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| | Le vent des lumières - Pitres et chats 24, 25 et 26 | |
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Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Le vent des lumières - Pitres et chats 24, 25 et 26 Mar 11 Mar - 20:26 | |
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"Missié ! Missié !" L'appel du Noir troubla la quiétude dolente de la varangue de Belle-Rivière où somnolait le baron de Chaulanges aux heures les plus chaudes de la journée. Les semaines qu'Eléonore avait passées sur l'habitation étaient un enchantement au parfum de frangipane. Elle s'était liée d'amitié avec le vicomte de Chaillou et sa femme, toujours très hospitaliers et les relations protocolaires avaient laissé place à une franche sympathie. "Missié vicomte pas là ? demanda le Noir, incrédule, en cherchant son maître des yeux. - Il est sur le domaine, Zéphyr, répondit Eléonore d'un air endormi en se levant pour s'étirer lentement. Que se passe-t-il ? - Bateau inte'lope arrive, confia le Noir avec l'air important de celui qui sait un secret. Missié vicomte trè-z'ami avec le capitaine... - Ah vraiment ? répliqua Eléonore, soudain très réveillée. Et qui est donc ce contrebandier ? - Oh, missié baron, cé un païen qui s'habille toucouleurs et po'te toujou' g'and sab' au côté, gloussa l'esclave en roulant des yeux effrayés. Mais missié vicomte n'a pas peur du Jason, lui..." Le coeur d'Eléonore manqua un battement. "C'est donc le navire de ce pirate qu'on appelle Jason qui arrive ? - Oui missié, balbutia Zéphyr, surpris par le visage décomposé d'Eléonore. Je vais che'cher missié vicomte !" Eléonore réfléchissait à toute vitesse. Selon le marin qu'elle avait rencontré, c'était Jason qui avait arraisonné l'Aquitaine. Et voila que le hasard le conduisait à sa porte ! Un fol espoir envahit le coeur de la jeune femme tandis qu'elle enfilait son justaucorps. Il fallait absolument qu'elle trouve le moyen de le rencontrer pour lui demander ce qu'il était advenu d'Olivier de La Ferrière. "Vous partez ? demanda soudain la voix de Chaillou derrière elle. - Non, je vous accompagne, répondit Eléonore sans se démonter. Je crois qu'un de vos amis contrebandier vient faire relâche non loin d'ici..." Pierre de Chaillou marqua un temps d'arrêt, interloqué, puis son visage se détendit d'un sourire. "Soit ! Il semblerait que je sois trop bavard devant mes Noirs, constata-t-il gaiement. Je ne peux que m'en prendre à moi-même. J'attendais en effet un chargement de viande... Jason va fréquemment en Amérique. - Je pensais que sa spécialité consistait à arraisonner les frégates des négociants français..." Chaillou fronça les sourcils en comprenant ce qu'insinuait son interlocuteur. "Bon sang ! Comment n'ai-je pas fait le rapprochement plus tôt ? C'est vous qui aviez armé l'Aquitaine, n'est-ce pas ? - Oui, répondit Eléonore. D'après mes informations, ce Jason l'aurait arraisonnée voici deux bons mois. Je n'ai aucune nouvelle de l'équipage ni même du bateau... Et je ne cherche même plus la cargaison. - C'est la première chose que Jason a vendu, avoua Chaillou en regardant ses chaussures, soudain embarrassé. Cependant, la frégate est intacte... enfin, mis à part les avaries du combat; bien entendu. - Comment le savez-vous ? - Elle mouille à l'ancre, à quelques lieues d'ici, dans une crique isolée, confia le vicomte avec un bon sourire. Jason m'a demandé de la garder le temps de la vendre un bon prix." Eléonore resta muette, la bouche ouverte, les yeux arrondis par la surprise. "La frégate est là... Et le capitaine du vaisseau, savez-vous... quelque chose sur lui ?" Si jamais il répondait affirmativement, elle piquait une crise de nerfs : dire qu'Olivier se trouvait là, tout près, pendant tout ce temps, sans qu'elle s'en doute une seconde ! "J'ignore ce qu'en a fait Jason, répondit Chaillou, quelque peu intrigué par le visage changé de son interlocuteur. L'officier est resté une paire de semaines chez moi, en revanche, aux soins de mon guérisseur Noir. - De votre... Il était donc blessé ? - Il était assez mal en point après l'abordage, confia Chaillou en notant de nouveau la pâleur qui envahissait le visage du baron. Une mauvaise blessure qui a généré la fièvre... Jason l'a repris en bonne santé voici quelques semaines. Au départ, il comptait le rançonner, comme le reste de l'équipage, même s'il avait l'air fâché contre votre officier. C'est la frégate qui aurait cherché le combat alors que Jason n'était pas hostile... Enfin, il a avoué ne pas avoir observé le cérémonial de salut aux vaisseaux du Roi, mais... - Ah ! Et Olivier est particulièrement chatouilleux sur ce point, justement, remarqua Eléonore, dans la lune. - Pardon ?" Chaillou la dévisageait étrangement et la jeune femme s'empourpra. Tout à coup, elle eut l'impression d'être démasquée. Elle rompit la première pour échapper au regard inquisiteur du vicomte et prit son chapeau. "Je vous accompagne, dit-elle doucement. Vous me montrerez la crique où est l'Aquitaine. Juste pour voir mon bateau." Il allait sans dire que les contrebandiers débarquaient leurs marchandises ailleurs qu'au port, bien que le gouverneur n'intervienne même plus. Manque de moyens bien sûr, mais aussi parce qu'on lui réservait toujours quelques échantillons gracieux de la cargaison pour calmer, si besoin était, son envie de lancer la maréchaussée aux trousses des clandestins. Ainsi allaient les affaires des colons dans l'île et un bon gouverneur ne pouvait l'être que s'il confondait les intérêts du roi avec les siens. Eléonore reconnut tout de suite la silhouette gracieuse et élancée de sa frégate, bien malade après le combat. "Elle a besoin d'un sérieux radoub, marmonna Eléonore en claquant la langue pour faire avancer son cheval. Allons voir votre Jason. - Vous comptez lui parler ? - Pas pour l'instant, répondit la jeune femme. Je vous laisse régler vos petites affaires tranquillement. Essayez seulement, s'il vous plait, de savoir ce qu'il a fait de mon officier..." Tandis que le vicomte descendait vers une crique en peu plus loin, où mouillait une corvette d'aspect peu clinquant, Eléonore scrutait le navire à la lunette dans l'espoir d'y apercevoir Olivier. A chaque tignasse brune affectée de cette souplesse militaire propre aux officiers de marine, son coeur bondissait, toujours en vain. La jeune femme ne voulait plus penser au pire ; elle n'avait pas fait tout ce chemin pour apprendre finalement que le jeune homme était mort.
Eléonore se glissa sans bruit sur le pont de la corvette et, malgré la nuit sans lune, repéra sans mal la cabine où le comte de La Ferrière était retenu prisonnier, selon les indications que Chaillou avait habilement soutirées à Jason. Elle lança une bouline dans le coin opposé à la porte pour faire bouger la sentinelle - un matelot haut comme une armoire, à demi ensommeillé - et entrouvrit la porte juste assez pour se faufiler à l'intérieur. Eléonore réprima un cri de bonheur : Olivier était là, vivant ! Elle le savait déjà, mais l'avoir devant elle lui causait un soulagement presque douloureux. Encore plus beau que dans son souvenir, impassible, il étudiait une carte marine, plongé dans de profondes réflexions. Sa main droite, posée sur la table, agitait une plume d'oie, tandis que la gauche demeurait à hauteur du menton qu'il frottait machinalement d'un geste familier à Eléonore. La chaleur l'avait contraint à ôter le justaucorps rouge à passementeries d'or de la Marine Royale. Eléonore ne disait rien, ne bougeait pas, se contentant de le regarder, naïvement attendrie par la mèche de cheveux noirs qui retombait sans cesse sur son nez et qu'il chassait d'un mouvement de tête nerveux. Peut-être serait-elle restée là des heures à se repaître de son image si l'instinct, quasi anima, du jeune marin ne lui avait fait deviner une présence. Il releva soudain la tête et Eléonore reçut en plein coeur son regard bleu. Le visage d'Olivier de La Ferrière alla en quelques secondes de la surprise au bonheur en passant par tous les stades de l'interrogation et de la colère. Pas habillée en baron, elle était une Eléonore en culottes et ce fut peut-être ce qui fit réagir le jeune homme. En trois enjambées, il la prit dans ses bras avec une force dont il ne se serait pas cru capable pour l'embrasser passionnément, à pleine bouche, sans autres préliminaires ni explications. Eléonore, le souffle coupé, le coeur emballé, ne pensait plus, ne réagissait plus, toute au bonheur de ce baiser qui n'en faisait. Leurs sentiments trop longtemps refoulés surgissaient enfin, lavés de toutes les fâcheries et non-dits qui traînaient entre eux. Enfin, Olivier la lâcha légèrement, sans s'écarter d'elle, pour la dévisager avec une acuité à la fois émue et douloureuse. Eléonore ouvrit des yeux chavirés. "Mais enfin, Eléonore, que faîtes-vous ici ? - Je vous aime." Et elle referma les yeux, au bord de la pâmoison. La Ferrière chancela comme un homme frappé à mort : il avait désespérément espéré entendre ces mots-là dans sa bouche. "Avez-vous donc traversé tout l'océan pour me dire cela ? murmura-t-il d'un ton secret qu'il aurait voulu plus neutre. - Il fallait que cela soit dit, répondit la jeune femme, toujours perdue dans son rêve éveillé. Il fallait que cela soit dit... avant toute autre chose ! - Audacieuse, entêtée que vous êtes... Moi aussi je vous aime." Le jeune homme l'embrassa de nouveau, la regarda, pas encore revenu de sa surprise de l'avoir là, entre ses bras, alanguie, délicieusement offerte, les cheveux dans les yeux, avec une expression d'abandon qu'il ne lui avait encore jamais vue. Elle était belle, belle à en mourir. Brutalement, La Ferrière revint à la réalité en entendant un léger choc au-dessus du plafond de la cabine. Il reprit conscience de la situation, réagit au quart de tour, comme tout bon militaire qui se respecte. "Cornebleu ! Reprenez-vous ! jura-t-il vivement en secouant Eléonore par les épaules. Nous pouvons être surpris d'un instant à l'autre... - Justement, nous n'avons pas une minute à perdre, renchérit Eléonore, aussi promptement remise que lui. La plupart des hommes d'équipage est au bordel du port, Jason est à terre chez Chaillou et la corvette presque pas gardée... L'occasion est trop belle ! - Bon sang, que voulez-vous donc faire ? s'exclama Olivier, dépassé. - Mais... vous faire évader ! répondit la jeune femme comme si c'était la chose la plus évidente du monde. Il n'y que deux sentinelles et en profitant de la nuit, nous pourrons... - Non. - Comment ça, non ?" Surprise, la duchesse dévisageait La Ferrière, coupée net dans son élan enthousiaste. "Je ne m'enfuirai pas, reprit-il calmement. J'ai donné ma parole à Jason. - Ah bah ! répliqua Eléonore avec mépris, réduisant l'obstacle à la portion congrue et retrouvant du même coup sa verve. Est-ce que cela compte, une parole donnée à un pirate. Allez, dépêchons-nous..." Elle l'entraînait vers la porte de la cabine. Olivier dégagea si violemment son bras que l'étoffe de sa chemise craqua. "Cela compte beaucoup, figurez-vous ! gronda le jeune homme furieux. Vous ignorez peut-être ce qu'est l'honneur, mais un marin n'a qu'une parole, pirate ou pas !" Eléonore fronça les sourcils, sentant la moutarde lui monter au nez. Elle détestait particulièrement que le comte lui fasse des leçons de noblesse. "Je rêve ! Vous le défendez ? - C'est un capitaine de grande valeur, rétorqua sèchement La Ferrière. Et un homme d'honneur. De plus... Je lui dois la vie." Il y eut un long silence pesant, pendant lequel un voile terne passa entre les regards qui s'affrontaient. Eléonore déglutit avec difficultés en comprenant qu'elle avait failli ne plus jamais le revoir et que si elle l'avait là, devant elle, c'était grâce à Jason. Elle rompit la première, soupira en s'asseyant dans un fauteuil et posa son front au creux de sa main. Elle entendit Olivier bouger et lorsqu'elle releva la tête, il était face à la fenêtre, les mains derrière le dos, avec cette attitude qu'elle lui connaissait bien et qui signifiait qu'il n'y avait aucune discussion possible. Elle avait rêvé de retrouvailles plus euphoriques, sans penser à un tel obstacle, mais l'éthique du jeune comte était ainsi, à la fois simple et compliquée. "De toutes manières, il est hors de question que je reparte sans l'Aquitaine, reprit Olivier sans se retourner, comme s'il cherchait à se justifier. - Parce que vous croyez que je comptais la laisser à ce pirate ? se révolta la jeune femme. C'est mal me connaître." Olivier se retourna à demi, se noya dans ses yeux. "C'est pour récupérer votre bateau que vous voulez me faire enfuir ? jeta-t-il, cynique. Vos sentiments sont-ils toujours intéressés ou bien agissez-vous parfois gratuitement ?" Eléonore soupira de nouveau, accablée par cette mauvaise foi manifeste devant laquelle elle se trouvait sans répartie. "Je peux manoeuvrer mon bateau sans votre aide, figurez-vous, répliqua-t-elle, pincée. - Vous voyez, je ne vous suis pas indispensable... - Vous êtes pathétique, Olivier." La Ferrière tressaillit en l'entendant prononcer son prénom - la première fois depuis longtemps. "Où allez-vous ? demanda-t-il en la voyant se diriger vers la porte - J'aurai certainement plus de chance avec ce Jason, répondit seulement Eléonore. Il est sûrement moins fermé que vous ne l'êtes... - Qu'allez-vous faire encore ?" La pointe d'énervement dans la voix du jeune homme arracha un sourire à Eléonore. "Mais... négocier avec votre pirate ! répondit-elle avec un brin de malice. Puisque vous ne voulez pas vous enfuir, il faut bien que je rachète votre stupide parole ! - Vous êtes vraiment prête à cela ? - A payer votre rançon ? fit Eléonore, durement, fâchée. Parce que vous en doutez, en plus ? Vraiment, vous me décevez, monsieur." Il fit un geste vers elle, mais elle s'échappa, raide comme un i. Le charme était rompu, cette fois. Elle se retourna juste avant de sortir, lui lança un dernier regard. "C'est pour vous que j'ai traversé l'Atlantique, asséna-t-elle. Pour vous et non pour mon bateau. Je n'ai que faire de perdre un bateau. Vous le savez très bien, mais votre fichu orgueil vous empêche de le reconnaître." Avant qu'il n'ait pu faire un geste, Eléonore avait disparu. Son bras retomba et il resta là, sans rien faire, avec un goût de terre dans la bouche. Pour la deuxième fois, il avait le sentiment de tout gâcher avec Eléonore. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le vent des lumières - Pitres et chats 24, 25 et 26 Mar 11 Mar - 20:26 | |
| 25 La jeune femme répéta le même manège pour entrer dans la cabine de Jason, pas encore rentré de son souper chez Chaillou, mais Eléonore avait tout son temps. Une chaleur étouffante régnait à l'intérieur de la cabine du capitaine, meublée à l'orientale avec un luxe vieillot mais d'une propreté surprenante sur un bateau pirate. Il flottait dans la pièce un curieux parfum d'encens et de tabac mêlés. Eléonore, impressionnée, soupira et s'installa sur un fauteuil. Elle n'attendit pas longtemps. Tout à coup, la porte de la cabine s'ouvrit et la jeune femme se leva vivement en découvrant celui qui se faisait appeler Jason. Il devait avoir trente-sept ou trente-huit ans, guère plus, et portait un costume arabe avec une ceinture incrustée de pierreries, ainsi qu'une dague au manche ouvragé. Le visage accusait une origine berbère, aux traits nobles et forts, éclairés par les plus expressifs yeux verts qu'Eléonore ait vu à un homme. Lui aussi la dévisageait attentivement, à peine surpris de la trouver là. Mortifiée, Eléonore ne savait plus que dire, que faire, mesurant seulement à cet instant la folie de son entreprise. Elle attendait une parole, un geste avant de bouger. Elle ne savait même pas s'il parlait français. Pendant un long moment, la jeune femme eut la désagréable sensation d'être observée sous toutes les coutures par ces yeux d'eau d'une profondeur alarmante. Enfin, le pirate l'invita à s'asseoir d'un geste, un sourire aux lèvres. "Je crois que c'est la première fois que mon navire accueille une grande dame de France... Car vous êtes une grande dame, n'est-ce pas ?" Eléonore hocha la tête en silence, atrocement intimidée. Elle avait soigneusement pensé ce qu'elle voulait lui dire, s'étant préparée à toutes sorte d'attitudes, sauf à cette amabilité affable de courtisan. " Tu n'es guère bavarde, fit-il. Pourtant, je ne pense pas que tu sois venue à moi par politesse..." Il souriait. Eléonore, troublée et effrayée, ne pouvait plus proférer un son. Jason ne semblait pas du tout se préoccuper de cela ; il lui offrit du café, aussi à l'aise que s'il s'était trouvé dans un salon. Eléonore remercia cette diversion et prit le temps de boire le breuvage brûlant pour se donner une contenance et pouvoir enfin réfléchir. Jason ne perdait pas un seul de ses gestes. "Bien ! déclara-t-il une fois qu'elle eut reposé sa tasse. Que veux-tu ?" Eléonore ne savait par où commencer et ses mains se mirent à trembler. Puis elle songea soudain qu'elle était ridicule d'être aussi troublée face à un pirate et elle se jeta à l'eau. "Allons droit au but, en effet, dit-elle enfin en s'efforçant de sourire. Vous avez arraisonné ma frégate voici peu." Inconsciemment, elle avait appuyé sur le "ma". "Ta frégate ? répéta son hôte en levant un sourcil interrogateur. Je pensais qu'elle était au Roi... - Elle était armée par le baron de Chaulanges au nom du Roi, rectifia Eléonore. - Ah ! Donc ce n'est pas la tienne... - Je suis le baron de Chaulanges, dit Eléonore en souriant plus franchement en pensant qu'elle allait passer, au mieux pour une écervelée, au pire pour une folle. Et aussi la duchesse de Flogeac. - Je vois, reprit Jason, un sourire dans les yeux. Chaillou m'a vanté les mérites du baron. Je m'attendais à sa visite... Cela dit, la frégate est mienne désormais. C'est ma prise. - C'est de bonne guerre, répliqua Eléonore, conciliante. Aussi ne vous la réclamerai-je pas. Tout au plus puis-je vous proposer de la racheter..." Jason plissa les yeux en observant la jeune femme. "Le bateau n'est pas ce qui t'intéresse, n'est-ce pas ? devina le pirate en picorant une sucrerie sur le plateau posé près de lui. - Ni le bateau, ni la cargaison. Du reste, vous l'avez déjà écoulée... - Comment le sais-tu ? - J'ai mes sources, glissa Eléonore avec malice. Je sais aussi que vous retenez le capitaine prisonnier... Je vous laisse la frégate. - En échange de la liberté d'un seul homme ? répliqua Jason, impressionné. C'est fâcheux... Un officier de cette importance peut se rançonner très cher auprès de son état-major. - Dîtes-moi votre prix." La fermeté du ton étonnait le pirate. Il comprit qu'elle était prête à tout et eut un instant l'irrésistible tentation d'en profiter, puis se ravisa. "Ce doit être un marin de grande valeur, déclara Jason en versant de nouveau du café dans les tasses. De très grande valeur, même, pour que son armateur se substitue au roi pour en payer la rançon..." Eléonore eut en sourire en comprenant où il voulait en venir. "C'est l'homme que j'aime, monsieur, murmura-t-elle suavement. C'est sans prix. - J'avais bien compris, sussura Jason à voix basse. Cela dit, c'est effectivement un très bon marin. Le capitaine dont rêvent tous les matelots... Dommage qu'il ne veuille pas passer à la course ! - Vous le lui avez proposé ? gloussa Eléonore sans pouvoir retenir son rire. J'imagine très bien la tête qu'il a dû vous faire !" Le pirate frotta sa barbe et sourit à son tour en se renversant sur le dossier de son fauteuil. "En vérité, il en fut presque offensé, avoua-t-il, goguenard. Votre roi a de la chance d'avoir des hommes comme lui à son service... - Et nous avons de la chance de tomber sur des pirates qui ont le sens de l'humanité, répliqua doucement Eléonore. Je dois vous remercier de lui avoir sauvé la vie." Jason scruta une nouvelle fois le visage de la jeune femme. Elle était venue en paix et sans intention de nuire et elle lui inspirait des sentiments contraires, qu'il n'avait pas l'habitude d'éprouver pour une femme. Il admirait sa poigne digne des plus redoutables navigateurs tout en s'émouvant d'une certaine fragilité qui transparaissait dans ses actes. "Soit, dit enfin le pirate en se levant pour retourner à sa table de travail. Je n'ai pas envie de contredire tes bons sentiments envers moi. J'ai déjà tiré de substantiels bénéfices sur la vente de la cargaison. - Le vin de Bordeaux, glissa Eléonore mi pincée, mi flattée. Si vous l'appréciez tant, je peux vous en fournir sans que vous vous fatiguiez à arraisonner mes bateaux : il vient de mes caves. - Mes félicitations à ton maître de chais, salua Jason en s'inclinant à demi. Ton officier sera libre dès l'aube. - Soyez-en remercié. Vous êtes un grand seigneur. - Tu pourras reprendre ton bateau également, ajouta le pirate sans la regarder. - Votre générosité me confond, murmura Eléonore après avoir marqué un temps d'arrêt. - Que puis-je faire d'un tel navire, de toutes façons ? Je n'ai pas le temps de le faire radouber et je ne peux le vendre en l'état, ce n'est ni un navire de guerre ni un bateau de fret, marmonna Jason comme pour se justifier de cette largesse. Un capitaine sans bateau n'est pas grand chose... et je sais que La Ferrière aime cette frégate. Je n'aimerais pas qu'on m'enlève ma corvette, à moi... - C'est très généreux de votre part, répéta Eléonore. Vous avez du coeur. Et vous êtes un bon marin, vous aussi. C'en est presque dommage que..." Cette fois, Jason dévisagea la jeune femme, intrigué. Déstabilisé par son assurance, il esquissa une grimace. "Je lis bien sur ton visage que tu as une idée en tête, dit-il, contrarié d'avance à l'idée de se faire doubler par une femme. Parle ! - Vous auriez tout avantage à travailler pour moi, déclara Eléonore d'un seul coup. Fondamentalement, cela ne change rien pour vous : vous continuez d'acheminer des produits coloniaux en Amérique et vice-versa." Eléonore guettait sa réaction. Jason fit la moue, réfléchit, frotta sa barbe plusieurs fois. "Et quel avantage y trouverais-je ? grogna-t-il, déjà à moitié séduit par la proposition. - Plus de clandestinité, vous naviguez au grand jour, avec des lettres en bonne et due forme, ce qui ne sera pas du luxe au regard des mesures draconiennes prises contre l'interlope, expliqua Eléonore, étonnée de sa propre audace. Vous n'avez plus de soucis d'armement, je vous garantis les frets et, bien sûr, je prends en charge l'entretien de votre corvette." Jason leva un sourcil et Eléonore sourit furtivement ; elle avait noté que le navire avait un sérieux besoin de réparations. Elle savait aussi qu'en lui parlant de son bateau, elle toucherait le point faible. "Mais toi, qu'y gagnes-tu ? demanda le capitaine en plissant de nouveau les yeux. - Je veux développer le commerce entre les Isles et les Amériques. Vous avez les contacts et les filières. Moi j'ai des bateaux et de l'argent. - Tu ne crains pas de t'allier un pirate ? tenta encore Jason, juste pour voir ce qu'elle dirait. - Malgré tout le mal que vous pensez de vous-même, je vous fais confiance, dit-elle avec un sourire. Mon intuition, qui me trompe rarement, me souffle qu'un pirate qui peut être clément ne peut être foncièrement vil... - Et si je refuse de travailler pour une femme ?" Eléonore, cette fois, éclata de rire franchement. "Vous cherchez de fausses excuses, Jason. Si mon sexe vous posait vraiment problème, vous ne m'auriez pas écoutée jusque là, vous ne m'auriez pas offert le café et vous auriez monnayé la libération de La Ferrière d'une toute autre façon !" Une flamme s'alluma dans le regard du capitaine lorsqu'il comprit l'allusion. "Je ne suis pas dupe, monsieur le pirate, dit-elle. - Tu as donc toujours le dernier mot ? glissa-t-il en souriant. Tu es une renarde rusée. Tu me proposes un marché alors que tu n'es même pas en position de force... La Ferrière a raison. - Sur quel point ? - Tu n'es pas une femme comme les autres. Va, je vais réfléchir à ta proposition." Eléonore fut sur le point de lui demander quelles autres confidences le comte avait faites à son propos mais l'attitude du capitaine signifiait que l'entrevue était terminée. Il lui ouvrit la porte, la raccompagna jusqu'au canot du bord et ordonna à un matelot de la ramener à terre. Jason regarda la barque s'éloigner lentement, puis se rendit auprès d'Olivier de La Ferrière pour lui annoncer qu'il serait libre à l'aube. Le jeune homme, assis à sa table, haussa les sourcils et dévisagea attentivement le pirate. Eléonore avait donc réussi ? "J'espère que c'est pour un bon prix, au moins !" Olivier avait dit cela sur le ton de la boutade mais Jason sentit une pointe de raillerie amère qu'il ne connaissait pas chez le jeune homme. Plusieurs semaines de promiscuité avaient tissé des liens inédits entre le pirate et l'officier. Comme gens de mer se reconnaissant mutuellement leurs qualités, les deux hommes avaient l'un pour l'autre un profond respect, mâtiné d'une sorte d'amitié admirative. Tout à coup, Jason se demandait si le jeune comte mesurait à quel point cette femme l'aimait. "C'est une diablesse, murmura-t-il sans répondre directement à Olivier. Elle n'a peur de rien. Elle a la fraîcheur des jeunes filles, la vivacité des enfants, mais elle est aussi avisée qu'un vieux marchand... J'aime mieux l'avoir comme alliée que comme ennemie." Il planta son regard ver dans le regard bleu, presque dur, presque accusateur. "Je veux que tu saches que je t'ai libéré sans aucune contrepartie, dit soudain le pirate. Si j'avais voulu, elle m'aurait laissé tous ses bateaux, toutes ses terres et que sais-je d'autre ! Son amour m'a touché... Je t'avoue que ce n'est point mon habitude. Alors ne me fais pas mentir, La Ferrière." Olivier ferma brièvement les yeux, honteux de lui-même, de son orgueil. En réalité, il se rendait compte qu'il aimait Eléonore malgré son entêtement, malgré ses défauts. Elle était ainsi et il ne la changerait pas. Et même si elle changeait, ce ne serait plus cette Eléonore-là qu'il aimait. L'océan s'étendait au-delà des fenêtres et la lune se levait. La ville silencieuse qu'on apercevait au loin s'enveloppait dans la quiétude de la nuit. On n'entendait plus que quelques oiseaux et les bruits familiers des Noirs qui faisaient la fête. Dans chaque famille, c'était l'heure où la maîtresse de maison faisait servir le café et les liqueurs au salon. Eléonore de Flogeac, elle, discutait encore affaires, en culottes de baron, à cette heure-là. Mais, décidément, Olivier de La Ferrière ne parvenait pas à l'en blâmer. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le vent des lumières - Pitres et chats 24, 25 et 26 Mar 11 Mar - 20:28 | |
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Eléonore aimait par-dessus tout la vue qu'elle avait de Belle-Rivière depuis sa fenêtre. Elle pouvait rester des heures accoudée à la rambarde, les yeux perdus dans les vagues des champs de canne à sucre, au delà desquels on apercevait l'océan. Le soleil émergea d'une masse de nuages et inonda le ciel. Eléonore cligna des yeux puis les ferma tout à fait, comme une chatte paresseuse. Elle avait pris goût à l'existence nonchalante des insulaires. Chaque matin, elle parcourait à cheval le domaine et les Noirs déjà à la besogne la saluaient de grands gestes de la main, auxquels elle répondait toujours. Ces saluts spontanés différaient des salutations protocolaires, imposées, hypocrites souvent, dont les aristocrates usaient et abusaient entre eux. Elle appréciait alors d'autant plus les accolades amicales des colons, l'humilité rafraîchissante des Noirs lui proposant une galette de maïs en s'excusant presque de la simplicité de leur offre. Comme cette franchise était précieuse comparée à l'empressement calculé des grands ! Et la jeune femme se découvrait pleine d'amitié pour ces esclaves aux valeurs inédites pour elle. Malgré la pauvreté de leur logis, la faim qui devait les tenailler souvent, la crasse et le froid, ils parvenaient à garder un oeil positif sur les choses, peut-être un peu résigné, mais n'était-ce pas la meilleure attitude dans leur condition ? "Nous sommes aussi esclaves qu'eux, songeait Eléonore en gravissant la colline du Sucre-Canne. Esclaves de notre famille, de la société, du Roi même... Ils ne sont pas heureux, dans leur misère quotidienne. Mais le sommes-nous plus qu'eux, dans notre opulence ?" Du haut de la colline, ainsi nommée par les Noirs parce qu'elle délimitait le début de la sucrerie, on voyait aussi la mer. Immensément bleue, elle s'étendait, calme, autour de l'île. Dans l'horizon, incrustés comme des joyaux de bronze, les autres "Isles sous le vent" : Saint-Barthélémy, la Guadeloupe, la Martinique. Les alizés faisaient juste frémir la cime des cocotiers. Eléonore se rendait subitement compte qu'elle aimait cette île, ses arbres, ses routes enveloppées de flamboyants, le flot argenté des cannes à sucre, les couleurs chaudes des hibiscus et des bougainvillées dont les jardins débordaient. Curieusement, Eléonore ne souffrait pas du mal du pays. Elle se sentait bien à Saint-Domingue, plus libre qu'en France, que sur les navires même. La jeune femme soupira en entrant dans le salon de Belle-Rivière et se débarrassa de son justaucorps soutaché d'argent pour le déposer sur une méridienne, mais elle suspendit son geste en reconnaissant Olivier de La Ferrière dans l'embrasure de la porte. Son coeur se mit à battre plus vite et elle déglutit avec difficultés. C'était la première fois depuis le duel qu'il la revoyait sous son apparence masculine - et sans doute ignorait-il qu'à Saint-Domingue, il n'y avait que le baron. Sur la corvette, la veille, ils n'avaient pas eu le temps - ou l'envie - de s'expliquer. Le jeune comte posa à son tour sa veste d'uniforme sur la sienne sans la quitter des yeux. Maintenant qu'il savait qu'elle et le baron ne faisaient qu'un, la supercherie lui semblait évidemment moins réussie. Il se demandait même comment il s'était fait berner aussi longtemps... Le jeune homme secoua la tête avec une moue fataliste. "Ainsi donc, c'était bien vous, dit-il doucement. Le baron de Chaulanges n'a donc jamais existé... Que dans mes rêves. - Je suis désolée de la façon dont cela s'est passé, répondit Eléonore, conciliante. Je voulais vous dire toute la vérité... - Quand ? s'exclama La Ferrière, sarcastique. Un jour... Peut-être ! Sans doute jamais ! - Je ne trouvais pas les mots, plaida Eléonore qui sentait que la discussion allait encore tourner au vinaigre. - Vous comprendrez donc aisément qu'à mon tour je ne trouve pas les mots pour vous exprimer mon... ma déception, reprit le comte froidement en lui tournant le dos. Vous ignorez à quel point je suis déçu. - Déçu ? répéta Eléonore, surprise. - Déçu et fâché, confirma Olivier d'une voix terrible. Vous m'avez trompé avec votre déguisement ! - C'est le but même du déguisement, glissa Eléonore sans pouvoir s'en empêcher. - Je ne plaisante pas ! rugit le jeune homme en se retournant. Je pensais que vous aviez plus de cervelle, qu'au moins ce duel stupide vous avait servi de leçon... Mais non ! Je vous retrouve là, toujours derrière ce masque, à jouer cet homme qui n'existe pas ! De quel bois êtes-vous donc faite, madame de Flogeac ?" Rien que le ton froid et obséquieux avec lequel il avait prononcé son nom les éloignait de cent lieues. Eléonore soupira avec lassitude, peu disposée à subir une nouvelle fois une des légendaires colères du marin. "Je voudrais bien savoir quel vice vous pousse à tant de duplicité, reprit-il, agacé par son mutisme. N'avez-vous donc aucun respect pour vous-même ? C'est votre damné comédien qui vous a donné le goût du théâtre ? - Ah non, monsieur, laissez Beaumarchais en dehors de tout cela ! s'emporta Eléonore, piquée au vif par ses accusations. Vous semblez penser que je fais cela pour m'amuser, que je ne suis qu'une écervelée ou une calculatrice... Mais, de grâce, soyez un peu moins obtus, monsieur l'officier ! Vous me parlez de respect, mais comment faire respecter mon nom, mon rang, assurer l'avenir de mon fils sans m'occuper un tant soit peu de ce qui fait ma fortune ? Tout repose sur ces bateaux... Seulement, nous sommes dans un siècle où, malgré les philosophes, il est malséant pour une femme de s'adonner aux affaires. Je ne pouvais pas agir en tant que femme, même duchesse de Flogeac, même protégée du roi. En affaires, vous autres hommes ne traitez qu'avec vos pairs... Le baron de Chaulanges n'est que mon avatar masculin, rien de plus. J'aurai aimé pouvoir m'en passer, figurez-vous. - Pourquoi ne pas vous en être remise à un homme de confiance ? marmonna La Ferrière, à moitié calmé. Vous n'auriez pas été la première veuve à le faire... - Confiez-vous votre bateau à votre second lorsqu'il s'agit de manoeuvres délicates ou de reconnaître une nouvelle route ? rétorqua Eléonore. Non. Eh bien, moi non plus. Je n'ai confiance qu'en moi-même. Je ne vois pas pourquoi une femme n'aurait pas le droit de s'occuper elle-même de ses affaires. Et surtout, je ne veux dépendre de personne." Le comte plissa les yeux, sondant le regard volontaire et déterminé de la jeune femme, sanglée dans son costume comme dans une armure de chevalier. Lui aussi aimait son indépendance. Mais une femme pouvait-elle revendiquer la même chose ? Les positions d'Eléonore bousculaient tous ses principes d'éducation. "Je ne voulais pas que cela se passe ainsi, reprit-elle en se détournant pour échapper à son regard. J'aurai dû vous le dire dès le départ mais... en fait rien n'a fonctionné comme je le souhaitais. Mon frère ne devait me servir que de prête-nom et il s'avère que j'ai passé presque autant de temps dans ses culottes que dans mes jupes. Je n'avais pas prévu que vous deviendriez ami avec le baron. Je n'avais pas prévu non plus que nous..." Elle s'interrompit. Olivier la prit par les épaules pour la faire se retourner, refusant qu'elle n'aille pas au bout de sa phrase. "Que nous ? - Que je vous aimerai à en être folle." Ils se jaugeaient mutuellement, indécis. Le regard d'Eléonore, doux, un peu voilé, accrocha celui d'Olivier mais la perruque masculine, le costume, tout l'empêchait de se laisser aller à ses émotions. "La peste soit de votre défroque ! s'écria-t-il, furieux en reculant de quelques pas. Comment puis-je parler à Eléonore quand j'ai son frère en face de moi ?" La jeune femme sourit avec indulgence, touchée par son emportement cette fois bien légitime. Il était trop intime avec le baron pour en faire le deuil d'un mot. Elle commençait en outre à bien connaître La Ferrière, son orgueil intraitable et sa haute conception de l'honneur. Son éducation pieuse de Jésuites convaincus ne l'empêchait cependant pas d'être naturellement chevaleresque et généreux. Malgré ses principes rigides, son tempérament passionné pouvait lui faire commettre les pires folies pour un ami fidèle ou pour l'amour d'une femme, y compris lorsque cette femme lui tenait tête comme le faisait Eléonore. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 396 Localisation : Bretagne
| Sujet: Re: Le vent des lumières - Pitres et chats 24, 25 et 26 Mar 11 Mar - 20:29 | |
| Olivier comprenait que rien ni personne - et surtout pas lui - n'aurait de prise sur la détermination de la duchesse de Flogeac. De guerre lasse, il se résignait. Il avait décidé d'entrer dans le jeu d'Eléonore et de la traiter en baron, puisque c'était le personnage qu'elle s'était choisie. Il affectait de retrouver cette complicité qui était la leur lorsqu'il ignorait tout, ce qui ne lui posait pas encore de grandes difficultés, au demeurant, car il ne parvenait toujours pas à concevoir que le baron de Chaulanges et la duchesse de Flogeac ne formaient qu'une seule et même personne. Elle était trop différente en garçon et trop naturelle à la fois. Par moments, il en venait même à douter de son sexe tant son attitude le troublait. Eléonore adoptait une mise beaucoup moins protocolaire qu'en France et, comme beaucoup de gentilshommes antillais, délaissait l'habit de Cour pour galoper librement, en cheveux - c'est-à-dire sans perruque - et sans fards. La Ferrière, quant à lui, tenu par son grade d'officier du Roi, continuait de porter l'uniforme même lorsqu'il l'accompagnait dans ses chevauchées matinales sur les routes de l'île. La jeune femme stoppa son cheval au bord de l'océan, en vue d'une petite crique au milieu de laquelle l'Aquitaine se balançait doucement. Olivier la reconnut tout de suite, avec sa silhouette gracieuse et élancée, sa coque fine et sa voilure légère, sensible et colorée, presque féminine. "Elle n'attend plus que son capitaine pour aller en radoub..." Le jeune officier tourna la tête vers elle, transfiguré à un point qu'Eléonore en fut jalouse. "Vous l'avez rachetée à Jason ? demanda-t-il, surpris, sans espérer qu'elle dirait oui. - Il me l'a redonnée, répondit la jeune femme. Mais je compte lui octroyer une belle somme pour l'en remercier. Vous avez du beaucoup l'impressionner. Son estime envers vous égale celle que vous lui portez... C'est bien étrange pour un pirate, non ?" La Ferrière fit la moue ; ce comportement philanthrope de Jason le troublait lui aussi, bien qu'il ait appris à connaître le caractère atypique du marin. Il semblait cultiver le mystère pour être toujours là où on ne l'attendait pas. "Où allez-vous ? demanda le comte en voyant Eléonore descendre le petit sentier qui rejoignait la plage après avoir attaché son cheval. - Je vais constater les dégâts sur mon bateau ! cria la jeune femme sans se retourner. - Mais il n'y a pas de canot ! protesta La Ferrière en courrant derrière elle, dépassé. - Et alors ? renchérit la duchesse, déjà loin. Vous ne savez pas nager, monsieur l'officier ?" Et voila, c'était bien d'Eléonore de Flogeac, cette réaction ! Même lui n'aurait rejoint le bateau à la nage qu'en dernier recours. Elle, cela ne la rebutait pas le moins du monde. Après tout, ils auraient bien le temps d'inspecter la frégate lorsqu'elle serait à quai. Il secoua la tête en entrant dans l'eau à son tour et, lorsqu'il retrouva cette joie simple de sentir la mer sur sa peau, il s'aperçut qu'il lui tardait de revoir son bateau. Eléonore nageait bon train et il mit quelques minutes à la rattraper. Arrivés à la drisse qui retenait l'Aquitaine, Eléonore se hissa habilement jusqu'au bastingage. Le comte la suivait, ne perdant pas un de ses mouvements. Elle agissait comme si elle avait navigué toute sa vie, avec une aisance et des réflexes de vieux matelot qui en auraient fait pâlir plus d'un. Le soleil se couchait dans les flots calmes et le crépuscule habillait l'océan de rose feu, d'orangé et d'indigo. Seuls quelques nuages trouaient le ciel qu'allumaient les premières étoiles. Sur le pont, Eléonore inspectait les étais, menton en l'air. Le jeune homme se dirigea sans rien dire vers sa cabine, à l'arrière, soudain pressé de retrouver son univers. "Il n'y a que des réparations mineures, déclara la duchesse en entrant à son tour dans la cabine quelques minutes après. Une ou deux semaines et il n'y paraîtra plus !" Olivier la dévisagea longuement, une question sur les lèvres, une certitude dans les yeux. L'effort avait rosi ses joues et des mèches rebelles s'échappaient de son catogan mal serré. "Comment une femme peut-elle se plaire à se comporter comme un homme ? souffla-t-il au bout d'un long moment. Je parierais qu'en réalité vous adorez cela... - C'est vrai, admit la jeune femme, surprise qu'il aborde le sujet de manière si détachée. Je n'ai pas l'impression de jouer la comédie ; j'ai toujours été ainsi. Mon père m'a élevée comme ses garçons et à l'âge où d'autres petites filles exécutent consciencieusement leurs points de tapisserie, moi je grimpais aux arbres, je chassais le sanglier et j'apprenais à nager... Déjà, je chipais les culottes de mes frères et je désespérais ma mère !" Tout en parlant, elle avait ôté son gilet mouillé et ses bas pour les étreindre et les faire sécher auprès de ceux d'Olivier, comme si c'était très naturel. « J’imagine très bien la petite fille têtue et intrépide que vous deviez être, murmura le jeune marin sans pouvoir détacher ses yeux des mollets nus de son baron-duchesse. - Vous ignorez à quel point l’existence d’une femme est faite de contraintes, continua Eléonore sans capter l’intensité du regard du comte. Je voyais mes frères sauter, courir, batailler, ripailler comme des démons... et moi, j’étais condamnée à jouer les mijaurées en enfilant des corsets et des paniers, je devais faire attention à mes manières, à ma tournure, baisser les yeux, me poudrer le nez et me taire. - Ce qui convient assez peu à votre tempérament, j’avoue. - Cette vie-là m’effrayait, je ne me sentais pas à ma place. Quand ma mère a voulu me marier, je me suis sauvée et j’ai embarqué sur un bateau du duc de Flogeac comme mousse. » Le comte la regarda en haussant les sourcils. « Comme mousse ? - Dame ! Vous autres marins considérez une femme à bord comme un porte-malheur ou, au mieux, comme du faux fret, répliqua Eléonore en étrillant ses boucles pour les égoutter. Je voulais découvrir l’Amérique, parcourir l’océan. Grâce au duc, j’ai beaucoup appris. Je suis même devenue gabier. - Décidément, j’ignore tout de vous, murmura La Ferrière d’un air désappointé. Je croyais connaître le baron, mais bien des aspects de la duchesse m’échappent... - C’est pourtant tout le temps moi, Eléonore, répondit la jeune femme en baissant les yeux. J’ai beau jurer comme un homme, boire comme un homme, il n’en reste pas moins que je suis une femme. Je pleure comme une femme, je souffre comme une femme... j’aime comme une femme. » Le comte plissa les yeux en la dévisageant de nouveau. S’approchant d’elle, il la prit par les épaules, la tournant doucement vers la lumière glauque du fanal comme pour vérifier qu’elle disait vrai. « Mouais ! Permettez-moi d’être dubitatif, grogna-t-il avec un sourire en coin. J’ai beaucoup de mal à imaginer Eléonore de Flogeac là-dessous... Où sont ses jolis bras, ses épaules rondes, ses mignons petits... - Chut ! interrompit Eléonore à voix basse en posant son index sur sa bouche. Vous allez devenir grossier, Olivier... - Bah ! Entre hommes, on peut tout se dire, non ? » Le regard de La Ferrière ne la quittait pas des yeux. Eléonore savait qu’il la provoquait. En prononçant ces mots, il la poussait dans ses derniers retranchements, pour voir si elle était prête à aller jusqu’au bout. Lentement, en gardant captif le regard bleu qui s’embrasait, Eléonore défit la cravate de sa chemise de batiste, ôta les manches et se retrouva torse nu sous ses yeux. « Et comme cela, en doutez-vous encore ? » Sa voix n’était plus qu’un murmure, ses lèvres un défi. Olivier ferma les yeux, à peine surpris par son geste. Ses mains entourèrent sa taille, trouvèrent le lien qui retenait encore le bandeau de toile qui comprimait ses seins et la libéra entièrement. Enfin, il prit sa bouche avec une violence qui trahissait son désir. Ils tombèrent sur le lit de repos recouvert de fourrures, là même où Olivier avait passé tant de nuits à rêver d’elle. Le jeune officier se complut à caresser longuement chaque parcelle de son corps, des doigts, des lèvres, comme pour s’assurer que rien d’autre que son tempérament n’était masculin. Il la débarrassa entièrement de ses vêtements, jusqu’au catogan retenant ses cheveux, pour l’adorer totalement femme, sans ambiguïtés. Eléonore se livra sans vergogne, soucieuse de le rassurer, de lui plaire, tout simplement. Naturellement. Au fond, elle était femme et elle l’aimait. Il n’y avait rien d’autre à ajouter. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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