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Histoires sombres. Extrait. (*)

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maniak'




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MessageSujet: Histoires sombres. Extrait. (*)   Sam 17 Juin 2006 - 14:16




Ils sont sortis de la forêt deux heures avant le lever du jour. En silence, ils sont descendus vers le village et la batterie de DCA. Par petits groupes, ils se sont dirigés vers leurs objectifs respectifs. Et comme à chaque fois, le lieutenant Douglas Cameron a senti ses mains se mettre à trembler et la sueur couler le long de son dos.

Inconscientes du danger, les sentinelles serbes ont continué à griller cigarettes sur cigarettes en discutant à voix basse, leur vigilance émoussée par cette longue et morne nuit de veille.

Maintenant, le groupe de Cameron est en position, dissimulé dans un fossé, à tout juste vingt mètres du poste de garde. Eta, leur guide kosovar, est nerveux, impatient d’en découdre avec ses ennemis héréditaires. Et Douglas n’aime pas ça. Ils sont là pour effectuer un job, pas pour assouvir une quelconque vengeance. Il ne veut pas de dérapage. Il faudra qu’il surveille cet oiseau.

Il jette un regard à sa montre, c’est bientôt l’heure. Dans quelques secondes il recevra le signal dans son oreillette. La gorge sèche, il observe les deux sentinelles qui, inconscientes du danger qui les guette, continuent à discuter mollement.

- C’est bon les gars. On y va.

La voix du capitaine Floyd, calme et impersonnelle, a agi comme un électrochoc sur le cerveau du lieutenant Cameron. D’un seul coup, son esprit s’est désembrumé. Comme toujours au moment d’entrer en action, il a retrouvé une vision claire de ce qu’il doit accomplir.

Silencieusement, il ouvre sa main droite et fait le décompte pour ses hommes. Quatre, trois, deux, un…

D’un même mouvement, tout le détachement se redresse. Sanchez et Korky, les deux tireurs d’élite ont ouvert le feu, couchant les deux serbes avant même qu’ils n’aient réalisé quoi que ce soit.

Au pas de course, ils se dirigent maintenant vers le poste de garde, alors que leur parvient l’écho d’une série d’explosions de l’autre coté du hameau. Le groupe de Blunt est engagé.

Ils ne sont plus qu’à une dizaine de mètres du poste de garde quand la porte s’ouvre à la volée et qu’une silhouette se découpe dans l’encadrement. Eta et Webster ouvrent le feu sans même ralentir leur course et l’homme s’affaisse, lâchant son arme.

En quelques secondes, ils se sont rendus maîtres des lieux. Les deux miliciens serbes, mal réveillés, qui restaient à l’intérieur du bâtiment ont été neutralisés, et les hommes de Douglas se déploient maintenant autour de la position qu’ils sont sensés tenir jusqu’à ce que la mission de sabotage soit achevée.

Cameron commence à se détendre un peu. Tout s’est passé comme prévu, son groupe n’a subi aucune perte. Il ne reste plus maintenant qu’à attendre le signal pour se replier en vitesse vers le point de ralliement un peu plus haut dans les bois. Parfait, le genre de mission qu’il affectionne. Bien pensées, bien organisées, sans anicroches.

C’est alors qu’il entend les cris. Juste là, à quelques pas seulement, dans la ruelle qu’Eta et Wilkins sont chargés de surveiller. Inquiet, il se précipite dans l’obscurité de la venelle pavée, tous les sens en alerte.

Il lui faut quelques secondes pour réaliser ce qui se passe. Sur le trottoir défoncé, une silhouette féminine recule en hurlant de terreur, faisant face à Eta qui avance vers elle dans une attitude menaçante. Wilkins est en retrait, visiblement hésitant sur l’attitude à adopter. A première vue, la femme a été surprise juste devant son domicile dont la porte entrouverte laisse filtrer un rai de lumière. Douglas se dit qu’elle est peut-être sortie pour ouvrir ses volets, ou aller vider sa poubelle dans le container qu’il aperçoit un peu plus haut dans la rue.

- Bon dieu ! Ils avaient dit qu’il n’y avait plus de civils dans le village ! Wilkins ! Tu fonces au bout de la rue et tu nous couvres. Tu ne bouges pas de là. Quoi qu’il arrive et tant qu’on ne t’a pas dit de le faire. Vu ?

Ok. Pas de problème. Il va régler ça rapidement. Il va demander à la femme de s’enfermer chez elle jusqu’à la fin de l’opération et renvoyer Eta vers le poste de garde. Ensuite il enverra quelqu’un appuyer Wilkins et tout rentrera dans l’ordre.

Oui, c’est exactement cela qu’il faut faire… Alors pourquoi cette phrase revient elle continuellement buter contre son cerveau, comme un signal d’alarme ?

- Ils avaient dit pas de civils. P… de m… !!! Pas de civils !!!

D’un geste brusque, Eta repousse la main qu’il a posée sur son épaule. Il lui crie une phrase en albanais avant de s’engouffrer dans la maison à la suite de la femme terrifiée.

- M… ! Eta retourne à ton poste bordel ! C’est un ordre !

Et, d’un coup de pied, il ouvre la porte que le kosovar avait repoussée derrière lui.

Il se retrouve dans une pièce, mi-cuisine mi-salle à manger, dans le coin le plus éloigné de laquelle est installée une gazinière. Au milieu, trône une grande table de bois sur laquelle sont disposés trois couverts, le tout sur une nappe de tissu à carreaux bleus. Il y a une porte fermée dans l’autre coin de la pièce et un grand buffet le long du mur à sa gauche.

La femme a une quarantaine d’année, peut-être un peu plus, et elle serait certainement jolie si la terreur ne déformait pas ses traits. Ses cheveux châtains étaient retenus par un chignon qui s’est partiellement défait et l’affuble à présent d’une coiffure bizarre.

Elle a reculé jusqu’à venir buter contre la table et fait maintenant face à Eta qui l’insulte violemment en albanais. Sourd aux injonctions du lieutenant, il arrache la blouse de la femme, dévoilant une lourde poitrine qu’elle essaie de dissimuler derrière ses bras croisés. Des larmes roulent sur ses joues et elle supplie le géant kosovar dans sa langue.

- Eta ! Tu fais ch… !!! Laisses la tranquille et retourne à ton p…

La porte du fond s’est ouverte d’un seul coup devant un homme vêtu d’un simple tricot de corps et d’un pantalon de pyjama bleu ciel. Il doit avoir à peu près soixante dix ans. Ses cheveux gris sont décoiffés, ses yeux exorbités par l’affolement et la peur. Il tient, dans ses mains parsemées de taches de vieillesse, un fusil de chasse que Douglas identifie au premier regard : Airstall cinq coups automatique, calibre douze. A cette distance, et chargé des bonnes cartouches, c’est presque un lance-roquettes. Et Cameron a le pressentiment que ce sont bien les bonnes cartouches qui garnissent le magasin.

La détonation est assourdissante. Eta recule de trois pas et va cogner contre le mur derrière lui. La cartouche de chevrotine lui a emporté la moitié du visage, mais, incroyablement, il n’en est pas mort. Il tombe sur les fesses, le dos collé à la paroi et essaie de dire quelque chose. Il n’arrive à produire qu’une série de bulles d’un rouge transparent et un gargouillis que les autres n’entendent même pas.

L’homme se tourne à présent vers Cameron et le braque avec son fusil. Le lieutenant est un professionnel. Il a été formé à réagir vite et efficacement, comme si son corps prenait les commandes et que son cerveau s’en détachait. Le canon du M16 s’est redressé comme animé d’une vie propre et les pensées de Douglas s’affolent.

- Il ne fait que défendre sa fille… Il ne fait…
Les trois impacts se dessinent sur la poitrine du vieil homme exactement là où son œil les avait placé. Une expression de surprise sur le visage, il titube quelques secondes avant de tomber, face contre terre, dévoilant le gamin.

Il est debout dans l’encadrement de la porte. Il n’a pas plus de quatorze ans. Vêtu d’un simple caleçon blanc, pieds nus, il regarde avec horreur la scène qui se déroule sous ses yeux. Et Douglas croise son regard. L’expression de terreur mêlée de dégoût qu’il peut lire dans les yeux noisette du garçon le glace.

- Bon Dieu ! Je suis le méchant ! Celui qui vient d’abattre son grand-père, qui a essayé de violer sa mère…

Et il a envie de hurler que non, que ce sont les circonstances qui… Ils avaient dit qu’il n’y aurait pas de civils, il est prêt à le jurer sur ce qu’il a de plus cher. C’est Eta, ce crétin lubrique… lui il a juste voulu empêcher que…

Son arme est toujours levée, la tête du gamin dans sa ligne de mire. Son index se crispe sur la détente quand celui-ci se met en mouvement. Le gosse est à moins de cinq mètres et il avance vers lui, s’il ne tire pas tout de suite, dans peu de temps, il sera trop tard.

- Stop !!! On ne bouge plus !!!

Mais le garçon continue à avancer. Au passage, il attrape un couteau de cuisine qui traîne sur la table. Il marche lentement, droit sur le lieutenant. Et, face à cette lenteur, les réflexes conditionnés de Cameron semblent perdre l’avantage sur son intellect. Lui, qui a grandi dans une famille dans laquelle les hommes sont sensés se comporter en homme, avec un sens aiguë de ce qui se fait ou ne se fait pas, ne peut se résoudre à tirer sur un enfant.

- Arrête petit, ne m’oblige pas à …

Son ton est suppliant. Il met toute son énergie à essayer de convaincre le gamin. Mais, celui-ci est terrifié. Terrifié et en colère. Les méchants sont entrés dans sa maison, ils ont agressé sa mère, abattu son grand-père, et pour lui qui est encore à l’age où les gentils finissent toujours par l’emporter, il est hors de question de laisser les choses en l’état. Même s’il a peur. Même s’il sent les larmes couler sur ses joues en un flot continu. Alors il bondit sur l’américain.

Douglas ne tirera pas. De toutes façons, il n’en a plus le temps. Et puis le gosse est trop près maintenant. Il le voit bien se jeter en avant, et son entraînement devrait lui permettre d’anticiper son action. A n’importe quel milicien serbe, quel qu’aient été sa taille et son poids, il aurait brisé le cou presque sans effort. Alors pourquoi ce gamin, maigre à faire peur et qui ne doit pas peser plus de quatre vingt dix livres, a-t-il réussi à…

Au dernier moment, il a pivoté légèrement et la lame qui visait son ventre s’enfonce juste au-dessus de sa hanche droite. Au début, il ne ressent qu’une espèce de pincement et puis, presque tout de suite après, une violente douleur et la sensation désagréable de se déchirer.
Le visage du garçon est à quelques centimètres du sien. Et il peut voir le pli entre ses sourcils, le nez pincé et le bout de langue qui dépasse entre ses lèvres. Le gosse s’applique à le tuer. Il sent le sang qui poisse sa tenue de combat, la jambe de son pantalon qui colle à sa cuisse et la douleur lancinante qui lui vrille les entrailles. Il s’affaibli très vite, il n’arrive pas à repousser le gamin qui s’accroche à lui de toutes ses forces et qui le tue.

Alors sa main droite tombe sur la crosse gaufrée du Colt Commander qu’il porte à la ceinture et tout son être se révolte à l’idée de ce qu’il va faire. Au point même que, un court instant, il hésite à se laisser mourir plutôt que de devoir survivre à ça. Et puis son corps reprend les commandes alors que son cerveau embrumé de douleur se déconnecte de la réalité.

Le gosse sursaute quand la première balle lui perfore le foie. Il fronce les sourcils, comme incrédule. Comme s’il se disait que non, ce n’est pas possible, qu’il n’est pas sensé mourir si jeune.

Cameron a réussi à se dégager en partie et, comme le garçon fait mine de revenir à la charge, il tire à nouveau. En pleine poitrine cette fois.

La femme est pétrifiée. Son visage et son corps se sont figés et elle reste là, immobile, indifférente à la blouse ouverte sur sa poitrine nue, les poings crispés contre la bouche. Une plainte sourde semble s’échapper directement de son ventre.

Le lieutenant Douglas Cameron ferme les yeux et tombe à genoux en lâchant son arme.

Et il hurle… De toute son âme.

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monilet
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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Sam 17 Juin 2006 - 14:44

Oui, ça doit se passer comme ça. Pas mal!
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Romane
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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Sam 17 Juin 2006 - 21:24

Très chouette description, réaliste surtout.
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maniak'




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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Dim 18 Juin 2006 - 10:39

J'ai bien peur que la réalité ne dépasse la fiction.
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Romane
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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Dim 18 Juin 2006 - 10:47

Bien sûr. La cruauté ne date pas d'aujourd'hui, on la retrouve sous toutes ses formes quelle que soit l'époque, quel que soit le lieu, partout sur le globe.

Ce n'est pas mon genre de lecture préféré, justement parce que je pense qu'il y a déjà bien assez de violence et de cruauté partout. Je ne prendrais aucun plaisir à écrire sur ce thème, autant que je ne prends aucun plaisir à visualiser un film violent.

Mais j'avoue que tu te débrouilles fort bien dans ce genre ! Wink
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maniak'




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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Dim 18 Juin 2006 - 11:26

Je n'ai pas posté l'intégralité du texte, et donc il est difficile de se faire une idée. Mais cette scène n'illustre pas l'ensemble de la nouvelle, elle n'est qu'un outil pour expliquer le comportement de l'un des héros.

L'histoire se déroule sur fond de guerre, mais ce n'est pas une histoire de guerre.
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maniak'




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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Mar 4 Juil 2006 - 23:09



Audrey pose sa main fraîche sur la poitrine trempée de sueur de Douglas et il se raidit. Son cri vient de mourir dans sa gorge, mais il est encore secoué de sanglots et de spasmes. Son visage baigné de larmes exprime une douleur effrayante et la jeune femme se demande dans quel horrible monde son esprit a bien pu s’égarer.

Ce sont ses hurlements qui l’ont réveillée. Hésitante, elle a quitté la chambre d’ami où il l’a installée et, à tâtons, elle s’est approchée de la sienne. Elle a attendu un moment devant sa porte avant de pousser le battant.

Elle est maintenant à son chevet, désemparée.




L’expression sur le visage de Douglas est celle d’un enfant apeuré. La même exactement qu’Audrey a pu voir des centaines de fois lorsque, encore étudiante, elle faisait des ménages dans une crèche du centre ville pour arrondir ses fins de mois. Cette expression qui signifie qu’on refuse totalement un évènement, que l’on crie pouce, que l’on ne joue plus.

Il a ouvert les yeux, mais son regard est flou, embrumé. Et la jeune femme a du mal à reconnaître le macho au sourire moqueur avec qui elle a passé les dernières vingt quatre heures. Il y a quelque chose de touchant dans l’expression de cette panique enfantine, improbable dans ce corps aux épaules larges et aux muscles saillants.

Il n’a pas encore noté sa présence, ce qui explique peut être qu’il se livre aussi totalement. Et Audrey le trouve beau, comme si, pour la première fois, elle le voyait réellement, sans le masque de cow-boy qu’il porte à longueur de temps.

Il l’a physiquement perçue, mais son esprit n’a pas encore analysé l’image de cette silhouette féminine près de lui. Pourtant, il s’est saisi de son poignet qu’il serre à lui faire mal. Et il sanglote, presque à s’étouffer.

Avec douceur, Audrey caresse sa joue trempée de larmes et dépose un léger baiser sur son front. Elle ressent quelque chose de fort qui la remue profondément, un instinct de protection quasi maternel et un puissant désir qu’elle sent monter, qui lui serre la gorge et fait battre ses tempes. Et elle sait ce qui va se passer, comme elle sait qu’elle a attendu ce moment dès la première minute. A l’instant même où il se sont rencontrés.

Tout doucement, elle pose ses lèvres sur les siennes. Sa joue est baignée de larmes, elle en sent le goût salé sur sa langue et le seul mot qui lui vient à l’esprit est : mélange. C’est exactement cela, ils se mélangent. Elle ressent sa douleur et il s’emplit de son désir.

Il pleure toujours, et peut-être n’a-t-il pas encore complètement appréhendé le changement de situation, peut-être est-il encore perdu au fin fond de cet endroit horrible qui le met dans un tel état et ne cherche-t-il qu’a être aidé, consolé. Pourtant, peu à peu, il émerge de son cauchemar. Cette bouche contre la sienne, cette odeur légère, ce corps souple, le tirent vers la surface comme pourrait le faire un sauveteur.

Maintenant, il a pleinement conscience de sa présence et il s’accroche à elle comme un naufragé à une bouée. Ils s’embrassent alors qu’elle se débarrasse de la chemise trop grande qu’il lui a prêtée. Ils s’embrassent encore quand elle pose un genou sur le lit. Et ils s’embrassent toujours quand elle l’enjambe et s’assoit sur ses cuisses.

Elle est belle. Non, elle est plus que cela, elle est magnifique. Comme seule peut l’être une femme dans ces moments là. Dans la semi obscurité de la chambre, éclairée uniquement par la lumière de la veilleuse dans le couloir, il devine ce qu’il ne voit pas de son corps. Et tout est perfection, de la douceur de ses lèvres, au grain si fin de sa peau, de la profondeur de son regard à la rondeur de son épaule.

Audrey, bien sur, a connu d’autres hommes. Des hommes qui, tous, se sont appliqués à faire étalage de leur virtuosité, de leur expérience en la matière. Et certains ont réussi à l’émouvoir. Certains même se sont révélés être des amants plus qu’agréable. Mais, jamais aucun d’entre eux n’a su la toucher autant que cet homme, qu’elle sait dur comme la pierre et qui pourtant sanglote dans ses bras.

Ils se sont fondus l’un dans l’autre, et elle réalise qu’elle pleure elle aussi, sans réellement savoir pourquoi. Comme si quelque part, dans un recoin éloigné de son cerveau, elle pressentait une fin inexplicable et malheureuse à cette osmose quasi parfaite.

Leurs larmes se mêlent et c’est d’émotions plus que de plaisir physique qu’ils se gonflent. Même si, du plaisir, jamais la jeune femme n’en a pris autant à pleurer. Elle savoure le goût de ses propres larmes sur les lèvres de cet homme qu’elle voit émotionnellement aussi nu que physiquement. Et ses pleurs redoublent, car elle a la certitude que plus jamais elle ne le verra ainsi.

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maniak'




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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Jeu 13 Juil 2006 - 11:17



Le son de la guitare magique de Peter Frampton inonde la cuisine. Il interprète « Do you feel like I do », en live, avec sa virtuosité habituelle.

Par la baie vitrée, et par-dessus l’épaule de Douglas qui lui tourne le dos, Audrey peut voir la mer d’un gris inquiétant qui s’agite. Un fort vent de coté souffle l’écume sur la crête des vagues qu’il écrase brutalement au bout de quelques dizaines de mètres à peine. Le ciel voilé se confond à l’horizon avec cette masse liquide furieuse et pourtant magnifique.

La jeune femme s’est arrêtée dans l’encadrement de la porte. Elle détaille l’homme en short, torse nu, les mains appuyées sur le plan de travail, qui, perdu dans ses pensées, observe le début de tempête, comme désireux de s’y enfoncer.

Sa simple vue a déclenché quelque chose en elle. Un sentiment violent auquel elle ne s’attendait pas. Un sentiment sur lequel elle est elle-même incapable de mettre un nom, mais qui pourtant lui a serré le cœur et la gorge.

- Tu as bien dormi ?

Il a posé cette question d’un ton neutre, sans se retourner, alors qu’elle était persuadée qu’il n’avait pas conscience de sa présence. Et immédiatement Audrey comprend qu’il a remis son masque. Il n’a plus grand-chose à voir avec l’homme qu’elle a aimé la nuit précédente.

- Si j’ai bien dormi ? Oui,… peu, mais bien.

Maintenant, les Dave Mathews band jouent « Gravedigger », comme un prélude à la douleur qu’elle sent venir avec angoisse.

- La mer est mauvaise… trop,… même pour moi. Pas de surf aujourd’hui…

Il ne s’est toujours pas tourné vers elle. Elle le sent distant, froid, comme regrettant de s’être montré faible et démuni.

Mais Audrey n’est pas disposée à subir ses humeurs. D’un pas tranquille, elle se dirige vers la cafetière et se sert une tasse du café, noir et épais, qu’il a préparé. Elle est vêtue d’une autre de ses chemises et d’un caleçon de toile blanc, ses pieds nus laissent une trace humide sur le lino. Ses cheveux noirs, encore mouillés de la douche qu’elle vient de prendre, encadrent son visage au teint pâle et font ressortir la noirceur de ses yeux.

Douglas s’est enfin retourné et c’est à lui maintenant de ressentir ce pincement à l’âme. Elle est magnifique. Belle comme jamais une autre femme ne l’a été pour lui. Pourtant, il se force à rester de glace, malgré le dessin de sa lèvre sur le rebord de la tasse, malgré la chemise qu’elle n’a pas jugé nécessaire de boutonner totalement, et malgré la douceur de ses mains qu’il sent encore sur ses épaules.

Elle s’est assise sur un tabouret, les coudes sur les genoux et le regarde d’un air curieux.

- Corrige moi si me trompe, mais j’ai l’impression qu’il faut qu’on s’explique non ?


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maniak'




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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Mar 25 Juil 2006 - 11:43



Audrey est descendue de la Jeep dont elle a laissé tourner le moteur. La gorge nouée, elle fait quelques pas sur la piste de terre en direction de la maison de bois dont, malgré la distance, elle distingue les pilotis. Et elle sait que Douglas est toujours assis sur sa terrasse, face à la mer déchaînée, dans l’exacte position où elle l’a laissé. Prostré.

Le vent pousse de lourds nuages noirs dans le ciel plombé et lui apporte l’odeur et le grondement des vagues qu’elle ne peut que deviner à travers ses larmes.

Elle le voit encore, debout, torse nu sous la pluie, les cheveux collés aux tempes, le corps secoué de sanglots le visage figé dans une inexplicable expression de tristesse. Alors même qu’elle sent l’envie qu’il a de la serrer contre lui, elle le voit s’éloigner d’elle à chaque seconde un peu plus.

Elle l’entend encore lui dire qu’il ne la mérite pas, que si elle savait qui il est réellement …

Mais si elle savait quoi ? Qu’a-t-il donc fait de si grave qui ne puisse être pardonné ?

Elle se voit avancer à son tour sur la terrasse, indifférente à la pluie battante qui trempe sa chemise et la déshabille, les poings serrés de dépit. Elle s’entend hurler des questions d’un ton rageur qu’il laisse sans réponse. Il lui tourne le dos, fuyant ses interrogations, le regard perdu dans les vagues grises et blanches.

Mais Audrey ne lui laisse aucun répit. D’un geste violent elle l’attrape par le coude et le force à lui faire face. Elle n’est pas du genre à accepter ses humeurs sans en savoir le pourquoi. Ce n’est tout simplement pas dans son caractère. Alors, comme un boxeur qui cherche le KO, elle assène ses questions comme autant de coups de poings. Et elle le sent faiblir, se recroqueviller dans un dernier geste de défense.

Tueur d’enfant.

Il lui a jeté ces mots comme un crachat, en plein visage. C’est maintenant lui qui est enragé et elle qui recule devant le visage du petit serbe au foie pulvérisé qu’il lui raconte en sanglotant. C’est elle qui se glace sous la plainte de cette femme à genoux dans sa cuisine entre les corps sans vie de son père et de son fils. Elle qui pleure à l’entendre crier ses remords et sa douleur.

Et maintenant, alors qu’elle se tient là, debout sous la pluie au bout de ce chemin de terre, les mots résonnent encore dans sa tête.

Tueur d’enfant.

Même si elle veut croire qu’elle est capable d’en faire abstraction, elle a fini par comprendre que Douglas, lui, ne le pourra jamais. C’est une croix qu’il s’oblige à porter seul, comme pour se punir de ce qui est arrivé, et même si elle a tenté de le convaincre qu’il n’a qu’une responsabilité limitée dans toute l’horreur qu’il lui a relaté.

Lui a senti le sursaut du garçon quand la balle de 11.43 s’est logée dans son corps, lui a été aspergé de son sang, lui encore a laissé Eta échapper à son contrôle et provoquer cette catastrophe.

Comment, après cela, après avoir en quelques minutes détruit la vie et la famille de cette femme dont il ne connaît même pas le nom, pourrait il ne serais-ce que songer à être heureux. Alors qu’il voit encore cette mère amputée de son fils se lever, le regard vide, et marcher vers lui comme une automate, qu’il sent encore l’odeur de ces cheveux au moment où elle s’est penchée pour ramasser le Colt avant de le braquer sur sa poitrine. Alors qu’il se souvient avoir prié pour que le coup soit mortel et le délivre de sa souffrance… Alors que, pour son malheur, il a survécu.

A sa demande, Audrey est partie après lui avoir fait promettre, sans y croire, qu’il la rappellerait. Comme il l’a voulu, elle a raflé au passage les clés de la Jeep sur le guéridon en rotin, dans l’entrée et, pieds nus, a dévalé l’escalier de bois.

D’un revers de main, elle essuie ses larmes et, après un dernier regard à la maison sur la plage, grimpe dans le pick-up. Le claquement de la portière a quelque chose de définitif. Comme les derniers mots qu’il a articulé juste avant qu’elle ne sorte.

Tueur d’enfant.


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Barnabée
La Bielle de Cadix



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MessageSujet: Re: Histoires sombres. Extrait. (*)   Sam 21 Oct 2006 - 21:30

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Histoires sombres. Extrait. (*)

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