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MBS

Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 625 Localisation : Toulouse
| Sujet: Dernière minute Ven 21 Mar - 0:52 | |
| Prologue
J’ai l’adjectif paresseux. Parfois, il me faut plusieurs secondes avant de capturer le bon, celui qui va venir coller parfaitement à ce que je veux dire. Déjà au lycée, ça me jouait des tours, il me manquait toujours cinq minutes pour boucler mes dissertations. Mais maintenant, ça devient carrément stressant. On attend encore après moi pour boucler. Ce que je veux dire ne me pose aucun problème. Je veux clairement allumer ce pourri d’Henri Lecerteaux, secrétaire de la mairie. Ca, ça ne me fait pas peur, ce n’est pas la première fois et, hélas je le crains, pas la dernière. Mais je ne peux pas le traiter de « pourri » dans la dernière phrase de mon article. Le rédac’ en chef n‘aimerait pas… et l’avocat du journal encore moins… Bon, allez, va pour « peu fréquentable »… De toutes les façons, les lecteurs savent bien ce que j’en pense de cet enfoiré. Deux mois que je traque ses magouilles. J’ai réussi à établir qu’il avait détourné l’argent de la collectivité pour se donner une vie plus confortable : beaux hôtels sous les tropiques, call girls de luxe, pompes et fringues à des prix indécents. Là, c’est l’estocade ! Mais pas question de le traiter d’enfoiré… Ni pour tout ça, ni pour tout ce que je suppose… Le financement occulte d’une association évangéliste par l’intermédiaire d’une société écran basée au Liechtenstein. Sûr que si je tombe entre ses pattes, je passerai peut-être un sale quart d’heure. Alors « peu fréquentable », ça sera mon assurance. « Assurément, on ne peut conclure ces deux mois d’enquête qu’en considérant que monsieur Lecerteaux est décidément quelqu’un de peu fréquentable ». J’appuie fermement sur la touche « Entrée » du clavier. Voilà, ça y est ! Le texte est parti à la compo. Je réajuste les écouteurs de mon lecteur mp3. John Lennon balance son « Just like starting over ». La suite des opérations ne m’intéresse pas. La dernière maquette, les épreuves, les rotatives qui s’emballent, crachent les journaux, le va et vient des camionnettes de livraison. La nuit s’est effondrée tout autour de mon bureau. Je pars me coucher.
Le café ne fait que très rarement des miracles. J’émerge toujours avec peine de mes dix heures de sommeil. Je dois être ours ascendant marmotte ou un truc comme ça. Le téléphone sonne. Cinquième sonnerie, je n’ai toujours pas décroché. Je me traîne encore quelque part entre le fauteuil et la table basse du salon. Lorsque, enfin, j’arrive à attraper le combiné, le répondeur s’est déjà déclenché et une lumière rouge clignote comme une folle. Mon correspondant n’a pas raccroché et s’apprête à enregistrer son message. J’attends. Maintenant cela ne sert plus à rien de répondre, je vais savoir ce qu’il, ou elle, me veut. - Arthur, c’est François… Faut que tu passes fissa au journal, ça sent le roussi pour toi !... Et merde ! J’aurais dû décrocher ! Maintenant, je n’ai plus que le « bip bip » lancinant comme correspondant. Impossible de savoir ce que signifie ce « ça sent le roussi pour toi ». Oh, je me doute un peu que ça a à voir avec l’affaire Lecerteaux et l’article posté à l’arrache la veille. Ca n’a pas dû plaire au principal intéressé qui l’aura fait savoir en haut lieu. Mais bon, ça j’ai l’habitude. Ils réagissent toujours comme ça les puissants de notre monde. Ils ne se taisent pas, ils contre-attaquent les griffes en avant. Je vais sans doute avoir un procès au cul. Et alors ? Ce ne sera ni le premier, ni le dernier. Et puis, merde, j’ai ma conscience pour moi. Les preuves je les ai trouvées, les infos je les ai vérifiées et contre-vérifiées. Je suis inattaquable ! Alors pourquoi s ‘en faire ?
J’ai commencé à m’inquiéter quand j’ai vu la tronche de François. Il m’attendait dans le hall, le visage bouffé par ces petits tics nerveux qui ne ressurgissent que par avis de tempête. Sa cigarette éteinte à la main (il essayait d’arrêter de fumer depuis deux mois) s’agitait dans tous les sens tandis qu’il allait et venait entre deux banquettes en simili-cuir. - T’étais où, bordel ? - Sous la douche ! Ce n’était qu’un petit mensonge… A cinq minutes près, ça aurait pu être vrai. - Et ton portable ? - Je ne l’amène pas non plus sous la douche. Le trait d’humour était destiné à me calmer tout autant que lui. Sa nervosité me gagnait sans que j’en saisisse bien encore les raisons. - Bon, qu’est-ce qui se passe ? - Viens, on monte… Je vais te dire ça dans l’escalier. Bigre ! L’escalier !... Ca voulait dire « top secret »… Au minimum… François a laissé le claquement de la porte nous isoler du hall avant de se lancer : - Lecerteaux s’est flingué ce matin ! - Ben merde ! En lâchant ça, j’ai eu conscience de ne pas avoir eu la réaction la plus originale de la Terre. Quand on a pour métier d’écrire, on peut s’attendre à trouver toujours la bonne phrase à dire. La preuve que non !... Mon « ben merde » était à ranger parmi les répliques les plus prévisibles de l’humanité. Et je n’ai pas amélioré mon cas en rajoutant : - A cause de l’article ? - A ton avis ?! Dix marches plus tard – putain qu’il était haut ce troisième étage ! – François parlait toujours mais je ne l’écoutais pas. Est-ce que cela voulait dire que j’avais tué un homme ? Tué un homme avec des mots ? Et en même temps, cynisme suprême, je me suis dit que j’aurais pu le traiter de « pourri » à la fin de l’article. Le résultat aurait été finalement le même. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod
Dernière édition par MBS le Sam 22 Mar - 12:29, édité 1 fois |
|  | | MBS

Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 625 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Dernière minute Ven 21 Mar - 0:54 | |
| François n’a pas les épaules pour me protéger. Malgré la batterie de diplômes qu’il a alignés au-dessus de son bureau, malgré le respect qu’il inspire à tous ici, malgré son charme qui en fait un tombeur redoutable, il ne peut rien. Il n’est que le rédacteur en chef et éditorialiste de « La Garonne libre », quotidien régional en perte de vitesse. Tous ceux qui sont là dans le bureau directorial, je les connais. Ce sont les mêmes qui sont venus me féliciter à mon retour de Bosnie, à mon retour de Colombie, à mon retour d’Irak. A en juger par leurs mines, ils ne sont pas décidés à me passer la main dans le dos aujourd’hui… Ou alors pour mieux me pousser dehors. Au centre de la pièce, trône Liliane Rouquet, la veuve de l’ancien propriétaire. Depuis plus que trente ans, elle veille sur les destinées du titre. Officiellement, c’est son fils, Edouard, qui mène la barque mais les initiés savent bien que Liliane Rouquet n’a pas lâché le gouvernail. Elle préside à la conclusion des principaux partenariats publicitaires, elle choisit elle-même les nouveaux collaborateurs, elle définit la ligne éditoriale. D’ailleurs, Edouard lui facilite largement le travail en passant l’essentiel de son temps à conclure de mystérieuses alliances électorales, seules justifications au maintien du petit parti de centre-gauche qu’il s’honore de présider. Le président et la présidente d’honneur du quotidien sont entourés comme dans les « grandes circonstances » par leur garde rapprochée : le directeur des ventes, Roger Garcia ; le chef de la régie publicitaire, Antoine Massias ; l’avocate de la direction, Cathy Miramont. Avec François, ils sont donc six à me fixer… … comme si j’étais un meurtrier. - Arthur, nous vous avions prévenu… Les questions régionales ne sont pas à traiter comme le grand reportage. Ici, on ne peut pas dire n’importe quoi, ni attaquer n’importe qui. Que vous démolissiez la réputation d’un général serbe en démontrant qu’il a torturé des gosses, on applaudit et on en redemande… Même chose quand vous mettez au jour l’existence d’un nouveau cartel de la drogue en Amérique latine… Mais Lecerteaux n’avait pas les moyens d’encaisser le traitement que vous lui avez fait subir… Je suppose que François vous a mis au courant… - Oui. Je ne vais pas plus loin. Manifestement, la présidente n’en a pas terminé. Elle joue à la fois le rôle du procureur et du juge. Autour d’elle, le jury, impitoyable et curieux de mes réactions, a déjà statué sur mon sort. - Vous avez du talent… Un talent notamment, celui de bien remuer le caca, d’aller y piocher ce qui dérange nos belles consciences… mais là, vous êtes allé trop loin… Ce n’est plus du caca que nous avons sur les mains, c’est du sang !... - Je n’ai pas dit… - Vous en avez assez dit pour que ce type se tire une balle dans la bouche… en laissant une veuve et trois gosses… - Qui font leurs études dans une des pensions les plus chères de Suisse… - Ce sont des orphelins… Et des orphelins qui font un procès le gagnent généralement… Foutu pour foutu, je décide de ne pas me laisser faire. J’ai vu la mort en face deux ou trois fois. Elle ne m’impressionne pas avec ses arguments dictés par la seule colonne « dépenses » du budget du canard. - Tout le monde savait ce que j’allais mettre dans cette série d’articles. François le savait. Monsieur Edouard avait reçu un topo là-dessus et avait donné son accord. - Je ne me souviens pas l’avoir lu… L’avez-vous transmis à mon bureau de Paris ? Onctueux comme un politique, ce cher Edouard… - La mairie a déjà appelé pour dire qu’elle allait nous attaquer en justice pour préjudice moral, reprend la présidente. - C’était leur fric que Lecerteaux détournait… Ils devraient nous remercier… - Un scandale comme ça, c’est mauvais pour l’image !... Ca coûte plus cher que quelques millions d’euros qui s’évaporent vers des paradis fiscaux. - Ca me dépasse ! - On s’en est bien rendu compte, intervient l’avocate… La seule solution c’est de dégonfler le scandale… Des excuses, un accord à l’amiable avec la famille et… - Un bon coup de cirage de pompes pour la mairie… Pendant un an, tout ce qu’elle fera sera fantastique. J’aurais bien aimé ne pas poser cette question mais au point où nous en étions rendus, j’avais compris que si tout allait s’arranger, c’était sur mon dos. - Je joue le rôle du fusible ? - Mon cher Arthur, ce type de pratiques est dépassé. On ne peut pas licencier un journaliste pour un dérapage comme le vôtre. J’apprécie, mais sans le relever à haute voix, la nuance. La mort d’un homme peut être selon les moments un assassinat ou un dérapage. Quelle belle langue que la nôtre et avec quelle habilité les puissants savent en user !... - Il y a les conventions collectives et les prud’hommes qui n’attendent que l’occasion de rappeler à tous qu’ils existent… Et puis il y a vos exploits passés qui pèsent dans la balance : 12 ans au journal, des reportages sur tous les points chauds du globe. Nous avons donc décidé de vous accorder une promotion. Le placard ! Je n’ai pas besoin de lâcher le mot. Avec son regard d’aigle, Liliane Rouquet l’a lu dans mes yeux, dans mes entrailles. - Non, non, pas un placard ! Un vrai poste de responsabilité… Vous savez que Raymond Lebrac est atteint par la limite d’âge depuis quelques mois… Il a justement décidé de passer la main hier… Alors, son poste est pour vous… - Mais, Raymond Lebrac, il dirige… - Le service des sports, oui…
J’ai fait la meilleure figure possible. Je n’allais pas leur offrir le plaisir d’un effondrement avec jérémiades incorporées. D’abord, j’ai de la pudeur… et puis j’ai vu tellement de saloperies dans mes reportages que ça… ça… Ca c’était juste de la mesquinerie ordinaire, du défaussement à la stratégie depuis longtemps éventée. Et je n’allais pas tomber dans le panneau. La promotion c’était un piège à con, une souricière. Soit je refusais mon lot de consolation et j’étais un démissionnaire à qui on n’aurait aucune indemnité à verser, soit j’acceptais et mon incompétence notoire en la matière serait un bon argument pour me virer plus tard… si l’affaire Lecerteaux tournait vraiment mal pour le journal. - Lebrac est au courant ?… - Pas encore !… - Ben, ça va lui faire un choc… Je préfère aller lui annoncer moi-même… Et sur cette remarque qui disait tout, en particulier le fait que j’avais vu clair dans leur jeu, je suis sorti… J’aurais bien aimé être une caméra de vidéo-surveillance pour mater les réactions. Mais bon, on ne peut pas tout faire. L’escalier pour redescendre à la ruche (la ruche c’est le nom qu’on donne à la salle où travaille les journalistes). Il faut imaginer 500 m² divisés en petits box de 4 mètres sur 4 avec bureau, ordinateur et téléphone, des mouvements incessants, des documentalistes qui pressent le pas toutes étonnées de ne pas avoir été complètement supplantées par Google et les archives numériques du journal, des pigistes qui vont chercher des cafés pour leur mentor. Tout cela, ça grouille de vie, d’énergie, de volonté… Et tout ça pour quoi ? Pour pondre un canard où tout article de plus de 50 lignes est considéré comme illisible pour le lecteur moyen. D’ailleurs, la police utilisée, bien grosse, permet de saisir à qui s’adresse « La Garonne libre »… Aux plus de 65 ans ! Mais bon, même si ça me débecte de voir toute cette belle énergie gâchée par les intransigeances des rédacteurs en chef, mon pote François compris, je me suis longtemps dit que c’était mieux que rien. Et j’ai toujours fait mon boulot avec conscience. Faut sacrément y croire pour s’enfoncer dans un bourbier aussi sanglant qu’équatorial en pensant qu’on est là pour le compte d’un retraité de Castelsarrasin ou des clients d’un coiffeur de Bagnères-de-Bigorre. Sauf que maintenant je vais élire domicile dans un des bureaux qui ferment la perspective de ce hall de sueur et de verre. Il y en a cinq disposés côté à côté avec, luxe suprême dû aux responsables, des cloisons avec des stores et… une porte. J’aurais bien aimé qu’on me confie « l’International » mais Virginie Saint-Lazare est bien accrochée à son fauteuil. D’abord elle est compétente, parle cinq langues, comprend bien la situation si compliquée des grands zones géopolitiques qui font ou qui feront l’actualité. Ensuite, elle est encore jeune et passe bien médiatiquement (elle tient d’ailleurs une chronique sur la télé locale que le journal a lancé et qui vivote avec quelques milliers de spectateurs tous occasionnels). Enfin, elle est intransigeante dans l’application des consignes venues de la direction. Mon pote Bernard, qui suit particulièrement les questions européennes, l’a baptisée « chienne haute fidélité ». Il ignore, comme beaucoup d’autres ici j’espère, que nous avons eu une aventure peu après mon entrée au canard. Et je peux largement confirmer le premier terme de son surnom tout en réfutant largement les deux derniers (la rupture me fut pénible). Faute de « l’International », j’aurais bien pris les affaires nationales où j’avais fini par atterrir pour me sortir de la dangereuse routine des missions sur le terrain (c’est vrai que ça peut finir par rendre fou… ou imprudent). Mais vu la situation, c’était le dernier placard à me confier… Les affaires sociales et culturelles m’intéressaient peu. Mais le sport, c’était bien le cadet, pour ne pas dire le petit dernier, de mes soucis. Pour tout dire, le 12 juillet 1998, je n’étais pas comme la majeure partie devant ma télé mais dans une salle de cinéma. Je me souviens à peine du film tandis que les images des buts français et de la foule sur les Champs-Elysées sont entrés dans ma mémoire à moi aussi. Cela suffit-il à me donner les clés du football, ce grand jeu de pousse-ballon ? Je ne veux pas dire que l’effort sportif m’insupporte. Je m’astreins moi-même à des séances régulières en salle de gym et à des footings le long du canal. Mais je n’ai pas les codes de ces rites collectifs basés sur l’identification à une équipe, à un groupe, à un clan. Je ne comprends pas qu’on ait besoin de disserter plus sur la dernière blessure de Michalak que sur le sort des peuples oubliés du Bhoutan ou de Namibie. J’ai du mal à saisir cette passion forcenée pour l’exploit, ces dérives qui y mènent ou qui les justifient. Tout cela m’insupporte. On encense aussi vite qu’on jette aux orties. On commente du vide, on analyse de l’arbitraire avec des sentences de vieux universitaires rassis. On est prêt à se tuer pour un penalty non sifflé, pour un juge qui sous-note une patineuse. Cette humanité m’emmerde quand elle se prend de passion pour des riens qu’elle élève au rang de touts sublimes. Et dire que ce sera à moi désormais d’orchestrer la diffusion de cette opium populaire à forte concentration de testostérone. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
|  | | MBS

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| Sujet: Re: Dernière minute Ven 21 Mar - 0:55 | |
| Lebrac, je ne le connais pas vraiment. Bien sûr, on a discuté quelques fois. A la machine à café, pendant des pots de fin d’année… Mais ça n’est jamais allé bien loin entre nous : on n’avait pas grand-chose à se dire. D’ailleurs, je crois que je n’ai jamais mis les pieds dans son bureau… Son bureau qui va devenir le mien !… Putain ! Il lève un œil distrait quand je pousse la porte. Devant lui, étalée sur son bureau, toutes les nouvelles sportives tombées pendant la nuit. Sans doute du sport américain… Il doit commencer à virer ce qui n’a aucune chance de passer, même en brève minuscule en bas de page dans un coin. - Salut Arthur, sale histoire ce qui t’arrive… Je soupçonne qu’un coup de téléphone venu de l’étage supérieur lui a annoncé la nouvelle. Même pas ! Il n’a pas l’attitude du type qui doit accueillir son successeur et lui passer les clés. - C’était bien un pourri ce Lecerteaux… - Je ne l’ai jamais écrit ! - Sûr, petit !… Mais ça transpirait tout au long de ta série d’articles… Ben merde ! Il me lisait !… Moi je pensais que son intérêt sur la marche du monde s’arrêtait au résultat d’un Rumilly-Hagetmau en rugby… Le rugby, sa grande passion ! On ne refait pas les gens du Sud-Ouest ! - Euh, m’sieur Lebrac… Pffff… En plus, je ne sais même pas son prénom. - Je viens de la direction… - Ils ne t’ont pas viré quand même ?… Il enlève ses lunettes à écailles brunes d’un geste sec, rejette sa tignasse poivre et sel en arrière. Le syndicaliste qu’il est semble trouver là un dernier combat à mener avant de laisser la place. - Peut-être qu’il aurait mieux valu !… Ils m’ont donné une promotion !… - Ah ! Il replace ses lunettes sur le nez et se replonge dans les dépêches. - C’est ma place, c’est ça ? Pour un dingue du groupé-pénétrant et un adepte du « french flair », je le trouve sacrément pointu en stratégie managériale. - Qu’est-ce que t’y connais en sport toi ?… Je ne t’ai jamais vu à un match du Stade dans la loge du journal. - C’est vrai ! Je n’y suis jamais allé… J’étais… - T’en as rien à foutre, c’est ça ? - Ben… C’est dingue ! Face à la direction rassemblée, j’ai su rester maître de moi et conserver ma dignité. Et là, face à ce sexagénaire encore alerte, je me comporte comme un gamin pris en faute. Les mots ne viennent pas. J’hésite à lui dire que je suis celui qui va casser son jouet préféré… Les deux pages sportives quotidiennes… Sans compter les suppléments du dimanche et du lundi. Pas le mauvais gars, Lebrac. Il sent tout ça. - Je pars dans une semaine… C’est Gérard qui devait me remplacer… - Gérard ? - Pothon !… Il était un peu fatigué de courir des grands prix de F1 au matchs de boxe au Madison Square Garden… Il voulait se poser… C’est sa femme qui va faire la gueule. Un bon moyen de me prévenir. Il n’y a pas que mon incompétence qui va me pourrir la vie, il y a aussi le ressentiment de mes nouveaux subordonnés. S’il y a un sport pour lequel ils vont me trouver compétent, c’est le parachutisme ! - Allez, approche Arthur… Un gars qui est allé mouiller son froc en Irak, il va pas se pisser dessus à cause de matchs de Coupe de France. - Je connais rien, m’sieur Lebrac… Nouveau jeu avec les lunettes ! - Tu veux dire que tu ne connais rien à aucun sport ? - Le principe en gros, je connais… Au foot, il faut mettre le ballon dans un but… Au basket dans un panier… Au rugby, il faut marquer des essais… Mais après, question stratégie ou règles, c’est le néant total ! - Et après c’est nous qu’on taxe d’incompétence… Un journaliste de sport c’est un journaliste avant tout… Il va être capable, sauf quelques exceptions aussi notoires que médiatiques, de couvrir d’autres types d’événements… Arthur, tu démontres clairement le contraire… - J’arrive même pas à en avoir honte, m’sieur Lebrac. - Alors, c’est qu’il faut s’y mettre tout de suite… Fais le tour du bureau et lis ces dépêches… Dis-moi ensuite ce que ça t’inspire comme remarque. Je franchis les trois mètres qui me sépare de son bureau… Jusque là, j’ai été incapable de me décoller de la porte. J’en profite pour vraiment mater la déco. De grandes photos de sportifs en action. J’en reconnais quand même quelques-uns, ce qui me rassure un peu : Anquetil, Pelé, Platini, Serge Blanco… Mais pour d’autres, c’est le néant total… - C’est qui ce type en rouge, là ? J’ai bien conscience en disant ça de pousser le bouchon trop loin. Lebrac veut m’aider et moi je commence à étaler mon inculture à partir d’une photo d’un mètre de haut située en bonne place dans cet album mural. - Ca, Arthur, c’est Gareth Edwards… La manière dont il prononce ce nom ramène à moi quelques souvenirs. C’est la voix de Roger Couderc dans le poste quand mon père squattait tout seul le salon le samedi après-midi. - Il jouait au rugby… - C’est le meilleur demi de mêlée de tous les temps… Les Gallois lui ont même élevé une statue… - Il est mort ? - Non même pas ! Tu te rends compte… Pas bien en fait… L’idée qu’on puisse vouloir perpétuer le souvenir d’un joueur de rugby me laisse assez froid. Les tyrans ont toujours élevé des statues pour mieux affirmer leur autorité omnipotente. Les villages ont érigé des statues pour rappeler le fils prodige parti se couvrir de gloire dans les arts, la science ou la politique… Un bon moyen de s’auto-célébrer en quelque sorte… Mais un joueur de rugby ? Je tremble à l’idée de devoir un jour couvrir l’inauguration d’une statue de Zidane ou de Barthez… Surtout Barthez qui est du coin… - Alors ces nouvelles, tu en penses quoi ? _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
|  | | MBS

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| Sujet: Re: Dernière minute Ven 21 Mar - 0:56 | |
| Je vais dire une connerie. Forcément. Et j’aime pas être pris en faute, c’est comme ça. Je suis capable d’assumer l’auto-flingage de Lecerteaux, pas la bourde énorme que je vais sans doute commettre. Sans doute ? Allons bon, un élan d’optimisme… Je le gomme rapidement en me penchant sur les dépêches d’agence distribuées dans un ordre propre au maître des lieux sur le bureau. NBA ? Oui, ça je connais… C’est le basket américain… Visiblement ce sont les résultats de la nuit !… Y a un Français qui joue là-bas ! Parker, je crois… Peter Parker… Nouvelle bouffée d’autosatisfaction… vite éteinte. Peter Parker c’est Spiderman… Et puis, je suis incapable de retrouver dans quel club il joue le dit Parker… Si c’est bien son nom… Tennis à Adélaïde ? Ce que je sais c’est qu’Adélaïde c’est en Australie mais les noms ne me disent rien… Heureusement qu’il y a les nationalités indiquées sous forme d’une abréviation en trois lettres. « FRA » c’est France forcément… Donc ça intéressera potentiellement plus les gens que le match entre les deux Belges… Belges ou Belges d’ailleurs ? Il n’y a pas les prénoms… Impossible de savoir si ce sont des gars ou des nanas qui ont joué à « renvoi de baballe aux antipodes » ! - C’est des mecs ? Le regard de Lebrac. Impossible à oublier ! Là je venais de passer sous le zéro absolu… - Clijsters et Hénin, ça te dit rien… - Ben moi le tennis féminin je ne le regarde plus depuis qu’il est joué par des hommes… Lebrac se marre. Je n’ai pas égalisé mais j’ai regagné quelques points au tableau d’affichage. Et en plus c’est vrai… Je me souviens être resté coincé gamin devant une télé avec une finale de Wimbledon entre Everts et Navratilova… Pas forcément pour le tennis… Plutôt pour les jambes de Chris Everts… et pour l’affrontement entre la « gentille américaine » et « la moche tchécoslovaque »… Une sorte de guerre froide sur tapis vert. Ce souvenir m’ouvre un peu l’accès à quelques coins que je croyais verrouillés dans mon cerveau. Il y a des mots qui déferlent en tempête… Des noms surtout : Borg, Noah, Graf, filet, balle de match, Roland Garros, Wimbledon… et puis l’autre, celle qui appelait tout le temps « Henriiiiiiii » quand elle cognait dans la balle. Et merde !… Comme elle s’appelait ?… Allez, pas de panique, ça reviendra ! Y a pas de raison que ça ne revienne pas ! Deux matchs internationaux de foot ? Du foot, c’est forcément vendeur ça… Le Costa Rica a battu le Canada 2 à 0… La Tunisie et l’Egypte ont fait match nul 2 à 2… Je ravale mon enthousiasme… Même moi je sais que c’est l’Europe et l’Amérique du Sud qui comptent en foot… Le reste me semble plus insignifiant. Un rugbyman qui s’est blessé à l’entraînement, un nouveau cas de dopage en cyclisme, une série de défaites de clubs français en hand ball. - Alors ? - Je ne sais pas, m’sieur Lebrac… - Quoi ?!… Le vice capitaine du XV de France se blesse, va manquer le début du tournoi et ça ne te marque pas plus que ça l’esprit ? - Ben non !… Là, je sens qu’il va décrocher le téléphone et dire ce qu’il pense à la direction… Qu’il est prêt à passer par pertes et profits ses journées de pêche à la truite et ses nuits de lecture mais qu’il ne part plus… Qu’il restera jusqu’à ce qu’ils se décident à nommer quelqu’un de capable. Je sens qu’il va le faire et je sens aussi que je ne lui en voudrais pas. Si j’avais un peu de fierté ou de sens moral, je partirais de moi-même… Mais voilà, je n’oublie pas d’où vient le sale coup et pourquoi on me l’a fait… Alors qu’ils assument, eux !… Je crois que c’est le syndicaliste qui m’a sauvé… Là où le dingue de sports m’aurait condamné sans appel, le syndicaliste a hésité, pesé le pour et le contre, soupesé les conséquences d’une défaite annoncée (car on ne s’oppose plus depuis longtemps frontalement à la mère Rouquet). - Le journal est mal barré… C’était une condamnation sans appel ! - Oui… Quel conseil vous me donneriez pour que je ne salopège pas trop le boulot des autres ? - Laisse Pothon décider à ta place… Je vais lui expliquer… Lui, il comprendra… Sa femme sûrement pas… Mais lui, le titre il en a rien à foutre… Ce qui l’intéresse, c’est justement ce que tu n’es pas arrivé à faire… Brasser toutes ces infos, les analyser, les classer, les trier… Deviner celles qui compteront et celles qui n’ont aucun intérêt puisqu’on les aura oubliées cinq minutes après… - Et moi qu’est-ce que je fais ? - Qu’est-ce que tu crois qu’on peut faire quand on est enfermé dans un placard ? Tu attends qu’on vienne te rouvrir la porte… _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
|  | | MBS

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| Sujet: Re: Dernière minute Ven 21 Mar - 0:56 | |
| J’enfourne dans mon esprit saturé de frustrations cette remarque de Lebrac. Attendre ! Bon sang, attendre ! Moi ! Je n’ai pas de femme, pas même de petite amie parce que j’ai besoin d’être libre, parce que j’aime bouger, enfoncer les portes, traquer l’info. Je suis un poil à gratter permanent, le défenseur de la vérité, le pourfendeur des pourritures. C’est pour cela que j’ai une carte de presse. Et pas pour attendre dans un fauteuil en cuir noir que tombe le résultat du match entre Hagetmau et Rumilly. Si seulement quelque chose pouvait m’arriver et faire que ce cauchemar à peine entamé n’aille pas plus loin ! A ce point de mon blues, je pense vraiment à rendre mon tablier. Partir avant que mon esprit n’explose au contact de ces réalités que je ne comprends pas. Tout larguer et aller voir ailleurs… - Et ne pense pas rebondir ailleurs, tu es tricard, petit ! La dernière phrase m’assassine. La seule porte qui s’ouvre devant moi est celle qui me libère du bureau à la paroi vitrée de Lebrac. S’il y avait un précipice je m’y jetterais sur le champ. Incompétent dans ce que je dois faire, interdit de ce que je sais faire. Mais les fenêtres sont bouclées pour éviter que la clim fonctionne pour rien et lorsque je parviens à l’escalier, j’ai repris un peu de courage. Qu’est-ce que j’ai à me plaindre ? J’ai encore dans les yeux le corps de ces gosses déchiquetés par les bombes, de ces femmes qui vendent leur être en jouant leur futur à la roulette des sidéens qui les fréquentent. J’ai dans les oreilles le hurlement des sirènes, le cliquetis des menottes, les cris des mourants. Qu’est-ce que j’ai perdu sinon une part de fierté ? Je choisis l’ascenseur. Il faut que j’accepte les regards. J’ai l’impression que tout le monde sait déjà. Même ceux que je ne connais pas… Est-ce que j’invente ces demi-sourires ? Est-ce que je me raconte des histoires sur le sens de ces « Bonjour » un peu fatalistes ? Le hall ! Je respire et je me lance… Tout va bien ! Ils ne m’auront pas ! Il y a la grande enseigne lumineuse rouge qui crie le nom du journal, qui l’explose à la face de tous avec cette arrogance que lui donne une histoire vieille de plus d’un siècle. Tout va bien ! Ils ne m’auront pas ! Je lui lance un défi muet. Pour aujourd’hui, je bats en retraite, mais demain, oh demain ! Demain, je reviendrai. Demain, je leur montrerai qu’ils ont eu tort. Demain, je signerai mon premier papier pour la rubrique des sports. Que ça leur plaise ou non ! _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
|  | | MBS

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| Sujet: Re: Dernière minute Dim 23 Mar - 0:12 | |
| Chapitre 1 La bonne galette
C’est plus fort que moi. Dès que j’arrive à mon appart’, je farfouille dans mes poches, je prends mes clés et je regarde ce qu’il y a dans ma boite aux lettres. Sans doute un vieux reste d’enfance quand les potes me glissaient des mots pour me donner le rendez-vous du soir, après l’école, près de la rivière ou aux cabanes que nous construisions dans les arbres du parc municipal. La boite aux lettres, pour ceux qui auraient déjà oublié, c’est cette sorte de réceptacle ancien remontant à une époque où les e-mails se faisaient sur papier. Pour moi, ça reste quelque chose de fort et une boite aux lettres vide, c’est un peu comme si le monde entier vous avait soudain oublié. J’ai laissé des potes un peu partout sur la planète, des gars et des filles croisés en reportage, avec lesquels j’ai partagé des rasades d’alcools et des décharges d’adrénaline, des rires nerveux et des passions sans lendemain. Parfois, j’ai des nouvelles, souvent je n’ai rien. En fait, à chaque fois que j’y réfléchis, je me rends compte que mon correspondant le plus assidu est sans conteste cette entreprise de crédit qui me confirme tous les quinze jours que ma réserve de poche est disponible. J’ai beau déchirer systématiquement ses lettres, elle ne veut pas couper les ponts. La clé tourne, la petite porte s’écarte… Je glisse la main… Miracle ! Il y a quelque chose !… Une enveloppe de papier brun, format A5. Le type d’enveloppe qu’on envoie quant on n’a pas sous la main une enveloppe normale… Ou quand on ne souhaite pas plier une feuille plus d’une fois. Il n’y a pas d’indication d’expédition. Juste le cachet de la poste. Ca vient d’une commune de proche banlieue… Hier… 15h45… Au dernier moment avant la levée sans doute… Je ne connais personne dans cette commune et cette lettre m’intrigue. Raison de plus pour ne pas l’ouvrir de manière impatiente dans l’ascenseur, en la déchirant en grande hâte. Elle attendra le coupe-papier officiel aux armes de « La Garonne libre ». Bien sûr, j’ai du mal à tenir mes résolutions de patience. Durant le voyage de l’ascenseur, je palpe et re-palpe l’enveloppe jusqu’à découvrir ce qu’il y a à l’intérieur. Pas besoin d’avoir fait des études très poussées en palpologie moléculaire pour comprendre que c’est un cd. Je bousille pratiquement ma serrure en cherchant à introduire la clé du garage en lieu et place de la clé normale. Il y a ce sixième sens qui me dit que rien dans tout cela n’est normal. Personne ne m’envoie jamais de cd. A la rigueur, on m’en prête que je me dépêche de graver, aussi clandestinement qu’illégalement, avant de les rendre rapidement. Et si ce n’est pas un cd de musique, qu’est-ce que cela peut bien être ? Mon esprit s’affole. Des photographies compromettantes, une vidéo saisie illégalement, les pages du livre d’un opposant politique sorti en cachette de Chine ou d’ailleurs ? Ca ne s’explique pas, c’est une sorte de sixième sens qui se réveille… et qui, à mon avis, ne me servira à rien lorsque je trônerai dans le fauteuil de Lebrac au service des sports. C’est bien un cd. Evidemment, ça ne pouvait rien être d’autre ! Déception ! Rien n’est inscrit ni sur le cd, ni sur la feuille épaisse qui le protégeait. L’expéditeur n’a peut-être aucune envie qu’on remonte jusqu’à lui. C’est même sans doute ça… Le message est donc sur le cd. Je pense d’abord à le lire sur la chaîne Hi-Fi mais si, comme je le suppose depuis le début, ce n’est pas de la musique, ça ne servira à rien. J’allume l’ordinateur. Il me semble que Windows met trois plombes à se lancer. Enfin, l’écran se stabilise. J’ai déjà ouvert le lecteur et inséré nerveusement la galette numérique. Une pression sur le bouton. L’écran vire au noir. Rien ne se passe. - Merde ! Un court instant, je me dis que c’est une blague… Une sale blague comme on s’en fait dans les rédactions quand on a vraiment rien d’autre à foutre. - Putain ! Font chier !… C’était pas le jour pour déconner… C’est vrai que les cinq dernières minutes étaient parvenues à me faire oublier et la nouvelle apparence du visage de Lecerteaux, et la rancœur de Pothon, et le sourire de fouine mal baisée de l’avocate du canard. Et puis je réalise soudain que le son est « muté ». Un clic sur l’icône du haut-parleur libère des tas de petits bits qui, une fois réassemblés dans le haut-parleur, construise une voix. Une voix que je connais… Que je connaissais bien. Celle d’Henri Lecerteaux qui, d’outre-tombe, venait se rappeler à moi. Comme si j’avais pu l’oublier.
- Monsieur Arthur Maurel, à l’heure où vous écouterez ce message, je serai loin. Tu m’étonnes ! Pour un croyant, l’enfer c’est pas la porte à côté… J’ai relancé la lecture du cd et, par réflexe, j’ai pris un bloc et un stylo pour écrire… Qu’avait-il donc de si intéressant à me dire le Lecerteaux avant de se bousiller la tronche ? - Votre campagne est suffisamment efficace et argumentée pour que je ne puisse pas m’en sortir. On peut dire que vous avez fait du bon boulot !… Normalement, je devrais vous en vouloir, vous traiter de pourriture, vous menacer de terribles représailles… Même pas !… Le peu d’honnêteté qu’il me reste me permet de reconnaître que vous étiez dans votre rôle et que moi j’ai largement dépassé les bornes du mien… Je pourrais vous balancer des excuses toutes faites… Une naissance dans un milieu modeste, une carrière tracée au milieu des haines, le mérite enfin reconnu mais les tentations d’un univers qui n’est pas le vôtre… Je pourrais… mais je crois savoir que vous-même vous avez connu ça… Et vous n’avez pas dévié… J’ai cédé aux tentations, à l’argent facile, aux combines sans danger, je le reconnais. Vous m’avez épinglé… Bien fait pour ma gueule !… J’ai déjà oublié le carnet et le stylo. Je me concentre sur la voix de Lecerteaux. Pourquoi me semble-t-elle étrange ? Le pouce appuie sur la touche Pause de la télécommande. Deux secondes de silence et cela suffit à éclairer mon esprit. - C’est pas la voix d’un type qui va se flinguer, ça !… Ou alors, il s’est d’abord bourré de médicaments… Je relance la lecture du cd. La voix est toujours aussi calme, pleine d’une maîtrise sereine. Lecerteaux ne peut pas s’être flingué après avoir enregistré ce message. C’est impossible ! - Quelle qu’ait été la qualité de votre enquête, elle n’a pas pu mettre à jour tous les comptes dont je disposais… Il me reste de quoi vivre sous les cocotiers encore deux ou trois vies… C’est impossible ! Impossible ! - Je suis sûr que vous n’en resterez pas là… Peut-être chercherez-vous à me retrouver ?… Après tout pourquoi pas ? Vous n’êtes pas du genre à lâcher facilement votre proie… Alors, voilà ce que je vous propose… Sur ce cd-rom, vous trouverez certains documents qui vous permettront de jouer dans la division supérieure… Là, il ne s’agit plus de gentils amusements, c’est de l’escroquerie de haut vol, quasiment de la magie noire… Vous avez de quoi vous occuper pendant des mois, des années et ça me permettra d’avoir la paix… Faites bien attention à vous quand même… Plus on s’approche du soleil, plus les coups qu’on prend font mal… Bonne chance monsieur Maurel… Il y a un bruit de micro qu’on déplace et puis plus rien !… J’hésite entre la joie la plus abjecte et l’abattement. Je ne suis pas responsable de la mort de Lecerteaux puisque, ce cd le prouve, il ne s’est pas suicidé… On l’a suicidé !… D’un autre côté, je me rends compte des forces que j’ai dû mettre en mouvement par ma série d’articles. En chahutant le pion Lecerteaux, j’ai sans doute ébranlé une partie de l’échiquier. Peut-être y aura-t-il d’autres victimes ?… Je pourrais être l’une d’entre elles si j’en crois la menace voilée des dernières phrases. Si je téléphone au journal, si je leur fais écouter ce que contient ce cd-rom, Lebrac pourra partir tranquillement à la retraite, Pothon prendra sa place et moi je retrouverai mon poste. Oui, mais la première impulsion cède rapidement face aux questions que soulève le message de Lecerteaux. Qui est derrière tout cela ? Qui sont ces super-pourris auprès desquels Lecerteaux pouvaient se prendre pour un enfant de chœur ? Le mystère m’intrigue, me passionne, commence déjà à me hanter. Depuis la tombe, Lecerteaux m’a lancé un défi que je ne me vois pas refuser. Je vais trouver qui est derrière tout cela. Je vais trouver et j’en ferai un bouquin. Un bouquin qui fera crever de rage la mère Rouquet et tout son aréopage de larbins serviles. Parce que j’aurais tout fait, tout préparé sous leur nez, en utilisant la logistique du journal. Depuis mon bureau de chef de la rubrique des sports.
Je prends le temps d’une nouvelle douche, histoire de remettre un peu d’ordre dans mes idées. J’ai du mal à me reconnaître dans ce type prêt à tout pour se venger de ses patrons. Vengeance ? Cela peut se discuter. Après tout, qui a choisi de salir mon honneur histoire de se défausser de ses propres responsabilités… ou, plutôt, de son absence de sens des responsabilités. Je dirais bien « retour à l’envoyeur », tiens… Histoire d’user d’une image sportive. Tandis que le savon-liquide n’en finit pas de mousser entre mes mains, j’essaye de reconstituer la dernière journée d’Henri Lecerteaux. C’est un petit jeu de ping pong entre ce que je suppose et les questions pour l’instant sans réponses. Il a réalisé son petit message d’adieu – peut-être est-il plus ancien de quelques jours mais ça je l’apprendrai sûrement grâce aux informations contenues sur les fichiers du cd-rom – puis il est allé le poster – pourquoi en banlieue puisqu’il habite au centre-ville ? Il a dû rentrer préparer ses petites affaires – mais partait-il seul au fait ? – et là quelqu’un l’attendait et l’a flingué en maquillant ça en suicide. Des questions, encore des questions… Je me rends compte que je ne sais pas grand-chose sur les circonstances de la mort de Lecerteaux. Qu’a dit François déjà en m’apprenant la nouvelle ? « Lecerteaux s’est flingué ce matin ! » Voilà… En fait, c’est tout ce que je sais… C’est mince ! Peut-être François n’en savait-il pas plus lui-même d’ailleurs… Faut que je sache ça très vite. C’est capital !… J’enfile mon peignoir sans même prendre le temps de me sécher. La gueule que je croise dans le miroir a retrouvé cette détermination farouche que je connaissais naguère… Quand il fallait s’extirper coûte que coûte du grand égout de la merde du monde… En Colombie, en Irak ou ailleurs… J’ai délibérément choisi de risquer ma peau pour laver mon honneur. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Dernière minute Dim 23 Mar - 11:45 | |
| 13 heures 15, Brasserie du Moulin. L’atmosphère de ma « cantine » me ramène quelques jours en arrière. C’est ici que j’ai croisé pour la dernière fois Henri Lecerteaux, rencontre que j’ai estimée fortuite mais qui, peut-être, ne l’était pas. Il s’est approché de ma table, sanglé dans son pardessus noir de grande marque, m’a toisé avant de lâcher : - Vous n’êtes pas de taille, monsieur Maurel. Quelles que soient vos qualités, elles ne suffiront pas à faire éclater la Vérité. Je l’ai pris pour une menace. C’était probablement un conseil : il me fallait plus d’informations pour espérer tout élucider des affaires louches dans lesquelles il trempait. Je n’imaginais pas alors que ce serait lui qui me transmettrait ces informations. Il ne pouvait supposer que ce serait à titre posthume. François arrive essoufflé, pose son imperméable sur le dossier de sa chaise et se sert un grand verre d’eau avant même d’ouvrir la bouche. - Eh bien, dis-je… Tu as décidé de faire du sport à l’heure du repas ? - Moque-toi !… Tu avais la tête sur le billot et j’ai dû me démener pour qu’on ne te coupe que la main. - Ne détourne pas la conversation à ton avantage… Pourquoi tu es en nage comme ça ? - J’ai l’impression qu’on me suit… J’ai un peu couru pour voir… - Sûrement un mari jaloux… Ca devait t’arriver, mon vieux. - Tu sais que je suis discret… Quand j’ai des aventures galantes, personne ne l’apprend. - Pas même les femmes concernées… J’aime bien asticoter François et là, si je me permet d’en rajouter quelques couches supplémentaires. En fait, j’hésite encore à lui parler du cd-rom. Oui, il est discret mais justement c’est cette discrétion qui me pose problème. Elle n’est que privée. Dès qu’il obtient une information, François tient à la diffuser le plus rapidement possible afin de griller la concurrence. Une ou deux fois, cela lui a valu quelques petits problèmes judiciaires. - C’est du sérieux ton impression, demandai-je ? - Oui, depuis hier, j’ai cette sensation. Rien de précis. Je voulais m’assurer que ce n’était pas le cas. - Et ?… - Je ne sais pas. Raison de plus pour attendre de lui confier l’existence des confidences de Lecerteaux. François n’est pas paranoïaque. S’il pense qu’on le surveille, il doit avoir de bonnes raisons de le croire. Ce ne serait pas très malin de lui rajouter une source de pression supplémentaire… Sans compter que les deux faits pourraient se trouver liés. - Alors ? Le service des sports ? - J’hésite entre purgatoire et enfer… Lebrac est un chic type et il va tout faire pour m’aider, mais je crois que ça ne suffira pas. - Tu sais, je me disais que c’était logique qu’on t’est mis aux sports puisque tu es maintenant sur la touche. - Très spirituel… Je te remercie. D’un signe au garçon, je commande deux plats du jour et réclame une nouvelle panière de pain ; j’ai grignoté le contenu de la première en attendant François. Cette histoire pourrait bien me dépasser. Ce que montre les documents de Lecerteaux, c’est du lourd. Tellement lourd que je comprends pas tout. Il y a des photocopies de billets d’avions, de relevés de comptes en banque, quelques photographies de personnes que je ne connais pas. François, lui, a plus de contacts dans les hautes sphères locales. Pendant que j’usais mon trouillomètre aux quatre coins de la planète en feu, lui bâtissait sa carrière sur la fréquentation des huiles de tout le Sud-Ouest. - Bon alors, de quoi tu voulais me parler ? De Lecerteaux ? - Evidemment… Est-ce que par tes réseaux tu n’aurais pas su des choses sur lui ?… - Des infos que je t’aurais cachées ?… Allons, Arthur… Tu veux me fâcher, là… - Non, ce n’est pas ça… Je parle de trucs qui n’auraient aucun rapport apparent avec ses magouilles et que, légitimement, tu aurais gardé pour toi. - Tu veux que je te parle de sa fille aînée ?… - Qu’est-ce qu’elle a de particulier sa fille aînée ?… Si je me souviens bien, elle doit avoir 20 ans et elle étudie en Suisse comme les deux autres enfants de Lecerteaux. - On dit qu’elle a hérité de son père le goût de la combine. - Les chiens ne font pas des chats… - Et aux âmes bien nées… - Bien nées, bien nées, comme tu t’avances François… Qu’est-ce qu’elle a de particulier la fille de Lecerteaux à part sa lourde hérédité. - Cela fait deux fois qu’elle rate son Bac. Ma première réaction est évidemment de me demander en quoi cela peut avoir de l’importance. Pas besoin de me casser la tête pour comprendre, François, compatissant, m’explique le fond de sa pensée. - Jusqu’à seize ans, c’est une gamine précoce. Elle fait de brillantes études au lycée Gaston Doumergue. Et puis, tout d’un coup, tout s’enraye. Chute des résultats. Son père l’envoie au pensionnat des Alpages à Lausanne. La chute se transforme en dégringolade vertigineuse. - Normal. Les ados rebelles n’aiment pas vraiment qu’on les jettent de la maison pour les enfermer en internat. - Elle se fait prendre en train d’essayer de tricher à son Bac de Français. Son père lui arrange le coup, lui évite les cinq d’interdiction d’examen. Elle le remercie en manquant deux fois son bachot… Et pas qu’un peu si j’en crois mes informations. - C’est classique… Même moi à un moment, j’ai failli disjoncter avant le Bac. - Je ne sais pas… Cette fille qui reste en permanence en Suisse quand on sait ce que son père traficotait … - Tu veux dire qu’elle serait une intermédiaire idéale. - Pourquoi pas… - François… Entre la personne qui te suit et la fille de Lecerteaux, je crois qu’on a deux indices très sérieux d’un gros coup de fatigue… Alors, attaque ton ragoût de mouton, remets toi et on recommence à parler boulot au dessert. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Dernière minute Dim 23 Mar - 18:03 | |
| Nous avons donc mangé en silence, n’ayant en fait rien à nous dire. Non parce que nous n’avons pas de sujets de discussion mais bien parce que nous sommes tous les deux prisonniers de nos problèmes. - Tu prends quoi ? - Café liégeois comme d’habitude… Tu sais bien que je craque complètement… - Alors, je t’accompagne… Gérald, deux cafés liégeois pour terminer… Et vous m’amenez l’addition… Oui, pour les deux… Ma décision de payer le repas de François, c’est un peu la contrepartie à la décision que je viens de prendre : je ne lui dirais rien. Du moins, tant que je n’aurais pas avancé un peu dans mes investigations. Sur la première affaire Lecerteaux, je l’ai tenu au courant dès le début. Qu’est-ce que cela a changé en fin de compte ? Rien. Si j’ai plongé, je me doute bien que mon pote a dû morfler aussi une fois que mon cas a été réglé. C’est le problème des chefs qui ont des chefs au-dessus d’eux, ils sont pris entre le marteau et l’enclume. Dans tous les cas, ils sont perdants, d’où que viennent les erreurs. Mais bon, c’est pour cela qu’ils ont un bon salaire… Et je me dis, en rigolant in petto, que j’aurais mieux fait de laisser François payer sa part. L’arrivée des deux glaces nimbée de chantilly relance instantanément nos échanges professionnels. - On sait quand ils vont l’enterrer ? - Lecerteaux ?… Quelqu’un m’a dit que ça devrait se faire très vite… - Quelqu’un ?… - Une source… Pas question de t’en dire plus… Ben merde ! Si François se met à me faire des cachotteries, où on va ? - Ils vont l’enterrer ici ? - Non dans son patelin… A Mauvezin, dans le Gers… Si tu veux tout savoir, ça devrait se faire après-demain… - A quelle heure ? - Je ne sais pas… Là je t’ai dit tout ce que je savais… Tu ne vas pas aller mettre la panique là-bas, hein ? - Même les pourris ont droit qu’on les respecte dans ces moments-là… Et puis, de toute façon… Je me mords l’intérieur de la joue pour ne pas aller plus loin dans la phrase. Pas question de laisser entendre que ce n’était pas un suicide. François, à l’instinct, aurait compris que je lui cachais quelque chose. - De toute façon, je vais avoir du boulot avec Lebrac… - Bon… Tu commences à le prendre de manière un peu plus positive… Un moment, j’ai cru que tu allais balancer ta démission. - C’est bien ce qu’ils attendaient, pas vrai ? - Oui. - Raison de plus pour ne pas leur donner cette joie… Hé, ralentis un peu ! Personne ne va te le piquer ton café liégeois.
On repart ensemble pour le journal. Dans la voiture de François, la conversation roule enfin vers des trucs plus personnels. Lui, il a sa vie de galopeur, d’aventurier du sexe. Il collectionne les maîtresses, de préférence mariées et bien mariées. C’est le défi qui l’excite le plus, détourner du bon chemin les épouses – que la morale imagine vertueuse - de la bourgeoisie locale. Il ne me dit jamais les noms mais parfois, par de petites indications, il me permet de me faire une idée assez précise des dernières petites culottes accrochées à son tableau de chasse. Ce salaud, ça j’en suis sûr, c’est quand même fait l’année dernière la propre épouse du fils Rouquet. Faut dire que la « pauvrette » se morfond en province quand son mari passe son temps à Paris. - T’en fais pas, m’a-t-il affirmé après s’être assuré que j’avais bien compris de qui il avait parlé, je n’étais pas le premier à profiter de son ennui. Aujourd’hui, il est beaucoup moins loquace. Tout ce que je comprends, c’est que la dame lui a laissé un souvenir plutôt agréable. Contrairement à ses habitudes, il se pourrait bien qu’il veuille bien s’en reprendre une tranche ! Pour moi, le sujet de discussion est tout trouvé. Ce salaud m’interroge sur mes connaissances sportives. Un genre de « Questions pour un sous-champion » où j’étale très largement ma nullité profonde. - Tu n’as pas une idée pour m’aider ? - Potasse tes dossiers ! - Et si je n’en ai pas… - Tu fais comme à l’Ecole de journalisme… Tu les crées ! Cela me fait vraiment beaucoup de travail pour les jours à venir si je veux assurer à la fois la découverte de mon nouveau job et la poursuite des mystérieux commanditaires de l’assassinat de Lecerteaux. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Dernière minute Dim 23 Mar - 22:47 | |
| Je remonte voir Lebrac. Je veux qu’il me donne quelque chose à faire en attendant que je prenne sa place. Dans les faits, rien n’a été précisé sur mon emploi du temps des prochains jours. Préparer la passation de pouvoir entre lui et moi, cela pourrait se faire très vite s’il n’y avait ma totale incompétence dans le domaine sportif. - M’sieur Lebrac ?… Je vous dérange ?… - Tu sais bien que tu seras ici chez toi, Arthur… Alors, non, tu ne me déranges pas. Et est-ce que tu peux arrêter de m’appeler M’sieur sans arrêt, j’ai l’impression d’avoir cent ans. Je voudrais bien moi l’appeler Raymond mais je ne peux pas… Il a le double de mon âge, c’est un des piliers, un des tauliers du journal et, en plus, je viens pour bousiller le travail d’une vie. On ne peut pas copiner avec quelqu’un dans des conditions comme celles-là. - Je vais essayer de m’en souvenir… Voilà, j’ai eu le temps de reprendre un peu mes esprits et je me suis dit que si Gérard Pothon doit faire une partie de mon boulot, il est hors de question que je reste les bras croisés. Il faut que je sache de quoi on parle dans « mon » service. Donc, puisqu’il vous reste une semaine ici, je veux que vous l’utilisiez pour me donner des choses à faire. Reportage, interview, papier de fond. Vous ne publiez que si vous estimez que ça tient la route… et si vous publiez, je signe d’un nom bateau ou de simples initiales pour ne pas vous mettre en difficulté. SI ce que je produis est mauvais, je vous autorise à me botter les fesses et à me traiter de tous les noms. - Ben, toi ! Je savais que t’en avais des grosses mais alors à ce point-là !… Arthur, je ne pensais pas te revoir avant mon pot de départ… Et sincèrement je ne t’en aurais pas voulu si tu avais choisi de te planquer un moment chez toi ou d’aller voir un peu de pays… On va dire que ça marche pour moi… Pour aujourd’hui, je n’ai rien à te proposer. Demain, c’est mercredi et il y a un match de coupe à Chaban-Delmas ; tu iras avec Bouzier, il te montrera comment on couvre une rencontre. Jeudi, tu iras à Auch… Il y a un jeune pilier qui est en train de flamber là-bas dans le Top 14. Tu iras l’interviewer… Pour après, on avisera. Ca te va ? - Ca me va… Juste une question ? C’est quoi Chaban-Delmas en dehors d’un ancien premier ministre ? - C’est le stade des Girondins de Bordeaux, ignare ! C’est dit sans la moindre mauvaise humeur. Lebrac est vraiment un gars bien. Plus il me sent patauger, plus il me remet sur les rails avec humour. Alors, va pour les voyages à Bordeaux et à Auch. Ca ne vaudra jamais Pékin ou Nairobi pour le dépaysement mais je me dis que c’est juste un mauvais moment à passer… et un moyen qu’on évite de m’oublier dans mon placard.
Le boulot d’un journaliste de terrain, d’investigation, s’apparente souvent à des déambulations improductives. Ce n’est là qu’une fausse perception de la réalité. On a besoin de voir, de sentir le monde, d’approcher les opinions au plus près pour saisir les réalités de la « vraie vie ». De quoi parlent les gens ? Qu’est-ce qui les touche ? Qu’est-ce qui les rend mécontents ? hargneux ? prêts à la révolte ? Le savoir c’est s’ouvrir les portes de la compréhension de ce qu’il faudra expliquer dans un prochain article, des réactions qu’il faudra en attendre. C’est à la fois le meilleur moyen pour approcher la vérité du terrain qu’on observe et pour connaître notre lectorat sans passer par le prisme déformant des enquêtes d’opinion. Me balader dans le centre-ville prend aujourd’hui une plus grande importance encore pour moi. J’ai besoin de réfléchir sur tout ce qu’il m’arrive, de faire le tri entre les options qui s’offrent à moi. Après tout, n’ai-je pas la possibilité de refiler tous les documents aux services de police pour qu’ils mènent l’enquête à ma place ? Ce serait une attitude normale pour un citoyen normal… Seulement un journaliste ce n’est pas tout à fait un citoyen normal. Il se doit d’éclairer de sa plume les réalités du monde et, plus que l’homme de la rue, il sait les moyens qui permettent d’étouffer ce qui est trop compromettant. On parle de mille choses dans les rues de la ville. Des futilités d’un feuilleton quotidien au prix des légumes qui ne cesse d’augmenter, d’un nouvel album de rap à une romance à Hollywood. De Lecerteaux et de son suicide, rien ! Pas un mot !… Voilà qui devrait m’inciter à la plus grande modestie. Ma campagne d’articles a autant touché l’opinion qu’un changement ministériel dans le sultanat de Brunei. Je pourrais en tirer une série de remarques désabusées sur ces gens qui ne voient rien, qui ne comprennent rien des abominations du monde. Ce ne serait qu’une opinion de privilégié incapable de prendre en compte les réalités du peuple. Ici, dans la rue, dans les magasins, dans les cages d’escalier, on a besoin de rêve et de spectaculaire, d’espoir en des lendemains meilleurs et d’informations choc pour se dire qu’on n’est pas les plus malheureux. Les magouilles de Lecerteaux, elles ont peut-être scandalisé mais cela n’a duré qu’un temps. Les pourris, on sait qu’ils existent mais on préfère les oublier… sinon on ne pourrait pas vivre. En revanche, on parle sport. On en abuse même. A croire que quand on n’a rien à se dire, on n’évoque plus le mauvais temps ou le climat qui se dérègle mais les dernières prestations des équipes locales. La passion est vivante, elle bouillonne dans les discussions au comptoir, elle explose devant les portes des lycées. Et même les filles, à ma grande surprise, sont partie prenante ! Pas toutes bien sûr mais bien plus que je n’aurais imaginé. Les temps changent… De tout cela je tire une morale. J’ai eu tort de mépriser si longtemps la rubrique des sports. Je comprends mieux les positions de François lorsqu’il faut en conférence de rédaction décider de la répartition des pages du canard entre les différents services. J’ai toujours pensé qu’il y en avait trop pour le sport et pas assez pour le monde. Il a toujours défendu les deux ou trois pages sport du quotidien préférant fractionner un reportage international en plusieurs livraisons. Ce n’est sûrement pas ainsi que les gens de la rue parviendront à saisir la complexité du monde… mais cela leur donnera davantage la force de se lever le lendemain. Cette morale me dicte une conduite. Demain matin, je porterai à la police le cd-rom, je ferai un petit article pour François qui en fera ce que bon lui semblera et puis j’irai rejoindre Bouzier pour prendre la route de Bordeaux. A quoi bon traquer les salauds quand cela n’intéresse personne ? _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Dernière minute Mer 26 Mar - 0:16 | |
| Mercredi. Un mercredi de pluie. D’une pluie d’hiver froide qui n’a sans doute pas eu le courage de se transformer en neige simplement parce qu’on est dans le Sud-Ouest. Plus haut dans le pays, les routes se transforment en annexe du Grand Nord mais ici c’est tristement une pluie maussade d’un hiver trop gris. Ca file le bourdon. Encore et toujours j’hésite sur l’attitude à tenir. Ne suis-je pas en train de me dégonfler, d’accepter avec fatalité le destin qu’on a bien voulu me tracer ? Me voilà en train de m’embarquer sans barguigner sur une voie secondaire. Pratiquement sans combattre… Je ne rêve pas. C’est bien moi qui ai passé la soirée à faire des fiches sur le foot : les règles, les grandes équipes, les stratégies. Ce matin, je sais qu’il y a 20 équipes en Ligue 1 et que l’équivalent britannique s’appelle la Premier League. Je n’ignore plus la raison pour laquelle un arbitre peut siffler un coup franc plutôt qu’un penalty. L’Arsenal n’est pas seulement le nom d’une bibliothèque universitaire de la ville mais aussi un club londonien. Pour bien m’enfoncer tout ça dans le crâne, j’ai regardé deux dvd. Résultat : j’ai des ballons plein les yeux et du sommeil plein la cervelle. Le commissariat central de police a poussé il y a une dizaine d’années en bordure du canal. Le bâtiment au crépis orangé se distingue des immeubles environnants par son caractère massif et le drapeau tricolore accroché à la hauteur du premier étage. Hormis le panonceau Police, rien ne vient agresser l’œil du passant : pas une seule voiture de flics garée devant, un escalier sobre donnant sur une porte vitrée. C’est une sorte de bunker discret qu’écrase, de l’autre côté du canal, la silhouette ceaucescuesque du nouvel Hôtel du Département. En entrant, je triture encore le cd-rom dans la poche de mon imperméable. Mes doigts gourds s’occupent en le tirant nerveusement puis en le renfonçant dans son espace de transport. Voilà, il faut se décider ! J’ai en tout et pour tout un nom à livrer au fonctionnaire qui attend au milieu du hall, celui d’un commissaire dont me parle souvent François. Les deux se sont rendus de menus services par le passé et, sans se lier, sont devenus le genre de connaissances qu’il est bon de rencontrer devant un bon petit plat… et, de préférence, dans un lieu où on peut les voir. - Bonjour… Je suis Arthur Maurel, journaliste à la Garonne Libre… Est-ce que je pourrais rencontrer le commissaire Alexandre Maunier ? - C’est à quel sujet ? - Au sujet de ceci !… Ca y est ! Je l’ai fait ! J’ai sorti complètement le cd-rom de ma poche et l’ai posé sur le comptoir de bois sombre. Ce faisant, j’ai fait consciemment un choix de vie mais de cet instant solennel et tragique le flic n’a aucune idée. Il continue dans sa logique à lui qui est loin d’être la mienne. - Qu’est-ce qu’il y a sur ce disque ? - Je pense que le commissaire voudra être le premier à le savoir… Dîtes-lui que cela concerne le « suicide » d’Henri Lecerteaux… et que je suis envoyé par son ami François Grippon. Je suppose que le nom de Lecerteaux aura eu plus de poids pour convaincre le policier que celui de François. Le résultat fut véritablement spectaculaire. En deux minutes, le flic a obtenu une communication avec un supérieur et l’autorisation de me laisser franchir le portillon de sécurité. - Une collègue va venir vous chercher… Vous pouvez vous asseoir en attendant. L’attente ne dure guère. Une blondinette à queue de cheval, dans sa tenue bleu nuit, vient me récupérer pour me conduire auprès du commissaire Maunier. Du moins c’est ce que je crois lorsque j’entre dans le bureau que la fonctionnaire m’indique. - Bonjour commissaire. - Je ne suis pas le commissaire mais un de ses bras droits. Inspecteur Lhuillier… Le commissaire est chez lui avec une grosse grippe. C’est moi qui le remplace aujourd’hui… Vous dîtes que vous avez des informations sur le suicide de monsieur Lecerteaux… Très bien… D’où vous viennent ces informations ? Comment sont-elles arrivées en votre possession ?… Et surtout quel est votre lien avec tout ceci ? Monsieur… Maurel… - J’ai reçu hier matin ce cd-rom par courrier. Il m’était adressé par Henri Lecerteaux. - Il s’est bien flingué avant-hier ? - Dans la nuit de lundi à mardi semble-t-il… - Donc ce cd a été posté avant sa mort… - Difficile d’imaginer qu’il ait pu aller le poster après. - Lui non, mais un complice… Vous avez l’enveloppe ? Elle est dans l’autre poche de ma gabardine. Bizarrement, je n’ai pas eu envie de remettre le cd-rom à l’intérieur, j’ai préféré le protéger dans un boîtier plastique. Du coup, l’inspecteur Lhuillier se retrouve avec deux pièces à conviction bien séparées sur son bureau, les regardant alternativement comme pour mieux s’imprégner de leur mystère. - Vous avez écouté le contenu du cd ? - Oui… Je ne pouvais pas savoir qui me l’envoyait… - Pas de lettre avec ? - Juste le cd-rom… Le message audio est dessus… Plus quelques documents auxquels je n’ai pas compris grand-chose… Lecerteaux voulait prendre le large et c’était son assurance de pouvoir le faire tranquillement… D’autres ont préféré le faire taire. - Ca ce sera à l’enquête de le prouver… Vous êtes bien celui qui a pondu les articles sur ce pourri ? - Oui. - Pourquoi vous avoir envoyé ça à vous ? - Parce que j’étais peut-être celui qui le connaissait le mieux… J’ai travaillé sur ses magouilles pendant six mois… Il voulait peut-être me montrer qu’il n’était qu’une goutte d’eau dans un truc plus vaste. - Vous avez une copie de ce cd ? - Non… Pourquoi faire ?… Ce « suicide » m’a mis sur la touche. J’ai compris la leçon. Je ne touche plus à ça. - Dans ce cas, nous allons verser cette pièce au dossier et rouvrir l’enquête… Vous voudrez bien vous tenir à notre disposition le cas échéant, monsieur Maurel. - Bien sûr. Les flics et les journalistes sont rarement copains. C’est un jeu subtil que de se cacher mutuellement les informations dont on dispose ou, au contraire, de les laisser filer. Je suis sûr que l’inspecteur Lhuillier est toujours en train de se demander, pendant qu’il me raccompagne, quel est mon intérêt réel dans le cadeau que je lui fais. Et moi, même si j’ai laissé de côté cette nouvelle aventure à laquelle je ne pouvais que finir de me brûler les ailes, je suis certain de ne pas avoir tout dit à Lhuillier. C’est la règle du jeu qui veut ça. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
|  | | MBS

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| Sujet: Re: Dernière minute Mer 26 Mar - 15:51 | |
| Le sport, Julien Bouzier est tombé dedans quand il était petit. Il suffisait de lui mettre un ballon devant les pieds, une raquette entre les mains pour qu’il saisisse instantanément la meilleur manière d’agir avec. Bien sûr, c’est ce qu’il raconte lui… et sa parole, comme toutes les paroles, ne vaut pas grand-chose si on ne vient pas la corroborer avec d’autres preuves. Ces preuves, je les quête en picorant parmi les discussions au sein du service des sports du journal. - Il m’a encore laminé hier soir… - Bouzier ?… - Oui. J’ai dû marquer dix points dans tout le match… Je suis écoeuré… Crois-moi, il faudra du temps avant que je reprenne ma raquette… Dix ans de badminton et je me fais ridiculiser par un mec qui n’avait pas joué depuis ses dix ans. - Tu peux toujours jouer avec moi si tu veux… - Toi, ma pauvre, je te battrai de la main gauche… Non, c’est Bouzier que je voudrais avoir… Pour Serge Lecatellan, ça tend à devenir maladif. J’apprends en cours d’après-midi qu’il s’est déjà fait plumer par Bouzier au squash, au tennis et même au basket. Tout en ayant une tête de plus, une musculature d’athlète et une hygiène de vie remarquable. C’est incompréhensible. Pour lui comme pour moi. Julien Bouzier c’est une sorte de liane. Pas bien épais, pas vraiment carré d’épaules mais un regard vif, des gestes nerveux et une assurance décontractée. Là où il passe, un silence respectueux se fait. Il n’est pas qu’un journaliste maison, il est l’avant-centre et le génie créateur de l’équipe de foot du journal. De quoi lui assurer le soutien inconditionnel et la reconnaissance émue de toute l’entreprise, surtout lorsque s’approche le traditionnel « derby » contre nos ennemis préférés, l’équipe du quotidien Sud-Ouest. Pour tout dire, je devais être quasiment le seul à ne pas le connaître autrement qu’en tenue de travail : pantalon de coupe classique, chemise, cravate. On aurait attendu d’un tel phénomène qu’il traînât perpétuellement en survêtement. Avec ce sens du contre-pied qui n’appartenait qu’à lui, il prenait un soin quasi maladif à toujours bien présenter. Et dire que j’allais devoir donner des ordres à ce gars-là. Discuter ses envies de reportages. Retoucher ses papiers. Lui fixer des limites. Ca ne tenait pas debout. D’autant que ce soir, c’est lui qui allait m’apprendre le métier.
Je passe saluer Lebrac, histoire d’essayer de m’imbiber de la fonction. Il me semble que quelques documents ont disparu de ses étagères. Aurait-il commencé à déménager ? - Il faut bien commencer à se préparer, me répond-il… Maintenant que j’ai un successeur clairement désigné… Il ne manquerait plus que je lui laisse le bordel dans le bureau… Déjà que ça risque d’être le bordel dans le service. - Ah !.. Ma nomination passe mal ?… - Je ne vais pas te mentir, Arthur… Pour le moment, tu es dans la configuration « Moi seul contre le monde entier ». Personne ne te le dira en face bien sûr mais un OVNI débarquant au centre-ville serait mieux accueilli que toi ici. - Ce n’est pas la peine de me dire pourquoi… Je comprends très bien leurs raisons. - Il y en a un qui m’a déçu, c’est Pothon… Je pensais que c’était l’amour du sport qui le poussait vers le poste… Mon cul, oui ! C’est le salaire et le bureau perso ! Je savais que sa femme en rêvait, elle a bien réussi à le rendre maboul lui aussi. Donc, va falloir que tu navigues tel Tabarly au milieu des icebergs… C’est pour ça que je te fais de la place. Plus vite tu t’installeras, plus vite tu pourras les calmer. Il n’y a rien de pire que les commérages qui durent. - J’ai travaillé, m’sieur Lebrac. - Eh bien, voilà une bonne nouvelle ! La discussion prenait un tour étonnant. J’étais l’élève nul, le souffre-douleur de la classe, à qui son vieux maître distillait en même temps encouragements et vacherie. On aurait pu donner une blouse grise couverte de craie blanche à Lebrac et me faire serrer les doigts comme pour attendre les coups de règle en fer. Ca n’aurait pas trahi l’atmosphère de la scène. - Tiens voilà Bouzier… Allez, bonne route. J’attends ton papier, Arthur. Après les coups de règle, voilà qu’arrivait le temps des devoirs à rendre. Mon éducation aux sports était loin d’être terminée. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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