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MBS

Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 679 Localisation : Toulouse
| Sujet: Le tombeau des amours Lun 14 Juil 2008 - 22:20 | |
| Here's the feuilleton of cet été...
Chapitre 1 Méranval
Il y avait naguère, à quelques lieues du château de Germiny, une grande forêt réputée maléfique où disparaissaient régulièrement de jeunes vierges. Seuls les inconscients, les téméraires et les hommes d’Eglise, porteurs de lances ferrées ou armés de grandes croix, osaient parfois s’approcher de ces lieux maudits. Ils en revenaient en général vivants, mais les récits qu’ils faisaient alors étaient propres à décourager les plus hardis. Créatures diaboliques, fracas épouvantables, éclairs incandescents hantaient dès lors leurs nuits et celles des inconscients qui avaient voulu les écouter. Jean de Dampierre était de cette race de jeunes seigneurs prêts à tout pour étaler au grand jour une valeur personnelle qui n’avait jamais réussi à s’exprimer. En tant que troisième fils, il n’avait rien à attendre de l’avenir… si ce n’était quelques miettes du lustre familial qu’il n’obtiendrait que par sa seule force. Pierre, son aîné, profitant de la sénilité précoce de leur père, avait déjà mis la main sur l’héritage des Dampierre. Geoffrey, le cadet, avait franchi la porte du monastère de Saint-Benoît avec le secret espoir d’accéder un jour à la charge d’abbé. Mais si, pour l’un comme pour l’autre, la fortune n’était pas certaine, pour Jean elle avait la triste apparence d’une chimère. Pierre avait épousé un an plus tôt une riche héritière du Gâtinais, union qu’une naissance était déjà venue confirmer. Jean ne pouvait donc plus rien espérer en ces lieux. Si, par extraordinaire, Pierre et son rejeton étaient rappelés précocement dans la Lumière du Seigneur, Geoffrey saurait se dépouiller en un tournemain de ses serments ecclésiastiques pour retrouver l’état laïc et capter l’héritage. La messe était dite. Jean n’avait rien à envier à l’ambition de ses aînés. Durant toute son enfance, sa mère, qui avait eu pour ce tard-venu plus d’affection que pour ses autres fils, avait préparé l’esprit du petit dernier au combat pour la vie (la descendance comptait aussi une fille… qu’on s’était hâté d’enfermer dans un monastère d’Orléans afin que nul ne puisse savoir qu’on n’avait pas de quoi la doter). - Tu seras seul… Aussi longtemps que tu n’auras pas assis ta propre fortune, conquis la gloire, tu seras seul. Tu devras te contenter de ribaudes et de filles de passage, demander l’hospitalité pour la nuit aux auberges les plus puantes… Mais si tu rencontres la gloire… La mère de Jean avait une façon bien à elle de dresser l’index, comme pour prendre la mesure des forces occultes présentes dans la grande salle du château. Le silence semblait lui obéir, prisonnier des respirations suspendues. - … si tu rencontres la gloire, les portes de tous les royaumes s’ouvriront à toi. Et le doigt retombait pour signifier que la leçon était terminée. Alors, Jean sortait dans la cour du château, se saisissait d’une épée et commençait à tailler dans des monstres imaginaires à grands moulinets de bras. Ces gestes, il les avait répétés des années durant. La veille encore, avant d’entrer en prière, il les avait reproduits à nouveau. Gestes désordonnés d’un combattant mal formé mais à qui on se préparait pourtant à accorder les honneurs insignes de la chevalerie. Portant à son bras l’écu neuf frappé aux armes des Dampierre, deux léopards dorés sur fond d’azur, Jean profitait de cet instant fugitif où une flamme nouvelle illuminait son destin. Près de lui, son frère, le moine Geoffrey, multipliait les signes de croix, bénissant chacune de ses armes, son heaume et ses éperons. Le rempart de Dieu ne serait pas de trop sur les mauvais chemins de la chrétienté, chemin qui le mèneraient, qui sait, jusqu’aux terres usurpées par les Infidèles. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 679 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 14 Juil 2008 - 22:21 | |
| Lorsque Jean fut habillé de pied en cap, il s’agenouilla devant sa mère et, avec quelques larmes dans la voix, implora de celle-ci le secours de ses prières. - Ma mère, la vie me détache ce jour de vos bonnes grâces. Je m’en vais par les routes à la rencontre de la gloire et de la bonne fortune. Chaque instant, votre visage me guidera dans cette quête. Bénissez je vous prie l’enfant qui s’en va et aimez l’homme qu’il devient. Hermine de Dampierre, sans s’abaisser à la moindre émotion, releva son fils d’un geste impérieux. - Allez, mon fils !... Mais, avant que de quitter votre enfance, dites-moi quel combat sera le vôtre ? - Avec votre permission, ma mère, et la vôtre aussi mon père, j’irai d’abord chasser de la forêt de Méranval les créatures maléfiques qui nous la rendent hostile… Ensuite, si Dieu m’a porté fidèle assistance, j’irai l’en remercier jusqu’en la belle Jérusalem. Une rumeur narquoise traversa la grande salle du château. Aller se frotter aux créatures de la forêt ? Diantre ! L’intrépide n’était donc qu’un audacieux sans cervelle ! C’était là s’embarquer pour un voyage dont on revenait à peine lorsqu’on était armé de la foi maturée auprès du Seigneur, lorsqu’on s’était grisé le poil au long d’une vie de guerres. Pour un freluquet avec juste un duvet de barbe au menton, il y avait peu de profit à espérer d’une telle folie. Près de la cheminée, portant le grand manteau gris de son maître, Ludovic de Lorris avait blêmi. Pour les autres participants à la cérémonie, la témérité du jeune Jean de Dampierre était source de moquerie plus que d’admiration. Lui n’éprouvait que terreur et consternation. Ces promesses jetées au vent mauvais de l’avenir n’augurait rien de bon. Pour lui, elles signifiaient l’obligation de s’enfoncer aux côtés de son maître dans l’épaisse frondaison de la forêt maudite. Lui, un Lorris ?!... Aller se perdre dans cette aventure ?! Quand un si beau destin se dessinait pour lui !… A quatorze ans, Ludovic de Lorris avait des idées bien arrêtées sur sa destinée. Et il n’avait jamais envisagé que la forêt de Méranval pût en être l’ultime extrémité. - Seigneur Jean, fit-il lorsqu’il se retrouva seul avec son maître, ne pouvez-vous surseoir à votre projet ? Il se trouve au grand sud force Sarrasins qui ne demandent qu’à trouver le trépas au bout de votre épée. - Tu ne m’as pas entendu, Ludovic ?! J’ai dit devant toutes ces personnes ce que j’allais faire… Et tu voudrais que je renonce… Simplement parce que tu trembles comme une poule mouillée… - Mais, seigneur, nous n’en reviendrons pas ! - Qu’en sais-tu ? D’autres en sont bien revenus… - Oui, mais le poil plus blanc que de logique… et la raison fortement dérangée. - Nous irons… Et sur ces paroles déterminées qui se voulaient définitives, Jean de Dampierre souffla sa bougie. La pénombre couvrit à peine le bruit des larmes de l’écuyer. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 679 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Le tombeau des amours Mer 16 Juil 2008 - 7:34 | |
| La forêt de Méranval s’étendait aux confins des terres des sieurs de Dampierre, de Lorris et de Gien. Fait exceptionnel, les trois seigneurs avaient cessé de réclamer le moindre droit féodal sur l’espace forestier… au point que les habitants des lieux, s’il y en avait, se trouvaient désormais quasiment libres propriétaires. A vrai dire, ils ne pouvaient espérer percevoir une quelconque somme, leurs collecteurs d’impôts respectifs ayant préféré la geôle à une expédition dans la forêt. Il fallut trois journées à Jean de Dampierre pour faire ses adieux à sa famille et à tous ceux, proches ou vassaux de son père, qui étaient venus assister à son adoubement. Trois journées qui furent autant d’instants de torture morale pour Ludovic de Lorris. Sa noblesse, l’instinct de sa race lui interdisaient de fuir comme le dernier des couards mais lorsqu’on le cherchait, on le trouvait invariablement agenouillé en prières dans la chapelle du château de Dampierre. - Noble seigneur, je vous en conjure à nouveau… - Ludovic, si tu poursuis ainsi, je ferai dire à ton père et seigneur en quelle piètre extrémité tu te trouves et à quel point tu déshonores son nom par tes incessantes jérémiades. L’écuyer baissa la tête et recommença à panser le destrier de parade de son maître. C’est sur celui-ci qu’il caracolerait une dernière fois autour du château avant de s’éloigner… A jamais, hélas !... La nuit fut toute aussi pénible que les précédentes pour Ludovic de Lorris.
Il n’y avait pas de place dans la fierté chevaleresque pour la peur ou le doute. Il n’y eut donc ni cris ni larmes au moment où Jean de Dampierre prit congé de ses parents. Son père qui le reconnaissait à peine, sa mère dont les bras ne se donnèrent même pas la peine de le serrer, son frère aîné sans doute heureux de se débarrasser si facilement d’un éventuel rival pour le futur. A peine, les deux cavaliers avaient-il couvert deux lieues qu’un nuage de poussière monta à l’horizon, grossissant à vue d’oeil jusqu’à venir se heurter à eux. - Holà, c’est vous messire de Lorris ! - Oui, c’est bien moi… Et je suis heureux d’arriver à temps !... Avez-vous perdu précocement la raison comme, hélas, votre pauvre père qui fut pour moi un compagnon d’armes loyal et fort durant des années ? - Messire… - Laissez-moi finir !... Mon fils a bien fait de me faire prévenir par un de mes vassaux. S’il lui était arrivé le moindre malheur au cours de votre folle expédition, j’aurais voué la race des Dampierre à une vengeance éternelle… En m’avisant de votre folie, il a sauvé votre nom d’une ruine certaine… Vous êtes un sot, jeune freluquet… Un sot, un vantard et un incapable… Viens te joindre à nous, mon fils… Ludovic de Lorris quêta un geste, un signe d’assentiment de la part de Jean de Dampierre. Il n’y en eut aucun. Il éperonna quand même sa monture et rejoignit son père et la troupe qui l’accompagnait. - Allez donc vous faire tuer… ou pire, sucer le raisonnement par les créatures du diable qui hantent cette forêt… Je n’en ai cure désormais… Le seigneur de Lorris piqua sa monture de ses étriers d’or et repartit au galop. Le nuage de poussière ne tarda pas à le rejoindre et à l’engloutir. La témérité d’un jeune homme est une chose qui n’existe que pour se donner en spectacle. Resté seul, Jean de Dampierre n’avait plus aucun témoin de ses futures aventures. Il n’avait plus personne à qui demander ses armes. Cette solitude était une déchéance en même temps qu’une source d’interrogations. Devait-il continuer ? D’un côté, il y avait la honte qui finirait bien par l’étouffer. Sa propre honte et puis celle que lui ferait tous ceux qui estimeraient, et à juste titre, qu’il avait trahi son honneur et son nom en se parjurant. Cela militait clairement pour la poursuite de l’expédition. Mais, en prenant en compte toutes les données, il devait bien admettre que seul il n’avait aucune chance de succès… si tant est qu’il en est eu avec la seule aide de son écuyer… Il leva les yeux au ciel. - Seigneur, je suis perdu… Envoyez-moi un signe… Quelque chose qui me guidera dans la décision que je dois prendre. Soit Dieu était facétieux ce jour-là, soit les gros nuages qui montaient depuis longtemps à l’horizon étaient enfin mûrs. En tous cas, la pluie se mit à tomber violemment… et Jean de Dampierre, poussant sa monture, se réfugia rapidement dans une ferme non loin de là. - Entrez messire ! Entrez ! Cette pluie ne durera guère mais elle pourrait bien vous causer la mort. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 21 Juil 2008 - 17:01 | |
| Autour de la table, une femme encore jolie mais déjà marquée par une sorte de langueur morbide, un jeune homme vigoureux au visage fermé. Près de lui, le débarrassant de sa lourde cape de voyage, un paysan rugueux comme la terre qu’il devait égratigner depuis des années. - Approchez-vous du feu, messire… Jean de Dampierre s’avança en faisant claquer ses bottes sur la terre du sol. Il sentait les regards posés sur lui. Sans doute était-ce la première fois que ces manants recevaient un des fils de leur seigneur dans leur demeure. Pour sa part il n’était guère friand de ce type d’invitation. La fréquentation des gueux lui était difficilement supportable et ce depuis son plus jeune âge. Sa mère lui avait inculqué jour après jour le sens de la hiérarchie sociale jusqu’à lui en marquer l’esprit de manière indélébile. Dans son monde à lui, il n’y avait que preux et belles, les premiers devant servir les secondes, les aimer d’une passion fulgurante mais feinte, les aider enfin à engendrer une descendance noble. Arrivé près de l’âtre, il n’osa plus se retourner de peur de croiser encore les regards emplis d’animalité des manants qui lui avaient apporté un abri contre la pluie. Lui… Devoir quelque chose à des gens comme eux. Mais non… Ce n’était qu’une chose normale après tout. Cette maison n’était pas la leur, elle appartenait aux Dampierre depuis des générations. Comme cette terre, comme ces deux porcs qui ronflaient dans un coin et dont la puanteur commençait à le révulser. Tout était à lui. Il était chez lui… - Est-ce bien vrai ce qu’on raconte, messire ? - On jase beaucoup chez vous, c’est ma foi vrai… Et on en oublie de travailler… Le rude paysan marmonna quelque chose à travers sa barbe pouilleuse avant de reprendre la parole. - Nous travaillons, messire… Mais Dieu nous accable sans que nous ayons fait quoi que ce soit contre lui… - Dieu serait donc injuste… Si mon frère vous entendait blasphémer ainsi… - Si ce n’est Dieu, c’est que c’est le Diable, messire, intervint la mère… - Dieu… Le Diable… Que ce soit l’un ou l’autre qui vous tourmente, ils ne le font pas sans raison… Il y eut un silence lourd seulement troublé par le grognement d’un des porcs. Jean de Dampierre en venait à regretter d’avoir accepté d’entrer ici, chez ces paresseux. Des bavards, des envieux, des blasphémateurs… Jean de Dampierre sentit la douce brûlure du feu monter en lui. Des gouttes de sueur perlèrent ses mains, à son front. - Messire, on dit que vous allez à la forêt… - J’y allais en effet… Avant que ce couard de Ludovic de Lorris ne m’abandonne… Sans écuyer, je vais devoir rebrousser chemin… L’honneur me commande de porter sans attendre l’affaire devant notre seigneur afin d’obtenir réparation de l’affront qui vient de m’être infligé… Pourquoi leur expliquait-il cela ? Ces notions d’honneur et d’affront leur étaient sans doute totalement étrangères. Que connaissaient-ils ces gueux de son monde sinon la cour du château où ils venaient payer leur cens et apporter une partie de leurs récoltes ? Dampierre se rendit compte que la chaleur n’était pas la cause de sa sueur. Il frissonnait. Il avait peur. Peur d’aller affronter seul les ténèbres de Mérenval. Et, sans en prendre conscience, il avait testé sur ces manants la belle explication qu’il donnerait pour expliquer son retour précipité au château. Bien sûr, ensuite, il faudrait peut-être aller jusqu’au duel judiciaire face au seigneur de Lorris… mais le temps jouerait pour lui… Oui, il allait attendre puisque son honneur n’était pas atteint. Il se retourna vers la famille désormais rassemblée autour de la table branlante. - Je le tuerai s’il le faut, tonitrua Jean de Dampierre, mais j’aurais réparation. Sa menace plana un moment, tournoyant de murs en murs avant de s’éteindre finalement dans un ultime souffle. - Messire, ma sœur a disparu dans cette forêt… Depuis le jour de la saint Marc… Permettez que je vous accompagne. La voix du fils était sonore, trempée dans le bronze. Elle résonna elle aussi un moment comme si le paysan avait bien voulu montrer qu’il avait autant de force que le fils de son seigneur. - Vous avez besoin de quelqu’un pour porter vos armes, vous ouvrir la route… Je peux être cet homme-là… Mes parents ont toujours refusé que je parte à la recherche de Jeanne… Mais si je pars à vos côtés, ils ne pourront s’y opposer… Mon seigneur, je vous conjure de… - Vous vous oubliez… Un écuyer est de noble naissance… Il a appris le métier des armes dès sa prime jeunesse… Que savez-vous des épées, des fléaux d’armes ? - Je sais me servir d’une hache et je manie le bâton avec aisance… - Je ne vous interrogeais pas… Je pensais seulement à voix haute… - Messire, mon fils ne sait pas ce qu’il dit… - Si, mère, je sais ce que j’affirme… Sans Jeanne, cette maison n’a plus de sens… En disparaissant, elle nous a plongé dans le chagrin en même temps qu’elle a rompu l’union que vous aviez envisagée avec la famille du forgeron. Son absence vous tue, son absence nous ruine. - As-tu seulement une monture pour me suivre ? - Je marcherai, messire. - Tu ne pourras pas avancer assez vite… - La forêt n’est pas si éloignée que je ne puisse l’atteindre sur vos pas… - Tu n’es pas noble… Cette discussion n’a pas de raison d’être. - Messire, pardonnez à mon fils, fit le paysan en s’inclinant respectueusement vers Jean de Dampierre. - Je ne pardonne pas… Votre fils a eu l’outrecuidance de se poser en écuyer de ma personne… Il a outrepassé sa naissance… Soyez heureux que je ne le fasse pas saisir par les gens de mon père et enfermer dans les cachots du donjon… Les regards de Jean de Dampierre et du courageux paysan se heurtèrent comme deux lances à la première reprise d’un tournoi. - Ne pardonnez pas, messire ! Allez plutôt étaler votre couardise au château et faire rire à vos dépens… _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 679 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 21:51 | |
| Il aurait dû le massacrer dans cette bauge infâme qu’ils osaient appeler une maison. Lui… et aussi ses parents pour faire bon poids. Il aurait dû mais il ne l’avait pas fait. Plus forte que sa colère, que sa fierté blessée, une idée avait retenu son bras vengeur. Une idée qu’il savourait en regardant trotter le manant devant lui, plus pressé que lui d’aller affronter la forêt maudite et ses occupants malfaisants. Il avait besoin d’un témoin pour authentifier son courage, sa valeur, sa noblesse. Qui mieux qu’un bougre inculte pour admirer et magnifier les actes d’un preux chevalier tel que lui ? Il l’éblouirait, lui mettrait le nez dans la fange de sa condition servile pour bien lui rappeler sa bassesse natale. Quand le manant l’aurait vu à l’œuvre, celui-ci ne pourrait plus retenir ses louanges… Dampierre avait déjà prévu de les lui laisser chanter parmi les siens avant de le jeter au fond d’une basse fosse d’où le vilain pourrait ensuite brailler jusqu’à la folie. Finalement, il n’avait besoin que d’un exploit… Un exploit qu’il aurait d’autant plus de mérite d’avoir accompli sans l’aide de son écuyer. Le paysan avait eu raison sur un point : un retour précipité n’aurait pas été de nature à le glorifier. C’est surtout pour ces mots-là qu’il voulait le voir mourir… - Nous approchons, Messire ! - Je le sais… Ma vue est bien meilleure que la tienne… Et mon cheval me grandit encore par rapport à toi… Ne t’épuise donc pas à regarder au loin, tâche simplement de me suivre. Je prends un peu d’avance pour évaluer les périls. On voyait clairement désormais se dessiner derrière les champs de seigle et d’avoine une ligne verte immense qui barrait l’horizon. Méranval ! Jean de Dampierre éperonna les flancs de sa monture, dépassa le paysan en prenant bien soin de l’éclabousser de la boue du chemin. Première vengeance mesquine. En attendant mieux.
Son esprit est sans faiblesse, son âme a rejeté le doute. Le chevalier attend, la lance plantée dans la glaise. Il sait que quelqu’un doit venir aujourd’hui le défier. Il sait parce que les échos de la forêt lui ont chanté la nouvelle. Il sait car plus rien n’a de sens pour lui que de défendre le secret de Méranval. Jusqu’à donner sa vie… Mais ça, il n’y croit pas… C’est encore un jeune fol qu’on envoie prendre d’assaut la forteresse de branchages. Pourtant, il suffirait d’une bonne armée et les maigres défenses de Méranval ne pèseraient pas bien lourd. Seulement le roi est loin, occupé à des rêves de gloire au-delà des mers. On le dit même prisonnier des païens dans une prison de sable et de chaleur. Si la rumeur est vraie, il ne risque pas de mobiliser le ban et l’arrière-ban contre la forêt. Mais combien de temps ce répit durera-t-il ? La meilleure protection de Méranval, c’est encore sa légende. Lorsqu’il aperçoit son adversaire, le chevalier pique légèrement sa monture de la pointe de l’éperon pour quitter l’ombre de son rempart de frondaisons. Son armure est noire comme la mort. Sur son blason menaçant, un dragon crache la cendre. Et dans son cœur, un souvenir mortel empoisonne un peu plus chaque jour la fin de sa vie. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 679 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 21:52 | |
| - Ainsi, voilà donc l’effrayante, l’épouvantable défense de la maléfique forêt de Méranval… Un chevalier en armure noire…. Jean de Dampierre a l’injure facile. Il a tant maltraité de servantes, de manants et de vassaux de son père que les mots n’ont aucune peine à être crachés de sa bouche. Il aime être obéi, qu’on rampe à ses pieds. Si ce n’était l’impassibilité tranquille du chevalier noir, il croirait déjà à un triomphe éclatant et sans péril. - Est-ce toi qui tournes l’esprit des pauvres fols qui reviennent de ces lieux, reprit-il. Est-ce toi qui leur fait raconter mille sornettes, des histoires de sortilèges et d’arbres enchantés ? Est-ce toi, dis ? Jean de Dampierre a beau s’époumoner à défier son adversaire, celui-ci ne bouge pas d’un pouce, demeure impassible et silencieux comme le voile de la mort. Deux sentiments s’entrechoquent dans sa tête. La peur, car l’assurance de son futur adversaire ne peut que l’angoisser. Qu’a-t-il à opposer à ce guerrier serein sinon une maigre expérience du combat acquise au cours des entraînements sans dangers de son enfance. L’incompréhension. Ce Méranval-là est à mille lieues de ce qu’on a bien pu raconter d’extraordinaire à la table de son père. Il choisit donc d’attendre avant d’entamer les hostilités. Attendre, car le manant qu’il a abandonné sur le chemin ne devrait plus tarder à les rejoindre… A deux contre un, le coup lui semble gagnant par avance. Si l’adversaire ne sort pas de son sac quelques maléfices diaboliques, ils triompheront ensemble de l’énigmatique chevalier en armure noire… Et puis, victoire acquise et gloire atteinte, il embrochera comme vile volaille le manant. Il aura tout le temps du chemin de retour pour construire, comme le plus habile des trouvères, la légende qui glorifiera son nom pour sa vie entière. - Enfin, te voilà, maraud !... Tu as traîné en chemin, ma parole !... Ma lance ! Le paysan prend le temps de s’essuyer le front du revers d’une main. La dernière demi-lieue lui a semblé interminable. La lance dans une main, un lourd sac en travers du dos, la boue qui cloue les sabots à la glaise noire du chemin. Chaque pas a été un calvaire et ses jambes sont désormais dures comme du bois. Il se laisse tomber dans l’herbe pour reprendre haleine. - Debout, manant ! Debout ! Tu paresseras plus tard lorsque tu raconteras mes exploits à ta descendance… Le vilain s’arrache à la fatigue dans un sursaut de fierté. Il ne veut pas donner au seigneur qui a insulté ses parents, un motif supplémentaire de vilipender sa famille. La perspective d’assister au combat l’aide aussi à se redresser. On lui a raconté l’animation des joutes annuelles données par les seigneurs de Lorris, les dames et leurs écharpes en matière précieuse, la furie des chocs, le râle des perdants et les entrailles qu’on ramasse parfois sur la lice. On lui a dit la violence, le courage, le goût du sang. Le reste, il l’a imaginé dans des rêves un peu fous. Il quittait son état misérable pour devenir lui aussi un noble sire, se couvrant de gloire jusque en ces terres barbares où était perdu le bon roi Louis. A la faveur d’une halte dans un château enfoncé dans un pays de montagnes, il rencontrait une dame belle comme une statue de la Vierge. Elle finissait par lui céder, séduite par sa force rude et la délicatesse de ses caresses. Rêves insensés.
Le chevalier de Dampierre entame une longue cavalcade à travers le champ pour assurer sa lance contre lui. A son tour, le chevalier noir quitte son immobilité, relève sa lance comme pour inviter son bouillant adversaire à venir à sa rencontre. Jean de Dampierre a saisi le message muet, s’aligne face au mystérieux défenseur des portes de la forêt, pique ses éperons dans les flancs de sa monture. Tous les muscles du cheval s’animent brusquement, transforment l’énergie animale en puissance fulgurante qui avale le chemin. Le paysan reporte son regard sur le chevalier noir. Lui aussi a poussé sa jument en avant. En gagnant de la vitesse, il commence à abaisser sa lance jusqu’à lui faire atteindre l’horizontale. A peine le temps de se tourner à nouveau vers son seigneur que déjà les deux cavaliers sont l’un sur l’autre. Double choc. Une violence qui soudain explose. Un effroyable carnage de métal embouti dont les échos déchirent les chairs de l’atmosphère. Et deux lourdes cuirasses qui s’effondrent dans la boue simultanément. - Oh ! Messire Jean ! Oubliant ses douleurs et sa fatigue, le paysan se précipite. Il repense aux racontars des amis : les tripes au soleil, les viscères éclatés, le sang qui gicle et trempe la terre. Est-ce ce spectacle là qui l’attend ? - Qu’est-ce que tu fais là à rêvasser, merdeux ? Aide-moi à me relever… Qu’on en finisse ! L’armure de Jean de Dampierre semble intacte… Seul son écu, toujours sanglé à son bras gauche, est cabossé, tordu par la violence de la rencontre. A quelques pas de là, le chevalier noir, sur les genoux lui aussi, tire son épée pour mieux se redresser. Le combat n’est pas fini. Jean de Dampierre, le souffle encore coupé, paraît étouffer sous son casque. Son visage, couvert de sueur noire et de boue, a viré au pourpre. - Faut-il vous débarrasser de ce casque ? - Enlève-moi aussi mon épée, mon bouclier et ma côte de mailles tant que tu y es ! Et va combattre à ma place. Le chevalier noir, tout aussi éprouvé par le choc de la lance du Dampierre, a du mal à se rétablir. Ses genoux par deux fois se dérobent, peinent à le porter. - Va l’achever, je n’en puis plus, ordonne soudain le seigneur Jean en tendant son épée à son écuyer d’un jour. - Moi, mais je… - Tue-le et je ferai de toi mon écuyer de manière définitive… Va… L’épée est lourde. Malhabile, le paysan s’avance vers le chevalier noir, ne sachant trop s’il doit lever son arme pour asséner un coup de haut en bas ou, au contraire, la projeter sur le côté comme quand on tranche le cou à un canard. - Tue !... Tue !... Loin de le galvaniser, les encouragements du seigneur Jean le paralysent. Tuer ? Pourquoi tuer ? Et un homme encore à terre ?… Dans les récits de chevalerie qu’on lui a contés enfant, les seigneurs n’agissaient pas ainsi. - Etes-vous prêt à combattre à nouveau, messire ? - On vous ordonne de me tuer, jeune homme. Etes-vous sourd ? Allez donc ! Frappez ! - Je ne frapperai pas si vous ne pouvez vous défendre… - Alors, vous mourrez… Car, une fois sur mes jambes, vous ne pourrez parer mes coups… - J’en accepte le risque, messire. Une nouvelle exhortation fétide de Jean de Dampierre s’abat sur les tympans du paysan comme un bourdonnement de haine. - Tue ! Tue !... - Non, messire ! J’ai donné ma parole… Je laisse à ce preux le temps de se remettre en état de combattre… - Alors, si tu ne le tues pas, je serai bien obligé de le faire moi-même. Dans un effort terrible, Jean de Dampierre arrache son heaume, le jette au loin, avale goulûment l’air encore humide et fonce vers l’avant. De sa ceinture, il a tiré un poignard de piquier qu’il brandit devant lui. Avant que le paysan n’ait pu réagir et s’interposer, il surgit, bouscule du genou le chevalier à l’amure noire, se jette contre son flanc et enfonce sa dague entre le cou et l’épaule. - Traître ! Le mot sonne comme un testament. A peine frappée, la tête du chevalier noir verse sur le côté. - Méranval ! Tu es à moi ! Jean de Dampierre a gaspillé ses dernières forces pour hurler la rage de sa victoire. Le souffle court, il se retourne vers le paysan et le menace d’une voix qui a perdu son énergie mais où sourd toujours l’arrogance de la race. - A toi maintenant, vaurien de bouseux ! Le paysan redresse l’épée dans un réflexe. Le frottement de la lame sur la côte de mailles arrête net la marche en avant de Jean de Dampierre. Le corps épuisé se cabre, bascule en arrière puis en avant et s’abat sur la pointe aiguisée sans un bruit. Il faut quelques instants à Géraud, fils de Pierre le vilain, pour comprendre qu’il vient d’ôter le dernier souffle de vie à son seigneur. Le regard révulsé, les bras encore agité de sursauts haineux, messire Jean n’est déjà plus de ce monde. C’est un des crimes les plus terribles qui soient… Et nul témoin ne pourra attester de sa bonne foi dans ce corps à corps funeste. - Je suis maudit ! Maudit !.... - Conduis-moi dans la forêt, jeune homme… Et tu y trouveras sans doute ce que tu es venu y chercher. Géraud n’en croit pas ses yeux. Le chevalier noir est à nouveau à genoux. C’est le diable ou un quelconque pouvoir maléfique qui l’anime ?… Géraud bondit en arrière pour échapper à l’emprise de la voix chenue qui l’interpelle à nouveau. - N’aie pas peur ! Il n’y a nul prodige à ma résurrection… Un vieux chevalier comme moi n’a plus toutes ses forces, ni la puissance du souffle de la jeunesse… mais la ruse et la prudence sont des armes toutes aussi aiguisées que le poignard de ton maître… Approche !... Géraud hésite encore. - Retrouverai-je ma sœur dans la forêt ? - Sans doute, jeune homme, si c’est elle que tu cherches… Dans cette forêt, nulle âme ne se perd si elle est pure… C’est pourquoi la tienne n’y craindra rien. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 21:54 | |
| Chapitre 2 Des larmes de velours
Il est arrivé en jetant autour de lui des regards étonnés, effrayés. Comme tant d’autres avant lui ! Sans savoir qu’il ne quitterait le cœur de la forêt que sous l’emprise du filtre de folie d’Aliénor notre apothicaire. Sans savoir que les images qu’il gravait dans sa mémoire n’étaient que de timides répliques de celles qui l’obséderaient jusqu’à la fin de ses jours. Les beaux chênes deviendraient à jamais de sinistres troncs rabougris et couverts de croûtes noirâtres. Le lac perdrait sa belle surface d’eau calme pour bouillonner d’un magma brûlant. Et les êtres qui animaient la forêt seraient pour toujours à ses yeux des créatures difformes sorties tout droit de l’esprit d’un diable malicieux. Son âme était perdue, damnée par avance. Telle était la règle. Les étrangers à la communauté ne pouvaient prétendre quitter la forêt en emportant le terrible secret qui nous retenait en ces lieux. Le danger était trop important pour notre survie déjà si précaire. Il est arrivé et je ne l’ai pas vu tout de suite. J’ai bien entendu les exclamations qui accueillaient le retour de notre fier chevalier, sire Georges. Le vieux combattant avait donc encore une fois rempli sa mission : défendre aux intrépides coureurs de gloire l’accès à notre bois sacré. Et puis les cris ont changé quand sire Georges s’est effondré du haut de sa monture. Tout le monde a compris que cet affrontement avait sans doute été de trop, que les articulations, que le souffle, que le cœur du chevalier ne pouvaient plus supporter les charges de la mission qui lui étaient dévolues. Tout le monde a compris que nous serions désormais vulnérables. J’ai levé les yeux de ma traduction, posé ma plume en équilibre sur le rebord de mon encrier. Et là je l’ai vu. Dans toute sa beauté, dans toute sa force. Une sorte de géant aux yeux de feu. Sa grande couronne de cheveux roux était collée par la sueur et la boue mais il était bien ce lion indomptable dont le souvenir n’avait pu quitter ma mémoire. Même l’étonnement avait dans ses yeux un je ne sais quoi d’impérial. Il n’avait jamais su, il n’avait jamais pu s’empêcher de soutenir le regard des plus âgés, des plus grands, des plus puissants. Comme s’il avait su qu’en lui coulait un sang plus pur que l’ordinaire… Et pourtant il ne savait pas… Il ne pouvait pas savoir… Il ne devait pas savoir… Lui l’espoir d’un peuple, lui le champion d’une lutte à venir était venu perdre la raison à jamais dans la forêt de Méranval. A moins que… Mais à moins que quoi ?... J’étais la seule à savoir, la seule à pouvoir dire qu’il fallait l’épargner, que tout cela dépassait notre propre histoire et que personne ne pouvait mesurer les conséquences pour le monde des effets du breuvage destructeur d’Aliénor sur cet être à la destinée extraordinaire. Et je me trouvais prise entre deux secrets sans pouvoir décider lequel était à défendre en priorité. La peur, l’angoisse me paralysèrent à ma table de travail. Je m’étais rassise très vite de peur qu’il ne me remarque, que la passion folle qui m’avait consumée le cœur ne se ranime sans espoir de survie. Une première fois, je l’avais fuie. Elle menaçait de me submerger à nouveau. En faisant entrer Géraud au cœur de notre saint des saints, sire Georges avait commis la plus effroyable de toutes les erreurs, avait ouvert une nouvelle boite de Pandore. Le fils de l’Aigle n’était pas du genre à rester en cage. Et moi, sa sœur, de lait bien plus que de ventre, je pleurais déjà le déchirement douloureux de notre prochaine séparation. Sa place n’était pas parmi nous.
Géraud n’en croyait pas ses yeux. La forêt s’était comme fendue pour laisser place à une clairière de belles dimensions. Là, dans un ordre qui lui sembla rationnel, de petites cabanes s’alignaient de part et d’autre du chemin. A l’entrée du petit village, deux mulets actionnaient une meule qui écrasait des épis de céréales. Ils ne parurent même pas s’émouvoir du passage près d’eux du chevalier et du paysan et poursuivirent leur ronde monotone. S’il y avait des « bleds » à écraser, c’est que la petite communauté de la forêt avait quelque part des champs à récolter… A moins qu’une main mystérieuse vienne leur livrer des sacs entiers remplis d’épis… L’essentiel était ailleurs. Jean de Dampierre n’aurait eu aucun autre chevalier à culbuter s’il était venu à bout du seul défenseur de Méranval. Il n’y avait nul sortilège dans la forêt. Cette constatation soulevait des dizaines de questions en lui, mais une seule avait véritablement de l’importance : où était Jeanne ? S’il n’y avait nulle magie pour la contraindre à rester en ces lieux, pourquoi n’était-elle pas revenue ? En entendant les pas de la jument de sire Georges, plusieurs femmes sortirent des cabanes. Des femmes et seulement des femmes. Il n’y avait donc pas un seul homme dans cette forêt ? C’était incroyable… Il ressentit plus qu’il ne vit le vieux chevalier s’abattre de sa monture. Il entendit les cris enthousiastes se transformer en plaintes. Il vit les plus robustes parmi la vingtaine de femmes qui l’entourait se saisir du combattant blessé et le traîner avec prudence jusqu’à l’ombre d’un arbre. - Qu’on aille quérir dame Aliénor ! Qu’on fasse bouillir de l’eau ! Il ne doit pas mourir !... La femme qui avait jeté ces ordres fut immédiatement obéie. A en juger par sa manière de s’exprimer, par son ton sec et supérieur, par ses gestes impérieux, elle était de noble naissance… et elle semblait régner sur le village. Que faisait-elle là ? Qui étaient-elles ? Où était Jeanne ? - Qui êtes-vous ? Géraud comprit qu’il n’était pas le seul à être traversé par quantité d’interrogations. Le regard de celle qui commandait à toutes se mit à trahir une forme d’exaspération provoqué par la présence de l’inconnu. - Je m’appelle Géraud… - D’où viens-tu ? - Des abords de la forêt… Mon père est paysan sur les terres du seigneur de Dampierre… - Et pourquoi es-tu ici ? - Je suis à la recherche de ma sœur, Jeanne… - Jeanne ?... Géraud nota une imperceptible hésitation entre le moment où il prononça le nom de sa sœur bien-aimée et l’instant où la femme le répéta. Cela lui suffit pour décider qu’elle n’était pas inconnue en ces lieux… Elle était peut-être là, dans une de ces maisons de bois, à l’attendre, à espérer un secours. - Qu’est-il arrivé à sire Georges ? - Il a chuté de cheval en affrontant sire Jean de Dampierre… - Ce fol ? Le paysan ne sut que répondre. Sire Jean lui avait parfois semblé déconcertant mais cela suffisait-il pour le penser atteint de folie. - Je sais de quoi je parle, reprit la femme… On me l’avait destiné… J’ai préféré fuir… Où est-il ? J’espère qu’il ne vous a pas suivi… - Il ne suivra plus personne, madame… Le Seigneur l’a rappelé auprès de lui… - Mon Dieu, que vous savez être bon parfois… La femme esquissa un signe de croix rapide et leva les yeux au ciel comme pour le remercier de cette nouvelle. - Un homme comme Jean de Dampierre ne peut pas rejoindre le seigneur… Il va griller en enfer au milieu des ignares et des porcs… Seigneur, faites donc plutôt que sire Georges ne meure pas… Je veux pouvoir le remercier de m’avoir délivrée de ce fou… - Qui êtes-vous ? Géraud avait senti qu’il était temps d’affirmer sa position. Si la femme tenait à sire Georges, elle ne pouvait que tenir en bonne estime l’homme qui l’avait ramené en ces lieux. - Je suis Yolande de Gien, fille de Louis de Gien et de Marianne de Dampierre… Oui, Jean de Dampierre était mon cousin… et vous voyez, je suis mauvaise femme pour ne pas le pleurer mais au contraire me réjouir de son trépas… - Madame… Sire Georges revient à lui… - Le Seigneur nous comble aujourd’hui… Je viens… Vous, ne bougez pas d’ici… Le jeune paysan se le tint pour dit. Il prit la bride de la jument de sire Georges à la main, flatta l’animal et attendit. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 21:55 | |
| Dame Yolande avait demandé à toutes les jeunes femmes réunies autour de sire Georges de s’éloigner et de la laisser seule. Il n’y avait eu ni contestation, ni remarque, ni murmure. La demande leur apparaissait pleinement légitime : toutes savaient ce qu’elles devaient à la maîtresse des lieux. Aussi ne discutaient-elles jamais ses décisions. - Messire mon parrain, vous voici de retour parmi nous… - Grâce aux bons soins de dame Aliénor… Sans elle… Sire Georges prit une inspiration avant de poursuivre mais sa vaste poitrine ne consentit à livrer passage qu’à une faible rasade d’air. Il laissa tomber sa main sur le genou de mademoiselle de Gien. - Mes forces m’abandonnent, ma petite… Je ne vous serai plus d’un grand secours désormais… - Allons, s’il n’y a plus votre force, il y aura toujours votre intelligence et votre connaissance du vaste monde… - Ma petite, vous me prenez pour plus fol que je ne suis avec vos belles paroles… Si elle ne me fauche pas aujourd’hui, la mort me trouvera demain ou d’ici quelques jours… Mon souffle s’affaiblit, mes muscles se dessèchent, mon regard s’obscurcit. Ce jour fut un ultime avertissement. Il faut vous préparer à me remplacer… Je ne suis pas éternel, quel que soit votre amour pour moi et quelle que soit la science de dame Aliénor. - Messire mon parrain, remettez-vous d’abord… nous aviserons lorsque vous aurez pris du repos… - Il faut se hâter, petite… Ne pas remettre à plus tard… Il en va de votre survie… Allez d’abord faire disparaître le corps de cet insensé Dampierre pour que la légende de Méranval puisse encore durer… - Je donne des ordres… - Fais-le toi-même… Il est des vengeances sur la vie qu’il est bon de savourer. Cela ouvre l’esprit à de vils sentiments mais cela permet aussi de mieux les enfermer ensuite dans les profondeurs les plus noires de son cœur… Amène avec toi le paysan qui m’a sauvé… Jauge-le, juge-le et s’il te semble aussi droit et habile que je le pense, qu’il me succède… Je l’en crois digne.
- Et où sont vos maris ? Ils travaillent dans les champs ? Après tout, dame Yolande lui a demandé de ne pas bouger. Elle ne lui a pas interdit de questionner les quelques femmes encore présentes. Il y a trop de choses qu’il ne parvient pas à comprendre. L’absence des hommes est celle qui est la plus criante… Mis à part sire Georges et lui-même, il n’en a pas vu un. Pis, tandis qu’il attendait, il a eu tout loisir d’observer les alentours. Le linge qui sèche sur les branches ? Des jupes, des cottes, des fichus. Les cabanes ? Des habitations très simples d’une seule pièce… Trop petites pour abriter une famille… Et puis d’abord, s’il n’y a pas d’hommes, il n’y a pas non plus d’enfants… - Nos maris ? Elles éclatèrent de rire. Un rire d’aise, de joie, de plaisir. Une gentille moquerie à son égard. Evidemment, il ne pouvait pas comprendre, le pauvre ! - Nos maris, reprit la jeune femme… Avec d’autres femmes… On l’espère pour eux… Mais pas pour elles… Ici les hommes sont absents… Tu comprends ce que cela veut dire pour toi ? Elle avait dit ça avec un sourire carnassier. Un court instant, Géraud prit peur. Cela signifiait-il qu’il était condamné à mourir pour être entré dans la forêt ? Il se rassura en pensant que sire Georges lui accorderait sa protection et qu’il ne l’abandonnerait pas aux instincts meurtriers de ces femmes… Des femmes ?... Ou plutôt des mantes religieuses ? Il eut un nouvel accès de crainte. Après tout, les femmes avaient leurs propres besoins en matière d’amour. Il avait pu s’en convaincre à travers les agissements de quelques filles du village qui avaient envers lui des attentions suspectes, des gestes sans équivoque. Une telle communauté pouvait fort bien avoir de telles attentes envers les hommes de passage… Avant de les éliminer définitivement, histoire de nier leur faiblesse de quelques instants et rêver à nouveau d’une pureté totale. Le retour de dame Yolande tira Géraud de ses doutes. La maîtresse des lieux ne manifesta guère plus d’aménité à son égard. Elle fit claquer un ordre, appela deux jeunes femmes à l’accompagner et enfourcha comme un homme la jument de sire Georges. Géraud reprit l’animal par la bride et entreprit de faire à l’envers le chemin parcouru une heure plus tôt. Quelque part il espérait que parvenu à l’orée du bois, il pourrait obtenir de retrouver sa liberté. Et soudain le sort de Jeanne lui apparaissait un peu secondaire.
Dame Yolande avait une autorité tellement naturelle, un sens si accompli de ce que doit être une personne de sa race qu’on admirait sa force de caractère sans la regarder vraiment. Au cours du trajet jusqu’à la lisière de la forêt, Géraud s’appliqua à percer le mystère de la demoiselle de Gien. Si elle avait montré une satisfaction qu’il avait jugé disproportionnée à l’annonce de la mort de Jean de Dampierre, tout cela était désormais oublié. Elle chevauchait le visage calme, empreint d’une sérénité de vierge, sans montrer ni nervosité, ni jubilation malsaine. Comme si elle avait sur elle-même un empire suffisant pour enfouir toutes ses émotions. Elle devait être proche de sa trentième année. Cela pouvait expliquer le dégoût qu’avait suscité la perspective d’épouser un homme beaucoup plus jeune qu’elle, un homme dont elle aurait d’abord dû attendre la maturité avant d’être rapidement supplantée par d’accortes jouvencelles. Dame Yolande ne pouvait être de ces femmes qui attendent le retour de leur héros en faisant de la tapisserie. Il y avait en elle trop de force, trop d’énergie… Autant de qualités qu’il avait découvert en grandissant dans sa sœur bien aimée. Etait-ce un hasard si ces deux femmes avaient Méranval en commun ? Dame Yolande avait des cheveux roux d’une longueur inhabituelle. On aurait dit qu’elle ne les avait jamais coupés. Même ramenés en chignon, ils formaient une masse impressionnante. Cela ajoutait encore à la force qui se dégageait de son visage impénétrable. Géraud devinait plus qu’il ne le voyait le regard noir et fouisseur de la dame. Il avait l’impression qu’elle se gorgeait de chaque instant, qu’elle cherchait à apprendre, à découvrir sans cesse. Il n’avait aucun mal à imaginer l’ennui mortel qui l’aurait gagnée si elle avait dû épouser Dampierre. Elle aurait dû… Les mots ne l’avaient pas marqués jusqu’à ce moment… « Elle avait préféré fuir »… Jeanne aussi devait se marier… Tout cela formait plus que des coïncidences… - Tu aimerais bien savoir ce que j’enferme dans le secret de mes pensées, n’est-ce pas ? Géraud eut un mouvement pour se défendre mais on ne pouvait pas tricher avec une femme telle que dame Yolande… et il n’aimait rien de plus que la franchise. - Je me pose beaucoup de questions… - C’est le lot de ceux qui pénètrent ici… - Trouvent-ils des réponses ? - Jamais pour longtemps… La dernière remarque avait été glaciale. Un avertissement à peine voilé. Dame Yolande poursuivit cependant sans marquer le moindre remords à cette menace. - Raconte-moi le combat entre ce foutriquet de Dampierre et sire Georges. Le paysan cessa d’ouvrir le chemin pour progresser désormais aux côtés de la châtelaine de la forêt. - Il fut bref mais intense, dame Yolande. Au premier choc de leurs lances, les deux adversaires versèrent au bas de leurs montures. Ils eurent l’un comme l’autre beaucoup de difficultés à se relever. Mais finalement, sire Georges, par sa bravoure et son expérience, l’emporta en transperçant de son épée le malheureux fils du seigneur de Dampierre… - Est-ce bien tout ? Ton récit me paraît bien court… Comment sire Georges fut-il blessé à l’épaule ? - Oh, j’oubliais cela… Messire de Dampierre avait tenté de le daguer au niveau du cou… - Si tu oublies les épisodes, comment peut-on avoir foi en ce que tu racontes ? Ne chercherais-tu pas à cacher ton rôle dans ce combat ? - Je ne sais pas me battre… - Pourquoi ? - Je suis vilain, pas chevalier… - Tu parles bien pour un simple chevalier… - J’ai reçu de bonnes leçons… - De qui ? - D’un prêtre qui était de notre famille… Il venait régulièrement depuis Orléans pour surveiller mon éducation… - Voilà qui explique certaines choses… - Lesquelles, dame Yolande ?… - Ce n’est pas le sujet de cette discussion… Réponds, quel fut ton rôle ? - J’ai refusé d’achever sire Georges alors qu’il était à terre… - Et tu tais cela… - J’ai désobéi à mon seigneur… - Tu as agi selon ton cœur et ton âme. Tu as décidé selon ton libre arbitre… Tu as jugé en homme et non en bête… Géraud eut l’impression agréable que dame Yolande lui faisait meilleure figure et qu’un sourire de satisfaction éclairait son visage. - Quel genre de paysan es-tu donc, Géraud de Germiny ? _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 21:56 | |
| Après avoir compris que Géraud était reparti avec dame Yolande, je n’ai plus réussi à travailler à ma traduction. Les mots latins se confondaient dans mon esprit avec ceux de ce grec que je cherchais à apprendre auprès de dame Aliénor. N’avais-je revu le frère que j’aimais que pour le perdre aussitôt ? J’ai laissé mon ouvrage en plan pour rejoindre sire Georges qu’on avait conduit dans sa cabane. Dame Aliénor le veillait de ses soins compétents. - C’est vous, Jeanne ? Entrez ma fille… Vous me seconderez dans la veille de notre malheureux seigneur… Et si son repos nous en laisse loisir, nous échangerons quelques mots dans le langage de Platon et d’Aristote. Dame Aliénor m’impressionnait. Elle était la plus âgée au sein de notre communauté et la seule, hormis sire Georges bien sûr, à être ici de sa pleine volonté. Elle avait eu un époux, un valeureux chevalier tombé à la bataille de Saintes. Au cours de cet affrontement, son fis unique, Richard, avait lui aussi trouvé la mort. Elle avait failli sombrer dans la folie après ce double coup du sort… Durant plusieurs mois, elle était restée cloîtrée au dernier étage du donjon du château familial. L’étude, qu’elle avait toujours pratiquée depuis sa plus tendre enfance, l’avait sauvée du désespoir - Puisque je ne recevrais plus de bien dans ce monde, je me dois d’en donner, disait-elle souvent lorsque nous butions sur nos travaux et qu’elle intervenait pour nous secourir… Et lorsque nous la mécontentions par nos erreurs ou nos remarques non fondées, elle usait de mots durs pour nous rabrouer, des mots qui lui faisaient encore plus mal qu’à nous-mêmes ; elle nous traitait d’Anglais. Pour elle, c’était désormais la pire des insultes. La pâleur de dame Aliénor avait subsisté en dépit de notre vie au grand air de la forêt. Il me semblait parfois qu’une partie de son sang s’était retirée de son visage comme pour rejoindre par son teint cadavérique son époux et son fils disparus. Ses pommettes, ses lèvres, ses yeux d’un bleu limpide étaient presque décolorés… Mais on y lisait toujours une farouche détermination, une intelligence vive, un appétit d’apprendre encore et surtout de transmettre son savoir. Je n’étais sans doute à ses yeux qu’une paysanne. Plusieurs mois de vie commune ne parviennent pas à effacer les stigmates d’une naissance dans la fange des étables aux yeux de dames grandies dans les hautes salles des châteaux. Pourtant, plusieurs signes m’avaient montré que dame Aliénor, comme dame Yolande, avait pour moi une sympathie et une confiance certaines. J’usais de ce privilège pour entamer rapidement la conversation : - Se remettra-t-il ? - Sans doute… Même âgée, la carcasse est solide… Simplement, il lui faut plus de temps pour se remettre… Il a voulu faire bonne figure devant sa filleule… Dès qu’elle est partie avec le jeune paysan, il est retombé en pamoison. - Où sont-ils allés ? - Quelle curiosité, ma petite ! - Je m’en excuse, dame Aliénor… mais ce jeune paysan ne m’est pas inconnu… - Serait-ce le guillaume auquel on voulait vous marier contre votre gré ? - Si tel était le cas, je me soucierai comme d’une guigne de son sort… Ce paysan est Géraud, mon frère… - Votre frère !... Et que diable faisait-il avec cet écervelé de Jean de Dampierre ? - Je ne sais !... On m’a dit que le seigneur de Dampierre était mort… - Dame Yolande est partie faire disparaître son corps… Vous savez sans doute combien ce moment est pour elle rempli d’une parfaite ironie ? - Je ne l’ignore pas… Mais mon frère, doit-il craindre ?... - Je n’ai reçu pour l’instant aucun ordre de dame Yolande le concernant… - Oh, Dieu merci !... Dame Yolande, on ne peut le plonger dans la folie ! C’est un homme bon et qui pourra nous être ici de grand secours… - Qu’il reste et vos semblables se battront pour obtenir ses faveurs… Je ne vous apprends rien, c’est un homme bien bâti… Elles en viendront à se jalouser, à s’épier, à se crêper les cheveux juste parce qu’il aura fait force galanteries à l’une plutôt qu’à l’autre. - Mais si sire Georges… - Si sire Georges vient à nous faire défaut, nous lui trouverons un successeur parmi les vieux chevaliers des environs… Sûrement pas en le remplaçant par un paysan qui ignore le métier des armes. La dureté de dame Aliénor n’avait pour origine que ses préjugés de caste. Si elle avait su qui était Géraud… Mais je ne pouvais rien dire… Juste me satisfaire de savoir qu’il ne risquait rien pour le moment. - Pour votre frère, le conseil de la communauté prendra une décision… Si vous souhaitez y prendre part, nous vous écouterons… Mais, ne vous bercez pas d’illusions, le secret de cette forêt a déjà coûté des vies, a réduit bien des êtres à l’état de folie… Nous n’hésiterons pas à agir selon nos intérêts essentiels. Cela, je ne l’ignorais pas… J’en avais vu de ces pauvres bougres sombrer dans la démence après avoir respiré des décoctions mystérieuses fabriquées par dame Aliénor… J’avais même raccompagné un de ses malheureux, un prêtre exalté, jusqu’à l’orée de la forêt. Durant tout le trajet, il m’avait, moi et ma compagne, agoni d’injures salaces, nous traitant de diablesses repoussantes et de sodomites bleues. Je ne saurais jamais ce qu’il voyait réellement mais sûrement pas les deux paysannes en tuniques blanches qui le guidaient sur le chemin d’une éphémère liberté. Sire Georges reposait, le visage presque aussi pâle que celui de dame Aliénor. Son souffle était léger, sa respiration régulière. C’était sans doute le résultat d’une des drogues de notre savante apothicaire. - Dame Aliénor, ce serait un drame qui dépasserait de beaucoup le cadre de notre communauté… - N’insistez pas, ma petite… Je vous ai dit ce que je pensais de la situation. Je me le tins pour dit. De toutes les façons, je ne pouvais pas révéler (pas encore ?) que Géraud était le fils de l’Aigle et que s’il déployait ses ailes sur le monde, notre petite forêt ne serait que fétu de paille devant son pouvoir. Personne ne m’aurait cru, personne ne l’aurait accepté. Et tandis que dame Aliénor m’interrogeait sans ménagement sur ma grammaire grecque, j’en vins à me dire que la survie de Géraud ne dépendait plus que de moi. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 21:56 | |
| - Nous n’allons pas l’enterrer dans la forêt ! Les ordres de dame Yolande n’étaient décidément pas de ceux auxquels on s’oppose. Les deux jeunes femmes qui l’accompagnaient hochèrent la tête sans poser de questions. - Pourquoi dame Yolande ? Géraud, lui, n’avait pas la prudence des damoiselles. Il commençait à se demander quel était la source du mystérieux pouvoir de la dame, ce que cachaient ses sourires quand elle le regardait, les raisons de la présence de toutes ses femmes (et de Jeanne ?) dans cette forêt. - Il me déplairait d’avoir à croiser lorsque je m’y promène le spectre de ce méchant homme… Cette raison vous semble-t-elle acceptable ? Géraud se gratta le sommet du crâne. Si elle lui demandait son avis, il fallait bien qu’il trouve une réponse à la hauteur de cette interrogation. - Je comprends votre ressentiment envers le seigneur Jean… Et, s’il plait à Dieu de l’accueillir auprès de lui, il lui faudra sans doute une grande partie d’éternité pour se libérer d’une partie de ses instincts mauvais… Mais est-il dans votre intérêt qu’on le retrouve ainsi ? Vaincu par un simple coup d’épée… - Vous avez de l’esprit, Géraud de Germiny… Je ne comptais pas le laisser ainsi, offert aux becs dévastateurs des corbeaux… Pas plus qu’il n’est dans mon esprit de l’enterrer en espérant le soustraire à la vue des curieux qui partiront immanquablement à sa recherche… Je veux qu’on le retrouve au contraire… Et que cela serve de leçons à tous les écervelés qui seraient tentés par une aventure comme la sienne. Dame Yolande se laissa glisser de sa monture, saisit un poignard qu’elle gardait attaché contre son avant-bras et commença à larder la dépouille de Jean de Dampierre. - Anne, Josèphe, imitez-moi ! Il ne doit plus rester une goutte de sang dans ce porc. Là encore, les deux jeunes femmes baissèrent la tête, récupérèrent le poignard qu’elles portaient au même endroit que leur maîtresse et, sans le moindre état d’âme, entreprirent de saigner le corps du fils du sire de Dampierre. Géraud avait déjà tué le cochon, il avait déjà braconné en forêt et ramené du gros gibier abattu à la flèche et achevé au couteau… Mais il n’avait jamais assisté à un acte d’une telle violence. Si les deux jeunes assistantes agissaient presque mécaniquement, dame Yolande trouvait un véritable plaisir morbide à frapper, frapper et frapper encore. Sa tunique était couverte d’une myriade d’éclats de sang qui bientôt finirent par teindre complètement son vêtement. Soudain, sans raison apparente sinon l’effet de sa propre volonté, dame Yolande ordonna l’arrêt du carnage. - Déshabillez-le maintenant !... Et tandis que Anne et Josèphe arrachaient bouts de tissus et lambeaux de chair mêlés, dame Yolande se débarrassa de sa propre tunique. Sans la moindre pudeur, elle apparut nue devant Géraud. Le jeune paysan, bien que bouleversé par le spectacle auquel il venait d’assister, ne put s’empêcher de trouver la dame attirante. Elle demeura pourtant insensible au trouble du jeune homme et poursuivit les préparatifs de la mise en scène qu’elle avait élaborée… Jean de Dampierre, ou ce qui en restait, fut dressé sur ses jambes, revêtu de la tunique de dame Yolande, juché sur sa monture à laquelle il fut attaché. Les gestes étaient toujours sûrs, vifs, précis… Les exécutantes dociles et la grande ordonnatrice de la macabre mise en scène attentive au moindre détail. - Et maintenant, ma vengeance !... Géraud manqua défaillir en l’entendant prononcer ces mots… Rien de ce qui venait d’advenir n’était le fruit de la vengeance, du ressentiment légitime de la femme bafouée ? Que pouvait-elle imaginer de plus cruel que l’acharnement de trois femmes sur une dépouille privée de vie ? Il eut un haut le cœur quand il vit dame Yolande, soutenue par Anne et Josèphe, brandir à nouveau son poignard. D’un coup vif, elle trancha le sexe de Jean de Dampierre et le planta dans la bouche du cadavre. - Pour que tout le monde se rappelle bien à quel point tu aimais les beaux écuyers ! Dame Yolande flanqua une tape sur la croupe de la monture qui, sans doute elle aussi impressionnée par la situation, partit au galop. - Nous ne pouvons laisser le doute entrer dans l’esprit du monde qui nous entoure. Notre légende nous défend… - N’avez-vous donc aucun sens du pardon, demanda Géraud ? Il était mort de toutes les façons… - La mort n’est qu’une étape, Géraud de Germiny… Juste une étape dans nos vies… Après elle, il reste toujours des cœurs pour pleurer des larmes de velours. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 22:07 | |
| Chapitre 3 Soupe amère
Les réunions des grandes dames de notre communauté décidaient de manière impérieuse et définitive du sort de ceux, et de celles, qui ayant découvert l’existence de notre groupe, devenaient des menaces potentielles. Dès le retour de dame Yolande et de Géraud, je m’étais mise à guetter les premiers signes d’organisation d’un conseil. Il me suffisait de ne pas perdre de vue dame Marguerite qui ne possédait pas, loin sans faut, la sagacité et l’intelligence de ses compagnes. Deux fois veuve, elle avait consenti à suivre dame Yolande alors que ses propres fils dressaient pour elle un nouveau projet d’union. Mais là où, sans perdre la morgue de leur sang, dame Yolande et dame Aliénor avaient su nous accepter, nous les filles de la terre, les sans fortune, les sans culture, dame Marguerite gardait envers nous le plus profond des mépris. C’est pour cela qu’elle était si facile à pister. Elle ne nous voyait pas et, au bout de plus d’une année, elle ne connaissait pratiquement aucun de nos prénoms. Je me suis glissée sans attirer l’attention derrière une tenture. Même dans une pauvre cahute forestière, dame Yolande entendait imposer à tous son goût aristocratique pour le beau. Les murs de planches étaient donc masqués par de splendides tapisseries que sire Georges avait achetées à un marchand courant entre Flandres et Méditerranée. Des bougies parfumées diffusaient une odeur agréable, presque entêtante, qui parvenait à couvrir les relents de moisissure du bois encore gorgé de pluie. La table autour de laquelle le conseil se réunissait portait des plats bien garnis en viandes rôties et en pâtisseries sucrées. Bien plus que ne pouvaient en consommer les cinq dames présentes. Le luxe, le goût de paraître continuaient à imprégner leurs gestes, leurs attitudes, leurs pensées. Parfois je me demandais pourquoi elles avaient offert à d’aussi humbles paysannes la chance de les rejoindre à l’ombre du mystère de Méranval. La réponse était pourtant évidente et me laissait à chaque fois un goût amer dans la bouche. Elles avaient besoin de nous pour continuer à dominer, pour affirmer leur rang. Elles avaient besoin de nous pour accomplir la plupart des tâches auxquelles leurs nobles mains ne pouvaient consentir. J’avais à peine aperçu l’intérieur de la demeure de dame Yolande lorsqu’à plusieurs reprises j’avais coulé un regard curieux par la porte entrebâillée… Là, je ne cessais d’explorer la pièce depuis mon refuge de tapisserie, attendant le cœur battant que dame Yolande ouvrit le conseil. Pour l’heure, les participantes mordaient à belles dents dans les viandes, avec une détermination carnassière que n’auraient pas reniée leurs ancêtres mâles. Elles se comportaient comme des hommes, comme ces êtres dont elles ne cessaient d’énumérer les turpitudes lorsque, parfois, le manque de virile tendresse nous jetait dans le désarroi le plus complet. Jusqu’aux rires qui me paraissaient bien gras… - Ce jeune paysan me semble tout à fait apte à seconder, dans un premier temps, mon noble parrain… puis, lorsque Dieu en décidera, à le remplacer. Dame Yolande n’avait pas prononcé de phrase rituelle pour lancer le conseil. Elle avait simplement haussé la voix pour mettre fin aux propos, sans doute salaces à en juger par leurs rires, de dame Roberte et de dame Catherine. Et elle s’était tranchée sans transition une bonne part de tarte aux mirabelles. Comme pour dire, le couteau en avant, qu’elle n’entendait pas être démentie. Malheureusement pour elle, et pour moi car je devinais que les choses se dérouleraient ainsi, dame Aliénor n’était pas du même avis et le fit savoir avec véhémence. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 22:08 | |
| La sauvagerie de la vengeance de dame Yolande avait ébranlé Géraud. Mais s’agissait-il bien d’une vengeance ? Cet acharnement sur un corps sans vie, qui l’avait épouvanté et n’avait cessé de le hanter depuis, lui paraissait trop déplacé pour être véritablement sincère. Il soupçonnait dans la macabre violence déployée une mise en scène destinée à impressionner, à faire peur. Mais à qui ? Enfermé dans une des premières cabanes de ce village semé sous les arbres, il posait et reposait sans cesse cette question. Selon la réponse qu’il y donnait, ses espoirs de survivre augmentaient ou s’évanouissaient. Il lui semblait parfois que tout cela n’était que simulacre destiné à préserver la réputation de Méranval. Dame Yolande n’avait-elle pas elle-même avoué ce dessein alors qu’ils prenaient le chemin du retour ? Pourtant, cette explication sonnait faux à ses oreilles. Elle était trop évidente. Il espérait que la menace lui était davantage destinée. En cas de trahison du secret… Cela pourrait signifier qu’elle lui permettrait de rentrer rejoindre ses parents. Sans Jeanne… Avant d’être relégué dans cette cabane qui sentait la paille humide et l’urine, il avait essayé de l’apercevoir. Cela avait été d’autant plus aisé que de nombreuses femmes avaient jailli de leurs cabanes, avaient abandonné leurs tâches, pour le voir. Comme s’il était un de ces ours placides tout autant que dangereux que les bateleurs présentent dans les foires de Gien. Comme la première fois, Jeanne n’était pas apparue. Peut-être ?... Mais non, il ne croyait plus aux peut-être… Si Jeanne avait été là, elle n’aurait pu résister à l’envie de se jeter dans ses bras. Elle avait toujours eu pour lui les plus grands signes d’affection… et plus ils avaient grandi, plus cette petite sœur s’était faite douce et protectrice. Il y avait entre eux des chapelets de mots vérité, des écharpes de confidences, des rubans colorés de moments de bonheur. Des courses échevelées dans les champs aux farces dont le régisseur du château était le plus souvent la principale victime. Si elle avait été présente, Jeanne aurait paru. Elle ne s’était pas manifestée. Il ne lui restait donc qu’à survivre. Et plutôt ailleurs qu’ici.
Les débats s’éternisaient. Dame Aliénor avait trouvé en dame Marguerite une alliée de circonstance. Pour cette dernière, toute intrusion supplémentaire d’un élément non aristocratique dans a communauté était susceptible de finir de la pervertir. Elle avait déjà entonné ce couplet, si mes informations étaient bonnes, lorsque dix semaines plus tôt, nous avions organisé l’évasion d’une jeune bourgeoise de Montargis qu’on promettait à un vieux barbon aussi sénile que bien pourvu en cliquailles d’or. Cette fois-là, elle s’était heurtée à la coalition granitique des deux « têtes pensantes » de la communauté de Méranval. Certaine de ne jamais être contredite dans ce cénacle aristocratique, dame Yolande avait proposé que les décisions soient prises à la majorité. Elle le regrettait amèrement. Que Roberte ou Catherine se rallient aux idées de dame Aliénor et le troublant Géraud de Germiny serait réduit à jamais à l’état de folie. Cette idée, elle ne l’acceptait pas. Et sans percevoir clairement que ses motivations n’étaient pas seulement dictées par la volonté d’assurer son autorité sur ses semblables… _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 22:09 | |
| Il y eut d’abord un grattement à la porte. Quelque chose de presque imperceptible… Un ongle timide éraflant le bois comme par mégarde. Puis il y eut un chuchotement nerveux. Des mots à demi-ravalés. Une bouillie de sons. La personne qui se tenait devant la porte paraissait paralysée par l’hésitation. Il le sentait… Qui était-elle ? Que voulait-elle ? Il se redressa soudain de son lit de paille fraîche, mû par une espérance nouvelle. Jeanne ! Ca ne pouvait être qu’elle… Il se précipita vers la porte. - Jeanne ?... Jeanne ?, murmura-t-il… - Non, je ne suis pas Jeanne… Il y eut un grincement vif. La porte s’ouvrit. Une silhouette se dessina. Silhouette de femme découpée dans la lumière claire d’une nuit de pleine lune. - Messire Géraud, j’ai fui ma famille qui voulait me donner en épousailles à un barbon édenté et qui puait le vin… Ici, il n’y a point d’hommes sauf messire Georges mais il a juré abstinence devant le Seigneur… Moi aussi, j’ai fait un tel vœu pour être acceptée ici… J’ai juré sans savoir… J’avais 15 ans… Mais je suis encore pucelle, messire… Et point ne veut le demeurer toute ma vie… Aidez-moi à savoir ce qu’est l’amour, si c’est si merveilleux que ce que me chantent mes compagnes… Aidez-moi je vous en conjure… Plus que la proposition de l’inconnue, Géraud fut troublé par le fait qu’on l’appelât « messire ». Il était fils de paysan, issu de cette lourde glaise noirâtre et non des berceaux dorés des châteaux. Le titre le gênait, l’indisposait. Il chercha à éloigner l’intruse… - Comment t’appelles-tu ? - Je suis Blanche de Beaugency… Elle avait dit ça avec une morgue nobiliaire aisément palpable pour qui n’était pas bien né. Géraud tenta de l’éloigner. Les filles de seigneurs ne se font pas courtiser par les vilains. S’ils étaient surpris, son sort serait scellé dans un sens définitif, cela ne faisait aucun doute. - Nous allons être surpris… Dame Yolande me fera tuer et elle vous chassera… - Il y a quelqu’un qui fait le guet… et nous ne risquons rien… Dame Yolande est enfermée dans sa cabane avec les grandes dames de notre société… Elles débattent de votre sort, messire… La coquine était habile. Elle venait à point nommé, mais sans le dire vraiment, lui rappeler que c’était peut-être sa dernière occasion d’honorer une femme. Elle s’offrait comme un cadeau, avec sa virginité en prime. - Vous serez punie, hasarda-t-il pour essayer de la raisonner. - Peu m’importe désormais ! Si l’acte d’amour est ce qu’on raconte, je préfèrerai mille fois pouvoir l‘exercer que de demeurer en cette forêt. S’il n’est pas tel qu’on me la décrit, s’il m’ennuie à mourir, je retournerai chez les miens… Elle était folle, elle ne réfléchissait pas. Jamais dame Yolande ne la laisserait repartir au risque de trahir les secrets de Méranval. - Baisez-moi les lèvres, messire… Baisez-moi dans le cou… Elle eut un petit rire doux lorsque les lèvres de Géraud commencèrent à courir sur sa peau.
J’ai fini par comprendre que j’étais tombée dans un traquenard. La tenture s’est brusquement soulevée et dame Aliénor m’a saisie par le poignet pour me tirer vers l’avant. - Puisque vous nous écoutez depuis le début, Jeanne, vous allez pouvoir nous dire ce que vous pensez de cette affaire… Elle vous tient à cœur n’est-ce pas ? Je baissai la tête avec humilité comme à chaque fois que mes maîtresses me prenaient en faute dans mes exercices. - Oui, dame Aliénor. - C’est pour cela que nous avons toléré votre présence indiscrète jusqu’à ce moment. Vous avez entendu ce que nous avions à dire les unes et les autres sur le sort de votre frère. Quels mots trouverez-vous pour le défendre ? Je relevai la tête. On me demandait mon opinion. Quel était ce prodige ? Quelques heures plus tôt, dame Aliénor m’avait clairement signifiée que mon avis n’aurait aucun poids dans la décision finale. Moi qui pensais devoir organiser la fuite de Géraud, je me trouvais en position de pouvoir le sauver par ma voix. - Mes dames, honorées protectrices de notre communauté, Géraud est mon frère. La personne que je chéris le plus au monde, celle à qui il a été le plus difficile de renoncer au moment de partir pour vous rejoindre. C’est un homme franc, honnête, droit. Sa parole est d’or et son bras est de fer. Son courage l’a conduit jusqu’ici et, si j’en crois la rumeur qui a couru parmi nous, son sens de l’honneur a permis d’épargner la vie de sire Georges - Ce n’est pas le portrait d’un homme cela… c’est le portrait d’un saint, objecta dame Marguerite. - Il vaut mieux qu’un ange, madame... Dans son corps coule du sang d’aigle... Aucune des femmes présentes ne réagissant à ma remarque dans le sens que j’avais espéré, je poursuivais bien décidée à trouver de nouveaux arguments. - Géraud ne peut voir son destin s’arrêter… - Il en sait trop !... - Il ne sait rien qu’il ne sache oublier si on le lui demande… - Il parlera forcément… Les hommes parlent toujours lorsqu’ils forcent sur le vin… - Je ne l’ai jamais vu ivre… - Boit-il ? - Oui, concédai-je… mais sans que cela lui entrave jamais le jugement. - Aime-t-il les femmes ? Je dus me mordre les lèvres pour ne pas rétorquer que les femmes l’aimaient plus encore qu’il ne les appréciait. J’avais flairé juste à temps le sens de la remarque de dame Catherine. - Il n’est point porté sur les jeunes pages… Je vous en conjure, mesdames, épargnez-le… Par Dieu, écartez-moi de votre communauté s’il le faut mais laissez-le vivre, laissez-le suivre le destin que Dieu a tracé pour lui. - Tu te sacrifierais pour lui, demanda dame Yolande ? - Je n’hésiterai pas. Dame Yolande me fixa de son regard sombre. J’eus l’impression qu’elle fouaillait en moi, qu’elle sondait mon cœur et ma mémoire. - Tu l’aimes donc à ce point que tu donnerais ta vie, que tu renoncerais à toute la science que tu découvres parmi nous juste pour lui. - Je le ferai… - Alors c’est qu’il n’est pas ton frère… Qui est-il ? _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 22:11 | |
| Pierre de Dampierre n’aimait pas les intrusions de sa mère dans les affaires de la seigneurie. Qu’elle eût monté la tête de cet incapable de Jean avec des rêves de gloire lui importait peu ; cela revenait à éloigner un possible rival, un ambitieux qui aurait pu lui interdire d’une manière ou d’une autre de finir de capter l’héritage paternel. Le départ de son frère était donc une bonne nouvelle… Et depuis deux jours, Pierre de Dampierre avait entrepris d’affirmer encore plus clairement qu’il était le maître. Il se sentait d’une humeur gaie, plaisantait volontiers et mangeait avec un double appétit. Pourquoi fallait-il donc que sa mère gâchât tout par ses jérémiades ? Depuis le repas de la mi-journée, elle ne cessait de lui commander d’envoyer des hommes à Méranval. Elle avait, répétait-elle avec des yeux révulsés de possédée, de mauvaises visions. Jean était malade… Malade ou mort, elle ne le percevait pas bien, mais il était en danger, elle en était sûre. Au milieu des larmes qui inondaient son visage, elle exhortait son aîné à ne pas laisser périr l’honneur du sang familial. - Si quelque chose avait du advenir à mon gentil frère, son couard d’écuyer aurait détalé et nous serions déjà au courant… - Je vous affirme mon fils que Jean était seul… Seul… Comme abandonné… Votre père, s’il en avait encore la possibilité, n’aurait guère tardé à sonner le boute-selle… - La maladie de mon seigneur et père m’a donné le droit de décision pour toutes les affaires de nos terres… En conséquence, je décide… Je décide de ne pas envoyer en pleine nuit les quelques hommes dont nous avons grand besoin pour la garde du château à la chasse aux fantômes… - Ah vous voyez ! Vous aussi, vous avez de mauvais pressentiments… Vous parlez de fantômes… Pierre de Dampierre ne se donna pas la peine de répondre et tourna le dos. Avant d’aller se coucher, il avait le temps d’aller honorer de sa vive semence une jeune dame de compagnie de son épouse. Tout retard pouvait compromettre la réussite de cette aventure mille plus fois plus excitante pour son esprit que la quête de son cadet dans une forêt… Même par une nuit de grande lune claire.
Je restai la bouche sèche, les yeux fixés quelque part derrière dame Yolande. Surtout ne pas la regarder en face, ne pas lui laisser lire dans mes yeux l’amour que je portais à Géraud. Elle l’aurait vu, elle l’aurait compris. Ses doutes se seraient confirmés. Là, je le sentais, elle cherchait à me conduire à dire des vérités dont elle ne soupçonnait même pas l’importance. - Géraud est mon frère… Je le jure devant Dieu. J’avais contenu ma voix pour l’empêcher de trembler. Je l’avais corsetée de toute ma volonté. Un semblant d’hésitation, une pointe de sanglot et dame Yolande se serait jetée sur moi comme les chiens au moment de la curée. Sous ses assauts, je n’aurais pu que succomber et parler et dire ce que je me devais de cacher. Au péril de ma propre vie. Au péril de mon âme. J’avais juré devant Dieu. Je m’étais maudite. Qu’avais-je à perdre désormais que les portes du Paradis m’étaient totalement fermées ? Dame Marguerite, avec sa hargne habituelle, me vint en secours. - Peu importe qui il est ! Il doit partir d’ici… - Il ne partira pas, trancha dame Yolande. Nous le garderons parmi nous. - Nous devons décider collégialement, intervint dame Aliénor… - Je suis certaine que trois voix approuveront ma position… Il y eut un silence de marbre. Une telle certitude ne pouvait se fonder que sur le soutien des moins impliquées des grandes dames de la communauté. Roberte et Catherine comprirent qu’il n’était plus possible de retarder le moment de parler. - Qu’il reste, fit finalement dame Catherine… - Oui, approuva dame Roberte… Sire Georges est si mal allant… - Fort bien, conclut dame Yolande… Trois voix contre deux… Le paysan reste parmi nous… - C’est une erreur, objecta Aliénor de Bellegarde ! Nous introduisons un loup dans la bergerie… - Sauf que les moutons ne se laisseront pas dévorer… Cependant, il y a une autre décision que je souhaiterais mettre aux voix… J’étais toute à la joie de la nouvelle. Géraud était sauvé. J’allais pouvoir le rejoindre, lui parler… Lui parler, encore et encore, me noyer dans ses bras… J’entendis à peine dame Yolande poursuivre. - Jeanne devra nous quitter… Nos regards se croisèrent le temps d’un éclair. Un éclair de haine dans le sien. Un éclair de lucidité en moi. Elle avait reconnu en moi une rivale.
Blanche de Beaugency n’avait eu qu’à laisser son sang lui dicter les gestes, les signes, les mots. Tout s’était enchaîné sans que Géraud ait, d’une manière ou d’une autre, à la conseiller, à lui montrer le chemin. Il en vint à douter un moment de la virginité de la jeune femme. Le petit cri qu’elle poussa lorsqu’il déchira son hymen le rassura : elle ne l’avait pas abusé. En revanche, il ne tarda pas à comprendre que ses compagnes l’avaient abondamment renseignée sur ce qu’elle allait devoir faire. Blanche n’était pas comme les quelques oies des villages environnants qu’il avait pliées sous lui. Certaines avaient déjà l’expérience de l’acte et se révélaient des partenaires agréables et joueuses. D’autres n’osaient rien, hésitaient entre froideur et gestes impulsifs et maladroits. Blanche, elle, savait comment agir. Elle bloquait de temps en temps ses mouvements en elle pour lui montrer qu’elle pouvait à tout moment le mener au plaisir suprême. Elle le dévorait de baisers insensibles à ses joues râpeuses et chaque petite mouvement de lèvres était un instant d’extase, une aiguille de plaisir qu’elle fichait dans la peau de son visage. - Blanche de Beaugency, vous n’avez pas honte, fit-il alors qu’ils reprenaient leur souffle ? - Je ne sais ce que je dois ressentir, messire. Il y a en moi comme une tempête qui me submerge à chaque fois que vous roulez en moi. Si je dois ressentir de la honte de ce plaisir qui me renverse le cœur, je préfère l’ignorer pour en jouir encore. - Qui est celle qui fait le guet pendant que nous jouons ainsi à nous rouler dans cette paille froide ? Blanche se mit à rire. Le genre de rire qu’ont les femmes qui cachent leur esprit derrière leur visage ingénu. - Il n’y a personne, mon beau seigneur… Personne… Géraud ne fut guère surpris par cette révélation. La damoiselle n’était sans doute pas du genre à partager de telles aventures. - Dommage ! Nous aurions pu l’inviter à nous rejoindre… Elle se tourna vers lui, leva la main comme pour le gifler. - Comment ? Vous vous lassez déjà de moi que vous ayez besoin de convoquer une autre ? Elle recommença à rire et, tout en basculant en arrière, elle le fit revenir en elle. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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| Sujet: Re: Le tombeau des amours Lun 11 Aoû 2008 - 22:12 | |
| - Tu as bien dit que tu donnerais ta vie ?… Sois heureuse, nous te laisserons la vie sauve… J’étais prise à mon propre piège… et pourtant, d’un autre côté, j’étais bien prête à subir tous les châtiments pour que le fils de l’Aigle puisse un jour prendre son envol au-dessus du monde. - Dame Aliénor, vous veillerez à effacer tous les souvenirs de Jeanne… Aliénor de Bellegarde ne répondit pas. Elle me regardait avec dans les yeux quelque chose qui ressemblait à de la détresse. Comme une mère qui voit son enfant le plus prometteur s’abîmer dans la médiocrité. Elle me prit par le bras et me guida vers sa cabane, son antre d’alchimiste, le repère dans lequel elle mettait au point potions et remèdes, l’antre dans laquelle elle conservait de précieux exemplaires d’ouvrages anciens. - Pourquoi es-tu allée aussi loin, demanda-t-elle dès qu’elle eut refermé l’huis derrière nous ? Pourquoi sacrifier ton intelligence pour un paysan à la tête creuse, pour un gratteur de boue, pour un médiocre ? - Ce n’est pas un médiocre, ripostai-je ! Vous pourrez vous en assurer vous-même, dame Aliénor, si vous le mettez en présence de vos grimoires. Il sait lire et il réfléchit avec beaucoup de vivacité. - Un paysan ne peut être ce que vous dîtes, Jeanne… On n’émerge pas de la glaise dans laquelle on a grandi. Elle vous emprisonne à jamais… - Vous oubliez que moi… - Je n’oublie rien, Jeanne. Vous auriez pu sauver votre intelligence… Au lieu de cela, vous vous abandonnez pour un paysan inculte… - Il n’est pas inculte… Faites-le conduire ici et vous verrez que je dis vrai… - J’en jugerai forcément dans l’avenir… mais j’aurais toujours un regret amer, celui de ne pas t’avoir vue parvenir au sommet de la connaissance… Toi, ma fille… Je ne sais plus ce que j’ai dit. Sans doute un borborygme informe, un son sans consistance. Dame Aliénor qui n’avait plus aucune famille s’était prise pour moi d’un amour de mère. Un instant suffit pour que plusieurs mois d’incompréhension s’éclairent soudain. Elle était toujours plus dure avec moi, plus insistante, plus coupante lorsque je m’égarais sur mes textes grecs. Là où elle pardonnait aux autres, elle me vilipendait. Là où elle aidait les autres à reprendre le cours de leur travail, elle me laissait patauger dans mes doutes, trouver seule la clé des énigmes de ces phrases étranges. J’ai dû vaciller. Voilà pourquoi elle avait détesté Géraud dès le début. Elle avait compris que s’il restait, elle me perdrait. - Je ne méritais pas votre affection, dame Aliénor. Je suis moi aussi de cette terre noire que vous n’aimez pas. J’en aime le parfum, la consistance, la violence. C’est elle qui fait renaître chaque année des armées d’épis de blé. C’est elle qui nous donne cette vie dont nous ne rendons grâce qu’à Dieu. - Tu ne peux être fille de la terre comme tu le prétends. Tu es trop fine dans tes raisonnements, trop pleine de bon sens. Tu apprends sans difficulté, tu recopies sans faire de fautes. Je voulais que tu sois mon élève, ma disciple, ma continuatrice… Au lieu de cela, me voilà contrainte d’effacer tout souvenir de ta mémoire, de te plonger dans la folie. Toi dont l’âme était si belle… dont le cœur était si pur… - Peut-on quelque chose contre son destin ? - Je me suis longtemps posée cette question… Aurais-je pu éviter que mon époux, que mon fils succombent ? J’ai cherché la réponse dans toutes sortes d’écrits anciens… J’ai même fait le chemin jusqu’à la lointaine Cordoue, en pleines terres de ces païens adorateurs d’un prophète au nom barbare. Nulle part on ne dit mot de cela… Le destin est ce que nous envoie Dieu pour nous rappeler que nous ne sommes que des êtres humains, qu’il peut nous courber comme nous inspirer… - Alors c’est que Dieu m’a condamné… - Qu’as-tu fait pour le provoquer ? - J’ai menti… Menti en m’abritant derrière son nom… Dame Aliénor ferma les yeux, sembla mettre son esprit en état de léthargie. Elle fouillait dans sa mémoire à la recherche du souvenir qui donnerait sens à mes propos. - Tout à l’heure, face à dame Yolande, tu as juré devant Dieu… Est-ce ce mensonge auquel tu penses ? J’ai hoché la tête et j’ai pris la parole, bien consciente que dame Aliénor me torturerait l’esprit jusqu’à ce qu’elle en ait extirpé ce qu’elle souhaitait savoir. - Puisque vous allez réduire mes souvenirs à une bouillie de visages, de moments et de mots, il me faut léguer à quelqu’un le secret qui me brûle depuis des années… Moi partie, quelqu’un devra s’assurer qu’il n’arrive rien à Géraud… - Il n’est pas plus paysan que moi, n’est-ce pas ? C’est bien ce mensonge-là que tu as couvert du nom de Dieu tout à l’heure. - Oui… - Qui est-il ? - Un fils caché… - Un seigneur des environs aurait dissimulé un enfant illégitime à sa famille en le faisant élever chez des paysans ? - Pas un seigneur des environs, dame Aliénor… Un aigle… Je savais qu’elle comprendrait. Maintenant que le secret avait voyagé vers une autre mémoire que la mienne, la nuit pouvait venir. J’attendis sans impatience d’avaler la soupe amère qui arracherait tout sens à mon âme. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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