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 Sept jours en dangerVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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MBS




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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 0:13

La musique s’est déchaînée lorsque les portes se sont ouvertes. Basses bien marquées, il était impossible pour quiconque, même moi, de ne pas rester dans le rythme. Puisqu’il le fallait pour des questions d’horaires, je me suis mêlée à la foule des premiers téméraires sur la piste de danse, poursuivie – pour ne pas dire pourchassée – par Jean-Claude. Et je me suis efforcée de donner le change : grands sourires, mouvements de bras exagérés, voltes qui faisaient tourbillonner ma cape de satin.
Peut-être que j’aurais pu m’abandonner comme les autres à la musique, me laisser porter par le rythme, m’oublier. En quoi étais-je différent de tous ces jeunes ? Certains d’entre eux – la plupart peut-être – étaient dans un cursus universitaire. Ils aimaient sans doute ce qu’il faisait. Cela ne les empêchait pas de prendre du plaisir sur le dance floor. Oui, j’aurais pu être comme eux. J’aurais dû être comme eux.
Mais j’étais Fiona Toussaint, perpétuelle insatisfaite et incapable de me fondre dans la masse. Faute d’avoir les qualités pour y exister, pour m’en extraire, j’avais choisi depuis des années de rester à côté. C’était ma première soirée dans une boite de nuit, je ne connaissais pas les codes, je ne connaissais pas les usages.
Et en plus j’étais censée me déshabiller dans un moment devant tous ces gens pour qui je n’étais qu’une sorte de folle un peu gothique qui balançait ses bras avec trop d’énergie.
La caméra de Jean-Claude m’abandonna enfin… « Vous dansez cinq minutes si vous voulez et vous vous tirez. C’est comme vous voulez… » avait dit Daphné. J’étais tentée de la prendre au mot. Mais avant, je voulais avoir l’opinion de Sophie. Puisqu’elle était la principale responsable « sur le terrain », elle devait avoir la clé ultime pour débloquer ma situation.

Je trouvai la script dans un coin de la salle, discutant avec Romain… ce qui était à mon sens un mauvais point pour elle.
- Déjà terminé, me demanda-t-elle ?
- On est dans l’illusion non ?… J’ai dansé devant la caméra… On en conclura que j’ai dansé toute la nuit… Où est Lydie ? Je voudrais récupérer les clés de ma voiture.
- Pour quoi faire ?
- Mais pour rentrer… J’ai fini mon boulot ici… Et j’en ai un autre, infiniment plus passionnant, qui m’attend.
- Eh, mais ça veut dire que vous capitulez ça, s’écria Romain !
- Je ne sais pas ce qui se mijote ici mais je n’ai pas envie de me griller toute ma vie professionnelle parce que je me serai montrée à poil dans une boite de nuit.
- Qu’est-ce que vous insinuez ?
- Que c’est un traquenard !… Lundi, j’avais peur des chiens et on m’offre un chien… Ma trouille, elle n’émeut personne… Ce soir, je dois me déshabiller en public ce qui est quand même d’un autre niveau il me semble… Et je n’ai même pas besoin d’avoir la trouille, tout le monde me rassure… Sauf que personne ne me rassure de la même manière. Donc, légitimement, je me pose des questions. Déformation professionnelle. Quand la source d’un document est douteuse, on oublie le document. Mon problème c’est que ce soir toutes les infos sont foireuses. Alors, je fais quoi ?… Eh bien, je rentre…
- Ce n’est pas Lydie qui a vos clés, c’est moi… Croyez-moi, vous faites une bêtise… Je ne sais pas ce qu’on vous a dit…
- Moi je sais ce que je ne suis pas prête à risquer… Merci pour les clés.

J’étais épuisée. Je ne savais plus que penser. Moi qui avait traqué les comportements de vieux barbons d’il y a trois siècles dans des papiers sans âme, j’étais incapable de comprendre les intérêts, les luttes, les non-dits de toute la bande de Channel 27.
J’ai pris cinq minutes pour respirer un peu avant de me sauver. L’air était pourtant froid et je grelottais sous ma cape, l’hiver même chez nous ne pardonne que rarement en février. Le ciel dégagé invitait à se perdre dans des mondes lointains, à se dégager des pesanteurs terrestres pour s’évader ailleurs.
De temps en temps, un nouveau groupe de night-clubbers débarquait d’une voiture. Certains me regardaient, d’autres m’ignoraient superbement. Pourtant, une fille sexy seule dans la nuit à la porte d’une discothèque, ça peut inciter à mener des tentatives d’approche.
- T’attends un copine ?
- Non… Je vais partir…
- Attends, tu vas partir ?… T’as vu l’heure qu’il est ?… On part pas à dix heures du soir !
Il était déjà collant ce blondinet sûr de lui. Beau gosse évidemment sans quoi il n’aurait pas eu cette assurance.
- En plus, excuse-moi mais t’as un look d’enfer… SI t’as rien de prévu, je te paye l’entrée et on va se boire une vodka…
- Désolé ! Je ne bois pas d’alcool…
- Ben, au moins, tu peux rester jusqu’à minuit…
- Qu’est-ce qu’il y a à minuit ? Je pense pas qu’on soit le 31 décembre pour se souhaiter la bonne année.
- Attends… Tu sais pas ce qu’il y a à minuit… Mais c’est l’heure où arrivent les filles ?
- Quelles filles ?
- Celles qui font un strip-tease !
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MBS




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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 9:52

Je crois que j’aurais pu passer tout un dictionnaire d’injures sans me calmer pour autant. Ils avaient failli m’avoir ! Intoxication comme on disait dans le monde de l’espionnage. Trop d’informations contradictoires font perdre de le fil, diluent la vérité à tel point qu’on ne sait plus par quel chemin la retrouver.
Les petits génies avaient fait fort pour me faire trébucher sur la dernière marche. Stratégie brillante mise en place sans doute après l’échec de leur « viaduc de Millau » du mercredi. M’entourer de tellement d’attentions que je ne verrais plus l’essentiel, la voie qu’il fallait suivre pour m’extirper sans dommage de cette semaine de folie. Daphné, qui faisait tout pour être antipathique, me disait une chose qu’il me plaisait d’entendre. Sophie et Lydie, devenues très proches de moi et sympas, me disaient le contraire. La logique aurait voulu que je crois les personnes les plus dignes de confiance. Mais ce que m’affirmait Daphné avait plus d’attrait. Leur calcul était de penser que je me laisserais convaincre par ce qui m’arrangeait, que je renâclerais face au danger. En clair, mon absence sur la scène du Frenetik Dance serait considérée comme une fuite, un abandon.
De quoi avaient-ils besoin pour me confondre ? D’images pouvant appuyer leurs propos. Avaient-ils laissé tourner les caméras le matin même lorsque j’avais découvert l’affiche de la soirée ? Je n’en étais pas sûre. Au pire, ils pouvaient incruster l’image de l’affiche dans le résumé avant de passer au film de ma soirée dans la discothèque. Il leur fallait aussi les images de ma fuite. Romain n’avait pas sa caméra lorsque je l’avais trouvé en grande discussion avec Sophie… mais Jean-Claude, lui, n’était plus dans le secteur. Il avait pu me filmer en train de quitter la discothèque… comme il pouvait attendre de me voir quitter le secteur avec ma voiture.
Lentement, pour ne pas donner l’impression de chercher quelque chose, je me mis à tourner sur moi-même pour scruter la nuit. Sans résultat. S’il y avait une caméra en train d’enregistrer tous mes faits et gestes, elle était d’une discrétion absolue. Ou alors j’étais en train de finir par virer complètement parano !
Qu’est-ce que je devais faire ? Il était exclu que je leur donne la satisfaction de m’avoir terrassée. Ma foutue fierté me l’interdisait. Je m’étais lancée dans cette aventure à contrecœur mais, comme pour tout ce que je faisais, il fallait que j’aille au bout. Finir ma thèse en quatre mois ou arriver la tête haute à l’émission bilan du dimanche, c’était pour moi la même chose. Un objectif à atteindre sans faiblir.
Puisqu’ils étaient persuadés d’avoir gagné, j’allais dans un premier temps leur donner entière satisfaction. Ca me laisserait un peu de temps pour définir ma contre-attaque et cela les amènerait peut-être à se découvrir.
J’ai regagné ma chère Titine, mis le moteur en marche. J’ai enclenché la marche arrière et la voiture a démarré en patinant un peu sur le gravier.
- J’espère que l’image est bonne, ai-je murmuré.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 10:30

Allez savoir pourquoi tandis que je m’éloignais de la discothèque, les paroles d’une chanson de Francis Cabrel sont venues me hanter. C’était, je crois, tiré de L’encre de tes yeux, son premier succès. : « Puisqu’on est fous, puisqu’on est seuls, puisqu’ils sont si nombreux ». La folie, c’était indubitablement la mienne… et eux, ils étaient vraiment trop nombreux. Ils avaient pu me suivre pendant une quinzaine de jours sans que je les remarque. Peut-être ne connaissais-je qu’une partie de l’équipe d’ailleurs ? Et moi j’étais trop seule pour faire face à tout cela. Il me fallait des alliés… Et je n’en voyais qu’une !
J’ai un rapport très particulier au téléphone portable. C’est un instrument dont j’use avec tellement de modération que je conserve une vieille rogne préhistorique qui ne prend pas de photos, ne stocke pas de musique et ne possède qu’une seule sonnerie. Son format le rend tellement encombrant que comme me l’avait dit un jour le professeur Loupiac : « Si quelqu’un essaye un jour de vous le voler, vous pouvez toujours l’assommer avec… c’est un avantage que les autres possesseurs de portables n’ont pas ». Bref, pour pouvoir appeler quelqu’un, je devais d’abord entrer les 14 chiffres de ma Mobicarte de secours.
Je me suis garée sous un lampadaire afin de doubler la luminosité dans l’habitacle de ma voiture. La lumière du plafonnier était devenue, avec le temps, balbutiante et blafarde. Il me fallait au moins ça pour déchiffrer le code d’identification. Enfin, après quelques manipulations, j’ai pu récupérer du crédit pour appeler Coralie.
22h50 ! Peut-être était-elle sortie ?
- Allo.
- Coralie, tu es chez toi ?…
- Sinon, comment voudrais-tu que je te réponde… Tu tombes bien, j’étais juste en train de finir de regarder tes aventures de la journée… Ca a été chaud dis donc.
- Plus que tu ne crois… J’ai besoin de toi…
- Pour mater ton strip-tease ?
- Ah, ils en ont parlé ?!…
- Oui, il paraît qu’il y aura les images dans l’émission de demain… Si tu vas au bout… Et à voir ta tête, j’ai l’impression que c’est pas gagné…
- Ce sont des enflures !… Tu connais le Frenetik Dance ?
- C’est pas mon département mais j’en ai entendu parler… Pas toujours en bien…
- Tu peux débarquer là-bas le plus vite possible ?
- En tenue ?
- En tenue de quoi ?
- Ben, en tenue de boulot… Tu veux leur foutre les jetons ?…
- Non, non… Tenue classique, ça m’ira… J’ai besoin d’avoir des yeux sur place qui ne soient pas les miens… Par contre, si tu peux oublier les limitations de vitesse… Il faudrait que tu sois là à 23h30.
- Je fonce !

J’ai fait demi-tour en pleine rue et j’ai repris la route de la discothèque. Le parking avait continué à se remplir pendant mon absence mais cela ne me gênait pas vraiment. Comme à la fac, j’avais bien l’intention d’éviter cet entassement de voitures pour me placer en retrait. L’essentiel pour moi était de pouvoir surveiller une camionnette que je connaissais bien, siglée Channel 27. Quel pouvait bien être l’intérêt pour les conjurés du soir de demeurer dans cette boite de nuit alors qu’ils n’y avaient plus rien à faire ? Ils auraient pu vouloir y rester pour s’amuser comme tant de personnes aiment à le faire lorsque vient le week-end. Je n’y croyais pas. J’avais du mal à imaginer ces spécimens si particuliers de l’humanité se mêlant par pur plaisir à cette mer de jeunes. Lydie avait fait part à plusieurs reprises de ses soirées dans les milieux branchés parisiens, Sophie s’était régulièrement tenue à l’écart de la foule depuis le début de la soirée. Quant aux deux cameramen, si je les imaginais volontiers prêt à aller draguer les minettes, je savais aussi qu’ils devaient être à leur poste le lendemain pour l’émission bilan. Tout plaidait donc pour un départ rapide de l’équipe.
A 23h12, j’ai vu de l’agitation autour de la camionnette. Les portes se sont ouvertes puis refermées. L’éclairage s’est allumé. S’il n’y avait eu les rythmiques de la discothèque pour saturer le silence de la nuit, j’aurais peut-être entendu le moteur démarrer. Enfin, le véhicule a commencé à bouger, a remonté une allée puis a quitté l’enceinte du parking.
La voie était libre.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 11:13

- C’est toi qui remplaces Sarah ?
- C’est moi… Oui…
- Tu es à la bourre… Le boss va pas aimer.
C’était un coup de poker qui se révélait magnifique. Ayant déjà fréquenté l’intérieur de la discothèque, j’avais repéré l’entrée du personnel. J’étais allée sonner là-bas comme j’imaginais que les strip-teaseuses – qui soi-disant n’existaient pas – le faisaient en arrivant. J’avais écarté ma grande cape rouge pour dévoiler le côté droit de mon corps. Body vinyle, bas résille, cuissardes cela avait suffi à m’identifier auprès de celui qui était venu ouvrir. J’étais la remplaçante de Sarah.
Je ne savais pas, et je ne sais toujours pas d’ailleurs, pour quelles raisons cette Sarah n’était pas venue ce soir-là, mais ce fut assurément une bénédiction. Comme le fut aussi l’absence d’une véritable remplaçante. La chance sourit aux audacieux dit-on… moi qui n’avais jamais véritablement osé quoi que ce soit dans ma vie, je me trouvais encouragé par ce concours de circonstances favorable.
- Par où je dois aller ?
- Tu n’es jamais venue ?…
- Ben non…
Il fallait au moins ça pour rester plausible. Je me doutais bien que le machino m’indiquerait la direction de la loge que j’avais occupée quelques heures plus tôt.
Ce n’était plus la même loge en fait. Il y avait des fringues jetées partout et l’ordre avait cédé la place à un paysage post-cataclysme. Les demoiselles avaient leurs habitudes ici et une confiance absolue dans leur capacité à récupérer après le show toutes leurs affaires.
- Tu es déjà habillée, toi ?
- Oui… On m’a prévenu au dernier moment… Alors j’ai essayé de gagner du temps. C’ets pas facile d’enfiler ça quand on attend au feu rouge…
Il me fallait imaginer, improviser, jouer le personnage de la remplaçante un peu paumée. Et je devais m’oublier sans perdre de vue ce qui m’animait : le sentiment de piéger ceux qui avaient voulu me faire tomber. Soutenue par la rage, j’y arrivais sans trop de problème.
- C’est quoi ton nom ?
La régisseuse en était à sa deuxième question. Nul doute que ce ne serait pas la dernière. Pour essayer de ne pas ressembler à la célèbre potiche que je peux être dans une telle situation, je piquai un crayon à lèvres pour rectifier mon maquillage.
- Moi… c’est… Fiona…
- Tu veux passer quand ?
- Je ne sais pas… Assez tôt… Parce que… j’ai un autre engagement sur Toulouse dans deux heures…
- Eh ! Elle va pas passer devant nous comme ça…, fit une voix mécontente dans le groupe.
- Elle passera en numéro 2, trancha la régisseuse… Les rousses ça fait toujours monter la pression dans la salle !
Si j’étais restée avec ma couleur originelle de cheveux, j’aurais sans doute été reléguée en fin de spectacle. J’allais finir par croire que tout ce qu’on m’avait imposé depuis le début de la semaine m’était en fait toujours profitable. J’avais appris à dominer, parfois, ma réserve, j’étais capable de me jeter dans l’aventure sans perdre ma rigueur de raisonnement… et j’étais une rousse sexy, le genre de fille qu’on considère bien davantage qu’une ado attardée châtain clair.
- Tu as besoin d’accessoires ? Tu as une musique ?
J’ai laissé tomber le crayon à lèvres pour essayer de mimer la surprise et le désarroi…
- Merde ! Je les ai oubliés !… Vous avez pas Déshabillez-moi de Juliette Gréco dans vos CD ?…
- Si… Mais on évite en général… Ca fait trop cliché…
- C’est justement ça qui est intéressant… Et comme accessoire, il me faudrait un micro… Branché !

J’ai essayé de faire abstraction de tout. Des caquetages des filles, des caresses un peu suggestives qu’elles ébauchaient parfois. De mon propre stress qui montait.
J’avais une idée assez précise de ce que je voulais faire sur scène. Dans les grandes lignes au moins. Parce que, si je pouvais concevoir le plan de mon show personnel, je ne savais absolument pas si je serais capable de l’assumer et de l’assurer. Les gestes, je les avais en tête pour les avoir vu à la télé dans des films ou des émissions. Qu’en serait-il de ma capacité à les rendre langoureux, érotiques ? Je n’en avais pas la moindre idée.
J’allais reprendre là où j’avais failli l’après-midi. Sur la chanson. Si je parvenais à entrer dans le texte, à m’en imprégner, à mêler ma voix à celle de Juliette Gréco, je pourrais peut-être créer ce double qui était capable de faire ce dont j’étais incapable.

A 23h35, le portable a sonné.
- C’est quoi cette sonnerie ringarde ?
- C’est mon portable… Désolée…
Je suis allée m’enfermer dans les toilettes pour ne pas discuter devant tout le monde.
- T’es où ? Je t’attends devant l’entrée !
- Je suis déjà à l’intérieur… Prête au combat…
- Qu’est-ce que je fais, moi ?
- Tu entres et tu attends que j’arrive sur scène…
- Et mes yeux ils te servent à quoi ?
- Tu prends ton super téléphone portable et tu filmes !
- Je filme quoi ?
- Une étudiante en thèse de doctorat qui est prête à sacrifier sa vertu et sa vie pour ne pas perdre sa fierté.
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MessageSujet: Sept jours en danger - DIMANCHE   Mar 18 Mar - 11:21

DIMANCHE


Je l’ai fait à minuit vingt !
Sans aucun problème d’ego. Sans la moindre pudeur.
Je me suis déshabillée petit à petit tout en chantant. Lentement. Langoureusement. Consciemment.
Au moment ultime, alors que le string commençait à glisser vers mes cuisses un « noir » salvateur m’a enveloppée.
Puis la salle a explosé en applaudissements tandis que je cherchais à tâtons mes vêtements dispersés sur la scène. J’ai mis la main sur le satin rouge de la cape, m’en suis enveloppée pour mieux disparaître.
C’était fini.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 12:06

- Tu débutes pas vrai, m’a demandé celle qui attendait pour me remplacer en scène ?
- Comment tu le sais ?
- La manière dont tu as balancé tes fringues… Il faut savoir précisément où tu les mets… Comme ça, tu peux les retrouver à la fin… Et ça évite que la suivante, c'est-à-dire moi, soit obligée de naviguer entre des trucs qui traînent… T’inquiète pas… Je vais me débrouiller et, en plus, je te rapporte tes trucs à la fin.
- Sympa, tu es un ange !
Ce qui était véritablement le cas. La fille commençait son numéro déguisée en ange, mais si je me souvenais bien de ce que j’avais vu dans la loge ses dessous étaient beaucoup plus sulfureux.

Au pied de la scène, ce n’était pas un ange qui m’attendait mais le fameux Paul. A en juger par son expression, il était furieux.
- Qu’est-ce que vous foutez là ?… Vous deviez partir…
- Je n’ai pas pu résister, monsieur Paul… Et là, je me sens… Comment vous dire ?… Je me sens totalement libérée…
Ce n’était de l’ironie qu’à moitié. Je me sentais de taille à dire « merde » à la Terre entière. Et, en plus, les yeux dans les yeux.
- Vos amis m’ont vraiment gonflé… D’abord, il a fallu tirer des affiches vous annonçant comme vedette de la soirée… Puis après changement de programme, il ne fallait plus que vous vous produisiez sur scène… Ca m’a coûté du blé…
- Je ne doute pas que vous rentriez dans vos fonds très vite… Vous savez ce que vous devriez faire : proposer des strip-teases à vos clients. Je sais que vous ne voulez plus, mais c’est un tort.
Mon second degré n’avait pas pour but de mettre le propriétaire en colère mais de l’amener à m’expliquer pourquoi il m’avait menti quelques heures plus tôt.
Echec complet !
- Vous ne vous foutez pas de ma gueule sinon c’est la vôtre qui va souffrir ! Ici, je suis chez moi… Et je décide ce qui se fait et ce qui ne se fait pas… Qui passe sur scène et qui ne passe pas… Vous allez vous casser en vitesse sinon je vous…
- Je pense que vous devriez modérer votre langage, monsieur… Gendarmerie nationale !
Coralie, telle la cavalerie, arrivait à la rescousse pour me délivrer des menaces de l’ancien videur. Son poing sur ma figure, ça aurait fait très mauvais effet à l’antenne car je doutais que la science du maquillage de Lydie pût arranger un œil tuméfié.
- Qu’est-ce que vous me voulez ?…
- Déjà vous allez présenter des excuses à la demoiselle, ranger vos poings dans vos poches et, si vous n’êtes pas convaincant, je demanderai à jeter un coup d’œil à vos autorisation et à vos comptes de la soirée.
- Je n’ai rien fait d’illégal…
- Eh bien, demandons à cette jeune personne très peu vêtue si elle a signé un contrat de travail pour sa prestation ébouriffante ?
- Je crois bien que non, ai-je reconnu ?
Dans les faits, la question d’un éventuel paiement de Fiona, la remplaçante de Sarah, ne m’avait pas effleuré l’esprit. Pas étonnant qu’on ait vite compris que j’étais une « débutante ».
- Alors, vous allez payer à cette demoiselle ce que vous lui devez et établir un contrat à son nom pour le spectacle qu’elle a donné.

Il faisait de plus en plus froid. Je n’avais pas pris le temps de me rhabiller après que « l’ange » m’eût rapportée mes affaires. Trop contente de filer entre les grosses pognes de monsieur Paul sans y avoir laissé des bosses. Et finalement ravie d’avoir soutiré 350 euros au propriétaire des lieux, somme dont l’usage était tout trouvé : lundi, il me faudrait me récréer une garde-robe.
- Pourquoi tu as insisté pour lui faire signer un papier ?
- C’est la loi, Fiona… Sinon c’est du black !… Et je suis sûr qu’en la matière, le Paul il doit bien s’y retrouver… Et puis, imagine que mon film soit pourri, illisible… Quelle preuve tu aurais ?
- Il y a pas mal de témoins, je crois.
- Après cinq strip-teases, ils confondront toutes les filles… Ne compte pas là-dessus !
- En tous cas, il faut que tu me confies ton téléphone jusqu’à demain midi.
- Comment je fais pour vivre sans jusque là ?
Coralie éclata de rire. J’aurais bien voulu l’imiter mais je grelottais de plus en plus… On s’embrassa en se promettant de passer l’après-midi du lendemain ensemble.
J’avais gagné une amie dans cette semaine de fous.
C’était déjà ça.

J’ai pris le temps de faire un détour pour aller vide la boite aux lettres. Il était 1 heure 30 du matin, j’étais à la fois crevée et sur les nerfs. J’attendais de me laisser couler dans la chemise de nuit en soie que je n’avais pas pu porter la nuit d’avant. Un peu de douceur après tous ces vêtements de brutes !
Il y avait un autre petit papier. Même format, même écriture.
« Fiona, c’est de l’amour ! Il faut que ce soit la même chose pour vous… Sinon je n’y survivrai pas ».
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 19:40

J’ai mis longtemps à m’endormir malgré une double douche apaisante. Tant d’événements s’étaient enchaînés en quelques heures qu’il me fallait faire un tri avant de passer à autre chose. Ce sont des moments pénibles. On tourne et on retourne, on trouve l’oreiller trop dur, mal placé, on rejette les draps pour s’en couvrir aussitôt. Et puis, soudain, le miracle vient. On sombre dans un néant confortable… Surtout pour moi qui suis incapable de me souvenir de mes rêves.
C’est la sonnette de l’entrée qui m’a expulsée du pays des songes un peu avant dix heures. J’ai dégringolé l’escalier en chemise de nuit pour ouvrir à un chauffeur stylé, veste noire et casquette. Peut-être le même que le lundi d’avant… mais à ma grande honte, je n’avais pas vraiment fait attention à lui et me trouvai incapable d’en être sûre.
- Mademoiselle, j’ai été chargé de vous conduire à Toulouse. On m’a confié ceci pour vous…
- Merci… Vous m’attendez ?
- Tout à fait mademoiselle… Je dois cependant vous prévenir que nous devons être arrivés pour 11 heures… donc avoir quitté Montauban dans une vingtaine de minutes.
- Je me dépêche…
Que m’avaient-ils préparé pour cette dernière ligne droite ? Je doutais fort qu’ils persistassent dans le côté vulgaire. L’émission bilan, d’après ce que j’en savais, n’était qu’une sorte d’évaluation finale où chacun exprimait son ressenti sur les faits marquants de la semaine. L’épreuve était ailleurs. Dans les jugements plus que dans les actes. On n’aurait pas besoin de m’y humilier à nouveau à travers mon apparence.
On m’avait préparé quelque chose de classique, de seyant et en même temps avec un côté un brin provoc. Le rouge vif était de retour à travers une jupe qui s’arrêtait juste au-dessus du genou, une veste cintrée en cuir souple et un chemisier blanc. Des bas noirs à petits motifs et des escarpins complétaient mon uniforme de combattante des écrans.
Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais à l’aise dans mes vêtements. Une semaine plus tôt, ceux-ci m’auraient pourtant paru impossibles à porter. Les temps changeaient beaucoup plus vite à l’époque de la télévision que dans mon XVIIè siècle aux rythmes immuables.
J’ai pris cinq minutes pour aérer Rex et renouveler ses gamelles. A 10 heures 20, j’étais prête.
- On y va !
- Bien mademoiselle… Si vous souhaitez vous distraire pendant le voyage, vous pouvez utiliser le lecteur de dvd.
- Je vous remercie, monsieur… Mais j’ai apporté de la lecture.

Nous avons quitté le périphérique toulousain à l’échangeur des Ponts-Jumeaux en direction du centre-ville. Après une boucle, nous avons longé le canal de Brienne, construit au XVIIIè siècle pour relier le canal du Midi, œuvre conçue par Riquet sous Louis XIV, et la Garonne. C’était un endroit que j’aimais bien pour ses frondaisons apaisantes. Marcher le long de l’ancien chemin de hallage, c’était oublier la ville.
- Où allons-nous exactement, demandai-je au conducteur ?
- Nous arrivons mademoiselle.
Après avoir franchi le canal, nous avons débouché place Saint-Pierre, haut lieu des soirées toulousaines, puis tourné à gauche. L’enregistrement était programmé dans l’ancienne église Saint-Pierre des Cuisines aujourd’hui devenue auditorium du Conservatoire. Le choix du lieu se comprenait aisément : c’était un édifice historique puissant, qui rappelait mon principal centre d’intérêt, et qui, de plus, avec ses nouvelles attributions offrait l’espace et l’éclairage indispensables à l’enregistrement de l’émission.
Il y avait bien sûr un comité d’accueil. Toujours le même. Sophie et son bloc-note, Jean-Claude et sa caméra. Ostensiblement, je leur ai fait la gueule. Ils avaient essayé de me truander et j’avais le pardon difficile. Maman en savait quelque chose !
- C’est bien, vous êtes en avance, a dit Sophie en jetant un coup d’œil à sa montre.
- Vous en doutiez, ai-je répondu avant de filer vers l’entrée ?
Je connaissais les lieux pour les avoir fréquentés alors que s’y terminaient les dernières fouilles archéologiques. Je n’étais alors qu’une élève d’école primaire mais l’histoire du lieu m’avait fascinée. L’église avait été au cours des derniers siècles outre un établissement religieux, un dépôt de munitions, une écurie… avant d’être laissée à l’abandon. Il y avait la hauteur de la voûte qui apparaissait démesurée pour l’enfant que j’étais, les tombes de la nécropole gallo-romaine, les sarcophages qu’on en avait retiré. Cela avait frappé mon imaginaire de petite fille refermée sur elle-même. Les mystères du temps qui passe, de la vie et de la mort s’incarnaient entre les lourdes façades quasi aveugles du monument.
Tout avait changé bien sûr. Une volée de sièges courait du sol jusqu’aux cimes de l’église, s’accrochant fragilement au mur d’un côté. Un espace scénique recouvert d‘un parquet de bois aux teintes chaudes s’ouvrait au pied de l’ancien chœur. En levant la tête, on pouvait découvrir sous une voûte en bois l’enchevêtrement complexe des projecteurs. C’était un endroit grandiose où la musique pouvait s’exprimer véritablement. Trop grandiose à mon sens pour accueillir une émission de télé-réalité.
Sophie et Jean-Claude, la caméra toujours en action, m’avaient emboîté le pas pour cette redécouverte des lieux.
- Maquillage, Fiona…
- Ok, je vous suis.
Sophie me guida vers l’arrière du bâtiment dans l’espace qui accueillait les membres des orchestres avant qu’ils passent sur scène. Lydie y avait installé son quartier général, posant deux grands miroirs verticaux sur une table sur tréteaux.
- C’est quand même honteux de travailler dans des conditions comme ça.
- C’est quand même mieux que de ne pas travailler du tout.
Ca lui coupa la chique. Je n’étais pas d’humeur à écouter ses plaintes. Elle aimait travailler dans de bonnes conditions et pas dans l’urgence. Moi aussi. Sauf que mon urgence à moi était devenue vitale depuis deux jours.
La tension monta encore d’un cran quand Daphné arriva à son tour pour se faire maquiller. Elle était accompagnée de Richard, le producteur, qui la tenait affectueusement par la taille. S’il y avait de l’eau dans le gaz entre ces deux-là, comme Lydie me l’avait dit la veille, ils jouaient parfaitement une partition contraire ce matin.
- Tu en as pour longtemps avec Fiona, demanda Daphné à la maquilleuse ?
- Un peu… Elle a des cernes sous les yeux qu’il va falloir camoufler.
- Mal dormie, me demanda l’animatrice avec un ton doucereux qui me donnait envie de lui mettre des claques ?
- On dort toujours mal quand on se rend compte qu’on connaît mal les gens… Lydie, je crois que vous débordez sur la lèvre…
- Oui, pardon.
La maquilleuse tremblait depuis l’entrée du couple. Et moi, sous ma blouse protectrice, je serrais les poings. L’ambiance était électrique mais personne n’osait entamer le grand déballage. J’attendais l’émission pour dire ce que j’avais sur le cœur et décocher ma vidéo. Jusque là, je ne voulais pas évoquer ce qui s’était passé la veille. Eux, en revanche, auraient eu tout intérêt à m’en parler. Après tout, dans leur vision des choses, ils avaient réussi à me faire craquer, à me faire renoncer. Ils avaient l’occasion de bien m’enfoncer avant l’enregistrement. Pourquoi n’en profitaient-ils pas ?
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mar 18 Mar - 20:09

Des machinos installaient le décor – minimaliste - de l’émission. Il fallait conserver le cachet du lieu. Tendre de grandes parois en contreplaqué bariolées de logos eût été totalement contreproductif.
Sur la partie droite de l’espace scénique, deux simples chaises avaient été disposées. Elles se faisaient quasiment face. Pour Daphné et moi sans doute. En fond, un écran plasma de grandes dimensions. De l’autre côté, baignée pour l’instant par des éclairages changeants, on finissait de construire une estrade en bois blanc qui prenait la forme d’une demi-lune. Pour des spectateurs ? Pour des témoins ? Je n’en savais pas plus.
Je suis allée m’installer au premier rang des fauteuils pour observer ce va et viens rythmé. Eclairagistes, spécialistes du sons, décorateurs, tous s’empressaient pour être prêt dans les temps mais sans qu’il y eut jamais un cri, une manifestation de tension. Le stress paraissait apprivoisé parce qu’il faisait vraisemblablement partie intégrante du job.
- Bonjour Fiona.
- Salut Bob… Comment va ?
Le cameraman se trouvait dans le mince couloir qui permettait d’évacuer la salle par les côtés. Il prenait ses marques lui aussi pour l’enregistrement.
- C’est mon dernier jour, ici… Alors, ça va…
- Ils vous ont viré ?
- Non c’est moi qui vais partir… Je me demande bien comment j’ai pu tomber si bas. De reporter de guerre à accompagnateur d’ados attardées en train de découvrir le monde…
- Je comprends… Mais parfois les ados attardées savent être dangereuses…
- Je suis bien placé pour le savoir. Elles arrivent toujours à faire des sales coups en douce.
Tout cela était dit sans aucun reproche. Je sentais bien que Bob essayait de me remercier de lui avoir ouvert les yeux sur ce qu’il était en train de devenir à son corps défendant.
- C’est dingue… Dans cette émission, on cherche à éclairer les gens sur les raisons de leurs peurs, sur ce qui les enferme… Et nous sommes les premiers à nous barricader dans des attitudes, dans des fausses vérités… Parce que ça paye bien et qu’il n’y a pas de risques, on s’embourgeoise peu à peu et on oublie qu’il y a pu y avoir un avant. Plus vrai et plus fort.
- Bob, est-ce que je peux compter sur vous ?
- C’est-à-dire ?
- Est-ce que vous êtes la seule personne fiable et de confiance de tout ce bastringue ?
- Je crois vous l’avoir prouvé déjà…
- Alors, débrouillez-vous pour extraire le film que contient ce téléphone portable… Techniquement ça ne doit pas vous poser de problème ?
- Aucun… Je fais ça les yeux fermés…
- Eh bien, justement, ce serait mieux pour moi que vous le fassiez les yeux fermés… Le transfert se fait sur un ordinateur avec un graveur de dvd.
- Bien sûr… On a quand même du matos !
- Alors, gravez-moi le dvd…
- C’est important ?
- Ca pourrait être vital.
- Alors je vais le faire…
- Le plus vite sera le mieux…
- Je l’avais compris… Est-ce que c’est ce que je pense ?
- Je vous interdis aussi de penser, Bob !
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 19 Mar - 0:37

Dix minutes plus tard, tout était en place du côté du décor. Il ne restait plus qu’à réaliser les derniers tests techniques avant de lancer l’enregistrement.
Une responsable du son est venue m’installer un micro HF. Difficilement d’ailleurs car le micro noir était trop visible sur le blanc du chemisier et glissait sur le cuir lisse de la veste rouge. Puis il fallut ruser pour que, faute de poche, l’émetteur tienne entre ma jupe et mon dos.
- Si vous ne bougez pas trop, cela devrait tenir.
- J’espère… ne pas avoir à bouger. On va déjà voir si je peux aller jusqu’à ma chaise.
Sophie avait pris le relais, donnant les dernières consignes aux techniciens, m’indiquant ma place et la manière dont je serais filmée. Je l’écoutais sans rien dire, me contentant de hocher la tête. J’avais fini par oublier les caméras et même les regards des autres.
Daphné est arrivée avec à la main un petit paquet de fiches, s’est installée sans me jeter un regard puis s’est tournée vers la régie qui était placée derrière elle.
- On peut y aller pour le moteur !
- Moteur demandé, lui a répondu une voix qui devait être celle du réalisateur… 4, 3, 2, 1… Moteur !
Il y avait trois caméras autour du plateau. Bob s’occupait de moi, Jean-Claude cadrait Daphné et Romain faisait des plans plus généraux. Rien ne pourrait échapper à l’objectif des caméras. Tout geste de nervosité, toute grimace seraient immédiatement utilisés pour souligner ou exagérer une situation de faiblesse.
La fin de l’indicatif du générique se perdit dans les voûtes de Saint-Pierre. Daphné leva la tête de ses fiches, lissa ses cheveux puis elle alluma un sourire sur son visage.
- Bonjour à tous. Aujourd’hui, c’est dimanche. Dernier jour pour notre candidate Fiona de ses Sept jours en danger. Le dernier mais pas le moindre car aujourd’hui les masques tombent, les vérités finissent de se révéler… Bonjour Fiona.
- Bonjour Daphné.
Le monde de la télévision était formidable. On se disait bonjour à longueur de temps juste pour faire vrai. Qui pouvait bien être dupe et imaginer qu’avant le début de l’émission Daphné et moi nous ne nous étions pas vues ? Par quel miracle serions-nous arrivées face à face sans nous voir et sans nous saluer ? Et pourtant, le rituel était toujours là. Terriblement horripilant quand on finissait par en prendre conscience.
D’autant que la voix du réalisateur s’imposa pour casser l’élan de Daphné.
- Daphné, il y a un problème avec le micro…
- Le mien ?
- Non, celui de la candidate… On ne l’entend pas.
En catastrophe, la responsable du son revint pour remonter mon micro qui avait glissé… Et le cirque reprit son cours. Avec ces bonjours.
- Bonjour à tous. Aujourd’hui, c’est dimanche. Dernier jour pour notre candidate Fiona de ses Sept jours en danger. Le dernier mais pas le moindre car aujourd’hui les masques tombent, les vérités finissent de se révéler… Bonjour Fiona.
- Bonjour Daphné.
- Fiona, vous avez été une candidate exceptionnelle puisque vous n’avez pas abandonné jusqu’à hier soir. Vous avez affronté les dangers avec ténacité et intelligence… Mais un doute subsiste encore : avez-vous bien affronté toutes les épreuves qui vous étaient proposées ?… Nous le saurons dans un petit moment… Mais avant, pour ceux qui n’auraient pas suivi nos émissions de la semaine, ce qui n’est pas bien, redécouvrons en cinq minutes la semaine de Fiona.
- Ok… C’est bon pour la première séquence… On passe aux réactions de la candidate.
- On y va… Alors, Fiona, vous répondez à mes questions mais sans vous lancer dans de grands développements… Il faut que ça fasse un peu ping-pong. Du rythme !…
- Je crois que j’ai compris… Du percutant quoi !
- C’est ça… Gérard, on peut y aller !… Envoie le moteur !
Le réalisateur reprit le décompte et on effaça en trente secondes une période de cinq minutes.
- Alors, Fiona, dans cette semaine, quels moments ont été les plus difficiles ?
- Sans hésiter, le retour depuis Paris en train couchettes. Le type au-dessus de moi ronflait comme un sapeur.
Je lus l’énervement dans le regard de Daphné. Elle n’était pas au bout de ses surprises. J’étais bien décidée à démonter ses questions en répondant par du deuxième degré. Plus elle sortirait de ses gonds, plus elle révélerait son véritable visage. Chacun son tour d’être en danger !
- Plus sérieusement…
- Mais je suis très sérieuse… Vous pouvez demander au cameraman qui m’accompagnait…
Un grand sourire éclaira le visage de Bob qui leva le pouce en signe d’approbation.
- On a vu que quand vous vous êtes retrouvée face aux collégiens, votre détermination a vacillé.
- Vous avez trouvé ?… Moi pas !… On sait bien que les jeunes d’aujourd’hui ne s’intéressent plus à rien parce qu’ils ne savent plus écrire… C’est le ministre de l’Education nationale qui explique cela à longueur de temps. Pourquoi j’aurais été surprise de constater qu’ils ne comprenaient rien.
- Par contre, quand vous vous êtes vue en rousse, ça vous a fait un choc !
- Autant que quand vous vous verrez la tête tondue pour avoir collaboré avec la production…
- Non, explosa Daphné !… Ce n’est pas possible !… Vous vous rendez compte de ce que vous dîtes. C’est n’importe quoi ! C’est complètement stupide !
- On coupe, hurla le réalisateur !
- Mes réponses sont stupides parce que vos questions le sont… Je ne sais pas ce que vous avez repris comme images dans votre résumé de la semaine et je n’ai pas l’habitude, par formation, de parler sur des documents que je n’ai pas lu, vu et travaillé. Donc, si vous me demandez de répéter des évidences, je vous balancerai des âneries. Ce n’est pas compliqué à comprendre. J’en ai assez qu’on me prenne pour un jouet ! Faites des questions intelligentes et je répondrai intelligemment.
Oh le regard de Daphné ! Deux lance-flammes braqués sur moi et crachant un feu d’enfer. Juste l’espace de quelques secondes et puis, miracle de la technique maîtrisée de la professionnelle, Daphné reprit le contrôle de ses nerfs. Où était-elle allée trouver la force nécessaire pour dompter sa colère ?
- On reprend !… Vous voulez quoi comme question, Fiona ?
- Demandez moi si je pense avoir changé… Comme ça, je n’aurais pas besoin de paraphraser votre résumé.
- Ok, ça marche pour moi… Gérard, le moteur.
- Moteur demandé… 4, 3, 2, 1… Moteur !
- Alors, Fiona, pensez-vous avoir changé pendant cette semaine ?
- Je pense que je ne le saurais que dans quelques semaines ou quelques mois… Il est sûr que j’ai appris beaucoup sur moi et sur le monde. J’ai ouvert les yeux sur des choses que je refusais de voir. Donc j’ai évolué c’est sûr… J’ai assumé des situations qu’il m’aurait été impossible d’assumer la semaine dernière. La pression de l’émission, ça permet de se sublimer pour tenir… et aller au bout.
J’avais tendu consciemment la perche à Daphné. Il fallait qu’elle embraye sur la question de l’épreuve finale du samedi soir. J’étais à peu près certaine que c’était cette perspective qui l’avait calmée. Elle s’était raccrochée à l’idée de me renvoyer au centuple mes vacheries.
- Aller au bout, Fiona… Cela voulait dire respecter toutes les conditions que nous posions…
- Je les ai respectées.
- Jeudi, ce fut limite… Vous avez joué sur les mots pour acheter des livres là où nous vous l’avions interdit…
- Le jury a finalement validé ce que j’ai fait.
- A une voix de majorité si vous voulez tout savoir… Mais il y avait les contraintes que nous vous avions imposées pour la journée d’hier… Pensez-vous les avoir respectées ?
- J’en suis certaine.
- Eh bien, revoyons les événements de la soirée… En commençant par votre arrivée à la discothèque Frenetic Dance… que nous remercions d’ailleurs pour son accueil.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 19 Mar - 13:09

J’avais bien flairé le coup. Après m’avoir montrée débarquant de ma Super 5 encore vêtue de la grande combinaison noire, ils avaient injecté l’image de l’affiche annonçant mon effeuillage. Le résumé proposait également des images me montrant sortant de la loge où je m’étais changée, mâchouillant nerveusement ma tranche de cake, discutant avec Daphné puis gigotant – plus que dansant – sur la piste. Ensuite, ils avaient fait parler les ciseaux magiques. On me voyait, toujours aussi nerveuse, quitter le dance floor en direction du bar, puis parlant – mais à qui ? on ne voyait que l’épaule de mon interlocuteur… - avec véhémence.
- J’ai fini mon boulot ici… Et j’en ai un autre, infiniment plus passionnant, qui m’attend…
Le temps d’un plan de coupe sur les danseurs et je réapparaissais à l’image avec une phrase définitive aux lèvres.
- Je n’ai pas envie de me griller toute ma vie professionnelle parce que je me serai montrée à poil dans une boite de nuit.
Fondu enchaîné. On me voyait quitter la discothèque, monter dans ma voiture, démarrer et partir. Pour bien insister sur ma fuite, la caméra ne m’avait pas lâchée jusqu’à ce que les points rouges de mes feux arrières disparaissent. Lorsqu’on ne vit plus rien, que l’image fut entièrement noire comme diluée dans la nuit, Daphné planta les banderilles qu’elle tenait en réserve depuis notre précédente altercation.
- Vous n’avez pas assuré votre contrat jusqu’au bout. Vous deviez effectuer un strip-tease à la boîte de nuit Frenetik Dance et vous avez refusé de l’assurer. Je suis désolée mais nous ne pouvons pas valider votre journée du samedi.
Désolée ! Mon œil !… Daphné trahissait ses sentiments réels par des petits plissements indiscrets à la commissure des lèvres. Elle ne pouvait pas ouvertement, face à la caméra de Jean-Claude, trahir ses véritables sentiments. Une jubilation profonde : celle de m’avoir enfin condamnée à céder.
Mais, de mon côté, je gardais un sourire d’une grande sérénité tout en quêtant auprès de Bob un signe m’indiquant que je pouvais déclencher la contre-offensive.
- Fiona, vous avez été une candidate redoutable mais, hélas pour vous, vous n’êtes pas parvenue au bout de cette semaine de danger…
- Pardon de vous contredire, Daphné… Je prétends au contraire que je me suis jouée de vos pièges, y compris du dernier, qui consistait à ne plus me donner de consignes claires. Il est facile dans un montage de ne retenir que des éléments à charge. Si on avait les images vous montrant en train de m’expliquer qu’il n’y avait pas de strip-tease prévu dans la soirée, que ma seule contrainte dans cette discothèque c’était de me mêler à la foule pour montrer que je pouvais vaincre mon agoraphobie. Que diriez-vous si on montrait là, maintenant, ces images-là ?
- Je n’aurais rien à dire, rétorqua Daphné sans exprimer le moindre signe de tension. Rien à dire parce que de telles images n’existent pas… Et elles n’existent pas parce que la scène que vous racontez ne s’est jamais passée… Vous êtes mauvaise joueuse, Fiona !… Il faut que vous assumiez votre défaite.
- Vous avez raison, Daphné… Ces images-là n’existent pas… Mais cela ne signifie pas pour autant que cela ne s’est pas passé. Avons-nous des images de la bataille de Waterloo ou d’un discours de Robespierre à la Convention ? Non… Et pourtant, tout le monde sait bien que cela a eu lieu. Inversement, alors qu’on a des images du 11 septembre, il se trouve des gens pour penser que tout cela est faux… Donc les images, quelle belle preuve !…
- Vous connaissez le principe de l’émission… Nous vous suivons toute la semaine et…
- Si vous m’aviez vraiment suivie toute la semaine, vous auriez peut-être pu filmer ces images-là. Si la régie veut bien les envoyer.
Je transpirais sous ma veste de cuir. Que se passerait-il si Bob m’avait trahie ? Si le transfert des images s’était mal effectué ? Si le réalisateur lançait de sa grosse un « J’ai pas d’images ». Tout se jouait là. Comme au poker, j’abattais ma dernière carte. Il fallait qu’elle soit gagnante.
- Où sont ces fameuses images ?
- Elles arrivent… Là, sur l’écran…
Le grand écran plasma venait de virer au noir. Mon cœur se mit à battre encore plus fort. Pourvu que les images soient bonnes. Pourvu que les images soient bonnes.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 19 Mar - 14:23

Les images étaient bonnes. Plutôt nettes pour des images venues d’un téléphone portable.
Mais ce n’étaient pas les bonnes.
D’un autre côté, elles venaient sans le moindre doute du portable de Coralie puisque ces jambes prises dans des bas à grosses résilles rouges, c’était les miennes. D’ailleurs, le travelling vertical se poursuivant, on pouvait découvrir ma jupe hyper-mini, mon débardeur et enfin mes cheveux roux alors tout neufs. La scène avait été filmée dans la brigade de gendarmerie, pendant que je remplissais une fiche d’identification. Pas sûr que cette capture ait été très légale. Ca sentait le souvenir personnel qu’on peut montrer aux copains de la brigade : « Vous imaginez pas la fille qu’ils ont pêché à Saint-Jory l’autre soir ! ».
- Que sont sensées montrer ces images ?
- Je dois reconnaître que ce ne sont pas les bonnes… Mais elles sont intéressantes pour souligner à quel point vous avez réussi à me pourrir la vie ! Elles ont été prises dans une brigade de gendarmerie où j’avais été conduite pour des soupçons de racolage… La faute bien évidemment aux vêtements de pute que vous m’aviez ordonnée de porter.
- Cette histoire est regrettable… Si elle est véridique… Mais cela n’a pas de lien avec notre problème…
Bob me faisait des signes que j’avais du mal à interpréter. Il tournait sans arrêt sa main gauche comme les ailes d’un moulin sous le vent.
- Pas de lien ?… C’est une façon de voir les choses… Si vous pensez qu’après avoir passé deux heures en prison pour une affaire liée aux moeurs, on se sent capable dès le lendemain d’aller s’exhiber en public, c’est que décidément, comme disait la pub, nous n’avons pas les mêmes valeurs.
Les ailes de moulin de Bob continuaient leur rotation. Je devinais un sourire sur ses lèvres qui me laissaient à penser que je n’avais pas à m’en faire… Il fallait juste tenir face à Daphné.
- Vous n’avez pas à juger des épreuves… Vous vous êtes engagée à les subir.
- Et je les ai subies… Jusqu’au bout… Je le maintiens…
Les ailes du moulin se sont arrêtées de tourner. Bob a levé le pouce et, comme par miracle, les images que j’attendais sont arrivées sur l’écran plasma.
- Discothèque Frenetik Dance, cette nuit, précisai-je… D’ailleurs, vous avez le jour et l’heure en bas de l’écran… Comme quoi, il s’en passe des choses quand les caméras qui me suivent ne sont pas là… Heureusement qu’il y a de sympathiques vidéastes pour faire le boulot à votre place.
J’ai évité de regarder les images. Je n’étais pas sûre de les supporter. En revanche, les réactions de l’assistance se sont révélées très instructives. Sophie était hilare. Lydie ouvrait des yeux incrédules. Richard le producteur avait le visage fermé… Normal, je lui ruinais son concept d’émission. Si quelqu’un pouvait triompher de tous les dangers, ça n’était plus « marrant ». Quant à Daphné, qui me présentait son profil, je ne parvenais pas à déchiffrer ses sentiments. Elle avait l’air subjuguée par ce qu’elle voyait.
- Peut-on considérer que j’ai rempli mes obligations du samedi ?
Daphné se tourna vers Richard avant de me répondre. Elle avait besoin de son accord avant de se prononcer.
- Vous avez de bien étranges façons de procéder, Fiona… Mais on peut dire que oui… Vous avez GA - GNE !
Comment réagir à cette nouvelle ? J’avais gagné !… Mais qu’avais-je gagné au juste ?… Il n’y avait pas de cagnotte à la clé, pas de voyages ou de cadeaux offerts par un parraineur. Ce que j’avais gagné, c’était le droit de pouvoir me regarder en face encore, de penser que je n’avais pas flanché et que c’était bien.
Et ma « putain de fierté » avait décidément une sacrée gueule !
Daphné s’est levée de son siège, a enjambé la petite table qui nous séparait, m’a fait mettre debout face à la caméra de Romain. Elle avait illuminé son visage d’un sourire radieux où rien ne trahissait ni déception, ni amertume, ni haine. Elle paraissait heureuse pour moi.
Sincèrement.
Je n’y comprenais plus rien.
- Bravo Fiona… Vraiment bravo !… Je suis ravie que vous ayez pu triompher… Allez je vous embrasse.
Moi, je ne trouvais rien à dire, hébétée par la situation, par la versatilité apparente de l’animatrice. J’avais gagné, oui… mais sans comprendre les ressorts de la comédie qui s’était jouée autour de moi.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 19 Mar - 15:12

Le réalisateur a crié un « Coupez ! » énergique et rigolard. En dépit de l’arrêt du tournage, Daphné n’a pas lâché mon bras. Elle a continué à le serrer doucement comme pour m’accompagner hors du plateau.
- Tu ne peux pas imaginer comme ça fait du bien, m’a-t-elle soufflé osant un tutoiement qui eût été impossible une dizaine de minutes plus tôt.
- Qu’est-ce qui fait du bien ?
Je n’ai pas pu avoir de réponse. Sophie et Lydie arrivaient pour m’embrasser.
- Finalement, vous nous avez cru, fit Sophie… On voulait que vous vous en sortiez, Fiona… On le voulait sincèrement.
- Mais vous, vous ne vouliez pas entendre, renchérit Lydie…
- Je ne comprends plus rien… Je suis sensée être là pour perdre… ou plutôt vous êtes sensées tout faire pour que je perde. D’ailleurs, vous étiez plutôt dans ce registre-là en début de semaine. Qu’est-ce qui s’est passé ?
- On ne peut pas vous le dire, Fiona… Ce sont des choses internes à l’équipe.
- Moi, je peux vous l’expliquer, fit Daphné. Il faut que je me libère de plein de choses…. Mais pas ici… Venez, on va prendre l’air…

Prendre l’air. Quelle idée !
Dehors, il y avait les gens. Ceux pour qui Daphné de Saint-Aignan était une sorte de belle-fille idéale comme ces petits vieux qui voulurent lui faire la bise, ceux pour qui elle était le prototype de la fille sympa. Ces derniers voulaient un autographe, une bise, une photo… Quelque chose qui laisse une marque de cette rencontre fortuite avec leur héroïne.
Il fallut cinq bonnes minutes pour s’extraire du petit groupe – prévenu par qui ? - qui s’était agglutiné devant les grilles de Saint-Pierre. Enfin, nous pûmes nous éloigner vers les quais de la Garonne.
- C’est pas pesant cette gloire, ai-je demandé ?
- C’est un peu pour ça qu’on choisit le métier…
- Un peu ?…
- Oui… Beaucoup… Fiona, ce que j’ai à dire n’est pas facile… Et, en plus, je ne sais pas par quel bout commencer.
- Commencez par le commencement…
- Vous savez sans doute que Richard Lepat le producteur et moi on vit ensemble…
- Vous faites tout pour que cela se sache… Pas plus tard que tout à l’heure, vous étiez main dans la main quand vous êtes arrivés.
- C’est du cinéma, Fiona… Entre nous, c’est devenu infernal. Oh, on ne s’est jamais promis fidélité à l’église et on a chacun eu nos petites aventures. Il les aime brunes et plutôt soumises… tout mon portrait vous voyez… Et moi… Ben moi je saute un peu sur tout ce qui passe. Dans ce boulot, il faut une soupape… Pour les uns, c’est la drogue ; pour d’autres, l’alcool… Moi j’aime bien la fête et les mecs…
- Quel ?…
- Quel rapport avec vous ?… J’y viens… Lentement mais j’y viens. Depuis quinze jours, j’ai flashé sur quelqu’un… Et plus les jours ont passé, plus ça s’est confirmé. Richard l’a senti, ce n’était pas une passade. C’était fort, puissant… Ca me mettait la tête à l’envers. Lui, il a fait une crise de jalousie énorme. Mais on ne peut pas extérioriser tout ça parce qu’on produit l’émission ensemble, qu’il y a de l’argent, beaucoup d’argent, derrière tout cela. Il faut sauver les apparences pour que la société de production vive. Mais, il faut me croire, Fiona, lorsqu’il n’y a plus personne pour nous voir et nous entendre, ça devient terrible.
- Laissez-moi essayer de deviner la suite… Moi j’arrive là-dessus pour rajouter de la tension car vous n’êtes plus d’accord sur l’attitude à avoir vis-à-vis de la candidate qui ne lâche rien… Richard pense au concept qui ne peut supporter la moindre victoire du candidat, vous c’est un peu moins strict parce que peut-être, vous arrivez mieux à me comprendre. Se trimbaler en mini-jupe et lire dans les yeux des gens qu’on est une salope, il faut être femme pour imaginer ce que cela peut faire.
- Vous n’y êtes pas, Fiona… Vous n’y êtes pas du tout… C’est quoi cet endroit ?
Le changement de ton, la question, tout indiquait qu’on était arrivé à l’heure de l’explication ultime. Daphné renâclait au moment de franchir l’obstacle.
- C’est le gué du Bazacle… Vous voyez la chute d’eau sur le fleuve… Cet endroit correspond à une zone où on pouvait franchir assez facilement le fleuve dans l’antiquité… C’est pour cela que la ville s’est établie ici… Allez, Daphné, il faut aller au bout maintenant.
- Vous avez trouvé des petits mots dans votre boite aux lettres. Des petits mots anonymes. A l’encre bleue.
- Richard ?!… C’est lui mon mystérieux amoureux ?… C’est sa réponse à votre folle passion ?… Faire de moi votre rivale pour qu’à longueur de temps vous souffriez, pour que vous me détestiez chaque jour davantage.
- Vous n’y êtes pas, Fiona… Ces petits mots c’est moi qui les ai écrits.
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MessageSujet: Re: Sept jours en danger   Mer 19 Mar - 15:47

On a continué à marcher le long de la rue jusqu’à gagner les berges du canal de Brienne. J’étais interloquée par les confidences de Daphné. Elle était véritablement tombée amoureuse de moi. Sans jamais avoir été attirée par les femmes auparavant. Une sorte de coup de foudre fatal. Et plus je me libérais de ma gangue de coincée, plus elle craquait. Et plus elle craquait pour moi, plus Richard pesait pour qu’elle soit abjecte avec moi.
- La manière dont vous avez répondu aux questions des jeunes internautes, ça m’a scotché. Le courage que vous avez montré en plusieurs circonstances, il m’impressionne. La détermination et la sagesse, la douceur et l’humour. J’ai fondu sur chaque parcelle de votre caractère. Je vis avec des gens faux, superficiels, vaniteux. Là, j’avais près de moi un exemple d’humanité… J’adore votre phrase : « j’aime les gens c’est pour cela que je les regarde de loin »… Moi, je suis obligée de voir l’humanité de près… Et elle n’est pas belle… Et comme elle est moche, je me sens moche moi aussi. Alors trouver quelqu’un comme vous, quelqu’un comme toi… Je ne voulais pas qu’ils te fassent du mal.
- Je ne sais pas quoi répondre, Daphné…
- Tu ne m’aimes pas et tu ne m’aimeras jamais ?
- Je ne pense pas être attirée un jour par une femme…
- Je ne le pensais pas non plus… Avant de te croiser…
- Oh là là !… Tout cela me dépasse… La jalousie de Richard, elle vous touchait par ce qu’il vous imposait.
- Le chantage c’était « si tu me lâches, la boite coule ». D’un côté, ça m’aurait rendu ma liberté… De l’autre, je perdais tout… Alors, je devais me forcer à être sèche, désagréable, pointilleuse. Je sortais des enregistrements vidée, en larmes… Il fallait que j’aille te retrouver pour expier. Je restais là devant la maison, garée dans ma voiture, et avant de partir me saouler la gueule au Frenetik Dance je laissais mon petit message.
- Le coup dur pour ma thèse, c’est Richard ?
- Richard pour l’initiative, Guillotin pour la réalisation… Entre collègues de fac, on peut se rendre parfois des services… J’ai essayé de négocier, promis que je reviendrais s’ils annulaient le truc. Richard n’a pas voulu transiger et puis de toute façon c’était déjà trop tard. L’administration, quand elle enregistre un truc, elle refuse ensuite de revenir dessus. Quand je disais que j’étais désolée, ça allait bien au-delà de ça, Fiona. Ce qui t’arrive m’écrase de chagrin.
- Je vais m’en sortir… De ça comme du reste, Daphné… Mais, ce que vous me dîtes là, c’est terrible à entendre… Regardez ce que vous avez fait de moi. Je suis transformée… Pas simplement pour l’apparence… Même à l’intérieur, je sens que ça a bougé. Et tout ça, je le dois à quoi. A une querelle amoureuse et professionnelle. J’ai été l’otage de vos passions. Passion amoureuse, passion du pouvoir. A plusieurs reprises, j’ai failli y laisser mon peu de raison. La peur c’est terrible.
- Je sais… Parce que moi j’ai peur de te perdre.
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MessageSujet: Sept jours en danger - EPILOGUE   Mer 19 Mar - 16:48

EPILOGUE


Deux années ont passé depuis ce dimanche de fin d’hiver. Et pas un jour sans penser à tous ces mensonges qui m’ont ouvert les yeux sur ma vérité.
Je suis désormais maître-assistante à l’université Jules Verne à Amiens. Recrutée après la soutenance de ma thèse grâce à l’appui d’un des membres de mon jury. J’assure là-bas des cours d’histoire moderne mais j’interviens aussi dans le cadre de leur nouveau master sur les métiers des archives et les technologies appliquées. Je m’éclate dans cette nouvelle vie entre enseignement – un peu – et recherche – toujours beaucoup ! -.

J’ai commencé à faire du théâtre l’année dernière pour parvenir à extérioriser toute la confusion qui s’était amoncelée dans mon esprit. En jouant à être une autre, je suis parvenue à mieux dessiner celle que j’étais… ou plutôt celle que je voulais être.

Ma réputation est déjà faite : je suis la prof la plus sexy de l’université. Talons hauts, jupe au-dessus du genou, matières brillantes, coupes généralement peu classiques. C’est ma façon à moi de créer la distance qui me protège. Etre une icône froide sous des dehors sulfureux. Ca marche du feu de Dieu. Les étudiants viennent à moi, discutent, posent des questions bibliographiques mais jamais ils ne s’avisent de me contester, de me chahuter. L’amphi reste plein même lorsque, les mois passants, les défections commencent à creuser de lourdes saignées dans les effectifs des cours. Il paraît que mes genoux ont autant de succès que mes interventions sur les pouvoirs dans la ville moderne.

Je vis toujours seule mais je me suis fait des amis… et des amies… Je m’impose deux ou trois sorties par semaine. Sur Amiens ou sur Paris. Les musées, les cinés, les spectacles. Je vis, quoi ! Et bien en plus ! Ma seule réserve, que mes amis ne comprennent pas, c’est les discothèques où je refuse obstinément d’aller. Ils ne pourraient pas comprendre pourquoi… et je n’ai pas envie de leur expliquer.

Je reçois encore de temps en temps du courrier qui me ramène un peu de ma vie d’avant. Maman voudrait bien renouer le contact ; je me contente de la rassurer, lui envoie un peu d’argent mais pour ce qui est de lui pardonner, elle peut toujours courir ! C’est comme cette salope de Léa qui est venue assister à ma soutenance de thèse et m’a félicitée la larme à l’œil. Je l’ai virée sans ménagement à la grande stupéfaction des personnes présentes. Elles auraient dû comprendre le fameux dimanche où elles sont venues, en tant que témoins, prendre acte des transformations qui s’étaient opérées en moi. J’avais refusé de leur parler, de leur répondre. Elles étaient sans doute persuadées d’avoir joué un rôle capital dans ma métamorphose alors qu’elles m’avaient surtout mis dans une merde noire. Mais entre nous, c’était fini !
Mon cher Robert Loupiac est un correspondant beaucoup plus agréable et, en plus, bien plus assidu. Nous échangeons plusieurs mails par semaine pour parler de tout et de rien. Beaucoup de boulot, de lectures, de théories, mais aussi de plein de petites choses futiles qui font qu’avec lui je me sens toujours bien. Comment oublier que c’est lui qui m’a recueillie le lundi matin avec pour toute garde-robe trois tenues (dont deux pouvaient me valoir de retrouver le froid d’une cellule si je m’avisais à les porter en pleine nuit le long du canal du Midi) ? Comment oublier son soutien permanent jusqu’au moment où le jury m’avait rendu son avis (très favorable avec félicitation à l’unanimité) ?
- Maintenant, vous n’avez plus besoin de moi…
- Au contraire. Je crois, monsieur, que cela ne fait que commencer.

J’ai eu quelques nouvelles de Bob qui a retrouvé une place de cameraman auprès du service de politique étrangère de France 2. Quand je vois des images de combat quelque part dans le monde, je me dis que c’est peut-être lui qui est derrière l’objectif… Et que je vais voir sa main gauche faire à nouveau des moulinets me demandant de meubler jusqu’au lancement de la bonne vidéo.
Daphné s’est accrochée à moi pendant quelques temps. Le professeur Loupiac retrouvait dans sa boite aux lettres de longues déclarations enflammées que je lisais mi-attendrie mi-hilare. L’amour rendait vraiment ridicule. Je n’étais pas prête à jouer à ce jeu-là. Peut-être l’archiviste que m’annonçait ma mère n’existait-il pas après tout. Et alors ?… Il y a tant de gens à aimer dans le monde sans avoir à leur faire l’amour.

J’ai supposé que l’arrêt des courriers de Daphné coïncidait avec la mise en préparation d’une nouvelle série d’émissions de Sept jours en danger. Pourtant, chaque semaine, le programme télé se faisait muet à ce sujet. Il me fallut bien me faire à l’idée que le concept n’avait pas survécu au clash entre Richard et Daphné. Me faire à l’idée aussi que j’avais tué l’émission. Quand la victime refuse d’être complice de la manipulation qui s’organise autour d’elle, quand elle en démonte les mécanismes pour les exposer sur la place publique, la télé-réalité ne peut pas tenir le choc. Leur réalité est en toc et ça finit par se voir, ça finit par se savoir.
Il me reste de ces sept jours quelques reliques dans ma penderie que je regarde souvent. Quand, parfois, j’ai un coup de blues – tout n’est pas encore bien stabilisé en moi – je me glisse dans ma longue combinaison en vinyle pour me recharger en énergie. N’en concluez pas que je basculerai un jour dans ce qui m’épouvantait naguère. C’est juste un moyen pour moi de sentir cette autre peau fusionner avec la mienne. Un moyen de retrouver un peu d’une autre personne que j’ai abandonnée dans cette défroque. Une ado de 28 ans encore coincée dans ses rêves et qui n’attendait rien d’autre de la vie qu’un peu de soleil dans vos regards.


FIN

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