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ROMAN : De briques et d'acier - prologue

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MBS




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MessageSujet: ROMAN : De briques et d'acier - prologue   Mer 31 Oct 2007 - 22:16

Prologue


Parfois, quand la nuit est claire, je regarde la ville au loin. Le couvre-feu a étouffé les quelques lumières qui pourraient signaler sa présence mais je n’ai pas besoin de ce halo fait des vapeurs bleues du gaz pour la repérer. Je sais qu’elle est là, je sens son pouls affaibli qui bat en moi.
Ma ville.
Celle où je suis né.
Celle dans laquelle je ne pourrais revenir que les armes à la main.
Foutu destin !

Ce n’est plus qu’une question de jours, de semaines. Quelque chose de grand se prépare, quelque chose qui va changer le cours de cette guerre, quelque chose qui rejettera les Chleus de l’autre côté du Rhin où les Soviets viendront les pincer entre le marteau et l’enclume.
L’agitation qui règne dans le maquis ne trompe pas. Personne ne sait avec précision ce qui va arriver mais tout le monde se doute que c’est pour bientôt. On a eu deux livraisons d’armes rapprochées, les codes à la radio virevoltent, s’enchaînent dans une frénésie jusqu’alors inconnue. La nervosité est palpable chez ceux qui nous guident.
D’où viendra notre liberté ? De Méditerranée ? De la mer du Nord ?… Lucien, qui est des Charentes, prédit un débarquement du côté de Royan. Je le charrie un peu sur cette prédiction fantaisiste et puis je me replonge dans l’observation du paysage nocturne. Chaque bruit, chaque silhouette annonce peut-être un danger fatal.
Car sans aucun doute nous cherchent-ils encore.

Bientôt six mois que je vis sur cette bande de dix kilomètres de large et de 25 de long. On passe rarement plus de deux nuits dans la même ferme, dans le même hangar, sous le même arbre. Bouger et disparaître, voilà la vie du maquisard. De temps en temps, il faut aller affronter directement le danger, vider le pistolet, allumer la mèche qui fera péter la charge explosive.
C’est la guerre ! Et même si on se persuade qu’on n’a jamais été aussi proche de la fin, on a de ces sueurs qui vous arrêtent le cœur, vous broient les intestins, vous dérangent le cerveau.
Et même plus de cigarettes pour se donner l’illusion d’être toujours un homme.
Putain ! Peut-être que je n’en reviendrai pas de tout ce bordel ? Peut-être qu’une mitrailleuse allemande me fauchera au creux d’un chemin, peut-être que la mèche sera trop courte et que je me désintégrerai dans un feu d’artifice précoce… Va savoir ce que, là-haut, le Grand Aiguilleur a décidé.
- Tu fais quoi là, me demande Lucien ?
- Si je dois y laisser la peau, je veux laisser une trace…
- Oh, tu en laisseras une, sois-en certain, fait-il en se marrant doucement… Du sang ou tes boyaux… Mais sûr qu’on pourra te suivre à la trace…
- T’es con comme un Rochelais !… Ce que je veux c’est écrire l’histoire de ma famille…
- Et qui lira ça ? Qui veux-tu que ça intéresse la vie d’un cheminot ?…
- Toi peut-être…
- Il faudrait vraiment que je n’ai rien d’autre à foutre… Quand tout ce bordel sera fini, je vais rattraper le temps perdu mon gars, sûrement pas fourrer le nez dans ton passé…
- Tu sais pas où je pourrais me dégotter du papier et de l’encre ?…
- A l’école… C’est sans doute le meilleur endroit, tu crois pas ?…
Lucien a raison. Un petit cahier d’écolier suffira sans doute pour que je couche sur le papier ce passé qui bat en moi, ce passé qui s’évanouira à l’instant où mon cœur aura cessé de battre. Pas de fils, presque plus de famille. Et si peu d’avenir.
- Tu ne vas quand même pas y aller tout de suite ?
- Et pourquoi pas ?
- Parce qu’on est là pour protéger la nuit des copains…
Lucien écarte les bras comme pour me barrer le passage. Il n’est pas prêt à transiger la sécurité des autres gars. Même pour moi qui lui ai sauvé la peau du côté de Roques.
- Lulu, je ne t’ai jamais rien demandé, pas vrai ?…
- Sûr, mon gars… T’es le genre à toujours te démerder par toi-même…
- Eh bien, là, je te demande ça… En souvenir du boche que j’ai scié en deux… Laisse-moi aller jusqu’à l’école… Les Fridolins ne sortent pas avec une lune aussi belle… Je serai rentré avant le lever du soleil…
- Tu as deux bornes jusqu’au village le plus proche…
- Et alors ? A force, je connais le coin par cœur…
Lucien n’a plus d’arguments à m’opposer. Bien sûr, comme moi, il sait que tout cela n’est pas raisonnable, pas rationnel. J’abandonne mon poste pour courir pêcher dans une salle de classe du papier, une plume sergent-major et un flacon d’encre. Je mets en danger une dizaine de camarades juste pour le besoin égoïste de répandre sur le rail de lignes bleutées les soubresauts de la vie des miens. Ca s’appelle « abandon de poste » et, à la guerre, même au maquis, ça s’assimile à de la trahison.
- Fous le camp… mais t’as intérêt que ton histoire soit belle !…
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ROMAN : De briques et d'acier - prologue

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