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 Sept jours en dangerVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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MBS




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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Lun 10 Mar - 18:14

La gare Montparnasse semblait avoir concentré tous les TGV de la création. A voir ses quais accueillir autant de rames grises et bleues, j’avais encore des envies de départ, envies que le cadre de l’émission ne me permettrait pas d’assouvir. J’ai donc renvoyé mes rêves d’océan à plus tard et je me suis prêtée de bonne grâce à la demande de Bob qui voulait un plan de moi descendant de la rame puis m’éloignant sur le quai.
- Où va-t-on, me demanda-t-il ? Le temps est réduit…
- Ce qui est bien avec Paris, et qu’on ne trouve pas vraiment en province, c’est qu’on a l’impression que la ville a plusieurs centres. Donc, je pense qu’il ne sera pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver de quoi vous satisfaire…
- De quoi vous satisfaire, rétorqua Bob…
- Allons, ne jouons pas au plus fin, vous savez très bien que si j’avais été libre de choisir j’aurais trouvé à employer mes 2000 euros sans me déplacer… Un site de vente de livres par correspondance et le tour était joué. Donc, c’est bien pour vous satisfaire, vous et ce public de voyeurs, que je vais me livrer à quelques essayages dont je réprouve totalement le principe et l’utilité… Alors n’en parlons plus… Vous avez vos images ? Alors allons-y… Si je me souviens bien, la rue de Rennes devrait largement suffire à nous occuper jusqu’à la fermeture des boutiques.
Je n’étais venue qu’une fois dans ce coin de Paris. Arrivée en TGV, conférence à la Sorbonne sur un point crucial pour mon sujet de recherche puis retour de nuit. Du rapide !… Mais comme toujours, j’avais gardé en tête la topographie des lieux. Certains appellent ça le sens de l’orientation ; il me semble que c’est simplement de l’observation et de la mémorisation.
- Voilà qui devrait largement convenir, fis-je après avoir traversé le boulevard Montparnasse… Regardez, Bob, cette enfilade d’enseignes. Il y a de quoi faire le bonheur de la plus aigrie des dépensières.
- Eh bien qu’attendez-vous ?
- Si vous le permettez, je voudrais profiter du fait d’être à Paris pour essayer de trouver un bouquin très important pour moi… Le genre d’ouvrage qu’on ne peut trouver qu’ici et qui met deux mois à vous arriver à la maison si vous le commandez sur le net…
- Vous…
- Je le paye avec mon propre argent. Promis, juré !… De toute façon, comme je sais que vous me le retiendriez ensuite, je n’ai aucun intérêt à essayer de le passer en douce.
- Comme vous voulez… Mais faites vite !…
- Vous me suivez de toute façon… Vous verrez que je ne vais pas traîner… En général, je sais ce que je veux quand je rentre dans un magasin. C’est pas du tout mon genre de tourner des heures pour rien. Ca ne sert qu’à perdre du temps. Quand je reste trop longtemps dans une librairie, je culpabilise très vite de ne pas être en train de bosser… Alors…

La fnac faisait angle entre la rue de Rennes et la rue Blaise Desgoffe (je le sais parce que j’ai regardé sur un plan avant d’écrire ces lignes…). Le bâtiment était imposant, détachant les quatre lettres dorées du nom sur une façade de couleur crème surmontée de plusieurs étages vitrés.
A l’entrée, le vigile arrêta Bob avec autorité.
- Monsieur, vous avez une autorisation pour filmer à l’intérieur ?
Mon cameraman posa son instrument de travail au sol, tira de la poche intérieure de son blouson un portefeuille. Il présenta au vigile, un grand black qui nous dominait de deux bonnes têtes, sa carte professionnelle aux « armes » de Channel 27.
- Ce n’est pas une autorisation ça, monsieur…
- Ecoutez, j’accompagne mademoiselle dans le cadre d’une émission. Elle a choisi de venir dans votre magasin, je pense que c’est une publicité que vous ne refuserez pas.
Le discours de Bob était à l’évidence bien rodé… Même si je me doutais qu’à l’habitude c’était plutôt Sophie, la script, qui devait le délivrer aux cerbères consciencieux. On sentait dans la voix du cameraman un petit défaut de certitude qui n’échappa pas au vigile.
- Ce n’est pas à moi de décider… Si vous pouvez attendre cinq minutes, je contacte un responsable et il va venir s’occuper de vous.
- Nous sommes pressés, objecta Bob… Nous avons des horaires à respecter…
- Eh, Bob, soyez cool !… Voilà ce que je vous propose… Histoire de ne pas perdre de temps, je rentre dans la fnac, je prends mon livre et je le paye… Vous me rejoignez dès que vous avez reçu l’autorisation de filmer… Si tout se passe normalement, je serai déjà à la caisse quand vous rentrerez… Et s’il le faut, vous ne mettrez même pas cette scène dans votre résumé ce soir…
- Quelqu’un descend, monsieur, fit le vigile qui avait contacté le fameux responsable par talkie-walkie.
- C’est ok pour moi, fit Bob… Mais pas d’entourloupe, hein ?…
- Promis, je ne cherche pas à m’enfuir par les issues de secours…
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MBS




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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Lun 10 Mar - 19:00

Bob a déboulé, la caméra sur l’épaule, tandis que je prenais place en troisième place de la file d’attente à la caisse. J’ai présenté à l’objectif mon futur achat, un livre de Philippe Salvadori sur La Chasse sous l’Ancien Régime, en faisant un grand sourire et en levant le pouce en signe de satisfaction.
- Cela va me permettre de mieux comprendre les comportements de mes chers consuls, ai-je précisé en me rapprochant de Bob comme pour une confidence aux téléspectateurs.
Pour bien montrer qu’il n’y avait aucune filouterie de ma part, j’ai sorti de mon petit sac à dos mon carnet de chèques personnel, j’ai scrupuleusement acquitté la somme de 20 euros et 24 centimes. Enfin, ma petite poche plastique à la main, j’ai pu quitter le magasin avec la satisfaction d’un achat réussi.
- C’est fou, ai-je fait remarquer à Bob… Pour un article, on vous donne un reçu interminable… Bon, je range tout ça dans mon sac et la rue de Rennes est à nous…
Il était dix-huit heures cinq… Il me restait un peu moins d’une heure trente - peut-être plus s’il y avait nocturne comme cela se fait parfois le jeudi - pour combler les téléspectateurs de Channel 21 en images de shopping parisien.
J’ai commencé par une enseigne spécialisée en lingerie. Trois ensembles coordonnés essayés mais aucun ne me plaisait : ça faisait vraiment trop femme !… J’ai traversé la rue pour trouver des pantalons « jeunes » mais sur les cinq que j’ai enfilés aucun ne m’apportait le confort de mes vieux jeans. Un peu plus loin, un magasin proposait des robes très glamour pour des soirées dans lesquelles je n’irais sans doute jamais. J’ai tenté d’apprivoiser deux robes ; aucune ne m’a vraiment convaincu.
Bob, qui suivait sans peiner cette fois-ci à faire pénétrer sa caméra, ressemblait à ces amoureux un peu fourbus de courir après leur dame d’échoppe en échoppe. Il hochait la tête en me voyant sortir de la cabine d’essayage comme pour me dire « ok, c’est bon, ça va… passons à la suite et vite ! ». Mais, à chaque fois, je reposais tout.
- Cette robe était magnifique. Elle vous allait superbement bien, me fit-il observer en quittant le troisième magasin…
- Oui peut-être, mais c’est moi qui n’allais pas bien avec elle… Je ne vais quand même pas prendre n’importe quoi sous prétexte que j’ai de l’argent… Ce ne serait pas très moral, pas vrai ?
Quatrième magasin sur le coup de 19 heures 10. Sans doute le dernier ! Ici, il y avait un peu de tout, du dessous coquin à l’imperméable habillé. J’attendais le coup de foudre tout en étant bien certaine qu’il ne viendrait pas. Aucune tenue sage, discrète, impersonnelle à l’horizon. Dans ce magasin, comme dans les précédents, l’apparence l’emportait sur le confort, le clinquant supplantait sans peine le banal. Mais il fallait quand même que j’aille un minimum dans leur sens. J’ai finalement avisé un pull tout simple, quand même étiqueté soixante-dix euros, qui pouvait à la rigueur rentrer dans les critères qui étaient les miens en matière vestimentaire. La patronne, parce qu’il y avait la caméra, s’est fendue d’une belle ristourne et j’ai pu emporter ma trouvaille contre un billet de cinquante euros.
- Heureusement qu’elle m’a accordé cette réduction, ai-je soupiré une fois dans la rue… Sans quoi j’en aurais été de ma poche !
- De votre poche, s’étonna Bob ?!… Mais il doit vous rester encore plus de mille cinq cents euros…
- Vous croyez ?… Alors c’est que vous connaissez mal les femmes, Bob… Je ne vous avais pas dit qu’il suffisait de quelques minutes pour qu’on claque une fortune… C’est ce que j’ai fait !
Mon cameraman personnel s’est arrêté au milieu du trottoir et a jeté vers moi un regard dans lequel l’incompréhension le disputait à un début de colère. Il sentait confusément que je m’étais jouée de lui, ne savait pas comment… et imaginait déjà la remontée de bretelles qui l’attendait à Channel 27.
- Vous n’avez plus rien ?
- Plus un sou !… Mais bon, ça ne m’empêchera pas de vous inviter à manger ce soir… Ce n’est pas tous les jours qu’un galant homme m’accompagne pour faire les magasins.
- Mais quand ?… Mais où ?…
- Bob, ne posez pas ces questions comme ça… Vous savez que je suis incapable de faire preuve de spontanéité à la deuxième prise… Peut-être que si vous pouviez me préparer une petite interview par Daphné ce soir, vous auriez toutes les réponses et en plus avec toute la fraîcheur un peu naïve que vous aimez bien…
- Vous vous êtes foutue de moi !
- Pas de vous, Bob ! Pas de vous !… Juste de ceux qui ont essayé de me piéger… On m’a dit que j’étais libre ?… Eh bien j’ai usé de ma liberté… Voilà tout…
Mes propos n’avaient absolument pas calmé Bob. Ce que je pouvais d’ailleurs largement comprendre. Je m’étais conduite avec lui comme la dernière des salopes… sauf que je n’utilisais pas mon cul pour tromper les hommes mais juste les recoins un peu torturés de mon cerveau.
Il m’a planté le temps de passer un coup de téléphone. Ca n’a pas duré très longtemps…
- Ils sont furieux parce qu’il n’y a pas d’images…
- Et pourquoi croyez-vous que je propose une explication en direct avec Daphné… Ca va vous en faire ça des images…
- Ils sont sûrs que vous n’avez pas respecté les règles…
- Et moi je suis certaine d’avoir fait exactement ce que vous attendiez…
- C’était impossible d’échapper à la caméra… Je ne vous ai laissée que cinq minutes…
- Oui, cinq minutes… Mais on peut en faire des choses en cinq minutes quand on a pris le temps de réfléchir à la manière de monter son coup…
- Vous êtes impossible !…
- Je ne suis pas une victime consentante, Bob… La démocratie, ce n’est pas une caméra qui en définit les règles.
- On doit être aux studios à 20 heures pour enregistrer l’interview… Vous vous êtes mise dans la merde, Fiona… Ils ne vont plus vous lâcher…
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Lun 10 Mar - 23:52

S’il y avait bien un endroit où je pensais enfin rencontrer les fameux « ils », c’était dans les studios de Channel 27. Situés au nord de Paris, dans la zone de la Plaine Saint-Denis, ces studios n’avaient rien de particulièrement spectaculaire depuis l’extérieur. Un immeuble cubique de trois étages donnait sur une sorte de grand hangar partiellement vitré.
- Les bureaux sont dans l’immeuble, les studios derrière, m’expliqua laconiquement Bob en descendant du taxi.
Le cameraman avait d’autant plus de mérite de m’avoir apporté cette petite explication qu’il n’avait pas desserré les dents depuis que j’avais avoué mes turpitudes. J’avais bien conscience de m’être grillé un allié précieux mais c’était ça ou me renier… Et Bob avait raison, j’avais une « putain de fierté »…
De comité d’accueil il n’y eut pas. Les « ils » avaient décidé de m’éviter. Je les imaginais pourtant, avec une parano toute neuve, en train de m’observer grâce au système de vidéo intérieure. Echafaudant déjà leur contre-attaque fulgurante, celle que Bob m’avait annoncée.
On m’a conduit dans une loge dans laquelle une collègue de Lydie m’a préparée pour l’enregistrement. Bob avait disparu dès notre arrivée dans un studio pour monter les images de la journée.
Sept jours en danger ! Restée seule dans la loge, je me rendis alors compte de ma profonde inconscience. A trop vouloir rester moi-même, à trop vouloir déployer cette fierté téméraire, j’en étais venue à me mettre moi-même en danger. Tant que tout était de l’ordre de la théorie ou de l’exécution facile, mes idées ne présentaient aucun péril. Désormais, il n’en serait plus rien. J’allais devoir expliquer, justifier, convaincre… Et, là, dans cette loge aux murs jaunâtres, environnée de fards et de poudres diverses, j’avais perdu de ma belle assurance.
Un assistant vint me cueillir au milieu de ces réflexions.
- Fiona, c’est à vous…
- On y va, fis-je en essayant de donner à ma voix un vague air de confiance.
A droite, à gauche, un couloir, un escalier. Ce hangar était un vrai dédale.
- C’est le studio du JT… Vous vous installez là sur le siège du présentateur… Vous avez un moniteur en face de vous mais vous n’y verrez pas Daphné, vous entendrez juste sa voix…. Je vais vous installer un micro… Si vous pouvez relever un peu votre pull.
- N’en profitez pas…
Ca se voulait de l’humour. Soit qu’elle ne fût pas drôle, soit qu’elle eût déjà beaucoup servi, ma remarque tomba à plat.
Je sentis les doigts de l’assistant faire courir le fil du micro de mon col à ma ceinture. Il glissa le transmetteur dans la poche arrière de mon jean puis fixa la pince du micro sur mon pull.
- Parlez pour un essai de voix.
- Je dis quoi ?
- Ce que vous voulez mais il faut que ça sorte nettement de votre bouche…
- Ok… Bonjour, je m’appelle Fiona, j’habite à Montauban…
Une voix forte tomba de nulle part.
- C’est bon pour moi !
- C’est qui ça, demandai-je à l’assistant ?
- Le réalisateur depuis la régie… Autant vous dire qu’il est un peu furax… Il pensait avoir fini sa journée et, à cause de vous, le voilà parti pour des heures supplémentaires.
- Vous aussi, vous êtes dans ce cas-là ?
- Tous les gens qui sont ici sont dans ce cas, oui…
- Je suis désolée… Sincèrement désolée… Je ne pensais pas que…
Mes excuses auraient sans doute bien peu de poids pour ces quelques personnes qui, à l’heure actuelle, auraient dû être sur le point de retrouver leur chez eux, leur conjoint ou leur maîtresse. J’avais été très égoïste n’estimant pas les conséquences indirectes de mes actes…
D’un autre côté, c’était ça ou abdiquer face à eux, face à leur entreprise de démolition de ce que j’étais. Dommage collatéral comme ils disaient au journal télévisé.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Lun 10 Mar - 23:52

- Fiona, vous m’entendez ?
- Oui, je vous entends Daphné… Bonjour…
- Qu’est-ce que vous nous avez joué comme sale tour ?
- Vous enregistrez là ?
- On enregistre toujours, Fiona…
- Et après vous prenez le meilleur… Votre meilleur…
- C’est une façon de voir les choses.
- Est-ce qu’on pourrait faire cela de manière honnête ?… On reprend depuis le début comme une véritable entrevue… Pas de coupe, pas de montage…
- C’est à nous d’en décider… Par contrat…
- Alors si c’est le contrat… A vous les questions… Moi je répondrai honnêtement en tous cas.
Il y eut un « blanc ». Daphné devait être en communication avec quelqu’un d’autre car je pus percevoir quelques mots étouffés.
- Ok… On y va… Fiona est avec nous depuis nos studios de Paris où elle se trouve ce soir… Bonsoir Fiona.
- Bonsoir Daphné…
Le ton de la voix n’avait plus rien à voir avec celle que la présentatrice avait eu précédemment. Moins d’arrogance, de certitudes, de cynisme. Elle jouait à l’animatrice impartiale. Ce qu’elle n’était pas mais le public devait continuer à l’ignorer.
- Fiona, vous aviez aujourd’hui une somme coquette qui vous avait été attribuée pour faire des achats…
- J’avais en début de journée 2000 euros…
- Nos téléspectateurs l’auront effectivement noté dans le résumé que nous venons de diffuser… Or, à l’heure actuelle, vous affirmez ne plus avoir un centime de cette somme…
- Il doit bien me rester quelques euros mais ce n’est plus une somme significative.
- Comment avez-vous dépensé cette somme, Fiona ?
- Dans un premier temps, j’ai acheté des billets de train pour venir à Paris puis rentrer cette nuit sur Montauban.
- Cela aussi, nos spectateurs l’ont déjà vu… Il y en avait pour un peu plus de 200 euros…
- Oui… Le train quand on s’y prend au dernier moment c’est cher…
J’étais content de cette remarque périphérique au débat. Le genre d’argument qui vous met sans doute le public dans la poche. Du moins, c’est comme cela, il me semble, que font les politiques.
- Et ensuite ?
- Ensuite ?!… J’ai respecté scrupuleusement les termes des consignes que j’ai reçues ce matin et que j’ai lu devant la caméra…
- Qu’avez-vous acheté avec cette somme proche, je le rappelle, de 1800 euros ?
- Vous m’avez suivie toute la journée… Je pense que vous devez le savoir…
Et de deux !… Là c’était vraiment dégueulasse pour Bob qui était au cœur de tout ça.
Pourtant que cette remarque était jouissive ! Daphné allait devoir avouer en retour que je les avais possédés, qu’ils m’avaient perdue de vue et que j’avais su en profiter. Je savais donc me soustraire aux dangers qu’ils essayaient de créer autour de moi.
- C’est bien vous qui avez demandé à vous expliquer… Eh bien expliquez… Vous avez l’antenne… Qu’avez-vous fait de cet argent ?
- Cet argent – dont vous aurez bien noté qu’on a précisé ce matin que je l’avais gagné – a servi à acheter des livres… des livres d’Histoire plus précisément.
- Dans ce cas, vous le savez, vous devrez nous rembourser la somme dépensée puisque vous n’aviez pas le droit de…
- Sans être avocate, Daphné, j’ai fait une analyse du texte que vous m’avez soumis ce matin. Comme s’il s’agissait d’un texte de loi… Et, vous le savez sans doute, tout texte est faillible s’il n’a pas été correctement verrouillé, si on n’a pas coupé les échappatoires. C’est comme cela que des avocats réussissent à obtenir des verdicts cléments pour des clients au demeurant coupables moralement.
- Vous n’aviez pas le droit d’acheter des livres ou des produits culturels, rétorqua Daphné que mes certitudes n’ébranlaient pas.
- Je n’avais pas le pouvoir d’acheter de tels produits pour moi ou pour mon travail. C’est pour cela que aucun des livres que j’ai achetés ne porte sur la période du XVIIè siècle… Et même de manière plus générale ne portent sur l’Ancien Régime… Il y a des ouvrages sur l’antiquité grecque ou romaine, sur le Moyen Age occidental, sur le monde arabo-musulman ou sur l’Empire byzantin… Et une quantité de bouquins sur les XIXè et XXè siècles. Donc, vous pouvez le noter, rien qui ne concerne la période que je traite à travers ma thèse…
- Mais ces livres sont pour vous ! Vous enfreignez la…
- Je n’enfreins rien du tout… Ces livres ont été commandés et seront livrés la semaine prochaine au collège où nous étions hier après-midi.
Ma révélation provoqua un nouveau « blanc » côté Daphné. J’étais aux anges ! Ils ne pourraient pas me contrer là-dessus. Impossible d’aller récriminer contre mon action en faveur d’un quartier, d’un établissement défavorisé.
Je décidais d’appuyer encore un peu plus là où cela faisait mal.
- « Cet argent doit vous permettre de vous extraire de vos habitudes. » avait vous écrit Daphné pour me guider durant cette journée… N’est-ce pas ce que j’ai fait ?… On me dit égoïste à l’habitude, ne pensant qu’à moi, déconnectée des réalités du monde… Là, j’ai changé mes supposées habitudes en m’occupant des autres… Et plus efficacement il me semble que je n’ai pu le faire hier devant les élèves où je reconnais avoir été pitoyable.
- Vous avez transgressé la règle.
Je sentais toute la difficulté pour Daphné de garder la maîtrise d’elle-même. Son rôle c’était d’écraser le candidat sous une fausse protection. Elle n’était pas prévue, programmée pour voir quelqu’un lui résister ainsi, jouer avec ses propres règles en les retournant contre elle.
- Je vous citerai également ce passage à la fin de votre message, Daphné: « Pensez plutôt à tout ce qui pourrait vous mettre en valeur, à tout ce qui pourrait donner de vous une image plus ouverte et positive ». Ne croyez-vous pas que lors d’une prochaine visite dans ce collège on m’accueillera positivement et à bras ouverts ?
- Merci Fiona pour ses explications… Ce sera au jury de l’émission de décider…
Chez nous, à Montauban, terre de rugby, on appelait ça dégager en touche sous la pression. Petit dégagement d’ailleurs mais qui se terminait par le coup de sifflet final.
Après un nouveau - et dernier - « blanc », Daphné reprit la parole avec un ton différent qui suffisait pour comprendre que l’enregistrement était terminé.
- Je dois reconnaître que c’était terriblement bien joué, Fiona… Vous avez marqué un point !…
- Merci… C’est l’intérêt du train sur l’avion… Ca laisse plus de temps pour réfléchir…
- Vous savez qu’un point marqué, ça ne suffit pas pour être sûr de remporter la partie à la fin.
- Parfois, cela suffit, Daphné…
- C’est ce que nous verrons demain…
Il y eut un clic. La conversation entre Saint-Denis et Toulouse était terminée. Je m’en étais sortie comme une grande et je dois reconnaître que j’avais retrouvée la confiance que le cataclysme de la veille avait fait vaciller.
Le plus inattendu fut la réaction de l’équipe du studio de Saint-Denis. Ce fut d’abord la voix venue de la régie :
- Ben, je ne regrette pas d’avoir fait une heure en plus ce soir… Ca valait le déplacement… Bravo mademoiselle, vous lui avez bien rivé son clou !
Comment répond-on à une voix venue d’ailleurs ? Je n’ai pas eu le temps de trouver la réponse. L’assistant, venu récupérer le micro, me glissait à l’oreille.
- Je crois qu’on a tous savouré ce que vous avez fait… Les vedettes, elles ont besoin de temps en temps qu’on les remette les pieds sur terre… Là, vous avez fait fort…
- Merci… Mais je ne comprends pas pourquoi vous…
L’assistant avait déjà disparu derrière le décor me livrant aux bons soins de la maquilleuse. Laquelle en rajouta une couche... mais pas dans le domaine du fond de teint.
- Depuis deux ans, elle prend plaisir à humilier tout le monde… Ici personne ne peut rien dire. On doit courber la tête devant la star… Vous nous avez tous un peu vengé ce soir.
- Heureusement que j’apprends ça seulement maintenant… Si vous me l’aviez dit avant, j’aurais stressé à mort d’avoir autant de gens à réconforter.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Lun 10 Mar - 23:53

Bob est venu me récupérer à la porte du studio.
- On a un train à prendre, je crois…
- 22h56 en gare d’Austerlitz, je confirme.
- Alors, on ne perd pas de temps… J’ai commandé un taxi…
- Vous daignez me parler à nouveau, Bob.
- Je ne fais que vous mettre en garde, Fiona !… Là, « ils » vont devoir basculer dans l’abject pour vous faire plier… Leurs dangers, vous les retournez contre eux. Alors que vous devriez vous présenter comme une victime, vous donnez l’impression d’être celle qui mène le jeu. Ca ne cadre pas avec le concept de l’émission. Je crains les jours qui viennent…
- Il ne reste que vendredi et samedi…
- Demain, c’est bien le jour le plus important de votre semaine n’est-ce pas ?… Vous allez bien rencontrer votre directeur de thèse ?
- Que peuvent-ils ? C’est quelqu’un que je connais depuis six ans…
- On peut toujours abaisser quelqu’un. Il suffit de savoir s’y prendre.
- Vous savez quelque chose ?…
- Non, depuis ce soir, je ne sais plus rien… Je reçois d’habitude les infos sur mon portable pour la journée du lendemain… Là, ce soir, je n’ai rien… Moi aussi, il faut bien que je commence à payer pour mon erreur.
- Je suis désolée… Ce n’était pas contre vous, Bob… Quoique… Quand même un peu…
- C’était de bonne guerre… J’ai une question si vous permettez… Daphné ne pouvait pas vous la poser sous peine d’avouer les erreurs de la production… Mais moi, vous comprendrez que ça me chiffonne… Comment avez-vous passé la commande ?… En cinq minutes à la fnac, c’était impossible !
- Sauf si tout était préparé d’avance… Quand je suis entrée seule dans le magasin, j’ai foncé voir le responsable du rayon Histoire, je lui ai fourré dans les mains une liste de livres que j’avais constituée de mémoire dans le TGV et tous les billets. Je lui ai dit que j’étais pressée, que c’était pour une bonne œuvre et qu’il fallait qu’il m’aide… J’ai laissé la liste, l’adresse du collège et les billets… A mon passage en caisse, on m’a donné deux tickets de caisse, celui de mon livre et celui de ma commande… Et la vendeuse, qui avait été prévenue, a glissé la monnaie, un billet de 50 euros plus quelques pièces, dans mon sac plastique. Ni vu, ni connu…
- Il fallait être sûre que le vigile me retiendrait…
- Je n’étais sûre de rien, Bob… Mais il y a eu un attentat rue de Rennes il y a quelques années et je me suis dit que sans doute on y serait plus vigilant à l’entrée des magasins… Si cela n’avait pas fonctionné, j’aurais bien trouvé un plan B… Il fallait que j’arrive à ne pas dépenser cet argent pour moi… SI je l’avais fait, je crois que j’aurais eu du mal à me regarder dans ma glace jusqu’à la fin de mes jours.
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MessageSujet: Sept jours en danger - VENDREDI   Mar 11 Mar - 15:01

VENDREDI


A 6 heures 10 du matin, nous avons eu droit à un comité d’accueil sur le quai de la gare de Montauban. Pas sûr que les intéressés aient trouvé cela très amusant. Cela suffisait peut-être à expliquer leurs mines fermées.
Sophie la script était accompagnée par deux types que je ne connaissais pas mais que Bob reconnut tout de suite.
- Je crois que c’était notre dernier voyage ensemble, Fiona… Voici Jean-Claude et Romain, deux autres cameramen maison… Ils étaient affectés à l’équipe qui suit Daphné. Je pense qu’ils vont s’occuper de vous désormais.
Comme pour vérifier la supposition de Bob, une lumière vive s’est allumé face à nous sur le quai. Une caméra venait d’entrer en action et m’accompagnait tandis que je remontais le quai jusqu’à l’escalier du passage souterrain.
La script m’a rejoint peu après l’extinction du projecteur.
- Vous avez fait du beau travail, Fiona… A cause de vous, Bob doit quitter l’équipe et il est remplacé par Jean-Claude et Romain qui vous suivront en alternance.
- Je suis désolée pour Bob…
- La prochaine fois que vous avez des envies de fronde, parlez-nous en avant, ça évitera peut-être les problèmes.
Ici, ce n’était pas le même accueil, la même sympathie que dans les studios de Saint-Denis. Peut-être parce que toute l’équipe appartenait à la garde rapprochée de Daphné et qu’ils avaient mal pris la manière dont je l’avais remise à sa place.
- Le programme ne change pas, ai-je demandé ?
- Vous rentrez chez vous, vous faites ce que vous voulez jusqu’à 9 heures… Là, on reprend la procédure habituelle.
- A 11 heures, je dois être à la fac pour rencontrer mon directeur de thèse.
- Vous y serez… Et nous y serons…
- En général, on mange ensemble et puis on continue à discuter de manière informelle.
- Nous savons cela… Nous vous avons rajouté quelque chose en fin d’après-midi mais je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant.
- Une mauvaise surprise donc…
- Chacun son tour, Fiona.
A cette heure matinale, il n’y avait pas encore de bus et il n’était pas question pour moi de rentrer à pied. J’ai fait signe au seul chauffeur de taxi qui attendait sur la petite place devant la gare. La course serait payée par la monnaie qui me restait de mon escapade parisienne. Dernière petite revanche avant la suite…
J’ai donné mon adresse au chauffeur, claqué la portière. Dans le rétroviseur de la Picasso, je voyais briller le projecteur de la caméra.
- Heureusement que je vais avoir deux heures de tranquillité à la maison, murmurai-je en me laissant glisser sur le siège arrière pour disparaître à la vue de l’extérieur.
- Pardon mademoiselle, fit le chauffeur de taxi… Mais vous ne seriez pas la fille de la télé ?… Celle qui vit une Semaine en danger ?
Je me suis redressée avec vivacité pour regarder derrière moi. Ils ne me suivaient pas avec leur camionnette aux logos agressifs.
- Non, monsieur… Je ne suis pas cette personne et je ne vois d’ailleurs pas de quoi vous parlez.
- C’est bizarre, vous lui ressemblez pas mal… Ma femme est dingue de l’émission alors il me semblait que…
- Vous vous trompez…
C’était dit avec suffisamment de fermeté pour être une approbation déguisée en dénégation. Le chauffeur de taxi ne fut sans doute pas dupe mais il n’insista pas.

Dans la boite aux lettres, il y avait un nouveau petit mot. C’était la même écriture sur le même type de feuille. Et c’était toujours aussi bref.
« Vous les avez bien eus ! Continuez comme ça ! »
Quelque part, j’en avais bien envie… Mais les inquiétudes de Bob et le ton sec de Sophie suffisaient à m’avertir que le jeu allait se durcir encore.

Dans toute cette histoire, j’avais complètement oublié Rex. Le chien m’accueillit avec des grognements de mécontentement qui me glacèrent les sangs. Il fallut un double remplissage de gamelle pour que l’animal consentit à ne plus me montrer les dents. Il me faudrait ensuite aller le promener même si l’odeur qui se dégageait du salon suffisait à indiquer que, faute de sortie, Rex s’était soulagé… Sans doute sur le tapis !
Tout ce dont je rêvais, c’était d'une bonne douche. Encore une fois, j’en attendais le miracle suprême : effacer de mon âme les tourments d’une journée compliquée. Parfumer ma peau avec les senteurs vanille d’un savon-crème pour redynamiser mon corps et libérer ma tête.
C’était si urgent que j’ai balancé vêtements et sous-vêtements sur mon lit, traversé à poil le palier pour aller m’enfermer dans la salle de bain. Et j’ai laissé l’eau couler, couler, couler… Jusqu’à ce que chaque centimètre carré de mon épiderme ait été irrigué au moins trois fois… Jusqu’à ce que mes cheveux ruissellent sans pouvoir s’arrêter.
La tête cerclée d’une serviette, le corps planqué derrière un drap de bain, j’ai regagné ma chambre une vingtaine de minutes après l’avoir quittée. Dans un premier temps, je n’ai rien remarqué… Et pourtant j’aurais dû !…
C’est lorsque j’ai ouvert mon armoire que tout a commencé à basculer dans l’horreur… Elle était vide ! Vide !
Vides les étagères avec mes pulls et mes tee-shirt !
Vide le tiroir avec mes dessous !
Vide le tiroir avec mes chaussettes de tennis !
Complètement vide aussi ma penderie !
Je n’avais plus de vêtements à me mettre. Ils m’avaient tout pris !
Je me suis retournée vers le lit pour récupérer mes fringues de la veille. Elles avaient disparu !
Alors j’ai hurlé ! Un hurlement comme une plainte terrible, pleine de douleurs et de menaces !
- Les salauds ! Les salauds !
A quelques heures d’un rendez-vous important, j’étais nue à la maison. Sans la moindre possibilité d’enfiler un vêtement pour sortir ou, dans un premier temps, pour aller m’offrir en spectacle devant les caméras.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 11:28

La pudeur et moi, c’est une vieille histoire. Quand tant de personne commencent à prendre conscience de leur corps à l’adolescence, j’avais déjà fermé la porte aux regards à l’âge de dix ans. Quand le vilain crabe a emporté papa.
Je me suis repliée sur moi, petit mollusque insignifiant mais doté d’une volonté farouche d’exister autrement que par ce corps fragile. Je ne me suis jamais mise en maillot de bain sur une plage. Je n’ai jamais essayé des vêtements sans m’assurer toutes les dix secondes que le rideau était bien tiré et qu’aucune fente indiscrète ne subsistait. Et lorsque je me suis donnée à un homme – ce qui, contrairement à ce que pensait ma mère, s’était déjà produit – cela a toujours été dans le noir le plus complet.
M’imaginer débouler dans le salon avec comme seule protection une grande serviette éponge, sous le regard forcément attentif de deux hommes inconnus, c’était forcément une horreur indicible. Du coup, je me pris à imaginer que le remplacement de Bob n’était pas forcément lié à son inattention de la veille. Le hasard était quelque chose en quoi je ne croyais plus vraiment depuis le début de cette semaine.
J’ai appelé depuis le palier de l’étage, serrant contre ma poitrine la grande – mais pas encore assez à mon goût - serviette de bain.
- Vous êtes là ?… Il y a quelqu’un ?… Sophie ?… Lydie ?…
- Vous pouvez descendre, Fiona… Nous sommes prêts !
C’était la voix de la script ! Toujours aussi froide et mécanique.
- Je suppose que vous savez dans quel état je suis…
- Nous savons, fit une voix masculine… Mais ne vous en faites pas, nous n’allons pas vous violer pour autant.
L’allusion au viol me sembla d’une grande finesse et d’un goût exquis. Tout le monde n’avait visiblement pas la même définition du mot. Me violer c’était pénétrer mon intimité… Et nul besoin d’un sexe en érection pour cela. Me regarder un peu trop, découvrir ce que je m’ingéniais à cacher depuis des années, percer à jour mes faiblesses, mes fractures internes c’était aussi me violer.
Je n’avais même pas une paire de chausson pour marcher. Le sol carrelé de l’escalier me renvoya un froid qui se répandit dans tout mon corps. Par deux fois, je faillis renoncer. Je les imaginais, les caméras en batterie, attendant de me voir entrer dans le salon, la mine défaite, le regard fuyant. Je les imaginais… et j’imaginais la scène diffusée le soir même ce qui finissait par me glacer d’horreur.
- Vous allez être en retard, Fiona !
Bon sang ! J’en venais à oublier la fac, la réunion, mon directeur de thèse… Ils étaient en train de gagner, de paralyser ma raison, de la modeler selon leur volonté.
J’ai dévalé les trois dernières marches et pénétré dans le salon en essayant de ravaler ma peur. Cela donnait finalement une expression étrange – comme les images le prouveraient le soir – mêlant angoisse, retenue et sourire artificiel. Ce que ma démarche pouvait avoir de volontaire, mon visage le contredisait clairement.
J’ai cherché les caméras… Il y en avait désormais cinq autant pour scruter chacune de mes réactions que pour varier les angles de prise de vue qui n’avaient guère changés depuis lundi. Une, posée sur la petite table basse, attendait ma main tremblante au moment de saisir la cassette du jour. Elle n’a pas été déçue.
Pour contrebalancer ma tension que je sentais grandir encore, au fur et à mesure que les regards froids des objectifs venaient me déshabiller, je me fendis d’un : « voyons ce qu’on me réserve aujourd’hui » que je fus incapable de rendre goguenard et détaché.
Nouvelle petite caméra, une paluche dans l’argot du métier – c’est Bob qui m’avait appris ce terme -, planquée près du magnétoscope. Vraiment, soit ils voulaient lire toutes les marques de la terreur et de l’angoisse sur mon visage, soit ils ne voulaient pas rater le moment où la serviette allait tomber… ce qui semblait être sa destinée en dépit de la contraction nerveuse de mes doigts.
En m’asseyant sur le canapé, j’ai failli croiser les jambes. Un appel en urgence d’une zone non identifiée de mon cerveau empêcha ma jambe droite de venir se poser par-dessus la gauche… Ouf ! Je ne serais pas la nouvelle Sharon Stone !
Il a bien fallu que je lâche la serviette. La télécommande du magnétoscope avait un faux contact, pour qu’elle fonctionne on devait à la fois appuyer sur le cache de l’espace où se logeaient les piles et sur le bouton « marche ». Impossible à faire avec une seule main ! Dès que j’ai entendu le « clic » de la cassette se mettant en marche, j’ai rattrapé le coin de la serviette qui avait entrepris de glisser sur mes seins. Il était temps ! Je ne serais pas la nouvelle Janet Jackson !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 12:39

- Bonjour Fiona… Ce matin n’aura pas été un matin comme les autres pour vous… Aujourd’hui, vous venez, à votre corps défendant je le reconnais, de basculer dans une nouvelle vie, vers une nouvelle apparence… Les images qui vont suivre doivent vous faire comprendre que c’est sans retour…
La silhouette de Daphné dans son décor de laboratoire s’effaça dans une grande spirale numérique et fut remplacée par un brasier filmé quelque part en campagne. La caméra se rapprocha progressivement des flammes jusqu’à ce que je puisse distinguer ce qui était en train de brûler. Sans aucun mal je reconnus mon pull gris préféré, une paire de tennis qui avait au moins cinq ans mais que je portais toujours avec plaisir, deux paires de chaussettes mises en boule comme maman m’avait appris à le faire quand j’étais petite. Tout ce qui brûlait venait de mon armoire, de mes tiroirs. Cet autodafé détruisait tous ces vêtements qui avaient eu le seul tort de trop connaître ma peau et mon corps.
- Hier vous aviez la possibilité d’utiliser 2000 euros pour vous constituer une nouvelle garde-robe, plus en phase avec la jeune femme que vous devez devenir. Vous avez préféré les utiliser autrement… Tant pis pour vous !… Comme vous ne pouvez pas vous rendre seulement vêtue d’une serviette éponge ridicule à vos rendez-vous de la journée, nous vous avons préparé une tenue pour cette journée. Inutile de chercher à vous dérober à ce nouveau look, il est le seul qui vous permettra d’exister dans le monde, d’affirmer ce que vous êtes. Ce sera sans doute difficile, ce sera bien évidemment pénible pour vous… Mais aujourd’hui il est temps que vous changiez enfin… Car nous en sommes déjà au cinquième de vos Sept jours en danger.

Même après que l’écran fut devenu noir, j’ai continué à fixer l’écran de télé telle une zombie. « Ils » avaient osé s’en prendre à ma garde-robe personnelle. Ils auraient pu se contenter de me prendre mes vêtements pour me les rendre ensuite. Non, ils avaient tout détruit. De leur propre autorité, garantis juridiquement par un contrat que je n’avais même pas signé, ils avaient tiré un trait sur des années de ma vie. C’était effarant !
- Vous n’aviez pas le droit de faire ça, ai-je dit sans relever la tête… Non, vous n’aviez pas le droit de faire ça…
- C’est vous qui avez précipité ça, Fiona… Vous avez refusé de changer…
- Mais c’est mon droit, Sophie, de refuser de changer… C’est ma liberté d’être ce que je suis et ce n’est pas à vous de décider ce que je dois être. Il n’y a pas de modèle idéal… C’est du terrorisme intellectuel votre truc ! Un totalitarisme médiatique… C’est complètement abject !
- Il fallait en finir avec vos jeans et vos pulls… Vous valez mieux que ça !
- C’est à moi d’en décider… Et je suis en train de me demander si je ne vais pas vous coller un procès aux fesses pour vol et destruction de biens.
- Il ne peut pas y avoir eu vol puisque, par contrat, vous nous avez laissé les clés de la maison…
- Arrêtez de vous retrancher sans cesse derrière ce foutu contrat !… Vous savez bien que je ne l’ai jamais signé, que j’ignore ce qu’il contient… Et vous pourriez m’affirmer qu’il m’ordonne de faire l’amour avec le type le plus répugnant de la Terre, je n’aurais en rien la possibilité de prouver que je n’étais pas au courant de cet article-là. Je suis ligotée, pas besoin d’en rajouter. Par contre, j’ai bien envie de vous foutre dehors à grands coups de pieds au cul !
Je me suis levée brusquement comme pour joindre le geste à la parole. Evidemment la serviette a glissé en accompagnant mon mouvement et je me suis retrouvée, telle la Vénus de Botticelli, offrant ma nudité aux regards environnants.
- Ne filmez pas, ai-je hurlé ! Je vous l’interdis !
- On n’a pas coupé, me répondit Romain avec une mine qui me faisait penser à Régis Laspalès dans ses rôles de pervers libidineux.
J’ai ramassé la serviette, serré les pans contre mon corps. J’aurais voulu les frapper tous, les écraser sous le poids d’une vengeance terrible… mais il m’aurait fallu mes deux poings pour cela… et aussi que mes yeux cessassent d’être embrumés par des larmes de honte que je ne pouvais contrôler.
- Ouvrez la porte, Fiona… Et habillez-vous !… Vous vous sentirez mieux après…
- J’aimerais bien en être aussi sûre que vous.
J’ai marché vers la « porte aux mystères », ouvert sans la moindre appréhension supplémentaire. Que pouvait-il m’arriver de pire que ce qui m’était promis pour le soir même ? Etre vue nue par des dizaines de milliers de personnes !
- C’est pas vrai !… C’est pas vrai !… Vous ne comptez quand même pas que je m’habille comme ça… Je ne suis pas une pute !
C’était sorti sans aucune forme de contrôle cérébral. Cri du cœur ! Cri de rage ! Ce qu’on me proposait comme vêtements pour la journée était un assemblage qui ne couvrirait qu’une infime partie de mon corps. Un débardeur noir, une jupe tellement mini qu’une de mes anciennes culottes aurait largement dépassé, une paire de bas à grosses résilles rouge… Un deuxième cintre portait une veste du même rouge vif et brillant que la jupe.
- Je ne peux pas porter ça… C’est impossible… Qu’est-ce qu’on va penser de moi ?
Mon regard allait des cintres vers les différents acteurs de mon drame présents dans le salon. Les cameramen filmaient avec un drôle de sourire sur les lèvres, Sophie regardait sa montre, Lydie avait ouvert sa valise et cherchait déjà la meilleure couleur de rouge à lèvres pour assortir à la jupe. Je n’avais décidément aucun secours, aucune compassion à attendre de ceux-là.
- Il n’y a pas de dessous, fis-je soudain remarquer !…
- Dans la poche de la veste, me répondit Sophie après un silence pesant de plusieurs secondes.
J’ai fouillé la poche droite de la veste, toujours accrochée sur le cintre. Elle était vide. Nerveusement, je suis passée à la gauche de laquelle j’ai ramené deux espèces de rubans rouges que je n’ai pas identifié sur le coup.
- Un string ?… Vous voulez que je porte un string ?… Mais ça va pas !… Vous êtes malades !… J’en ai jamais porté…
- C’est ça ou alors vous ne porterez rien… Choisissez !
Toujours Sophie à la réponse. Toujours avec trois-quatre secondes de silence… Ok, c’était pour découper facilement ce que je disais et l’intégrer dans le résumé du soir. Tout ce que je pouvais dire allait être retenu contre moi. J’ai essayé de me calmer pour identifier l’espèce de truc étrange que j’avais entre les mains…
- Porte-jarretelles… Evidemment… Vous avez oublié la pancarte avec le détail de mes tarifs… Si je me promène comme ça ce soir à Toulouse le long du canal, je finis en cellule.
- Ce n’est pas le but, Fiona… Calmez-vous un peu… Vous allez donner l’impression que vous êtes une fille complètement coincée.
Allons bon, le Jean-Claude venait mettre son grain de sel masculin dans l’histoire. Pour lui, une fille habillée comme ça, c‘était la normalité. On ne devait pas fréquenter les mêmes rues alors. C’était quoi cette façon de considérer les nanas ? On s’était soi-disant libéré, émancipé mais il y avait dans notre contrat de foutues lignes en petits caractères pour affirmer « la femme devra être sexy ». Dictature du look, de l’apparence, de la séduction.
Mais moi ce que je voulais c’est qu’on m’oublie ! Qu’on ne me regarde pas ! Qu’on me laisse en paix avec tous mes fantômes, ceux de la grande Histoire et ceux de mon histoire à moi.
Lydie m’a asséné le coup de grâce.
- Dépêchez-vous de vous habiller… On a encore le maquillage à poser et la perruque à ajuster.
- Perruque ?… Quelle perruque ?
- Celle-là !
Lydie a tiré de sa valise une perruque longue couleur blonde platine fatale comme dans les films US des années 50.
- J’y crois pas !… Moi en blonde… Vous avez vraiment le stéréotype imaginatif !…
- Et vous, vous avez le cheveu rebelle à toute tentative de coiffure… Etonnez-vous ensuite d’être obligée de porter une perruque pour vous donner un look ravageur.
J’ai failli rétorquer « ravageur, mon cul ! » mais cela aurait été aller dans le sens de l’image qu’il voulait donner de moi à travers cette nouvelle apparence. Ce n’était pas un simple relooking qu’on me faisait subir. Ils s’appliquaient à « griller » celle que j’étais avant. Après avoir brûlé mes vêtements, ils avaient entrepris de consumer ma personnalité aux yeux des autres.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 13:16

Dans la situation de tension que j’avais instaurée, tout devint prétexte à discussion. Il faut dire que Jean-Claude et Romain avaient sans doute reçu des instructions plus draconiennes que celles données à Bob en début de semaine. Là où Bob avait alterné le chaud et le froid, les deux nouveaux cameramen ne soufflaient que des braises, réclamant de ma part une docilité que, vues les circonstances, j’étais d’autant moins encline à accepter.
Ils ont d’abord voulu que je m’habille dans le salon sous les yeux croisés de leurs deux caméras.
- C’est pour introduire dans un film X plus tard, ai-je persiflé ?… Vous n’êtes que deux sales voyeurs…
- On ne fait que notre boulot !
Alibi facile. Il en faudrait plus pour me calmer.
- Ecoutez, je sais bien qu’aujourd’hui on peut trouver une fille à poil dans une pub pour un jus d’orange ou sur un plateau de télé dans une émission de début de soirée… Tout le monde trouve ça normal… Mais si cette fille, c’est moi, vous pouvez quand même concevoir que je ne sois pas d’accord ?
- On ne veut pas vous filmer entièrement nue… On veut montrer vos gestes pendant que vous vous habillez…
- Parce qu’en plus vous appelez ça s’habiller… Moi je dirais plutôt se déguiser, se travestir… Mais on ne doit pas avoir les mêmes bases lexicales…
Ouh-là ! Celle-là, elle était bien envoyée… mais pour souligner l’arrogance de la thésarde, elle pouvait se révéler aussi d’une grande efficacité.
- Je ne suis jamais habillée dans cette pièce… Alors, puisque vous vouliez de la vérité, enfin quelque chose qui puisse passer pour de la vérité, j’enfilerai ce déguisement dans ma chambre… Et dans ma chambre, vous n’entrerez pas tous les deux…
- On va pas vous…
- Oui, vous n’allez pas me violer, c’est entendu. Pas la peine de le répéter… Mais si je vous disais que c’est déjà fait depuis dix minutes, vous ne pourriez pas comprendre… Donc, pas de caméra pendant que je m’habille… Mon corps m’appartient comme disent les Anglais quand ils se piquent de faire un peu de latin…
- On veut ces quelques plans, insista Jean-Claude.
- N’insistez pas ! C’est non ! Et, à tout prendre, je préfère ne pas aller voir mon directeur de thèse plutôt que sentir vos yeux sur mes fesses encore une fois.
Sophie a fini par trouver une solution. Elle me suivrait dans la chambre, filmerait elle-même les plans en question et me les soumettrait pour bien prouver qu’ils n’avaient pas de caractère érotique. Les deux mecs ont approuvé sans difficulté et je me suis reprochée mon attitude outrancière à leur égard : ils étaient peut-être finalement sincères.

Comme deux jours auparavant à la sortie du collège toulousain, l’attitude de Sophie fut beaucoup plus chaleureuse lorsque nous nous sommes retrouvées toutes les deux. A croire qu’elle ne pouvait avoir une autre attitude en public que celle de la professionnelle maniaque et froide. Elle me proposa les cadrages qu’elle imaginait. On ne verrait ni mes fesses, ni mes seins. Mon intimité serait protégée.
- Dans dix ans, vous considérerez peut-être que cette journée a changé votre vie…
- Pourquoi dîtes-vous ça, Sophie ?
- Parce que, sans vouloir vous choquer, je peux témoigner que vous êtes une jolie fille et que si vous acceptiez de jouer de cette carte-là beaucoup de vos problèmes s’évanouiraient.
- Je n’ai pas de problèmes… Enfin, si… Comment on fait pour supporter ce fil dans la raie des fesses plus de dix secondes ?
- Comme avec une caméra… On finit par l’oublier.
Plan de dos quand j’ai enfilé le débardeur. Plan de face pour la jupe… que j’ai commencé à torturer pour essayer de l’allonger. Plan de côté – fort suggestif, je dus le reconnaître au visionnage – pour les bas résille… Et jeu à quatre mains, émaillé de quelques rires, pour les faire tenir avec le porte-jarretelles.
Je me sentais mal… Horriblement mal… Et je devinais que ça ne s’arrangerait pas quand il me faudrait affronter le salon, la rue, la fac… et le regard de mon prof !
J’ai passé la veste que j’ai boutonné frénétiquement comme si elle pouvait être le rempart de ma vertu. J’ai chaussé les petites bottines rouges dont les talons – pourtant insignifiants - me donnaient le vertige.
- Voyons voir ça !
Je me suis approchée du miroir. Ce qu’il allait me renvoyer serait l’image que j’allais garder dans les yeux pendant toute la journée. Peut-être encore pendant des semaines et des mois…
Comme le lundi précédent, deux réactions contradictoires s’exprimèrent face à cette créature sexy et sophistiquée. La première était on ne peut plus positive : cette fille-là en jetait… Oui mais cette fille-là c’était moi. Elle avait les fesses collées à une jupe, des seins comprimés sous un débardeur en stretch et une démarche de péripatéticienne débutante. Je la trouvais, je me trouvais, terriblement ridicule.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 14:36

La perruque et le maquillage, appliqué sans véritable souci de discrétion par Lydie, eurent pour effet de me faire un peu oublier que j’étais cette étrangère qui foulait le parquet de ma chambre. Je n’avais jamais été une fanatique du carnaval et de ses déguisements. Quand je ne pouvais pas faire autrement, j’enfilais un survêtement, piquais un ballon de foot au voisin et me déclarais déguisée en sportif de haut niveau. Tout plutôt qu’abdiquer ma personnalité, renier ce que j’étais même le temps d’un défilé dans la cour du collège. Je n’avais évidemment aucun succès entre les Pierrots, les gorilles, les petites filles modèles ou les pirates, mais je m’en foutais. J’avais sauvegardé mon pré carré. Moi.
- Qui pourrait me reconnaître fringuée comme ça ?
- Pas grand monde, c’est sûr, me répondit Lydie… Ca devrait vous rassurer…
- Le problème c’est que je vais voir quelqu’un que je connais…
- Vous ne risquez pas d’être reconnue par vos fans, c’est déjà ça…
- Des fans ?… Encore ?… Il y a donc des gens qui n’ont rien d’autre à faire de leur vie que de s’intéresser et être fascinés par la mienne ?
- Chaque jour davantage…
- Ben alors, vive mon double… Il faudra d’ailleurs que je lui trouve un nom à ce double-moi, histoire de pouvoir étaler ma schizophrénie devant le bon docteur Guillotin.
J’ai méprisé par avance la réaction des deux cadreurs qui m’attendaient au bas de l’escalier. Lydie avait raison. Je n’étais plus moi mais bel et bien une autre. Une sorte de clone blonde et sexy de l’ado coincée que je voulais continuer à être.
- C’est renversant, a dit Jean-Claude.
- J’ai bien envie de vous demander un rendez-vous, a ajouté Romain.
- Demandez miss Montauban, ai-je répondu sans rire… Puisque c’est cet avenir-là que vous voulez me voir embrasser.
- Au lieu de perdre du temps, en voiture, trancha Sophie… Romain, tu accompagnes Fiona. Jean-Claude, tu suis avec la camionnette. On fait deux panneaux sur la route et, ensuite, plusieurs plans à l’arrivée à la fac.
- D’accord…
- Vous saurez vous retrouver si vous perdez ma voiture de vue, ai-je demandé ?
- Les GPS ne sont pas faits pour les chiens, miss !

Romain et sa barbe fine ont fait grise mine au moment d’embarquer dans ma Super 5.
- Vous êtes sûre qu’elle roule encore ?
- A moins que vous ne l’ayez sabotée pour que je fasse le trajet en auto-stop, elle doit encore rouler.
- Mais vous avez participé à une course de stock-car ?! Parce que l’aile ici, elle est pas mal amochée.
- Ca n’empêche ma Titine de rouler… Et, au cas où vous auriez la pétoche, les pets sont d’origine… Je veux dire que quand je l’ai achetée, elle était abîmée comme ça… Des fois que vous penseriez que je suis un danger public…
- Ce qui est sûr c’est que cette voiture cadre mal avec votre nouveau look.
- Vous serez gentil pour suggérer à la production de m’en offrir une nouvelle…
- La porte va s’ouvrir ? Elle ne va pas me rester dans les mains ?…
- Eh bien, vous n’êtes pas facile à vivre, vous… Bob est monté sans toutes ces questions…
- Oui mais Bob il en pinçait pour vous… C’est pour ça qu’il n’est plus là…
- Alors puisqu’il faut tout vous expliquer… Le gros scotch orange là, ce n’est pas pour tenir le tableau de bord mais pour masquer le trou de l’autoradio… Il y a de l’air froid qui s’infiltre par là l’hiver… Ne cherchez pas à ouvrir votre fenêtre, elle est bloquée… Et s’il y a une couverture à l’arrière, c’est parce qu’un jour je suis tombée en panne et que je me suis gelée en attendant la dépanneuse. Donc, depuis je prends mes précautions…. C’est bon ?… Vous êtes décidé à monter.
- Pour suivre une nana comme vous, je monterai dans un corbillard…
- Prenez votre caméra et filmez… Comme ça, au moins, vous arrêterez de dire des bêtises !

Lorsque, après avoir dépassé l’aire du Nauze Vert, j’ai dédaigné de prendre l’A62 en direction de Toulouse, j’ai eu droit à de nouvelles remarques de Romain.
- Pourquoi vous ne prenez pas l’autoroute ?
- Parce que je ne la prends jamais…
- Vous ne répondez pas à ma question…
- C’est que vous ne faites pas d’effort pour comprendre… Il y a un quart d’heure, vous ne vouliez pas monter dans ma voiture et maintenant vous voudriez qu’elle roule à 130 sur l’autoroute… Il faudrait savoir…
- Ca va être plus long…
- Beaucoup plus long, oui… Mais vous n’allez pas vous plaindre… Ca fait un moment que vous matez mes cuisses à vous en épuiser le zoom… Vous allez pouvoir compléter votre collec d’images…
- Vous vous croyez drôle ?… Je fais ce qu’on m’a demandé de faire…
- C’est ce que disait aussi le gardien du camp d’Auschwitz…
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 22:19

Parmi les endroits que toute personne consciente se doit d’éviter, il y a sans doute le parking de l’université du Mirail. Seuls les téméraires absolus, les indécrottables optimistes peuvent envisager sereinement d’aller se garer là-bas. Un de mes professeurs d’Histoire contemporaine, par ailleurs ancien étudiant en ces lieux, nous avait raconté qu’à son époque, au début des années 80, le parking n’était jamais rempli qu’au quart de sa superficie et que les étudiants se déversaient sur le site à partir d’une noria de bus articulés. Depuis, la SEMVAT (Société des Etouffeurs Municipaux Vivant d’Asphyxies Temporaires comme il l’appelait) était devenue Tisséo, le métro avait remplacé le bus 148… et le parking était devenu bien trop petit. Trop petit parce qu’on avait réduit sa taille (après la nouvelle Bibliothèque Universitaire, de nouveaux bâtiments étaient en construction sur son emprise ancienne), trop petit parce que les étudiants étaient de plus en plus motorisés, trop petit parce qu’il y avait de plus en plus d’étudiants.
M’étant retrouvée une fois coincée par des voitures se garant carrément dans les voies de passage, j’avais pris la décision de délaisser le parking maudit. Je n’étais pas impotente au point de ne pas pouvoir effectuer quelques centaines de mètres à pied. Des places, on pouvait en trouver à proximité de la fac, il suffisait d’accepter de marcher un peu. Au début de la rue Vestrepain, entre des maisons anciennes qui dataient vraisemblablement d’avant la naissance de la ville nouvelle et un établissement spécialisé dans le montage de pneus, il y avait toujours des places libres. Et quand je dis toujours, c’était toujours. Tourner pour chercher une place je ne savais même plus ce que cela voulait dire… Alors que bon nombre d’étudiants arrivaient la mine défaite en cours après avoir cherché un emplacement pour se garer pendant une heure.
- Vous voyez bien qu’elle nous a mené à bon port, ai-je fait remarquer à Romain
- Mais on a perdu les autres…
- Je n’ai pas le temps de les attendre… Prévenez les que vous m’accompagnez au rendez-vous et, s’ils trouvent une place pour se garer grâce à leur GPS, qu’ils nous rejoignent quand ils le pourront.
Romain n’eut pas besoin de gaspiller quelques euros de son forfait téléphonique pour prévenir le reste de la troupe. La camionnette déboula à toute vitesse dans la rue Vestrepain et vint se garer derrière ma Super 5.
- Vous avez placé un émetteur quelque part pour me suivre comme ça à la trace ?
Ce qui se voulait une boutade finit par devenir une véritable interrogation. Ils ne pouvaient pas connaître mes habitudes de parking… car personne ne les connaissait. Les bons coins pour se garer, c’est comme les endroits où le poisson mord bien à l’hameçon, ça ne se dit pas.
J’ai récupéré dans le coffre mon ordinateur portable et mon agenda, tiré en vain sur la jupe qui refusait toujours d’en cacher plus, pris une grande inspiration.
- Je suis prête. On y va !
Prête, je ne l’étais bien évidemment pas. Peut-on se préparer mentalement à traverser de part en part un campus universitaire fringuée comme une allumeuse de bas étage ? En revanche, j’avais réussi à intégrer la remarque de Lydie : j’étais méconnaissable. Au moins, je ne risquais pas d’être reconnue par des étudiants. La véritable épreuve était pour plus tard. Lorsqu’il faudrait frapper à la porte du professeur Robert Loupiac mon directeur de thèse.
Sauf qu’on ne passe déjà pas inaperçue avec une jupe au ras des fesses, des bottines et des bas résilles… Alors quand on est suivie et précédée par deux caméras…
Un petit attroupement s’est formé pour nous accompagner. Un attroupement générant commentaires salaces ou scandalisés, petits coups de sifflets approbateurs et un « casse-toi salope » qui me vrilla le cœur. Fiona Toussaint aurait peut-être répondu à la provocation mais mon double, mon clone sexy, dans l’idée primaire que je m’en faisais, ne pouvait pas, n’avait pas les moyens intellectuels de le faire. Je pensais alors que l’apparence était étroitement corrélée avec le niveau d’intelligence : seuls ceux qui n’avaient rien dans la tête pouvait prendre du plaisir à mettre en avant leur corps.
- C’est la fille de Sept jours en danger, fit une voix de fille… Oui, je crois que c’est elle… Eh ben, quelle transformation !
Je ne serais pas reconnue. Tu parles ! Quand on passe sur les écrans, on finit toujours par être reconnu. Le téléspectateur n’a pas toutes les qualités mais il est physionomiste !

J’avais baptisé le bâtiment d’Histoire du nom peu sympathique de blockhaus. Construit sur l’emplacement d’un ancien terrain de football, il rompait par son architecture avec le reste de l’université. A l’horizontalité générale de la fac, conçue à la base pour un pays africain de notre ancien empire colonial, le bâtiment d’Histoire opposait sa verticalité, le béton et le verre. Cela ne le rendait guère plus chaleureux. Une fois qu’on avait franchi les portes vitrées, on retrouvait le même fatras d’affiches collées n’importe où, d’avertissements sur papier officiel que personne ne voyait jamais, de chaises jetées un peu partout. Et puis, ce côté sombre, limite inquiétant, des couloirs où seule la lumière artificielle – quand elle voulait bien s’allumer – jetait un peu d’humanité. La seule chaleur qu’on y trouvait venait des profs qui, pour la plupart, ne jouaient pas aux vedettes et réussissaient à rester plutôt proches de leurs étudiants.
J’ai préféré prendre l’escalier pour retarder encore le moment fatidique où, au bout d’un couloir, je me retrouverais face à la porte du bureau de Robert Loupiac. Cette porte, je la connaissais par cœur. Grise, comme les autres, avec pour la différencier une étiquette portant le nom des titulaires des lieux, Robert Loupiac et Philippe Moreau, et le sigle FRAMESPA indiquant que ces deux enseignants appartenaient à une unité de recherche du CNRS spécialisée dans l’Histoire de la France Méridionale et de l’Espagne. A chaque fois, je repensais à la phrase de Nougaro : « Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne ? ».
Un éclair de lumière supplémentaire m’a accompagné jusqu’à l’instant critique. Ils filmaient. Les derniers instants avant la honte suprême, celle qui allait me voir décevoir quelqu’un qui avait placé en moi toute sa confiance.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 23:22

- Entrez !
La voix était, comme d’habitude, claire et maîtrisée. J’aimais beaucoup ce trait de caractère de Robert Loupiac : il ne se mettait jamais en colère, il n’était jamais agressif. Quand il avait quelque chose à critiquer, quelqu’un à remettre en place, il le faisait posément, en déroulant une argumentation limpide et efficace. A croire qu’il avait le génie pour construire instantanément des plans cohérents et équilibrés.
Cette homme-là avait décidé de ma voie dès la première année universitaire. J’étais entrée en Histoire pour avoir une licence et prétendre présenter des concours de haut niveau. J’y étais restée parce que j’avais croisé sa route et que j’étais tombée sous le charme de son calme olympien et de son érudition sans faille. Même en dehors de sa période de prédilection, le XVIIè siècle évidemment, il pouvait en remontrer à beaucoup de ses collègues. J’imaginais les longues journées passées à dépouiller articles de revues et ouvrages récents sans faillir, sans faiblir, pour en arriver là… J’avais emboîté ce pas-là, d’abord hésitante, puis plus sûre de moi au fur et à mesure que mes résultats de partiel me confirmaient que mon destin se trouvait bien là.
On avait sympathisé pendant mon mémoire de maîtrise, puis il m’avait soutenu tout au long de mon DEA lorsque j’avais craint de ne pas y arriver. Trois fois, il m’avait invité chez lui et j’avais pu découvrir alors que mon héros trouvait aussi le temps de se livrer à la peinture et d’accompagner la scolarité post-bac de ses enfants. A mes yeux, il était devenu un surhomme et, quelque part, un père de substitution. Un père rêvé, fantasmé, dont je n’allais pas recueillir les conseils lorsque des questions existentielles me taraudaient – je n’avais pas cette impertinence-là – mais qui me servait de mètre étalon. Face aux problèmes, j’en venais toujours à me demander ce que lui ferait.
En l’occurrence, l’exemple de mon maître préféré ne pouvait m’être d’aucun secours face aux instants critiques qui s’annonçaient. Jamais, même s’il eût été de sexe féminin, il n’aurait accepté de porter cette jupe ridicule et ces bottines brillantes comme des écus neufs. Quant à l’imaginer enfiler un string inconfortable, je trouvais l’idée aussi incongrue qu’indécente.
- Entrez, répéta-t-il !
J’ai poussé la porte. La caméra est venue se planquer derrière mon épaule pour recueillir la réaction de mon professeur face à la bimbo qui déboulait dans son bureau.
- Vous désirez, mademoiselle ?
- Monsieur Loupiac, c’est moi… Fiona !…
Peut-on imaginer autant d’expressions quasi simultanées sur un visage ? La surprise, l’incrédulité, la déception, le désarroi, la condamnation, tout cela mêlé, enchaîné, répété.
- Et pourquoi cette caméra ?
- Je vais vous expliquer… C’est une émission qui me suit toute la semaine et je…
- Vous venez pour me montrer cette tenue ridicule ou pour parler de votre thèse ?
Un soupçon de gêne, un gros ton de reproche mais aucune colère dans ses propos. Il attendait de comprendre pour juger vraiment.
- Pour ma thèse, monsieur… Evidemment…
- Alors, asseyez-vous… Et la caméra s’en va !
Je l’aurais embrassé. « La caméra s’en va », cette phrase était plus douce à mes oreilles que bien des compliments qu’il avait pu me faire dans ce même bureau.
Sophie, elle, ne l’entendait pas de cette oreille. Elle était venue pour avoir des images, elle les aurait.
- Nous avons l’autorisation du président de l’Université pour filmer dans ces locaux.
- Vous avez peut-être l’autorisation de filmer ici, mais vous n’avez pas la mienne pour me filmer à moi. Si vous diffusez mon image ne serait-ce qu’une seconde sans avoir mon autorisation, je vous attaquerai en justice. Et vous savez pertinemment que je gagnerai… Et que je gagnerai beaucoup en plus… Je connais bien les usages et je porterai plainte au tribunal de Nanterre. C’est bien celui qui accorde les plus gros dommages et intérêts aux victimes dans ce domaine n’est-ce pas ?
- Monsieur le professeur, nous…
- N’insistez pas… Vous nous avez déjà fait perdre trop de temps !… Bonsoir !
Et comme Sophie semblait décidée à continuer à discuter, Robert Loupiac se leva de son siège en cuir beige et referma la porte sur le nez de l’équipe de tournage. Il parut se raviser au bout de quelques secondes, rouvrit et menaça à nouveau.
- Et pas la peine de rester planté là… Sinon j’appelle la sécurité.
- Nous avons l’autorisation, riposta Sophie brandissant un papier à en-tête…
- Je n’en ai rien à faire… Le responsable de la sécurité, c’est un cousin de ma femme et quand c’est moi qui lui demande quelque chose, personne ne peut l’empêcher de faire ce qu’il doit faire. Question gabarit, c’est un ancien deuxième ligne du Stade toulousain… A vous de voir si vous voulez rencontrer ses mains.
- On remballe, lâcha Jean-Claude qui devait avoir une idée plus précise que les autres des mensurations du cousin de la femme de mon prof.
Robert Loupiac referma la porte et se tourna vers moi. Ses yeux me déshabillèrent littéralement, depuis les chevilles jusqu’à la perruque blonde.
- Il faut que vous m’expliquiez, Fiona. C’est trop radical comme transformation pour être vrai.
- C’est très long à raconter, monsieur… et je dois vous dire que j’ai honte, que je me sens effroyablement ridicule de m’être présentée à vous ainsi… Vêtue comme une vraie…
- Allons, allons… Ai-je dit que vous étiez repoussante ?
- Vous avez dit que ma tenue était ridicule…
- Je le maintiens… Vous êtes ridicule parce que ce n’est pas le lieu pour s’exhiber ainsi… mais surtout parce que cette fille-là ce n’est pas vous…
- C’est ce que je m’ingénie à leur faire comprendre…
- Mais esthétiquement, le résultat est troublant…
Il accompagna sa remarque d’un sourire qui portait une chaleur humaine vraie. Il ne cherchait pas à me draguer, il voulait juste me rassurer. Il dissociait l’apparence de l’intellect… Ce que moi je ne parvenais toujours pas à faire. Quelle leçon !
- Racontez-moi…
- Je crains d’être incapable de synthétiser tout ce que j’ai vécu depuis dimanche dernier. J’irai à l’essentiel pour qu’ensuite on puisse travailler… On m’a inscrit en usurpant mon identité à une émission qui s’appelle Sept jours en danger. Le concept c’est de mettre une personne face à sa personnalité, à ses peurs, pour l’aider à changer…
- Et bien là, ils ont réussi…
- Je vous expliquerai comment… Vous verrez que ce n’est pas glorieux de leur part… Donc, je suis réputée orgueilleuse, asociale, seulement intéressée par mon travail et ringarde dans ma façon de voir le monde et de m’habiller.
- Je ne ferai pas de commentaires…
- C’est déjà en faire un, monsieur.
J’ai pu rire pour accompagner ma remarque. Il a souri. Peu à peu j’oubliais la minijupe, les bas et tout le reste – sauf le string, parce que c’était trop dur à oublier – parce que lui m’acceptait telle que j’étais là.
Il n’empêche que, quelque part, il reconnaissait que j’étais un peu comme les autres me voyaient.
- Depuis lundi matin, ils ont alterné les moments de tension et les récompenses, les brimades et les satisfecit. Mais hier je les ai un peu ridiculisés et là, aujourd’hui, ils sont passés à la vitesse supérieure. Ils ont détruit tous mes vêtements et m’obligent à me trimbaler ainsi accoutrée.
- Au risque de me répéter, c’est effectivement radical !… Et vous ne pouvez pas vous dégager de ce cauchemar ?
- Il y a un contrat… Contrat que je n’ai pas signé mais qui porte quand même ma signature… Allez comprendre !… Jusqu’à dimanche soir, je suis tenue d’agir dans les limites qu’ils me fixent. Aujourd’hui, c’est cette tenue affolante… Je n’ose pas imaginer ce qui m’attend demain…
- Ils ont donc des moyens importants et des complicités bien placées… Cela explique bien des choses.
- Quoi ?
- Fiona, vous avez dû les énerver énormément.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Jeu 13 Mar - 23:52

Robert Loupiac baissa les yeux vers son bureau, se saisit d’un coupe-papier qu’il commença à manipuler le faisant tourner entre ses deux mains. Ce genre d’attitude ne pouvait que cacher un profond embarras.
- Quand je vous ai vue entrer ainsi, j’ai cru que ce qui arrivait était lié à une affaire de mœurs. On sait, hélas, que des étudiantes doivent se prostituer pour joindre les deux bouts. Cela fait quand même tâche d’imaginer une thésarde, future collègue sans doute, sur les trottoirs.
- Je vous jure que…
- Je sais, Fiona… C’est une idée grotesque et que je m’en veux d’avoir eue. Mais, comprenez que c’était la seule explication qui se présentait à moi…
- Qu’y a-t-il à expliquer, demandai-je avec inquiétude ?
- Ceci, répondit mon professeur préféré en me montrant une lettre sur son bureau !… Cette lettre m’informe, en des termes administratifs que je vous éviterai, qu’il ne sera pas donné suite à une demande de réinscription vous concernant pour l’année prochaine.
- Autrement dit, je ne peux pas poursuivre mes recherches. Une non-inscription cela signifie trois années d’arrêt.
- A moins de boucler tout pour dans les quatre mois qui viennent… Je suis désolé… On me dit que c’est une affaire de réduction de crédits, que vous ne donnez pas assez de temps à la fac en faisant du soutien par exemple… mais je n’y crois pas.
- Dans quatre mois… Avoir fini dans quatre mois, c’est impossible…
- Sept jours en danger, m’avez-vous dit ?… S’il en est ainsi pour le cinquième, vous avez raison de craindre pour demain.
J’étais anéantie. « Ils » avaient réussi à détruire tout ce qui comptait vraiment pour moi. Mon travail. Mes recherches.
- Je vais les tuer !… Ils pouvaient essayer de me changer, oui. Mais bousiller ma vie…
- En quatre mois, vous pouvez terminer.
- Vous n’y pensez pas ! Je finis à peine l’exploitation des sources.
- Vous êtes d’une grande méticulosité, vous re-vérifiez les choses dix fois. Allez droit au but pour une fois et s’il y a des erreurs de trajectoire je vous avertirai. Je connais votre facilité d’écriture, rédiger ne posera pas de problème… Les cartes, les graphiques, je connais quelqu’un qui pourra s’en charger.
- Mais ce sera bâclé… Le jury trouvera à redire… Et pour le reste, pour avoir un poste en fac, je serai barrée par des thésards ayant obtenu de meilleures mentions.
- Ce sera très bien, je vous l’assure… J’ai confiance en vous. Et puis vous n’allez pas leur laisser la victoire quand même… Vous pouvez vous habiller avec une plume dans le cul ou en nonne… Fiona, vous n’en restez pas moins une des étudiantes les plus brillantes que j’ai jamais rencontré.
Je ne sais pas comment j’ai trouvé la force de sourire. Le mot « cul » dans la bouche de Robert Loupiac c’était comme entendre le président iranien vanter les Etats-Unis. Surréaliste !
- Au travail, ai-je conclu !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Ven 14 Mar - 9:57

Deux heures plus tard, nous avons quitté le bureau pour aller acheter des sandwiches à un « point-chaud » à l’entrée de la fac. J’ai d’abord protesté que je ne voulais pas sortir dans cette tenue, affronter encore les regards curieux, libidineux, agressifs. Nerveusement, avec tout ce qui me tombait dessus, c’était au-dessus de mes forces.
- Je serai éminemment flatté d’être vu en compagnie d’une aussi jolie fille, m’a dit Robert Loupiac pour me décider.
- Alors, si cela ne vous gêne pas…
- En revanche, ma femme, si elle l’apprenait.
Nous avons bien ri à cette idée. Madame Loupiac était d’une jalousie farouche, c’était connu, et si son universitaire de mari invitait ses étudiantes les plus brillantes à la maison c’était aussi pour que madame pût juger de la dangerosité de ses rivales potentielles. Avec moi, elle avait été rapidement rassurée. Mes nouvelles données vestimentaires l’auraient sans doute plongée dans un état proche de l’apoplexie.
- Toujours pas d’images, a fait le professeur en s’approchant de l’équipe de Channel 27 qui attendait dans le plus grand désoeuvrement devant le hall d’entrée du blockhaus.
- Jusqu’à quand on va devoir attendre, a demandé Romain ?
- Eh bien, là, nous allons au restaurant… Ca peut prendre facilement une heure, une heure et demie… Et, comme nous avons beaucoup de travail, je pense que vous savez pourquoi, on continuera encore une ou deux heures…
- Fiona, vous avez un autre rendez-vous à 17 heures au centre-ville, m’indiqua Sophie.
- On s’arrêtera pour 16 heures de toute façon… monsieur Loupiac assure un cours à cette heure-là.
On les a abandonnés à leur triste sort. La détermination de mon professeur avait torpillé leur soif d’images croustillantes. Ils n’auraient pas pour le résumé du soir mon visage défait à l’annonce de la non-reconduction de mon inscription. Ils n’avaient cependant rien d‘autre à faire qu’attendre. M’attendre ! Toute petite victoire était bonne à prendre au milieu de la débâcle.
- Vous avez vraiment quelqu’un de votre famille au service de sécurité ?
- Oui… Mais il n’a pas joué seconde ligne au Stade !… Il était pilier… Plus cubique qu’autre chose.
- Et le restaurant c’était pour les faire baver sur leur sandwich ?
- Pas seulement. Je vous propose qu’on aille se manger un super steak-frites plutôt que de simples sandwiches. Histoire de fêter votre nouveau look et votre future thèse de doctorat.
- Je suis plus pressée de me débarrasser de l’un que de l’autre.

Le repas nous a amené loin du XVIIè siècle. J’ai raconté à mon cher professeur les événements de ma semaine, depuis la trahison de mes proches jusqu’au débarquement de Bob. Il m’écoutait sans m’interrompre, attendait que je m’arrête pour boire avant de me questionner ou de conclure sur mes mésaventures.
- Et voilà donc comment le vilain petit canard se transforme en beau cygne, fit-il lorsque j’en fus arrivé aux faits marquants de la matinée.
- Cela fait deux fois que vous semblez aller dans le sens de la critique me concernant. Est-ce que vous le pensez vraiment ? Dîtes-moi, c’est très important.
- Fiona, si je devais montrer le perfectionnisme, la rigueur scientifique, vous seriez l’exemple parfait… Mais tout exemple parfait devient très vite caricatural et vous n’avez jamais été exempte de ce côté caricatural. Lorsque vous travaillez, vous triomphez de la complexité… La preuve, vous êtes allée débusquer la fraude de monsieur de Léris dans les registres fiscaux alors que celle-ci était fort bien camouflée. Mais dès qu’il est question de vous, vous restez empêtrée dans des raisonnements le plus souvent binaires, manichéens.
- Comme par exemple ?…
- Je travaille donc je ne me distrais pas. Je suis sérieuse donc je ne dois pas être soucieuse de mon apparence. Je suis intelligente donc je méprise ce qui est futile… Je comprends que cela ait pu vous aider à vous structurer lorsque vous en aviez besoin mais, là, vous avez 28 ans. Votre vie est plus que bien engagée et vous êtes toujours dans un comportement d’adolescente. Vous n’avez pas atteint votre maturité adulte pour tout ce qui vous touche. Vous pouvez réfléchir sur des tas de choses complexes mais pas sur vous qui vous comportez pourtant avec la plus grande simplicité.
- Merci pour l’éclairage. Il a le mérite d’être clair.
- Ne le prenez pas mal. Vous êtes comme tout le monde… Perfectible… Sauf que vous cherchez toujours à améliorer le domaine dans lequel vous êtes au top en laissant de côté celui où vous devez progresser.
- Vous m’encouragez donc à vivre avec des jupes à ras des fesses.
- J’ai dit « progresser », Fiona… Je n’ai pas dit « changer du tout au tout ». L’apparence qui est la vôtre aujourd’hui, vous ne la retrouverez jamais… Parce qu’elle ne vous correspond pas fondamentalement… Mais si vous sortiez du jean-pull habituel, ce serait un signe d’un élan vers les autres et, de votre part, une preuve de maturité… Vous prenez un dessert ?
J’ai pris un dessert… Deux en fait… Juste pour que cette parenthèse puisse durer encore un peu. Cette semaine me chamboulait la vie. Et cela allait durer finalement. Avec l’obligation de terminer ma thèse en quatre mois – moins en fait puisqu’il fallait remettre les tapuscrits six semaines avant la soutenance – j’entrais dans une période d’agitation et de stress telle que je n’en avais jamais connue. J’avais besoin d’être rassurée par cet homme-là, de l’entendre me dire ce qui était le mieux pour moi, ce qui me rendrait plus efficace encore, ce qui me ferait grandir.
Nous sommes rentrés travailler dans son bureau. J’étais fière d’avoir obtenu la confiance d’un type aussi brillant. Le seul qui avait su dire « non » aux caméras, qui avait cherché à me défendre contre ceux qui m’étouffaient depuis le début de la semaine. Lorsque nos regards se croisaient, je prenais plaisir à lire sa confiance en moi, ses encouragements muets. S’il avait demandé à la blonde vulgaire dans son bureau de se donner à lui, elle l’aurait fait. Mais il était au-dessus de cela et, heureusement, moi aussi.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Ven 14 Mar - 10:42

A 15h45, le travail a pris fin. Nous avions défini un calendrier rigoureux pour les semaines à venir, des envois réguliers de chapitres par e-mail pour expertise, des rencontres plus fréquentes. Robert Loupiac m’avait assuré qu’il me marquerait présente aux heures de formation obligatoire du prochain trimestre… même s’il ne me voyait pas dans l’assistance.
- D’ailleurs, je ne suis pas sûr de pouvoir vous reconnaître. Je ne sais même pas si vous serez blonde, châtain, brune ou rousse…
- Ah non ! Pas rousse ! Quelle horreur !…
L’accueil de mes garde-chiourme fut rien moins que glacial. Ils en oublièrent même de filmer mon arrivée et je dus leur faire remarquer qu’ils allaient manquer de matériel pour le résumé du soir.
- Qu’est-ce qu’on peut y faire si votre prof a un siècle de retard, laissa tomber Jean-Claude
- Ne parlez pas en mal de mon prof sinon je vous laisse aller vous faire étriper par Daphné et sa bande…
- Ca ne se voit plus, ça… Refuser les caméras…
- C’est aussi ce que j’aurais fait si on m’avait laissé le choix, rétorquai-je… Nous sommes donc deux à ne pas vivre dans le bon siècle… Un siècle où tous les coups bas sont permis… Aujourd’hui, vous avez fait deux trucs ignobles…
- Deux ?… De quoi parlez-vous ?…
- De la non-reconduction de mon inscription en thèse…
- Fiona, je suis…
Sophie ne parvint pas à poursuivre. Elle cherchait ses mots.
- Vous êtes désolée ?… Pas autant que moi… Vous avez ruiné ma vie… Ce n’est plus du danger que vous me proposez, c’est le néant… Et moi, comme je suis une bonne poire, je vais quand même vous aider à vous en sortir. Parce que ce que je vis en ce moment, je ne souhaite à personne de le vivre… Pas même à votre bande de chacals médiatique.
- Fiona, comment vous le dire ?… Nous n’y sommes pour rien…
- De quoi parlez-vous ?
- Pour votre thèse… Ce n’est pas nous… Je ne suis pas du tout au courant de ça ! Ce n’était pas prévu.
C’était le troisième grand coup de tonnerre de la journée. Si Sophie disait vrai – et pourquoi mentirait-elle ? elle était visiblement la seule du groupe à tout connaître de mon destin quotidien – j’étais encore plus mal. Le coup ne venant pas de Channel 27, il ne pouvait venir que de l’Université elle-même.
- Le résultat est le même… Quel que soit le responsable de ce traquenard… Voilà ce que je vous propose… Vous allez me filmer à partir de la sortie du bâtiment… Je n’aurais aucun mal à jouer la fille détruite, croyez-moi… Je vais tout expliquer à la caméra pendant qu’on traversera la fac… Mais, s’il vous plait Sophie, écartez les badauds de mon chemin. Si j’entends encore une remarque sur mon look, je vais exploser.
Avouer cela c’était leur donner une opportunité de faire de l’image spectaculaire. Et pourtant, ils étaient tellement mal avec leur résumé en panne, que je comptais bien qu’ils joueraient selon les règles que je venais de définir.
C’est ce qu’ils firent.

Cette trêve passée, le petit jeu des mystères reprit. La journée de la bimbo n’était pas terminée mais je n’étais pas tenue au courant de la suite des « réjouissances ».
- On se donne rendez-vous à 16h45 au centre de la place du Capitole. Le plus simple est encore de se garer au parking souterrain.
Cette fois, c’est Jean-Claude qui m’accompagna. Etait-ce parce que Romain craignait de remonter dans ma Super 5 cabossée et rafistolée ? Parce que Jean-Claude estimait avoir droit lui aussi à un voyage en ma troublante compagnie ? Rien ne me permit de me faire une idée dans un sens ou dans l’autre.

Ma situation s’éclaira quelque peu une fois parvenue au lieu du rendez-vous. S’il y avait bien un lieu où on ne pouvait pas me rater, c’était là. Entre les douze signes zodiacaux de la grande croix occitane rivée au sol, j’étais la potiche la plus sexy de toute la ville.
Jean-Claude alternait les plans d’ambiance avec les gros plans sur les passants. Certains s’arrêtaient, d’autres s’éloignaient en riant sous cape ou en maugréant contre les mœurs de l’époque. J’attendais l’arrivée de Sophie pour comprendre ce qu’on attendait de moi cette fois. Elle survint avec quelques minutes de retard… ce qui était proprement inconcevable.
- On n’a pas pu garer la camionnette dans le parking… Elle ne passait pas…
- Que voulez-vous, Sophie… C’est la revanche du passé sur le présent… Quand on a créé ce parking, en détruisant une partie du patrimoine archéologique de la ville d’ailleurs, on n’a pas prévu qu’un jour on chercherait à y rentrer avec des véhicules de plus de 2 mètres de haut.
- On aurait mieux fait de prendre le métro…
- C’est sûr… Bon, que me proposez-vous maintenant ?
- Ce par quoi on aurait dû commencer lundi si on avait écouté Lydie… On vous amène chez un grand coiffeur.
- Un coiffeur ?… Pour quoi faire ?
- Déjà éviter d’avoir à vous infliger le port d’une perruque toute la journée…
- C’est clair que c’est pesant à la longue… Mais si vous vous souciez tant que cela de mon confort, j’aimerais bien aussi faire un saut au rayon petites culottes des Galeries Lafayette.
- Vous ferez ce que vous voulez après…
- Après, après !… Les coiffeurs, on sait quand on y rentre… On ne sait jamais quand on en sort.
- Raison de plus pour ne pas être en retard… Vous serez la seule cliente du salon… Coupe, couleur, manucure…
- Vous me promettez qu’après la journée sera terminée…
- Terminée… Vous pourrez rentrer chez vous.
- Ca tombe bien ! J’ai un peu de travail qui m’est tombé dessus aujourd’hui.
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