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 Jo Mendes.(*)Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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maniak'




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MessageSujet: Jo Mendes.(*)   Dim 11 Juin - 21:24

Voilà, c'est le début d'un... truc qui me tient à coeur, et je voudrais avoir votre avis. J'ai bien conscience du fait que c'est un peu long, mais bon...

Jo Mendes remonta la rue St Omer puis tourna à droite, en direction du boulevard Emile Zola. Il marchait vite, d’un pas tendu. Au croisement il s’arrêta quelques secondes. Le ciel était bleu sur Casablanca en ce début de printemps 1953, mais Jo, tout à sa colère, n’y prêta pas attention. Il avait hérité de sa mère, Vicky Mendes, ce caractère ombrageux qui était le sien. Et là, il fallait qu’il se calme… Enfin,… pas trop tout de même.

Il alluma une cigarette et décida qu’il faudrait qu’elle dure jusqu’à la place Cuny, le temps que sa colère ne retombe quelque peu. A vingt trois ans Jo était un homme, un vrai. De ceux qui se battaient pour l’honneur d’une femme. Dans son quartier, « La Ferme Blanche » jamais il n’aurait eu à faire ce qu’il allait faire aujourd’hui. Personne n’aurait osé… Mais ici, c’était le « Belvédère » et il y était nettement moins connu.

Il n’était pourtant pas bien épais Jo. Un mètre soixante douze pour soixante quatre kilos, un gabarit tout juste dans la moyenne pour l’époque. Mais Jo était un teigneux et les travaux manuels avaient fait de ses mains, épaisses et larges, des outils qui, à l’occasion, pouvaient se transformer en véritables armes.

Mais, bien plus que de ses mains, c’était de son foutu caractère qu’il fallait se garder. Son sang andalou avait une fâcheuse tendance à s’enflammer dès qu’on s’en prenait à l’honneur des siens.

Francis Ventaja se tenait fièrement au milieu du rond-point. Dans son uniforme, il avait de l’allure. Et puis, il était connu dans tout le Maroc. N’avait-il pas failli être sacré champion d’Afrique du Nord des poids moyen ? Il s’en était failli de peu nom de Dieu ! Un round de plus lui aurait suffi, pour sur. A la douzième reprise, les genoux de Narcisse Belmonte avaient tremblé, il en était certain. Mais bon, c’était du passé. Et puis il aurait une nouvelle chance. Cohen le lui avait promis.

D’un geste mou, il fit signe aux rares voitures qui, le feu tricolore passé au vert, traversaient la place quittant le Belvédère pour le quartier des Roches Noires. Il se sentait bien. Il avait repris l’entraînement depuis un peu plus d’une semaine et avait de bonnes sensations. Et puis, il aimait bien le printemps.

Il jeta un œil vers l’avenue Pasteur et l’océan, bande d’un bleu turquoise sur laquelle se dessinait la jetée. Bientôt, il ferait assez chaud pour aller montrer ses muscles avantageux à la piscine municipale. Il sourit à cette idée et se retourna pour faire signe d’avancer aux voitures qui descendaient de La Villette.

C’est alors qu’il vit le type. Sur son rond-point. Il n’était pas bien grand, un peu plus d’un mètre soixante dix peut-être, et plutôt du genre maigrichon. Il avait les cheveux très noirs et coiffés en arrière. Une fine moustache ombrait sa lèvre supérieure. Et il avait l’œil mauvais.

- Je peux vous renseigner monsieur ?

- Non, c’est moi qui vais te renseigner…

Francis n’en crut pas ses oreilles. Le ton était irrespectueux, agressif même. Ce type était taillé comme un éclat de cure-dent et il se permettait de lui parler sur ce ton ? A lui ? Boxeur, et agent de police de surcroît ?

- La fille que tu as suivie hier soir, Louise Sanchez, c’est ma fiancée.

- Je ne sais p…

- Ta gueule ! Tu l’as suivi jusque chez elle. Tu lui as tellement fait peur qu’elle ne voulait pas aller travailler aujourd’hui, par crainte de te croiser.

- Hé ! Tu sais à qui tu parles là ? Je suis Francis Ven…

Jo avança d’un pas. Et son regard noir fit reculer le malabar.

- Ferme ta gueule je te dis… Je sais qui tu es. Et, je te le dis, ce soir, je vais chercher ma fiancée à la sortie du boulot et je la raccompagne. Si jamais je vois ta gueule traîner sur le boulevard Emile Zola je te mets les tripes au soleil… A partir d’aujourd’hui c’est moi qui traîne sur le boulevard à cette heure là… Et vaut mieux pas qu’on se croise.

Francis se devait de réagir. Il était vice champion d’Afrique du Nord non ? Agent de police. Qui était donc ce freluquet pour oser lui parler sur ce ton ? Pourtant, il avait bien reçu le message. Ce type essayait de lui faire comprendre que, s’il y avait confrontation, il n’y aurait ni ring, ni arbitre, ni règles. Et dans les yeux sombres de Jo Mendes, il pouvait lire toute la détermination qu’il mettrait à triompher.

- Ho ! Tu crois me faire peur ? Je t’écrase d’une seule main si je veux.

- Tant mieux pour toi. Mais, si t’as pas peur, t’as qu’à venir ce soir. Tu connais le trajet non ? C’est pas la première fois que tu lui fais peur à Louise. Tu sais où elle travaille hein ? Alors viens ce soir… viens, je t’attendrai.

Et d’un pas tranquille, il s’éloigna vers la place Albert 1er.



Le café de la gare était bondé. Roland Speicher, Armand Diluca et Josette Cardona étaient assis en terrasse, regardant d’un œil distrait les joueurs de pétanque sur le terre-plein au milieu de la place. Josette et Armand étaient en froid depuis le dernier dimanche et Roland, mal à l’aise, préférait se concentrer sur le fond de son verre d’anisette.

La vision de Jo et Louise marchant sur le trottoir dans leur direction le rassura. Passer toute la soirée à supporter les disputes continuelles des deux autres lui aurait sapé le moral.

Il ne put s’empêcher d’admirer une nouvelle fois la grâce naturelle de Louise. Grande, mince, elle avait une démarche élégante qui faisait doucement onduler ses cheveux châtains à chaque pas. Bon Dieu ! Elle était belle, pour sur. Comment ce bandit de Jo avait-il réussi à la séduire ?

- Hé ! Jo ! On est là.

La place était bondée. Il y avait un tournoi de pétanque et, avec le retour des beaux jours, les casablancais reprenaient goût aux sorties nocturnes. Les femmes se faisaient belles. Montées sur leurs talons hauts, elles marchaient lentement en s’arrêtant parfois devant les vitrines des magasins sur le boulevard de la gare.

Les hommes parlaient fort. La population du quartier était très méditerranéenne. Les Sanchez y côtoyaient des Garcia, des Martinez, des Giacometti, des Dos reis… Les espagnols et les italiens étaient majoritaires, mais il y avait aussi pas mal de portugais. On trouvait aussi des français bien sur. Mais tous étaient avant tout casablancais. Et à chaque combat de Marcel Cerdan, ils avaient oubliés leurs rivalités footballistiques pour supporter l’enfant du pays qui, ironie du sort, était né en Algérie.

Finalement, ceux que l’on voyait le moins dans les rues du Belvédère à ces heures c’était les marocains, cantonnés qu’ils étaient par delà le boulevard Danton et La Villette, dans le quartier des Carrières Centrales. Les autochtones qui résidaient dans le quartier étaient en majorité des chleuhs (berbères) qui tenaient la plupart des épiceries et bureaux de tabac du secteur, ou les serveurs des cafés de la place.

Jo tira une chaise pour Louise et s’installa à ses cotés. Il souriait, visiblement détendu. Roland se dit que Ventaja avait du se faire discret.

Mahjoub, le serveur s’approcha, le visage éclairé par un large sourire. Il aimait ce sbaliouni (espagnol), qui parlait l’arabe comme un doukali (habitant de la région des Doukalas dont la capitale est El Jadida) et qui ne se démontait devant personne. Il s’adressa à lui en darija (dialecte marocain), marquant son mépris pour les autres, ceux qui ne faisaient pas l’effort de se rapprocher des arabes.

- Salut à toi Mendes, que Dieu veille sur toi. Tu vas bien ?

- Grâce à Dieu mon frère. Et toi ? Ta famille ?

- Bien, très bien. Que Dieu te garde Madame Vicky et Monsieur Antoine, tes parents… Et Mademoiselle Louise aussi.

Jo sourit largement en réponse au clin d’œil de Mahjoub. Il aimait bien ce draoui (originaire de la région du Draa dans le grand sud). Il avait d’ailleurs toujours eu un à priori positif pour ces gens durs au mal qui préféraient les actes aux discussions stériles.

Toujours souriant, il commanda deux anisettes et alluma une cigarette.

- P… Jo ! Pourquoi tu perds ton temps à discuter avec ce melon ?

Toujours souriant, il se tourna vers Diluca. C’était un grand maigre aux yeux trop bleus et aux cheveux très noirs. Et, si Jo ne le détestait pas, il ne l’aimait pas particulièrement.

- Mais parce que je l’aime bien Armand… Parce que je l’aime bien.

- Tu fais ch... Jo ! Y a encore eu un attentat pas loin de la place de France. Moi j’fais plus confiance à personne. Ce p… de bougnoule là, celui avec qui tu discutais y a cinq minutes… S’il en trouvait l’occasion il t’ouvrirai le ventre ! Tu peux être sur !

L’excitation fébrile de Diluca faisait sourire Mendes. Il s’étira et se laissa aller contre le dossier de sa chaise, savourant l’odeur de Casa, sa ville.

- Mais non Armand, je suis sur que s’il avait le choix il se ferait plutôt un grand maigre de rital - et il éclata de rire.

- T’es con Jo. Vraiment y a des fois, t’es vraiment con.

Jo Mendes tira sur sa cigarette et laissa son regard traîner sur l’esplanade où un concert d’applaudissements saluait un carreau du père Mahé. De la main droite, il caressait doucement l’épaule de Louise.

Oui, une bombe avait explosé à un arrêt de bus, à quelques encablures de la place de France. Deux morts et plusieurs blessés plus ou moins graves. Et ça n’allait pas s’arranger. Jo se dit qu’il allait falloir s’y habituer. Ça risquait de durer un moment…



Le GMC grogna en attaquant la cote. Jo rétrograda, effectuant un double débrayage que Driss, le graisseur, apprécia en connaisseur. Le doukali était un bon chauffeur et un fin mécanicien.

Sur leur droite, défilait le quartier d’Aïn Borjâa dans lequel Driss avait grandi et vivait encore avec sa femme et ses deux enfants en bas âge. Sur leur gauche, derrière les usines, le quartier des Carrières Centrales étalait ses baraques de tôle et de moellons bruts. Plus haut, en direction de Tit Mellil et Camp Bouleau, le boulevard de la Grande Ceinture marquait la limite de la ville.

Jo soupira, il n’était pas prêt de se coucher, et il était déjà presque minuit. Fataliste il écrasa sa cigarette dans le cendrier et se tourna vers Driss qui commençait à sortir de la léthargie dans laquelle il s’était plongé depuis qu’ils avaient quitté Bir Jdid.

- C’est juste après l’arrêt de bus, c’est ça ?

- Oui M’sieur Mendes. Tu t’arrêtes juste en face, moi je descend.

Le semi-remorque ralentit et vint se ranger contre le trottoir presque en face de l’abribus en béton.

- Allez salut Driss. A demain.

- Salut M’sieur Mendes. Dieu veille sur toi.

- Dieu veille sur toi Driss.

Le graisseur était debout sur le trottoir, sa djellaba sur le bras, la taguïa en arrière sur le crâne. Il avait un air soucieux que Jo ne lui connaissait pas.

- M’sieur Mendes,… Tu fais attention d’accord ?

- Ne t’inquiètes pas Driss. Ana ouled l’bled (je suis un fils du pays).

- Saraha (c’est la vérité). Mais fais attention.

Dans un rugissement, le GMC s’arracha au trottoir reprenant le boulevard en direction du nord et Jo alluma sa dernière cigarette de la journée. Quand il aurait laissé le camion au dépôt, il récupèrerait son vélo et retraverserait toute la ville jusqu’à la Ferme Blanche. Sacré soirée en perspective.



Pour l’instant, ça allait bien. La route descendait de façon à peu près régulière jusqu’au boulevard de la Résistance. Jo refaisait en sens inverse le chemin qu’il avait parcouru avec le camion et il repensait aux années pas si lointaines où il avait pratiqué le vélo en compétition. Il n’avait jamais été très bon, mais il avait aimé ça. Une fois, il avait même failli en gagner une.

Les réverbères éclairaient la route d’une tache de lumière jaune à intervalles réguliers, tout les trente mètres environ, laissant de larges plages d’ombre sous les arbres plantés sur les trottoirs. L’éclairage était à peine suffisant pour qu’il puisse distinguer les nids de poule.

Aïn Borjâa défilait sur sa gauche et les Carrières Centrales sur sa droite. Il pédalait vite, pressé qu’il était d’atteindre le Belvédère où la majorité des habitants étaient européens et où se promener en vélo à ces heures était moins dangereux. Et il y était presque, là bas, à peut être cent mètres, se dressait l’abribus. Plus que deux kilomètres et il pourrait se détendre un peu.

Ses boyaux glissèrent sur le macadam quand il bloqua ses freins. Un homme venait de sortir de l’abri de béton. Il était habillé à l’européenne, mais Jo ne s’y trompa pas, à cette heure et dans ce quartier ça ne pouvait être qu’un arabe. Il s’était immobilisé dans l’ombre d’un platane, se tenant de profil, les bras le long du corps. Sa main droite restait invisible derrière sa jambe et Jo imagina sans peine pourquoi.

Lui aussi s’était immobilisé, en pleine lumière, un pied au sol et il comprit que c’était exactement ce que l’homme avait voulu.

- Qu’est ce que tu fais là n’srani (chrétien)? – Il avait parlé en arabe et d’un ton autoritaire.

- Je rentre du travail. – Jo, lui aussi, avait parlé en arabe et il nota de la surprise dans la voix de son interlocuteur.

- C’est quoi ton travail ?

- Chauffeur routier.

L’homme se tourna alors vers l’abribus et dit quelques mots que Jo ne comprit pas. Mais ses cheveux se dressèrent sur sa nuque. P…, il n’était pas seul.

- C’était toi le GMC qui est passé il y a une demi heure ?

- Oui, c’était moi.

- Pourquoi tu t’es arrêté ?

Jo avait les mains moites. Il essayait de se convaincre que le fait que le terroriste prenne le temps de le questionner était un signe positif. Malgré tout, il ressentait un malaise profond. Il avait peur, une peur ignoble, dégradante pour un homme comme lui. Il aurait voulu dire au type d’aller se faire f… Mais c’était l’assurance de se faire descendre. Que pouvait-il faire ? Opérer un demi-tour en pleine lumière et essayer de se relancer dans la montée en offrant son dos comme cible à l’homme et à ses acolytes ? Essayer de foncer droit devant lui en passant devant l’abribus ?

Non, mieux valait gagner du temps et faire confiance à sa bonne étoile. Aussi se décida-t-il à répondre.

- J’ai déposé mon graisseur. Il habite le quartier.

- Son nom ?

Jo resta silencieux.

- Donnes moi son nom.

- Chouf a sidi (le sens général serait : écoutes mec), tues moi si tu dois me tuer. Sinon laisse moi passer. Je ne te dirais pas son nom. Ou’llah illaâdim (je le jure devant Dieu).

Mendes savait qu’il prenait un risque à parler de la sorte. Mais il avait assez subi, et il estimait qu’il devait surprendre les types dans l’abribus.

- Tu as des c… n’srani. Tu es français ?

- Sbalioune (espagnol)

L’homme leva sa main droite armée d’un revolver à barillet et pointa son arme sur la poitrine du pied noir dans le même temps qu’il se tournait légèrement vers l’abribus.

- Il est espagnol. Qu’est ce que je fais ? Je le descends ?

Les quelques secondes qui suivirent furent pour Jo Mendes les plus longues qu’il ait jamais vécu. Il pensa à sa mère Vicky, à Louise. Il se demanda si on parlerait de lui dans les journaux. La Vigie, Le petit marocain, publiaient tout les jours des histoires comme celle qu’il était en train de vivre…

- Laisses le partir.

Jo était déjà debout sur ses pédales. Par prudence, il partit en zigzag, le dos crispé en prévision de l’impact de la balle qui allait forcément lui perforer le dos. Il n’avait jamais roulé aussi vite en vélo. Louison Bobet lui-même aurait eu du mal à prendre sa roue. Il ne ralenti qu’au rond point, quelques cinq kilomètres plus loin, pour négocier le virage et enfiler le boulevard de la Résistance avant de relancer aussitôt.

Il eut un sourire nerveux. Jamais un entraîneur n’avait réussi à le faire marcher aussi fort que ce type avec son revolver.

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maniak'




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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Dim 11 Juin - 22:16



Vicky Mendes n’était pas bien grande, à peine plus d’un mètre cinquante deux, et pas bien épaisse non plus. Elle était connue dans toute la Ferme Blanche et le quartier Bourgogne pour ce caractère ombrageux et cette fierté à fleur de peau qu’elle avait transmis à José, Jo, le plus jeune de ses trois enfants. A l’époque où, avec son mari Antonio, elle était arrivée au Maroc, le port de Casablanca n’existait pas encore. Les voyageurs débarquaient en chaloupe et les femmes parcouraient les derniers mètres jusqu’à la plage de Sidi Billyout à dos d’homme. La ville se résumait à l’ancienne médina dont les portes étaient fermées à la tombée de la nuit. C’était en 1911 et Vicky n’avait pas vingt ans.

Mais, à cette époque, on était déjà adulte à cet âge. Antonio, apprenti boulanger depuis ses quinze ans, en avait eu assez de se faire exploiter par son patron. Fraîchement marié, il avait quitté sans trop de regrets la ville de Malaga pour ce pays de cocagne qu’était le Maroc. Un gars de Velez Malaga lui avait dit que les français avaient besoin d’ouvriers qualifiés, que là bas on faisait de l’argent rapidement.

Vicky aimait sincèrement ce coureur de jupons qu’était Antonio, même si, la veille de leur mariage, elle lui avait promis qu’en cas d’infidélité elle lui mènerait la vie dure. A cette époque et pour une catholique convaincue il n’aurait su être question de divorce. D’ailleurs divorcer c’était s’avouer vaincue non ?

Elle n’avait donc pas hésité à suivre son homme. Les français, les arabes,… elle n’en avait pas peur. Gengis Khan lui-même ne l’aurait pas faite trembler.

Avec leurs économies, ils avaient ouvert leur première boulangerie dans les ruelles tortueuses de la médina. Il avait fallu suer, la vie n’était pas plus facile ici qu’ailleurs. Les journées commençaient tôt et finissaient tard. Mais au moins, le gars de Velez Malaga n’avait pas menti, le travail était récompensé. Au bout d’un an seulement, ils avaient amassé un petit pécule qui leur avait permis de s’agrandir. Ils avaient pu quitter la pension de famille où ils avaient pris une chambre à leurs débuts et s’étaient installés au dessus de la boulangerie, à quelques encablures de la Porte Marrakech.

Chaque matin, avant l’aube, Vicky chargeait sa voiture à cheval et partait livrer son pain. Et cela n’avait rien de plaisant pour une jeune femme d’à peine vingt ans. Les ruelles du vieux Casablanca n’étaient pas très sures. On voyait assez souvent des légionnaires en goguette, saouls comme des polonais, s’en prendre à qui croisait leur chemin. Il se disait qu’ils n’avaient pas plus de respect pour les femmes mariées que pour les prostituées qui sévissaient autour de l’hôtel Esperanza. C’était pour cette raison que Vicky, pendant les deux années qui avaient suivi leur arrivée au Maroc, avait glissé chaque matin un couteau à cran d’arrêt dans sa jarretière avant de commencer sa tournée. Et ceux qui la connaissaient ne doutaient pas qu’elle fût capable de s’en servir.

Oui, Vicky était capable de ce genre de choses, et d’autres encore. A une époque, Antonio l’avait oublié. Il s’était passé vingt six ans depuis leur départ d’Andalousie. Vingt six années pendant lesquels, chaque jour, il s’était levé à quatre heure du matin pour faire son pain, ses croissants et ses madeleines. Vingt six années à travailler dur et à gagner de l’argent pour nourrir les trois enfants que Vicky lui avait donné.

L’aîné, Miguel, avait dix-huit ans et, comme beaucoup de jeunes espagnols du Maroc, il été parti l’année précédente combattre Franco et ses phalangistes comme on va à la fête foraine, en chantant. Au son du « No pasaran (ils ne passeront pas)» il était monté dans le train avec ses copains du quartier, détendu, le sourire aux lèvres. Antonio, n’avait rien dit, ravagé par la peur de perdre son fils. Car, chez les Mendes, on faisait en silence ce qu’on avait à faire…

Ils avaient reçu une seule et unique lettre de Miguel et puis plus rien. Pendant plus d’un an, Antonio avait attendu. Chaque jour que le Dieu de Vicky avait fait, il avait prié. Il avait prié ainsi pendant des mois, et puis, en désespoir de cause, il avait hurlé sa colère à la face de ce Dieu qui n’avait pas voulu l’entendre.

Il s’était alors mit à fréquenter les tripots du port. Il avait joué au poker, mal. Il avait bu pas mal et perdu beaucoup. Et il avait rencontré Madeleine.

Alors, Vicky avait décidé que la peine qu’il pouvait avoir n’excusait pas tout.



Madeleine Collard était couturière. Elle était arrivée au Maroc à la fin des années 20 avec Fernand, son mari. Comme Vicky et Antonio, ils avaient débarqué dans cette ville nouvelle qu’était Casablanca sans trop savoir ce qui les attendait. Mais, à la différence du couple de boulangers, ils disposaient d’un capital qui leur avait permis de s’établir rapidement.

Fernand Collard était en effet le dernier fils d’une famille bourgeoise de Lyon qui avait prospéré dans le textile et qui, lassée des frasques de son rejeton, l’avait expédié outre mer pour le soustraire à l’influence néfaste de la jeunesse dorée avec laquelle il écumait les casinos et autres lupanars de la région.
Il avait rencontré Madeleine au cours d’une de ses soirées de débauche et, au grand dam de sa famille, ils ne s’étaient plus quittés. Bien entendu, Fernand n’était venu se perdre en Afrique du nord que contraint et forcé, et il n’avait nullement eu l’intention d’y rester pour le restant de ses jours. Cependant, dépendant qu’il était de la rente que lui versaient ses parents, il avait bien été obligé de se créer un soupçon de respectabilité sans lequel ils lui auraient coupé les vivres. Il avait donc acheté un atelier de couture pour Madeleine et un petit café au centre de Casablanca qu’il avait pompeusement rebaptisé « Nouvelle France ».

Il n’avait malheureusement pas pu exercer longtemps le métier de bistrot qui, finalement, ne lui avait pas déplut. Il avait été emporté par une pleurésie à l’age de vingt six ans et avait laissé à Madeleine, et le café, et l’atelier de couture, et ce qu’il restait du dernier versement de sa rente, ce qui représentait tout de même l’équivalent d’une petite fortune pour l’époque, et en des lieux où posséder son propre logement était déjà le début de la richesse.

Madeleine s’était alors découvert un certain génie pour la gestion de ses affaires. Le café était rapidement devenu le rendez vous des négociants et des entrepreneurs qui affluaient dans un Casablanca en pleine expansion, et l’atelier de couture celui de leurs dames, toujours à la recherche des dernières nouveautés en provenance de Paris, Lyon ou Marseille.

Très vite, elle avait dû embaucher pour faire face à une demande toujours croissante et pour pouvoir dégager du temps pour elle-même. La vie n’était pas désagréable en Afrique du nord pour qui avait de l’argent et savait en profiter. Beaucoup d’européens avaient créé leurs entreprises et, dans la région fraîchement pacifiée, les chantiers ne manquaient pas. Des sommes colossales s’échangeaient et une aristocratie se créait dans laquelle Madeleine avait trouvé sa place.

Sa passion pour la vie nocturne ne l’avait pas quittée. Plusieurs soirs par semaine, elle se faisait conduire en calèche par Abbes, son cocher, du coté du boulevard du IVème Zouave, et écumait les boites qui y prospéraient. Elle y jouait au poker et à la roulette, y faisait parfois des rencontres qui, l’alcool aidant, pouvaient parfois être agréables.

Grande, blonde, le teint pâle et les yeux clairs, elle se savait attirante. Le temps passé à boire et à jouer semblait ne pas avoir eu de prise sur sa silhouette et, à quarante et un ans, elle semblait n’en avoir que trente cinq.

Pourquoi son regard s’était il posé ce soir là sur Antonio ? Bien sur, il était beau, personne n’aurait pu dire le contraire. Avec ses cheveux noirs parfaitement gominés, ses yeux sombres aux cils presque féminins et sa chemise ouverte sur un torse fin mais étonnamment bien dessiné, il ressemblait à ses acteurs qu’on pouvait voir dans les films américains.

Mais des beaux garçons, il n’en manquait pas à Casablanca au milieu des années trente. Chaque navire en apportait son lot, des français, des italiens, des espagnols et des portugais. Tous de passage et donc peu susceptibles de lui créer des problèmes.

Non, autre chose lui avait plu en Antonio, peut être ce sourire triste qu’il affichait, plaqué sur son visage comme une malédiction ? Peut être cet accent espagnol que malgré les années il n’arrivait pas à effacer. Peut être encore ces mains épaisses, durcies par le travail de la pâte et la chaleur du four et qui semblaient bizarrement déplacées sur ce corps mince et délicat qui était le sien. Ces mains dont le contact rugueux sur sa peau douce était devenu une drogue au même titre que le jeu et l’alcool.

C’était la première fois depuis la mort de Fernand que Madeleine Collard s’autorisait une relation suivie. Et ce malgré la réputation de Vicky Mendes, la femme d’Antonio. Madeleine n’avait peur de personne, elle n’en serait pas arrivée là où elle en était dans le cas contraire. Quelque part, elle espérait une confrontation rapide avec sa rivale. Elle lui ferait alors sentir tout le poids de sa fortune et lui ferait comprendre qu’à choisir entre une femme ayant porté trois enfants, qui passait ses dimanches à la messe et qui visiblement n’accordait à la bagatelle qu’une importance relative, et une femme plus jeune, plus riche, bien plus gaie et experte dans l’art d’égayer les soirées d’un homme, Antonio n’hésiterait pas longtemps.

Mais, dans l’esprit de Vicky, les choses étaient bien plus simples : Antonio était son mari, le père de ses enfants et il avait manqué à ses engagements. Et elle ne se posait même pas la question de savoir quels étaient les arguments de la couturière.

En cette fin d’après midi d’hiver, alors que, tenant son petit José par la main, elle s’engageait dans la rue pavée en direction de l’atelier de Madeleine, c’était à cela qu’elle pensait.



- Mme Collard ? Une certaine Mme Mendes vous demande.

Madeleine quitta des yeux le registre qu’elle était en train de compulser et fronça les sourcils. Annette Fonseca se tenait sur le pas de la porte de son bureau, à l’étage de l’atelier. Visiblement, elle était embarrassée. Comme tout le monde elle devait savoir qui était Vicky.

Un large sourire éclaira le visage de Madeleine. Parfait ! Mme Mendes était venu d’elle-même. Et bien soit. Le problème d’Antonio allait se régler une bonne fois pour toutes.

- Elle est dans la salle d’attente ?

- Non madame, elle a préféré attendre dehors.

- Parfait, dis lui que je descendrais dans un quart d’heure.

Si elle préférait attendre sous la pluie, qu’elle attende. Il fallait tout de suite lui faire sentir qui était supérieure à l’autre, la discussion en serait facilitée.

D’un air dégagé, Madeleine marcha jusqu’à la fenêtre et sourit à la vue de cette frêle silhouette, toute de marron vêtue, qui tenant par la main son petit garçon, attendait sur le trottoir d’en face, s’abritant de la pluie sous l’auvent de l’épicerie.

Qu’elle attende. Elle, Madeleine, allait se faire belle. Elle était certaine que cela achèverait d’impressionner sa rivale. Si on pouvait appeler cette petite femme insignifiante une rivale.



- Pepito (diminutif de José), ramasse donc cette pierre.

Le garçon s’exécuta, intrigué.

- Tu es un bon fils Josélito… Bien, maintenant jette-là dans la vitrine.

- Que je fasse quoi ?

Vicky lui sourit tendrement et, dans un geste plein d’amour, lui passa la main dans les cheveux.

- Tu m’as bien entendue mon fils. Dieu te le pardonnera, j’en suis sure.

La vitrine s’écroula dans un bruit de tonnerre, projetant des éclats sur le trottoir devant le magasin et même au-delà. L’épicier sortit sur le pas de sa porte et s’arrêta stupéfait. La plupart des passants s’étaient immobilisés et de nombreuses fenêtres s’ouvrirent laissant apparaître des visages curieux.

Annette Fonseca, le regard halluciné, sortit de l’atelier comme un diable de sa boite. A la vue du désastre, elle porta les mains à sa bouche, horrifiée.

La petite Mme Mendes se tenait au milieu de la rue, l’air mauvais. Avec la même expression qu’aurait un jour son fils Jo, quelques seize ans plus tard, face à Francis Ventaja.

- Tu diras à ta patronne que les putains ne font pas attendre les honnêtes femmes… Je repasserais,… et je n’attendrais pas…

Elle avait parlé fort, pour que tous les curieux sachent exactement ce qui s’était passé. Elle était dans son droit. Ses enfants avaient besoin d’un père, Antonio était son mari. Et personne ne prenait ce qui appartenait à Vicky Mendes.

D’une démarche digne, elle remonta la rue vers le quartier de la Ferme Blanche.

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Romane
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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 13 Juin - 8:01

Je vais prendre mon temps, pour lire tout ça. Wink
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Xian




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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 13 Juin - 8:27

Citation:
Tu diras à ta patronne que les putains ne font pas attendre les honnêtes femmes...


Hem !
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maniak'




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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 13 Juin - 11:48

Comment ça Hem...
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maniak'




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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Jeu 6 Juil - 22:56

...

Jo appuya son vélo au mur et se dirigea d’un pas pressé vers l’atelier mécanique coupant à travers la cour de l’usine. Le ciel était couvert, comme souvent en cette saison, mais il ne pleuvrait probablement pas. On avait déjà rangé les parapluies et les imperméables. De toutes façons, Jo avait d’autres soucis que ces considérations météorologiques.

René Calvet était assis sur le marchepied de son Berliet, attendant probablement son bon de sortie.

- Oh ! Jo ! Tu veux une tige ?

C’était un marseillais aux cheveux grisonnants que Mendes aimait bien. Il avait une longue expérience du métier et en faisait profiter les jeunes comme lui. En échange Jo lui apprenait quelques mots d’arabe, lui expliquait les traditions musulmanes et les habitudes pied noires.

- Pas le temps René… Dis, t’aurais pas vu Driss.

- A l’atelier je crois.

Le jeune homme s’approcha du marseillais.

- Faut que je lui cause en privé, tu peux voir à ce qu’on ne nous dérange pas ?

- Pas de problème p’tit. Rien de grave au moins ?

Jo ne répondit pas, il ne savait pas lui-même. Il se contenta d’une pression de la main sur la robuste épaule de René et poussa la porte métallique de l’atelier.

Driss était occupé à démonter un carburateur. Au claquement de la porte il leva la tête et son regard croisa celui de Jo. Et ce n’était pas celui du Mendes qu’il connaissait.

- Salut M’sieur Mendes.

- Salut Driss.

Au lieu d’aller directement à son casier, comme tous les matins, Jo vint s’appuyer à l’établi à moins d’un mètre de Driss. Et, oui, il avait une drôle d’expression sur le visage. D’un geste lent, il tira une cigarette de son paquet et, pour la première fois depuis qu’ils travaillaient ensemble, n’en proposa pas au graisseur.

- Tu as bien dormi Driss ?

- Qu’est ce qui se passe M’sieur Mendes ? Pourquoi tu me demandes ?

Jo leva les yeux et Driss eut un mouvement de recul. Il ne reconnaissait pas le sbaliouni derrière ce rictus de colère.

- Ce qui se passe ? Tu veux savoir ce qui se passe ? Mais je crois que tu le sais enfoiré. J’ai bien failli me faire descendre par des terroristes hier soir… juste en face de chez toi. Et, devine quoi, finalement ils m’ont laissé partir… Certainement parce que j’ai une bonne tête… Tu trouves pas que j’ai une bonne tête ?

Il écumait de rage et Driss, prudent, recula d’un pas. Lui aussi avait grandi dans la rue et il connaissait bien Mendes. Il l’avait déjà vu se battre et, même s’il n’en avait pas peur, il s’en méfiait.

- Il y avait quelqu’un de planqué dans ce p… d’abribus. Et c’est ce quelqu’un qui a décidé de me laisser filer… A ton avis c’était qui ? Hein ? Pas toi quand même ?... Mais alors qui ?...

D’une main tremblante, il alluma sa cigarette et souffla la fumée au visage de l’arabe.

- J’en ai pas dormi m… ! Toujours cette p… de question qui revenait : pourquoi est-ce qu’il ne m’ont pas descendu ?... Et tu sais quoi ?... J’ai fini par comprendre que, le type dans l’abribus, ça pouvait être que toi…

- Non M’sieur Mendes. C’était pas moi, je ne…

Le crochet gauche de Jo cueillit le graisseur à la tempe, l’envoyant rebondir contre le placard métallique derrière lui. Malgré sa méfiance, il avait été surpris par la vitesse de l’espagnol, mais déjà il réagissait. D’un bond il sauta par dessus l’établi et se saisit d’un morceau de tube de plomberie.

- C’était toi enc… !!! Je le jurerai ! Tu sais ce qui va t’arriver si je te dénonce ? Tu le sais ?

- Vas-y, M’sieur Mendes, dénonce moi. Tu fais ce que tu veux… C’était pas moi, Ou’llah illaâdim (je le jure devant Dieu)… Mais ça aurait pu…

- Qu’est-ce que tu dis ? Alors tu es un…

Jo en oubliait sa rage. Il s’était attendu à ce que Driss crève de trouille, qu’il continue à nier. Au lieu de ça…

- Un résistant. Pas un terroriste Mendes,… un résistant.

- Tu es un p… de terroriste Driss. Un tueur de femmes et d’enfants.

La colère de Jo semblait être retombée d’un seul coup. Il avait l’air abattu.

- J’ai aidé à déblayer après l’attentat du Marché Central… Tu es un tueur d’enfants Driss.

- Partez. Rentrez chez vous… et il n’y aura plus de morts… Je te connais Mendes, tu ne laisserais personne rentrer chez toi, j’en suis sur… Tu te battrais.

Mendes resta silencieux. Qu’il parte ? Mais pour aller où ? Ici, c’était son pays. Il y était né et comptait bien y mourir. Et il ferait tout pour que ce soit le plus tard possible. Pourtant, il se reconnaissait dans le discours de Driss.

D’un geste de la main, il repoussa cette idée… Non ! C’était un terroriste, un tueur d’enfants. Il avait vu les corps dans les décombres.

- Vas te faire f… Driss ! Pour ta femme et tes enfants, je te laisse une heure. Après, je te dénonce… Fout le camp !

Driss hésita, il tenait toujours le morceau de tube serré dans sa main droite. Fracasser le crâne de Mendes lui donnerait peut être un délai supplémentaire. Du regard, celui-ci lui désigna la massette posée sur l’établi juste devant lui et il décida de battre en retraite. Une bataille rangée ne ferait qu’attirer l’attention des autres n’saras.

- Enta rajel m’zian (tu es un type bien), M’sieur Mendes. Tu réfléchis à ce que je t’ai dit. F’rass’k andi l’hak (tu sais que j’ai raison ou que je suis dans mon droit).

- Sir f’hall’k (barre toi). Fout moi le camp ! Avant que je ne change d’avis.

La porte métallique qui donnait sur l’arrière du bâtiment se referma doucement sur le graisseur et Jo l’imagina escaladant rapidement le mur d’enceinte, puis s’éloignant en courant à travers champs.

Son regard tomba sur la cigarette qu’il tenait toujours entre l’index et le majeur. Elle n’était plus que cendres. Avec lassitude, il l’écrasa dans le vieux carter qui servait de cendrier et se dirigea lentement vers son placard.

Dans le silence de l’atelier désert résonnaient encore les dernières paroles de Driss. Jo ressentait un profond malaise. Et il réalisa que, plus que son aventure de la veille au soir, l’entretien qu’il venait d’avoir allait l’obliger à faire une chose qu’il avait repoussé jusqu’à ce jour : Prendre position.


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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Ven 7 Juil - 7:07

Quel monde violent ! jamais je ne fréquenterai des plombiers ...
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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Ven 7 Juil - 8:23

Bien content en tous cas que tu suive. Merci de me lire.
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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Lun 10 Juil - 21:05

Le petit José Mendes se regarda dans le miroir. Lui, il se trouvait pas mal dans cet uniforme. Il se demandait pourquoi sa mère serrait les lèvres à chaque fois qu’elle le voyait habillé de la sorte. Il se sourit dans la glace et passa la main dans ses cheveux en brosse avant de se faire un superbe salut fasciste. Les vacances d’été promettaient d’être terribles.

Bon, le père Alfonso était pénible avec ses cours de religion, pour sur. Mais a coté de ça il y avait les copains, les matchs de foot, les rassemblements face au drapeau… Et puis, ces uniformes c’était extraordinaire pour jouer à la guerre. A part les sandales bien sur.

Et puis, il allait enfin pouvoir connaître l’Espagne.

Avec le sourire, il sortit de la chambre de ses parents et ramassa son sac. Tout à sa joie de gamin, il ne remarqua pas que son père détournait le regard, ni qu’il serrait les poings à se faire mal. Pas plus qu’il ne vit sa mère se tamponner discrètement les yeux avec un mouchoir.

- Hé ! P’pa, t’as vu comme il est chouette mon uniforme ? Sur qu’avant la fin des vacances je serai commandant. Ouais, ça c’est sur…

Antonio se contenta de sourire tristement. Il avait l’impression de revivre le départ de Miguel, cette amputation dont la douleur le réveillait toutes les nuits, le clouait sans prévenir à n’importe quel moment de la journée. Alors, il se tordait comme sous la brûlure d’une flamme écarlate qui le consumait.

Et maintenant c’était José, son petit Pepito, ce chenapan que dans tout le quartier on connaissait sous le surnom de Terremoto (tremblement de terre), qui s’en allait. Pourquoi ne s’était-il pas opposé plus fermement à Vicky ? Pourquoi n’avait-il pas insisté ?

Parce que, comme souvent, elle avait raison.

Elle était à présent accroupie devant le petit José et le serrait dans ses bras.

- N’oublies pas Pepito, à chaque étape, tu te portes volontaire pour aller, avec le Padre Alfonso, visiter les prisonniers républicains. Et tu ne leur poses de questions au sujet de Miguel que si personne ne peut t’entendre. Tu as bien compris José ?

- Ne t’inquiètes pas m’man, je vais te ramener des nouvelles. J’suis plus malin que ce gros c… de Padre Alfonso moi.

- Joselito !!! C’est un homme de Dieu !!!

- Excuses mama,… n’empêche, j’suis plus malin que lui.

Vicky sourit, de cela elle était certaine.

Dans la rue retentissait Cara al sol (face au soleil l’hymne Franquiste) et ils sortirent sur le seuil de la boulangerie pour voir arriver tout un bataillon de jeunes garçons en uniforme, vêtus, comme José, du calot, de la chemise brune et du short kaki des jeunesses Franquistes, devant lequel marchait un homme bedonnant portant soutane.

Et Antonio baissa les yeux pour masquer sa haine. Un jour peut-être, si le Dieu de Vicky le permettait, il se retrouverait seul avec le Padre Alfonso, ses enfants à l’abri, alors il se servirait de ses mains pour autre chose que pétrir la pâte.


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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 25 Juil - 16:54



Vicky se leva silencieusement et se dirigea vers la minuscule salle de bain au bout du couloir. Laura, son aînée, dormait encore et il faisait encore sombre. Sans un bruit, elle referma la porte et se rendit compte qu’elle avait oublié de faire chauffer de l’eau. Elle était de plus en plus distraite depuis le départ de José. Avec une moue presque gracieuse, elle haussa les épaules, la canicule sévissait sur la Chaouïa en ce début d’été, elle se passerait d’eau chaude.

Les paroles d’Antonio résonnaient encore à ses oreilles :

- Tu es trop dure Vicky… trop sèche. Tu n’as plus rien d’une femme.

Bien sur que non, c’était un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre. La vie était dure, et il fallait se battre pour la gagner et défendre les siens. Il ne lui restait que peu de temps pour ce qui, semblait-il, manquait si cruellement à Antonio. Et puis, il était son mari et elle son épouse, c’était suffisant non ? Pour elle en tous cas, pour l’Eglise, et pour Dieu aussi. Mieux valait prier. Pour Miguel d’abord, et pour José à présent.

Elle croisa son regard dans le miroir et fut frappée par l’expression sévère de son visage. Où donc était passée la jeune et jolie Victoria Gomez Aliende ? Celle dont le rire cristallin avait séduit Antonio ? Celle qui pouvait passer des après midi entières à chanter et plaisanter ?

Presque timidement, elle se sourit et, instinctivement, se retourna, comme inquiète d’être observée par un improbable témoin. Rassurée, elle releva ses cheveux noirs et, après une courte hésitation, fit glisser la bretelle de sa chemise de nuit, dénudant une épaule et la naissance d’un sein. Le rouge lui monta aux joues quand elle sentit une vague de chaleur envahir son ventre et elle se mordit la lèvre inférieure. Cela faisait si longtemps, cette sensation était si vieille, qu’elle en avait presque oublié le coté agréable. Faudrait-il qu’elle en parle à son confesseur ? Elle chassa cette pensée et reporta son attention sur son reflet dans le miroir.

Antonio avait tort. Elle était encore une femme,… mais elle seule le savait. Et c’était là tout le problème. Jamais elle n’oserait se comporter pareillement avec son époux. Pas après tout ce temps… Pas avec l’image de femme forte qu’elle s’était forgée. Et puis, fallait-il qu’elle agisse comme une putain, comme cette Madeleine, pour récupérer son époux ?

- Pas comme une putain Vicky… Comme une femme…

Elle ne s’aperçut qu’elle avait prononcé ces quelques mots que quand ils résonnèrent dans la petite pièce mal éclairée. Et, aussitôt, elle s’en voulut. Que dirait le padre Vicente s’il l’entendait parler de la sorte ? Et Antonio ? Aurait-il toujours pour elle le même respect ?

Elle soupira et laissa retomber ses cheveux. Porter le monde à bout de bras était épuisant. Même pour Vicky Mendes…

Comme tous les matins, elle ouvrit le robinet et remplit la cuvette ébréchée posée sur le tabouret de bois sous le miroir. Machinalement, elle fit glisser la seconde bretelle et attrapa le gant de crin pendu à un crochet juste au-dessus.

Du regard, elle détailla le corps, dénudé jusqu’à la taille, qui se tenait devant elle. C’était indiscutablement celui d’une femme. Elle esquissa un sourire, un peu plus provoquant, et ressentit immédiatement une nouvelle vague de chaleur dans son ventre.

Victoria Gomez Aliende n’était pas morte.


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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Sam 5 Aoû - 10:28



La Citroën était stationnée dans l’impasse depuis bientôt une heure. Il était presque minuit. Pierre-Jean Paoli, les mains crispées sur le volant, essayait de résister à l’envie de fumer qui le tenaillait. Assis à ses cotés, Albert Maurice se trémoussait nerveusement. C’était un grand type maigre d’une trentaine d’années au crâne prématurément dégarni, au nez fort et busqué. A l’arrière, François Gamez essayait de se détendre. Les yeux fermés, les mains enfoncées dans les poches de sa veste sombre, il appuyait sa tête au dossier du siège, l’esprit vide.

- T’arrêtes de remuer ton cul oui ?

Paoli s’était tourné vers Maurice, l’air mauvais. Les manches de sa chemise bleu clair étaient retroussées sur ses avant-bras massifs comme des jambons. Un rictus nerveux étirait ses lèvres minces, quasiment inexistantes.

- A force de secouer la bagnole tu vas nous faire repérer.

- Excuses-moi, j’sus nerveux… C’est ma première opération.

- T’inquiètes, tu vas vite t’y faire… Mais p… ! Arrête de remuer bordel !

Le silence retomba, troublé uniquement par les échos de musique arabe provenant de l’immeuble à un étage de l’autre coté du croisement. La fête battait son plein.

Albert Maurice frotta ses mains moites sur son pantalon, essayant de maîtriser leur tremblement. Il commençait à regretter de s’être laissé convaincre par Gamez. Et il était à présent bien trop tard pour reculer. Paoli le terrifiait, c’était un géant aux épaules d’une largeur impressionnante. Mais plus que sa carrure, c’était son regard qui lui donnait des frissons. Ses petits yeux gris, presque transparents, qui semblaient lire en lui comme dans un livre ouvert.

La nuit était fraîche pour la saison et la température dans la voiture était glaciale. Pourtant, cela ne semblait pas incommoder les autres. Maurice remonta son col et se renfonça dans son siège. P… ! Cette attente était insoutenable !



Malika Ghellab souriait, exhibant sa dent en or. Elle était heureuse. Bouchaïb, son fils cadet se mariait et tous les hommes du quartier étaient là, tapant dans leurs mains au rythme des darboukas et de la kamanja. Youssef avait bien choisi les musiciens. Les femmes avaient fêté les noces la veille et, comme l’exigeait la tradition, elle-même ne participait pas directement aux festivités de ce soir. Elle se tenait sur la terrasse, avec ses deux plus jeunes filles, se contentant de passer les plats à Nourredine, le fils des voisins qui, pour l’occasion, faisait office de serveur.

Tout s’était parfaitement déroulé. Les invités étaient satisfaits, ils avaient bien ri, mangé plus que de raison, chanté et dansé jusqu’au vertige. Oui, on parlerait certainement longtemps des noces de Bouchaïb et Rabîa dans le quartier.

Et Malika en était heureuse. Enfin, autant qu’on pouvait l’être avec un fils emprisonné par les français et soupçonné de terrorisme. C’était une inquiétude constante. Najim avait été arrêté le mois précédent à la sortie de l’usine par quatre hommes en civil et, si Monsieur Ancelin, son patron, n’était pas intervenu immédiatement, nul doute qu’il n’eut disparu sans laisser de traces, comme tant d’autres avant lui.

Monsieur Ancelin. Que Dieu les protège, lui et sa famille. A lui seul, il rachetait la conduite de tous les autres n’saras. Chaque jour, il s’était rendu au commissariat central, faisant jouer ses relations et ses avocats pour obtenir qu’on libère ce pauvre Najim. Et il s’était déplacé personnellement jusqu’ici pour la voir, elle, Malika, et lui assurer qu’il touchait au but. Dans moins d’une semaine Najim serait libre. Promis.

Les noces de Bouchaïb n’avaient pu être repoussées, mais, dans une semaine, ce serait à nouveau la fête chez les Ghellab.


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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Ven 1 Sep - 12:39



- Hé ! Ça commence à bouger chez les ratons.

Paoli avait parlé d’une voix rauque, sourde, mais Maurice l’avait perçue comme un hurlement strident. Ses entrailles s’étaient nouées et il avait eu soudainement très chaud. Mais pourquoi avait-il fallu que cet enc… d’Ancelin aille se mêler de faire relâcher ce p… de terroriste ? Et lui-même pourquoi avait-il fallu qu’il s’amuse à jouer les fiers à bras devant Gamez et les copains du quartier ?

- Moi ces terroristes de m… je te les descendrais sans même les juger – avait-il dit en bombant le torse – Deux balles dans la tête et on en parle plus... Ouais.

Ces phrases qu’il avait lâchées devant une anisette, dans un bistrot du boulevard de la Gare et sur le ton de la conversation, il n’était pas prêt de les oublier. Quand, le soir même François « Paco » Gamez l’avait prit à part dans la Peugeot empruntée à son père, il n’avait tout d’abord pas compris où il voulait en venir.

- Ça me fait vraiment mal qu’il relâche cette ordure de melon. Comme t’as dis, on devrait tous les buter ces enflés là.

Et Maurice avait renchéri. Par vantardise ou par imbécillité, il avait expliqué ce que lui ferait s’il en avait les moyens. Comment il les ferait marcher droit, lui, les bougnoules. Comment il leur « donnerait le compte » à ces enfoirés.

Et Paco Gamez avait fait son boulot de recruteur.

- Tu sais. J’en connais des gens, moi, qui les ont les moyens…

Et maintenant, il était là. Dans cette voiture. Avec ce Paoli qui lui foutait la trouille. Et il en pissait presque dans son froc.

Effectivement, là-bas, de l’autre coté du croisement, dans le couloir de l’immeuble, une ampoule s’était allumée. Une silhouette se découpa dans l’encadrement de la porte. Un homme en djellaba blanche. Et puis, un autre sortit à son tour, et un autre encore. Il y avait à présent une quinzaine de personnes sur le trottoir, devant le bâtiment aux murs blanchis à la chaux, qui discutaient à voix haute.

La culasse du neuf millimètres de Gamez claqua sèchement dans le dos de Maurice.

- C’est bon Mau. Je démarre tous feux éteints, toi tu arroses. Paco reste en couverture, des fois qu’y en aurait un qu’est armé… On sait jamais avec ces bâtards… Quand y sortira de taule le terroriste, il verra ce que ça coûte de jouer au c…

Paoli souriait en disant cela. Et Albert Maurice se mit à trembler de plus belle.


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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 5 Sep - 11:13



Il faisait relativement frais mais ce n’était pas désagréable. Malika se tenait sur le seuil de la porte. Najat et Khadija ses deux filles regardaient par-dessus son épaule les hommes qui discutaient sur le trottoir. Houssine, son époux devisait avec Abdelkader, un lointain cousin, à grand renfort de gestes de la main. Il souriait et elle s’en réjouit, depuis l’arrestation de Najim il semblait avoir eu, plaqué sur le visage, une expression de constant désespoir qu’elle espérait ne plus jamais revoir.

Du coin de l’œil, elle détecta un mouvement dans l’impasse mais n’y prêta pas réellement attention. C’était une soirée de bonheur et l’inquiétude de ces dernières semaines s’était envolée. Elle ne comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal que quand elle entendit crier en français.

- Vas-y arrose merde ! Qu’est ce que tu fous ?

Tous les regards se tournèrent alors vers la Citroën noire qui débouchait de l’impasse, tous feux éteints et moteur au ralenti.



- Je peux pas bordel ! Il y des gamines, faut laisser tomber !

- T’es marteau non ? – Paoli écumait – Tire bordel ! Tire !

Mais les mains d’Albert Maurice refusaient de s’exécuter, soudées qu’elles étaient à la crosse de la mitrailleuse Thompson. Complètement déconnecté de la réalité, il était incapable de faire autre chose que de fixer les deux fillettes, inconscientes du danger, qui s’avançaient sur le trottoir pour mieux voir ce que faisaient les n’saras dans leur voiture sans lumière.

Les hommes eux ne comprenaient que trop bien. Ce ne serait pas la première opération de représailles d’une organisation « anti-terroristes » dans le quartier. Déjà, ils s’éparpillaient, sachant que rester groupés c’était offrir une cible facile.

Paoli, enragé, freina brutalement au milieu de la rue et arracha son arme à Maurice, résistant à l’envie de lui écraser le crâne à coups de crosse. Ce crétin était en train de tout faire foirer ! Ces salopards de terroristes se barraient déjà dans tous les sens.

- Tire Paco ! Tire !

D’un geste rageur, il ouvrit sa portière et, un pied sur le macadam, pressa la détente.

La première rafale toucha un homme d’une soixantaine d’années qui s’enfuyait en boitant le long du trottoir. Il s’affala sans un cri et sa tête heurta violemment le sol, défaisant son turban alors que claquait sèchement le 9 mm de Paco Gamez. Un jeune homme d’une vingtaine d’année, tomba à genoux, les deux mains crispées sur son estomac tandis qu’un autre, fauché en pleine course par les balles de la Thompson, percutait un réverbère avant de s’écrouler, le dos de sa djellaba blanche teinté de rouge carmin.

Houssine, lui, ne pensait qu’à une chose : Najat et Khadija, ses filles, étaient en première ligne, devant la porte de l’immeuble. Rien ne les séparait du n’srani à la veste sombre qui venait d’abattre le jeune Brahim. Alors, au lieu de fuir comme les autres, il courut de toutes ses forces en direction de la Citroën et de l’homme au pistolet.

La première balle l’atteignit à l’épaule droite et il décrivit une espèce d’embardée qui le fit dévier de son objectif. Son pied gauche glissa sur le sol et il faillit tomber. Il réussit cependant à retrouver son équilibre et à reprendre sa course. Il n’était plus qu’à deux ou trois mètres de Gamez et pu voir le sourire qui étirait ses lèvres quand il pressa de nouveau la détente.

Le hurlement de Malika se confondit avec la détonation. La tête de Houssine, rejetée en arrière par l’impact, sembla vouloir se désolidariser de son corps juste avant qu’il ne tombe sur le dos aux pieds de son assassin, les yeux blancs et du sang sur le visage…


Albert Maurice était en état de choc. Du regard, il allait de l’un à l’autre des quatre corps étendus sur le bitume, hébété. Il mesurait à présent le gouffre qu’il pouvait y avoir entre la discussion et l’action. Tous les détails qui pouvaient paraître insignifiants quand on était attablé, entre grandes gueules, dans un café de la place de France, et qui, soudainement, prenaient une incommensurable importance. Comme le tintement des douilles en cuivre rebondissant indéfiniment sur le macadam. Comme l’odeur de poudre, acre et piquante, dont, il le savait à présent, il n’arriverait que difficilement à se débarrasser. Comme le hurlement de cette femme, debout devant chez elle, serrant ses enfants contre sa poitrine, les yeux rivés au corps sans vie de son époux encore agité de tremblements nerveux.

Comment avait-il pu en arriver là ? Comment une simple discussion, comme il en avait eu des centaines auparavant, avait-elle pu le conduire à ce désastre ? Lui, dont les seuls contacts avec la violence se résumaient aux films américains qu’il allait voir le samedi soir au cinéma Empire sur le boulevard de la Gare.

Il fallait que tout cela s’arrête, qu’ils remontent en voiture et qu’ils s’en aillent. Qu’ils repartent vers le quartier du Maârif et ses rues animées, ses cafés et ses rires. Qu’il oublie à tout jamais ce à quoi il venait d’assister…

Paco cherchait des yeux une autre cible. Son chargeur était encore à moitié plein et ce n’était pas tous les jours qu’il pouvait faire d’aussi jolis cartons. Mais les hommes qui, quelques secondes auparavant, discutaient devant la maison des Ghellab, s’étaient éparpillés comme une volée de moineaux. Alors son regard se posa sur les deux gamines et la grosse femme qui hurlait.

P… de moukère ! Elle lui cassait les oreilles à crier comme ça la fatma. Et ça, c’était un carton facile, ces trois silhouettes immobiles sur le trottoir. D’abord la grosse. Une balle dans le citron. Facile à cette distance.

Du pouce il releva le percuteur et ajusta le front de Malika…

- C’est bon Paco… Arrête. Faut qu’on se tire.

La main de Maurice s’était posée sur le poignet de Gamez. Son ton était suppliant, sa voix sanglotante. Gamez lui jeta un regard méprisant. Cette lopette puait la trouille.

- P… ! Mais t’es une vraie gonzesse toi ! Grimpe dans la caisse si t’as les jetons… et fais pas ch… !

- Non Paco, il a raison. On s’en va… Files-moi ton pétard…

Paoli avait fait le tour de la Citroën. Il avait l’air sérieux et moralisateur d’un père s’adressant à ses enfants. Le ton juste pour la circonstance. Paco le regardait d’un air surpris et ne réagit pas quand il lui prit le pistolet.

- Ok… On y va…

Maurice, qui n’attendait que ça, se retourna et repoussa la portière. La balle de 9 mm se logea dans son cerveau avant même qu’il n’entende la détonation. Quand sa joue toucha le bitume, il était déjà mort.

Paoli cracha par terre.

- Terroristes de m… ! Ils ont encore tué un français.

Sous les yeux de Malika et de ses filles pétrifiées, il contourna la voiture et se remit au volant pendant que Gamez repoussait le corps de l’autre n’srani et s’installait à ses cotés.

- Toi ! La fatma ! Quand ton fils sortira,… dis lui comment son père est mort… Et pourquoi.

La Citroën démarra sur les chapeaux de roues et le silence retomba sur le quartier, troublé seulement par les sanglots de Malika et de ses filles.


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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 17 Oct - 0:24

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MessageSujet: Re: Jo Mendes.(*)   Mar 17 Oct - 8:53

Momo a d'autres chats à fouetter ...
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