuis un moment, mais on lui expliqua qu'il était parti à Kiehl pour y faire imprimer Voltaire en contournant la censure française. La conversation traînait ainsi, jusqu'à ce que le dernier eut quitté le château. Ce dernier était souvent le même, d'ailleurs, en l'occurrence Olivier de La Ferrière ; un soir elle convia le jeune marin à souper avec elle.
Ils partagèrent un frugal repas, en échafaudant plusieurs hypothèses pour finir la soirée. La salle à manger de l'hôtel, juste éclairée de quelques chandeliers, les baignait dans une atmosphère chaleureuse et intime. Curieusement, ils n'éprouvaient pas le besoin de parler et pourtant ils auraient pu avoir des millions de questions à se poser. Ce n'était ni le moment ni le lieu ; ils savouraient simplement le plaisir d'être ensemble et Eléonore se rendit compte qu'elle aimait cette façon qu'Olivier avait d'être présent à ses côtés, sans s'imposer.
Il leva son verre dans sa direction et s'apprêta à goûter le vin de Bordeaux que Constant venait de servir, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, laissant passer le petit Alexandre, poursuivi par sa nourrice noire, Mathilde. Le petit garçon, hilare, arriva en courant et se jeta dans les jupes de sa mère.
"Alexandre ! dit-elle en l'entourant de ses bras. Vous avez encore échappé à la surveillance de cette pauvre Mathilde, petit monstre ! Quand cesserez-vous de la faire courir?
- Je voulais juste t'embrasser, maman ! protesta Alexandre suavement en tendant ses lèvres à sa mère.
- C'est bien ! Voilà un baiser... Allez, mon coeur ! Je viendrais vous embrasser tout à l'heure dans votre lit si vous êtes bien sage..."
Le petit garçon glissa des genoux de sa mère en se rendant compte qu'elle n'était pas seule. Il dévisagea Olivier de La Ferrière, avec l'assurance grave et tranquille des enfants, détaillant l'uniforme du jeune comte qu'il semblait trouver fort à son goût.
"Etes-vous de la Maison du roi, monsieur? demanda-t-il enfin en levant vers lui son regard sombre qu'il tenait des Flogeac.
- Monsieur Alexandre! gronda Mathilde en faisant un pas vers le petit garçon.
- Laissez, ce n'est rien, intervint La Ferrière en souriant à l'enfant. Voyez-vous, jeune homme, cet uniforme n'est point celui des Gardes du corps, mais celui de la Marine royale, je suis lieutenant de vaisseau..."
Alexandre, le doigt dans la bouche, semblait réfléchir, comme si l'information faisait son chemin dans son esprit, puis il fronça les sourcils, soucieux.
"Alors, vous êtes marin ? demanda-t-il encore.
- Oui.
- Est-ce que vous connaissez mon père ?"
Cette fois, La Ferrière tressaillit et leva les yeux vers Eléonore, qui s'empourpra, pétrifiée. Mais ce silence soudain ne satisfaisait pas Alexandre, qui voulait une réponse.
"Maman m'a dit que mon père était un grand marin... et qu'il était parti en mer pour toujours. Peut-être pourriez-vous le retrouver et lui dire que j'aimerais bien qu'il revienne?"
Eléonore ferma les yeux douloureusement et porta la main à son front en soupirant longuement ; elle n'avait jamais réussi à avouer à son fils qu'il était orphelin. Elle-même admettait bien mal son veuvage. Olivier perçut la détresse de la jeune femme et vit que le regard du petit garçon s'embuait devant l'absence de réponse de sa part. Alexandre recula d'un pas, car il était Flogeac, et Joséphine disait toujours qu'un Flogeac ne pleurait pas, mais La Ferrière le retint par la main. Il prit le petit garçon sur ses genoux et sortit de sa poche le plan d'un bateau qu'il déplia devant les yeux émerveillés de l'enfant.
"Voilà mon navire, dit-il doucement en montrant un dessin dans un coin du plan. C'est une frégate, qui a été construite à Nantes. Est-ce que vous connaissez Nantes ?
- Non. C'est là que se trouve votre frégate ? demanda Alexandre sans quitter le dessin des yeux.
- Elle est à Bordeaux, reprit Olivier.
- C'est là que je suis né ! s'exclama le petit garçon avec un cri de victoire.
- C'est vrai. Bordeaux est le plus grand port de France et c'est grâce à votre père."
Le sourire d'Alexandre se figea et il regarda intensément l'officier.
"Pourquoi ?
- Parce qu'il a fait beaucoup de voyages pour amener de la nourriture et différentes choses à des gens qui en avaient besoin, au-delà des mers, expliqua le jeune homme. Votre père était un grand marin et un grand seigneur, si grand et si bon que Dieu l'a choisi pour le rejoindre, car il avait besoin d'un homme tel que lui à ses côtés…
- C'est un grand honneur, dit le petit garçon avec un soupçon de fierté surprenant chez un enfant de cet âge.
- Oui, c'est un grand honneur, acquiesça La Ferrière avec un sourire. C'est pourquoi le duc de Flogeac ne pouvait pas refuser, quand bien même cela lui imposait de ne plus revoir les siens… Mais il compte sur vous pour le remplacer et je suis sûr que vous ferez vous aussi un grand seigneur."
Alexandre hocha la tête, enthousiasmé, sans quitter le comte de ses yeux noirs et Olivier serra le petit garçon contre lui dans un élan qu'il ne put maîtriser. Eléonore les contemplait avec bienveillance. Le jeune homme et l'enfant poursuivaient leur conversation comme si de rien n'était ; Alexandre semblait avoir déjà adopté ce marin au bel uniforme qui disait tant de bien de son père.
"Vous connaissiez vraiment mon mari ? demanda-t-elle au bout d'un moment à Olivier.
- Oui."
Le jeune homme s'était légèrement troublé et n'en dit pas plus. S'avisant qu'Alexandre baillait, il sauta sur l'occasion.
"Je crois qu'il est temps pour ce petit bonhomme d'aller se coucher, déclara-t-il en se levant. Me permettez-vous d'aller le border, madame ?
- Si Alexandre est d'accord, dit-elle avec un air de lassitude.
- Oh oui ! Merci maman !"
Alexandre prit la main d'Olivier de La Ferrière et le conduisit jusqu'à sa chambre où il ne le laissa partir qu'une fois dûment couché, bordé et embrassé.
Le jeune homme revint vers le salon vitré où il avait laissé Eléonore et s'aperçut qu'elle dormait dans les bras de la bergère Louis XV qu'elle affectionnait. Le jeune comte s'arrêta à quelques mètres d'elle pour la regarder. Les lueurs tremblotantes des bougies modelaient son visage et nimbaient sa peau d'or. Ainsi abandonnée dans le sommeil, elle n'en était que plus belle et attendrissante. Elle semblait plus vulnérable, plus fragile. Doucement, Olivier s'approcha du fauteuil, s'agenouilla auprès d'elle et prit sa main qui pendait par dessus le bras de la bergère pour la poser sur la robe moirée. Il eut un sourire en constatant que la jeune femme n'avait pas bronché. Il se releva, sans pouvoir s'empêcher de la contempler encore un instant. Sa gorge se soulevait au rythme apaisé de sa respiration. Il s'en voulu de profiter ainsi de son sommeil, mais le désir fut plus fort que lui et il se pencha pour l'embrasser longuement sur le front.
Etait-ce l'attouchement appuyé des lèvres fraîches du comte ou bien son parfum d'embruns, comme une vague, qui l'éveilla ? Eléonore ouvrit les yeux au moment même où Olivier consentait enfin à s'écarter. Son regard alangui le fit défaillir. Il se redressa lentement, pris en flagrant délit et ne sachant quelle attitude adopter. Mais, comme si cela était très naturel, Eléonore passa outre et lui tendit la main afin de s'extirper du fauteuil.
"Merci d'avoir su expliquer à Alexandre, murmura-t-elle enfin avec un léger sourire. Je n'ai jamais réussi à lui dire les choses si simplement...
- C'est normal, rassura le jeune homme. Vous êtes sa mère..."
Ils chuchotaient presque et l'air était chargé d'ils ne savaient quelle tendresse. Olivier s'aperçut qu'il avait gardé sa main dans la sienne et qu'elle, de son côté, ne faisait rien pour l'en retirer. Leurs yeux se rencontrèrent et, pour la première fois, il décela une lueur inconnue dans le regard d'Eléonore. Elle baissa les yeux la première, troublée ; Olivier porta sa main à ses lèvre et la baisa longuement, les yeux fermés, comme s'il savourait le goût de sa peau, sa texture, son odeur. Cela dura une seconde, une éternité. Lorsqu'il la lâcha, Eléonore fut brusquement envahie d'un grand froid.
"Je dois prendre congé, madame, murmura enfin le jeune homme en s'écartant d'elle comme pour se soustraire à son pouvoir. A bientôt."
Eléonore fut tentée de le retenir ; elle en avait très envie mais elle commençait aussi à connaître Olivier de La Ferrière : son caractère puritain ne tolèrerait pas un comportement si audacieux chez une dame. Elle renonça et lui rendit son sourire, simplement, la main posée sur l'accoudoir du fauteuil, lorsqu'il s'éclipsa sans bruit du salon.
_________________
Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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Dernière édition par Lilylalibelle le Mar 11 Mar - 0:32, édité 1 fois
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Lilylalibelle




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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières - Chats-pîtres 15, 16 et 17   Mar 11 Mar - 0:22

16
Les grands travaux avaient repris depuis le début de l'année 1784. Après avoir gagné la paix, le royaume semblait retrouver sa prospérité. Les Français étaient de nouveau avides de construire et de créer. Louis XVI aimait la beauté et ne cessait d'encourager les métiers d'art : il embellissait la capitale, Versailles, Fontainebleau, mais surtout, il voulait bâtir. On devinait déjà l'avenue des Champs-Élysées et la majestueuse place Louis XV, au delà des Tuileries.
Il repensait à détruire la Bastille, cette hideuse prison dont il ne savait que faire et qui bouchait la perspective du faubourg Saint-Antoine. Fi de la Bastille ! Louis XVI voulait des parcs et des jardins, des avenues et des routes, des ponts, des bateaux...
Mais le Trésor restait désespérément vide. Charles Alexandre de Calonne le disait lui-même : sans le mauvais état de ses finances personnelles, jamais il ne se serait chargé de celles de la France. Fidèle à lui-même, Calonne annonçait toujours très clairement ce qu'il voulait faire. Son objectif était simple : renflouer les caisses.
Le 18 janvier 1784, le roi nomma son contrôleur général ministre d'Etat, ce qui lui donnait accès à tous les conseils - seul Vergennes jouissait de ce privilège. Il le méritait bien : il avait réduit de trois millions les impôts des provinces éprouvées par les inondations et les rigueurs de l'hiver tout en consacrant un million à la remise en état des routes et des ponts.
"Cette manière de faire lui attirera sûrement la reconnaissance populaire, remarqua Olivier de la Ferrière.
- Quand le peuple est satisfait, la confiance en l'État revient, résuma Condorcet. C'est finement joué."
Une fois n'était pas coutume, Monsieur le secrétaire d'Académie avait suivi La Ferrière et le baron de Chaulanges au Théâtre Français. Comme toujours, dans les loges, on écoutait peu la pièce et l'on discutait beaucoup.
Après souper, ils décidèrent de terminer leur soirée dans une maison de jeu, comme on en trouvait aux abords du Palais-Royal. Eléonore découvrit avec stupéfaction qu'elle était plutôt chanceuse au jeu.
"C'est la première fois ? demanda La Ferrière avec un sourire.
- Cela se voie autant ?
- On a toujours de la chance la première fois, répondit le comte en souriant plus franchement. Moi, cela fait longtemps qu'elle m'a quittée... ce qui me permet, par ailleurs, de me tenir éloigné des tables de jeu, ce qui n'est pas plus mal..."
La prédiction du jeune homme se confirma, car Eléonore ne cessait de gagner. Elle gardait cependant son calme, jouait froidement, méthodiquement, à la différence de ses adversaires qui, l'oeil fiévreux et la respiration haletante, ponctuaient chaque coup d'une exclamation ou d'un juron. L'un d'eux, un homme taciturne, perdait avec une belle régularité, mais avec des soupirs qui en disaient long sur sa colère. La Ferrière posa sa main sur l'épaule du baron et se pencha vers lui.
"Nous ferions mieux de nous retirer, murmura-t-il.
- Déjà ?
- Votre chance commence à déplaire, ajouta le jeune officier en désignant d'un regard l'homme taciturne. Ne soyez pas téméraire...
- Encore un coup et nous partons."
Olivier hocha la tête. A l'extérieur, Eléonore soupesa sa bourse et La Ferrière lui envoya une bourrade amicale.
"Mon ami, si vous étiez marié, l'on pourrait dire que vous avez une chance de cocu ! lança le jeune homme en éclatant de rire.
- Vous comprenez pour quelle raison je ne me risque pas dans l'affaire, répliqua Eléonore sur le même ton. Voyons, nous avons là de quoi finir dignement notre soirée. Je vous invite !
- D'accord. J'ai le droit à une revanche, je vous dois une belle gueule de bois !"
Ils éclatèrent de rire à nouveau et se retrouvèrent dans un tripot des alentours du Louvre où ils firent honneur à la boisson de l'aubergiste. Eléonore sentait qu'elle dépassait ses propres limites.
Au plus fort de la nuit, le duc de Lauzun fit brusquement son entrée à grand fracas, visiblement bien émêché lui aussi, précédé d'une jeune femme fort bien faite, vêtue de façon voyante... et qui ressemblait à s'y méprendre à Marie-Antoinette.
"Faites place, bande de rotures ! vociféra Lauzun en tenant haut la main de sa galante compagnie. Déguerpissez ! Laissez passer la plus belle d'entre les belles... demoiselle Oliva, la Reine... des Putains..."
Il s'inclina gauchement dans une feinte révérence en faisant tourner la jeune femme devant lui, visiblement enchantée de cette entrée en matière.
"Il est complètement saoul, glissa Eléonore à Olivier de La Ferrière, stupéfait.
- Merci, je l'avais remarqué moi-même, répondit le jeune comte sans quitter Oliva des yeux. La ressemblance est étonnante."
Lauzun les aperçut et se dirigea vers eux, guidant sa protégée parmi les tables. Eléonore voyait les regards concupiscents des hommes qui examinaient sans vergogne la prostituée, qui n'avait pas l'air bien futée, du reste.
"Incroyable, non ? leur déclara Lauzun. Cette petite me donne l'impression délicieuse de coucher avec la reine... ce qui est très grisant... faute d'être vrai.
- Lauzun, vous êtes grossier, sermonna La Ferrière sans le regarder. On ne parle pas ainsi de la reine.
- Ah, ne sois pas aussi puritain que ces damnés Américains ! renchérit le duc en riant. Je me contente des miettes que tu as laissé."
La dernière rumeur en vogue instituait en effet le jeune officier de marine amant de Marie-Antoinette.
"Tu es fou, Lauzun, fit Olivier, cassant. Et en plus, tu es saoul ! C'est la jalousie qui te rends si acerbe ?"
Chacun savait que le duc de Lauzun, au mépris de toute délicatesse, s'était purement et simplement offert à la reine, qui avait bien entendu refusé. Poliment, mais fermement.
"Ris, La Ferrière, ris ! Je suis au bord de la disgrâce et je n'ai plus que les putains pour me consoler... Toi, tu es un homme comblé : le roi t'adore, tu as les faveurs de la reine, celles de la duchesse de Flogeac..."
Eléonore, restée jusque là en retrait, frémit de tout son corps. Tiens donc, la rumeur disait cela aussi... Olivier serra les poings sur la table et se redressa violemment de toute sa hauteur, l'air terrible.
"Retirez cela tout de suite, Lauzun, ou je vous fracasse la mâchoire, grinça-t-il entre ses dents serrées. Vous insultez la reine, mon nom et celui de Mme de Flogeac par dessus le marché. Votre titre ne vous donne pas tous les droits, monsieur le duc !"
Eléonore devinait, au ton employé, qu'Olivier était dans un état d'extrême rage, d'où sourdait une haine froide et profonde.
"Réglons ça entre gentilshommes, monsieur de La Ferrière, railla Lauzun avec superbe. Vous avez une épée, je crois..."
Cette fois, Eléonore bondit.
"Vous êtes grotesques et fous ! s'écria-t-elle en se levant à son tour. Vous êtes aussi saouls l'un que l'autre, vous n'allez pas vous battre dans cet état ! Qu'est-ce que cela fait, que cet hurluberlu croie que vous êtes l'amant de la reine, de la duchesse de Flogeac ou de qui que ce soit d'autre ?
- Cela fait... cela fait que ce n'est pas vrai et que je ne peux tolérer de telles insinuations, rugit La Ferrière, furieux. Ah ça ! Enfin, la duchesse est votre soeur, n'êtes vous pas blessé de la voir calomniée ainsi ?"
Eléonore leva les yeux au ciel.
"Des mots, tout cela pour des mots ! s'emporta-t-elle. Je vais finir par croire que vous défendez beaucoup plus son honneur que le vôtre... Le blason des Flogeac est-il plus reluisant que celui des La Ferrière ?"
Le jeune comte rougit, puis blêmit, tandis que sa main droite écartait brutalement Lauzun qui s'écroula sur le dallage crasseux du tripot. Les yeux bleus du jeune homme lançaient des éclairs lorsqu'ils se posèrent sur Eléonore.
"Malgré toute l'amitié que j'ai pour vous, monsieur le baron, je vais être dans l'obligation de vous demander réparation."
Eléonore ouvrit la bouche, puis la referma. Elle avait vaguement conscience que quelque chose se brisait là, maintenant, mais elle ne pouvait pas reculer. Ou elle passait pour un lâche en refusant le duel, ou elle avouait tout à Olivier, ce qui, dans un cas comme dans l'autre, aurait des conséquences désastreuses.
"Vous êtes puéril, lâcha-t-elle en dégainant son épée, furieuse d'être prise au piège. Finissons-en tout de suite, mais ne comptez pas sur moi pour arbitrer votre combat contre Lauzun !
- Ce ne sera pas nécessaire..."
Ils sortirent dans la ruelle déserte sans dire un mot. On n'entendait que le cliquetis des armes. L'effort redonnait un semblant de lucidité au jeune comte qui regrettait de plus en plus d'avoir engagé le fer. Il se calmait graduellement, surtout que son adversaire se battait avec une détermination froide et méthodique qui le déroutait. Il avait l'impression que le baron se désintéressait totalement du combat.
Eléonore, en fait, se contentait de parer les attaques nerveuses et acharnées du jeune homme qui s'en aperçut bientôt.
"Vous me ménagez, monsieur ? railla-t-il, piqué au vif. Auriez-vous peur de me blesser ?
- Un peu, avoua Eléonore sans cesser de parer. J'ai besoin d'un capitaine pour ma frégate...
- Ah ! s'exclama La Ferrière, presque déçu de cette réponse. Vous me préservez uniquement par intérêt... Vous n'avez donc plus aucune amitié pour moi ?"
Eléonore, stupéfaite qu'il puisse penser des choses aussi basses de sa part, baissa son épée sans prévenir. Surpris, entraîné dans son élan, La Ferrière n'eut pas le temps de retenir sa lame qui plongea dans le côté droit de l'habit bleu ciel du baron.
Eléonore poussa un gémissement étouffé en laissant tomber son épée. Elle porta la main à sa blessure, chancela et s'évanouit dans les bras d'Olivier qui s'était précipité pour la rattraper.
Avec précautions, il étendit son ami à terre en sortant un mouchoir, inquiet et soucieux. Il ne voulait pas la blesser mais son abandon brutal l'avait complètement pris de court. Il déboutonna le gilet déjà rougi de sang et dégagea la blessure en élargissant la déchirure de la chemise. L'entaille, heureusement, ne semblait pas profonde. Ses nombreuses campagnes en mer avaient enseigné à Olivier l'art des premiers secours, car on n'avait pas toujours sous la main un chirurgien-barbier. La lame semblait avoir dérapé sur quelque chose qu'il pensait être une côte mais il se rendit compte qu'il s'agissait d'une épaisse bande de cotonnade qui entourait le buste du baron. Intrigué, il fronça les sourcils tout en dénouant sa cravate pour maintenir un pansement sur la plaie.
Il défit également la cravate de son ami pour l'aérer et, ce faisant, il dévisageait le baron, toujours inconscient, blême et trempé de sueur, les traits tendus. Tout à coup, il sembla au jeune comte que ce visage-là était trop fin, trop délicat pour être celui d'un homme. Effaré, tout en se disant que c'était impossible, il comprit, soudain très lucide, qu'il ne pouvait pas se tromper.
Lorsqu'enfin les paupières du blessé se mirent à papillonner pour dévoiler un regard qu'il ne connaissait que trop bien, Olivier chancela à son tour, pris d'un vertige.
"Eléonore ! murmura-t-il avec un air défait. Eléonore de Flogeac !"
La jeune femme remua faiblement, tenta de se redresser mais ce geste lui arracha un cri de douleur qui ramena Olivier de La Ferrière à la réalité. Il la souleva dans ses bras et la porta dans la voiture stationnée non loin avant d'ordonner au cocher de se rendre rapidement à l'hôtel des Flogeac.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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MessageSujet: Re: Le Vent des Lumières - Chats-pîtres 15, 16 et 17   Mar 11 Mar - 0:23

17
Lorsque Constant ouvrit la porte, il jaugea tout de suite la gravité de la situation à l'air sombre du jeune comte.
"Indiquez-moi la chambre du baron. Ou de la duchesse. Peu importe, marmonna-t-il sans le regarder. Et faîtes venir un médecin."
L'intonation glaciale de la voix de La Ferrière montrait assez qu'il n'avait pas le coeur à plaisanter. Constant guida le jeune homme jusqu'aux appartements de la duchesse où il déposa Eléonore sur son lit. Triste et las, incapable de faire un geste, il resta de longues minutes simplement à regarder le corps inanimé du baron, défait. Il lui semblait contempler la dépouille mortelle de son meilleur ami. Il ne comprenait pas.
"Voici le médecin, monsieur, dit la voix de Constant. Si monsieur veut s'étendre un peu en attendant, j'ai fait préparer du café dans une chambre d'invité."
Olivier leva un oeil vide et suivit Constant sans vraiment faire attention à ce qu'il faisait. Il avisa un fauteuil auprès d'un guéridon où l'on avait disposé un pot de café et un boujaron de rhum. Il était incapable de prononcer un mot et même de réfléchir. Constant réapparut bientôt.
"Madame la duchesse est hors de danger, informa-t-il en débarrassant le lit de repos de l'édredon broché et en tapotant les oreillers pour leur donner forme plus accueillante. Monsieur peut finir la nuit ici s'il le désire..."
Olivier hocha la tête avec un semblant de sourire et s'effondra dans le fauteuil sans même quitter son uniforme. Constant ignorait ce qu'il s'était passé mais il devinait que le jeune comte avait découvert le subterfuge concernant le pseudo frère. Il se retourna pour lui demander s'il avait besoin d'autre chose, mais il constata qu'il avait fermé les yeux, sa tête reposant au creux de sa main. Croyant qu'il dormait, le maître d'hôtel s'éclipsa en refermant doucement la porte.
Mais Olivier de La Ferrière ne dormait pas. Il poussa un long et profond soupir, comme pour expurger toutes les souffrances et les meurtrissures emmagasinées depuis trop longtemps. Ce n'était pourtant pas le corps qui souffrait le plus.
La main du jeune homme retomba soudain sur le bras du fauteuil et le regard bleu avisa la bouteille de rhum que la bienveillance de Constant avait mis à portée de main. Sans hésiter, il vida d'un seul coup le verre rempli aux trois-quarts.
La tête renversée en arrière, les yeux clos, un vertige dans le crâne, il savoura le liquide piquant au goût vanillé qu'il avait appris à aimer aux Antilles et qui réchauffait si bien les corps et les esprits... Olivier remplit un autre verre et le vida de la même manière. A chaque rasade, un fleuve brûlant ravageait ses tripes et son gosier, le plongeant aussitôt dans un état proche de l'extase.
D'habitude, deux ou trois lampées suffisaient à calmer ses humeurs colériques, mais là, la bouteille avait bientôt diminué de moitié et il ne se sentait toujours pas apaisé.
Ce constat ne fit qu'énerver encore plus le jeune homme qui saisit la bouteille avec tant de violence que du rhum se renversa sur la table tandis que le verre roulait à terre avec un son mat... Il laissa échapper un juron, voulut se pencher pour reprendre le verre, avant de se raviser pour porter carrément la bouteille directement à ses lèvres.
Il n'arrivait pas à se calmer et pourtant il n'arrivait pas non plus à identifier réellement les raisons de sa colère. Il ignorait s'il en voulait plus à Eléonore ou bien à lui-même.
Elle l'avait bien roulé, la mâtine, en se costumant en homme et en s'attirant son amitié ! Olivier réagit violemment en repensant à toutes les horreurs qu'il avait dites, parfaitement admises entre hommes, mais tout à fait déplacées avec une dame... Qu'est-ce qui lui avait pris de se faire passer ainsi pour son frère ? Malgré toute l'admiration qu'il lui portait, La Ferrière ne comprenait pas son geste. Il n'y voyait qu'un caprice de femme ayant le goût du jeu et du théâtre, encouragée sans doute par ce damné Beaumarchais...
Ah ! Elle avait du trouver plaisant, vraiment, de se travestir pour pénétrer les secrets de la gent masculine !
Et il n'avait rien vu, rien soupçonné ! Il fallait avouer qu'elle jouait son rôle à merveille... Elle était si différente selon le costume qu'elle arborait. Dans les culottes du baron, la grande dame vertueuse se transformait comme par magie en un feu follet vaillant et batailleur. Leur parenté elle-même semblait discutable au vu de l'opposition de leurs tempéraments... Olivier devait convenir qu'il n'aurait jamais cru à la supercherie sans la blessure de la jeune femme.
Les bottes du jeune comte claquèrent sur le parquet comme un coup de feu lorsqu'il reposa les pieds à terre, avant d'avaler une autre lampée de rhum. Non, ce qui l'énervait le plus, c'était lui, sa propre stupidité, son aveuglement, son entêtement. Et il aurait pu la tuer !
Olivier de La Ferrière soupira une nouvelle fois et lâcha la bouteille pour masser le coin interne de ses yeux fatigués. La chaleur bienfaisante de l'alcool lui montrait enfin le chemin reposant du sommeil. Sa main chercha la bouteille de rhum, histoire d'avaler une dernière rasade, mais ses doigts ne rencontrèrent que du vide. Olivier rejeta la tête en arrière, ferma les yeux et abandonna la lutte.
Il avait à peine dormi cinq minutes qu'un violent courant d'air s'engouffrait dans la pièce. Pourtant, il faisait grand jour et le jeune homme plissa les yeux pour accommoder son regard à la luminosité aveuglante qui envahissait la chambre.
Au bout d'un long moment, Olivier reconnut enfin Constant qui, affairé auprès du lit, replaçait édredon et oreillers sans faire aucun commentaire sur leur inutilisation flagrante.
"Monsieur n'a pas froid ? s'enquit le maître d'hôtel en versant de l'eau dans la cuvette de faïence posée sur la table de toilette. Je me suis permis d'ouvrir pour aérer les vapeurs de rhum..."
Olivier passa sa main dans ses cheveux, désorienté, suivit le regard du vieil homme et vit les morceaux brisés de la bouteille rassemblés en tas au pied de la table auprès d'un balai.
"Vous voulez dire que je n'ai pas tout bu cette nuit ? s'exclama le jeune comte en esquissant un sourire. C'est surprenant..."
Il s'étira pour éprouver l'élasticité de ses muscles engourdis et constata avec satisfaction que seule sa tête avait souffert des effets de l'alcool. Une cloche résonnait interminablement entre ses deux oreilles et il massa ses tempes avec une grimace douloureuse. Ne parvenant pas à la faire taire, il se dirigea vers la table de toilette et plongea sa tête dans l'eau à deux reprises, sous l'oeil amusé de Constant qui déplia aussitôt une serviette de coton.
La délicieuse odeur d'un café serré emplit soudain ses narines et rendit le sourire aux lèvres minces restées serrées jusque là. Une soubrette déposa un plateau sur le guéridon avant de faire une petite révérence et de disparaître. Constant avait rempli la tasse de fine porcelaine de café et Olivier l'avala sans même s'asseoir.
"Bien. Assez traîné, déclara soudain le jeune officier d'une voix claire en rebouclant son ceinturon et en prenant son chapeau. Merci pour tout, Constant. Adieu...
- Monsieur s'en va quelque part ?"
Le maître d'hôtel avait légèrement hésité à poser sa question. Le jeune comte s'arrêta, réfléchit puis se retourna vers lui. Le regard bleu avait pris une teinte d'acier poli. Impénétrable.
"Oui, je m'en vais, dit-il, l'air terrible. Au diable, sans doute. Transmettez mes voeux de rétablissement à la duchesse... ou au baron, comme vous voudrez."
Constant s'inclina avec déférence, non sans noter l'hostilité flagrante du ton. La Ferrière était fâché, mais surtout blessé. Et il savait que les blessures d'amour pouvaient mener les hommes très loin...
Ce ne fut qu'au souper que le maître d'hôtel put transmettre le message à Eléonore, allongée dans son lit. A peine réveillée, elle avait demandé où se trouvait Olivier.
Eléonore laissa retomber sa main sur le damas broché du couvre-pieds et ferma les yeux douloureusement. Elle avait deviné, en se réveillant, qu'elle ne reverrait pas le jeune comte de si tôt. Peut-être était-ce la meilleure solution, après tout? Elle n'aurait pas du lui cacher la vérité au sujet du baron. Pourtant son coeur refusait d'admettre son départ. Elle refusait d'admettre ce dont elle était pourtant sûre à présent : elle aimait Olivier de La Ferrière, alors même qu'elle pensait son coeur définitivement hermétique. Sous son enveloppe de femme d'affaires avisée, elle cachait son mal d'amour, blessé par un veuvage prématuré. Enfin, elle pouvait mettre un nom sur cette intimité, cette complicité qu'ils avaient bâti autour de ce pseudo triptyque qui n'était qu'un duo : Olivier, elle et son personnage de baron.
Loin de la rassurer, cette découverte l'effrayait. Elle ne savait pas si elle était prête à assumer de nouveau une relation amoureuse, maintenant qu'elle avait acquis son indépendance vis-à-vis des hommes.
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Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture.
Roland Barthes, Fragments du discours amoureux.
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