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Sept jours en danger

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MBS




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MessageSujet: Sept jours en danger   Sam 16 Fév 2008 - 20:33

- Le seul type avec qui tu pourras partager ta vie, il sera documentaliste, bibliothécaire ou archiviste… Mais je crois même pas que ça puisse exister un homme pour toi… Tu finiras mariée avec un livre !

Quand maman s’énerve, ça peut donner ça ! Un moment où toute la rancœur accumulée se déverse en quelques phrases au vitriol. Une parenthèse grise où les vérités sont dites sans ménagement, sans la moindre prudence. Prends-toi ça dans les dents, tu l’as bien mérité !

Sans doute que je l’avais mérité, oui.

A 28 ans, je traîne toujours mon look d’ado complexée entre ma chambre aux murs roses et les couloirs de l’université, entre les rayonnages poussiéreux du dépôt des archives municipales et la salle des ordinateurs. Et maman, elle, elle voit le temps qui défile à son horloge de fragile quinquagénaire, elle voit sa fille unique perdue au milieu de problématiques nébuleuses sur la gestion des compoix montalbanais du XVIIè siècle, elle voit venir la fin de son sang car elle en vient à douter qu’un jour je puisse trouver chaussure à mon pied comme on dit.

Ce matin encore, je suis partie la tête pleine de surfaces en arpents, de minutes notariales, de biographies de consuls. Et je suis revenue à la maison dans le même état, à peine fatiguée par les heures de patientes collectes d’informations. D’abord sur des fiches bristol format 75 par 125. Ecriture fine et calibrée au Rotring 0.2 mm… Puis maintenant dans ma base de données informatique Access. Je ne me souviens pas avoir été gênée par le moindre bruit, avoir laissé mon esprit s’évader plus de quelques secondes pendant ces dix heures de travail. Je dois être un vrai danger public sur la route, je me souviens à peine de mon trajet de retour.

Alors quand j’ai délesté le frigo de deux yaourts 0% de matière grasse et que maman m’a bloqué le chemin vers le tiroir aux couverts, ça m’a fait tout drôle. Je suis redescendue de mon nuage historique en un instant.
- Tu en as encore pour longtemps avec ce travail ?
- Maman, tu sais bien… On en a déjà parlé… C’est ma thèse de doctorat…
- Ta thèse, elle te prend la tête… Tu es toute pâle, tu te nourris juste de yaourts et de salade…
- Je mange un sandwich à midi !
- Un sandwich !… Ca fait combien de jours que tu n’as pas mangé un plat chaud ?
- Je sais pas… Trois ou quatre… Mardi, je suis allée dans une pizzeria avec Léa… Mais j’ai pris une salade au poulet.
- Comment tu veux que quelqu’un s’intéresse à toi ?! Tu es une ombre… Si ça continue, tu vas rentrer à la maison en te glissant sous la porte… Tu as juste la peau sur les os…
- Maman, tu exagères…
- Qu’est-ce qui tu deviendras, hein, s’il m’arrive quelque chose ?…
- Maman, tu n’as que 54 ans… Tu ne vas pas mourir demain…
- Qu’est-ce que tu en sais ? C’est écrit dans tes cartons d’archives ?… Si seulement tu avais quelqu’un avec qui partager ta vie… Un copain…

C’est là qu’elle a dégainé son pistolet à sentences bien senties.
- Le seul type avec qui tu pourras partager ta vie, il sera documentaliste, bibliothécaire ou archiviste… Mais je crois même pas que ça puisse exister un homme pour toi… Tu finiras mariée avec un livre !

C’est là que ma vie a commencé à basculer.
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MessageSujet: Sept jours en danger - DIMANCHE   Sam 16 Fév 2008 - 20:38

DIMANCHE


Je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait. On a sonné à la porte d’entrée et puis une sorte de cyclone s’est mis à s’abattre sur mon quotidien.
Garé sur le trottoir d’en face, trônait une camionnette surmontée d’une antenne parabolique. Devant le portail, une équipe de télévision stationnait : une pimbêche blonde impeccablement maquillée, un cameraman en blouson de skaï floqué aux mêmes couleurs que le logo de la camionnette, une script lissant maladivement les feuilles de son bloc. Derrière ce trio, deux balèzes étaient en position pour contenir d’hypothétiques mouvements de foule… qui, pour l’heure, se réduisait aux deux gamins de la maison d’à-côté qui avaient arrêté leur ronde en vélo pour observer la scène.
La caméra semblait zoomer obstinément sur le doigt de l’animatrice enfoncé sur le bouton de la sonnette. J’ai eu le réflexe idiot d’ouvrir la fenêtre pour demander de quoi il s’agissait. L’œil froid de l’objectif a quitté la sonnette pour me débusquer au premier étage, dans l’angle de la façade, à demi-planquée par le grand sapin qu’on avait planté après le Noël de mes deux ans.
- Vous cherchez qui ?
- Vous !… Vous êtes bien Fiona ?
- Oui, mais je…
- Vous pouvez descendre ouvrir ?…
- Mais qui êtes-vous ?
- Channel 27…
Ca, j’aurais pu m’en douter toute seule… C’était écrit suffisamment en gros sur la camionnette pour qu’un mal-voyant puisse identifier les lettres blanches et rouges… et le 27 gigantesque quasi en relief.
Mais qu’est-ce qu’il pouvait me vouloir ? C’était encore un jeu à la con, un truc sponsorisé par un marchand de lessive ou un voyagiste. Je ne connaissais pas cette chaîne, sans doute une de ces nouvelles télés de la TNT, mais j’en devinais les recettes de fonctionnement. Les mêmes que les radio-libres de ma jeunesse. Prendre une tête au hasard, lui poser trois questions débiles et lui faire gagner un voyage quelque part… à prendre évidemment dans les périodes où personne n’est en vacances.
Et, évidemment, maman qui n’était pas là ! Ah, elle avait bien choisi son jour pour aller voir tante Elsa en Normandie !

J’ai descendu l’escalier en maudissant la Normandie, le coup de téléphone de tante Elsa la veille et les inventeurs de la télé. Dehors, la petite troupe avait déjà franchi le portillon et stationnait devant la porte en partie vitrée qui me servait de dernier paravent de protection.
- Ah, je crois qu’elle arrive… Oui, oui, j’entends la clé qui tourne dans la serrure…
C’est ce que j’ai entendu au moment où j’ai fait le geste de trop. Celui qui me condamnait.

- Bonjour Fiona !
- Bonjour… Est-ce que je pourrais savoir ce que ?…
- Fiona, êtes-vous prête pour vous mettre Sept jours en danger ?
- Prête à quoi ?…
- Fiona, on vous décrit comme solitaire, égocentrique, déconnectée des réalités du monde, perdue dans vos bouquins et vos recherches…
- C’est possible, mais qu’est-ce que ça peut vous f…
Là, c’était clair que je n’étais pas une adresse tirée au hasard… Ils en savaient trop sur moi… Et pourquoi Sept jours en danger ?… Quel danger ?
- Nous pouvons entrer dans le salon… Nous y serons plus à l’aise pour vous présenter au public…
- Mais je n’ai pas envie d’être présentée… Je ne suis pas un animal de foire !…
Je crois que j’ai tendu la main vers l’objectif de la caméra comme le font ces vedettes du petit écran lorsqu’elles sortent du bureau du juge d’instruction. Le gars au blouson a arrêté mon geste et il s’est engouffré dans l’escalier avant d’entrer sans hésiter dans ma chambre.
Et merde, ils connaissaient le plan de la maison !
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MBS




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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Sam 16 Fév 2008 - 20:39

L’animatrice ne paraissait guère plus âgée que moi. Il y avait dans sa mise comme dans sa frimousse un je ne sais quoi de faussement sage. J’avais l’impression d’être confrontée à une icône un peu lisse mais dont on devinait sans peine le côté volcan. Sans connaître encore vraiment ce qui m’attendait dans cette émission, je pouvais saisir à travers cette personnalité double toute la cruelle subtilité du jeu de sa présentatrice. Elle devait être à la fois la confidente et l’inquisitrice, l’avocat et le procureur. Le fin du fin était sans doute qu’on ne pouvait jamais savoir quelle attitude elle aurait, moyen facile de fidéliser le téléspectateur, de le tenir en haleine le long de ces Sept jours en danger.
- Je crois qu’on va panneauter comme ça, fit le cameraman en écartant les bras pour matérialiser un cadre. Légèrement en contre-plongée avec vous deux sur le lit…
- C’est toi qui vois, Bob…
J’avais subi l’intrusion dans la maison puis dans ma chambre avec un certain détachement, une froideur que j’interprétais comme le reflet de ma personnalité équilibrée. Il ne servait à rien de s’opposer au trio (les deux vigiles étaient resté au rez-de-chaussée) : aujourd’hui, on ne résiste pas au tourbillon des images, on ne ferme pas sa porte, on ne protège pas son intimité sans risquer de se trouver cloué au pilori de la fausse renommée. Il n’empêche que j’avais un certain nombre de questions à poser.
- Et qu’est-ce qui se passe si je refuse de vous parler ? Si je refuse de participer à cette émission ?
- On vous colle un procès aux fesses, Fiona…
- Un procès ?!… Au nom de quoi ?…
- Rupture de contrat…
- Mais je n’ai pas signé de contrat…
- Vous non… Mais le contrat stipule que vous êtes considérée comme volontaire et que vous acceptez par avance de vous plier aux règles du programme.
Je balançais entre deux interrogations. Qui avait signé ce contrat qui m’engageait ? Et à quoi m’engageait-il au juste ? Ne pouvant les poser en même temps, alors qu’elles ne cessaient de rebondir dans ma tête, de tournoyer pour se confondre et se disjoindre à nouveau, je décidais d’écarter la question des responsabilités. Il me fallait savoir de quel spectacle débile j’étais désormais l’héroïne et la prisonnière.
- C’est quoi le concept de votre émission ?… Vous allez me perdre dans un désert, me traîner dans une pièce remplie de mygales ? Je dois faire quoi pour que ça finisse vite…
- Vous n’avez rien à faire en dehors de ce qu’on vous demandera… Nous allons vous aider Fiona…
- Voua allez m’aider ?
Franchement s’il y a une chose dont je n’avais pas besoin c’était d’aide… Depuis des années, je me débrouillais toute seule et ça m’allait très bien ainsi. J’avais une ou deux amies au lycée puis à la fac – après tout, c’est toujours utile pour vous prendre les cours ou les documents quand vous êtes malade – mais je n’étais pas du genre à attendre une quelconque aide de leur part. Ma volonté était de réussir seule, en sachant ce que je devais éventuellement aux autres, mais sans jamais m’abaisser à quémander le moindre service, la plus petite faveur.
- Oui, nous allons vous aider à changer… A devenir une autre… Dans ce programme, on peut tout aussi bien aider quelqu’un à vaincre son vertige ou à maîtriser ses instincts violents… Pour cela, on l’amène au bout de lui-même, on le plonge dans ce qui lui fait peur, on le met face à ce qui le bloque.
- Tout ça devant la caméra…
- Elle saura se faire discrète… Bob réussit à se faire oublier.
J’en doutais. La manière dont il avait escaladé l’escalier quatre à quatre, déplacé la commode pour planter sa caméra, était tout sauf rassurante.
- On vous suit toute la journée et on ne filme que quand vous êtes vraiment en situation intéressante.
- Situation intéressante ?
- Quand vous êtes face au danger… ou face à vos angoisses…
- Génial !… Avec moi, vous risquez d’être déçus…
- Pas sûr, Fiona… Pas sûr… Le soir, on monte un résumé d’un quart d’heure qui est diffusé dans la foulée de l’émission de prime time… Et ça commence à bien marcher…
Ma charité profonde m’a interdit de faire remarquer à l’animatrice si sûre de son succès que je n’avais jamais entendu parler ni de son émission, ni même de sa chaîne… J’avais encore à en apprendre sur ce qui m’attendait.
- Vous me suivez vraiment partout ?
- Pas au petit coin ou sous la douche si c’est ce qui vous inquiète…
- J’espère bien que vous me laissez tranquille pendant la nuit aussi…
- Extinction moteur dès que nous considérons que votre journée est terminée…
- Vous êtes trop aimables… Mais je pense que vous ne pourrez pas filmer grand-chose de mon quotidien… Je suis aux archives tous les jours, soit dans la salle de travail, soit dans le dépôt et on ne vous autorisera jamais à venir là-bas…
- Vous êtes une grande naïve, Fiona… Personne ne résiste à l’œil de la caméra. Nous réussissons toujours à entrer partout… Il suffit de savoir à qui téléphoner.
Je dus convenir en mon for intérieur qu’elle avait raison. Moi-même j’avais laissé faire lorsqu’ils s’étaient présentés sur le seuil.
- Vendredi, je vois mon directeur de thèse… J’espère que vous ne comptez pas m’en empêcher quand même. Je dois préparer avec lui une communication pour un colloque et…
- Nous connaissons ce rendez-vous… En revanche, nous avons été obligés d’annuler votre rendez-vous chez le dentiste mercredi…
- Vous savez cela aussi ?
- Nous savons beaucoup sur vous… Comme vous allez le constater… Moteur, Bob !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Dim 17 Fév 2008 - 22:01

Tante Elsa :
« Fiona, elle est souvent bizarre »
Léa :
« C’est vrai qu’elle ne pense qu’à son boulot »
La bibliothécaire de l’UFR d’Histoire :
« C’est quelqu’un de consciencieux, de discret, mais pas vraiment très agréable »
Léa :
« Il lui arrive de faire celle qui ne vous voit pas »
Tante Elsa :
« Après la mort de son père, elle s’est refermée sur elle-même »
Joanna, la copine de troisième :
« Elle pourrait être sympa mais elle ne se force pas »
Léa :
« Le boulot ! Le boulot ! Le boulot ! »
Tante Elsa :
« Un petit copain ?… Je ne crois pas qu’elle en ait eu un… Et puis, je crois que ça ne l’intéresse pas. »
Joanna :
« Je ne la vois pas partager la vie de quelqu’un, non… »
Richard, un « copain » de lycée :
« Elle a toujours voulu être la meilleure… même si pour cela il fallait piétiner la fierté des autres. »
Tante Elsa :
« Souvent elle ne pense qu’à elle… »
Léa :
« Si seulement elle pouvait un peu s’ouvrir aux autres… »
Joanna :
« Elle a besoin d’apprendre la vie, la vraie vie »
La bibliothécaire :
« On sent que c’est quelqu’un qui n’est pas bien dans sa peau »

J’ai regardé médusée les images s’enchaîner. Les visages, les bouts de phrase formaient une guirlande violente qui agressait ce que j’étais au fond de moi. C’était impossible ! Tous ces gens qui me connaissaient, ou croyaient me connaître, ne parlaient pas de moi. Dans l’instant, on ne pense pas, même quand on est rompu aux techniques de manipulation audio-visuelles, que tout cela n’est peut-être dû qu’à un habile découpage. Que le patchwork de citations a été cousu à charge, à partir de bouts de conversation repérés et agencés par un spécialiste. La manipulation était terriblement efficace. Elle fit son effet sur moi. Aussi quand l’animatrice, Daphné de Saint-Aignan, me décocha un sidérant « Je crois, Fiona, qu’il faut bien que vous acceptiez l’idée que vous êtes névrosée, associale et égoïste », j’ai pâli et presque approuvé ses dires.
- J’aime bien être seule, oui…
Là, j’aurais dû ajouter qu’être solitaire n’était pas une tare, que ce n’était pas un crime, juste un choix de vie que j’entendais bien qu’on respectât… Je ne l’ai pas fait et Daphné s’est engouffrée dans la brèche :
- Voilà pourquoi, Fiona, nous allons vous mettre pendant sept jours en danger… Sept jours pour découvrir les autres, vous ouvrir à eux. Sept jours pour croire aussi à vous, vous aider à grandir, à devenir une vraie femme.
- Une vraie femme, ai-je répété sans bien comprendre ce que cela pouvait signifier.
C’est vrai que je n’étais ni un canon de beauté, ni un laideron mais lorsque je me voyais dans la glace en sortant de la douche j’avais, et depuis longtemps, repéré tous les indices permettant de m’annexer sans hésitation au « gentil sesso » comme on disait au XVIè siècle.
- Dans sept jours, si vous affrontez le danger de l’inconnu, si vous repoussez vos limites, vous serez une toute autre personne… Est-ce que vous voulez faire cet effort ?
- Oui… Oui… S’il le faut…
- Il ne faut pas se résoudre à faire cet effort. Il faut l’approuver, le vouloir vraiment… Vous le voulez vraiment ?
Si j’avais été dans mon état normal, j’aurais rétorqué qu’avec le contrat que quelqu’un avait signé pour moi je n’étais pas en mesure de toutes les manières de refuser de m’engager dans cette périlleuse semaine. Evidemment je ne l’ai pas fait.
Il y a eu encore deux ou trois questions du même tonneau psychologique, genre séance de motivation collective avant l’assaut, doublées d’une nouvelle couche de culpabilisation et puis Bob a abaissé sa caméra, Daphné s’est détendue et a osé un sourire.
- Le reste, nous l’enregistrerons sur un plateau… Vous avez d’autres questions ?
- Qui m’a mis dans cette situation ?… C’est ma tante ? C’est Léa ?… Qui m’a fait ça ?
- Nous ne divulguons pas ce genre d’information. Pour nous ce qui compte c’est que ce soit votre signature qui se trouve au bas du contrat…
- Mais ce n’est pas ma signature, vous le savez bien…
- Fiona, ce n’est jamais le cas… Il suffit d’un bon faussaire pour avoir de quoi vous embringuer dans l’émission pour une semaine… Vous pensez qu’on trouverait des gens assez fous pour se plonger dans l’inconnu, pour se mettre en danger eux-mêmes.
- Le monde ne manque pas de masos ou de personnes prêtes à tout pour se faire remarquer.
- Ces gens-là ne « sonnent » pas vrai… Ils en font toujours trop et le public finit par ne pas s’identifier à eux. Vous, vous serez très bien… Parce que vous êtes juste…
- Vous pensez que je suis égocentrique, complexée, psycho-rigide et associale ?
- Joker !… On en reparle dans l’émission bilan dimanche prochain… D’ici là, voilà la procédure… A neuf heures, vous trouverez en vous levant une cassette vidéo sur la table de votre salon…
- Et moi, la caméra déjà en action, ajouta Bob…
- La cassette vous présentera l’objectif et le programme de la journée… En dehors de ce qui vous est indiqué, vous êtes libre de faire comme vous voulez, de faire ce que vous voulez…
- Les archives, la fac ?…
- Vous y allez comme d’habitude !
- D’habitude, je pars à 8 heures et quart…
- Eh bien, vous serez en retard… Ca ne peut pas vous faire de mal…

Une demi-heure après le départ de l’équipe de Channel 27, le téléphone a sonné :
- Alors ma chérie, qu’est-ce que tu en penses ?… Je sais que tu dois être furieuse mais tu verras…
- Maman !… Je n’ai plus envie de te parler… Pas avant dimanche prochain !
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MessageSujet: Sept jours en danger - LUNDI   Mar 19 Fév 2008 - 0:26

LUNDI


Il avait bien fallu oublier après le passage de la tempête. J’y étais parvenue avec une incroyable facilité.
A tel point que j’avais réussi à me concentrer suffisamment pour découvrir l’existence d’une petite magouille dans les comptes d’exploitation d’un de mes consuls montalbanais.
A tel point que j’avais complètement zappé la diffusion du premier épisode de mes aventures à 22h30 sur Channel 27.
A tel point que je m’étais endormie avec dans la tête l’âcre sensation que tous ces gens qui me connaissaient avaient peut-être raison…

Bien sûr, j’ai ouvert les yeux dix minutes avant la sonnerie du réveil. Depuis des années, c’était comme ça et ce n’était pas les circonstances présentes qui allaient me donner envie de profiter de ces dix minutes-là.
J’ai rejeté la couette d’une ruade, sauté à pieds joints sur la descente de lit, effectué mécaniquement quelques flexions pour me désengourdir le corps et l’esprit. Sur la chaise de mon bureau, déjà prêts depuis la veille, mes vêtements m’attendaient sagement.
Et là, pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas foncé sous la douche. J’ai enfilé mon lourd peignoir en coton bleu et j’ai ouvert la porte donnant sur le palier de l’étage. En bas, c’était le silence ! Visiblement, Bob n’était pas encore là, la caméra devait encore dormir au fond de la camionnette et moi j’avais une heure à patienter avant de plonger dans le danger qu’on me promettait.
- Une heure ?… Qu’est-ce que je vais en faire ?

Il était impensable que je me penche à nouveau sur mes fiches, je n’avais clairement pas la tête à ça. Autant j’avais pu faire abstraction la veille de toutes les questions que pouvait susciter cette aventure, autant là, au moment d’entrer dans le vif du sujet, j’avais un orage d’interrogations en formation dans la tête. Une sorte de rage aussi. S’ils croyaient que j’allais m’écrouler…
Je me suis assise sur mon lit, les pieds bien à plat sur le sol, me forçant à respirer calmement comme on me l’avait appris pendant mes cours de yoga. Quand maman avait cru que la méditation pouvait me sortir de l’esprit la perte d’un père emporté en quelques semaines par un cancer foudroyant.
Maman. Je lui en voulais tellement ! SI je réchappais de ce qu’on me promettait, je n’étais pas sûre d’avoir l’envie de la croiser à nouveau. Ce n’était pas la première fois qu’elle cherchait à me faire dévier de ma route, à me fondre dans une personnalité qui n’était pas la mienne mais bien celle qu’elle avait imaginée pour moi. Il y avait eu le yoga à 16 ans, l’inscription dans un club de rencontres à 21… et les cadeaux si fortement signifiants. Le poster des rugbymen du Stade Français, la minijupe, la trousse de maquillage.
J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir à 8h44.
- Maman, c’est toi ?
- Non, a répondu une voix masculine depuis le rez-de-chaussée, c’est Bob…
- Bonjour… Je ne savais pas que vous aviez une clé…
Au fond de moi, je m’en doutais un peu. Que serait-il arrivé si la « vedette » du show avait décidé soudain de refuser l’entrée de son domicile ?
- Vous êtes prête ?
- Presque…
Tu parles ! J’avais complètement oublié la douche… Je me suis jetée dans mon jean, j’ai enfilé mon pull sombre, chaussé mes baskets et j’ai plongé dans l’inconnu.
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Dernière édition par le Mar 19 Fév 2008 - 0:27, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 19 Fév 2008 - 0:27

J’ai eu du mal à reconnaître le salon. En quelques minutes, Bob y avait dressé trois spots destinés à éclairer le coin du canapé… canapé dont l’orientation avait été judicieusement modifiée afin de faire face à la télé (jusqu’alors seul le fauteuil de maman avait droit à ce privilège éhonté). Sur la petite table, une mallette était ouverte et débordait de poudres, de crèmes et de rouges à lèvres.
- C’est Lydie, la maquilleuse, fit Bob en mettant un coup de menton en direction de l’inconnue.
- Eh bien, bonjour Lydie…
- B’jour… Vous approchez que je vous maquille…
- Je ne me maquille jamais…
- A la télé, il faut au minimum une couche de fond de teint pour accrocher la lumière, expliqua Bob… Après, vous voyez avec Lydie ce que vous voulez qu’elle vous fasse…
- J’ai cru comprendre qu’il fallait que ce soit moi, la vraie moi qui fasse l’émission… Donc pas de maquillage, Lydie.
- Mfffff, lâcha Lydie.
Il était impossible de savoir exactement ce que ce soupir signifiait. La maquilleuse n’avait même pas daigné se tourner vers moi depuis mon entrée dans le salon. Elle touillait un gros pinceau dans une sorte de poudre ocre, s’arrêtait, balayait son poignet avec le pinceau puis reprenait son manège.
- On va voir ce que cela donne…
Bob alluma les trois spots simultanément en appuyant sur contacteur. Un déluge de lumière traversa le salon et s’éteignit aussitôt.
- Merde ! Qu’est-ce qui se passe ?
- Vous avez fait sauter l’installation électrique !… Ca nous arrive souvent l’hiver quand la télé, l’ordinateur, la machine à laver la vaisselle, le frigo et le chauffage fonctionnent en même temps… Alors là, avec vos spots…
- Le tableau est dans le garage ?
- Oui… Vous voulez que je vous…
Bob était déjà parti réarmer le disjoncteur. Comment s’habituer à ce que des étrangers semblent chez eux alors qu’ils étaient chez vous ?
- Vous venez ?…
- Je viens…
Sans ajouter un mot, Lydie entreprit de me barbouiller le visage avec sa mixture, d’abord avec ses mains gantées puis en lissant les surplus avec son pinceau. Parfois, elle appuyait un peu, près du nez, sur les paupières, pour que le fond de teint imprègne ma peau.
- J’ai déconnecté les prises de l’étage… Ca devrait tenir…
- Faut espérer !
- C’est toujours pareil… La production fait les choses à moitié, râla Lydie.
- Je suis vraiment désolée de ne pas avoir un compteur électrique plus puissant…
- Vous frappez pas, miss… Lydie, elle râle tout le temps. Avant elle maquillait des acteurs sur les plateaux de ciné… Alors, forcément, vous êtes pas exactement sa tasse de thé.
- Je t’ai pas demandé de parler à ma place, Bob…
Je pris le temps d’une note sympathique. Le face-à-face du cameraman-électricien et de la maquilleuse promettait d’être un moment de joviale réjouissance tout au long de la semaine. Ils avaient l’air de s’adorer ces deux-là !
Comme pour mieux tracer une ligne de cessez-le-feu entre les deux adversaires, la script déboula depuis la cuisine, son inséparable carnet de notes à la main.
- Bien, Fiona, vous allez arriver comme ça, marcher vers la petite table, prendre la cassette et la glisser dans le magnétoscope… Sans précipitation… Si vous pouvez même avoir un peu d’inquiétude sur le visage.
A défaut d’inquiétude sur le visage, j’avais cette couche visqueuse et grasse de fond de teint qui me paralysait les joues et les paupières. Et, en même temps, le sentiment diffus que même une « personne vraie » devait jouer un rôle devant la caméra au lieu de se contenter de simplement être.
- Vous n’avez pas de peur particulière, demanda la script ?
- Je crois bien que non… Pour le moment je regarde ce que vous faites avec plus de curiosité que d’appréhension… Toute cette lumière c’est vraiment utile ?
- C’est de la télé, miss… Pas le goûter d’anniversaire de votre neveu filmé avec le caméscope familial. On a besoin que ça brille pour que les couleurs, les contrastes se détachent bien.
- Vous êtes prête ?
J’ai jeté un coup d’œil nerveux à ma montre, accessoire devenu superflu depuis que les téléphones portables donnaient l’heure, mais dont la présence m’était rassurante. J’étais vraiment complètement déphasée par rapport à une journée normale et il n’était pas question de perdre une minute de plus.
- C’est parti !
- N’oubliez pas… Vous devez oublier la caméra.
Oublier la caméra ?… Mais comment pouvait-on l’oublier ?… Enfin, les oublier… car j’avais repéré en sortant du salon que Bob en avait en fait installé deux de plus : une face au canapé et une autre posée sur un trépied tournée vers la magnétoscope prête à immortaliser ma main tremblante au moment d’enfoncer la cassette.
Ma première entrée a été jugée trop rapide, la seconde trop lente. A la troisième, on s’est avisé que le nécessaire de maquillage de Lydie avait laissé des traces sur la petite table et que ça se voyait. Il a fallu faire un petit raccord au pinceau sur mon nez qui, malgré la couche de fond de teint, s’ingéniait à briller encore. Enfin, dans un silence quasi mystique, mais que la production garnirait sans doute d’une musique lancinante et inquiétante, d’un pas ni trop lent ni trop rapide, j’ai pu parvenir jusqu’à la table. En me penchant pour saisir le boîtier de la cassette vidéo, j’ai constaté que, malgré ma volonté de ne pas céder à la peur des dangers qu’on me promettait, ma main droite tremblotait un peu. Ce n’était pas la panique.
Pas encore ?
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 19 Fév 2008 - 0:27

La séquence était sans doute bien rodée. Lorsque je me suis emparée de la cassette, après avoir failli laisser un ongle en ouvrant le boîtier, la caméra automatique que gérait la script s’est occupée de ma main quand Bob, par un grand mouvement circulaire, se déplaçait pour cadrer mon visage.
J’ai glissé la cassette noire dans la fente du magnétoscope, pressé sur le bouton lecture et me suis redressée restant plantée devant la télé. D’un geste impérieux du bras, la script m’a montré qu’il fallait que je recule pour aller m’asseoir sur le canapé. Là aussi, tout était parfaitement au point, parfaitement calculé. Lorsque je me suis laissée tomber sur le vieux cuir râpé brun, les crachotements blancs sur fond noir ont disparu et le visage de Daphné est apparu au milieu d’un décor qui se voulait la reproduction d’un laboratoire de savant fou.
- Hello Fiona ! Bien dormi ?… Aujourd’hui c’est lundi… Et il est temps de vous mettre face au danger…
Silence de quelques secondes pendant lequel Daphné se déplaçait dans le pseudo-labo jusqu’à une sorte de coffre-fort aussi improbable en ces lieux qu’un archéologue dans une banlieue difficile.
- L’analyse de nos experts tend à prouver que vous avez besoin de trouver un nouvel équilibre, enchaîna-t-elle après avoir tiré un petit dossier du coffre. Cet équilibre, vous ne pourrez le trouver qu’en vous oubliant vous-même et en vous mettant au service d’autrui. Moins vous penserez à votre travail mieux vous vous porterez et plus vous vous ouvrirez aux autres… Mais…
Nouveau silence.
- Mais le voulez-vous ? Etes-vous prête à vous mettre en danger ?…
Je n’entendais pas les roulements de tambours, la montée d’une musique angoissante mais je sentais bien qu’elle serait rajoutée a posteriori.
- Si vous êtes prête à une journée de danger, si vous êtes prête à accepter de changer, ouvrez la porte aux mystères et conformez-vous aux instructions que vous y trouverez.
Un zoom inversé se produisit et l’image disparut en un court instant laissant une tâche noire profonde sur l’écran.
- Allez, on bouge, cria Bob pour me tirer de ma torpeur.
Trois ou quatre minutes d’intervention de Daphné, saupoudrées de parcelles de silence, ne m’avaient absolument rien dit de ce qui m’attendait. Tout était derrière la fameuse porte aux mystères… une porte dont on avait omis de me parler jusqu’à maintenant.
- La porte est par ici, me dit la script.
- Où ça, je ne vois rien…
- C’est la porte de la cuisine…
J’avais vraiment du mal à comprendre ce qu’elle me racontait. La porte de la cuisine, c’était la porte de la cuisine… et pas autre chose. Pourtant, Bob avait entrepris de retourner les projecteurs pour éclairer le mur d’en face, celui qui séparait le salon de la cuisine par-delà la grande table en acajou verni.
- Qu’est-ce que je vais trouver derrière cette porte s’il n’y a plus la cuisine ?
Evidemment, chacun pris par ses tâches propres ne trouva pas à me répondre… Et je dus faire un effort pour me raisonner : j’étais en train de m’inquiéter de la disparition de ma cuisine ! Où est-ce que j’allais aller si je commençais à me perdre dans de telles interrogations mystico-métaphysiques ?
- Raccord maquillage, commanda la script qui avait repris son bloc note et semblait réciter une deuxième check-list
- Mfffff, répondit Lydie la maquilleuse la plus antipathique au nord de la Garonne.
- Les caméras ?
- Je finis de placer l’automatique…
- Alors, Fiona, vous allez marcher vers la cuisine… Un peu plus vivement que tout à l’heure… Vous ouvrez la porte… Bob va cadrer sur vous pendant que l’automatique filmera le contenu de la porte aux mystères…
- Je ne comprends toujours pas…
- On a truqué votre cuisine, m’expliqua alors Bob… En créant une sorte de placard artificiel… On a fermé le passage… C’est là que chaque matin vous trouverez vos instructions du jour.
- Après on appliquera un trucage numérique pour que la porte prenne un aspect plus mystérieux… Vous êtes prête ?
- Oui… Enfin, je crois…
J’ai appuyé doucement sur la poignée de la porte de la cuisine. Cette porte j’avais dû l’ouvrir et la fermer des milliers de fois depuis mon enfance. Jamais je n’avais fait ce geste avec tant de gravité et d’inquiétude.
Forcément, j’ai eu un sursaut. Au lieu de me retrouver face à la table de cuisson et au four, j’ai débouché dans un espace tendu de noir, profond de soixante centimètres et au milieu duquel trônaient un collier et une laisse.
- Oh merde !… Un truc sado-maso !
J’ai entendu un grand juron dans mon dos. La script !
- Bordel !… Vous ne pouvez pas réfléchir un peu avant de dire n’importe quoi !… On recommence !
J’ai donc recommencé mon déplacement vers la porte, appuyé aussi peu fermement que possible sur la poignée pour faire pivoter la porte sur ses gonds et je me suis arrêtée sans rien dire devant le collier et la laisse. Je me sentais potiche et nunuche, privée de tous repères, incapable de comprendre ce qu’on attendait de moi… Et, pire que tout, même pas furieuse que mon quotidien se trouvât perturbé par cette comédie sans le moindre sens.
C’est alors que j’ai vu l’enveloppe par terre et qui avait dû glisser (Bob me confirma plus tard qu’elle devait à l’origine se trouver accrochée à la laisse). A l’intérieur, une photographie de chien et au verso cette simple consigne : « Il s’appelle Rex et vous devez aller le récupérer au chenil de Sapiac ».
Ils n’avaient pas menti ! Ca promettait d’être une semaine de dangers. J’ai toujours eu une peur bleue des chiens !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 20 Fév 2008 - 16:16

Il a fallu s’entasser dans ma vieille Super5 pourrie.
Je conduisais. Bob filmait mon profil droit (sans doute pas le meilleur). La script et la maquilleuse étaient coincées à l’arrière avec à leurs pieds les supports des spots.
- Pourquoi vous ne suivez pas avec le camion déjà ?…
- La fourgonnette a un pneu crevé…
- Ca fait partie des dangers de la semaine, je suppose, cette promiscuité…
- Je n’en suis pas sûr…
A deux reprises, il a fallu s’arrêter pour filmer des plans de la voiture au milieu de la circulation. « Plan d’ambiance » selon la script qui semblait avoir noté sur son fameux bloc les commandes d’images de la production.
Etait-ce le stress ou le ridicule de la situation ? J’étais aux portes du fou rire ce qui, il fallait le reconnaître, n’était sans doute pas ce qu’attendaient les téléspectateurs de Channel 27.
J’ai commencé à moins rigoler lorsqu’il a fallu filmer mon arrivée devant le chenil de Sapiac. Au premier passage, j’ai dû déposer toute l’équipe. Les aboiements frénétiques de la meute m’ont quasiment paralysée lorsque les portières se sont ouvertes. Il m’a fallu un mélange de courage et d’inconscience pour aller effectuer un demi-tour presque réglementaire au premier rond-point et revenir vers le chenil. Seuls les habitués du coin seraient capables dans l’émission du soir de se rendre compte que j’arrivais par le centre-ville après avoir emprunté la rocade autoroutière. Ce genre d’illogisme ne comptait pas à côté de la force de l’image. Quand j’ai arrêté le moteur, j’ai cru que mon cœur s’arrêtait lui aussi.

Rex était un beau labrador noir, impressionnant de classe et de majesté. Ils auraient pu me filer un caniche à sa mémère ou un pitbull entre les pattes, ça n’aurait rien changé pour moi… mais au moins ce chien avait une certaine noblesse.
Ils ont demandé que je m’en approche, que je le caresse, que je lui mette son collier. Je me suis acquittée de chacune de ses missions en tremblotant comme une feuille prise dans une furie de vent d’Autan. Et – pur sadisme de l’équipe ? – il a à chaque fois fallu doubler les prises.
- Allons, il ne va pas vous mordre !…
Qu’est-ce qu’il en savait le proprio du chenil ? Il avait une boule de cristal pour lire l’avenir de mes mollets ?…
Ah ça, ils ont dû être content à Paris en visionnant les images… La peur, elle était dans mes yeux… même si je ne voyais pas très bien en quoi ce chien était supposé me rendre plus sociable et plus ouverte aux autres.
Quoi que…
Mais ce n’était là aussi sans doute pas prévu…
Lorsqu’il a fallu repartir du chenil, il n’y avait pas assez de place dans la Super5 pour les trois membres de l’équipe, le matériel et Rex.
Grosse négociation comme lorsque, sur un navire en pleine tempête, on doit décider quelle partie de la cargaison on devra sacrifier pour continuer à flotter.
Bob ? Impossible… Il ne devait pas me lâcher d’une semelle.
La script ? Difficile à envisager… Son bloc note était le conducteur de toute l’aventure dans laquelle ma chère mère m’avait plongée.
Lydie, la maquilleuse ? C’était la logique même… A part tartiner de sa fameuse pâte couleur chair le visage du proprio du chenil, elle n’avait servi à rien au cours de l’expédition.
Sauf que…
- Et pourquoi on ne laisse pas le chien ?… Vous viendrez le chercher ensuite…
- On ne peut pas laisser le chien… Il faut la filmer avec le chien à côté d’elle lorsqu’elle s’en va…
- Eh bien, filme-la, et puis elle revient, on laisse le chien, on retourne à la base et elle revient chercher le chien ensuite.
J’ai regardé ma montre avec d’autant plus de nervosité que l’idée de voyager seule avec le chien m’était aussi insupportable que celle de ces minutes que je perdais de manière aussi peu exaltante.
- On fait comme vous voulez, mais on essaye de se dépêcher un peu… Je n’ai pas que ça à faire aujourd’hui.
- Très bien, a fait Bob… Faites grimper l’animal dans la voiture… Non, non, pas à l’arrière… On ne le verra pas… Il faut qu’il se mette sur le siège passager.
Vous avez déjà essayé d’expliquer ce genre de subtilité à un bestiau de cette taille, vous ? Rex n’a rien voulu savoir. Il reniflait partout cherchant sans doute une odeur familière. C’est le propriétaire du chenil, qui heureusement ne nous avait pas encore abandonné, qui a trouvé l’idée de génie. Il a installé une poche plastique avec deux os à moelle entre le toit de la voiture et le pare-soleil. Du coup, Rex a trouvé un intérêt évident à se poster sur le siège avant. Ca ne m’a en rien rassurée mais au moins ça a ramené un peu de calme dans l’équipe qui me collait aux basques.
Cette fois, je suis partie dans la bonne direction (vers la rocade), mon nouveau toutou fièrement campé à mes côtés. Au premier feu rouge, il s’est mis à aboyer furieusement en direction des passagers de la voiture de la file voisine, sans doute persuadé qu’ils en voulaient à ses deux os. Après le feu vert, j’ai pu faire demi-tour et revenir vers le chenil.
Je crois bien que j’avais perdu deux litres de transpiration.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 20 Fév 2008 - 17:10

Rex n’a pas aimé les concertos brandebourgeois de Bach. En revanche il a trouvé le pare-soleil avant droit à son goût, le déchiquetant méthodiquement jusqu’à attraper la poche et les deux os à moelle. Ce fut à peu près le seul fait notable de mon second trajet de retour entre le chenil et la maison. A mon retour, je trouvais bien évidemment les caméras de Bob en batterie pour m’accueillir. Les premières foulées de Rex sur son nouveau territoire furent enregistrées avec une sorte de frénésie. Peut-être y avait-il déjà sur le plan de travail de la script l’idée qui serait utilisée pour le résumé du soir ? Ces images au ralenti de l’animal courant sur la pelouse avec en fond sonore la célèbre bande musicale d’Ennio Morricone comme dans une publicité pour aliments canins.
Parce que la transition était toute trouvée.
Je pensais, naïvement, en avoir terminé des contraintes pour la matinée. Il était près de 11 heures, on m’avait déjà porté aux limites de l’angoisse folle (Dieu merci, je n’étais pas sujette au vertige sans quoi ils m’auraient sans doute forcé à traverser le viaduc de Millau à pied) et je me disais que j’allais enfin pouvoir me remettre à mon travail.
C’était sans compter sur le bloc note de la script qui donnait l’étape suivante.
Nourrir Rex.
Le nourrir ? Mais avec quoi ?…
Il avait déjà deux beaux os à ronger l’animal… De quoi l’occuper un moment le temps que j’aille voir si quelqu’un n’avait pas mis la main sur mes archives. Hein ! Quatre ou cinq heures…
La script et les aboiements furieux de Rex ont eu raison de mes réticences. On s’est à nouveau entassés dans la Super5. Direction le centre commercial du nord de la ville où l’arrivée d’une caméra a immédiatement provoqué un attroupement.
Ca m’a scotché quand j’ai entendu une voix jeter à la cantonade.
- C’est la fille de Sept jours en danger !
Poursuivi par Bob et sa caméra, je me suis engouffré dans le centre commercial en poussant mon chariot avec toute la conviction d’un Moscovite apprenant, au temps du communisme, qu’il y avait un arrivage de chaussures roumaines dans le magasin le plus proche de chez lui.
C’est dire…

J’avais de plus en plus de mal à respirer. J’avais tout imaginé (enfin il me semblait) de ce qu’on pouvait tenter pour me faire changer en me mettant en danger dans des situations éprouvantes. J’avais complètement laissé de côté les risques inhérents à une célébrité aussi immédiate qu’imméritée.
Ils ont commencé à me courser dans le magasin.
Bob me courait après, sa caméra à l’épaule (« ça me rappelle Sarajevo il y a quinze ans quand il fallait éviter les tirs des snippers ». La script attendait sagement à l’entrée. Lydie en profitait pour s’acheter une nouvelle paire de collants après que Rex ait grillé les siens dans un moment de tendresse canine.
Croquettes, boites de pâtée, bol pour l’eau, collier anti-puces, « pouic-pouic » délassant, tapis. A chaque passage dans le rayon, je happais un des éléments de la liste que m’avait dressée la script.
- C’est la production qui paye, ai-je demandé à Bob ?
- Je ne crois pas…
- Et merde !… Moi qui réussissais à financer mes études sans travailler à côté, il va falloir que je m’y mette pour nourrir ce chien…
- C’est possible !…
- Ne me dîtes pas qu’ils ont pensé à ça pour me pourrir la vie !…
- Je ne sais pas, je ne sais rien de ce qui est préparé pour vous… Mais ça se pourrait… C’est dans leur style… Mais chut, je n’ai rien dit… Tiens, « ils » arrivent sur la droite.
On est partis sur la gauche.

J’ai dû aussi payer pour le collant noir à plumetis de la maquilleuse… Puisque c’était mon chien qui avait commis le dégât.
Là je commençais à avoir plus que des doutes.
La production avait décidé de s’en prendre à mon porte-monnaie pour me forcer à descendre de ma tour d’ivoire.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 20 Fév 2008 - 19:49

D’une chose l’autre, l’après-midi est passée à la vitesse de l’éclair. Nourrir le chien, aller le promener, éviter qu’il aille se soulager n’importe où…
Crevant !
Bob et sa caméra étaient toujours là pour plonger par-dessus mon épaule. Lorsque je versais les croquette. Lorsque j’ouvrais les boites. Lorsque je ramassais les premières déjections de Rex.
Lorsque la camionnette est repartie (toute l’équipe logeait dans un hôtel deux étoiles à la périphérie de la ville), je n’avais rien fait d’important, d’intéressant, de vital de ma journée. Bob avait trouvé le temps (quand au juste, j’avais l’impression qu’il avait toujours été dans ma périphérie immédiate ?) de changer la fameuse roue crevée mais je n’avais pas eu cinq minutes pour amorcer le commencement du début d’une pensée intelligente. Rex s’était taillé son propre territoire entre la télé et la porte-fenêtre mais moi j’en étais encore à me cogner dans la fameuse porte aux mystères chaque fois que je voulais aller chercher quelque chose dans la cuisine.
Le pire c’est que je me sentais vidée. Vidée sans avoir rien fait !
Dans de telles conditions, il était impensable et irréaliste de me replonger dans mon travail au cours de la soirée. Cela ne m’avancerait à rien ! Mon cerveau semblait s’être mis en RTT, mes yeux décrochaient dès qu’ils se posaient plus de deux minutes quelque part. J’ai même essayé de me plonger dans un roman de Max Gallo que tante Elsa avait oublié lors de sa dernière visite. C’était tout simplement insupportable !
Qu’est-ce qu’il m’arrivait ?

Entre Rex et moi c’était une sorte de paix armée. De temps en temps, il levait vers moi un œil reconnaissant. Après tout, j’étais la main qui lui avait apporté mille satisfactions tout au long de l’après-midi… satisfactions que je me faisais fort d’oublier de lui prodiguer dès que cette semaine de folie serait terminée. Mais dès qu’un vélo passait dans la rue, qu’un groupe de gosses faisait un peu de bruit, qu’une voiture pétaradait en démarrant, il se mettait à aboyer avec virulence… Et je n’aimais pas ça du tout !
- La ferme, Rex !
Ca suffisait à tendre l’ambiance.
Rex a eu sa pâtée vers 19h… Je me suis ouvert une boite de sardines à l’huile que j’ai avalées avec une tomate et un morceau de pain.
Nous avons dîné face à face, de part et d’autre de la petite table du salon, lui près de la télé, moi posée sur le canapé en essayant de ne pas le tâcher.
Puis je me suis farcie, telle un légume, le film de la soirée. Un quelconque navet pathético-romantique que le magazine télé m’aurait sans doute recommandé d’éviter absolument. Si je m’étais sentie assez forte pour l’ouvrir…
En fait, même si j’avais repoussé l’idée à plusieurs reprises, la vérité se faisait peu à peu. J’attendais 22h30 pour basculer sur Channel 27. C’était cela qui comptait désormais dans ma vie.
Découvrir qui j’étais dans le vrai monde.
Celui dans lequel je n’avais jamais vraiment voulu vivre.

Avant le générique, ma photo et une voix off.
- Fiona vit dans son monde, Fiona ne sait pas ce que c’est qu’avoir des amis, des relations… Sait-elle seulement ce qu’est l’amour ?… Ses proches la disent égoïste, insensible à la séduction et hostile à tout ce qui peut ressembler à une forme de plaisir. Comment va-t-elle réagir en vivant… Sept jours en danger !
Le générique enchaînait des images sans doute issues d’autres émissions… Peut-être même de versions étrangères car je supposais que le concept ne devait pas être français à l’origine. Et puis, par un trucage électronique aujourd’hui tristement banal, la silhouette de Daphné apparaissait dans le coin droit de l’image et grossissait jusqu’à occuper tout l’écran. Dans le même temps, une sorte de vent numérique balayait l’image et révélait le décor de laboratoire que j’avais déjà vu le matin même sur la cassette vidéo.
- Bonsoir. Première journée en danger pour Fiona. Est-elle déjà ébranlée ce soir dans ses certitudes ? Regarde-t-elle le monde différemment ?
Je me suis surprise à répondre à ces questions. Ebranlée ?… Hélas, oui. Regardant le monde différemment ? J’espérais bien que non.
- D’abord, les événements du jour… Tout a commencé vers neuf heures quand…
Je n’écoutais déjà plus. Mon regard s’était scotché sur l’écran. Il y avait cette fille qui me ressemblait, cette espèce de nunuche qui avançait comme en comptant ses pas vers une cassette vidéo dans son boîtier. Et ce gros plan sur la main qui tremblait. Et cet autre sur des yeux plus apeurés que je ne l’avais cru.
Ils ont diffusé ensuite le contenu de la cassette et puis je me suis retrouvée face à la porte aux mystères. Difficile en effet de reconnaître la porte de ma cuisine dans cette espèce de tenture orangée aux plis lourds qui s’est promptement effacée lorsque je me suis approchée. C’était bien sûr à chaque fois la seconde prise qui était retenue. J’étais certaine pourtant d’avoir été plus vraie en croyant avoir à faire à une journée sado-maso que lorsque j’avais compris qu’on allait me coller un chien entre les pattes.
- Fiona a-t-elle surmontée sa peur des chiens ? Vous le saurez après la pub !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 20 Fév 2008 - 20:50

Après la pub, je me suis vue, terrifiée, les yeux dépassant à peine au-dessus de mon volant. Vraiment, Bob avait le sens du cadrage et de la perception des émotions. J’ai quand même fini par retrouver un semblant de rationalité et d’intelligence. S’il y avait souvent deux prises, c’était pour pouvoir concentrer une d’entre elles sur mes yeux, mes lèvres, mes mains. Du coup, je ne quittais jamais l’écran. Et tout était fait pour concentrer dans le récit vidéo les moments où ma raison avait vacillé sous le poids de la peur. Tout était trié dans ce seul objectif. Tout était mensonge. De ces mensonges d’aujourd’hui qui deviennent vrais juste parce qu’on les a vus à la télé.
Il y a eu une nouvelle page de pub après qu’on m’ait vue sur le seuil de la maison, les yeux dans le vague, semblant déjà méditer sur les bienfaits d’une compagnie animalière. Et puis Daphné a cessé de jouer à la voix off et est réapparue posée, assez langoureusement il me fallait le reconnaître, sur un siège pivotant. Face à elle, un homme en blouse blanche. Je n’ai pas eu le temps de me dire qu’on jouait là encore avec les codes visuels qu’elle avait déjà présenté l’éminent spécialiste.
- Professeur Gilles Guillotin, vous enseignez à la faculté de médecine de Toulouse et vous allez être durant toute cette semaine notre témoin privilégié de l’évolution psychologique de Fiona… Alors, que penser de cette première journée ?
- Je crois que nous avons clairement une patiente qui souffre de syndromes traumatiques assez forts. La peur des chiens, vous savez ce n‘est jamais innocent. Ne dit-on pas que le chien est le meilleur ami de l’homme ?… Eh bien, il est évident qu’avoir peur des chiens c’est aussi avouer qu’on a peur des hommes. De là les tendances de Fiona à se réfugier dans son propre monde.
- Son attitude vis-à-vis de Rex, c’est un progrès ?
- Cela se verra au jour le jour… Il y a des signes encourageants…
Je me suis demandée quels étaient ces signes, et s’ils étaient dans la vidéo qui avait été diffusée (auquel cas je ne les avais pas remarqués).
- Il reste cependant, reprit la blouse blanche, à voir si votre patiente réussira à apprivoiser les gens. Son attitude au centre commercial ne plaide pas en faveur d’une évolution rapide en ce sens.
- Qu’est-ce qui pourrait l’aider ?…
- Faire face à la foule, la dompter, la domestiquer… Un peu comme avec son chien…
Rex a fini par comprendre qu’on parlait de lui. Il s’est mis à aboyer furieusement et je n’ai rien entendu de la conclusion du professeur Guillotin.
J’ai donc passé une partie de la nuit à ruminer sur ce qui m’était promis le lendemain.
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MessageSujet: Sept jours en danger - MARDI   Jeu 21 Fév 2008 - 21:55

MARDI


- Hier, vous n’avez pas pu travailler… Aujourd’hui, rien ne viendra troubler l’avancée de vos travaux.
Je n’en croyais pas mes oreilles ! Tout ce qu’on me promettait aujourd’hui, c’était de la normalité.
- N’oubliez pas cependant que vous avez désormais charge d’animal et qu’il vous faudra revenir à l’heure des repas.
Eh oui, j’aurais dû m’en douter… In cauda venenum…
- Cela ne veut pas dire que la porte aux mystère ne cache rien d’important pour vous aujourd’hui… A vous de voir si vous comprenez à quel danger vous serez confrontée dans le deuxième jour de ces Sept jours en danger.
Il a fallu recommencer, comme la veille, la marche lente – mais pas trop - vers la porte de la cuisine. A deux reprises et en deux prises. A la place de Bob, j’aurais cadré mon front plissé. Là, je ne voyais vraiment pas ce qu’on pouvait me préparer. Il était question de repas du chien et, une fois la porte ouverte, d’une poche poubelle. Ma poche poubelle ! Celle que j’avais sorti la veille en même temps que Rex avant d’aller me coucher.
J’ai tourné la tête vers Bob qui s’est contenté de hausser les épaules. C’est vrai qu’il ne savait rien… ou peut-être savait-il et jouait-il à ne pas savoir ? Comment savoir ?… La script avait la tête baissée sur son bloc, Lydie touillait son maquillage.
- Je croyais que vous n’aimiez pas être en retard, a dit Bob…
Il devait avoir assez d’images de mon regard éberlué devant cette poche poubelle suspendue à un cintre, de la susdite poche poubelle et de ma main hésitant à la décrocher.
- Oui, j’y vais… Je suppose que vous suivez le mouvement…
- Dans la camionnette aujourd’hui… et de plus loin… On ne va pas quand même vous empêcher de la boucler votre thèse.
C’était le genre de générosité dont il valait mieux se méfier.
Mon imagination s’est mise à galoper. Ils m’avaient prévu un accident de la circulation ! Juste pour voir comment je réagirais devant ma pauvre Titine ratatinée… D’une pierre deux coups, j’offrais mon quota de larmes et de stress quotidien et, en plus j’aurais désormais besoin de travailler pour m’offrir une nouvelle voiture.
S’ils croyaient m’avoir !…
J’ai scrupuleusement respecté toutes les signalisations, les feux, les stops, les cédez-le-passage. A chaque carrefour, j’ai regardé trois fois à droite, trois fois à gauche. Je n’avais jamais été aussi prudente depuis mon examen du permis, la quatrième fois, celle où j’avais enfin pu arracher le fabuleux papier rose.
Et plus j’approchais du parking des archives, plus je me raidissais sur mon siège, plus je m’accrochais au volant.
Lorsque j’ai coupé le contact, rien n’était arrivé.
J’étais juste à bout de nerfs !

Sur un point – encore un ! – la production, par la bouche de Daphné, n’avait pas menti : il n’y avait eu aucune difficulté pour que les archives municipales ouvrissent leurs portes à la caméra de Channel 27. Cerise sur le cherry cake, le directeur en personne était descendu de sa tour d’ivoire directoriale pour m’accueillir. Avec la bise en plus… Ce qu’il a dû regretter après s’être tartiné les lèvres de ce maudit fond de teint que personne n’avait songé à m’enlever.
- Votre place vous attend, Fiona…
Il n’aurait plus manqué que cela qu’elle ne m’attende pas ! Ca faisait cinq ans, depuis mon mémoire de maîtrise (on disait désormais Master), que je me l’étais réservée. Dans un coin plutôt sombre, à l’écart des grandes migrations des archivistes apportant et remportant les liasses de documents, seulement éclairée par une petite lampe diffusant une lumière sans agressivité. C’était mon second chez moi ! Ma bulle ! Le seul espace de toute sa planète où je me retrouvais vraiment en tête à tête avec le temps, avec ces personnages des temps anciens. En tête à tête aussi avec moi, avec mes questions, mes problématiques et les défis à remporter contre l’opacité des siècles. J’en étais arrivée à laisser l’ordinateur portable à la maison ; même discret, le souffle du ventilateur suffisait à me rattacher au XXIè siècle.
Je n’ai pas compris tout de suite. Le directeur a bifurqué sur la droite avant d’entrer dans la salle de consultation. J’ai supposé qu’il avait oublié de prendre quelque chose… ou qu’il cherchait à se débarrasser discrètement du fond de teint qu’il avait sur les lèvres et le bout du nez.
- Par ici, Fiona !… Nous avons pensé que la qualité de votre travail méritait les meilleurs conditions de travail… Il y avait un bureau sans utilité et nous nous sommes dit que…
- Le bureau à côté du cabinet de numismatique ?
- Exactement !
- Mais il fait au moins 18 m² !
- 22,4 m² très exactement…
Fallait-il l’embrasser ou le haïr ? On m’offrait les conditions qu’on réserve à l’habitude aux grands pontes français ou étrangers quand ils viennent vérifier un détail d’apparence insignifiant sur une archive ! Et cela tous les jours ! Du lundi au vendredi !… Jusqu’à la correction du dernier mot de l’ultime version de ma thèse !
Et franchement son bureau je n’en avais rien à foutre !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Ven 22 Fév 2008 - 23:28

C’était quoi au juste l’embrouille avec ce bureau pour moi toute seule ?
Et surtout quel rapport avec mon sac poubelle derrière la fameuse porte aux mystères ?
Voilà comment juste avec deux questions on peut flinguer une matinée de travail.
D’abord j’ai cru que ça allait revenir sans problème. La caméra de Bob a pris quelques plans d’ambiance de mon nouveau bureau puis elle a disparu le temps de glaner d’autres images du site des archives municipales. Ca sentait le donnant-donnant : je vous laisse entrer mais en retour vous me permettez de vendre ma « boutique ». Donc, j’étais débarrassée de la pression de l’objectif et j’avais devant moi assez de place pour étaler une trentaine de fiches de travail alors qu’à l’habitude, au-delà de quatre, c’était ingérable.
Mais non ! Ca ne revenait pas… Je ne parvenais plus à me concentrer sur mon travail. Comme si ils m’avaient arraché à mon quotidien pour m’en greffer un autre. Je me suis même surprise à penser à Rex. Ce n’était plus Sept jours en danger, c’était Sept jours en enfer… Et je n’en étais qu’au numéro deux !
A midi, j’ai accueilli le retour de la caméra avec quelque chose comme de la gratitude. Enfin, j’allais sortir du doute. Si on me renvoyait nourrir Rex ce n’était pas seulement parce que l’animal avait les crocs.
J’ai mis la même application à la conduite qu’à l’aller.
Au cas où !
J’étais en train de devenir parano… Et ils prétendaient m’aider à être mieux dans ma vie ?

A mon grand étonnement, une nouvelle cassette vidéo m’attendait à la maison. Elle avait été déposée dans ma boite aux lettres. J’ai compris qu’elle provenait de la production quand la caméra de Bob s’est mise à me fixer tandis que je déchirai l’enveloppe brune.
- Faut que je la regarde maintenant ?
- Je crois, oui…
Ca expliquait pourquoi Bob n’avait pas démonté son installation du matin, se contentant d’amener avec lui seulement sa caméra de reportage.
Ce gars en savait donc plus qu’il voulait me le laisser croire.
- Belle matinée, Fiona ?… Nous sommes sûrs que vous avez pris beaucoup de plaisir à recommencer votre travail… Mais il est midi bien sonné et il est temps de penser à se restaurer… Mais qu’est-ce que c’est que cela ?
Avec horreur, je vis Daphné plonger la main dans une poche poubelle - ma poche poubelle ! – et en retirer pour les montrer face à la caméra ma boite de sardines, mon dernier morceau de tomate et
Mon vieux croûton de pain.
- Je suis sûre que vous reconnaissez cela, Fiona… Et mon petit doigt me dit que si je plongeais encore la main dans cette poche, je trouverais bien des reliefs du même genre… Tss tss tss ! Vous n’aimez décidément rien de ce qui fait la vraie vie !
- Ben quoi ! Ce n’est pas un crime d’aimer les sardines à l’huile !
Daphné – et pour cause – ne me répondit pas, continuant à me gourmander.
- Manger, bien manger c’est créer ce lien social, c’est s’ouvrir aux autres… Voilà pourquoi il est temps d’aller ouvrir la porte aux mystères… Bon appétit, Fiona !
Le rituel commençait à être pesant. J’avais envie de savoir mais il fallait se plier aux deux prises pour Bob. Le « bon appétit », le discours moralisateur semblaient annoncer quelque chose de l’ordre de la gastronomie.
Je me suis votée des félicitations. Derrière la « porte aux mystères », plus de poche poubelle mais un cassoulet copieux qui finissait de mijoter sur un réchaud, de larges tranches d’un pain de campagne, un plateau de fromages et un grand bol de mousse au chocolat.
- Mais c‘est un festin !… Je vais devenir énorme si je mange tout cela…
La script me fit signe de continuer à parler, à dire ce que je ressentais…
De toute façon, il saurait ne conserver que ce qui leur plaisait.
- Je ne sais pas qui vous a renseignés mais il n’y a pas grand monde qui sait que je serais prête à tuer pour un bon cassoulet… Et la mousse au chocolat, j’en suis folle… Surtout quand elle est bien prise et qu’on peut la retourner sans la renverser.
J’ai joint le geste à la parole, retourné la jatte de mousse qui est restée bien à sa place.
- Génial !… Excusez-moi, je passe à table, ai-je fait en direction de la caméra…
Et là, je me suis rendue compte que j’étais devenue ce qu’ils voulaient que je sois. Une bonne cliente ! Toujours prête à livrer mes états d’âme. Insensible au qu’en dira-t-on. Moi qui n’aimais rien moins que vivre cachée, à l’écart, dans ma bulle, j’étais devenue – en deux malheureux petits jours – une goinfre pitoyable étalant sa goinfrerie au grand jour.
N’empêche que j’ai torché mon assiette, épuisant le pain à saucer le jus du cassoulet, avant de me couper une bonne tranche de gruyère pour finir par engloutir la moitié de la mousse au chocolat. Ca changeait de mes sandwichs habituels grignotés dans la rue devant les archives municipales. Ma pause déjeuner avait duré plus d’une heure.
Et, c’était le comble de l’horreur pour moi, j’avais pris un énorme plaisir à laisser filer le temps.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Dim 24 Fév 2008 - 23:13

Une petite marche digestive plus tard (habilement justifiée par la nécessité de promener Rex… mais néanmoins épiée quand même par l’œil numérique), j’ai repris le chemin des archives avec dans la tête cette impression bizarre que le danger qu’on me promettait ressemblait plutôt à de petites vacances.
Vacances. Un mot que j’avais toujours abhorré… Enfin du moins à partir du moment où j’avais été capable de faire la différence entre la période scolaire (la cour de l’école avec ses grands ormes centenaires, le joli préau couverts de dessins et l’exaltation qui s’emparait de moi à à la cloche du matin) et celle des vacances (tourner en rond à la maison à lire et relire les mêmes « âneries » de la comtesse de Ségur… ou, pire, la plage avec tante Elsa et son cake au chocolat). Là, soudain, je commençais à sentir le goût sucré de cette trêve (et ce n’était pas la mousse au chocolat qui me faisait cet effet-là !). J’avais passé vingt-huit années en apnée. Il fallait bien que je prenne le temps de respirer, non.
J’aurais été capable, je crois, de sécher le boulot cette après-midi là… Oui mais le fond, ce vieux fond de sérieux, cette carapace construite dans la douleur ne pouvaient pas voler en éclat ainsi. Personne n’aurait compris, et moi la première, que la victoire de la production soit si rapide.
Alors j’ai embarqué Bob dans la Super 5 et je suis allée pester pendant trois heures contre ma place préférée qu’on avait déjà attribuée à un vulgaire étudiant de master.

A 17h30, Bob est venu me sortir de mes fiches après avoir passé l’essentiel de l’après-midi à glander comme un malheureux, furieux de constater que dans un dépôt d’archives il n’y ait même pas un numéro raisonnablement « frais » de l’Equipe ou de France Football.
- Faut rentrer maintenant…
- Ca ferme dans une heure, j’ai encore pour cinq minutes de…
- Faut rentrer ! La journée n’est pas finie…
Tu parles bien que je m’en doutais que la journée n’était pas finie. Même si les événements du jour pouvaient être déstabilisants, ils n’étaient pas pour autant dramatiques : un bureau privé et un bon repas servi à la maison, il y avait pire pour se sentir mal-aimée et en danger. Et puis, l’absence de la script aurait suffi à m’indiquer que quelque chose de glauque se tramait à nouveau. In cauda venenum II : le retour !
Comme le temps télévisuel a quelque chose d’étrangement décalé avec le temps normal, j’ai eu mes cinq minutes supplémentaires… Le temps que Bob me filme en train de terminer mon travail du jour et de ranger mes affaires.
- C’est possible que vous conduisiez, ai-je demandé à Bob ?
- Pourquoi pas ?… Vous êtes fatiguée ?…
Premier enseignement de feu le maréchal Vauban : ne jamais donner d’informations à l’adversaire !
- En général, à cette heure-là, je suis un vrai danger public…
- Ok… Je prends le volant.
Ca me laisserait bien une dizaine de minutes de répit pour tenter d’imaginer ce qui m’attendait.

Ce qui m’attendait ? Une nouvelle cassette vidéo bien sûr !
Je me suis surprise à espérer pour la production qu’ils ne grillaient pas une 240 minutes à chaque fois.
- Fiona, vous avez travaillé dur toute l’après-midi, preuve qu’une alimentation chaude et riche n’altère en rien vos facultés. Maintenant, pourquoi travaillez-vous au juste ? Pour la science ? Pour la gloire ? Pour vous ?… Avez-vous au moins songé à ce que deviendra votre thèse une fois qu’elle sera terminée ?
« Une thèse, avait dit un jour un prof qui voulait décrocher de leurs rêves les moins bien armés mentalement, c’est exactement l’épaisseur qu’il faut pour caler une vieille armoire… - puis, constatant les ravages de sa boutade, il l’avait adoucie un peu – Sauf si vous y êtes allés forts sur les annexes ! »
La thèse – ma thèse - c’était juste le marche pied obligatoire pour prétendre enseigner à la Fac ou en Prépas… et pouvoir prétendre continuer à faire de la recherche car c’est le défi que posait l’archive qui me fascinait.
- … ce soir, il faudra donc vous vendre ! Un contrat d’édition, c’est à ce prix…
Et zut ! J’avais raté un truc important là !
- Et pour cela, il va vous falloir oublier votre réserve, votre effacement. Il va falloir con – vain – cre ! Vous êtes la meilleure, vous le savez… Les autres doivent maintenant le découvrir. Mais pour y parvenir, il va falloir vous mettre en danger.
Daphné sembla se fondre dans la brume d’un effet spécial pour disparaître de l’image avant de réapparaître en un fragment de seconde.
- Oh ! J’allais oublier ceci !
Je vis avec horreur ressurgir entre ses mains la fameuse poche en plastique d’un gris verdâtre, modèle 30 litres. Ma poche poubelle ! Encore et toujours !
- Nous avons imaginé qu’il fallait quand même vous donner un coup de pouce pour cette soirée… Vous pensez que ça vous aidera ?
Grands dieux ! Ca ne risquait pas de m’aider !
Daphné sortit du sac poubelle une longue robe de soirée noire de type fourreau et une capeline légère. Je n’avais que partiellement compris ce qui m’attendait dans cette soirée… et, en plus, il fallait que je l’affronte déguisée en femme.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Dim 24 Fév 2008 - 23:50

- On ne perd pas de temps… On est short là !
La script avait même à cette heure-là cette sorte d’énergie de chien de berger capable de mordiller les jarrets de tout le monde – y compris ceux de la vedette, moi en la triste occurrence – à tout moment.
- On filme la découverte et la récupération des vêtements, puis vous montez dans votre chambre. Lydie vous attend. Un chauffeur passe vous prendre à 19h30 pétantes !
- Mais qu’est-ce qu’il se passe au juste… Je n’ai pas…
- Allez récupérer la robe, faites-vous maquiller et plus si c’est possible, on aura bien temps de vous briffer à nouveau dans la voiture.

Bob a filmé le plan de l’escalier à 18h02 (l’incrust de l’heure avait été volontairement conservée). Tenant mon cintre dans la main droite et – nouvelle abomination ! – une paire d’escarpins à talons dans la gauche, je gravissais avec peine mon Golgotha. Le plan suivant, à 19h23, témoignait d’un véritable changement d’époque dans ma vie. Tout en râlant – beaucoup – Lydie avait fait des miracles. De son point de vue évidemment !
- Bon, pour les cheveux, je ne peux rien faire… On n’a même pas le temps de les laver… Ca fait combien de temps que vous n’avez pas vu un coiffeur ?
- Un vrai coiffeur ? Vous voulez dire un pro ?… Trois, quatre ans… C’était pour le mariage d’un cousin du côté de mon père… Le reste du temps, je fais avec une paire de ciseaux devant la glace de la salle de bain.
- Bon, on a encore la chance que vous ne soyez pas passée dernièrement devant votre glace. On fera donc un chignon. Avec quelques reflets dorés posés au pinceau… J’ai déjà remarqué l’état de vos mains… On va commencer par la pose des faux-ongles…
- Des faux-ongles ?! Mais je n’en ai jamais…
- Jamais porté, je sais… Ma pauvre fille, vous êtes une entorse à la féminité. ;. Si tout est prêt dans une heure et demi, j’aurai fait très fort, croyez-moi ! C’est plus facile de rendre un semblant de vie à un académicien que de vous transformer en fille normale.
Il y eut les faux-ongles – rouge vif tant qu’à faire ! – la robe à enfiler et cette sensation qu’elle allait lamentablement se barrer par le bas, les cheveux à réunir, à dompter et à lisser un minimum… et puis, le chef d’œuvre de Lydie, le maquillage. Comme tout le monde j’avais déjà vu de ces séances de relooking dans les magazines (il y a rarement la revue XVIIè siècle chez les médecins !) mais sans vraiment y croire. Là c’était la preuve par les faits, c’était la preuve par l’effet !

Je n’étais plus la même à l’extérieur !

[Nda : stop pour ce soir... et c'est pas un vieux truc de feuilletoniste, c'est la fièvre qui remonte ! Désolé s'il traîne des fautes dans les deux livraisons du soir... A+ tuttti]
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Sept jours en danger

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