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| | Le Vent des Lumières - 27, 28 et 29 | |
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Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 421 Localisation : Bretagne
| Sujet: Le Vent des Lumières - 27, 28 et 29 Mer 12 Mar 2008 - 23:13 | |
| 27 Le premier paquebot royal de la nouvelle année 1785 délivra à Eléonore plusieurs lettres, dont un billet inattendu de son fils Alexandre, joint à la protocolaire lettre de la reine qui avait pris le garçon sous son aile affectueuse. Sur une feuille de papier, Alexandre avait tracé quelques mots d’une écriture malhabile : « Je t’aime maman ». Cette unique phrase pleine de candeur et copiée avec application amena des larmes aux yeux d’Eléonore et eut raison de son courage. Brusquement, elle se rappelait qu’elle avait délaissé son fils pour aller courir les océans. Olivier de La Ferrière avait secrètement espéré que cette lettre pousserait Eléonore à préparer son retour en France, mais manifestement il se trompait. Au contraire, par pur esprit de contradiction, aux yeux d’Olivier, elle passait encore plus de temps avec les planteurs et les capitaines, travaillant sans relâche, pour oublier qu’elle était une mère indigne, de la même façon qu’elle s’était plongée dans les affaires pour oublier la mort de Flogeac. La Ferrière savait qu’elle souffrait de l’absence de son fils. Il percevait chaque crispation de son visage lorsque quelqu’un parlait de Versailles ou du roi – c'est-à-dire environ dix fois par jour. Il avait vainement tenté d’aborder franchement le sujet, mais elle s’envolait à chaque fois, tel un papillon insaisissable. A cause de cela, et de bien d’autres choses, chacune de leurs rencontres tournait à l’affrontement implicite. Mais s’ils étaient toujours incapables de céder un pouce de leurs convictions personnelles, ils n’étaient plus indifférents ni fâchés. Olivier retrouvait Eléonore avec plaisir chaque soir à la table du vicomte de Chaillou qui les hébergeait tous les deux. Il la mangeait du regard à son insu, détectant ces petites attitudes imperceptibles pour d’autres qui lui confirmaient qu’Eléonore se trouvait bien sous ce costume de baron. Il lui en voulait toujours, tout en l’admirant pour cette capacité à renier ainsi toute une partie d’elle-même pour parvenir à ses fins ; et si la duplicité de son tempérament l’effrayait, au fond il était fier de son courage, de sa détermination, de son imagination. Vexé de ne pouvoir abdiquer son orgueil pour lui avouer tout simplement qu’il l’aimait telle qu’elle était, le jeune homme l’adorait donc de loin, à chaque regard, chaque sourire, chaque parole. Olivier de La Ferrière attacha son cheval à l’ombre d’un arbre à proximité de la rivière. Un tas de vêtements rassemblés dans un tronc creux lui confirma qu’Eléonore se trouvait dans les parages et il trouva délicieuse la perspective de la surprendre à son bain. Il fit quelques pas le long du cours d’eau, à travers les bambous et aperçut la jeune femme dans un méandre qui se lavait les cheveux. « Vous tombez bien, La Ferrière ! Voulez-vous bien me tenir le drap qui est là pour m’essuyer ? » Le jeune comte sourit malgré lui. Bien sûr, Eléonore n’était pas du genre à s’offusquer de sa présence et à lui demander poliment de se retourner le temps qu’elle sorte de l’eau. Elle s’enroula lentement dans le tissu qu’il tendait entre eux, consciente qu’il la dévorait des yeux et soucieuse de lui offrir cet instant. Et tandis qu’il la tenait contre lui, nue, froide de l’eau de la rivière, Olivier de La Ferrière songea qu’il aurait aimé la voir rougir, juste une fois. « Je crois qu’au point où nous en sommes, nous n’avons plus rien à cacher, murmura-t-elle d’une voix tendre, tout contre lui. - Moi je n’ai jamais rien caché, répliqua le jeune marin sur le même ton. Mais je vous avoue que je vous préfère débarrassée de votre camouflage... Savez-vous quelle image je garde d’Eléonore de Flogeac ? » La jeune femme baissa la tête, émue par sa voix secrète. « Vous vous étiez endormie dans un fauteuil pendant que je raccompagnais Alexandre auprès de sa nourrice... Vous portiez une robe de satin bleu nuit et un collier de saphirs... » Eléonore sourit et leva les yeux vers lui, troublée par cette mélancolie qu’elle décelait dans la voix du jeune homme. « Vous vous souvenez de ce que je portais ? - J’ai l’impression de ne pas vous avoir revue depuis... - Pourtant, nous nous voyons chaque jour. - C’est le baron de Chaulanges que je côtoie chaque jour, rectifia Olivier gentiment. Vous m’excuserez si votre avatar masculin ne compense point votre absence... Quand reviendrez-vous, belle dame ? » Eléonore baissa la tête de nouveau pour échapper à la douceur émouvante de son regard bleu, mais Olivier la gardait prisonnière de ses bras, les lèvres sur son front. « Je ne sais pas. Pas tant que je serai ici... - C’est fâcheux, reprit le comte en souriant de plus belle. Je ne peux pourtant pas épouser une culotte. » Il la couvrait de baisers en riant de sa facétie, étonné par sa propre audace et la facilité avec laquelle il venait de se déclarer. La gorge d’Eléonore se sécha d’un seul coup et elle se dégagea vivement, les yeux agrandis par la surprise. « Que... Par Sainte-Anne, soyons sérieux un instant... - Mais je suis le plus sérieux du monde, rétorqua La Ferrière en prenant ses mains dans les siennes. Vous êtes têtue par contradiction, indisciplinée par nature, audacieuse par vocation mais... morbleu ! Je vous aime telle que vous êtes, Eléonore. Je veux que vous portiez mon nom, mes enfants. Redevenez femme, Eléonore, pour moi. Soyez ma femme. » La duchesse ouvrit la bouche, la referma, incapable de parler, sondant le regard bleu, si bleu du comte. Elle ne savait pas si elle en était capable. L’épouser, c’était enterrer définitivement Flogeac, renier son indépendance, oublier le baron de Chaulanges... Et pourtant, son cœur s’emballait à l’idée de devenir la femme d’Olivier. « Est-ce l’émotion qui vous coupe la parole ou bien n’osez-vous pas m’opposer une refus bien en face ? s’exclama La Ferrière avec impatience. - Ah ! Ne vous emportez pas, s’il vous plait ! - C’est tout ce que vous trouvez à me dire ? reprit le comte rageusement en haussant le ton. Je vous demande en mariage, ça n’a pas l’air de vous émouvoir le moins du monde et il faudrait que je reste calme ? Je ne suis pas un moine, moi, Nom de Dieu ! J’en ai assez de vous désirer de loin, madame de Flogeac, vous comprenez ça ? » Il se retourna, furieux, encore plus vexé qu’avant, déçu surtout, et s’éloigna à grandes enjambées. Parvenu au pied du tronc creux, il saisit les vêtements d’Eléonore et les jeta brutalement aux pieds de la jeune femme qui l’avait suivi. Les bras croisés autour de ses seins, enroulée dans son drap, les cheveux dégoulinants, elle était d’une beauté insupportable et d’un calme olympien. « Olivier... » La Ferrière soupira un grand coup, fit un pas vers elle et la prit par les épaules. « Ne dites rien, murmura-t-il, plus doucement. Dites oui ou bien ne dites rien. Je ne peux pas continuer à vous avoir si proche de moi et si inaccessible. Je ne peux pas vous aimer en baron, Eléonore. Vous êtes si occupée que je ne sais si vous m’avez seulement réservé une place dans votre vie... » Touchée, Eléonore sentit ses yeux s’embuer. « Croyez-moi, vous avez toute votre place dans ma vie et dans mon cœur, assura-t-elle. Cependant, je ne peux pas vous épouser... » Olivier de La Ferrière chancela, au bord du vertige. « Pas ici, du moins, compléta Eléonore vivement en reprenant sa main. Vous l’avez dit, à Saint-Domingue il n’y a que le baron et... - Je ne vous demande pas des explications ni des excuses, madame, répondit le comte qui s’énervait de nouveau. Je vous demande simplement une réponse. C’est peut-être trop compliqué ? - Cornebleu ! Ne pourrons-nous pas un jour avoir une conversation sans que vous vous emportiez à la moindre contrariété ? s’exclama Eléonore que le peu de patience du jeune homme commençait à échauffer. Je vous ai dit que je ne pouvais pas, et non que je ne voulais pas. Je deviendrai votre femme, Olivier, je vous le promets. Mais pas ici. Dès que nous rentrerons en France. » La Ferrière la jaugea d’un œil mauvais. « Quand ? - Que de questions ! fit la jeune femme en levant les yeux au ciel avec agacement. Je ne sais pas. Je n’ai pas fini ce que j’ai à faire et... - Vous ne savez pas ! VOUS NE SAVEZ PAS ! répéta Olivier, furieux. Et vous semblez croire que je vais bien gentiment attendre que vous ayez décidé de rentrer ? Mais je rêve, c’est le monde à l’envers ! Je ne suis pas votre esclave, figurez-vous, madame de Flogeac ! Vous dépassez les bornes. Restez ici le temps qu’il vous plaira. Moi, je m’en vais. » La jeune femme blanchit d’un seul coup. « Vous partez ? dit-elle d’une voix qu’elle aurait voulue plus ferme. Où ça ? - Je ne sais pas, railla le comte cynique, savourant sa vengeance. Où il plaira au roi de m’envoyer. Et si possible au bout du monde ! - Olivier, ne faîtes pas l’idiot, tenta la duchesse, conciliante. - Ecoutez-moi bien, Eléonore, répondit-il en la prenant par les épaules pour la forcer à le regarder. J’appareillerai dans trois jours avec l’Aquitaine. Vous serez la bienvenue à bord si vous souhaitez rentrer en France avec moi. Mais si je pars sans vous, je vous jure que vous ne me reverrez plus jamais ! » Eléonore reçut sa menace en plein cœur et Olivier sembla apprécier son effet. Ils s’affrontèrent un instant du regard puis La Ferrière sauta sur son cheval avec une brutalité qui fit se cabrer l’animal. La garce ! Elle l’avait poussé à bout et il n’était même pas sûr avoir eu le dernier mot. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 421 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le Vent des Lumières - 27, 28 et 29 Mer 12 Mar 2008 - 23:14 | |
| 28 L’Aquitaine finissait d’appareiller en rade de Saint-Domingue. Par une cruelle ironie du sort, Eléonore avait fait accélérer le radoub quelques jours plus tôt pour permettre à la frégate de reprendre du service rapidement. Olivier de La Ferrière avait remis entre lui et Eléonore la distance courtoise qui seyait aux relations amicales qu’il était censé entretenir avec Chaulanges, mais même Chaillou avait remarqué l’ambiance glaciale qui régnait entre eux. Le comte était d’une humeur massacrante, déjà suffisamment agacé en temps normal par les tracasseries administratives d’avitaillement. Il lui tardait de reprendre la mer, aussi. Eléonore suivait de loin cet appareillage qui lui laissait un goût amer dans la bouche, tout en attendant une réponse de Jason qui – bien entendu – avait disparu à l’aube. La corvette avait quitté la crique où elle mouillait à la faveur de la nouvelle lune, sans laisser de traces ni de message. « Décidement, ces satanés gens de mer ne tiennent pas en place ! grogna la jeune femme en s’enfonçant dans un fauteuil, sous la varangue de Belle-Rivière. - Vous oubliez qu’un marin a besoin de vent... et d’espace, rappela Chaillou avec un sourire amusé par son énervement. - Peut-être, mais je n’ai pas que cela à faire ! plaida Eléonore. Dois-je donc attendre indéfiniment que ces messieurs aient terminé leurs petits caprices pour pouvoir agir ? » Un coup de canon qui sonna le fond de la baie du Cap-Français lui vola sa réponse. « Voila l’Aquitaine qui salue en quittant le port, constata Chaillou et Eléonore détourna la tête en fermant les yeux. Bah, ne vous inquiétez pas, un capitaine a toujours un port d’attache vers lequel il revient... Il reviendra, lui aussi, quand il l’aura décidé. » Eléonore leva un sourcil abattu, pas convaincue, en dévisageant le vicomte accoudé près d’elle à la balustrade. Minette, une des petites négresses issues de la nombreuse progéniture de Zoé, fit son entrée en portant triomphalement un plateau avec le café. « Vicomte, vous ne m’avez pas compris, reprit Eléonore en semblant émerger d’un songe. Je parlais de Jason. - Mais moi aussi. » Le ton doux et secret fit s’empourprer la jeune femme. La certitude que Chaillou savait tout de sa double identité s’imposa à elle. Elle l’avait seulement supposé au début, mais ce regard bienveillant lui confirmait qu’il n’était pas dupe et qu’il avait deviné ce que La Ferrière représentait pour elle. Minette brandit une tasse de café sous le nez d’Eléonore en affectant un air cérémonieux qui ne lui allait pas du tout. « Café bon pou’ tuer mauvé z’esprits dans têt’, conseilla-t-elle doctement de sa voix haut perchée. - Merci, Minette, marmonna Eléonore pour faire bonne figure. Tu es une bonne fille. » Elle la gratifia pour la forme d’une tape sur les fesses et la fillette s’envola vers les cuisines en gloussant. Eléonore but son café lentement, contrairement à son habitude, à petites gorgées, en s’attachant à retrouver les saveurs qu’elle appréciait, sans bouger. Seuls ses cils frangés de larmes frémissaient à chaque coup de canon que l’Aquitaine tirait à blanc toutes les minutes, pour saluer le port, enfonçant un peu plus profondément, à chaque détonation, l’aiguillon acéré du remord. Trois semaines plus tard, Eléonore se rendit compte qu’elle était enceinte.
Les échanges entre les colonies et les États-unis peinaient à s’installer. Les relations, distendues, demeuraient aléatoires et ce phénomène s’accentuait. Eléonore était intimement persuadée que l’appui de Jason lui permettrait d’asseoir solidement certaines liaisons. Une sorte de torpeur s’emparait de la jeune femme, où la mauvaise humeur se mêlait au sentiment d’avoir gâché quelque chose. Non seulement les tractations traînaient mais de plus Eléonore n’y mettait plus autant de cœur. « En somme, vous ne comptez pas rentrer en France avant le retour de Jason, résuma Chaillou alors qu’ils prenaient le rituel cordial d’après repas. - Vous êtes donc si pressé de me voir m’en aller ! plaisanta Eléonore en prenant son verre. Je ne pensais pas que ma compagnie vous indisposait autant ! » Elle n’avait jamais réussi à s’habituer au rhum et à sa saveur vanillée appréciée par les colons ; elle préférait le cognac, qu’elle avait appris à savourer à Bordeaux en compagnie du duc de Flogeac lorsqu’ils dînaient en tête-à-tête. Eléonore n’en buvait cependant plus que pour donner le change, eu égard à son personnage. « Oh ! Vous m’attribuez de bien basses pensées ! protesta Chaillou. Mais Dieu seul sait vers où Jason a mis le cap et je sais que vous connaissez bien le ministre de la Marine... - Je gagerai que la surveillance de Castries sur les ports d’entrepôts gêne de plus en plus votre commerce, taquina Eléonore. - Si ce n’était que ça ! gémit le vicomte avec fatalisme. Le ministre exige maintenant qu’on lui envoie copie des procédures des jugements du conseil supérieur. Il relève toutes les fautes et fait casser les arrêts de juges d’Amirauté... et il a même prononcé de sévères sanctions contre des officiers. - Et vous pensez que je peux y faire quelque chose ? s’enquit Eléonore doucement. Vous surestimez mon pouvoir, Pierre. - J’espérais simplement que vous alerteriez Monsieur de Castries, rectifia Chaillou prudemment. La révolte gronde sur les bancs du Conseil. Les colons en ont assez des arrêts royaux... surtout lorsqu’ils sont injustifiés. » Eléonore ne répondit pas. C’était pourtant la volonté affichée du maréchal de Castries de renouveler et réglementer la Marine et les « gens de mer » en général, afin d’y introduire de nouvelles structures. Même si elle avait échoué dans la conquête des mers, la France commençait, grâce à Castries notamment, à se doter d’une marine de guerre permanente en choisissant des vaisseaux performants et des infrastructures adaptées. « Or, le commerce maritime suit et bénéficie de la croissance de la flotte de guerre, expliquait la jeune femme. Ne croyez pas que les efforts du maréchal ne visent qu’à affaiblir les colonies... Au contraire, c’est pour conserver nos relations avec elles qu’il fait en sorte d’avoir des navires de guerre à la hauteur. - Je sais tout cela, reprit Chaillou. Mais je suis inquiet. Tout ceci n’ira pas sans mal... ni sans violence. » Eléonore acquiesça en terminant son verre. La soirée était fraîche, pour une fois – c'est-à-dire que la chaleur se faisait moins pesante que d’habitude. En manches de chemise, Eléonore s’accouda à la barrière qui cernait la varangue et soupira. Olivier devait être arrivé en France, à présent... Elle se demandait ce qu’il avait fait là-bas. Avait-il été voir le roi ? Alexandre, peut-être... A cette idée, Eléonore se rembrunit. Son petit garçon lui manquait. Et puis, bientôt sa grossesse deviendrait visible. Peut-être que Chaillou lui donnait le prétexte pour rentrer, finalement. Le paquebot royal lui apporta sa réponse, sous la forme d’une lettre du ministre de la Marine lui demandant courtoisement à quelle date elle comptait lui remettre son rapport sur le commerce de Saint-Domingue et l’application de l’Exclusif mitigé. Quelques jours plus tard, l’Aquitaine faisait son entrée dans le port du Cap-Français, mais ce n’était plus Olivier de La Ferrière qui la commandait. Comprenant que le jeune homme avait été jusqu’à renoncer à la frégate pour aller l’oublier au-delà des mers, Eléonore se résolut à rentrer en France avec le voyage de retour du bateau. « C’est sans doute la décision la plus sage à prendre dans votre cas, convint Pierre de Chaillou lorsqu’elle l’informa de ses projets de départ. Plus vous tardez et plus ce sera difficile. - N’ayez crainte, je défendrais votre position au maréchal de Castries ! - Oh, je ne parlais pas seulement de commerce, fit Chaillou avec un rire franc en dardant son regard dans le sien. Croyez-moi, j’ai vu assez de négresses enceintes dans ma vie pour savoir de quoi je parle ! » Eléonore se mit à rire à son tour. « Avec une mère bretonne et un père lieutenant de vaisseau, il n’y a pas de raison pour que cet enfant n’ait pas le pied marin, dit-elle gaiement. Vous aviez deviné depuis longtemps, n’est-ce pas, que j’étais une femme ? - Le doute a persisté jusqu’au départ de La Ferrière, avoua Chaillou. - Décidément, je fais une mauvaise comédienne aux Isles, grommela Eléonore. Jason aussi le sait... Cela devient un secret de polichinelle. - En ce qui me concerne, que vous soyez un homme ou une femme ne change rien à l’affaire. Vous savez qu’ici c’est le travail qui compte et non la naissance ou les fonctions... » Eléonore soupira en repensant à Beaumarchais. L’auteur dramatique lui manquait lui aussi. Sa dernière lettre l’avait montré déprimé, un peu abattu après le revers du roi qui l’avait envoyé à Saint-Lazare réfléchir quelques jours. Même pas la Bastille ! C’était presque une vexation. Lorsque la jeune femme quitta le port du Cap-Français à la mi-août 1785, Jason n’avait toujours pas redonné signe de vie. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 421 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le Vent des Lumières - 27, 28 et 29 Mer 12 Mar 2008 - 23:14 | |
| 29 Eléonore retrouva avec plaisir le confort simple de l’Aquitaine. Le capitaine – un ancien de la Compagnie des Indes – lui avait spontanément proposé sa cabine pour faire le voyage. Ce n’était pas tous les jours qu’il avait l’honneur de transporter son armateur, surtout lorsque celui-ci était aussi avisé que Chaulanges ! Jean Tavec devait avoir trois fois l’âge d’Eléonore et il savait d’expérience que prendre un commandement avec les Flogeac garantissait d’avoir un bon bateau, un bon équipage et un bon fret. « C’est un sacré p’tit rafiot que vous avez construit là, m’sieur l’baron, félicita le vieux capitaine en chiquant bruyamment. J’suis comme un gosse à le piloter... Il s’tient tout seul, regardez-le comme y caresse la mer... on dirait qu’y vole ! » Eléonore retint un rire. Sa poésie bourrue et son français mâtiné de patois la changeaient du créole et du langage châtié des colons. Tavec dénotait aussi grandement avec son prédécesseur... Il n’avait de commun avec Olivier de La Ferrière que cet esprit de la mer, ce génie de la manœuvre qui lui soufflait à quel instant il fallait carguer les voiles ou mettre en panne. S’il ne devait pas beaucoup manquer à ses officiers – car il ne pardonnait pas la moindre faute – son équipage l’adorait et avait une confiance aveugle en cet intransigeant qui savait reconnaître les qualités des bons et des compétents. Traitée comme un hôte de marque, Eléonore n’en était pas moins d’une humeur massacrante depuis le départ. Elle en voulait à Olivier, à son entêtement absurde et reportait sa rancœur sur tout le monde – d’autant que le passage du jeune marin hantait encore les lieux. Évidemment, Tavec n’avait pas eu le temps d’accorder l’aménagement de sa cabine à son goût. A chaque fois qu’elle y entrait, Eléonore y voyait Olivier comme s’il s’y trouvait toujours. Elle ne pouvait s’empêcher d’effleurer du doigt ses livres sagement rangés sur la petite étagère au dessus de la table de travail, en imaginant le jeune homme en train de consulter l’Encyclopédie pratique de marine flambant neuve qu’il affectionnait. Dire qu’il avait ainsi tout laissé derrière lui, qu’il n’avait rien emporté en quittant la frégate ! Vivre dans ce qui avait été son univers quotidien – sans parler de leur première couche – ne faisait qu’aviver la douleur d’Eléonore et le sentiment de l’avoir irrémédiablement perdu. « Voile à bâbord, monsieur ! cria soudain la vigie. Deux bâtiments du roi ! » Le cœur de la jeune femme manqua un battement tandis que Tavec prenait sa lunette. « Envoyez les signaux, monsieur Coignard, ordonna le capitaine à son second. Et dîtes au maître d’équipage de préparer les hommes. - Nous allons saluer, monsieur ? demanda Coignard. - Evidemment, résidu de bonnet vert ! gueula Tavec, mauvais. Sais-tu ce que ça coûte, d’ignorer la fleur de lys ? Alors faîtes-moi ces signaux et fissa ! - Deux flûtes de guerre, monsieur, ajouta la vigie. L’Astrolabe et la Boussole. Aucune escorte en vue. - Bien. Ordonnez le salut, Coignard ! » La frégate croisa les deux flûtes à bonne distance tandis que l’enseigne amenait le pavillon. « Elles sont chargées comme des mules, commenta Tavec en les observant. M’est avis qu’ils partent pas à la guerre avec ça ! Doit y avoir un sacré tas de têtes emplumées là-dessus... Tiens, f’ront moins les fiers en doublant le Cap Horn ! - Où vont-ils ? demanda Eléonore sans quitter les deux navires des yeux. - Je les ai vus partir de Brest au début du mois avant d’aller prendre mon commandement, répondit Tavec en haussant les épaules. Paraît qu’ils doivent explorer des contrées inconnues. Mission du roi. » Eléonore ne dit rien. Louis XVI avant donc mis son projet insensé à exécution et comptait sur ces deux petits navires pour porter le vent des Lumières au-delà des mers...
Le port de Bordeaux n’avait pas changé, toujours encombré de centaines de bateaux chargeant ou déchargeant leurs marchandises sur des gabarres. Eléonore salua Tavec et le félicita encore pour la qualité de son commandement puis fit charger ses bagages pour gagner l’hôtel des Flogeac près de la place Royale, là où le baron avait l’habitude de loger quand elle descendait à Bordeaux. Passablement lasse, Eléonore se débarrassa de son chapeau et de ses bottes de cuir puis dénoua ses cheveux en se regardant dans la psyché. Elle se rendit compte tout à coup qu’instinctivement, elle s’était rendue dans ses appartements de duchesse, qu’elle n’avait pas utilisés depuis des années. Quand elle venait à Bordeaux, c’était toujours sous l’apparence du baron et elle logeait à l’étage au-dessus, pour donner le change. Pétrifiée, Eléonore observa son reflet d’homme dans cette chambre de femme sans parvenir à se reconnaître. Cela faisait presque un an qu’elle n’avait pas mis de robe, qu’elle ne s’était pas parée, maquillée. Et tout à coup, son costume masculin lui paraissait lourd, disgracieux et inutile. Elle en était devenue esclave et elle n’était plus très sûre d’y voir des avantages ; elle avait appris qu’à Saint-Malo ou à Lorient, quelques femmes commençaient à tenir elles-mêmes des affaires d’armement. D’un geste rageur, Eléonore arracha brusquement sa veste soutachée d’argent, son gilet et son jabot à dentelles. « Madame tue le baron ? demanda soudain la voix rieuse de Constant derrière elle. - Je crois, oui, balbutia la jeune femme sans quitter la psyché des yeux, comme hypnotisée. Chaulanges m’a causé assez de problèmes. Je redeviens Eléonore de Flogeac ! - Heureux de vous l’entendre dire, madame. » Elodie suivait le maître d’hôtel. Eléonore se retourna vers eux, un sourire radieux illuminant ses traits tirés, et elle les serra dans ses bras avec affection. « Je suis contente de vous revoir, murmura-t-elle, émue aux larmes. - Madame a bien fait de nous écrire avant de partir, dit Elodie. Ainsi, nous avons pu descendre à Bordeaux à temps. Comment madame se porte-t-elle ? - Aussi bien que l’on peut lorsqu’on porte un enfant, répondit Eléonore avec un sourire. Savez-vous pour quoi je donnerais toute ma fortune en cet instant ? » Le maître d’hôtel et la femme de chambre échangèrent un regard entendu. « Les servantes sont en train de préparer le bain de madame, souffla Constant, facétieux. - Ah ! Décidément, vous m’avez manqué à Saint-Domingue, tous les deux... - Je fais préparer une toilette pour madame. - Constant, vous ferez préparer les équipages pour demain matin, dit encore Eléonore en déboutonnant ses manches de chemise, tandis que les suivantes remplissaient le baquet d’eau chaude. Je vais à Paris dès le lever du jour. - Si tôt, madame ? - Oui, avant que je ne devienne une grosse barrique et que ma première femme de chambre ne m’interdise café et tout voyage à cheval de plus d’une lieue ! » Elodie poussa un rugissement amusé et la jeune femme éclata de rire. En quittant sa fine chemise de batiste, la duchesse évacua de son esprit Castries, le baron et même Olivier. Elle ne voulait plus que savourer le plaisir de son bain chaud. Les yeux clos, elle savoura cette parenthèse et se crut soudain transportée en arrière lorsqu’elle sentit le bébé bouger en elle, pour la première fois. « Voila qui est étrange, murmura-t-elle en caressant son ventre. Enceinte d’Alexandre, j’étais revenue à Bordeaux aussi... »
Redevenue définitivement duchesse de Flogeac, Eléonore retrouva avec le même plaisir son hôtel particulier parisien et surtout son cabinet de travail. Au milieu de ses traités de commerce et de rapports de ses comptoirs, elle relut ses notes pour rédiger son mémoire au maréchal de Castries, sans perdre plus de temps. Ce ne fut qu’au deuxième coup qu’elle comprit qu’on frappait à la porte. Un domestique passa une demi tête par la porte entrouverte. « Qu’est-ce que c’est ? grommela Eléonore sans lever les yeux. J’avais demandé qu’on ne me dérange pas ! - C’est que le monsieur insiste, madame, hésita timidement le serviteur. - Allons, allons, pousse-toi, espèce de drôle ! brailla une voix connue dans l’antichambre. Je n’ai pas besoin d’être annoncé ! » La jeune femme poussa un cri de bonheur et se précipita dans les bras de Beaumarchais, les larmes aux yeux. « Eléonore ! » La voix chargée d’une émotion qu’il maîtrisait à peine, l’écrivain se contenta de la serrer contre lui, longtemps, sans rien ajouter d’autre, comme si tout à coup il avait cru ne jamais la revoir. Enfin, la jeune femme s’écarta un peu et essuya ses joues du revers de la main. « A chaque fois que je vous retrouve, vous pleurez comme une Madeleine ! gronda l’auteur dramatique, douceureux. A croire que je vous ai manqué ! - Mais c’est le cas ! - Hum... Savez-vous ce qui m’a le plus manqué, à moi ? reprit Beaumarchais, amusé. Votre Noir des Isles qui préparait ce café inoubliable... - J’ai compris, Pierre-Augustin, renchérit Eléonore en éclatant de rire. Passons au salon. » L’écrivain acquiesça en souriant puis fronça les sourcils. « Ma parole, mais... vous avez laissé le baron à Saint-Domingue ? - Peut-être, répondit la jeune femme. Je ne sais plus. Et je ne veux pas le savoir. - Vous êtes bien sûre de vous ? - Oui. J’en ai assez de jouer la comédie... Mes fanfreluches me manquaient, répondit Eléonore en s’échappant vers le salon. Je ne veux plus être esclave du baron. - Et vos navires ? questionna Beaumarchais, soupçonneux. - Je suis la duchesse de Flogeac, rappela Eléonore comme si elle voulait se persuader elle-même. - Eléonore, je vous connais bien des défauts, mais pas celui de prendre vos décisions sur un coup de tête... êtes-vous donc devenue écervelée comme les jolies créoles des colonies ? » La jeune femme se retourna vivement vers lui, alertée par le léger ton de réprimande qu’adoptait l’auteur. « Quoi ? Que voulez-vous dire par là ? - Je voudrais seulement que vous cessiez de mentir, répliqua Beaumarchais plus sévèrement. - Mentir ? Mais je mens au reste du monde et vous êtes le seul à tout savoir sur ma vérité, Pierre-Augustin ! s’emporta Eléonore. En quoi vous ai-je menti ? - A moi, en rien, répondit l’écrivain calmement. Mais vous mentez à vous-même. Vous essayez de vous persuader que le baron ne sert plus à rien parce qu’il vous fait horreur... - Je ne vois pas pourquoi je... - Pourquoi ? Je vais vous aider : comment a réagi Olivier de La Ferrière en réalisant que vous et le baron ne faisaient qu’une seule et même personne ? » Vaincue, Eléonore baissa la tête et ferma les yeux. Comme Pierre-Augustin la connaissait bien ! Elle ne pouvait nier que la simple idée de revêtir son identité masculine lui faisait maintenant horreur. « Ce costume ne m’a apporté que des ennuis, Pierre-Augustin, avoua-t-elle enfin. C’est à cause de cela que j’ai perdu Olivier... - Mais c’est aussi grâce à lui que vous avez conservé vos bateaux, votre argent, l’avenir d’Alexandre... Tout cela n’a donc plus aucune importance à vos yeux ? » Eléonore se redressa, aiguillonnée. « Mon petit garçon... C’est lui, l’important, murmura-t-elle, rêveuse. Je dois aller à Versailles voir Alexandre ! - Tout doux, tout doux, ma belle ! protesta Beaumarchais en se mettant à rire. Vous êtes toujours aussi impulsive... - Voyez : je n’ai pas tant changé que cela ! » Beaumarchais s’arrêta brusquement de rire et Eléonore vit dans son regard qu’il ne plaisantait pas. Avec une douceur inhabituelle, il prit son visage entre ses deux mains brunes. « Bien sûr que si, vous avez changé, souffla-t-il d’un ton secret. Vous n’imaginez pas à quel point... - Je suis pourtant toujours aussi stupide pour refuser le bonheur lorsqu’il s’offre à moi, marmonna Eléonore en baissant les yeux, prisonnière des mains de l’écrivain. - Vous n’avez rien à vous reprocher, assura doucement Beaumarchais. Si La Ferrière est parti, c’est qu’il n’était pas prêt. » La jeune femme tourna la tête, les yeux dans le vide, en se mordant la lèvre. Sa vue se brouillait, le sanglot montait, irrépressible et Beaumarchais s’aperçut qu’elle perdait pied, bouleversée, submergée par un trop-plein d’émotions. « Non, non, vous ne vous enfuirez, cette fois, ma jolie, dit-il d’un ton péremptoire en la retenant dans ses bras. Allez-y, pleurez. Pleurez, ça vous fera du bien. » Sa voix grave, protectrice, rompit les dernières barrières, celles de son orgueil. Eléonore se nicha contre lui et enfin, enfin, elle pleura. L’auteur dramatique, tout aussi ému, se disait que c’était la première fois qu’il s’autorisait une étreinte si proche avec la duchesse. Comme il tenait à garder ses distances à son égard, il évitait d’ordinaire une trop grande proximité entre eux. Il connaissait son propre tempérament et il avait beau jouer le grand frère, il n’en était pas moins un homme, grand amateur de femmes, qui plus est. « Pierre-Augustin, que ferais-je sans vous ? bredouilla la jeune femme au bout d’un moment. - Cela, ma chère, je préfère ne jamais le savoir ! » Il souriait béatement, tout à son bonheur de l’avoir ainsi dans ses bras, sans s’attarder sur les yeux rougis qu’elle lui tendait, ses joues humides. Son visage paraissait néanmoins plus serein, malgré ses reniflements de petite fille ; Beaumarchais sourit avec une tendresse qui lui échappa en lui tendant un mouchoir. Eléonore le regarda plus attentivement, tout en essuyant ses yeux ; il avait vieilli. Ses traits plus marqués, l’amertume de son sourire trahissait une blessure plus profonde qu’elle ne l’aurait pensé. Malgré son succès, sa réhabilitation, ses affaires florissantes, l’écrivain n’avait pas digéré la punition de Saint-Lazare. Saint-Lazare, la prison, la maison de correction des pages écervelés, des « chaperons rouges » du bois de Versailles rejetés par leurs parents, le grenier de la mauvaise graine déjà triée par la naissance ! Louis XVI ne pouvait pas le rendre plus ridicule en l’envoyant quelques jours là-bas. La Bastille, passait encore, c’était la prison d’usage pour les gens de lettres qui déplaisaient au pouvoir... Mais Saint-Lazare ! Il fut bien logé, il reçut même des égards inouïs dans ce lieu désolant : un bon lit, du feu dans la cheminée, un domestique... Grâce à Lenoir, Beaumarchais avait échappé à la flagellation que l’on administrait normalement pour calmer les plus vifs mais le mal était fait. L’humiliation, même symbolique, c’était la seule chose qui pouvait vaincre Figaro. Toute sa vie, il avait lutté pour faire oublier qu’il était né fils de l’horloger Caron. Beaumarchais s’estimait trahi par le roi, le roi pour qui il avait fait un travail titanesque : dix missions au service des Insurgents ! _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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