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maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Songha.(*) Mer 16 Aoû 2006 - 20:03 | |
| Songha marchait en silence, les yeux baissés, essayant de se concentrer sur le petit nuage de poussière jaune que soulevaient ses pieds nus. Il fallait à tous prix qu’elle oublie la douleur, la soif, les mouches qui bourdonnaient autour d’elle et que, de ses mains liées, elle ne pouvait chasser. Il fallait aussi qu’elle repousse les images qui, sans cesse, revenaient.
Ravalant ses larmes, elle dirigea son regard vers l’horizon. Le paysage avait changé depuis ce matin. La végétation s’était faite plus rare, le sol plus sec et rocailleux. Même le ciel semblait d’un bleu plus clair, presque blanc. A l’est, dans le lointain, se découpait la silhouette de collines qu’elle ne connaissait pas. D’ailleurs, depuis des heures maintenant, elle ne reconnaissait plus rien. Jamais elle n’était remontée si haut vers le nord et ces contrées réputées aussi dangereuses qu’inhospitalières.
La tête de la caravane entama l’ascension d’une colline et la corde se tendit, meurtrissant un peu plus ses poignets. Le regard cloué au dos du garçon qui marchait devant elle, elle s’appliqua à mettre un pied devant l’autre et à recommencer, encore et encore.
Il faisait chaud. De plus en plus. Même les bêtes en souffraient, les chevaux en tous cas. Ils avançaient en soufflant bruyamment, secouant la tête pour chasser les insectes qui venaient se poser sur leurs naseaux ou leurs paupières.
Le garçon qui la précédait était nu, tout comme elle et la plupart des autres captifs. Elle ne le connaissait pas. Ce qui semblait indiquer que cette razzia était une opération d’envergure. Son village n’avait certainement pas été le seul à être attaqué, comme le confirmait le nombre de dromadaires et de prisonniers qui marchaient en file indienne, soulevant une poussière safran que le vent brûlant rabattait violemment, giflant les bêtes comme les hommes. La veille, en fin d’après-midi, une caravane moins importante les avait rejoints. Et puis une autre, ce matin encore.
Son pied glissa sur un silex et Songha dû se mordre la lèvre pour ne pas crier quand elle sentit sa peau se déchirer une fois de plus. Un nouveau vertige la submergea et elle lutta pour rester consciente. Car, à plusieurs reprises, prise par la fièvre, elle s’était perdues dans des limbes où plus rien n’empêchaient les images de la hanter.
Alors revenaient les cavaliers, drapés de bleu et de noir, grimaçants comme des diables et armés de mousquets et de sabres. Encore une fois, ils arrivaient avec l’aube, masse galopante et hurlante, marée guerrière envahissant l’espace entre les huttes de terre. Et à nouveau elle était là, sa jarre sur l’épaule, pétrifiée devant la case qu’elle partageait avec Oum, son jeune époux. Elle sentait alors la terreur la reprendre comme ce matin-là, deux jours plus tôt, et ses mains se remettaient à trembler.
Le cavalier au grand cheval blanc descendait de selle et s’avançait vers elle. Alors, sortant de la case, Oum bondissait et enfonçait la pointe de sa sagaie dans la poitrine de l’homme avant de se tourner vers un autre agresseur, son sabre à la main. Et il lui criait de courir vers le lit du ruisseau à sec, de ne pas se retourner.
De toutes ses forces, elle avait couru, des larmes pleins les yeux, les lèvres tremblantes. Et puis, malgré les recommandations d’Oum, elle s’était retournée. Et elle avait vu son époux qui, fidèle à sa réputation de guerrier, éclaboussé de sang, frappait, taillait, résistant de son mieux à la pression de trois des envahisseurs. Se protégeant derrière son bouclier de cuir et de bois, vêtu d’un simple pagne qui soulignait sa puissante musculature, il faisait même plus que cela. Il prenait l’avantage. Pas à pas, il faisait reculer ses adversaires.
Et puis, comme à chaque fois, retentissait la détonation et Songha voyait Oum se figer, le bras encore levé, prêt à frapper, face au cavalier immobile qui, monté sur son étalon bai, le regardait, le pistolet à pierre encore fumant dans la main droite. Elle voyait alors son époux, avec une grâce presque féminine, plier les genoux et, très lentement, s’affaler sur le sol.
La jeune femme ressentait encore cet effroi qui l’avait glacée quand un autre homme, vêtu d’une gandoura bleue, avait craché sur son corps avant de lui trancher la gorge.
De ce qui avait suivi, elle n’avait gardé que peu d’images. Terrifiantes certes, mais peu nombreuses. Le cavalier galopant vers elle alors qu’elle tentait de reprendre sa course, le visage grimaçant de l’homme qui la giflait après qu’elle l’eut mordu, la bague en argent sur le poing qui percutait son visage… ensuite, elle avait fermé les yeux…
Par contre, elle n’avait pu faire abstraction des sons, des odeurs et des contacts. Ils étaient là, tapis dans un coin reculé de son cerveau, dans l’attente d’un relâchement de sa part. Alors, ils revenaient la brûler comme des braises incandescentes. Et les larmes aussi. Elle ne savait plus si elle pleurait la mort de Oum, ou…ce passage abject et indélébile de son existence.
L’âpre odeur de sueur envahissait à nouveau ses narines, les mains dures revenaient la forcer, les rires gras de ses tortionnaires, leurs ahanements bestiaux, emplissaient ses oreilles et la bile remontait dans sa gorge.
Songha, celle qu’avaient élevé ses parents, celle qu’avait aimé Oum, la douce et souriante Songha était morte. Aussi sûrement et définitivement que si sa gorge avait été tranché par l’homme à la gandoura bleue. Une autre jeune femme avait pris sa place. Une femme qui avait dans la bouche le goût du sang, qui savait la douleur de l’humiliation.
Et qui voulait y survivre.
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|  | | Romane Administrateur

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| Sujet: Re: Songha.(*) Jeu 24 Aoû 2006 - 10:26 | |
| De très belles descriptions où rien ne lasse. Ton texte dégage beaucoup d'émotions diverses, en tout cas c'est ce qu'en reçoit la lectrice que je suis. Si je peux me permettre, maniak, une ou deux petites remarques techniques :
| maniak' a écrit: | Son pied glissa sur un silex et Songha dû se mordre la lèvre pour ne pas crier quand elle sentit sa peau se déchirer une fois de plus. Un nouveau vertige la submergea et elle lutta pour rester consciente. Car, à plusieurs reprises, prise par la fièvre, elle s’était perdues dans des limbes où plus rien n’empêchaient les images de la hanter.
Alors revenaient les cavaliers, drapés de bleu et de noir, grimaçants comme des diables et armés de mousquets et de sabres. Encore une fois, ils arrivaient avec l’aube, masse galopante et hurlante, marée guerrière envahissant l’espace entre les huttes de terre. Et à nouveau elle était là, sa jarre sur l’épaule, pétrifiée devant la case qu’elle partageait avec Oum, son jeune époux. Elle sentait alors la terreur la reprendre comme ce matin-là, deux jours plus tôt, et ses mains se remettaient à trembler. |
A partir de là, je pense que tu devrais changer ton temps de conjugaison pour donner le relief nécessaire à ton texte et différencier la marche captive de ce qui en fut à l'origine.
Le cavalier au grand cheval blanc était descendu de selle et s’était avancé vers elle....................
etc... _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Songha.(*) Jeu 24 Aoû 2006 - 10:55 | |
| Tu as probablement raison romane. Il y avait, moi aussi, quelque chose qui me dérangeait, et depuis j'ai un peu modifié le texte.
En fait, je l'ai posté quasiment sans relire pour avoir des avis sur ce prélude à une saga africaine.
Penses-tu qu'une suite ?... _________________ http://maniakwaveski.blogspot.com |
|  | | Romane Administrateur

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| Sujet: Re: Songha.(*) Jeu 24 Aoû 2006 - 11:20 | |
| Je pense qu'une suite.
Cependant, si tu n'en écrivais pas, cela ne serait pas non plus gênant. Je me suis fait la réflexion après t'avoir lu : il zoome sur un instant et il le fait fort bien. Je suis une adepte de ces récits courts et précis, comme autant de petits joyaux. _________________ "Bonjour je suis Romane alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane." (Romane)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Songha.(*) Lun 28 Aoû 2006 - 16:41 | |
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Les buses tournoyaient dans le ciel vibrant de chaleur. Quelque part, à l’est, une charogne devait achever de se décomposer. Les cris des charognards déchiraient le silence, troublé uniquement par le souffle du vent.
Ismaïl s’accroupit à l’ombre d’un piton et s’autorisa une gorgée d’eau. Du regard, il scrutait le plateau balayé par les traînées de poussière jaune. La caravane, à cette distance, était insignifiante dans ce décor gigantesque. Une mince chenille que seul un œil aiguisé comme le sien arrivait à distinguer entre les rafales de vent brûlant. Légère trace dans le sable, insignifiante en comparaison des falaises et des pitons rocheux aux formes torturées qui jetaient leurs ombres gigantesques en travers de son chemin.
Le temps changeait. Le voyageur avisé devait, dès à présent, se préoccuper de trouver un abri. Car le ciel qui avait été presque blanc dans la matinée, après avoir pris la teinte du safran en milieu de journée, était à présent d’un rouge de plus en plus sombre. La tempête menaçait. Et qu’Allah ait pitié des imprudents qui se feraient surprendre en terrain découvert. Oui, la pitié de Dieu, ce serait la seule chose qui pourrait alors les sauver.
Ismaïl, lui, n’était pas concerné. Ces terres arides, sèches et austères, il les connaissait mieux que quiconque. N’était-ce pas pour cela qu’il avait été choisi, lui, pour servir de guide à cette expédition ? Un sourire étira ses lèvres minces et il plissa les yeux de plaisir à l’évocation de ce jour béni où les cavaliers avaient fait leur entrée dans Erfoud.
Erfoud. Perle du Tafilalet. L’un des points de passage obligé pour les nombreuses caravanes qui commerçaient avec les tribus du Mali et du Niger. La porte du Sahara. Village de terre, coincé entre la chaîne tourmentée de l’Atlas et les dunes sablonneuses du désert. Ramassis de cahutes agglutinées autour d’un ksar aux murs ocres et fortifiés. Point de rencontre de toutes les ethnies. Berbères, touaregs, arabes, tous s’y croisaient et y respectaient un semblant de trêve dans leurs incessantes guérillas. Car ici on commerçait. Chevaux, dromadaires, esclaves, or ou argent, sel, ivoire… Tout pouvait se trouver à Erfoud. A condition, bien entendu, d’avoir les moyens de payer.
Les portes du ksar avaient été ouvertes dès les premières lueurs de l’aube. C’était jour de souk et la place du marché était déjà bondée.
De nombreuses tentes avaient été édifiées le long du rempart ouest de façon à bénéficier de la fraîcheur de l’ombre pendant une partie de la matinée. Des étalages de dattes, de figues sèches ou de barbarie se succédaient entre les boutiques d’épices et les établis des fkis et autres rebouteux qui, pour quelques piécettes, arrachaient une dent, réduisaient une fracture ou prescrivaient des infusions contre tous les maux. L’odeur du cumin se mêlait agréablement aux effluves de la viande de chèvre qu’un chouheï faisait griller lentement sur un feu de charbon de bois de l’autre coté de la place.
Ismaïl était rentré depuis deux jours d’un périple dans le sud qui l’avait mené jusqu’à Gueltat Zemmour. Il en avait ramené une caravane égarée en territoire hostile et en proie à d’incessantes attaques de pillards. Comme à son habitude, et grâce à sa parfaite maîtrise de la plupart des dialectes de la région, il avait négocié pied à pied le droit de passage du convoi. Malgré son jeune age, il savait que souvent la discussion ouvrait des portes que les armes n’arrivaient pas à forcer.
A présent, assis à l’ombre d’un palmier dattier, la bourse gonflée de pièces d’argent durement gagnées, il lézardait, les yeux mi-clos, en observant distraitement la foule des promeneurs qui traînait entre les étals. Il buvait à petites gorgées le verre de thé, presque noir, que Nourredine lui avait apporté avant de s’asseoir à ses cotés.
Il le connaissait depuis l’enfance. Berbère comme lui, il avait la peau mate, l’œil sombre et le cheveu noir. Il était aussi râblé et musculeux qu’Ismaïl était grand et mince. C’était un fougueux. Un de ces hommes qui trouvaient toujours de la force en eux, même dans les pires situations. Mais, et il le reconnaissait lui-même, il avait besoin de quelqu’un pour canaliser cette énergie, cette ardeur qu’il mettait en toute chose.
C’était le rôle qu’il avait confié au sage Ismaïl, le grand guerrier aux yeux clairs, à la peau blanche et aux lèvres minces. Car, aussi loin qu’il eut pu se souvenir, et quel qu’ait été le problème à résoudre, celui-ci avait toujours une solution pertinente à proposer. Pour cela, et en plus de la sincère amitié qu’il lui portait, Nourredine lui vouait une admiration sans bornes.
En ce milieu de matinée de printemps, la chaleur était déjà insupportable. Mais les badauds n’en semblaient nullement incommodés, habitués qu’ils étaient aux rigueurs du climat sous ces latitudes. Ils allaient et venaient, d’un étal à un autre, d’une tente à une échoppe, discutaient les prix avec force gesticulations et éclats de voix, riaient aux plaisanteries des commerçants. Les femmes se masquaient pudiquement le visage aux compliments des hommes et souriaient des yeux. Un jour de souk ordinaire à Erfoud. Rien de particulièrement intéressant pour les deux jeunes gens désoeuvrés. Et puis, la foule se fendit devant les cavaliers et Ismaïl plissa ses yeux clairs.
Au nombre de cinq, montés sur de magnifiques chevaux Barbes, de ceux que l’on élevait de l’autre coté de l’Atlas, ils étaient richement mais sobrement vêtus. Des guerriers de haute lignée, à n’en pas douter. Les trois qui chevauchaient en tête étaient arabes. De fiers seigneurs, grands et solidement battis, qui, par leur prestance, imposaient le respect et la crainte. Les deux autres étaient des géants au teint pâle et aux cheveux clairs. Des roumis (infidèles).
Ismaïl en avait entendu parler. Il se disait qu’il y en avait un certain nombre, convertis à l’Islam ou simple mercenaires venus d’Andalousie pour s’enrôler dans l’armée du sultan Ahmed el Mansour. Mais c’était la première fois que le jeune berbère avait l’occasion d’en voir.
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|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Songha.(*) Ven 1 Sep 2006 - 12:34 | |
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Javier Estevez Garrido était un catholique convaincu. Il ne s’était pas, comme Fernando Escobar Palacios, qu’on appelait à présent Ibrahim, converti à l’Islam. Il n’était pas là, comme lui, par idéal où pour défendre une cause quelconque. Non, lui n’avait que faire d’aller évangéliser les tribus subsahariennes. Peu lui importait que ces gens soient chrétiens, musulman ou païens, ce qui comptait avant tout c’était qu’ils soient riches. Et c’était ce que lui avait confirmé le pacha Djouder, cet eunuque espagnol et musulman qui commandait la troupe de dix mille soldats marocains stationnée du coté de Merzouga.
Javier était un soldat. Un bon soldat. De ceux qui ne savaient faire qu’une chose : se battre. Des Amériques où il avait combattu les indiens, il avait ramené un butin plus que conséquent avec lequel il avait acheté une exploitation agricole dans la région de Grenade. Exploitation qu’il avait été incapable de diriger et qui avait englouti la totalité de son pécule. Il s’était alors vu obligé de reprendre le métier des armes que, de toutes façons, il préférait, et de loin, à celui de propriétaire terrien. Il avait alors combattu les anglais, sur terre comme sur mer, un peu les français et les arabes, avant d’être approché par cet homme, Gaspar Fernandez Hoyo, un soir de beuverie dans une taverne de Cadix.
C’était une de ces nuits d’hiver où le froid calme les ardeurs guerrières des plus grands soldats. Une pluie fine, froide et continue, tombait sur les ruelles sinueuses de la ville, faisant luire le pavé à la lumière des lampes à huile. Les tavernes et les cabarets du port étaient bondés. Marins, soldats, truands et maquereaux se côtoyaient dans le même souci de faire passer au plus vite ces jours glacés, à grands coups de vino tinto, d’eau de vie et de bière.
Les prostituées de la rade faisaient des affaires en or, aidées en cela par les proxénètes qui n’hésitaient pas à détrousser les naïfs désarmés qu’elles entraînaient dans les impasses non éclairées. Car Cadix, comme toutes les villes où se croisaient autant de navires d’origines différentes, était un endroit dangereux.
Mais Javier Estevez était un homme d’expérience. Cela se lisait sur son visage buriné. Et, si cela n’était pas suffisant, il suffisait au détrousseur en mal de victime, de laisser traîner ses yeux sur les deux pistolets à pierre et le sabre d’abordage qu’il portait à la ceinture pour décider de ne pas s’en prendre à lui. D’ailleurs, en général, un simple regard suffisait à faire réfléchir le brigand.
Ce soir là donc, il était assis au fond de la salle principale de la Casa Matteo, une grande chope de bière largement entamée et une bouteille d’aguardiente posées sur la table devant lui, le bras passé autour de la taille d’une grosse fille outrageusement fardée que, l’eau de vie aidant, il trouvait de plus en plus jolie. L’auberge puait l’alcool, la sueur et la friture. La fumée des lampes à huile et des pipes à tabac, qui commençaient à être à la mode, achevait de troubler la vision du plus grand nombre, déjà bien entamée par la boisson et la fatigue.
Javier, lui était éméché, mais il n’était pas ivre. Jamais il ne se laissait aller jusqu’à de telles extrémités. C’était une règle qu’il s’imposait. Il avait vu trop d’hommes réputés invincibles se faire tuer bêtement parce qu’incapables de se défendre à cause de leur état d’ébriété. Lui s’était juré que, s’il devait mourir un jour de mort violente, se serait au combat, une arquebuse ou un sabre à la main.
C’était à cela qu’il pensait, assis le dos appuyé au mur mité de la Casa Matteo, la chope de bière dans la main gauche, l’énorme sein de la grosse fille de joie dans la droite et les talons de ses bottes calés sur le rebord de la table. Il chantait avec les autres la chanson de Paloma, triste histoire d’une paysanne venue à la ville épouser le beau Manolo qui s’était révélé être un proxénète. La clientèle de Matteo n’avait cure de la tristesse et de la honte de la pauvre Paloma. Tous, marins, soldats, dockers, truands, escrocs et putains reprenaient en cœur le refrain qui racontait avec force détails les tourments de la jeune fille.
Javier aimait cette chanson. Il lui trouvait une morale. Celui qui se prenait à rêver d’un paradis terrestre risquait à tous moment de voir brûler ses illusions de façon irréversible. Paloma pouvait toujours pleurer, il en souriait à chaque fois. Il en était là de ses réflexions quand l’homme s’était approché. De petite taille, les yeux chassieux, le visage émacié surmonté d’un épais buisson de cheveux noirs, il y avait quelque chose d’inquiétant dans sa mince silhouette. Il portait une cape noire dont la capuche pendait entre ses omoplates et était sobrement vêtu d’une tunique de toile épaisse et de couleur sombre, à la ceinture de laquelle pendaient une superbe dague en acier de Tolède et une bourse de cuir souple que l’on devinait lourde et gonflée.
- Bonsoir Don Estevez. Puis-je m’entretenir avec vous d’un sujet qui, je le crois sincèrement, devrait vous intéresser ?
Javier le dévisagea, longuement avant de répondre. C’était une autre des règles qu’il s’efforçait de respecter : toujours prendre le temps de la réflexion quand cela était possible. Son caractère impulsif, en d’autres circonstances, lui avait valu nombre de déboires desquels il se serait fort bien passé. Et, comme il était homme à tirer des leçons de ses erreurs, il s’obligeait maintenant à ce temps de réponse qu’il modulait en fonction des situations. Cela avait par ailleurs l’avantage d’incommoder la plupart de ses interlocuteurs et c’était un atout à ne pas négliger.
L’homme debout devant lui n’avait cependant pas l’air de s’en formaliser outre mesure.
- Je me présente : Don Gaspar Fernandez Hoyo, aide de camps du Djouder.
- Le Djouder ? Qu’est- ce donc que cela ?
Fernandez Hoyo sourit et son visage ingrat s’en trouva encore plus contrefait.
- Le Djouder oui. Le commandant en chef des armées du sultan Ahmed El Mansour.
Javier eut un sourire méprisant et se versa une large rasade d’aguardiente.
- Que de noms barbares… Vous m’avez pourtant l’air d’être castillan et bien chrétien. Ou alors êtes vous vous-même l’un de ces barbares mahométans comme j’en ai pourfendu des dizaines ?
Le sourire de l’homme déforma encore plus sa face chafouine. Mais seul sa bouche riait. Ses yeux sombres n’essayaient même pas de cacher la colère que le ton volontairement provoquant de Javier faisait brûler en lui.
- Permettez moi donc de m’asseoir et de vous expliquer cela. Bien entendu, votre jeune épouse ne devra en aucun cas assister à notre conversation…
Sa jeune épouse ? Mais de quoi parlait ce gnome ?... Pendant une seconde il ne comprit pas l’allusion, et puis son regard se posa sur la grosse fille ivre de bière assise à ses cotés qui, les yeux vitreux et le corsage ouvert sur sa large poitrine, continuait à hurler à tue-tête les derniers couplets de la Paloma... Sa jeune épouse ?
Sa main droite tomba sur la crosse de son pistolet dans le même temps que son regard croisait celui de Gaspar Fernandez Hoyo. Et, à présent, ses yeux riaient aussi. La colère de Javier retomba aussi vite qu’elle n’était montée, et il partit d’un grand éclat de rire.
- Vous avez de la répartie señor… Et je crois bien que je l’ai mérité.
Toujours souriant, il se tourna vers la fille de joie et lui jeta quelques pièces.
- Toi ! La putain ! Vas donc te trouver un autre canard à plumer ! J’ai à m’entretenir d’une affaire importante avec mon ami l’aide de camps du Djouder.
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|  | | aadamx
Inscrit le : 20 Juil 2006 Messages : 219
| Sujet: Re: Songha.(*) Ven 1 Sep 2006 - 17:39 | |
|
Bien aimé l'écriture, l'agencement des mots. L'euphonie aussi, souvent déconsidérée par les auteurs (même pros) Enfin un auteur qui veille à ce que les mots glissent bien à l'oreille... Pas encore lu la suite...  |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Songha.(*) Ven 1 Sep 2006 - 18:21 | |
| Il n'y a pas encore de suite, je poste au fure et à mesure que j'écris. Donc il faudra que je relise tout ça et que je reprenne certains passages. Si tu as des remarques n'hésites pas...
Merci de m'avoir lu... _________________ http://maniakwaveski.blogspot.com |
|  | | aadamx
Inscrit le : 20 Juil 2006 Messages : 219
| Sujet: Re: Songha.(*) Ven 1 Sep 2006 - 18:41 | |
| Je voulais dire que je n'avais lu que la première partie, jusqu'à "qui voulait y survivre..."
Mais je reviens bientôt... |
|  | | Barnabée La Bielle de Cadix

Age : 42 Inscrit le : 28 Nov 2005 Messages : 2138 Localisation : Au sommet de la Tour des Gamelles
| Sujet: Re: Songha.(*) Sam 21 Oct 2006 - 21:11 | |
| | (*) |
|  | | maniak'

Age : 43 Inscrit le : 06 Juin 2006 Messages : 70
| Sujet: Re: Songha.(*) Dim 12 Nov 2006 - 20:10 | |
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Le pacha Djouder était un homme dur. Inflexible. Tout en lui était austère. De son crâne rasé à ses mains larges aux doigts puissants. Chaque fibre de son corps exsudait cette sécheresse qui, au fil des années, était devenue un mode de vie à part entière. Il était mince. Presque maigre. Et pourtant doté de larges épaules musculeuses, improbables sur ce corps décharné.
Il portait pour tout vêtement un large sarouel blanc qui lui arrivait à mi-mollets, et à la ceinture duquel pendait un sabre court à la poignée ouvragée. Son torse aux muscles saillants comme des câbles était couturé de cicatrices, souvenirs des nombreuses batailles qu’il avait mené pour ce qui était sa raison de vivre : l’expansion de la foi musulmane sur la terre.
Son visage émacié dégageait une autorité qu’on devinait indiscutable. Ceux qui avaient cru pouvoir passer outre avaient, pour la plupart, fini dans d’atroces souffrances, empalés, écartelés ou fouettés à mort. Jamais on ne devait discuter les ordres du pacha Djouder, en tous cas pas si on voulait vivre vieux… C’était une règle de plus que Javier Estevez Garrido avait ajoutée à sa liste dès le premier regard.
Lors de cette fameuse soirée à Cadix, dans l’ambiance surchauffée de la Casa Matteo, Gaspar Fernandez Hoyo lui avait expliqué ce qui l’avait amené à le contacter. Le pacha Djouder, commandant en chef des armées d’Ahmed El Mansour Dahabi, le Sultan du Maroc, avait été chargé de coloniser l’empire du Songhaï. Un territoire immense situé au sud du Sahara et gouverné par l’Askia Daoud.
Une armée de 10 000 hommes avait été constituée dans l’objectif de s’emparer des mines de sel de Tehrazza dans un premier temps, puis de l’ensemble de l’empire réputé regorger d’or, d’argent, d’esclaves, et d’innombrables autres richesses.
Pour mener à bien cet ambitieux projet avec une troupe aussi réduite face aux 40 000 songhaïs mobilisés par l’Askia Daoud, Djouder avait eu l’idée de faire appel à des mercenaires européens rompus au maniement des armes à feu et surtout à l’utilisation stratégique de l’artillerie. Il lui fallait absolument former ses troupes à la guerre moderne. Lui-même d’origine espagnole, il s’était tout naturellement tourné vers le nord pour les recruter. Vers l’Andalousie, sa terre natale.
Javier n’avait pas hésité longtemps à s’enrôler. La solde était bonne et l’odeur de la poudre lui chatouillait les narines. Il y aurait à coup sûr de nombreux pillages et un important butin. Et, même si ce n’était pas le cas, il restait tout de même l’aventure, la découverte de nouveaux territoires et paysages. Ce qui, pour un homme comme lui, était aussi vital que l’air qu’il respirait.
A la fin de l’hiver, au matin d’une journée qui s’annonçait grise et triste, il avait rejoint Fernandez Hoyo et un contingent d’une vingtaine d’autres mercenaires sur les quais, son baluchon sur l’épaule et ses deux meilleures arquebuses en bandoulière. Il traînait derrière lui une malle contenant le reste de son équipement.
Parmi les hommes qui attendaient là, il y en avait certains qu’il avait déjà croisés sur les champs de bataille d’Europe et d’Amérique Centrale. Raul Delgado Antocha était de ceux là. C’était un colosse bedonnant, rigolard et barbu, qui était aussi impressionnant dans une bodega que sur un champ de bataille. Il était capable d’avaler des litres de bières et d’ingurgiter des poulets entiers sans jamais donner l’impression d’être rassasié. Et toujours avec la même bonne humeur.
Javier l’aimait bien. Pour son agréable compagnie d’une part, mais surtout pour ses qualités guerrières. Quand Raul Delgado couvrait vos arrières, vous n’aviez pas besoin de vous retourner. Il n’était ni plus brave, ni plus fort qu’un autre, il était simplement compétent. Solide. Pour avoir guerroyé un peu partout dans le monde, Javier savait que ces qualités étaient rares… et précieuses pour des hommes comme eux.
Au moment d’embarquer sur la goélette que Fernandez Hoyo avait affrétée pour l’occasion, comme à chaque fois qu’il quittait l’Andalousie, il s’était retourné vers cette Espagne qu’il aimait et vers laquelle il n’était jamais certain de revenir…
Ils avaient accosté à Tanger et Javier avait, pour la première fois, posé ses bottes en terre d’Afrique. La lumière lui avait plu, les odeurs aussi, l’animation de ces ruelles encombrées et mal pavées, la couleur ocre des murs… Inexplicablement, il s’était senti à sa place. Même le chant du Muezzin qui appelait à la prière du crépuscule, le moghreb, lui avait paru agréable à l’oreille, à lui, chrétien et catholique convaincu, bien que peu pratiquant.
Là-bas, au sud-est se découpait le profil tourmenté d’une chaîne montagneuse que Fernandez Hoyo lui avait indiqué comme étant le Rif et qui, avait-il dit, courrait ainsi sur des centaines de lieues. Ses flancs, couverts d’une abondante végétation dans sa partie occidentale, venaient quasiment mourir sur les magnifiques plages de sable blanc qui bordaient la Méditerranée à l’est de la ville. Car à l’ouest et vers le sud, c’était l’Océan Atlantique qui jetait ses vagues sur les récifs.
La seule chose qui avait véritablement déçu Javier c’était les femmes. Non pas qu’il les eût trouvé laides. Non. De cela il n’avait pas eu le loisir de juger justement. Car ici, on n’en voyait que très peu, comme si elles étaient volontairement et jalousement cachées par les hommes. C’était une particularité des rifeños, lui avait expliqué Fernandez Hoyo, les habitants du Rif. D’après lui, ils avaient la réputation d’être de valeureux guerriers qui ne plaisantaient pas avec tout ce qui touchait à leur honneur.
- Mais que cela ne vous inquiète point Don Estevez - lui avait-il dit en souriant – Il y a ici, comme partout ailleurs, des endroits où un gentilhomme comme vous a tout loisir de nouer des liens …, amicaux dirons-nous, avec la population féminine locale. Des établissements très proches en vérité de la Casa Matteo de Cadix.
- Muy bien ! Perfecto ! Vous êtes un saint homme Don Fernandez. Qui peut dire qu’il connaît un pays tant qu’il n’en a pas goûté tous les plaisirs ?
La soirée avait conforté Javier dans sa première opinion. Les danseuses de la taverne, que tout le monde connaissait sous le nom de « Chez M’jid », avaient achevé de le convaincre que cette terre était faite pour ses bottes.
Encore n’avait-il pas eu l’occasion de voir à l’œuvre les cavaliers marocains sur leurs splendides chevaux barbes qui n’avaient rien à envier aux meilleurs des étalons andalous et lusitaniens qu’il avait toujours monté.
Le lendemain de cette soirée éducative copieusement arrosée d’alcool de figue, ils avaient pris la route du Tafilalet. Gaspar Fernandez Hoyo avait réuni plus de trois cent cavaliers pour leur servir d’escorte. Deux cent cinquante dromadaires et cinquante chariots complétaient le convoi, chargés de l’armement dont il avait fait l’acquisition en Espagne sur les conseils de Jaime Beltran et Yakoub Robledo, deux des officiers espagnol qu’il venait de recruter.
Javier, après avoir jeté un œil sur le chargement, avait pu se rendre compte par lui-même de l’ampleur de l’offensive que préparait le pacha Djouder.
Et, après avoir traversé le Maroc du nord au sud, après avoir longé l’Atlantique jusqu’à Assilah, être passé par Meknes, avoir franchi l’Atlas et chevauché pendant des jours dans la vallée du Dades, il se tenait à présent dans cette tente caïdale, avec les autres mercenaires, devant cet homme torse nu qui les toisait d’un œil glaciale et qui, malgré toute son expérience, l’impressionnait comme personne ne l’avait fait jusqu’alors.
Soudainement, il se sentit fier d’être là.
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