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Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 439 Localisation : Bretagne
 | Sujet: Le vent des Lumières (1) Lun 26 Nov 2007 - 23:46 | |
| Un petit début de mon pavé historique... Juste pour que vous me donniez votre avis (j'en ai écris les bons 2/3 et j'ai peur que ça soit... trop long !)...
Première époque : L'héritière des philosophes - 1777
1 Une rafale de vent s'engouffra dans les jupes de la jeune fille qui débouchait de la rue du Pré-Botté. Le pont, juste devant elle, encombré de chariots et de passants, enjambait la Vilaine vers le Parlement de Bretagne, dont la silhouette s'imposait sur un fond de ciel où le vent poussait dans le même sens une escadre de nuages lumineux. Deux heures de l'après-midi sonnaient au beffroi. La jeune fille retint son chapeau d'une main pour le soustraire à l'emprise du vent. Elle marchait à petits pas pressés, en soulevant légèrement sa robe de sortie pour ne pas la souiller dans les flaques. Elle regardait fréquemment derrière elle d'un air inquiet, comme pour vérifier qu'on ne la suivait pas, puis elle disparut dans l’échoppe d'un libraire. La boutique de M. Duclos regorgeait d'écrits de toutes sortes, y compris ceux que l'on se passait sous le manteau et que le libraire ne présentait qu'aux habitués. Les rayons fort garnis croulaient sous le poids des ouvrages, et certains, faute de place, restaient dans des caisses de bois. L'odeur de papier imprimé régnait dans ce petit temple dévolu au texte dont le propriétaire se faisait volontiers l'humble prêcheur. M. Duclos l'accueillit comme on reçoit les clientes importantes, tout en se permettant de la gronder un peu. « Vous avez encore échappé à la surveillance des nonnes, mademoiselle Eléonore, sermonna-t-il avec un bon sourire. J'espère que vous êtes prudente, je ne me pardonnerais pas qu'il vous arrive quelque chose… - Ne vous inquiétez pas, monsieur Duclos, répondit la jeune fille gentiment. Je fais très attention… Chez les Chaulanges, on est audacieux mais pas téméraires. » Sec et ridé, M. Duclos avait passé sa vie sur les escabeaux de son échoppe. Et à se jucher ainsi pour atteindre les rayons les plus hauts, il ne s'était pas voûté comme les hommes de son âge. Derrière ses bésicles, le vieil homme n'avait pas son pareil pour deviner les attentes de ses acheteurs. Il connaissait bien maintenant Eléonore et sa soif de savoir que les enseignements des religieuses des Grandes Ursulines ne satisfaisaient pas. Eléonore, à la différence de sa sœur Sophie qui l'avait précédée au couvent, n'avait jamais réussi à s'habituer à la discipline de l'institution. Au fur et à mesure que le temps passait, Eléonore regrettait de plus en plus le château cossu de Port-Louis où elle était née. Elle y avait passé la plus grande partie de son enfance, sous la férule bienveillante du baron de Chaulanges, son père. Abonné à l'Encyclopédie de MM. Diderot et d'Alembert, il faisait partie de cette noblesse doucement anticonformiste qui changeait avec les "Lumières". Très tôt, elle avait ainsi appris à monter à cheval et à manier les armes, suivant son père à la chasse et à la pêche. Cependant, sa mère avait un jour décidé qu'il était temps pour elle de suivre une éducation de jeune fille et l'avait envoyée chez les Grandes Ursulines de Rennes. Mais Eléonore avait trop goûté à la liberté, et en empruntant les livres de la bibliothèque de son père à l'insu de tous, elle s'était forgée cet esprit farouche et indépendant qui désespérait les nonnes depuis trois ans. Elle ne faisait rien comme les autres jeunes filles : elle ne s'intéressait ni à la mode, ni à la danse et encore moins à la dévotion. De tous les enseignements que le couvent dispensait, elle ne montrait de l'intérêt que pour l'écriture, les mathématiques, la géographie et la théologie, rudiments intellectuels qu'un professeur du collège des garçons venait leur inculquer chaque matin. Elle maniait la rhétorique comme aucune autre, mais elle avait des parfois des réflexions étranges, à la limite du blasphème. M. Duclos tendit à Eléonore un ouvrage imprimé sur un papier de belle qualité, d'un auteur anonyme, qui s'intitulait Lettres Persanes. Elle le feuilleta rapidement sous l'œil du libraire. « Je vous le conseille, dit-il gravement. Je sais que vous n'êtes point de mœurs austères. » Eléonore se mit à rire. « Est-ce donc là un livre défendu? demanda-t-elle, déjà alléchée. - Certes non. Mais ce livre est en fait de M. de Montesquieu. Il y a là-dedans une critique des mœurs assez piquante, et une histoire de sérail plutôt licencieuse... Cela dit, c'est un ouvrage de jeunesse peu subversif. Je vous montrerai plus tard d'autres œuvres plus monumentales de cet auteur. » Il ajouta encore deux ouvrages de Bayle et de Fontenelle qu'Eléonore glissa dans son aumônière comme un vrai trésor. Son père disait souvent qu'il fallait savoir prendre des risques lorsqu'on le jugeait utile. Au diable les interdictions des nonnes ! Une forme noire glissa dans le jardin et longea silencieusement l'enceinte du couvent. Une fois rentrée, Eléonore rejeta la capuche de sa longue cape et se dirigea vers le bâtiment principal. Une agitation inhabituelle régnait dans les couloirs de l'institution. Eléonore se faufila dans la galerie qui menait à sa chambre et vit que sa porte était ouverte. « Oh oh ! pensa-t-elle. Il semblerait que mon escapade ne soit pas passée inaperçue… » D'un mouvement, elle se cacha dans un renfoncement de mur et sortit les livres de son aumônière pour les dissimuler comme d'habitude sous ses jupes. Puis elle se dirigea vers sa chambre en arborant un grand sourire candide, qui se figea à l'instant où Eléonore reconnut la Mère supérieure, postée devant sa table de travail. « Mademoiselle de Chaulanges ! gronda la supérieure d'une voix doucereuse. Pouvez-vous m'expliquer d'où vous venez ? - Je... Je déambulais dans le cloître, ma Mère, répondit Eléonore d'un air innocent. - Ne me prenez pas pour une imbécile, mademoiselle ! gronda la nonne. Le cloître est pavé et vos souliers sont crottés, ainsi que le bas de votre robe… Vous étiez encore en ville, n'est-ce pas ? » Eléonore soutint bravement le regard inquisiteur de la directrice et acquiesça lentement. Mère Sainte-Odile leva les yeux au ciel en passant sa main sur son front. Depuis qu'elle se trouvait au couvent, cette jeune fille n'avait cessé de lui donner du fil à retordre. « Ce n'est pas la première fois que vous outrepassez délibérément les règles qui régissent cet établissement, ma fille, reprit la supérieure d'une voix ferme. Vous dépassez les bornes! Votre insolence et votre liberté d'esprit ont une influence désastreuse sur vos compagnes et la réputation de cette institution… Je ne peux pas tolérer plus longtemps une telle conduite, et je me vois par conséquent contrainte de vous renvoyer. Par égards pour votre rang et en souvenir de votre sœur qui était une pensionnaire exemplaire, j'épargnerai à votre famille la honte d'un renvoi public... En attendant votre départ, vous serez en pénitence dans votre chambre et vous n'en sortirez pas. Vous dînerez et souperez ici, une sœur accompagnera le moindre de vos mouvements hors de cette pièce. C'est compris ? » Eléonore dut se faire violence pour ne pas remercier la supérieure. Elle n'avait retenu qu'une chose : elle allait quitter cette affreuse prison et rentrer chez elle! Une immense bouffée de joie gonfla sa poitrine et elle baissa la tête en signe de soumission, mais c'était pour mieux dissimuler son sourire.
Cloîtrée dans sa cellule monacale, à l'abri des regards inquisiteurs des sœurs, Eléonore découvrit, à la lecture des Lettres Persanes, que bien plus qu'une satire des mœurs, l'auteur se livrait à une critique habile du gouvernement en place, sous couvert d'être la réaction de surprise de deux étrangers en voyage. Milles usages qu'elle trouvait habituels lui parurent tout à coup ridicules et sans fondements. M. de Montesquieu ne respectait ni le roi ni le pape et entonnait un hymne à la raison humaine contre la théologie et la mystique. Bousculée dans ses croyances, Eléonore ne pouvait cependant s'empêcher d'admettre la justesse des arguments avancés. Elle trouva dans l'histoire des Troglodytes, incluse dans les lettres, un enseignement politique qui l'intéressa au plus haut point. Plus loin, le philosophe faisait une distinction troublante entre monarchie et despotisme... Histoire de sérail, les Lettres Persanes ? Ce n'était ni plus ni moins qu'une attaque hardie contre la monarchie. Mais ce qui intriguait le plus Eléonore était la critique de la théologie. Dans son sillage, elle lut les théories de Bayle et de M. de Fontenelle qui expliquaient la croyance au surnaturel par la simple ignorance : les premiers hommes, ne comprenant pas les phénomènes naturels, les avaient attribués à des divinités supérieures. Et à travers les mythes païens était visé le christianisme... Fébrile, Eléonore reposa le livre et réfléchit. Pourquoi les nonnes leur enseignaient-elles tant de fausses vérités ? Pourquoi des croyances injustifiées gardaient-elles leur légitimité aux yeux de l'Église ? Face aux erreurs de la scolastique, au respect aveugle de la tradition et aux miracles, on opposait maintenant les conclusions de la science expérimentale. Si M. de Fontenelle prétendait dégager des superstitions la religion, n'était-ce pas mettre en doute tout le christianisme depuis la Sainte Bible ? Avide de savoir, Eléonore étudia les écrits des philosophes. Elle voulait approfondir, en apprendre plus, se prit à penser liberté, politique, droit, des choses qu'il n'était pas sain de penser lorsque l'on était une jeune fille de bonne famille de seize ans. Enfin, au début de 1778, lorsque Eléonore grimpa dans le carrosse qui devait la ramener chez elle, ce ne fut pas sans soulagement pour les nonnes. Mère Sainte-Odile regarda la voiture s'éloigner et songea qu'Eléonore ne se contenterait pas d'une vie perdue au fond de la Bretagne. Sa fermeté n'avait pas eu de prises sur elle et elle avait renoncé à mouler son caractère indépendant dans le carcan de l'institution. La mère supérieure soupira ; elle n'ignorait rien des lectures subversives de la jeune fille mais n'avait rien dit, car elle avait vite compris que son intelligence et sa force d'esprit la mèneraient très loin. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 439 Localisation : Bretagne
 | Sujet: Re: Le vent des Lumières (1) Mar 27 Nov 2007 - 23:26 | |
| Eléonore détaillait le paysage, reconnut bientôt le bocage particulier du pays. Malgré l'inconfort de la lourde berline de voyage secouée par les cahots de la route, la jeune fille était ivre de joie à l'idée de rentrer chez elle, d'une de ces joies simples, inexplicables, qui oppressent et mettent les larmes aux yeux. Elle passait la tête au travers de la fenêtre, les cheveux au vent, et savourait l'odeur des champs puis ce parfum légèrement iodé qui pressentait la mer. Elle avait hâte de revoir tous ceux qu'elle n'avait pas revus depuis quatre ans : ses parents, sa nourrice, sa sœur aînée Sophie et aussi Mathieu, son ami d'enfance. Le cocher proposa à Eléonore de s'arrêter pour la nuit dans une auberge à l'approche d'Auray. Elle faillit lui demander de pousser dès maintenant jusqu'à Lorient, mais elle réalisa qu'elle avait très faim et que les chevaux avaient besoin de repos. L'auberge, située dans une petite cour propre au bord de la route, était grande et de bel aspect, bordée par une écurie et des granges sous lesquelles dormaient des tas immenses de bottes de foin. Le cocher enjoignit Eléonore de rentrer au plus vite, car le froid tombait ; il s'occuperait des malles et des chevaux. Elle entra dans la grande salle en enlevant ses gants de peau et jeta un regard circulaire pour trouver une table libre. L'aubergiste, bedonnant mais l'air sympathique, impressionné par cette dame qui devait être riche et influente, se précipita vers elle en s'inclinant. « Madame désire souper ? » Eléonore, surprise par cette déférence à laquelle elle n'était pas habituée, n'en fit rien paraître. « Oui. Pouvez-vous mettre une chambre à ma disposition? - Bien sûr. Par ici, à cette table, madame sera très à l'aise... - Très bien. Vous signifierez à mon cocher qu'il pourra me rejoindre pour se restaurer. » L'aubergiste acquiesça et repartit vers les cuisines. Eléonore dénoua les lacets de son chapeau de paille incrusté de linon tendre. Elle portait une robe de même tissu, un peu défraîchie, mais c'était la seule qui assortissait un chapeau. Cherchant un endroit pour le poser, elle s'aperçut qu'à la table voisine de la sienne, un homme la regardait. La jeune fille baissa les yeux, un peu gênée ; elle n'était pas habituée à ces regards de mâles sur elle. Celui-ci était accompagné d'autres gentilshommes qui semblaient beaucoup aimer la boisson de l'aubergiste et faisaient du bruit en conséquence. Eléonore, bientôt servie, fut rejointe par le cocher qui lui parla un peu du domaine de Port-Louis. Le baron possédait toujours son haras et élevait les plus beaux chevaux de la région. Sa sœur aînée Sophie s'était mariée avec un seigneur de Perros-Guirec et résidait là-bas depuis un an. On entra dans Lorient à la fin de la matinée suivante. Eléonore reconnut avec plaisir le parc aux allées gravillonnées bordées de haies qui protégeaient les pelouses d'un vert flamboyant, parsemées de parterres de fleurs. Sur le perron de pierre du château Renaissance, le baron et sa femme attendaient Eléonore qui descendit du carrosse pour aller se jeter dans les bras de ses parents. « Eh bien, ma fille ! s'exclama le baron en riant. Est-ce donc ainsi que les nonnes vous ont appris à saluer ? - Pardonnez-moi... Je suis si heureuse d'être de retour ! - Vous êtes magnifique ! apprécia la baronne, satisfaite. - Merci, mère. Avez-vous fait prévenir Mathieu de mon retour ? » Victoria de Chaulanges fronça les sourcils d’un air hautain et regarda son époux d’un air cassant. « Il n’est nul besoin, lâcha-t-elle. Ce bon à rien est aux écuries... Votre père l’a pris comme palefrenier l’hiver dernier. J’espère que vous aurez la bonne idée de cesser d’entretenir des liens d’amitié avec un valet, dorénavant. » Eléonore dévisagea sa mère, devinant, au ton, que la baronne n’avait pas cessé de mépriser le jeune homme. La jeune fille retrouva Élodie, sa nourrice, promue femme de chambre particulière. Vive, franche, rousse comme un renard, elle demeurait au service des Chaulanges depuis son plus jeune âge et s'entendait à merveille avec Eléonore, malgré ses vingt ans de plus. La jeune fille poussa une exclamation de joie en entrant à la suite de la soubrette dans sa chambre, refaite à neuf pour recevoir une parfaite femme du monde. Eléonore toucha le bois précieux du secrétaire qui fermait à clé, la porcelaine fine de l'aiguière et se mira dans l'élégante psyché où elle pouvait se voir de la tête aux pieds. La jeune fille ouvrit une des grandes fenêtres qui donnait sur la cour, et poussa un soupir de soulagement en apprenant qu'il n'y aurait pas d'invités le soir. « Madame préfère attendre demain, afin que mademoiselle ne soit pas trop fatiguée... Mademoiselle n'a pas tout vu ! » La femme de chambre ouvrit la garde robe et Eléonore comprit que sa mère avait fait faire de nouvelles robes. Il y avait cinq toilettes neuves, dont une de réception, merveille de satin rose feu et rouge rebrodé sur le décolleté. Eléonore découvrit aussi un costume d'équitation vert mousse, presque noir, avec la longue jupe d'amazone et les bottines de cuir. La baronne avait ajouté plusieurs corsages et jupes assorties, du linge de nuit en batiste, des gants, foulards et de merveilleux petits chapeaux de toutes formes et couleurs. Eléonore, après avoir essayé toutes les toilettes, pour que la couturière puisse les ajuster, s'accouda à la fenêtre en chantonnant. Elle entendit Elodie parler mais elle ne l'écoutait plus, intriguée par un cavalier qu'elle ne connaissait pas qui venait d'arriver en trombe dans un nuage de poussière sous ses fenêtres. Du moins, elle croyait ne pas le connaître, car cette lueur malicieuse dans le regard avait pour elle un air de déjà vu. Grand, bâti comme un Hercule, il portait de vieux vêtements manifestement d'emprunt, trop petits pour lui. Le jeune cavalier, âgé d'une vingtaine d'années, descendit de cheval et leva de grands yeux noirs incandescents, avant d'ôter son chapeau crasseux dans un grand salut de cour ostensiblement pompeux. Le tout avec un grand sourire audacieux qui mit Eléonore sur la voie. « Mathieu ! murmura-t-elle, la main sur la bouche. Il n'y a que lui pour faire le courtisan à ma fenêtre tout crotté de cette façon... » Elle lui rendit son sourire, le cœur battant, cependant troublée par l'apparition de son ami. Le souvenir du grand parc de Port-Louis qu'ils avaient investi de leurs jeux ressurgit en elle et elle se rendit compte qu'il lui tardait de redécouvrir le vaste domaine. D'un bond, elle saisit son mantelet, et se dirigea vers l'écurie. Lorsque Eléonore entra dans l'écurie, Mathieu avait disparu. Elle flatta l'encolure de la jument noire espagnole qu'elle avait coutume de prendre et se mit en quête d'une selle et d'une couverture. “ Est-ce quelque chose comme ceci que vous cherchez ? ” Eléonore se retourna et se trouva face à Mathieu qui portait la lourde selle de cuir brun en souriant ; il avait peine à la reconnaître, lui aussi. Elle le remercia d'une petite voix et lui demanda s'il voulait l'accompagner. Mathieu ne répondit pas, jeta la couverture et la selle sur le dos de la jument et attacha les sangles. Eléonore le regardait faire, silencieuse. Elle ne parvenait pas à retrouver son ami sous cette enveloppe de colosse. Lorsque la jument fut harnachée, Mathieu regarda Eléonore et elle soutint bravement son regard. Les souvenirs passèrent entre eux, les promenades dans le grand parc, les plongeons dans l'eau froide de l'Atlantique et les gâteaux de la mère Rigourdin... Un même élan les jeta dans les bras l'un de l'autre. “ Tu me manquais tant à Rennes, Mathieu! - Toi aussi... Tout était vide ici, sans toi. ” Mathieu harnacha un autre cheval et suivit Eléonore à travers la forêt, saluant au passage les paysans qui travaillaient. Elle chevauchait toujours avec aisance, nullement embarrassée par sa robe claire. Elle avait toujours eu des habitudes de garçon. Mathieu sourit pensivement ; elle n'avait pas changé. Ils redécouvrirent chaque arbre, chaque grotte où ils avaient joué, chaque ruisseau où ils avaient pataugé. L'air sentait le bonheur et circulait à travers les grands arbres de la forêt prospère. Le soleil perçait à peine la voûte feuillue, mais l'on percevait sa chaleur mordante sur la peau, qui devenait gifle quand ils traversaient une clairière. Bientôt, ils débouchèrent sur la plage festonnée de rochers. La mer ! Quatre ans qu'Eléonore se languissait de la mer. Neptune lançait toujours ses chevaux verts et bleus à la conquête du sable fin, et leur crinière blanche scintillait sous le soleil. Là-bas, vers Port-Louis, la cavalerie marine prenait d'assaut la forteresse rocheuse dans une gerbe d'écume. Les goélands et les mouettes, bizarrement posés à la surface de l'eau, montaient, descendaient, remontaient au rythme des vagues. A quelques milles de l'île de Groix, la mer semblait plus calme, rêveuse sous la caresse du soleil qui la parait amoureusement de joyaux sans prix. Dressée sur ses étriers, Eléonore respirait l'air iodé à pleins poumons, ce parfum inimitable d'embruns. Au galop, ils parcoururent la plage dans les vagues. Revivifiée par l'air pur, Eléonore avait l'impression de renaître. Comment avait-elle pu vivre aussi longtemps loin de l'Océan ? La jeune fille s'arrêta auprès d'un rocher et descendit de cheval avec un soupir. Mathieu la regardait, fasciné. Non, décidément elle n'avait pas changé, toujours avide de grand air et de liberté, mais elle ne se doutait pas de son charme ni de sa beauté. La petite sauvageonne qui l'avait quitté quatre ans plus tôt s'était métamorphosée en jeune fille troublante. Elle s'assit sur le sable et se mit à rire. "Arrête de me regarder comme ça ! s'exclama-t-elle en lui tendant la main. Ai-je donc changé à ce point ?" Mathieu mit pied à terre, sans répondre tout de suite. Il resta un moment à la dévisager, debout devant elle, avant de finir par s'asseoir à ses côtés. "Tu ne te rends pas compte, Eléonore, murmura-t-il enfin sans la regarder. Tu es devenue une vraie femme... - Mais je suis toujours la même, protesta la jeune fille en posant sa main sur la sienne. - Je n'en doute pas." Ses yeux noirs brillaient d'une douceur tendre qu'elle ne lui connaissait pas. Comme si elle l'intimidait. Eléonore mesura alors ce que recouvrait sa condition de femme, objet de désir. Elle expérimentait pour la première fois ce pouvoir du sexe faible, sans parvenir à le maîtriser. Or, elle détestait tout particulièrement lorsque quelque chose lui échappait ainsi. Elle sentait aussi intimement que son amitié d'antan avec Mathieu n'aurait plus jamais la même résonance, non seulement à leurs yeux, mais aussi aux yeux des autres. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 439 Localisation : Bretagne
 | Sujet: Re: Le vent des Lumières (1) Mar 27 Nov 2007 - 23:29 | |
| (deux morceaux pour le prix d'un ! c'est ! )
Au petit matin, une chaude fourrure contre sa joue réveilla Eléonore. "Tiens, tu es toujours là, toi ? murmura la jeune fille en prodiguant quelques caresses à la petite chatte noire adoptée il y a longtemps, malgré les réticences de sa mère à cause de sa couleur funeste. Quel temps fait-il dehors ? Tu ne réponds pas ? Je vois, il faut que j'aille constater moi-même..." Eléonore s'étira en se levant pour aller ouvrir elle-même sa fenêtre, retrouvant un geste d'autrefois. Elle ferma les yeux pour recueillir sur son visage la douceur du soleil matinal et huma l'air avec délices. Ce matin-là, Mathieu salua Eléonore appuyée sur le chambranle de sa fenêtre, un sourire complice sur les lèvres. Le baron de Chaulanges, passionné par les pur-sangs arabes, possédait la plus belle écurie de la région et Mathieu se faisait un plaisir de lui prêter main forte. C'était d'ailleurs une des rares choses qu'il faisait sérieusement et pour laquelle il pouvait se lever très tôt. Élodie gratta à la porte, posa le plateau du déjeuner sur la table et poussa un petit cri. “ Grands Dieux ! Ne restez pas à vous donner en spectacle à la fenêtre dans cette tenue ! ” Eléonore s'aperçut alors qu'elle avait oublié d'enfiler sa robe de chambre par-dessus sa chemise. “ Je n'ai pas l'habitude, dit-elle pour s'excuser en se mettant à rire, prise d’une gaieté folle. Au couvent, il n'y avait point d'hommes pour nous apprendre la pudeur... Et à vrai dire, j'ai agi machinalement... - Oui, vous êtes dans la lune, comme autrefois, conclut la servante en éclatant de rire. Bon, cela dit, l'honneur est sauf, ce n'est que Mathieu..." Eléonore rougit malgré elle et picora quelques mignardises sur le plateau du petit déjeuner pensivement. "Je n'ai pas très faim... Est-ce toujours la vieille Florie qui opère aux fourneaux ? demanda la jeune fille. - Oui. Madame lui a adjoint deux mitrons et une aide, Ermengarde. Elle remplacera Florie lorsqu'elle nous quittera. ” Eléonore se servit une tasse de café, puis hésita sur le tabouret de sa coiffeuse ornée de dentelles, ne sachant comment se vêtir. A Rennes, la plupart du temps, il fallait mettre l'affreuse robe noire en coton qui constituait l'uniforme des pensionnaires. Elle se décida enfin pour la toilette de taffetas vert mousse qui mettait en valeur ses yeux et ses cheveux clairs et qui la protégerait des frimas d'un mois de février capricieux. Elle descendit dans la "toilette", petite pièce au nord emplie d'un unique et immense meuble en bois de rose où sa mère se faisait coiffer. “ Bonjour, Eléonore. Cette robe vous va à merveille. Les autres sont-elles à votre goût ? J'ai signifié à la couturière de faire diligence pour qu'elles soient prêtes aujourd'hui. - Elles sont superbes. Je vous remercie, mère. - Il est normal que vous ayez désormais une garde-robe digne de votre rang... et de votre beauté. Suivez- moi sur la terrasse. ” Bien que dépassant la quarantaine et mère de cinq enfants, Victoria de Chaulanges était une très belle femme, mince et blonde, au maintien altier et aux manières distinguées. Sa vertu et son esprit faisaient d'elle une des femmes les plus visitées de la ville. Eléonore se demandait comment elle pouvait dire de sa fille qu'elle était belle. Elle n'avait de sa mère que sa grâce de reine ; la couleur de ses cheveux oscillait entre le blond et le roux mordoré, selon les saisons, et elle préférait les cacher en les relevant sur la nuque, elle n'avait pas son teint blanc de porcelaine et perdait des heures à se poudrer le nez et de plus, elle se désolait d'être si petite. Comment pouvait-on la trouver belle ? La jeune fille conta son séjour à sa mère qui constata avec satisfaction qu'elle était devenue une parfaite jeune fille. Elle ne fit aucune allusion aux raisons de son retour prématuré au château et Eléonore soupçonna son père d'avoir maquillé la vérité en lui lisant la lettre de la Mère supérieure. Soumise dès son plus jeune âge aux principes rigides d'une famille pieuse et conservatrice, la baronne de Chaulanges ne comprenait ni ne partageait les lectures de son mari et son goût pour le progrès. Vincent avait renoncé depuis longtemps à initier son épouse aux idées nouvelles, se rabattant sur ses enfants, notamment Eléonore. “ Nous avions beaucoup de choses à apprendre, mais je suis déçue… J'aurai aimé approfondir les sciences et apprendre les rouages de l'économie et du commerce. J'aurai pu ainsi faire construire des bateaux et m'en aller sur la mer... - Faire du commerce ? Qu'est-ce donc que ces sornettes ? Vous avez l'esprit bien étrange, s'exclama Mme de Chaulanges. Dois-je vous rappeler que l'exercice du commerce est un acte de dérogeance qui vous priverait des privilèges qui vous sont dus ? ” Eléonore sourit. Sa mère n'avait pas changé. Elle n'osait imaginer sa réaction si elle apprenait que sa fille lisait les ouvrages des philosophes. Déjà, on avait reproché à la reine Marie-Antoinette de trop s'occuper des relations entre l'Autriche et la Prusse, en oubliant que la souveraine réagissait simplement de façon patriotique. Une femme, faire de la politique ? Et on renvoyait poliment la reine porter son enfant dans ses appartements. “ Il me serait agréable que vous commenciez à vous inquiéter de votre avenir, reprit la baronne. Je veux dire par là qu'il serait temps de songer à vous marier... - Déjà ?! s'exclama la jeune fille qui commençait seulement à savourer sa liberté toute neuve. Mais pourquoi faire ? - Voilà une question bien oiseuse. Une jeune fille de votre rang se marie. Vous êtes arrivée à l'âge où votre avenir se décide. Et je peux me flatter d'avoir une fille qui dispose de toutes les qualités requises pour faire une parfaite épouse. - Mais je ne veux pas me marier ! protesta Eléonore. - Allons, ne faites pas l'enfant, sermonna Mme de Chaulanges sévèrement. Pourquoi pensez-vous que l'on vous aie sortie du couvent ? ” Eléonore ne répondit pas et resta bouche bée, stupéfaite. “ Le vicomte Charles-François de Miremont vous a demandé en mariage, reprit la baronne plus doucement. - Il ne me connaît pas ! Et je ne l'ai jamais vu ! - Votre père le connaît. Le vicomte a tout ce qu'une femme peut espérer : une bonne santé, une belle fortune et un titre... ” Eléonore comprit que son avis importait peu, voire pas du tout. Elle bouda sa mère pour se réfugier dans un bosquet du parc. Ainsi, on avait décidé de tout son avenir sans rien lui demander? “ Ah, mais ça ne se passera pas comme ça ! J'ai mon mot à dire, moi aussi ! ” Le cheval blanc de Mathieu interrompit le cours de ses pensées en s'arrêtant devant elle. “ Viens, j'ai quelque chose à te montrer... ” Il lui tendit la main pour aider Eléonore à se hisser sur la selle dans son dos et mit son cheval au trot. Dans une minuscule clairière, il désigna une petite hutte en bois qui abritait un terrier. “ C'est une renarde qui vient de mettre bas, expliqua-t-il. - Oh ! Ils sont adorables... ” Eléonore sauta vivement à terre avant qu'il n'ait pu réagir. Tout en attachant le cheval à une branche basse, Mathieu la regardait, attendri. Poser sa main sur sa nuque, l'embrasser là, dans l'herbe fraîche... Mais qu'est-ce qui lui prenait ? Depuis qu'il l'avait revue, le jeune homme n’arrêtait pas de penser à elle. "Eléonore..." Elle releva la tête brusquement, surprise par le ton inhabituel de sa voix. La gorge de Mathieu se sécha d'un seul coup. Il prit sa joue dans sa main, se pencha vers elle, le regard brillant, éperdu, et cueillit sa bouche au hasard. Eléonore eut un mouvement de recul, de surprise plus que de refus, avant de s'abandonner dans les bras de Mathieu, des étoiles plein la tête.
Élodie trouva Eléonore dans un état semi rêveur vers les six heures. Elle devait monter afin de se parer pour la réception que le baron de Chaulanges donnait en l'honneur de sa fille. L'enthousiasme d'Eléonore s'atténua lorsqu'elle songea qu'elle y trouverait sûrement pléthore de jeunes hommes riches, bien titrés, et célibataires. Ennuyeux à souhait, comme le pensait les deux persans de M. de Montesquieu. “ Élodie ! Serre mon corset un peu plus fort... ” La soubrette défit les lacets et tira en bougonnant. “ Mademoiselle va finir par étouffer dans ce carcan... - Tu n'as qu'à envoyer au diable l'inventeur de cette machine de torture... Pour l'instant, j'ai envie de tourner la tête aux garçons ! ” Élodie sourit de bon cœur, gagnée par la vivacité d'Eléonore. Lorsque la robe fut ajustée sur la jeune fille, le résultat était troublant : sa taille paraissait encore plus fine grâce à la jupe mauve qui s'évasait en plis souples à partir du corsage en pointe. Le décolleté plus qu'avantageux découvrait entièrement ses épaules et sa nuque juste soulignée par deux rangs de perles. Élodie releva les lourds cheveux d'or bruni en un sage chignon d'où s'échappait une boucle ondulée qui coulait le long du cou. Eléonore se regarda dans la psyché et fit la moue. Non, ce n'était pas ce qu'elle espérait. Elle se remémora la silhouette aérienne de Joséphine de Fleurville, au couvent, belle dans la plus simple des toilettes. Mais décidément, Eléonore ne lui ressemblerait jamais. D'abord, il lui manquait au moins dix bons centimètres et puis elle avait l'air trop sage, même avec ce décolleté audacieux. Boudeuse, elle s'assit sur le divan, au moment où l'on frappait à la porte de l'antichambre. Élodie était partie. “ Qui est-ce ? - Robin des Bois ! répondit une voix. Ma Belle Marianne est-elle prête ? - Tout de suite ! ” Elle prit sa bourse de satin pervenche et ouvrit la porte. Mathieu resta saisi en la voyant. “ Mon Dieu... Tu es magnifique ! ” Le visage d'Eléonore s'orna d'un large sourire. Elle ne devait pas être si mal, finalement ! Joséphine de Fleurville n'avait qu'à bien se tenir ! L'apparition de la jeune fille souleva un murmure de louanges. On se pressait déjà autour d'elle pour faire sa connaissance, on l'invitait à danser, on lui fit toute sorte de compliments et elle les supportait tous, en mourant d'envie de les renvoyer. Alors que l'on s'apprêtait à souper, Mme de Chaulanges la conduisit à l'autre bout de la salle , où se tenait son père qui devisait avec un homme assez grand, de dos. “ Monsieur le vicomte ! appela la baronne. Permettez-moi de vous présenter ma fille Eléonore. Le vicomte Charles-François de Miremont... ” Eléonore plongea docilement dans une révérence de cour, alors que le vicomte lui tendait la main pour la relever. La jeune fille redoutait de savoir à quoi il ressemblait. “ Je suis charmé de faire votre connaissance, mademoiselle, dit-il d'une voix bien timbrée. Souffrirez-vous ma compagnie quelques instants ? ” Eléonore releva la tête et découvrit un homme bien proportionné, plutôt bien fait, élégant et raffiné. Le charme indéniable qui s'émanait de lui venait des yeux gris expressifs. Elle esquissa un sourire et posa sa main sur le bras que le vicomte lui proposait. La baronne les regarda s'éloigner avec plein d'espoir. Le vicomte entama une conversation courtoise avec Eléonore qui se rassurait peu à peu. Mais bientôt, elle ne l'écouta plus. Elle voulait danser et il l'ennuyait. Au premier prétexte, elle prit congé de Miremont afin de rejoindre Mathieu pour un quadrille. “ Elle semble préférer la compagnie de Mathieu à celle du vicomte, glissa la baronne à son mari d'un air dépité. - C'est normal, ils sont inséparables depuis leur enfance, répliqua Vincent de Chaulanges. Ne faudrait-il pas lui laisser un peu de temps ? - Le vicomte de Miremont n'a pas le temps... - Certes, mais Eléonore est encore jeune. Et vous n'arriverez pas à lui faire épouser un homme contre son gré. Elle est têtue. - Oui, tout comme vous. ” Vincent de Chaulanges sourit machinalement. Il était assez fier de ce qu'elle était devenue. Il avait constaté avec satisfaction qu'elle ne s'était pas transformée, comme beaucoup de jeunes filles, en une dinde sotte et bavarde. Elle parlait avec esprit, savait soutenir avec intelligence une conversation sérieuse et n'avait pas oublié l'essentiel des idées humanistes qu’il lui avait transmises. En vérité, il n'avait pas très envie de gâcher son Eléonore dans le domaine perdu de Miremont. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
|  | | Lilylalibelle

Age : 33 Inscrit le : 31 Oct 2007 Messages : 439 Localisation : Bretagne
 | Sujet: Re: Le vent des Lumières (1) Mer 5 Déc 2007 - 21:58 | |
| Bon ayé, j'ai récupéré la connexion J'abreuve les assoifés de mots de la suite des aventures d'Eléonore... Bonne lecture !!
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Sophie arriva avec son mari quelques semaines après le retour d'Eléonore à Port-Louis. Cette dernière fut surprise en revoyant sa sœur, de trois ans son aînée. Eléonore avait toujours jalousé et admiré en silence Sophie, alors qu'elle jouissait de privilèges dont Eléonore, trop petite, ne bénéficiait pas. Sophie pouvait ainsi porter des gants et des chapeaux, aller aux réceptions données par ses amies, alors que sa sœur, trop jeune, pouvait tout juste assister à celles de sa mère. De plus, Eléonore avait toujours trouvé Sophie plus jolie et plus élégante qu'elle. Était-ce le mariage ou l'air de Perros-Guirrec ? Sophie, en tout cas, lui paraissait finalement très commune. En fait, elle n'était plus auréolée de la jalousie admirative qu'elle lui portait étant jeune, alors qu'elle devait susciter le même sentiment chez d'autres fillettes plus jeune qu'elles. Le mari de Sophie l'intimidait par son imposante stature et sa voix de tonnerre. Sa sœur semblait s'ennuyer mortellement dans son château, et cela ne fit qu'aviver la rancœur d'Eléonore envers sa mère qui voulait absolument la marier. Eléonore piqua des talons pour engager sa jument sur la grande allée du parc. Elle aperçut Sophie qui lisait seule sous un chêne et se dirigea vers elle pour la saluer. “ Je vous cherchais, justement, ce matin, s'exclama cette dernière avec un beau sourire. Où étiez-vous donc? - Je me promenais, répondit Eléonore en dénouant les rubans de son chapeau. Je suis allée voir comment était la mer... - N'avez-vous pas peur d'aller si loin seule? s'inquiéta Sophie. - Loin ? Enfin, Sophie, la mer est tout près ! s'exclama Eléonore en riant. Il n'y a aucun danger. Voulez-vous m'accompagner demain matin? - Oh non, je n'y tiens pas... Vous savez que je n'aime pas monter à cheval... ” Eléonore sourit devant la moue significative de sa sœur et ordonna à son cheval de poursuivre sa route d'un claquement de langue. Dans la cour du haras, close par des barrières de bois brut, Vincent l'aida à mettre pied à terre. Il était vêtu très humblement de drap brun rebrodé qu'il portait sur une chemise de linon fin. Ses bottes crottées mais en cuir de Cordoue claquaient sur la terre battue de l'écurie. Vincent n'aimait pas s'embarrasser de falbalas lorsqu'il s'occupait de ses chevaux. A coté de lui, dans son ensemble de cheval vert mousse, pourtant simple, Eléonore semblait être une reine. “ Alors, jusqu'où est allée ma belle amazone cette fois ? ” Eléonore lui décrivit longuement son parcours en ôtant ses gants pour bouchonner son cheval, comme elle en avait l'habitude autrefois. Vincent l'écoutait avec attention et sourit lorsqu'elle lui raconta son entrevue avec Sophie. “ N'y prenez garde, fit-il avec un air complice. Sophie est le portrait fidèle de sa mère. Je n'ai jamais réussi à la sortir de ses ouvrages et de ses lectures... Vous, vous me ressemblez et je préfère de loin votre caractère au sien... - Ce n'est que le fruit de vos enseignements, observa Eléonore. - Sans doute. Je craignais que votre séjour ne vous fasse oublier tout ce que je vous avais appris, comme l'espérait Victoria. Elle trouve votre tempérament quelque peu masculin... et de ce fait, inconvenant. Pour ma part, je trouve qu'au contraire, cela ajoute à votre charme. ” Flattée, Eléonore sourit. Son propre père la trouvait donc charmante ? “ Cependant... la lettre de la Mère supérieure m'a appris que vous n'aviez pas été très sage au couvent, gronda-t-il avec indulgence. Elle disait que vous n'en faisiez qu'à votre tête… - Oh, j'ai fait en sorte de ne pas faillir à ma réputation ! rétorqua Eléonore avec malice. J'ai cru mourir d'ennui ! Je déteste qu'on me dise ce que je dois faire comme à une petite fille… Qu'a dit d'autre Mère Sainte-Odile ? - Que vous étiez plus intelligente que la moyenne, que vous refusiez toute sorte de commandement et que vous détestiez tout ce que les autres jeunes filles adoraient... Mais rassurez-vous, je n'ai pas lu tout cela à votre mère. Elle en serait morte de honte ! ” Il riait de bon coeur et Eléonore pouffa à son tour. La complicité qui régnait entre eux ne s'était pas éteinte. “ Elle a également dit qu'elle plaignait l'homme qui serait votre époux, reprit Vincent, en remarquant qu'Eléonore se rembrunissait. Et je crois qu'elle a raison ! - Je ne suis point prête à m'enchaîner tout de suite, interrompit Eléonore avec verve. Je ne veux pas devenir comme Sophie... ” Vincent parut surpris. Comment une femme pouvait-elle renoncer au mariage ? Comment comptait-elle vivre ? “ Sans doute me marierai-je un jour, concéda la jeune fille. Mais pas maintenant. Je ne suis pas prête. - Et que comptiez-vous donc faire, en attendant, ma farouche ? ” Eléonore hésita avant de répondre. L'opinion de son père comptait beaucoup pour elle. Inflexible mais tolérant et compréhensif, Vincent, avare de ses compliments, ne s'exprimait jamais explicitement, même si Eléonore le devinait toujours. “ Je voudrais voyager, dit-elle enfin en levant vers lui ses yeux clairs. J'aimerais m'embarquer sur un navire, aller aux Amériques... - Eléonore, vous savez tout comme moi que c'est impossible. Abandonnez ces rêves pour ne point risquer d'avoir de cruelles désillusions. - Rien n'est impossible ! répliqua la jeune fille. C'est vous-même qui me l'avez enseigné, le jour où vous m'avez appris à nager... J'avais peur, mais j'y suis parvenue, parce que je le voulais. Je ne veux pas m'emprisonner sous le joug d'un mari qui me dominera ! Je suis libre ! ” Elle s'enfuit en laissant son père désemparé. C'était la première fois qu'il entendait une femme revendiquer sa liberté avec une telle violence. Généralement, la première chose qu'attendaient les jeunes filles en sortant du couvent, c'était le mariage. Pas Eléonore. “ Peut-être faut-il mettre en cause la façon dont vous l'avez éduquée, suggéra le père Mancelune lorsque Vincent vint s'ouvrir de ce problème au bénédictin. Vous l'avez élevée comme un fils, en lui inculquant les valeurs essentielles du travail et de la vie. - C'est vrai, admit Vincent, en buvant un peu de liqueur fabriquée par les moines. Eléonore était réceptive à mes principes et elle agissait comme un petit garçon. Je ne suis qu'un petit hobereau de province, je ne peux pas espérer vivre des pensions du roi. Comme beaucoup de mes pairs, je ne dois compter que sur des rentes foncières gérées avec parcimonie. Ainsi, je passe ma vie à rendre mon domaine plus rentable. - Et je présume qu'Eléonore a bénéficié de l'éducation que vous destiniez à l'héritier mâle qui vous fait défaut ? dit le moine avec un bon sourire. Ce n'est pas la même chose d'éduquer une jeune fille... - Certes... mais quand je vois ce qu'a fait Victoria de Sophie, j'étais malade qu'elle en fasse autant d'Eléonore. Elle me ressemble tellement !" Vincent de Chaulanges but encore un peu de bénédictine. Lorsque ses problèmes devenaient trop pesants, il venait souvent se réfugier chez les moines. Leur liqueur lui réchauffait le cœur et l'esprit et il savait que Mancelune était une oreille attentive. Dès l'arrivée du moine à Lorient, Vincent s'était pris d'amitié pour Mancelune, qui approchait ses soixante ans "grâce au verre de vin de messe que Dieu m'autorise chaque jour" disait-il en riant. Bon vivant, pieux mais proche du monde environnant, on aimait l'avoir comme confident, car il savait comprendre les hommes et leurs problèmes, qu'ils soient spirituels ou plus terrestres. “ Elle a tellement assimilé vos enseignements qu'elle aspire à vivre par ses propres moyens, comme un homme le ferait, résuma le moine avec fatalisme. Seulement, elle est femme... Cependant, elle est née à la fin du règne du Bien-Aimé et nous vivons là une époque qui laisse les femmes conduire leur vie... Si vous voulez mon avis, Vincent, votre fille m'a l'air bien assez hardie pour se tailler une belle place au soleil et sans mari encore ! - Je veux bien vous croire, mon père, murmura Vincent. Mais Victoria ? Elle ne jure que par le mariage pour établir ses filles. Elle a déjà tout prévu pour unir Eléonore à vieux fou de Miremont... ” Heureusement, les tractations relatives au mariage d'Eléonore prenaient plus de temps que prévu. Sophie était repartie avec son mari vers Perros-Guirrec et Eléonore passait le plus clair de son temps avec Mathieu, comme quand, enfants, ils écumaient ensemble la campagne. Encore que ses prévenances actuelles pouvaient passer pour une cour discrète tout à fait recevable. Eléonore continuait à lire en prenant bien soin de cacher son livre lorsque son auteur ou son sujet risquaient de déplaire à sa mère. Le jeudi, elle ne manquait jamais le salon de Mme du Roure où elle rencontrait des écrivains et des poètes. On y promenait une conversation piquante de fauteuils en canapés, ou bien à l'extérieur, sur une terrasse, lorsque le temps le permettait. Eléonore, en général, se contentait d'écouter les échanges pour en apprécier les arguments, mais au début de l'été, Mme du Roure accueillit sa société par de bien tristes nouvelles : après Voltaire le 30 mai, c'était Jean-Jacques Rousseau qui venait de mourir. Eléonore ne connaissait pas encore bien les écrits du Genevois, mais elle avait beaucoup lu Voltaire et avait appris à apprécier sa pensée humaniste, ses contes philosophiques et ses théories déistes. “ Vous me semblez bien songeuse aujourd'hui, mademoiselle de Chaulanges, remarqua gentiment Mme du Roure en prenant son menton entre ses doigts fins chargés de bagues. Est-ce donc sur la disparition de deux philosophes que vous vous affligez ? ” Eléonore sourit suavement. Elle aimait bien Mme du Roure, cultivée et intelligente, bien qu'elle se montrât encore réticente face à certaines idées nouvelles. “ Ne vous gâchez pas le teint à pleurer sur quelques vieux fous qui fantasment sur le monde pour en tirer gloire et profit... - Oh, madame ! Vous ne pouvez pas dire cela ! répliqua Eléonore du tac au tac. Ce sont des gens de bien. Ils s'appliquent à l'étude des sciences et cherchent à connaître les effets en étudiant leurs causes et principes... Ce sont des sages qui mènent une vie tranquille et retirée. - Je vous l'accorde, mais Voltaire était un incroyant... - Non, il excluait seulement la métaphysique privilégiant Dieu et les idées usées au profit d'un rationalisme sceptique, rectifia Eléonore posément. D'ailleurs, beaucoup de philosophes croient en une divinité supérieure, sans qu'elle soit forcément Dieu, qui préside au destin de l'univers. Ce qu'ils réfutent, ce sont les simulacres d'hommages orchestrés par l’Eglise au profit de la seule classe religieuse.... - Je suis surprise de vous entendre dire cela, Eléonore, reprit une petite vicomtesse habituée du salon. Vous ne pouvez pourtant nier que les philosophes procèdent d'une pensée bourgeoise supplantant les conceptions de l'Église.... - Peu de philosophes sont plébéiens, répondit encore Eléonore. La plupart sont nobles, parlementaires ou religieux. Le but de leur combat n'est point de changer le monde, mais de donner plus de raison et plus de lumière. Le christianisme a des mythes teintés de superstition et la théologie ne fait que des vains débats sur des faits invérifiables... ” Elle s'arrêta brusquement en se rendant compte que son éloquence pouvait lui jouer des tours, car Mme du Roure était très amie avec sa mère. Evidemment, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Victoria de Chaulanges apprit que sa fille semblait bien au fait des théories des philosophes et entra dans une colère noire. Le baron eut beau lui expliquer que ces lectures n'avaient plus rien de subversif à son âge et surtout à cette époque, elle n'en démordit pas. "Déjà qu'elle ne rêve que d'aller sur la mer faire du commerce, bougonnait la baronne, catastrophée, en faisant les cent pas devant son mari qui s'amusait presque de son inquiétude. Oh ! Cette fille ne nous amènera que des ennuis, je vous le prédis, mon ami... Je vous fiche mon billet qu'on la retrouvera un jour acoquinée dans une histoire d'agiotage..." Vincent, cette fois, se fâcha. “ Cela suffit, Victoria ! Vous allez trop loin ! J'admets que son caractère ne convienne pas à vos projets, mais n'oubliez jamais que c'est votre fille... et la mienne. - Ah oui ! Ça, Eléonore est bien votre fille, parce qu'elle vous ressemble. Ma mère avait bien raison : vous resterez un paysan toute votre vie ! Vous ignorez quel destin nous pouvons donner dans le monde à nos filles... - Certes, je suis un paysan, rugit Vincent, qui commençait à s'énerver. Et je ne vous permets pas de critiquer mes origines ! Je n'ai peut-être pas conscience des opportunités que nos filles pourraient avoir dans le monde, mais je sais qu'Eléonore n'est pas faite pour cette vie-là. - Tout beau, mon ami, railla la baronne. Et quel genre de vie lui réservez-vous ? Elle n'a que seize ans et elle se farcit déjà la tête de beaux préceptes et de rêves américains ! Nous n'avons pas le droit de la laisser s'enfoncer dans l'erreur... Sans parler de ses relations avec Mathieu. - Que me chantez-vous là ? s'exclama le baron en détachant ses mots. Quoi, ses relations avec Mathieu ? ” Victoria se planta face à lui, le regard mauvais. “ Faut-il que vous soyez à ce point embéguiné par vos enfants chéris pour ne pas voir l'évidence ? persifla-t-elle. Mathieu est amoureux de votre fille. - C'est ridicule, maugréa Vincent. Ils ont été élevés comme frère et sœur… - Tss… Parce que vous croyez que cela fait une différence ? Je savais bien que je n’aurais pas dû accepter d’élever ce petit bâtard aux côtés de mes enfants, lâcha la baronne sans regarder son mari. Ce bon à rien a une influence désastreuse sur Eléonore... - Je vous interdis de traiter Mathieu de bâtard, madame ! tempêta Vincent, hors de lui. Vous ignorez tout de sa naissance, pauvre folle ! - J‘ignore tout, en effet, rétorqua Victoria de Chaulanges en le fusillant du regard. Mais je sais une chose, en revanche, mon ami : c’est que jamais je ne le considérerai comme un membre de ma famille, quoique vous en disiez et quoique vous fassiez. Je vous laisse le champ libre pour raisonner votre fille chérie et votre petit protégé. Mais soyons clair : ou elle se marie, ou elle sera chanoinesse. ” Victoria de Chaulanges quitta le boudoir dans un bruissement de jupes qui exaspéra Vincent. Quelle pie ! Et elle osait lui rappeler impunément qu'elle était de meilleure naissance que lui. Il soupira cherchant déjà comment il parlerait à Eléonore. Il avait beau dire et beau faire, il ne pouvait nier que l'attitude de Mathieu à l'égard de sa fille devenait dangereuse. Elle avait raison, malgré tout : une Chaulanges ne pouvait se permettre une telle mésalliance. _________________ Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture. Roland Barthes, Fragments du discours amoureux. Textes, bribes et Braconnages sur http://espacedudehors.over-blog.net |
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