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| | Trente ans - Chapitre 1 à V | |
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MBS

Age : 44 Inscrit le : 30 Oct 2007 Messages : 679 Localisation : Toulouse
| Sujet: Trente ans - chapitre V Mar 26 Fév 2008 - 16:06 | |
| Chapitre 5 La foi d’un homme
C’est un homme petit et sec comme un arbre mort. Son visage grêlé de tâches de rousseurs grise semble s’accorder avec sa bure de capucin. Monsieur de Saint-Yann, frère Thomas en religion, a traversé la moitié de l’Europe pour venir juger de la situation en la lointaine Prague. Ses ordres sont d’encontrer sur place les différents courants de pensée qui agitent le royaume. Nul doute qu’il sait que sur place un noble français l’attend pour l’aider et le guider dans sa quête d’une vérité pourtant insaisissable. Je scrute l’assemblée réunie dans ce salon du château. Certains visages me sont connus… à commencer par celui d’Albert de Montcel qui, rapidement, m’a entretenu de la santé de mon cher Misthou et m’a assuré que son état allait en s’améliorant. Il y a trois des Directeurs de Prague, envoyés du pouvoir qui contrôle depuis mai dernier la Bohême en lieu et place des envoyés de l’empereur : ce ne sont pas les plus éminents, en premier lieu car la mission de frère Thomas n’a aucun caractère officiel, mais aussi parce que beaucoup hésitent à se faire approcher par un catholique dans lequel ils n’ont qu’une confiance modérée. A entendre ces derniers, la cause est déjà entendue : le roi de France ne leur apportera nul secours. Il y a quelques dames aux visages graves et à la pudeur bien exagérée pour mon goût personnel. Point de gorges affichées même petitement, point de couleurs vives mais des vêtures le plus souvent noire. Lorna de Hrocks n’est point là mais à vrai dire je n’escomptais guère sa présence. Mon inconnue de saint Denis et de la rue de Prague n’est pas davantage de cette assemblée. Sans jamais avoir vu son visage, sans même connaître la couleur de ses cheveux, je suis certain de l’identifier. Son petit menton têtu, ses yeux brûlants, sa cambrure de reins sont rangés dans ma remembrance en bonne place… et depuis Saint-Denis il n’est de femme que je n’ai observée sans la comparer à ces maigres indices. - Voici donc le fameux monsieur de Saverdun… Je m’incline avec maladresse devant l’homme d’Eglise. Il a dû me surprendre en train d’envisager successivement toutes les dames réunies dans le salon et doit s’imaginer des choses… - Il semble, monsieur, que Prague n’est guère altérée votre appétit de vie… - Que voulez-vous dire, frère Thomas ? Il rit avec un rien de préciosité et me lance un regard sans équivoque avant de poursuivre. - Allons, monsieur de Saverdun, la seule chose qui fait qu’on ne vous ait pas oublié à la Cour est bien la cause de votre départ subit… Un terrible dol du cour… Dois-je en dire plus ? - Ma foi, je serais fort aise que vous me précisiez la chose… Je crains de ne rien avoir laissé en la lointaine Paris qu’un roi que je souhaite servir du bon du cœur… Instruisez-moi s’il vous plait… - Ignorez-vous donc qu’une demoiselle proche de la reine-mère s’est retrouvée grosse de vos œuvres et qu’on a dû l’éloigner elle aussi pour que le scandale de cette conception honteuse ne ternisse pas la réputation de la dame… Bien évidemment, rajoute-t-il avec un nouveau sourire, la chose est connue désormais de tous tant les langues clabaudent à la Cour… Je voudrais bien protester de mon innocence en la matière, étant tout à fait assuré de ne jamais avoir eu la moindre amourette, même furtive, avec ces demoiselles de l’entourage de Marie de Médicis. Ce sont des dames dont je me méfie comme de la peste la plus noire et que j’ai toujours approchées avec la plus grande retenue. Mais le récit que vient de faire frère Thomas est trop loin de la vérité pour qu’il ne soit pas un écran de fumée tendu par ceux qui m’ont expédié en Bohême. - Vous ne connaissiez pas les faits que je viens de vous narrer ?… - Je les découvre avec une stupéfaction que vous pouvez sans doute lire sur mon visage… Faut-il donc que je m’en retourne à Paris pour régulariser la chose ?… Le frère Thomas rit à nouveau et j’en viens à croire qu’il est soit un capucin de tempérament très gai, soit parfaitement au courant de la fausseté de cette grossesse u’on m’impute. - Nous verrons cela lorsque vous m’aurez assisté dans ma mission. On m’a assuré que vous seriez pour moi un truchement fidèle parlant à la perfection la langue de Bohême… - On vus aura menti sur cette perfection alors, frère Thomas. Disons que mes leçons ont été interrompues de manière imprévue avant que je puisse approcher une maîtrise parfaite de cette langue difficile… Mais si vous estimez que mes services vous seront d’une quelconque utilité, je suis près à vous apporter toute l’aide possible. - Alors, quittons cette triste assemblée voulez-vous… Nous pourrons converser plus à notre aise.
Un tapis de neige nous accueille lorsque nous quittons la demeure du comte de Laudenberg. Des éclats de torches s’y reflètent semblant faire jaillir des soleils incandescents de la pureté d’albâtre. - Je suis envoyé non par le roi, mais par un de mes supérieurs, le père Joseph. C’est lui qui est chargé de rédiger pour le roi Louis un rapport sur la situation en Bohême et de préconiser l’attitude à tenir. J’ai besoin de vous pour y voir plus clair, pour m’introduire auprès des représentants les plus éminents du nouveau pouvoir à Prague… ceux-là même qui n’ont pas souhaité m’encontrer ce soir… mais aussi pour connaître les sentiments des catholiques de Bohême et de Moravie… Je n’admettrai de votre part aucun jugement, aucune prise de position dans un sens ou dans l’autre à moins que je requière cela de vous. En êtes-vous d’accord ? - J’y consens… Cependant… - Cependant ?… - Puis-je être moi-même assuré que vous venez ici l’esprit ouvert ? N’êtes-vous pas, de par votre état d’homme d’Eglise, plus incliné à entendre les mensonges des uns plutôt que la vérité des autres ? - Allons, monsieur de Saverdun, vous raisonnez comme un jeune sot. Vos bons maîtres ne vous ont-ils point appris cet adage qui dit que l’habit ne fait pas le moine. Et vous-même, avez-vous si peu confiance dans le libre arbitre des hommes que vous estimiez que ma bure grise puisse à ce point l’altérer ?… Je baisse la tête un peu honteux d’avoir douté de l’indépendance d’esprit de frère Thomas. Sa mission n’a de sens que si elle est menée avec honnêteté et que si elle éclaire le jugement du roi et de ses ministres. Au temps de la régence de la reine-mère, on ne se serait même pas donné la peine de s’informer de la situation en Bohême. - Je dois vous dire que sa majesté est très critique à l’égard des rebelles de Bohême. Elle considère que tout sujet doit obéissance à son roi et, à ce titre, condamne les événements qui sont survenus ici. Mais ce raisonnement est davantage dicté par des impératifs propres au royaume de France. Ce que les Bohémiens ont entrepris, certains en France pourraient en rêver à leur tour. Le roi n’a nulle envie que demain les huguenots du Béarn, des Cévennes ou de La Rochelle se dressent contre lui pour obtenir plus encore que ce que le bon roi Henri leur avait accordé par l’édit signé à Nantes. Entre la Lettre de Majesté donnant des droits aux protestants de Bohême et l’Edit de Nantes, il n’y a pas si grande différence finalement… La tolérance est toujours le prétexte pour certains à exiger davantage. - Il y a cependant une différence, frère Thomas… La Bohême est un royaume… ce que ni les Cévennes, ni la Rochelle n’ont jamais été… - Vous oubliez le Béarn, monsieur de Saverdun… - Je ne l’oublie pas, frère Thomas… Et je l’oublie d’autant moins que c’est une région proche de celle dont je viens… Uni à la couronne avec l’accession d’Henri de Navarre au trône de France, il peut légitimement estimer qu’il ne l’est plus sous son successeur si celui-ci ne considère plus ses libertés. Le fera-t-il pour autant ? - Certains groupes travaillent la région en ce sens… Et sa majesté le sait… Un jour viendra sans doute où le roi saura prendre plus de hauteur dans son analyse et saura faire le partage entre les dangers intérieurs et les menaces de l’extérieur. Aujourd’hui encore, il a besoin d’être éclairé sur les enjeux des secondes étant corseté dans ses jugements par le climat de la Cour. - Seriez-vous plus jésuite que capucin, frère Thomas ? - Mon jeune ami, si ma condition de cadet ne m’avait condamné à porter cette robe grise, et si j’avais eu la souplesse et la générosité de corps de votre âge, je serais peut-être ici à votre place… Que cela suffise à vous prouver l’esprit avec lequel je conduirai cette mission. Sans nous en rendre compte, nous nous sommes éloignés de la demeure du comte de Laudenberg, creusant dans la neige un double sillage grisâtre. - Où logez-vous, frère Thomas ? - Mais chez le comte de Laudenberg… Sa jeune épouse parle dit-on remarquablement notre langue… La connaissez-vous ? - Si vous ne portiez cette robe, je jurerais que vous avez mis dans votre question une bonne dose de poison, frère Thomas… Je crains d’avoir pour la vie entière une réputation injustifiée… D’être un indécrottable chasseur de vertugadin et un offenseur de vertus. - Allons, ne prenez pas la mouche… Ma question était sans la moindre ironie… - Je ne connais pas cette dame, non… Mais peut-être que par votre entremise, je pourrais la rencontrer enfin. - Vous y retrouvez-vous dans ce dédale de rues ? - Sans la moindre difficulté… - Alors, c’est que vous êtes bien l’homme dont ma mission a besoin. Le rire du frère Thomas éclate dans la nuit praguoise. Je ris avec lui, bien assuré que cet homme que j’attendais depuis si longtemps valait bien la peine d’une si longue attente.
Prague n’a pas l’austérité et la pudibonderie qu’on trouve en la calviniste Genève. Cependant, il n’y a de cesse dans cette ville de déconcerter l’étranger. Sans doute que, sur sa première impression, frère Thomas imaginait trouver une rigueur extrême chez ses hôtes. A notre retour, il peu constater qu’il n’en est rien. Les discussions qui se faisaient à voix basse ont pris de l’ampleur et du volume, les dames ont tombé leurs gilets d’étoffe un peu grossière pour donner plus de sens au mot d’appâts qu’on utilise parfois pour désigner leurs gorges. Pour cela, il a suffi d’une apparition, celle de la maîtresse de maison jusqu’alors absente. Sans doute l’attendait-on pour oser enfin… et la présence de ce capucin français, dont l’arrivée était le prétexte de cette réunion, avait aussi calmé certaines ardeurs. Dans une ville qui craint la guerre, on hésite toujours entre la méfiance extrême et le désir de jouir de la manière la plus insensée de ce bien précieux qu’est la vie. Je laisse frère Thomas regagner seul la salle où une partie des grandes familles de Prague s’est jointe au comte de Laudenberg pour l’accueillir. Une vingtaine de regards nous auront vu sortir ensemble et il me semble inutile de marquer par un retour conjoint l’accointance qui sera désormais la nôtre. Non que je n’imagine pas que celle-ci ne soit pas d’ores et déjà dévoilée, mais il faut sauver les apparences qui peuvent l’être. Je ne doute pas cependant d’être déjà connu et reconnu comme l’homme qu’il faudra séduire et charmer pour influencer l’envoyé officieux du prestigieux roi de France. Avant son arrivée, je n’étais qu’un interlocuteur potentiel – ce que le chef de la Rose noire m’avait bien fait comprendre cette fameuse nuit sur le pont Charles – désormais, mon statut était tout autre. Dès mon entrée, il y a un bref silence. Les foules sont ainsi faites, à Paris comme à Prague, chez les nobles comme chez les bourgeois… et sans doute aussi parmi le peuple le plus commun, qu’elles sont incapables de feindre l’indifférence. Instantanément, ce sont vingt, trente paires d’yeux qui se braquent vers ma personne, puis le silence laisse place à une rumeur. - Mon ami, vous voici plus admiré que lorsque vous entriez quelque part à ma suite… Vous allez finir par me faire de l’ombre. Albert de Montcel a raison. Versatile, Prague, ou du moins les personnes qui y comptent vraiment, a oublié d’où lui viennent les picaillons, les soldats qui lui permettront de résister aux Habsbourg. Ce soir, un seul homme a de la valeur. Et cet homme c’est moi ! J’éprouve une gêne sans doute manifeste. Après tout, l’envoyé du roi c’est le frère Thomas. C’est lui qu’on devrait regarder avec appréhension ou confiance… C’est lui qui dira à sa majesté ce qu’il convient de faire à l’égard de la Bohême, qui il faut soutenir, qui il faut combattre… Mais quel Praguois va oser s’afficher ouvertement auprès de cet homme d’Eglise qui sent le bénitier et l’hostie pontificale ? - Cher Albert, aviez-vous prévu cela ?… - Certes, non… Mais notre ravissante hôtesse s’est enquis des raisons de votre absence ce qui n’a laissé que de m’intriguer. - Je ne connais pas la comtesse de Laudenberg… La connaissiez-vous ? - Pas plus que vous il y a encore quelques instants… Savez-vous qu’elle parle un français pratiquement parfait et qui doit faire honneur à ceux qui lui ont appris cette langue ?… - Le frère Thomas m’a dit cela… - Il vous a dit d’autres choses encore ?… - Halte là, mon cher Albert… Vous profitez de notre amitié pour essayer de me soutirer quelque nouvelle à transmettre à votre cher duc… C’est certes de bonne guerre mais… - Mais je dois m’éloigner de vous, n’est-ce pas… Comme me l’a fait dire une certaine personne… - Elle avait raison par avance sans doute… Mais soyez sûr que si je dois confier à quelqu’un une information, ce sera vers vous que je me tournerai de prime… - Je vous sais assez bon pour cela, mon cher Henri… La galanterie de nos propos peine à masquer la réalité de cette situation nouvelle et le fossé qui vient de se creuser entre nous. J’ai appris auprès d’Albert de Moncel les réalités du pouvoir à Prague. Grâce à lui, j’ai pu rencontrer les Directeurs, les bourgeois les plus influents de la ville, ceux qui seront les chefs de guerre de la Bohême, et en particulier le fameux Mathias de Thurn. Cette situation nous profitait à tous deux. L’heure nouvelle se marque de méfiance. Peut-être voudra-t-il influencer, par mon entremise, la politique française au profit des intérêts de son maître ? Peut-être vais-je chercher à éloigner la Bohême de la Savoie pour la rapprocher de la France ? Nos jeux ne sont plus complémentaires mais tendent à s’opposer. Enfermé dans ces pensées complexes, j’entend à peine Albert de Moncel m’annoncer : - Mon cher Henri, je vous présente madame la comtesse de Laudenberg qui, comme je vous le disais à l’instant, s’inquiétait de votre absence ce soir… Je saisis la main fine de notre hôtesse, la baise délicatement et ne relève qu’ensuite les yeux pour croiser son regard. Je suis foudroyé sur place. Deux mois plus tôt, la comtesse de Laudenberg s’appelait encore Lorna de Hrocks. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
|  | | MBS

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| Sujet: Re: Trente ans - Chapitre 1 à V Mar 26 Fév 2008 - 16:07 | |
| Elle que je désespérais de revoir jamais, elle qui m’a laissé dans le cœur les épines de sa Rose noire, elle est là, face à moi, avec sur les lèvres ce gracieux sourire de l’enfant qu’elle paraît encore. Ses dix-sept ans lui confèrent ce charme juvénile qui va si bien avec ses formes de femme. Je la trouve belle, plus belle encore que dans mon souvenir pourtant pas si ancien alors. Un maquillage léger relève la pâleur de sa peau blanche, sa blondeur cascade en frisures raffinées qui s’écoulent jusque sur ses épaules. Elle est mon ange de Prague, elle qui a été le repos de mon cœur d’exilé avant d’en être le tourment. Elle me sourie comme si elle ne me connaissait pas. Ses lèvres d’un rose tendre s’entrouvrent. Elle me parle… - Monsieur de Saverdun, je suis enchantée de faire votre connaissance. Une de mes amies m’a beaucoup parlé de vous et je me languissais de vous connaître. Vous avez dit-on réussi à apprendre notre langue en seulement quelques semaines ce qui est peu courant… Dans son babil d’hôtesse aimable, destiné à tromper notre entourage immédiat, et en premier lieu Albert de Montcel, il y a tout l’art du mensonge que les filles d’Eve possèdent à la perfection. On devrait dès le berceau apprendre aux fils d’Adam à s’en méfier. Ni mon père, ni mon maître ne m’ont donné ces leçons-là et je dois donc me contenter, en béotien et néophyte, d’admirer la manière délicate dont elle me transmet de petits messages secrets et complices. Je me contente de répondre par quelques formules d’une politesse banale lorsqu’elle évoque son amie qui me connaissait, quand elle s’extasie sur mes qualités, quand elle déplore qu’aucune jeune dame de la bonne société de Prague ne m’ait encore jugé digne d’être pris pour époux. Tout cela est cousu de fil blanc, je devrais le savoir, mais j’écoute, je gobe et je me délecte d’entendre sa voix à la musicalité un peu rauque. - J’espère que nous aurons l’occasion de nous encontrer à nouveau… Et mon amie, qui est repartie comme vous le savez en Moravie, m’a chargé de vous faire mille compliments et de vous dire qu’elle souhaite vous encontrer elle aussi dès son retour à Prague… A cette proposition, à peine voilée pour qui connaîtrait le passé de la relation établie entre la comtesse de Laudenberg et ma propre personne, je réponds mécaniquement et sans autre conscience que celle du bien parler de la cour parisienne: - Il va sans dire que j’en serai ravi. Sur ces mots, ceux qu’elle attendait peut-être, elle s’envole. Et Albert de Montcel, jugeant que mon visage béat nécessite une explication, se rapproche. - Je pense que rien ne s’oppose à ce que je vous dise que la comtesse a eu un effet des plus positifs sur vous, mon ami. - Elle est magnifique et si… Je n’ai pas besoin de tricher avec Montcel sur ce point. On doit pouvoir lire en moi, candide adorateur de la gent féminine lorsqu’elle a esprit, intelligence et beauté de corps et de figure. Il me faut juste entretenir la fiction d’une première rencontre entre la comtesse et moi. - Si douée pour parler le français. Je finis ma phrase comme je le peux, la bouche sèche et le regard encore plein d’elle. Elle qui vient de disparaître derrière un petit groupe de Praguois que je hais de faire ainsi obstacle à mon désir de la voir encore. - Elle semble, elle aussi, avoir pris beaucoup de plaisir à partager votre conversation. Ce cher Albert prend plaisir à me tourmenter… ou bien il a en amour encore plus de naïveté que moi. A cet instant, je ne sais quel parti choisir. Mais il continue à parler et je saisis qu’il tient avant tout à me mettre en garde. - Vous êtes restés à vous entretenir pendant de longs instants et je pense que cela n’a pas échappé à cette noble assistance. Et finissant son avertissement, il se tourne de manière très nettement perceptible vers un homme qui ne me lâche pas de son regard lourd et noir. Là où le diplomate savoyard voit le comte de Laudenberg, mari outragé par la longue faveur faite par son épouse à un petit noble de France, je reconnais sans peine l’ombre du pont Charles, le chef du complot de la Rose noire. - Merci, mon cher Albert… Je vous abandonne afin de ne pas vous compromettre… J’accompagne mon remerciement d’un sourire chaleureux et d’une tape amicale dans le dos. Décidément, même si nos intérêts s’opposent en matière diplomatique, cet homme est bien le seul ami sincère sur lequel je puisse compter à Prague.
Il me faut retrouver frère Thomas. Un bourgeois que j’interroge m’indique qu’il s’est retiré pour la nuit. La chose n’a en elle-même rien d’étonnant, la fatigue de la route et la qualité de la réception sont sans doute deux explications suffisantes au désir de solitude et de repos du capucin. Pourtant, il m’apparaît étrange qu’il ne se soit pas senti quelque obligation envers moi, son truchement des jours à venir. Non pas que je me formalise de cet abandon surprenant, simplement j’imaginais qu’il viendrait me donner une heure de rendez-vous pour le lendemain… ou pour un jour suivant si sa fatigue ne lui permettait pas d’entamer ses rencontres avec les plus hauts responsables de la Bohême nouvelle. Le visage fermé du comte de Laudenberg m’a dégrisé d’un seul coup du charme vénéneux de son épouse. Je me trouve, et le frère Thomas encore plus que moi, au cœur de la Rose noire. Mille questions m’assaillent d’un seul coup auxquelles je ne sais répondre. Le hasard peut-il être seul responsable de l’accueil du capucin en ce lieu ? Et s’il n’y a nul hasard dans le choix du palais des Laudenberg, cela signifie-t-il que frère Thomas a d’ores et déjà des accointances avec les catholiques de Bohême et de Moravie ? Et moi, de qui suis-je le jouet ? Des amis et des partisans du comte ? De ma belle et mystérieuse ombre de Saint-Denis et de son complot huguenot ? Ou simplement de mon esprit devenu trop soupçonneux ? Je crains le moment où je devrais saluer le comte avant de retourner m’enfermer, seul et la tête bourdonnante de questions, dans ma chambrette de l’auberge à l’enseigne du Soleil de Prague. Je n’aime pas cet homme, je n’aime pas le licol qu’il a passé au cou de Lorna de Hrocks sans prendre même la peine de sonder son cœur, je n’aime pas la manière un peu hautaine dont il use avec les bourgeois qu’il a pourtant invités ce soir. Sans doute que c’est en moi la tripe du bourgeois passé à la savonnette à vilains qui parle et que, bien qu’ayant passé deux années à la Cour de Louis le treizième, je suis encore en mon tréfonds plus homme du peuple que noble bien assuré. Sans doute, oui… Mais si mon épée pouvait croiser la sienne dans une ruelle, ce serait pour le sourire de Lorna que je me battrais. Pour ce sourire triste de femme prisonnière d’un mariage qu’elle n’a pas voulu, pour ce sourire rayonnant d’amante qui ne demande qu’à se donner. Je crains tellement ce moment que je choisis par bravade de le précipiter. Je n’ai en fait ni le cœur à partager les réjouissances tempérées de cette petite élite praguoise d’un soir, ni l’envie de discuter politique et diplomatie avec ceux qui espèrent, par mon entremise, convaincre frère Thomas du bien fondé de leur lutte. - Monsieur le comte, il est venu le temps pour moi de prendre congé. - Monsieur de Saverdun, je le regrette… Et je ne doute pas que mon épouse partage ce regret de la manière la plus vive. Il serait si simple de ne pas faire attention à ces mots, de les porter au crédit d’une politesse simple et sincère. Je sais qu’il n’en est rien, que sous ce ton désolé perce une menace. Une de plus. A croire que Prague n’est pour moi qu’un nid de vipères prêtes à mordre, un entrelacs de mots à double sens qui me condamnent sous des formes d’apparence policée. - Vous lui exprimerez mon regret de ne point la saluer avant de partir. Je ne baisse pas le regard. Je ne lui donnerai pas ce plaisir supplémentaire. Nul doute qu’il savoure ce qui peut bien apparaître comme une fuite – et, dans le fond, n’est-ce pas le cas ? – et qu’il se prépare déjà en mon absence à orienter les pensées de frère Thomas dans le sens des espoirs de la Rose noire. Mais il doit savoir, et je suis certain qu’il sait désormais, que je n’ai pas renoncé, quel que soit le brillant de l’anneau qu’il a passé au doigt de mademoiselle de Hrocks, à cette femme qui est devenue la sienne. - Je vous souhaite la bonne nuit, monsieur de Saverdun.
La cour m’accueille dans un grand soupir de vent glacé. Mes pensées sont aussi figées que le ciel lourd et noir. Je réprime un dernier regard vers les fenêtres de l’étage où brille peut-être le regard de la femme que j’aime. Oui, à ce moment, j’ose enfin prononcer dans le secret de mon âme le mot « amour ». Je l’aime et j’ai envie de vouer ma vie à son service et à son bonheur autant qu’à ceux de mon roi. Je l’aime et elle m’aime. Ses yeux clairs ne pouvaient mentir lorsqu’ils m’ont dévoré avec l’intensité d’un brasier qui consume tout. Il y a en Lorna de Hocks tant de ce que je suis moi-même que je ne puis imaginer que la providence ne nous ait pas façonnés pour nous rencontrer, nous aimer et nous unir. La perspective de jours heureux à venir me réchauffe quelque peu le cœur et le corps tandis que par les ruelles puantes je quitte les environs du château pour la ville basse qui s’étend de part et d’autre de la Vltava. Quand j’en aurai terminé avec les affaires du roi, j’en viendrai à me saisir des miennes, j’enlèverai Lorna à son monstre d’époux et je la ramènerai jusqu’en mes terres d’Oc. Il se trouvera bien un prêtre pour oser la délier de ses épousailles avec un hérétique… car, j’en mettrais ma man à couper, Laudenberg s’est prêté aux rites huguenots pour son mariage afin de ne pas trahir ses véritables inclinaisons. Lorna de Hrocks pourra alors porter mon nom et, si la confiance de sa majesté me demeure, connaître la Cour. L’obscurité qui grandit m’arrache un de ces jurons de ma terre natale que j’évite soigneusement en société. Absorbé par mes pensées multiples, amoureuses et politiques, j’ai omis de prendre une torche pour éclairer mes pas. Cette tâche étant habituellement assurée par mon valet, je me retrouve à racler mes bottes dans une boue étrange, mélange de neige et d’immondices. Je m’arrête, pestant encore contre mes insuffisances, lorsque j’avise dans une rue proche un grand défilé de lumières. Un des invités du comte de Laudenberg qui doit, accompagné d’un pompeux équipage, regagner sa demeure. Je me dis qu’il est sans doute possible d’aller distraire une torche à cette guirlande de flammes et me laisse guider par les lueurs vives pour rejoindre le cortège. En m’approchant, je reconnais les armes de mon ami Albert de Montcel. Il me paraît bien étrange de le voir ainsi cheminer vers la ville basse. Un soupçon sympathique me traverse l’esprit : le chevalier savoyard aurait-il lui aussi trouvé une bonne fortune amoureuse à Prague ? Je préfère largement cette perspective plutôt que l’imaginer allant fréquenter un des lupanars sordides situés sur l’autre rive de la rivière ; Albert de Montcel me semble incapable de se commettre avec des créatures de si vulgaire extraction et si pauvres de caractère. Soudain, alors que je m’apprête à l’appeler, une grande rafale de vent s’engouffre dans la rue depuis un venelle voisine. Les torches déclinent, deux ou trois s’éteignent. Lorsque le hurlement du vent cesse, d’autres bruits le remplace. Des cris, des plaintes, le choc des fers qui se croisent. Une embuscade ! - A l’assassin ! A l’assassin ! Je crie, tant en langue de Paris qu’en parler praguois, tout en me précipitant l’épée nue à la main. - A moi, Montcel !… Avant d’avoir fini cet appel, je butte sur un corps, m’étale de tout mon long. L’épée m’échappe des mains. Je me redresse, cherche à tâtons mon épée, la ramasse et me fige sur place. Il n’y a plus un bruit. Le combat semble avoir cessé aussi soudainement qu’il a commencé. Ai-je rêvé ? Il ne reste qu’une torche qui menace de s’éteindre au contact de la neige froide. Je m’en saisis, lui redonne vie en l’agitant doucement et entreprend d’explorer les alentours. Trois corps sont jetés au sol, face contre terre. Trois seulement… Où sont les autres ?… Le cortège était bien plus nombreux. Un peu plus loin, devant la porte d’une officine, je reconnais avec effroi le pourpoint vert sombre qu’arborait ce soir mon ami Montcel. J’accours. Couché sur le flanc, il n’est pas mort mais il est impossible de ne pas sentir que ce sont les derniers spasmes qui secouent son corps, que chaque petit mouvement est le résultat d’une énergie suprême et désespérée. En passant ma main autour de ses épaules, je sens la chaleur épaisse de son sang qui s’écoule. On l’a frappé dans le dos, on l’a frappé à la gorge. Pour ces blessures, point de salut !… - Albert !… Albert !… Je crie, mes hurlements mêlés à des sanglots que je ne contrôle pas. C’est le premier homme que j’aime que je vois mourir. En me sentant responsable de ne pas avoir pu éviter son trépas. Alors, survient cet instant qui, lorsque je le fais jaillir de ma mémoire, continue bien des années plus tard à me glacer l’esprit et le cœur. Cet instant où un souffle s’échappe à l’agonie de mon ami, un souffle ultime arraché à la mort : - Ils vous protègent… Je ne sais pas pourquoi, mais ils vous protègent… Un dernier avertissement, un dernier conseil… Et le silence qui retombe. Albert de Montcel est mort. Et cette mort m’annonce une nouvelle vengeance à assouvir. _________________ http://pagesperso-orange.fr/saigprod |
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