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 la faim justifie qu'on mange des merles. Chapitre 2Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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lucius




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MessageSujet: la faim justifie qu'on mange des merles. Chapitre 2   Jeu 20 Sep - 14:14

Depuis quelque temps, l’Amie se met à ressembler à Alfred Hitchcock. Surtout de profil. J’aurais toutes les peines du monde à le lui reprocher, car j’avoue que j’ai participé à sa métamorphose. Je me surprends même à penser que, quelques mois auparavant, j’aurais détesté vivre avec Hitchcock, et aujourd’hui je lui trouve un certain charme. Du moins, je dois reconnaître que les rondeurs de l’Amie entretiennent ma confusion. Cela fait sept mois que cette mutante a choisi d’effectuer sa transformation au sein du foyer, et je me demande quand cela va s’arrêter. La nuit, les couvertures du lit se transforment en chapiteau dès qu’elle s’endort sur le dos, provoquant un courant d’air de part et d’autre de son ventre. J’aligne rhume sur rhume. Nous avons consulté le corps médical, non pour mes rhinites, mais pour en savoir plus sur ce phénomène étrange qui touche ma tendre et douce. La dame en blouse blanche, après avoir barbouillé le ventre de l’Amie de miel ou d’une substance de même texture, nous a simplement conseillé de tricoter en rose. Les médecins ont de bien étranges rituels, hérités, l’on dirait, de la culture vaudou ou du chamanisme. Dire que la sécurité sociale rembourse ce genre de pratique ! Si seulement ils savaient !
Quoi qu’il en soit, il paraît que la situation n’est pas grave. Dans deux mois, cela devrait prendre fin. J’ai quand même un doute, car je ne compte pas le nombre de charlatans que j’ai croisés depuis que je fréquente les hôpitaux. Ce qui m’inquiète le plus, c’est cette activité anormale dans le ventre de l’Amie. Il suffit que j’y pose mes paumes pour provoquer une réaction agressive de l’intérieur. Ça me fait peur. J’ai revu Alien récemment, et je ne suis pas loin de cauchemarder, certaines nuits. Hier matin, j’ai concocté un questionnaire à l’attention de ma tendre partenaire :
As-tu posé le pied, ces derniers mois, sur une planète inconnue ?
T’es-tu approchée d’un œuf marron et gros comme celui d’une autruche ?
As-tu déjà joué dans un film de Ridley Scott ?

J’hésite à le lui soumettre. J’ai trop peur de la vexer, mais il faut que je sache ! Je vais attendre le bon moment, peut-être lorsqu’elle sera dans un demi-sommeil.
En attendant, le devoir m’appelle. Le devoir s’appelle UMD, ou unité pour malades difficiles. En clair, tous les patients de psychiatrie qui se plaignent que la bouffe est mauvaise finissent leurs jours dans le service où je travaille. Je soigne également de charmantes personnes qui ont eu la malencontreuse idée de trucider un proche : un père, une mère, voire les deux, ou bien un chien, un commerçant. Monsieur le boucher, votre rôti n’était pas tendre ! Et Pan ! Quelquefois l’acte est plus insignifiant. Évitez, si vous êtes soigné en psychiatrie, de renverser la moto du médecin-chef. Il vaut mieux frapper une infirmière. À titre indicatif, voici l’échelle des sanctions en psychiatrie adulte :
1- Insulte envers le personnel paramédical : simple remontrance du type : « Tss…C’est pas bien ! »
2- Menace sur le personnel paramédical : remontrance plus appuyée : « Tss tss…C’est vraiment pas sympa ! »
3- Coups et blessures sur personnel paramédical : grosse remontrance suivie d’une injection pour vous apaiser. Cela ne mange pas de pain, et surtout, cela permet d’enrichir l’industrie pharmaceutique, et indirectement, le médecin-chef qui reçoit des cadeaux de la part des laboratoires.
4- Mouvement d’humeur sur la moto du médecin-chef : vous allez tout droit en UMD, sans passer par la case départ, pour une durée minimale de six mois renouvelable par tacite reconduction, sauf avis circonstancié d’une commission composée de médecins-chefs.

L’UMD est ce grand bâtiment qui se dresse devant vous. Détrompez-vous, ce n’est pas une prison. Les barbelés, au-dessus du mur d’enceinte, ne sont là que pour rassurer les patients, qui savent, de ce fait, qu’ils ne peuvent être dangereux qu’à l’intérieur de l’unité.
Les deux personnes, à l’intérieur du sas, qui ne répondent pas quand on leur dit bonjour, sont le surveillant et le portier. Longtemps, je me suis demandé s’ils partageaient ma langue maternelle. En fait, ils sont bilingues. Après avoir été colonisés tour à tour par : Jules César, Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, Bismarck, Raymond Poincaré, le gentil Adolf et le général De Gaulle , ils ont fini par ne plus savoir à qui leur terre appartenait, et, depuis, entretiennent une méfiance de tous les instants envers toute personne nouvellement installée dans la région. Ce qui est mon cas. J’en ai pris mon parti, et ai renoncé à ce qu’on me salue à chacun de mes passages.
Le sas est le lieu où sont entreposées les clefs de chaque soignant. La plus imposante est une énorme clef de fer qui ouvre la plupart des portes métalliques, munies de verres incassables. Incassables, sauf quand le patient se nomme Abdel. Avec Abdel, le verre se fait la belle.
Abdel est la personne la plus sympathique que je connaisse. Son passe-temps favori consiste à écrire à sa famille, pour demander des nouvelles, et accessoirement réclamer un radiocassette de marque AIWA.
Le type en blouse blanche, les cheveux blancs et l’air ahuri s’appelle Spritz. C’est mon chef. Tout le monde n’ayant pas la capacité de suivre l’école des cadres, c’est tout naturellement par l’ancienneté qu’il est devenu surveillant. Aussi, il ne faut pas lui demander l’impossible. Quand le carrelage a vu passer la serpillière, et quand le planning mensuel est équilibré, Spritz peut dormir tranquille, et toute l’équipe également. Spritz n’est pas méchant, mais un ahuri est toujours imprévisible, surtout lorsqu’on lui confie une responsabilité. Un conseil : si vous avez une bonne idée pour faire évoluer le service, confiez-la à Spritz, il saura trouver le placard où votre idée révolutionnaire pourra mûrir tel un bon vin de garde. Lorsqu’il sera parti à la retraite, il sera temps de la sortir et de la dépoussiérer.
À côté de Spritz, vous trouverez Adolf. C’est le petit brun moustachu. Adolf est le poisson-pilote de Spritz, sauf quand Spritz est absent. Alors Adolf devient d’office chef par intérim. Il notera tous les évènements de la journée pour son rapport au chef, dès le retour de celui-ci.
Le dernier collègue présent, ce jour, est Norbert. Norbert est capable de perdre trente kilos en une semaine, à raison de quinze kilomètres à pied tous les jours, une salade à midi, une soupe le soir. Il est capable également de prendre trente kilos la semaine suivante, à raison de six croissants le matin, un litre de crème glacée Movenpick à seize heures, et deux repas par jour qui suffiraient à nourrir la ville de Mogadiscio en cas de famine. Quand il ne mange pas, Norbert produit des œuvres d’art, si d’aventure vous lui confiez trois planches et un pot de vernis.
Tout ce petit monde est déjà en place et parlemente avec l’équipe du matin, lorsque je fais irruption à treize heures dans le bureau infirmier. La relève est une véritable épreuve pour moi, car les transmissions s’effectuent moitié en français, moitié en patois local.
Je m’informe des nouvelles de la matinée.
— All ist calme, ach so (traduction : nous ne déplorons aucun incident en provenance de la salle commune, aussi nous pouvons vous laisser les clefs de la maison, le cœur léger).
— Abdel a écrit une lettre à ses parents pour prendre de leurs nouvelles. Il en a profité pour réclamer un radiocassette de marque AIWA.
— On devrait lui conseiller de réclamer une autre marque. Je suis sûr que ses parents ont du mal à trouver celle-ci, cela explique qu’ils ne lui envoient rien.
— Ach, ne lui donne pas de mauvaises idées, s’écrie Spritz. Laisse-le écrire ce qu’il a envie.
— Sinon, Jauni n’a pas arrêté de nous harzeler. Ach, nixt gutt !
Jauni est un pilier du service. Trente ans passés à fumer des gitanes maïs, ça laisse des traces jaunes sur les doigts, les dents et sur sa peau parcheminée. Et comme il court après toute l’équipe en clamant : « J’ai une idée ! Ecoute, j’ai une idée ! », tout le monde a fini par lui coller le sobriquet de Jauni à l’idée.

L’après-midi s’est déroulé sans encombre. J’ai participé à six parties de belote, et emmagasiné dans mes poumons, par la même occasion, 600 mg de nicotine accompagnés de 250 mg de goudron. Ce soir, il me faudra jeter tous mes vêtements dans la panière à linge sale et me récurer des pieds à la tête. Ah ! Oui, j’oubliais : Abdel a essayé de me fracasser la calebasse à coups de chaise. Il avait oublié deux détails. J’avais aussi une chaise, sur laquelle je posais mes fesses pendant la partie de belote. De plus, je ne me laisse pas impressionner par une chaise qui tournoie au-dessus de moi. Abdel a eu droit à son baptême de l’air, d’une durée de deux secondes et demie, suivi d’un atterrissage un peu brutal et d’un séjour en chambre d’isolement pour le reste de la journée. À part cela, Abdel est très sympathique.
De retour à la maison, je me jette sur le mètre-ruban et constate avec effroi que le ventre de l’Amie a gagné un centimètre. Sa peau résonne des coups redoublés de ses occupants. Car je ne doute pas qu’ils sont plusieurs à croître à l’intérieur. J’hésite à faire appel à l’équipe de dératisation du département. Étrangement, l'Amie semble sereine et vit cette mutation avec insouciance. Elle est peut-être dans leur camp, et s’est servie de moi pour coloniser la planète. Après tout, peut-être ces êtres en devenir représentent-ils une race supérieure dont nous avons tout à attendre.
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