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maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Denaël.(*) Jeu 8 Juin - 23:43 | |
| 2.LUANA
Luana ouvrit les yeux, tout son corps lui faisait mal. Sa lèvre inférieure était fendue et son nez était enflé. Son torse était couvert d’ecchymoses et de griffures. Elle avait résisté et ils le lui avaient fait payer. Ils l’avaient sauvagement battue, lui faisant perdre connaissance à plusieurs reprises, s’acharnant sur elle comme des bêtes féroces. A tel point que le viol avait, physiquement, presque été un soulagement.
Cependant, et comme toute personne ayant vécu ce qu’elle venait de vivre, elle souffrait beaucoup plus moralement que physiquement. Elle se sentait souillée. Et elle savait que plus jamais un homme ne pourrait l’approcher sans qu’elle n’en ressente de la crainte.
Mais Luana avait toujours été une femme forte, la digne femme de son mari, et elle refusait de se lamenter. Peut être en aurait-il été autrement si elle avait été seule, mais il fallait qu’elle survive pour Maevina et Arn. Ils étaient vivants, elle les avait vus, parqués avec les autres enfants dans l’enclos à l’entrée du village. Son instinct de mère était plus fort que sa souffrance de femme. D’autant que Bjorn était certainement mort et qu’elle était tout ce qu’il leur restait. Aussi se jura-t-elle que rien ni personne ne pourrait l’empêcher de les protéger. Et ce quoi qu’il puisse lui en coûter.
Wilma, elle, n’avait rien ni personne à quoi se raccrocher. Assise nue dans la poussière, les yeux dans le vague, des larmes coulant sans discontinuer sur son visage meurtri, elle avait l’air absente. Visiblement son esprit n’avait pas résisté à la douleur, tant physique que morale. Elle s’était enfuie, ailleurs, dans un autre monde. Un monde que les hommes ivres de violence et de haine ne pouvaient atteindre. Un monde auquel son propre corps semblait n’avoir pas accès. Seul son esprit était autorisé à errer dans cet espace embrumé, d’où, semblait-il, toute pensée cohérente était bannie. Quelque part, dans les derniers replis de son cerveau, peut-être subsistait-il une étincelle, un reste de lumière qui s’était mis à l’abri de la réalité. Et elle restait là, immobile, comme un pantin, laissant ce corps souillé dont elle ne voulait plus à qui en voudrait.
Péniblement Luana se leva, serrant autour d’elle les lambeaux de sa robe, et marcha jusqu’à la jeune fille. Elle se tenait très droite malgré la douleur, essayant de garder toute sa dignité. Tout doucement elle s’accroupit aux cotés de Wilma et lui couvrit les épaules d’une vieille couverture. Celle-ci ne bougea pas, seules ses lèvres remuaient en silence. Ses longs cheveux blonds, dont elle avait été si fière, semblaient avoir fané au cours de cette horrible nuit. Luana remarqua une plaie sanguinolente au-dessus de son oreille et il lui sembla qu’elle avait le nez cassé.
Elle s’assit à son tour et regarda autour d’elle. Denaël n’était plus que ruines. La plupart des huttes avaient entièrement brûlé, et les toitures des maisons de pierres aussi.
D’autres avaient eu encore moins de chance qu’elles. Ca et là, celles qui avaient eu le malheur de ne pas plaire à leurs agresseurs gisaient sur la place, mortes ou presque, après avoir subi les pires tortures. Visiblement leur valeur marchande n’avait pas été estimée suffisante pour que l’on prenne la peine de les convoyer jusqu’à Galatia.
Des guerriers, abrutis par leur nuit de bacchanales, erraient en titubant dans les ruines encore fumantes. D’autres, étendus à même le sol, émergeaient à grand peine d’un sommeil alourdi par l’alcool. Certains, maltraitaient les malheureuses qui passaient à leur portée, mais, la plupart les ignoraient. Cela ne durerait pas. Dès que tous auraient repris leurs esprits, ils rassembleraient les prisonniers et le butin, et le partage commencerait. Les chefs se serviraient les premiers. Ils choisiraient les plus belles femmes, les enfants les plus robustes, les étoffes les plus précieuses, etc…tout y passerait, les chevaux, les armes, quand ils quitteraient Denaël ils ne laisseraient rien derrière eux. Juste des cendres.
Luana espérait pouvoir se rapprocher de ses enfants, ils devaient être terrorisés. Cela la torturait plus que ce qu’elle avait elle-même subi. Imaginer l’angoisse de ses petits lui nouai la gorge. Comment des enfants de cet âge avaient-ils vécu une pareille nuit ? Elle se doutait déjà du fait que même dans le cas, improbable, ou ils retrouveraient une vie normale, ils ne seraient plus jamais les enfants innocents et rieurs qu’elle avait connu.
De la plus grande des tentes commencèrent à sortir des hommes. A leur tenue Luana comprit qu’ils avaient une certaine importance. Leurs casques et leurs cuirasses avaient été fabriqués dans des matériaux nobles, leurs capes et leurs tuniques dans des tissus colorés de grande qualité. Comme tous les habitants des hauts plateaux de la Sobornia, ils n’étaient pas très grands de taille mais étaient d’une remarquable robustesse. Ils portaient les cheveux longs, blonds ou roux pour la plupart, et souvent tressés. Ils avaient dans leur démarche la morgue des vainqueurs.
D’autres hommes commencèrent à amener les captifs. Par petits groupes comme on convoie du bétail, se servant du manche de leurs francisques pour les pousser quand ils les jugeaient trop lents. Luana remarqua qu’on avait épargné certains hommes, les plus jeunes et les plus solides. On devait manquer de bras à Galatia. Ils avaient pourtant l’air d’avoir souffert eux aussi. Beaucoup avaient le visage tuméfié et certains avaient même des plaies ouvertes.
Un premier groupe d’enfants apparut à l’angle de la grande rue et Luana sentit son cœur se soulever quand elle reconnut les siens. Ils avançaient, main dans la main, l’air perdus. Elle remarqua cependant qu’ils ne semblaient pas avoir étés maltraités.
A leur tour, les femmes furent rassemblées. Luana, tenant Wilma par les épaules, suivit le mouvement de foule. Elle se retrouva aux cotés d’une jeune fille qu’elle connaissait. Une lointaine cousine de Bjorn prénommée Gallia. Malgré la gravité de la situation elles se sourirent et se rapprochèrent l’une de l’autre. |
|  | | reGinelle

Age : 57 Inscrit le : 23 Fév 2006 Messages : 5953 Localisation : au plus sombre de l'invisible
| Sujet: Re: Denaël.(*) Ven 9 Juin - 0:30 | |
| et... et... ??? Je suis sage, j'attends la suite !
Pour en revenir à la violence... Il est vrai qu'il est courant de la voir écrite à l'encre du sang. Mais, je ne sais pas si une plongée dans l'esprit de ceux qui ressentent ces souffrances est moins "violente" Horreur, douleur, terreur, désespérance... haine et rage aussi... tous ces sentiments qui explosent soudain ! D'une violence extérieure et subie, en nait une autre, intérieure... intime et dévastatrice. je ne sais comment dire. J'ai toujours du mal à décrire ou expliquer ce que je perçois comme "une évidence". La violence et la douleur ne sont pas seulement sur les champs de bataille. _________________ Je suis ce que je suis... point barre ! Bzzzzzzz Bzzzzzzz Bzzzzzzz !!! Ne touchez pas à l'abeille ! |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Denaël.(*) Dim 11 Juin - 22:47 | |
| Soudain, le silence se fit. Un colosse était apparu, sortant de la grande tente. Il était gigantesque, dépassant d’au moins une tête le plus grand de ses guerriers. Ghoëter ! Luana l’identifia aussitôt. Une énorme masse de muscles, de graisse et de cruauté. Il portait une lourde cuirasse de cuir épais bardé de plaques de bronze. Ses longs cheveux, prématurément gris, pendaient en mèches grasses sur ses épaules. Une longue cicatrice lui barrait le visage, partant du sourcil gauche jusqu’au menton, souvenir d’un coup de glaive qui lui avait coûté un œil. De la sueur perlait déjà à son front malgré la fraîcheur de cette matinée de fin d’automne. Ses lèvres s‘étiraient dans un sourire, mais son œil unique scrutait les prisonniers avec une froideur qui fit frissonner tous ceux qui étaient assez proches pour remarquer son expression. Il sembla à Luana que même ses propres officiers étaient mal à l’aise en sa présence.
D’un pas pesant, il traversa la place et monta sur une estrade sur laquelle trônait un lourd fauteuil de bois. Il s’installa confortablement et, d’un geste distrait, ouvrit la cérémonie du partage. A ses cotés siégeaient ses lieutenants.
On fit d’abord défiler les hommes. Couverts de chaînes, ils avançaient avec peine, poussés par les coups que leur donnaient les gardes. Certains se forçaient à marcher dignement, d’autres avaient l’air d’être inconscients de ce qui se passait. Quand Ghoëter jugeait l’un d’entre eux suffisamment solide, il le montrait du doigt à deux de ses hommes, qui le séparaient du groupe.
Ce fut ensuite le tour des enfants. Ils défilèrent en silence, la tête baissée, n’osant pas même risquer un regard vers l’estrade. Et toujours «l’Ogre de Galatia » choisissait parmi les prisonniers.
Le destin de Luana et des siens bascula quand, au passage de Maevina et Arn, le doigt de Ghoëter se leva. A ce geste les deux préposés se saisirent de Maevina qui ne résista pas, mais le petit Arn vif comme un éclair fit un écart et fila de toute la vitesse de ses petites jambes. Excédé, le garde le rattrapa en deux enjambées et le gifla à la volée.
Sans même réfléchir, Luana s’élança. Comme une furie elle heurta l’agresseur de son fils au moment ou il levait la main pour frapper de nouveau. Déséquilibré, l’homme fit deux pas en arrière avant de tomber assis, lâchant sa francisque. Fou de rage, la bouche déformée par un rictus de colère, il se relevait quand Luana le frappa une nouvelle fois, le faisant retomber sur les fesses. Tout de suite elle se rendit compte que ses coups n’étaient pas suffisamment forts pour venir à bout de son adversaire et qu’elle était en train de perdre l’avantage de la surprise. Sans y penser, elle s’accroupit et d’un seul coup détendit ses jambes. Elle entendit un craquement quand sa tête cogna la mâchoire du guerrier. Celui-ci s’effondra sans un cri.
Tout cela n’avait pas duré plus de quelques secondes. Un silence de mort pesait maintenant sur la place de Denaël. Luana réalisait à présent ce qu’elle venait de faire. Mais n’ayant plus rien à perdre, elle se saisit de la francisque restée sur le sol et fit face aux hommes qui à présent se dirigeaient vers elle, les armes à la main.
Le souffle court, le dos droit, un filet de sang coulant de l’écorchure qu’elle s’était faite au front, Luana attendait la fin. Plus que de la peur, elle éprouvait du dépit. Après sa mort, ses enfants n’auraient plus personne pour les défendre. Qu’aurait-il fallu qu’elle fasse ? Qu’elle laisse cette brute martyriser Arn ? Comment sa réaction, qu’elle jugeait justifiée, avait-elle pu aboutir à une pareille situation. Comment les dieux permettaient-ils qu’une mère soit punie pour avoir défendu ses enfants ?
Aux abois, elle essayait de surveiller tous ses adversaires à la fois. La colère montait en elle avec d’autant plus de force qu’elle sentait la francisque trop lourde pour elle. Elle savait que ses muscles la trahiraient, que ses coups encore une fois seraient trop faibles. Pourtant, elle faisait face, elle reculait mais ne cédait pas. Et à cet instant elle était magnifique. Elle, qui d’ordinaire n’était qu’une belle femme, ressemblait à présent à Mirvéa la déesse de la guerre faisant face aux démons de l’enfer. Et elle forçait l’admiration de tous.
« Qui es-tu femme ? » La voix de Ghoëter était grave. Nonchalamment assis sur son trône, le coude appuyé sur son genou, il la regardait, intrigué, comme on regarde une bête curieuse.
Luana s’appliqua à le regarder bien en face. Surtout ne pas montrer son désarroi, tant qu’à mourir autant le faire dignement. Maîtrisant le tremblement de ses bras, tenant toujours son arme haute, elle s’adressa à lui comme une femme libre et non comme une esclave.
« Je suis Luana, femme de Bjorn de Denaël. Et le sang de tes guerriers va rougir le sol de cette place avant que je ne meure. » Seule la surprise lui avait permis de venir à bout de l’homme à terre à ses pieds. Elle en était consciente. Comme elle était consciente du fait qu’elle n’avait aucune chance de survivre à une bataille rangée avec les sbires de Ghoëter. Il fallait pourtant bien qu’elle se choisisse une attitude.
« Tu es courageuse, Luana de Denaël, personne ici ne peut dire le contraire. Courageuse et dangereuse, … belle aussi, … c’est pour cela que je ne veux pas te voir morte…Ces deux-là sont tes enfants n’est ce pas ? - Luana acquiesça - Bien, … j’ai un marché à te proposer. Je vais te prendre avec eux, et je m’arrangerai pour que vous ne soyez pas séparés. En échange, tu vas poser ton arme et te plier à mes ordres. Tes enfants se porteront bien tant que tu te conduiras correctement. »
Luana imaginait sans peine ce que ce porc avait derrière la tête, mais c’était la seule opportunité qui se présentait à elle pour l’instant, et elle ne serait pas séparée de ses enfants. Du menton elle désigna Gallia et Wilma.
« Elles viennent avec moi.
- Ne force pas ta chance Luana de Denaël, je pourrais ne pas le supporter. »
Ghoëter souriait cependant, il appréciait vraiment ce qui se passait. Il hésita un instant puis éclata d’un rire sonore.
« Très bien, de toutes façons elles sont plutôt jolies. » |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 49149 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: Denaël.(*) Dim 11 Juin - 23:00 | |
| Pensée du soir, en te lisant : d'une guerre à l'autre, d'un pays à l'autre, la cruauté est toujours la même. Je ne cherche même plus à demander "pourquoi" Il n'y a pas de réponse. Beaucoup de questions sans réponse. _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Denaël.(*) Mar 13 Juin - 22:48 | |
| 3.ALDERIC
Le ciel était bas sur les collines, et l’air était glacé. Les sapins étaient blancs de givre et une fine croûte gelée flottait à la surface de la Mïrn. L’hiver venait tôt cette année.
Dans les enclos, à la limite du village, des hommes, emmitouflés dans des fourrures, chargeaient le butin. Le convoi promettait d’être long, au moins cinquante chariots et presque autant de chevaux de bât. Si l’on ajoutait à cela les prisonniers qui iraient à pied, les deux cent cavaliers et autant de fantassins, la chenille s’étirerait probablement sur deux bons kilomètres.
Alderic eut un sourire sans joie, Bjorn ne s’était pas trompé, Ghoëter se sentait fort. Il pensait n’avoir rien à craindre de l’armée de Denaël qu’il savait en déroute. Dans le cas contraire, jamais il n’aurait pris le risque de se charger aussi lourdement. Surtout à l’approche de l’hiver. Sa cupidité devait l’aveugler, il ne devait pas pouvoir se résoudre à abandonner tous ces trésors.
Bien, tout cela allait dans le bon sens. Alderic, qui au début avait adhéré au plan de Bjorn sans trop y croire, commençait à penser que, peut-être, il restait une chance.
Depuis maintenant trois jours, il rôdait avec les rescapés de son groupe dans la forêt de sapins autour de Denaël, observant les faits et gestes des Ghoëterins. Il était les yeux de Bjorn qui était parti avec Mnorix et Vern essayer de regrouper les survivants de la débâcle.
Trois jours. C’était le délai qu’ils s’étaient donnés pour trouver quelques hommes et des chevaux. Juste un petit groupe très mobile qui pourrait retarder Ghoëter suffisamment pour qu’une armée, même petite, puisse être constituée. Trois jours. C’était le temps qu’on lui avait donné pour observer et se faire une idée sur tout ce qui se passait dans le camp adverse. Trois jours déjà. Et ce n’était que le début du calvaire pour ceux qui étaient soumis aux caprices de leurs vainqueurs.
Il avait rempli sa mission. Et il avait pu se rendre compte de la clarté du jugement de Bjorn. Comme il l’avait prévu, les Ghoëterins se servaient, pour la plupart, des femmes comme esclaves. Se servant de leurs enfants comme otages pour les contraindre à effectuer diverses tâches, ils les laissaient relativement libres de leurs mouvements. Pour aller ramasser du bois ou chercher de l’eau par exemple. Les hommes par contre ne servaient qu’aux travaux de force et toujours sous étroite surveillance. Le reste du temps, comme les enfants, ils étaient parqués dans un enclos entouré de plusieurs gardes à cheval.
Alderic plissa les yeux. Quelque chose bougeait dans la grande rue. Une troupe de cavaliers allait vers les chariots au petit galop. A leur tête, monté sur un étalon bai, il reconnut immédiatement Ghoëter. Et une certitude l’envahit. Ghoëter mourrait de sa main ou lui de la sienne. Déjà, des années plus tôt, alors qu’il n’était qu’un jeune guerrier, pendant le siège de Gaomir, ils s’étaient retrouvés face à face.
A cette époque Alderic avait provoqué cette confrontation, agacé qu’il était par la réputation d’invincibilité du colosse de Galatia. Il l’avait cherché dans la mêlée et ceux qui avaient assisté à ce combat de titans en parlaient encore souvent à la veillée. Ghoëter y avait perdu son œil, et lui une bonne part de ses certitudes. Jamais il n’avait rencontré depuis une telle force, tant physique que morale. Même blessé, son globe oculaire pendant sur la joue, sentant le goût de son propre sang, le géant avait continué à rendre coup pour coup, et l’avait obligé à reculer. Les flux de la bataille les avaient séparés et Alderic s’en était sorti indemne. Mais il gardait gravée dans son souvenir, l’image de Ghoëter, debout au milieu du champ de bataille, le visage ensanglanté, le maudissant et lui promettant une mort lente et douloureuse. Alderic ne doutait pas qu’une nouvelle confrontation viendrait. C’était inéluctable et il ne se déroberait pas. Il s’y était préparé depuis ce jour, et si Mirvéa, déesse de la guerre, le voulait, il débarrasserait le monde de cet être malfaisant. Mais, pour l’heure, il devait se contenter d’observer et de rendre compte à Bjorn de ses impressions. Il décida de s’approcher un peu plus du village. Peut-être pourrait-il entrer en contact avec l’un des prisonniers, ou tout au moins avoir une idée plus précise de l’organisation du convoi.
Avec une aisance étonnante pour un homme de son gabarit, il se mit en devoir de descendre entre les sapins vers une avancée de végétation qui venait mourir à une centaine de mètres seulement des premières maisons de Denaël. Progressant lentement et avec précaution, presque à plat ventre, il ne s’arrêta qu’à l’extrême limite des bois. Allongé sous une branche basse, il demeura immobile, observant avec intérêt le moindre mouvement. Il était si près de l’ennemi que le vent lui apportait de temps à autres des bribes de conversations.
Le temps s’égrenait lentement. Patiemment Alderic attendait. Apparemment, rien ne semblait devoir bouger à part les hommes qui s’affairaient autour des chariots. Même Ghoëter, après une brève inspection, était reparti vers le centre du village avec son état major. Le ciel, d’un gris de plomb, précisait sa menace, et le froid coupant obligeait le guetteur à s’agiter de temps à autres pour éviter l’engourdissement. Les premières neiges étaient pour bientôt.
S’il neigeait tout de suite, Ghoëter avancerait-il son départ ou, au contraire, préférerait-il attendre, quitte à voir s’épuiser ses réserves ? Engagerait-il une course contre l’hiver ? Penserait-il pouvoir passer les collines puis les monts Govorins avant que la neige ne soit trop épaisse pour ses chariots ? Alderic essaya de se mettre à sa place. Rester plus longtemps signifiait laisser tout l’hiver à d’éventuels ennemis pour se réorganiser. Par ailleurs les vivres devaient avoir été calculés au plus juste pour la campagne d’été. L’automne touchant à sa fin elles devaient commencer à s’épuiser. Et Alderic savait que Bjorn avait fait brûler toutes les récoltes quand ils avaient dû battre en retraite. Non, Ghoëter tenterait certainement de passer immédiatement. D’autant que Denaël n’avait rien d’une forteresse.
Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas tout de suite le groupe qui quittait le village par le nord. Probablement une corvée de bois. Une dizaine de femmes avançaient en colonne par deux, escortées par trois cavaliers. Rapidement, Alderic recula et remonta vers la crête. Ses hommes l’attendaient tranquillement, à l’abri des regards dans une clairière. Sans élever la voix, il leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Au petit trot Alfared s’éloigna à la rencontre de Bjorn. Les trois autres le suivirent. Se déplaçant comme des ombres dans la grisaille de cette fin d’après-midi, ils longèrent la lisière du bois parallèlement à la piste que suivait le groupe des femmes et ne tardèrent pas à le rejoindre. La colonne avançait lentement, signe que sa destination était proche. Certainement le petit bois à flanc de colline au nord ouest du village.
Les trois cavaliers, chevauchaient en queue de groupe, discutant à voix haute, sans beaucoup se préoccuper de leurs prisonnières. Ils semblaient penser qu’elles ne risquaient pas de s’enfuir en laissant leurs proches derrière elles. Et ils avaient probablement raison. La petite troupe gravissait maintenant la colline, progressant entre les blocs rocheux et les arbres morts. La lisière du bois n’était plus très loin et les femmes s’éparpillèrent commençant à ramasser des branches et à en faire des tas. Elles les chargeraient probablement plus tard sur les chevaux de bât que les trois cavaliers menaient à la longe en queue de groupe.
Satisfait, Alderic s’enfonça un peu plus dans le bois. Depuis trois jours il attendait une pareille occasion.
…
Laenis, comme les autres femmes de Denaël, devait se plier aux volontés de ses nouveaux maîtres. Cela n’était pas nouveau pour elle. Orpheline dès son plus jeune âge, elle avait été élevée par un oncle et une tante qui l’avaient traitée comme un animal domestique plutôt que comme leur nièce. Maltraitée, mal nourrie, forcée à travailler plus de douze heures par jours, elle n’avait pratiquement pas eu d’enfance. De surcroît, elle avait du supporter le mépris ou la pitié de la société bien pensante de Denaël. En grandissant dans ces conditions, elle était devenue agressive et renfermée. Elle rendait tout le village responsable de son malheur. Et en tout cas, estimait que ses concitoyens auraient certainement pu faire quelque chose pour elle. Mais, si jamais personne n’avait osé intervenir en sa faveur à l’époque, aujourd’hui, à plus forte raison, elle devrait se débrouiller seule.
Et maintenant c’était à elle d’éprouver de la pitié pour ses compagnes d’infortune. Beaucoup avaient été respectée jusqu’à ce jour noir de la chute de Denaël, et elles avaient du mal à surmonter la déchéance dans laquelle elles se traînaient. Parmi toutes les captives, seule Luana avait forcé son admiration, seule elle avait forcé le destin au péril de sa vie, et seule elle s’était préoccupée, non seulement du sort ses propres enfants, mais de celui de Gallia et Wilma. Laenis espérait, un jour, être capable d’un acte de bravoure de ce genre. Peut être alors serait-elle plus qu’une pauvre orpheline sans passé ni futur. Mais, si l’occasion s’en présentait, saurait-elle, comme Luana, oublier sa peur et agir avec autant de discernement ? Elle ne se doutait pas que l’homme qui allait lui donner l’occasion de le savoir avait les yeux posés sur elle.
Les trois gardes étaient descendus de cheval et s’étaient installés sur des souches. Assis emmitouflés dans leurs fourrures, ils surveillaient les prisonnières d’un œil distrait, sachant ne pas avoir à craindre de tentative d’évasion. Ou irait une fugitive sans même une couverture à cette époque de l’année ? Et si l’une d’elle voulait aller mourir de froid dans les bois, libre à elle, ils ramèneraient son corps dévoré par les loups et cela servirait d’exemple aux autres.
Laenis, perdue dans ses pensées, avançait lentement en direction des arbres tout en ramassant des branches mortes. Il valait mieux en ramener suffisamment si elle ne voulait pas que Geörf son nouveau maître, ne la corrige à coups de fouet. Elle repéra une belle racine, à demi enfouie sous un taillis et se pencha pour la joindre à son fagot. Soudain une main de fer se plaqua sur sa bouche, l’empêchant presque de respirer et un bras puissant lui enserra les bras. Lâchant son fagot, elle essaya de se débattre. La panique la submergea. La première idée qui la traversa fut que l’un des gardes voulait abuser d’elle. Et même si, depuis trois jours, comme toutes les autres, elle avait subi ce genre d’agression à plusieurs reprises, tout son être se révoltait à cette idée. Puis elle réalisa qu’on l’entraînait à l’écart, plus loin dans les bois. Et cela n’était pas du genre des Ghoëterins. La pudeur n’était pas un élément prépondérant de leur éducation. Et puis son agresseur s’éloignait beaucoup trop du groupe pour que son objectif ne soit que de se servir de son corps.
En tous les cas l’homme était d’une force considérable, il se déplaçait avec une aisance stupéfiante, et ce, malgré le fardeau qu’elle représentait et le fait qu’elle se débatte comme une furie. Soudain il s’arrêta et la posa sur le sol presque avec douceur.
Ils étaient dans une petite clairière à une centaine de mètres à peine de la lisière du bois. Du coin de l’œil elle remarqua que l’homme n’était pas seul, trois ombres apparurent derrière eux et se déployèrent sous les arbres. Déjà les bois que leur arrivé avait rendus silencieux reprenaient vie.
« Ne crie pas, je ne te veux aucun mal – la voix était grave et profonde, elle se voulait rassurante – je vais te lâcher, promet moi de ne pas hurler. »
Laenis hocha la tête. Immédiatement l’étreinte autour de son corps se relâcha. La main calleuse qui la bâillonnait s’éloigna de ses lèvres et elle put se retourner vers son ravisseur. Elle reconnut tout de suite le visage buriné, les tresses rousses et la lourde musculature d’Alderic. Instantanément, la peur fit place au soulagement dans son cœur. Elle était sauvée, plus jamais ce cochon de Geörf ne la toucherait, Alderic la protégerait. Sans même y penser, elle étreignit son sauveur avec force, comme implorant sa protection. |
|  | | reGinelle

Age : 57 Inscrit le : 23 Fév 2006 Messages : 5953 Localisation : au plus sombre de l'invisible
| Sujet: Re: Denaël.(*) Jeu 15 Juin - 2:51 | |
| | Romane a écrit: | Pensée du soir, en te lisant : d'une guerre à l'autre, d'un pays à l'autre, la cruauté est toujours la même. Je ne cherche même plus à demander "pourquoi" Il n'y a pas de réponse. Beaucoup de questions sans réponse. |
Parce que l'homme est ainsi fait même sous ses allures policées d'individu civilisé prédateur envers tout ce qui vit et jusqu'à lui-même violence dans les actes comme à fleur de mots... il suffit de gratter un peu pour atteindre notre lointain ancêtre des cavernes et encore, pour se dernier... se battre c'était survivre _________________ Je suis ce que je suis... point barre ! Bzzzzzzz Bzzzzzzz Bzzzzzzz !!! Ne touchez pas à l'abeille ! |
|  | | reGinelle

Age : 57 Inscrit le : 23 Fév 2006 Messages : 5953 Localisation : au plus sombre de l'invisible
| Sujet: Re: Denaël.(*) Jeu 15 Juin - 3:06 | |
| y a une suite... hein ! sinon je fais un caprice ! _________________ Je suis ce que je suis... point barre ! Bzzzzzzz Bzzzzzzz Bzzzzzzz !!! Ne touchez pas à l'abeille ! |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Denaël.(*) Jeu 15 Juin - 7:37 | |
| | Oui, il y en a 14 chapitres pour le livre 1 et déja 4 pour le livre 2. Mais je veux des commentaires plus critiques. Merci de me lire. |
|  | | reGinelle

Age : 57 Inscrit le : 23 Fév 2006 Messages : 5953 Localisation : au plus sombre de l'invisible
| Sujet: Re: Denaël.(*) Jeu 15 Juin - 10:55 | |
| | maniak' a écrit: | | Oui, il y en a 14 chapitres pour le livre 1 et déja 4 pour le livre 2. Mais je veux des commentaires plus critiques. Merci de me lire. |
Des commentaires plus critiques ?
Aïe ! Pour l'instant pas de critiques, il faudra que tu attendes un peu pour ça. Là, je me laisse prendre par les personnages. Et si je continue c'est qu'ils me "prennent" bien.
Mais, je te promets une froide re-lecture... et j'essaierai de traquer jusqu'à la moindre virgule déplacée.
Plus sérieusement, j'avoue que, jusqu'ici, l'histoire me porte sans heurt.
 _________________ Je suis ce que je suis... point barre ! Bzzzzzzz Bzzzzzzz Bzzzzzzz !!! Ne touchez pas à l'abeille ! |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Denaël.(*) Jeu 15 Juin - 22:46 | |
| Et Alderic se méprisa pour ce qu’il allait devoir faire. Sentir contre lui cette jeune fille, persuadée qu’elle était maintenant à l’abri, et savoir ce qu’il allait lui demander… Mais le temps pressait, ce n’était pas le moment de s’attendrir. Doucement, il la repoussa, la tenant aux épaules. Il plongea son regard dans le sien, son visage était grave.
« Ma fille, j’ai quelque chose à te demander, quelque chose de dangereux, et nous avons peu de temps. Tu dois m’écouter attentivement. Ensuite tu me diras si tu peux, ou si tu veux, m’aider. Je respecterais ta décision, quelle qu’elle soit. Mais, s’il te plaît, réfléchi avant de décider. »
Le sourire qui illuminait le visage de Laenis s’estompa faisant place à une expression de curiosité puis de méfiance. Une nouvelle fois, elle apprenait à ses dépens, qu’en ce monde, rien n’était gratuit. Alderic ne l’avait sauvée que parcequ’il avait besoin d’elle. Elle recula d’un pas, masquant sa déception. Elle l’écouterait, après tout elle le lui devait bien.
« Parle Alderic – dit-elle d’une voix douce – je t’écouterais jusqu’au bout et je verrais à ce moment si je dois te remercier ou te maudire. »
Alderic se dit que, sans nul doute, elle le maudirait. Mais quel était son choix ? Pouvait-il en être autrement ? Dans la situation actuelle, même si la décevoir le torturait, tout cela n’était qu’anecdotique. Chacun avait un rôle à tenir, et le sien était, en premier lieu, de placer les pions de Bjorn. Cependant, savoir ou étaient ses responsabilités ne l’empêchait pas d’avoir des sentiments. Cela rendrait les choses d’autant plus difficiles.
« Tu dois y retourner… J’ai besoin que tu me rendes compte de tout ce qui se passe dans leur camp.
- Jamais ! Tu m’entends…Jamais ! ..Pourquoi le ferais-je ? Pour qui ? Plus jamais ces porcs ne me toucheront ! Toutes ces années ou je n’étais rien, qui c’est soucié de moi ? Au nom de quoi me demandes-tu cela ? Crois-tu que je me sente des vôtres ? »
Elle étouffait de colère… et de peur aussi. Peur de se laisser convaincre. Car elle avait le terrible défaut de se rendre responsable de tout, sachant à l’avance qu’il est préférable de souffrir soit même, que de se sentir coupable des souffrances des autres. Et Laenis revoyait Luana, au milieu de la place, la francisque levée, et elle revoyait les larmes dans les yeux des enfants. Et elle se dit que, peut être, c’était l’occasion d’agir, enfin avoir un peu d’importance aux yeux des autres. Et elle fut prête à dire oui.
Mais elle pensa à Geörf, à la porte de la hutte qui s’était ouverte brutalement devant lui, à la courte poursuite autour de la table, au bruit de sa robe qui se déchirait, à l’odeur de son haleine fétide sur son visage, à la douleur et au profond malaise qu’elle ressentait depuis. Et elle se dit que non, plus jamais elle ne pourrait supporter ça. Elle voulait oublier très vite et pour toujours.
Alderic restait silencieux, sachant qu’elle devait examiner tous les aspects du problème. Alors seulement il parlerait. Il était confiant, le seul fait qu’elle y réfléchisse indiquait qu’avec un peu de subtilité, il pourrait la faire basculer de son coté. Malgré l’urgence, il s’obligea à lui laisser un peu plus de temps.
« Comment peux-tu me demander de retourner là-bas ? Ils nous ont toutes prises de force et c’est déjà dur à supporter, mais si j’y retourne maintenant en sachant ce qui m’attend… ce sera comme si j’étais consentante. Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. »
Les arguments qu’elle lui opposait étaient d’ordre moral, plus que pratique. Le plus important pour elle n’était pas la souffrance physique, mais bel et bien le respect d’elle-même. Elle qui, à tort ou à raison, estimait n’avoir jamais compté pour personne d’autre qu’elle-même, craignait à présent de ne plus pouvoir se regarder en face. Mais s'il y avait des arguments, il pouvait y avoir discussion.
« Je sais que je te demande beaucoup, certainement plus que ce que je ne pourrais donner moi-même, et je ne le ferai pas si j’avais un autre moyen d’infiltrer les Ghoëterins. Mais tu es la seule arme à ma disposition. Le sort des enfants de Denaël peut dépendre des informations que tu pourrais me donner et de la rapidité avec laquelle je saurai les analyser. J’ai besoin de ces informations, c’est une question de vie ou de mort. Ne penses pas que j’ignore ce que tu devras endurer, et il m’est insupportable de savoir que je serais à l’abri pendant que tu souffriras. Mais, encore une fois, je n’ai pas d’autre choix. Je n’ai pas d’autre argument pour te convaincre… Vas, …pars, …si tu es capable de laisser derrière toi ces enfants et de vivre avec l’idée que tu aurais pu les sauver, pars et ne te retournes pas. Tu es libre, tu as déjà beaucoup souffert, je ne peux rien exiger de toi. »
Alderic avait honte de son hypocrisie, il en souffrait d’autant plus que ce comportement ne lui était pas naturel. Il maîtrisa pourtant ses émotions et resta impassible, fixant la jeune fille du regard.
Laenis pleurait en silence, déchirée. Elle pleurait d’émotion, mais aussi, et surtout de dépit. Car la liberté était là, à porté de main, et elle savait maintenant qu’elle allait s’en détourner volontairement. Elle essayait de se convaincre du fait que personne au village ne comptait pour elle et qu’elle aurait tôt fait de tout oublier. Mais c’était faux, et elle en était consciente. Elle se souviendrait toute sa vie des visages des enfants et des femmes qu’elle laisserait derrière elle. Elle savait que jamais elle ne se pardonnerait sa lâcheté. Mais pourquoi avait-il fallu qu’Alderic la choisisse, elle ?
« Je n’ai pas vraiment le choix n’est-ce pas ?.. Tu le sais… Ne me fais pas l’insulte de me prendre pour une imbécile. Tu sais très bien que, seule, je ne peux pas survivre, que je n’ai pas d’endroit ou aller. Tu ne m’as pas prise au hasard,.. tu m’as choisie. Je n’ai aucune famille qui pourrait me recueillir et cela t’arranges bien… »
D’un revers de la main elle essuya ses larmes. Maintenant qu’elle avait tranché, elle retrouvait une partie de ses moyens, et même si elle savait qu’Alderic était, comme elle, un jouet du destin, elle lui en voulait.
« Je vais retourner au village, et je ferais ce qu’il faudra que je fasse,.. mais tu me devras une faveur Alderic,.. et je déciderais seule du montant de ta dette. »
Alderic ne dis rien, ce n’était que justice. Il était normal que lui aussi paie. Et, à vrai dire, il préférait que cela se passe ainsi, il se sentirait moins misérable s’il y avait une contrepartie.
Il la regarda s’éloigner en direction de la lisière du bois, malgré les événements qui avaient perturbé sa vie, elle se déplaçait toujours avec autant de dignité. Sachant ou elle allait et ce qu’elle allait devoir endurer, il ne put s’empêcher d’admirer son courage.
« Laenis… à chaque fois que tu pourras t’éloigner du camp je serais dans les parages, je m’arrangerais pour que tu puisses me joindre. »
Elle se retourna vers lui, d’un geste distrait elle chassa une mèche de cheveux noirs de sa joue et le regarda d’un air absent. Ses paupières étaient encore légèrement enflées mais, déjà, ses yeux étaient secs. Alderic se senti encore plus misérable devant l’innocence de son visage. Une innocence que les drames qu’elle avait déjà vécus n’avaient pas réussi à pervertir, mais dont ce qu’elle allait devoir subir pendant des jours, peut-être des semaines, viendrait certainement à bout. En admettant qu’elle y survive.
« Quand mes cheveux seront lâchés, je n’aurais rien à te dire, quand je porterais des tresses, tu pourras m’approcher.
- Bonne chance.
- C’est d’un miracle dont je vais avoir besoin. »
Sans un regard en arrière, elle s’éloigna, prenant au passage le fagot de bois que lui avaient préparé les hommes d’Alderic. Celui-ci se senti soudain très seul, un poids énorme pesant sur sa conscience. |
|  | | maniak'

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| Sujet: Re: Denaël.(*) Sam 17 Juin - 14:04 | |
| La nuit tombait presque quand la corvée de bois pris le chemin du retour. Le ciel, de plus en plus sombre, menaçait, laissant à peine filtrer quelques rayons de soleil au-dessus des rares toits de chaume encore debout de Denaël. Les ruines ne fumaient plus maintenant, mais les murs noircis et les tas de gravats racontaient encore mieux que des mots toute l’horreur de ce qui s’y était passé. Les corbeaux tournaient sans discontinuer au-dessus des poteaux, à la limite est du village, auxquels pendaient encore les corps des suppliciés du premier jour. Un vent d’ouest, glacial, chassait heureusement l’odeur de putréfaction qui, autrement aurait envahi Denaël. Trois sentinelles étaient postées à une cinquantaine de mètres des premières maisons. Emmitouflées dans des fourrures, elles discutaient, exhalant de petits nuages de vapeur à chaque mot. Elles n’eurent pas le moindre regard pour le groupe de femmes quand il passa devant elles. L’un des cavaliers leur lança une plaisanterie et les trois hommes s’esclaffèrent, puis le silence retomba sur le cortège, seulement troublé par le pas des chevaux et le grincement du cuir des harnais.
Depuis la crête de sa colline Alderic avait de plus en plus de mal à distinguer le village. La pénombre s’épaississait. Autour de lui vivait la forêt. Un loup hurla dans le lointain et il lui sembla que les arbres frissonnaient.
Lentement il se redressa, inutile de rester accroupi, dans cette obscurité et à une telle distance, on ne risquait pas de l’apercevoir depuis Denaël.
Il était dans un état d’esprit mitigé. D’un point de vue pratique, sa journée pouvait être jugée positive, et Bjorn le féliciterait certainement. Il savait maintenant que Ghoëter ne pensait pas passer l’hiver sur place et qu’il serait lourdement chargé. Il avait réussi à infiltrer l’ennemi, et même si le statut de prisonnière de Laenis ne lui permettrait pas d’accéder à des informations d’importance, c’était tout de même préférable à pas d’information du tout. De plus, il savait par expérience qu’une fille jeune et jolie ne restait pas très longtemps la propriété d’un simple guerrier. Celui-ci ne tarderait pas à la vendre à l’un de ses chefs. Les éléments que pourrait lui rapporter la jeune fille seraient alors d’autant plus intéressants. Un profond malaise l’envahit à la pensée de ce par quoi devrait passer Laenis pour les obtenir. Parfois le monde était impitoyable, et ces derniers jours avaient étés très nettement au-dessus de la moyenne de tout ce qu’il avait connu jusqu’à ce jour.
Enfoncé dans la douleur de son âme, il ne réalisa pas tout de suite qu’un flocon venait de se poser sur sa joue. La brise, coupante comme une lame, véhiculait maintenant de petits points de neige tourbillonnants dans la nuit.
Alderic sourit tristement, l’hiver venait tôt cette année.
4.ILMOOR
Foroder était inquiet. Il n’avait vu le cavalier qu’au dernier moment. Il se tenait, immobile, au milieu de la place centrale du village. Le hameau lui avait pourtant paru désert.
Depuis l’aube, ils l’avaient observé de loin, guettant le moindre signe de vie, épiant le moindre mouvement, cherchant la moindre trace de pas dans la neige. Rien ne leur avait permis de supposer qu’il puisse s’y trouver qui que se fût.
Ils étaient arrivés du nord aux premières heures du jour, à la recherche de ravitaillement pour l’armée de Ghoëter. Ils avaient pour mission de ratisser la région et de rassembler tout ce qu’ils pourraient trouver comme vivres susceptibles d’être transportées.
Au lever du jour ils étaient tombés sur le hameau. D’après la description que leur avait faite l’un des prisonniers ce devait être Ilmoor. Niché à flanc de colline, surplombé par une crête rocheuse, il étalait ses huttes de terre séchée sur quelques centaines de mètres seulement. Sur un replat à mi-pente, trônaient deux bâtiments plus grands que les autres, entourés d’enclos. Certainement des étables. Tout était recouvert d’une fine couche de neige immaculée que rien ne souillait.
Foroder était un homme prudent, il n’aurait pas survécu à autant de campagnes dans le cas contraire. Un autre que lui se serait peut-être risqué plus tôt à entrer dans le village. Pas Foroder. Il avait guetté, interdisant le moindre bruit à ses hommes, le moindre geste. Attendant patiemment un son ou un mouvement qui aurait trahi la présence d’un ennemi éventuel. Au bout de presque une matinée de silence, il s’était enfin décidé. Il avait déployé ses cavaliers et avait commencé l’ascension de la colline. Progressant lentement, au pas, lui et ses hommes avaient fini par franchir la limite des premiers enclos, puis des premiers bâtiments. Ils avaient avancé, prudemment, dans la rue principale et avaient fini par déboucher sur la place du village au centre de laquelle se tenait le cavalier.
Foroder était un homme d’expérience, mais jamais il n’avait vécu une pareille situation. L’homme les dévisageait froidement, avec haine. Tout son être respirait une assurance qu’un homme seul face à douze cavaliers n’aurait pas dû exprimer. Il portait un casque de bronze orné d’une protection nasale et de deux cornes de taureau. Son visage, enduit de peintures noires et vertes était encadré par de longs cheveux châtains qui flottaient librement sur ses épaules. Une cuirasse de cuir ornée de plaques de bronze protégeait son torse. Ses mains étaient croisées sur le manche d’une lourde francisque posée en travers de sa selle.
Il cracha dans la neige sans les quitter des yeux. Les cheveux de Foroder se hérissèrent sous son casque, il ne savait pas encore ou il avait commis une erreur, ni ou était le piège, mais il sut immédiatement qu’il s’était refermé. Instinctivement il se retourna pour regarder la rue. Ce qu’il y vit le convainquit de la clarté de son raisonnement. Des rues transversales émergeait un nombre impressionnant de cavaliers, tous aussi terrifiants que celui qui les toisait sur la place.
Foroder sentit sa gorge se dessécher et la terreur l’envahir. Mais les situations de guerre qu’il avait vécues avaient développé en lui un instinct de survie largement au-dessus de la moyenne. Sans même y penser, il talonna violemment sa monture et se rua dans le seul espace libre : la place. Suivi de ses hommes, il partit en diagonale vers la droite, cherchant à éviter le cavalier toujours immobile au milieu de l’esplanade. Le moindre accrochage, le moindre retard pouvaient leur être fatal. Déjà d’autres guerriers apparaissaient un peu partout.
Couché sur l’encolure de sa jument grise, Foroder, avec l’énergie du désespoir, entraînait sa troupe dans une course sans issue. Au fur et à mesure que leurs ennemis y entraient, la place d’Ilmoor semblait rétrécir. À la limite du déséquilibre, il effectua un brusque crochet vers la gauche pour échapper à un groupe qui tentait de leur couper la route. La tête enfoncée dans les épaules, attendant le choc d’un glaive ou d’une masse d’arme, il le frôla de si près qu’il sentit le souffle des chevaux sur son bras. Le son d’une francisque cognant sur un bouclier et un cri de douleur dans son dos lui apprirent que certains de ses hommes n’avaient pas réussi à passer. Il ne se retourna pas, d’autres adversaires se présentaient devant lui, et la sensation d’être pris dans un étau le submergea. Dans une grande gerbe de neige, il vira de nouveau vers la gauche. Une masse d’arme vint heurter son bouclier manquant de le désarçonner. La main droite agrippée à la crinière de sa monture, les genoux serrés contre ses flancs, il réussit à repousser son adversaire de l’épaule et fonça dans une brèche qui s’ouvrait devant lui. Il entendait maintenant des bruits de combat derrière lui et ne savait pas si certains de ses compagnons le suivaient toujours.
Il galopait maintenant à toute allure en bordure de l’esplanade, cherchant à atteindre une petite ruelle au bout de laquelle il pouvait distinguer la limite du hameau. Il savait pouvoir compter sur l’exceptionnelle rapidité de sa jument et il avait lui-même la réputation d’être très bon cavalier, s’il arrivait à l’entrée de la venelle indemne, ses chances de survie seraient multipliées par cent. Seuls deux guerriers s’interposaient et il décida qu’ils ne l’empêcheraient pas de passer. Sans même ralentir, dans un de ces gestes qui avaient fait sa réputation, il se laissa glisser sur le flanc droit de sa monture et passa presque sous le nez du premier de ses ennemis. Celui-ci, éberlué, tenta de le toucher d’un coup de glaive, mais déjà il était hors de portée et ne se préoccupait plus que du dernier obstacle qui le séparait encore de la ruelle. Il n’avait plus peur, il était dans un de ses moments où tout semble vous réussir. Son corps semblait réaliser à la perfection tout ce que son esprit lui commandait. Sans effort apparent, il se remit en selle et, dans un même mouvement, leva sa francisque qu’il abattit à la volée sur le bouclier de son dernier adversaire. Déséquilibré, l’homme poussa néanmoins son cheval en travers de sa route et leva sa masse d’arme, visant sa tête. Comme dans un rêve, avec une facilité déconcertante, il esquiva l’attaque d’un court crochet vers la droite et fendit le crâne de son ennemi.
Il avait à peine ralenti et n’était plus qu’à une dizaine de mètres de l’endroit ou la ruelle débouchait sur la place. La jument semblait avoir compris que la vie de son cavalier dépendait d’elle et accélérait d’elle-même l’allure. Un regard en arrière lui apprit que ses compagnons avaient eu moins de chance que lui. Ils résistaient encore, mais, attaqués de toutes parts, ils ne tarderaient pas à succomber. Lui était libre, il voyait maintenant, comme au bout d’un tunnel, les champs recouverts de neige, et plus bas dans la vallée la Mirn gelée qui serpentait entre les collines. Il savait que dès qu’il attaquerait la descente rendue glissante par la neige, aucun cavalier ne pourrait plus le rattraper. Il sentait sous lui vibrer toute la puissance de sa monture. |
|  | | maniak'

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| Sujet: Re: Denaël.(*) Mer 5 Juil - 0:30 | |
| C’est alors qu’il vit un guerrier se détacher de la mêlée et le charger. Immédiatement il reconnut le casque de bronze aux cornes de taureau et les peintures vertes et noires. L’homme montait un superbe alezan et Foroder remarqua l’aisance avec laquelle il se mouvait. Visiblement, cette fois, il avait affaire à un adversaire à sa hauteur. En guerrier d’expérience, il comprit qu’il ne pourrait pas négocier l’entrée de la ruelle sans ralentir. L’homme au casque de bronze en profiterait pour l’attaquer sur le flanc gauche, en position de faiblesse. Mieux valait perdre un peu de temps et se débarrasser de lui. D’une pression des genoux, il fit effectuer un nouveau crochet à la jument pour surprendre son adversaire et le frapper en pleine course. Comme s’il avait lu dans ses pensées, celui-ci, freinant sa monture dans une épaisse volée de neige, anticipa sa manœuvre, et lui assena un violent coup de francisque. Le son de la lame cognant sur son bouclier raisonna longuement dans sa tête. Il eut l’impression d’être arraché à sa selle, et de se voir tomber pendant de longues secondes. Son dos heurta lourdement le sol et ses poumons se vidèrent d’un seul coup. Étourdi, asphyxié, il ne lâcha pourtant pas ses armes. Péniblement, il lutta pour se relever et, les jambes tremblantes, essaya de faire face.
L’homme, maintenant descendu de cheval, avançait vers lui francisque en main. Plus que ses peintures de guerre ou son casque de bronze, c’est son expression qui glaça le sang de Foroder. Son regard exprimait une colère et une rage profondes. Il ne faudrait espérer aucune pitié de lui. Ses yeux disaient, mieux que ne l’auraient fait des paroles, le dégoût et le mépris qu’il ressentait pour son ennemi. Il marchait sur lui avec assurance, sachant déjà que les jeux étaient faits. Et Foroder, qui quelques instants auparavant s’était senti invincible, savait maintenant qu’il avait raison.
Refusant cependant de capituler, il rassembla ses forces et porta une attaque sur la droite, frappant à la volée. Une nouvelle fois, l’autre réagit à une vitesse stupéfiante. Foroder, emporté par la force de son coup, ne rencontra que du vide. Il glissa dans la neige et posa un genou à terre. Une nuée d’étincelles explosa devant ses yeux quand, du manche de sa francisque, son adversaire le toucha. Il entendit craquer ses dents sous la violence de l’impact et une douleur atroce paralysa son visage. Sa pommette gauche éclata comme un fruit trop mûr et le cri qui jaillit de sa bouche expulsa un flot de sang qui alla rougir la neige devant lui.
Dans un sursaut de volonté, il parvint à se redresser. Il titubait comme un ivrogne et sa vision était floue. Seul le bourdonnement continu de ses oreilles troublait le silence cotonneux dans lequel il flottait. Son cerveau semblait incapable d’aligner deux pensées cohérentes. Il était déjà à demi inconscient.
Le manche de la francisque s’abattit à nouveau, lui brisant la clavicule, et il tomba à genoux. Tout son être lui faisait mal. Des larmes de douleur se mêlaient au sang qui ruisselait sur son menton et engluait sa barbe. Comme engourdi par la souffrance, il ressentit le coup suivant, mais aurait été incapable de dire à quel endroit de son corps il avait été porté. Il s’écroula face contre terre et la sensation de fraîcheur contre sa joue meurtrie lui paru presque agréable. Sa bouche mutilée grimaça un sourire et il perdit connaissance. …
La soif le réveilla. Et les tremblements de fièvre qui le secouaient. Une violente migraine lui tenaillait les tempes et, au moindre mouvement, des nausées lui retournaient l’estomac. Il resta immobile, les yeux fermés, attendant que cessent les vertiges, puis très lentement il remua, essayant de faire un premier bilan. En plus de son visage atrocement douloureux et de sa clavicule cassée, son bras droit était insensible et il éprouvait des difficultés à respirer, certainement des cotes fêlées. Au bruit métallique qu’il perçut en déplaçant ses membres, il prit conscience du fait qu’il était enchaîné. Prudemment, il ouvrit les yeux. Il était dans l’obscurité. Tout d’abord, il ne comprit pas ou il se trouvait, puis, progressivement, ses pupilles s’accoutumèrent à la pénombre et il commença à distinguer des formes. Il faisait nuit noire, à quelque distance luisaient des feux de bivouac et de temps à autres il distinguait des silhouettes. Des bribes de conversations lui parvenaient, apportées par le vent glacial. Un regard circulaire lui apprit qu’il était attaché par une lourde chaîne à la roue d’un chariot. Un garde armé d’une lance et portant un glaive à la ceinture était assis quelques mètres plus loin. Il ne lui prêtait pas la moindre attention.
La situation n’était guère brillante, mais pour l’instant il était vivant. Si on ne l’avait pas tué immédiatement, peut être y avait-il une raison d’espérer. L’angoisse, pourtant, lui nouait la gorge. Pour avoir participé à de nombreuses batailles, il savait quel traitement on réservait en général aux prisonniers. Surtout après une défaite comme celle qu’avait subi l’armée de Denaël. Il avait lui-même assisté, lors d’une campagne dans les monts Golvörds, au lynchage d’un guerrier blessé, qui était tombé vivant entre les mains des femmes d’un village pillé. Souvent, à la veillée, il avait raconté la scène à des compagnons d’arme, et tous étaient tombés d’accord sur le fait que mieux valait mourir au combat plutôt que d’être pris vivant. Mais il y avait une différence énorme entre ce que l’on pouvait penser quand on était tranquillement assis autour d’un feu de bivouac, et ce que l’on éprouvait, enchaîné à une roue de chariot, par une nuit glaciale et entouré d’ennemis. Foroder ne voulait pas mourir, il espérait toujours un miracle.
Il était très mal en point. En proie à de violentes poussées de fièvre, il perdait parfois le contact avec la réalité. Par périodes, il était pris de crises vomissement qui l’exténuaient. Quand il sortait de son délire, il ressentait la morsure du froid avec encore plus de force. La sueur gelait sur sa peau et glaçait ses os.
Dans un moment de lucidité, il se traîna sous le chariot pour essayer de s’abriter, attirant ainsi l’attention de la sentinelle. L’homme se leva tranquillement, s’étira paresseusement, puis se dirigea vers lui. Il s’accroupit et lui jeta un regard.
« Alors Ghoëterin, on revient parmi nous ? Il y en a par ici qui t’attendent avec impatience. Surtout ceux dont les femmes et les enfants étaient à Denaël. »
Du manche de sa lance, il frappait le prisonnier, ponctuant ainsi chacune de ses phrases. Foroder se recroquevillait sur lui-même, aussi bien pour échapper aux coups, qu’à la haine qu’il sentait vibrer dans les paroles de son tortionnaire. Une profonde terreur le submergea, il avait, comme tous les autres, participé au pillage de Denaël. Comme les autres, il avait tué, violé, torturé, et il était maintenant entre les mains des pères, des époux ou des fils de ses victimes.
Le garde était un homme d’une taille imposante. Ses cheveux gris étaient tressés et ramenés en arrière par un lacet de cuir. Une barbe poivre et sel, tressée elle aussi, lui envahissait la moitié du visage et descendait jusqu’à sa poitrine. Les lourds bracelets de cuivre ornant ses avant-bras noueux luisaient dans la pénombre. D’un geste rapide, il attrapa Foroder par les cheveux, et, d’un seul mouvement, le traîna hors de son abri, insensible à ses hurlements de douleur. Brutalement il le plaqua au sol et se pencha sur lui, son visage touchant presque celui du prisonnier. Son expression était si terrifiante que le cri de Foroder s’éteignit dans sa gorge.
« J’ai laissé ma femme et ma fille à Denaël. Une jolie jeune fille aux cheveux roux… Pour ce que vous avez fait, vous allez mourir, tous. » Foroder senti quelque chose d’humide couler le long de sa jambe et il comprit que sa vessie avait lâché. La peur le suffoquait, pendant quelques secondes il crut que l’homme allait le tuer sur place et il essaya de se débattre, mais il était trop faible et il ne réussit qu’à réveiller un peu plus la douleur de ses blessures.
« Ne le tue pas Godfred, pas tout de suite en tous cas. Nous avons besoin de lui. »
Deux hommes, emmitouflés dans des peaux de loups, marchaient dans leur direction. Foroder reconnu l’homme au casque de bronze. Son compagnon était de taille moyenne, plutôt mince. Ses cheveux noirs flottaient librement sur ses épaules. Chose rare, il ne portait ni barbe ni moustache. Malgré sa relative jeunesse, il émanait de lui une incontestable autorité. Foroder sut immédiatement que sa vie dépendrait du bon vouloir de cet homme.
« Tu es moins qu’un rat Ghoëterin, et je devrais t’écraser comme un insecte, mais tu es chanceux, peut-être que tu partiras d’ici vivant. »
Foroder rampa vers lui oubliant toute fierté, seul sa survie importait.
« Merci seigneur, merci, que les dieux bénissent ta famille, que… »
D’un violent coup de pied, l’homme le repoussa, lui cassant le nez.
« Ma famille était à Denaël. Et, à l’heure qu’il est, ils sont soit morts, soit prisonniers des tiens. Alors, peut-être que tu partiras vivant, mais certainement pas indemne… Tu vas ramener, en cadeau à ton maître, les têtes de tes compagnons. Et tu vas lui transmettre un message de ma part. Tu lui diras que nous allons vous poursuivre, et que nous ne nous arrêterons que quand j’aurais planté sa tête au bout d’une pique. Dis lui, dis lui que Bjorn de Denaël va boire de l’hydromel dans son crâne. » _________________ http://maniakwaveski.blogspot.com |
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| Sujet: Re: Denaël.(*) Lun 10 Juil - 21:12 | |
| 5.LAENIS
Le convoi avançait péniblement le long de la Mirn. Le ciel était redevenu bleu depuis la veille, mais la température restait très basse. Une croûte dure de neige gelée scintillait sur les collines, rendant difficile la progression des chariots. Les premiers attelages glissaient dès que le terrain s’inclinait, plusieurs chevaux, blessés dans des chutes avaient du être abattus. Le reste du cortège s’enlisait ensuite dans les ornières boueuses qui se formaient inévitablement. Les prisonniers devaient alors aider les chevaux et les bœufs à tirer les chariots hors du bourbier, après les avoir préalablement déchargés. Il fallait ensuite les recharger puis se précipiter pour dégager un autre voiture. Ce travail exténuant, ajouté au froid et à la malnutrition, en avait déjà amené certains à la limite de la rupture. Quand l’un d’entre eux, épuisé, s’écroulait, les Ghoëterins le forçaient à repartir à coups de fouet.
Laenis, comme les autres, souffrait de cette situation. Elle avançait avec peine dans la boue neigeuse entre les ornières, s’accrochant parfois à l’arrière d’un chariot pour gravir une cote. Ses pieds lui faisaient mal, le froid les ankylosait, tous ses muscles étaient courbaturés. Geörf, son nouveau maître, était installé à l’arrière du char à bœufs qu’elle suivait. De temps à autres, quand l’envie de se laisser tomber dans la neige devenait trop forte, Laenis posait son regard sur lui et une bouffée de haine la poussait en avant. Il fallait qu’elle vive pour lui faire payer ce que, chaque nuit, il lui faisait subir.
Petit, maigre, les dents pourries par la mélasse sucrée qu’il avalait à longueur de temps, Geörf ressemblait plus à un insecte nuisible ou à un rat qu’à un homme. Il portait constamment, vissé sur son crâne chauve, un bonnet de fourrure mité et un long manteau de toile, usé jusqu’à la trame. Emmitouflé dans une couverture en peau de loup, il surveillait jalousement sa propriété. C’était certainement la première fois, depuis que, avec l’armée de Ghoëter, il écumait toute la région au nord des monts Govorins, qu’il ramenait une esclave de cette jeunesse et de cette beauté. Toute la journée, il attendait le moment béni ou il l’attirerait sous sa couverture. Il en usait et en abusait, sachant qu’il la vendrait certainement bientôt. Un guerrier de haut rang serait, à coup sur, prêt à se délester d’une jolie somme pour posséder une esclave de cette beauté. De toutes façons, s’il ne la vendait pas, on la lui prendrait de force. Car il n’était pas lui-même considéré comme un guerrier. Il n’était qu’un de ses charognards qui suivent les armées en campagne. Participant peu ou pas aux combats, il se contentait de financer l’armement et les beuveries de certains guerriers, et se remboursait en nature sur leur part du butin. Il réalisait ainsi des bénéfices conséquents qu’il réinvestissait dans ses commerces du centre de Galatia. Geörf était un homme prospère. Mais il n’était pas devenu riche sans respecter un minimum de règles de sécurité. Ses partenaires commerciaux étaient souvent violents et n’auraient pas éprouvé le moindre scrupule à lui fendre le crâne. Il savait donc qu’une marchandise de la valeur de Laenis devait être mise en vente rapidement. Si un guerrier la remarquait et venait la lui exiger, il lui imposerait un prix d’achat qu’il ne pourrait refuser. Mieux valait fixer un tarif raisonnable tout de suite et la proposer à plusieurs de ces brutes. Si querelle il y avait, ce serait entre les acheteurs potentiels, et lui, Geörf, n’aurait qu’à vendre au plus puissant d’entre eux. Il bénéficierait de surcroît de sa protection. Un sourire rusé éclaira son visage de fouine. En attendant, il profiterait, autant que possible, des rondeurs que la pauvre robe déchirée de la jeune fille avait du mal à cacher.
Laenis sentait, presque physiquement, le regard lubrique de Geörf sur son corps. Cela la révulsait. Elle ressentait pour lui un dégoût d’une telle violence qu’elle vomissait à chaque fois qu’il la touchait. Chaque nuit, malgré le froid, elle se frottait longuement avec de la neige, comme pour essayer de se laver de toute souillure. Rien ni personne ne pourrait jamais effacer ce qu’elle et les autres captives subissaient quotidiennement. Elle devait pourtant se forcer à le supporter. Elle avait accepté en toute conscience la mission que lui avait confiée Alderic et elle irait jusqu’au bout. Quel que soit le prix à payer.
Levant la tête, elle fixa Geörf d’un air furieux, ce qui le fit rire aux éclats. Il n’avait rien à craindre d’elle et il le savait. En tous les cas, elle n’aurait plus à le supporter bien longtemps. Elle l’avait vu s’entretenir plusieurs fois avec des guerriers en la regardant. Un changement de tortionnaire dans un bref délai était très probable. Elle ne savait pas si elle devait s’en réjouir. Pour ce qui était d’obtenir des informations certainement. Geörf n’était au courant de rien, ou peut-être s’y prenait-elle mal, dans tous les cas, cela ne pourrait pas être pire. Elle n’avait revu Alderic qu’une seule fois, et elle n’avait pu lui apprendre que peu de choses. Il fallait absolument, que d’une façon ou d’une autre, elle entre en relation avec l’un des membres de l’état-major de Ghoëter. Si Geörf la vendait à un guerrier anonyme, elle n’en saurait pas plus. Elle décida de donner un coup de pouce au destin.
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|  | | reGinelle

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| Sujet: Re: Denaël.(*) Lun 10 Juil - 21:34 | |
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|  | | maniak'

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| Sujet: Re: Denaël.(*) Lun 10 Juil - 21:47 | |
| Donne un signe de vie de temps à autre. Histoire de me motiver.
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