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maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Nocturne. (*) Mar 6 Juin - 23:17 | |
| Jamais il n’aurait cru pouvoir en arriver là. Non, jamais. C’était pourtant bien lui qui marchait d’un bon pas, l’esprit embrouillé par les doutes, dans cette ruelle obscure, accompagné par le seul claquement de ses talons sur le trottoir.
Nerveux, il se retourna. Personne ne faisait attention à lui. D’ailleurs il n’y avait personne dans la rue à cette heure tardive. Rassuré, il enfonça les mains dans les poches de son blouson et allongea le pas. Bientôt, très bientôt, il saurait.
Il traversa la rue pour éviter de passer dans le halo d’un réverbère puis, au bout d’une trentaine de mètres, s’arrêta à l’intersection avec le boulevard. Pendant quelques secondes, il observa les trottoirs déserts. Bien sur, tous les commerces étaient fermés et seules quelques rares voitures passaient à intervalles irréguliers et généralement à vitesse soutenue. Les honnêtes gens étaient pressés de se retrouver au chaud dans leur confortable univers familial. C’était l’heure des dernières informations télévisées, pas celle des déambulations nocturnes.
Angoissé à l’idée de traverser l’avenue éclairée à giorno, il temporisa, la tête dans les épaules, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. D’où il était, il distinguait l’entrée du parc et, un peu plus loin, après le bureau de tabac, sur la place, la statue en pied d’un soldat célèbre pour avoir remporté une bataille, dont, pour d’obscures raisons, le citoyen moyen était censé entretenir le souvenir. C’était là bas, deux rues après le club de billard.
D’un pas rapide, marchant le long du mur, il descendit le boulevard, dissimulé aux yeux d’éventuels passants par l’ombre des platanes. Une pluie fine et glacée s’était mise à tomber sur la ville, faisant luire le macadam à la lumière des néons. D’un geste nerveux, il releva son col.
Mais que faisait-il là ? Comment lui, un homme reconnu pour sa sagesse, sa sagacité et sa force morale, lui, un notable, pouvait-il en être réduit à ça ? Depuis le début de son épopée, il y avait de cela maintenant une bonne demi heure, il essayait de se raisonner. Ce qui restait en lui de cartésien lui disait qu’il avait tort, qu’il se faisait du mal, que toute cette histoire n’existait que dans son esprit.
Mais toujours revenaient les images. Douloureuses, insupportables, insoutenables et pourtant, paradoxalement, excitantes. Cela expliquait peut être qu’il se les repassât sans arrêt depuis des heures. A tel point qu’il avait quitté le bureau bien avant l’heure, incapable qu’il avait été de se concentrer sur autre chose que la douleur acide, et quelque part presque agréable, qu’elles réveillaient au creux de son estomac.
Sans un regard pour le colonel en faction sur son piédestal, le sabre levé, une expression martiale sur le visage, il traversa la place et coupa la rue en diagonale vers l’abri des arcades.
Il avait envie de fumer, mais son souci de discrétion l’en empêchait. Et si on le remarquait ? Pire, si on le reconnaissait ? Frissonnant, il remonta encore plus son col si c’était possible.
Voilà. C’était là. A cinquante mètres se dressait la grille protégeant l’accès à la villa de l’avocat. Tout était calme, une seule fenêtre luisait d’une lumière vacillante. Il s’agissait de la baie vitrée du salon, et c’était probablement la cheminée qui éclairait la pièce au gré des humeurs du foyer.
La douleur se fit plus aigue. Pour avoir eu souvent des discussions paillardes avec le propriétaire des lieux, de celles qu’on a entre hommes, et quel que soit son age, il savait que l’avocat avait coutume de se livrer, avec ses nombreuses conquêtes, à des jeux érotiques éclairés par les flammes.
D’un œil inquiet, il examina l’allée dans laquelle on parquait habituellement les véhicules des visiteurs. Il n’y reconnut que la grosse berline allemande du ténor du barreau. Légèrement rassuré, mais pas encore satisfait, il se résolut à s’approcher du portail.
Un chat s’éloigna en soufflant, faisant grimper d’un seul coup ses pulsations cardiaques. Une sueur glacée perlait à son front et Il se sentait à la limite de la nausée.
Timidement, il posa sa main gantée sur un barreau de la grille et exerça une légère pression. Docilement, le battant pivota sur ses gonds.
Une seconde, il hésita. Qu’allait-il faire ? Lui, homme respectable s’il en était ! N’étais ce pas là ce que l’avocat, qui s’y connaissait, aurait qualifié d’effraction ? Probablement, mais l’envie de savoir le tenaillait. Une sensation de malaise, presque sexuelle, l’envahissait. Et il ne pouvait plus résister à cette curiosité malsaine.
D’un pas que la tension rendait mal assuré, il longea la magnifique pelouse en essayant de faire le moins de bruit possible, remerciant le ciel de la phobie de l’avocat pour les molosses. Arrivé à l’angle de la maison, il inspecta l’arrière cour. Le garage, ouvert, était vide de tout autre véhicule. C’était rassurant, il en convenait, mais en définitive cela ne prouvait pas grand-chose. Les taxis, n’est ce pas, n’étaient pas faits pour les chiens.
Il avait chaud maintenant, malgré le vent glacé. Il suait à grosses gouttes. Que pouvait il bien se passer de l’autre coté de ces murs ? Face à cette maudite cheminée devant laquelle, selon les dires de l’homme de loi, avait défilé un nombre impressionnant d’honnêtes mères de familles. Il fallait qu’il sache, quelles qu’en fussent les conséquences. Supporter cette angoisse plus longtemps était au dessus de ses forces.
Se félicitant d’avoir éteint son portable, il s’approcha silencieusement du perron et, marche après marche, monta l’escalier. L’angoisse le tenaillait. Mentalement, il se préparait aux images qu’il connaissait par cœur pour les avoir ressassé toute l’après midi. La seule question qui restait sans réponse était celle qu’il se posait quant à sa propre réaction. Mais il en repoussait la réponse à plus tard, absorbé qu’il était par sa douleur et son excitation grandissante.
Prudemment, il s’avança jusqu’à la baie vitrée et, prenant garde à rester à l’abri des regards des occupants du salon, risqua un œil à l’intérieur.
Malgré le fait qu’il s’y fût préparé depuis des heures, le choc fut violent. Son cœur sembla s’arrêter brutalement pour repartir aussitôt à toute allure. La douleur se fit brûlante, au moins autant que la culpabilité qu’il ressentit à se sentir sexuellement excité. Sa gorge se serra, et ses tempes se mirent à battre tendit qu’il s’appuyait au mur pour résister au vertige qui le prenait.
Sous ses yeux, deux silhouettes s’étreignaient lascivement dans la lumière fantomatique des flammes. L’homme, allongé sur un épais tapis, était sans nul doute l’avocat. Il reconnut sa maigreur et son début de calvitie au premier regard, Et, de toutes façons, la lueur des flammes éclairait parfaitement ses traits d’aristocrate distingué.
La femme qui le chevauchait, par contre, avait le visage dans l’ombre. Il ne voyait distinctement que son torse et ses hanches pleines que l’on devinait ceux d’une femme mûre. Malgré lui, il apprécia les formes un peu alourdies, mais bien proportionnées, et la beauté de la lumière de l’âtre sur la poitrine encore ferme qui lui rappelaient cruellement un corps qu’il connaissait si bien.
Ses poings se serrèrent et il avança d’un pas. L’excitation et la douleur cédaient la place à une colère froide, meurtrière. Une rage dévorante l’envahissait il allait…
La bûche éclata dans la cheminée, libérant une flamme claire et éclairant le visage de l’amante.
Elle avait les yeux mi-clos, la bouche entrouverte. Ses cheveux blonds, décoiffés, laissaient passer la lumière du foyer, la coiffant d’une auréole quasi mystique. Le plaisir qu’elle exsudait et la lumière des flammes la maquillaient mieux qu’elle n’aurait pu le faire elle-même. Elle était, à cet instant, d’une beauté stupéfiante.
Et il aurait pu en être jaloux…
Mais ce n’était pas elle.
Etourdi, il s’éloigna sans la moindre précaution. Il courrait presque en franchissant la grille, en proie à un mélange de sentiments contradictoires. Bien sur, il était soulagé. Evidemment, il ressentait une honte profonde. Ne s’était il pas comporté comme un misérable ? N’avait il pas douté encore une fois, sur des soupçons qui ne reposaient sur rien d’autre que son manque de confiance. Ne s’était il pas subrepticement introduit chez quelqu'un qui le considérait comme un ami, à la façon d’un voleur ? Sur la petite place, sous le regard désapprobateur du colonel qui semblait le menacer de son sabre, il s’assit sur le bord du trottoir, essayant de reprendre ses esprits. Une fois de plus, il avait dépassé les bornes. Une fois encore, il ressentait une profonde culpabilité. Mais, qu’y pouvait-il ? C’était comme un poison contre lequel il n’existait aucun antidote. Il avait beau se raisonner, rien n’y faisait. Déjà, alors même qu’il tentait de se raisonner, dans un coin reculé de son esprit il dressait une liste des potentiels remplaçants de l’avocat lubrique.
De toutes façons, le fait que ce ne soit pas elle dans le salon de l’avocat ne prouvait pas qu’elle ne fût pas ailleurs, avec un autre homme, devant une autre cheminée. Il fallait bien qu’elle soit quelque part, puisqu’elle n’avait pas appelé. Il ne fallait pas le prendre pour un imbécile. Il ne croyait plus à ces histoires de déplacements commerciaux.
Et puis, il y avait ce professeur de sport aux muscles avantageux qu’elle voyait deux fois par semaines pour de soit disant séances d’aérobic. Il ne lui avait jamais plus celui là, avec son sourire charmeur.
D’un bond, il se remit sur ses pieds. S’il se souvenait bien, il habitait juste au-dessus du gymnase, le bellâtre. Et ce n’était pas bien loin. Un petit quart d’heure à peine.
D’un pas rapide, rasant les murs, il s’éloigna sur le boulevard, accompagné par le seul claquement de ses talons sur le trottoir. …
Le téléphone coincé dans le creux de son épaule, elle dénoua la serviette, laissant retomber ses cheveux. D’un œil critique, elle s’examinait dans le grand miroir fixé au mur de la chambre d’hôtel.
Elle était encore très belle, le regard des hommes, même biens plus jeunes qu’elle, le lui disait tous les jours. Et elle appréciait cet état de faits. N’était ce pas là le privilège des belles femmes que de plaire aux hommes ?
Elle aimait cela, plaire. C’était un plaisir innocent qu’elle s’accordait. Et personne ne pouvait lui en vouloir. Jamais d’ailleurs elle n’était provocatrice. Et, si elle était souvent courtisée, jamais elle n’avait laisser planer le moindre doute quant à sa fidélité. Beaucoup d’hommes avaient tenté de la séduire, et elle en était flattée, mais aucun n’avait réussi à la détourner de ce qu’elle considérait comme un serment sacré : son mariage.
Elle s’allongea à moitié sur le lit, face au miroir et prit une pose lascive. Oui, elle était belle, malgré ce voyage cauchemardesque, malgré les grèves qui l’avaient bloquée à la gare pendant toute l’après midi, malgré l’imbécile qui avait marché sur son portable dans la bousculade de l’embarquement et qui l’avait détruit, et malgré l’heure tardive de son arrivée à l’hôtel.
Bien sur, elle avait conscience que cela puisse agacer son mari par moment. Mais un peu de jalousie mettait du piquant dans une vie de couple n’est ce pas ? Et puis, il n’était pas un de ces jaloux maladifs que l’on voit dans les films.
A l’autre bout de la ligne, le téléphone sonnait toujours. Elle insista encore quelque secondes avant de raccrocher. Il avait du sortir, et, comme à son habitude, oublier d’allumer son portable. Ce n’était pas grave, elle le rappellerait demain.
Elle se leva, laissa tomber son peignoir et se sourit dans le miroir. Puis elle se glissa dans les draps et éteignit la lampe de chevet. |
|  | | rizlabo Saigneur des Grands Crus

Age : 99 Inscrit le : 05 Avr 2005 Messages : 7868 Localisation : Poireaux et blaireaux, it's my way
| Sujet: Re: Nocturne. (*) Mer 7 Juin - 3:29 | |
| Joliment écrit ce petit conte moral. Une description assez juste d'une facette du sentiment amoureux. Un bémol cependant : je ne perçois pas l'allure des personnages, je ne la visualise pas. Manquerait-il ce détail qui flasherait inconsciemment mes neurones ? _________________ Plutôt vintage que has been |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Nocturne. Mer 7 Juin - 8:05 | |
| | C'est vrai, maintenant que tu le dis... Mais je suis incapable de te dire si c'était volontaire ou pas. |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 49119 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: Nocturne. (*) Mer 7 Juin - 8:26 | |
| Hello Maniak, ravie de te lire.
Ton écriture "coule bien", elle est agréable. J'ai buté sur une phrase, assez longtemps, pour un petit détail d'orthographe qui change totalement le sens du mot "il ne lui avait jamais plus, celui-là" au lieu de "il ne lui avait jamais plu, celui-là". J'ai longuement cherché ce qu'il ne lui avait jamais plus dit ? fait ?..... jusqu'à ce que je comprenne qu'il s'agissait du verbe plaire.
@ rizou : je reconnais là ton percutant passage dans le fil "construction de personnages" en théâtre, et je t'avoue que ta remarque à Maniak me remplit de joie, parce qu'elle prouve que tu as complètement intégré la nécessité de mentionner certains détails.
maniak, LU est un assez gros forum. Je te suggère d'ouvrir un fil présentation dans "Nos Membres" pour que les anciens te sachent nouvellement inscrit et t'accueillent. Sinon, il est possible que tu ne sois pas "détecté" tout de suite, et ton texte pourrait passer à l'as, vu le nombre de fils partout. _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Nocturne. (*) Mer 7 Juin - 13:53 | |
| | Merci pour le conseil, je vais essayer de le suivre. Quant à la confusion entre plu et plus je suis désolé, en général ja fais attention à ce genre de choses. On essaiera de faire mieux la prochaine fois. |
|  | | Romane Administrateur

Inscrit le : 01 Sep 2004 Messages : 49119 Localisation : Kilomètre zéro
| Sujet: Re: Nocturne. (*) Mer 7 Juin - 13:56 | |
| Tu sais, ce n'est pas gravissime et même plutôt courant. On sait bien, tous, que même après plusieurs relectures on laisse des fautes. Je t'ai lu ce matin devant mon café, c'est-à-dire comme d'hab pas réveillée... là où j'aurais compris tout de suite, je suis restée un moment à me creuser la cervelle (déjà vide, au demeurant)
Donc ne t'en fais pas, surtout !  _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | Barnabée La Bielle de Cadix

Age : 42 Inscrit le : 28 Nov 2005 Messages : 2138 Localisation : Au sommet de la Tour des Gamelles
| Sujet: Re: Nocturne. (*) Mer 8 Nov - 11:47 | |
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