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 Un mur a forcément deux côtésVoir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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MBS




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MessageSujet: Un mur a forcément deux côtés   Jeu 1 Nov - 18:32

Introducing Cathy Van der Cruyse, le Rantanplan de l'espionnage européen

- - - - - -

Chapitre 1
Tombe la neige


Elle avait mis le dernier cd d’Adamo à fond dans sa Polo d’occasion. Cela ne suffisait pas à lui faire oublier la neige qui tombait sur Bruxelles et la famine en Afrique, mais elle arriverait de meilleure humeur à son rendez-vous. Un rendez-vous qu’elle considérait comme celui de la dernière chance. Elle s’était fait virer de tous les boulots qu’elle avait occupés : à la pizzeria où elle avait servi des pizzas, à la boulangerie où elle avait servi des petits pains au chocolat, à l’académie de peinture où elle avait servi de modèle. Pour elle, c’était une malédiction qui ne la lâchait pas. Ses patrons lui demandaient toujours de faire des trucs complètement dingues et après ils disaient, une fois que ça avait lamentablement foiré, que c’était de sa faute.
- T’as pas de bol d’être super belle, lui disait sa copine Clara… Les femmes sont jalouses et les mecs pensent que tu vas coucher pour éviter d’être virée.
Faute de proposition intéressante dans le secteur privé, Cathie Van der Cruyse n’avait plus qu’à servir dans l’armée belge. Elle avait découpé l’annonce dans un quotidien du soir qu’elle achetait tous les matins et l’avait apprise par cœur pour bien se convaincre que ça lui correspondait. Tandis qu’elle descendait le grand boulevard entre les rues de droite et celles de gauche, elle s’en répétait une dernière fois les termes.

L’armée belge a besoin de vous. Si vous êtes jeune, jolie et titulaire d’un diplôme supérieur, vous correspondez au profil que nous recherchons afin de dynamiser nos services de relations publiques. Présentez-vous au ministère des Armées le vendredi 18 janvier à partir de 9 heures.

Cathy jeta un coup d’œil à sa montre… Ouf ! Elle avait eu un doute, mais non on était bien le 18 janvier.
- Bah, si j’étais venue un jour trop tôt, j’aurais attendu… Après tout, qu’est-ce que c’est qu’un jour quand on a une vie comme la mienne.
Elle évita de justesse une voiture qui était restée dans sa voie alors qu’elle s’était déportée sur la gauche en regardant sa montre.
- Connard ! Tu peux pas regarder où je vais !
Par chance, il restait de la place sur le parking du ministère. Cathy gara donc sa voiture en travers, occupant ainsi trois places.
Un agent de sécurité s’approcha. Il était déterminé et prêt à lui demander de mieux se garer. Il n’en fit rien cependant.
D’abord, il y eut la portière qui s’ouvrit et des jambes interminables bottées de noir jusqu’au-dessus du genou. Une mini-jupe en vinyle rouge qu’on devinait sous un épais manteau de fourrure.
- Robert, appela le préposé du parking ! Robert, viens voir ça ! J’te jure… T’as pas vu un truc comme ça depuis Eddy Merckx…
Il était quand même bien décidé à réprimander la conductrice égoïste… Mais, il croisa son regard vert à la candeur désarmante. Il resta planté devant la longue chevelure blonde de la jeune femme qui cascadait jusqu’à sa chute de reins. Il succomba au premier sourire vermillon de la créature…
Et il la regarda passer sans rien dire.

* *
*


- C’est bien ici qu’il faut venir pour le recrutement ?
- Non, mademoiselle, c’est à la porte 431…
La responsable de l’accueil avait moins de raisons que son collègue du parking d’être charitable envers Cathy Van der Cruyse. Question d’hormones. Elle attendit cependant qu’elle se soit éloignée avant de souffler à sa collègue :
- C’est nous qui organisons l’élection de Miss Pétasse cette année ?
- Non, je ne crois pas… Mais bon, c’est vrai que ce genre de nana, ça te dissuade de te présenter.

* *
*


A la grande surprise de Cathy, il n’y avait qu’une seule personne qui attendait devant la porte indiquée à l’accueil. Elle se frotta mentalement les mains.
- Sur ce coup, je suis sûre que c’est gagné… La pauvre fille, elle boxe pas dans ma catégorie.
L’autre candidate était plus petite, plus trapue et portait sur le visage des ecchymoses violacées.
- Mais apparemment, elle boxe pour de vrai, ajouta Cathy toujours pour elle-même.
La brunette au visage tuméfié semblait agitée. Elle ne tenait pas vraiment en place…
- Vous voulez aller aux toilettes et vous avez peur qu’on vous prenne votre place ? C’est ça ?... Mais, allez-y, je vous la garde moi votre place… De toute façon, on n’est que deux… Alors, ils seront bien obligés de nous prendre !
La réponse de la « boxeuse » prit d’abord la forme d’un regard noir, d’un grand sourire qui disait « quelle conne ! » et enfin trouva son accomplissement dans une forme verbale approximative.
- T’as raison ! J’y vais aux chiottes… J’vais gerber !
- Soyez sûre que je garde votre place, cria encore Cathy tandis que l’autre fille s’éloignait.
En attendant le retour de l’autre candidate, Cathy jeta un coup d’œil par la fenêtre. Il neigeait toujours. Des gros flocons, de petits flocons, le tout mélangé par le responsable du canon à neige universel.
- J’aimerai bien faire du ski, murmura Cathy… Dommage que ce soit plat chez nous…
La jeune femme en était encore à disserter sur le relief et le climat de la Belgique lorsqu’un homme se présenta.
- Bonjour…
- Bonjour, bredouilla Cathy. Euh, il faut attendre un peu… Il y a une fille qui attendait avant moi…
Sans paraître tenir compte de ce que venait de dire son interlocutrice, le type poursuivit son propre raisonnement.
- C’est bizarre. Je ne vous imaginais pas comme ça…
- Pourquoi, fit Cathy en battant des cils, je ne vous conviens pas…
- Au contraire, au contraire…
- Alors, je crois que vous voyez que je suis jeune et jolie… Pour le diplôme, j’ai amené mon certificat de natation et la coupe que j’ai remportée aux championnats inter-provinciaux de judo…
- Je crois que ce ne sera pas nécessaire, fit le type avec un grand sourire… En plus, vous avez de l’humour… Je crois que ce sera un vrai plaisir de travailler avec vous… Vous m’appellerez monsieur Hugues…
- Puisque vous me le demandez…
- Et vous ?
- Quoi, moi ?!
- Quel nom dois-je porter sur le bordereau pour cette mission ?
- Ah mon nom ! Cathy avec un C… Van der Cruyse pas attaché et avec un seul S.
- On m’avait dit que vous étiez une maniaque du détail… mais à ce point. Vous ne laissez rien au hasard.
- Non… Mon ancien patron disait « Si tu réfléchissais aussi vite que tu te rhabilles, tu serais prix nobel ! »
Un nuage de doute passa sur le front de monsieur Hugues, mais Cathy n’en perçut rien.
- Pour votre première mission, vous irez vous poster à l’angle du boulevard Annie Cordy et de la rue Raymond Devos.
- Je suis engagée ?!
- Ecoutez… Votre numéro de la ravissante idiote rend peut-être les mecs complètement gagas mais moi je m’en fous… Je suis homo…
- Oh !
Cathy se leva précipitamment et prit la direction de la sortie. En arrivant au bout du couloir, elle croisa l’autre candidate…
- Allez-y ! Vous allez voir, le type est sympa. Il s’appelle monsieur Hugues… Bon, il est gay… Non, je veux pas dire qu’il s’amuse… Il est même pas très marrant… Non, il est homosexuel quoi… Mais bon, vous devriez lui aller…
- Mais tu vas te pousser, poufiasse !…
La brunette, pressée de rejoindre monsieur Hugues, tenta de passer en force. Elle se prit les pieds dans le tapis, bascula sur le côté et dégringola dans l’escalier…
Cathy se précipita pour l’aider à se relever.
- Mademoiselle, ça va ?
La fille ne répondit pas.
En voyant un filet de sang couler sous le visage de la jeune femme, Cathy se redressa, paniquée. Elle avait envie de crier au secours mais on risquait de croire qu’elle avait voulu se débarrasser d’une concurrente.
Que faire ?
En plus, le sang la faisait tourner de l’œil.
Après avoir pesé le pour et le contre dans sa balance personnelle, elle enjamba le corps et retourna à sa voiture. On l’attendait à l’angle du boulevard Annie Cordy et de la rue Raymond Devos.

* *
*


Dernière édition par MBS le Sam 22 Mar - 11:21, édité 2 fois
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MBS




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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Jeu 1 Nov - 18:33

Il neigeait toujours ce qui inspira à Cathy une de ces remarques qui avaient beaucoup fait pour sa réputation.
- Si ça s’arrête pas, il va y en avoir partout !
Au parking, ils n’étaient pas moins de quatre pour la saluer, la regarder passer et proférer des plaisanteries salaces dans son dos. Cathy n’y prêta pas la moindre attention. Elle se demandait ce qu’elle allait trouver à son lieu de rendez-vous. Des bureaux ? Une sorte de boutique ?
- Si c’est juste un guichet en plein air, je démissionne tout de suite, se dit-elle. C’est pas humain ce temps-là…
Elle claqua la portière de sa Polo, mit le contact et démarra sur les chapeaux de roues. Après une glissade sur une plaque de verglas rattrapée avec maestria, elle réaligna la voiture sur la route et s’élança vers l’angle du boulevard Annie Cordy et de la rue Raymond Devos.

* *
*


C’était un boulevard paisible, déjà endormi sous dix centimètres de neige… et la rue qui le rejoignait ne valait guère mieux étant obstruée par un camion de déménagement. Après avoir tenté vainement de faire bouger les déménageurs pour aller se garer à une place qu’elle avait repéré quelques mètres plus loin, Cathy décida de rester là où elle était. Après tout, qui gênait-elle ? La rue était de toute façon impraticable.
L’angle du boulevard Annie Cordy et de la rue Raymond Devos était occupé par un bar « Le Tata Yoyo ».
- Drôle d’endroit ! C’est donc des soiffards que veut recruter l’armée !
L’entrée de Cathy au « Tata Yoyo » eut autant de retentissement que l’arrivée de Neil Armstrong sur la lune. C’était pour les clients comme la découverte d’un nouvel astre. Il y eut quelques sifflets admiratifs et un cri plus précis :
- Hey, Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand manteau ?
Quels que soient les défauts dont était, hélas pour elle, affublée Cathy Van der Cruyse, il faut lui reconnaître ce mérite. Elle avait le sens de la répartie, même muette. Avant de s’asseoir à une table, elle ôta sa fourrure en rat grondin synthétique permettant aux curieux de s’enthousiasmer pour sa plastique de rêve moulée par un pull en laine stretch.
- Patron, je suis de l’armée ! Ca ne vous gêne pas si je m’installe ici ?
Le patron ressemblait un peu à l’inspecteur Derrick mais en, à peine, plus rapide. Il trimballa sa carcasse anémiée jusqu’à la jeune femme avant de lui répondre :
- Vous faites comme vous le voulez, mamzelle… Vous restez autant que vous voulez… Qu’est-ce que je vous sers ?
- Une menthe à l’eau… Avec deux glaçons…
- Vous ne préférez pas plutôt un café… Avec ce temps…
- Non, désolée ! Je ne prends jamais de boisson chaude… J’ai l’estomac délicat.
Cathy jeta un nouveau regard par la fenêtre. La neige étouffait tout le paysage mais elle n’en avait rien à faire. Elle resterait toute la journée ici s’il le fallait mais elle recruterait des braves gars pour servir sous le drapeau national. Il faisait chaud, l’accueil avait été agréable et elle allait pouvoir déguster tranquillement une menthe à l’eau en attendant les premiers volontaires. La vie, soudain, lui semblait à nouveau belle.
Elle s’enfila à la paille sa menthe à l’eau, regarda sa montre. Il était 10h23. La neige tombait toujours et aucun des neuf clients dans le bar ne paraissait pressé de venir la rejoindre pour signer un engagement pour l’armée. Elle réalisa soudain qu’elle n’avait rien. Pas de formulaires, pas de documentation, pas de tampons… Pas même un papier ou un stylo pour noter les coordonnées d’un éventuel candidat.
- Quand on te dit que t’es qu’une conne… Il y a sans doute du vrai…
Commencèrent alors dix minutes pénibles durant lesquelles Cathy se demanda s’il ne serait pas plus raisonnable de retourner demander au ministère les fournitures manquantes. Bon d’accord, ce n’était pas bien loin mais la neige n’en finissait pas de tomber et sa Polo ressemblait déjà à une voiture pour pingouins.
Elle en était encore à arbitrer ce dur conflit intérieur - Y aller ou ne pas y aller ? – lorsqu’un type entra. Un mec super beau enfoncé dans un grand imperméable de cuir souple.
- Woaw, se dit Cathy… On dirait Brad Pitt ! Mais en mieux… Enfin sans sa copine, celle qui a un nom de machine à laver… C’est comment déjà ? Ah oui… Jennifer Ariston !
Et le beau mec, après un coup d’œil périphérique et panoramique à la fois sur tout le bar, marcha d’un pas résolu vers la table de Cathy.
- Vous êtes Cathy Van der Cruyse ?
- Oui. On se connaît ?
- Bon sang ! Vous deviez attendre à l’angle du boulevard Annie Cordy et de la rue Raymond Devos…
- Ben, j’y suis…
- A l’extérieur… On ne devait pas nous voir ensemble… Là, il y a dix mecs qui pourront jurer que je vous ai rencontrée.
- Ah, je comprends ! Vous vouliez que ça se fasse discrètement…
- Exactement. C’est quand même une règle de base dans notre métier.
- Sans doute… Je débute… Je ne suis pas trop au courant des usages…. Et, c’est vous qui me donnez mes fournitures ?
- Oui… Tenez !
Cathy sentit quelque chose qui heurtait ses cuissardes. Elle se dit que ce type avait de drôles de façons de faire… Soit il voulait la tripoter et il s’y prenait vraiment mal. Soit il lui faisait passer effectivement les fournitures qu’elle attendait pour se mettre au travail et il s’y prenait de manière stupide.
Elle passa sa main sous la table, sentit une enveloppe de papier kraft. Elle referma ses doigts dessus et la ramena vers elle.
- Qu’on ne voit surtout pas ce que je vous ai donné, murmura le type qui prévoyait déjà que son interlocutrice allait encore commettre une gaffe.
- Ok, ok, vous énervez pas…
Cathy glissa l’enveloppe sous son pull en la coinçant avec la ceinture cloutée qui tenait sa mini-jupe.
A ce moment précis, deux hommes entrèrent dans le bar.
- Elle est toujours là la p’tite dame qui a planté sa caisse derrière notre camion… Parce qu’on a fini…
- Je viens.
Cathy se rhabilla et sortit.
Le pare-brise de la Polo était recouvert de neige. Elle essaya de la chasser avec les essuies-glace. Ceux-ci refusèrent de fonctionner !
- Pfff ! Si je tombe sur le mec qui a dit que les voitures allemandes c’était du solide… Même pas fichu de bousculer quelques malheureux flocons de neige.
Elle dut sortir dégager le pare-brise à la main. L’enveloppe la gênant, elle la jeta sur le siège passager. Quelques coups de mains plus tard (« J’aurais dû mettre mes gants ce matin ! »), la visibilité était à nouveau suffisante pour gagner la place qu’elle avait repérée une heure plus tôt.
- J’ai du bol qu’elle soit toujours libre !
Avant de quitter sa voiture, Cathy consulta la check-list que lui avait faite son amie Clara… Un truc génial qui lui évitait de laisser ses phares allumés ou son autoradio en marche. En vérifiant la bonne fermeture de la fenêtre côté passager, elle vit l’enveloppe.
- Voyons quand même à quoi ça ressemble ces imprimés !
Le premier papier qui jaillit de l’enveloppe était un billet d’avion d’Air France. Elle regarda frénétiquement la destination : Nice !
Entre la joie de recevoir un tel cadeau et l’incompréhension de ce qu’on attendait qu’elle fit à Nice, Cathy eut du mal à choisir l’attitude à adopter.
- Brad Pitt, il pourra m’expliquer, lui.
Elle quitta le refuge frigorifié de sa Polo pour retrouver la chaude ambiance du bar. Les mêmes cris de joie accompagnèrent son retour.
- Patron ! Il n’est plus là le type qui était à ma table ?
- Non, il est parti… Et furieux d’avoir eu à payer votre menthe à l’eau.
- Donc, je ne vous dois rien…
- Pourquoi tu nous quittes, beugla un poivrot accoudé au comptoir ?
- Je peux utiliser vos toilettes avant de m’en aller ?
Le patron, avec son sourire las à la Derrick, s’effaça pour lui montrer le chemin. Tortillant son derrière et faisant claquer ses hauts talons, Cathy traversa la salle. Dans son dos, elle sentait tous les regards braqués.
- Désolé, les gars ! J’y vais toute seule, fit-elle avant de refermer la porte et de tirer le verrou.
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MBS




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MessageSujet: ROMAN : Un mur a forcément deux côtés - 2   Ven 2 Nov - 13:49

Chapitre 2
Inch’Allah


Dans l’enveloppe, outre le billet d’avion, il y avait une photographie et une lettre très courte. La lettre disait « Allez-y, ma petite, la Belgique compte sur vous ! » et c’était signé du ministre des Armées. La photo était celle d’un type plutôt banal… La preuve, Cathy ne lui trouvait un air de ressemblance avec personne…
- Peut-être Mel Gibson… mais alors quand il était jeune !
Elle embrassa le billet d’avion. La Belgique avait bien raison de lui faire confiance ; elle allait donner tout ce qu’elle avait pour recruter plein de volontaires pour servir dans l’armée du pays.
Un nouveau coup d’œil au billet alluma quelques feux clignotants dans son esprit. L’avion décollait de l’aéroport international dans cinq heures.
- Cinq heures ? Il faut que je file faire ma valise, moi.
Entre la rue Raymond Devos et son appartement situé au 15 de la place Plastic Bertrand, ce fut un festival. Là où les Bruxellois, quand même pas familiarisés avec de telles intempéries, roulaient avec prudence, Cathy se la joua Jacky Ickx. Dérapages, coups de volant et coups de klaxon, dépassements sur la voie du tramway.
- Nice, me voilà, hurla-t-elle à la rue, une demi-heure plus tard, sa valise à la main.

* *
*


- Monsieur Hugues, nous avons l’identité de la personne qu’on a retrouvée dans l’escalier.
- Elle est revenue à elle ?
- Non, mais on a retrouvé son sac à main dans les toilettes de cet étage. Elle avait dû l’oublier.
- Alors, qui est-ce ?
- Son nom est Franka Ramis.
- Et ?...
- Et c’est la personne que vous deviez recevoir tout à l’heure… Elle appartient à la police de la ville… Son supérieur hiérarchique est en route pour vous rencontrer…
- Alors qui est cette fille qui est allée au rendez-vous ?
- Aucune idée, monsieur…

* *
*


- J’aurais quand même préféré partir sur un vol de la Sabena, expliqua Cathy à son voisin.
Celui-ci avait regardé, non sans plaisir, cette fille au physique de top-model venir s’installer sur le siège voisin du sien. Il avait tout détaillé. Ses hautes bottes, sa jupe minuscule, son manteau de fourrure… Sans doute une pute de luxe qui partait rejoindre un client sur la Côte d’Azur.
Sauf que maintenant, il déchantait un peu. La fille était bavarde comme une pie… et ce qu’elle disait avait autant d’intérêt qu’un access prime time sur TF1.
- Mais, mademoiselle, la Sabena n’existe plus… Elle a fait faillite !
Là, il comprit qu’il venait de commettre une gaffe énorme. Le visage de la jeune femme se décomposa littéralement en deux secondes.
- C’est pas possible ! C’est pas possible !
De grosses larmes se mirent à couler le long de son visage si beau qu’il ne nécessitait pas de maquillage.
Au comble d’une douleur que son voisin jugeait incompréhensible et clairement risible, elle appela l’hôtesse.
- Mademoiselle, vous qui êtes une professionnelle, vous pouvez me renseigner… Monsieur vient de me dire que la Sabena n’existait plus…
- Effectivement, mademoiselle. La compagnie belge a déposé son bilan il y a un an ou deux…
Les larmes redoublèrent. Cathy ouvrit son sac. Le voisin, supposant qu’elle cherchait un mouchoir, lui tendit un Kleenex.
- Non merci…
Du petit sac, elle tira un téléphone portable miniature et composa à taper, avec une énergie qu’on aurait pu qualifier du désespoir, un numéro.
- Mademoiselle, nous allons bientôt décoller… Vous ne devez pas téléphoner, fit l’hôtesse qui gardait à l’œil l’étrange cliente au comportement proche de l’hystérie.
- Je n’en ai pas pour longtemps !... Maman !!!
C’était un véritable hurlement plaintif qui fit sursauter tous les passagers de la classe affaires. Un long appel plein d’une douleur de bête blessée.
- Maman !!! Pourquoi tu m’as mentie ? Pourquoi tu ne m’as pas dit que la Sabena avait coulé ?
L’hôtesse avait beau être habituée aux passagers qui font du scandale dans l’avion ou qui, au dernier moment, panique et hurle qu’ils veulent descendre, elle ne savait comment agir en de telles circonstances… Soit cette fille était complètement siphonnée, soit sa douleur (et quelle drôle de douleur !) l’égarait complètement.
- Ca fait combien de temps que tu ne travailles plus alors ?... Tu étais où quand tu étais au travail alors ?... Moi qui voulais te faire la surprise… Ca y est, j’ai un boulot ! Et tu sais quoi ? Je vais travailler à Nice… Et voilà que j’apprends ça… Maman ! Pourquoi tu me fais jamais confiance ? Tu me prends pour une conne ou quoi ?
L’hôtesse s’approcha.
- Mademoiselle, il faut que vous raccrochiez maintenant ! Nous allons décoller…
- Oui, je raccroche, répondit Cathy en reniflant bruyamment… Au revoir, maman… Je te rappelle dès que je suis à Nice.
Puis, se tournant vers son voisin.
- Vous l’avez toujours votre mouchoir en papier ?

* *
*
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MBS




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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Ven 2 Nov - 13:52

Le capitaine Roland de Roncevaux avait quitté l’hôtel de police Hercule Poirot dès qu’il avait appris qu’une de ses subordonnées avait eu un accident au siège du ministère de la Guerre. Il n’en connaissait pas les circonstances mais connaissant Franka Ramis, elle avait dû chercher la bagarre et se heurter à un plus costaud qu’elle.
- Vous êtes monsieur Hugues ?... Je suis le capitaine de Roncevaux… De la police de la ville.
- Alors, c’est quoi cette histoire avec votre homme ?… qui est en fait une femme d ‘ailleurs.
- J’espérais que vous auriez des éclaircissements à me donner sur cet accident…
- Tout ce que je sais, c’est que vous deviez m’envoyer une de vos collaboratrices qui désire entrer dans les services secrets… et que nous l’avions affectée, à titre d’essai, sur une mission en collaboration avec les services français.
- Tout ce que je sais, c’est que le sous-lieutenant Franka Ramis est à l’hôpital…
- Bref, nous ne savons pas grand-chose, conclut monsieur Hugues. Que pouvez-vous me dire sur votre femme ?
- A l’heure qu’il est, elle doit être à la cuisine. Le vendredi, en général, elle cuisine des cookies pour le week-end mais aujourd’hui, avec la neige…
- Non pas cette femme-là… L’autre… Françoise je ne sais pas quoi…
- Ah ! Franka ?! C’est une bagarreuse, une têtue, une endurante, une qui n’a peur de rien.
- Elle a un drôle de nom…
- C’est qu’elle n’est qu’à moitié belge…
- Ah, fit monsieur Hugues avec une moue de désappointement !
- Oui, je sais que les consignes sont strictes en ce moment… Qu’on veut préserver la pureté de la race… Mais que voulez-vous, la mère de Franka a rencontré un pilote de l’armée américaine… Et neuf mois à peu près plus tard, pof… Franka était là !
- J’ai un gros problème, capitaine… Quelqu’un est parti à la place de votre Franck Aramis ?
- Vous appelez ça un problème, monsieur. Je trouve au contraire que vos services sont sacrément efficaces pour avoir ainsi trouvé un remplaçant au pied levé…
- Je crois que vous m’avez mal compris…
Le chef de mission des services secrets se pencha vers le capitaine de police. Il apprécia sa force brute et son eau de toilette aux senteurs de musc et de bergamote de printemps.
- La personne qui est partie à la place de votre Aramis…
- Ramis, monsieur…
- Cette personne est partie avant l’accident de votre homme, non de votre femme… enfin de qui vous savez… La connaissez-vous ?
- Ma femme ?
- Non, cette femme…
- Franka Ramis ?
- Non, celle qui est partie au rendez-vous…
- Comment la connaîtrais-je si vous ne me dîtes pas qui c’est ?
- C’est que je ne sais pas qui c’est… Alors, je vous pose la question… Avez-vous envoyé une deuxième femme à ce rendez-vous ?
- Non…
- Une grande perche dans les un mètre octante, un mètre octante-cinq ! Blonde, yeux clairs ! Physique de rêve à faire bander un homo… Et croyez moi, je sais de quoi je parle…
- Si j’avais dans mes services une femme ressemblant à la personne que vous me décrivez, je vous prie de croire que je ne la prêterais pas aux services secrets… J’en ferais ma secrétaire.
La secrétaire de monsieur Hugues pointa soudain le bout de ses talons hauts.
- On sait qui c’est, monsieur…

* *
*


- Mademoiselle, il fait quel temps à Nice aujourd’hui ?
- Beau sans doute… C’est sûr que ça va vous changer de la neige de Bruxelles.
- J’ai bien fait de prendre mes maillots de bain alors…
- Euh, on est en hiver quand même…
- Ah ?! Même à Nice ?

* *
*


- Son nom est Catherine Van der Cruyse, mais elle se fait appeler Cathy.
- Qu’est-ce que vous avez sur elle ?
- Tout ce qu’on peut avoir. Ses mensurations…
- Envoyez !
- Un mètre octante trois, cinquante-huit kilos, cheveux blonds, yeux verts, tour de poitrine 95 bonnets D, tour de taille 60…
- Arrêtez, gémit le capitaine de Roncevaux… C’est trop bon !
- Continuez, ordonna monsieur Hugues… Moi ça ne me fait rien !
- Très bien… Pointure 38-39. Longueur des jambes 1m10. Elle est née le 18 juillet 1985 à Charleroi. Signes particuliers : néant… à part qu’elle s’habille comme une salope mais ça c’est moi qui le rajoute.
- Je vous dispense de vos commentaires… Poursuivez !
- C’est la fille d’un ancien footballeur Dirk Van der Cruyse. Il a joué à la Gantoise et à Mouscron. Une sélection en équipe de Belgique. Il s’est fait expulser au bout de dix minutes et sa carrière s’est arrêtée là. Il n’a plus voulu remettre les pieds sur un terrain de foot.
- Je me rappelle de lui, intervint de Roncevaux… Un défenseur latéral… Le genre Gerets mais qui aurait su en plus jouer au foot.
- Roncevaux, je vous ai pas sonné… Je vous laisse écouter… Mais écoutez en silence… La mère ?
- Une ancienne miss Belgique… En 1983… Elle est devenue hôtesse de l’air ensuite… Elle est wallonne, ajouta la secrétaire.
- Ah, enfin, un point positif !
Monsieur Hugues fit un signe pour indiquer qu’il réfléchissait.
- A-t-on des infos sur ce qui s’est passé à l’angle de la rue Devos et du boulevard Cordy ?
- Elle a rencontré un type qui ressemblait à Brad Pitt d’après le patron du bar.
- Le contact du Ministère des Affaires étrangères… Il n’y a que lui qui sait où elle est partie la salo… la fille qui était là tout à l’heure… Maudit cloisonnement des services !… Je dois lancer une mission pilotée par les Affaires étrangères avec une femme dépendant du Ministère de l’Intérieur et sous ma responsabilité au Ministère des Armées… Et on s’étonne que ça foire !
- Permettez… J’ai connu un type qui ressemblait à Brad Pitt…
- Où ça ?
- Au cinéma !
- De Roncevaux, quand vous aurez fini de corner des conneries…
- Oh, mais ce n’est pas une connerie… C’est un type que j’ai rencontré au cinéma… On était en train de regarder « La Vache et le prisonnier » dans le cadre d’une rétrospective à la cinémathèque sur « Animaux et seconde guerre mondiale »… Il travaillait alors au ministère de l’Agriculture à la Direction de l’Elevage et des Trucs pas bons… Ca doit être le même… Jules Bornard il s’appelle…
- Olga, recherchez-moi l’adresse de ce Jules…
La secrétaire, petite femme blonde aux cheveux coupés ras, sortit du bureau de monsieur Hugues aussi vite que le lui permettaient ses talons de douze centimètres de hauteur.
- Pardon d’être indiscret, monsieur… Votre secrétaire, ça fait longtemps qu’elle travaille ici ?
- Pourquoi ?
- Ben, Olga ! Elle ne viendrait pas d’Europe de l’Est des fois ?
- Si de Russie, pourquoi ?
- Et vous ne craignez pas que ce soit une espionne ?
- Une espionne, Olga ? Allons, vous voulez rire… La seule chose qu’elle ait apprise depuis 15 ans qu’elle bosse ici, c’est à préparer un café potable.

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MBS




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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Ven 2 Nov - 13:53

L’avion piqua vers la mer. L’aéroport de Nice était une sorte de porte-avions fixe ancré à l’ouest de la Baie des Anges.
Le voisin de Cathy l’entendit murmurer :
- Pourvu qu’il ne rate pas la piste ! Pourvu qu’il ne rate pas la piste !
- Allons, mademoiselle, c’est un pilote professionnel… Il sait ce qu’il doit faire…
- Vous avez vérifié sa licence de pilote ? Qu’est-ce que vous savez qu’il est bon pilote ?! Parce que décoller, ça va toujours… Voler, même moi j’y arriverais… Mais se poser… Ma maman, elle a toujours dit que c’est le moment le plus difficile… La preuve, avant de te poser, en général, tu survoles un cimetière… C’est pas un hasard…
Le nez de l’Airbus se redressa, les roues touchèrent le sol, l’avion commença à décélérer.
Cathy, soulagée, se mit à crier.
- Nice ! Nice ! Tous les voyageurs descendent de l’avion…

* *
*


- Pourquoi cette fille était-elle là ? J’ai beau me creuser le cortex… Je ne trouve pas d’explication logique…
- Vous avez prévenu les Français ?
- Bon sang, de Roncevaux, vous avez raison… Avec tout ça, j’avais oublié les Français…
Monsieur Hugues appuya sur le bouton de l’interphone.
- Tatiana, appelez-moi la DST en urgence…
- Elle ne s’appelle pas Olga votre secrétaire ?
- Si… mais Tatiana, c’est une petite nouvelle qui fait un stage…
- Et elle est russe ?
- Pourquoi ?... Vous ne seriez pas xénophobe, de Roncevaux ?!

* *
*


Quand il la vit arriver, Pierre n’en crut pas ses yeux. La fille aux cuissardes noires vernies marchait droit vers lui et sa pancarte « Bienvenue à la Belgique ».
- Finalement, dit-elle en posant sa valise à ses pieds, vous ne lui ressemblez pas du tout.
- A qui ?
- A Mel Gibson…
- Oui, c’est un des grands regrets de ma vie… avec le fait de ne pas vous avoir connu plus tôt. Je m’appelle Pierre Bonnard.
- Moi, c’est Cathy van der Cruyse… Attendez, Pierre Bonnard, ça me dit quelque chose votre nom…
- Oui, il y a eu un peintre qui s’appelait comme ça…
- Bonnard (Pierre). Peintre français [Fontenay-aux-Roses, 1867 – Le Cannet, 1947].
- Je suis impressionné.
- Quand est-ce qu’on commence ?
- Si vous le permettez, je vais d’abord vous conduire à votre hôtel… Puis ensuite, nous irons manger au restaurant…
- Ca me va ! Mais d’abord je vais passer un coup de téléphone à ma mère pour la prévenir que je suis bien arrivée…
- Ah ! Pas question ! Je ne sais pas quelles sont les mesures de sécurité en Belgique, mais ici c’est rien qui puisse vous identifier. Les téléphones portables, on va les enfermer dans une consigne et on les récupérera à la fin de la mission.
- C’est dur, ça ! Ma maman va s’inquiéter…
- Les aléas du métier, ma chère Cathy.

* *
*


- Les Français essayent de joindre leur agent… mais ils n’y arrivent pas.
- Et merde ! Décidément, rien ne va dans cette histoire…
- Par contre, on a la mère de la pouffe sur le grill. On a commencé à l’interroger… Vous pouvez brancher le moniteur…
- Ca va pas, non ?! Je veux pas avoir de problème avec les services de la piscine municipale.
- Non, monsieur Hugues… Le moniteur, la télé de votre ordinateur…
- Excusez-moi, dit avec un sourire las Hugues à de Roncevaux, cette journée m’a épuisé.
Sur l’écran de l’ordinateur, une femme à la quarantaine resplendissante, vêtue d’un string à paillettes et d’un soutien-gorge assorti, faisait face à deux enquêteurs des services de renseignement.
- Depuis quand votre fille travaille-t-elle pour un pays étranger ?
- Est-ce qu’elle se drogue ?
- Va-t-elle au bois de Boulogne quand elle va à Paris ?
- Elle supporte plutôt Anderlecht ou le FC Bruges ?
Face à cet interrogatoire plutôt débridé, mais dont elle avait compris qu’il était destiné à la faire craquer, Claire Van der Cruyse ne se démontait pas. Elle avait bien acceptée d’être contrainte de se déshabiller pour la durée de la garde à vue mais les questions qu’on lui posait sur sa fille lui semblaient totalement irréelles. Alors, elle répondait calmement et avec toute l’honnêteté dont pouvait être capable le cœur d’une mère.
- Elle ne travaille pas pour un pays étranger… Elle a même refusé de travailler chez McDonald’s.
- Elle ne se drogue pas… Elle n’en a pas besoin… Elle est toujours très gaie car elle aime la vie et les plaisirs simples.
- Elle n’est jamais allée à Paris.
- Elle ne suit plus le football depuis que son père a arrêté sa carrière.
Monsieur Hugues amena devant sa bouche le micro qui était incorporé à son casque d’écoute.
- Bonsoir, madame Van der Cruyse… Est-ce que vous savez où est votre fille ?
- Elle doit être arrivée à Nice cette heure-ci.
- Merci… C’est tout ce que nous voulions savoir.
Monsieur Hugues allait couper le moniteur lorsque Claire Van der Cruyse se tourna vers le haut-parleur et la caméra de la salle d’interrogatoire.
- Que lui voulez-vous à ma fille, hein ?
- Je ne peux pas vous le dire… Disons qu’elle semble s’être mise dans une situation plutôt compliquée…
- Je vous en prie… Retrouvez la et protégez la… Je sais bien qu’elle n’est pas comme les autres…
- Que voulez-vous dire, madame ?
- Eh bien, quand elle était au collège, on a mesuré son QI… Elle avait 40…
- C’est peu ?
- Très faible… Elle ne comprend pas grand-chose par elle-même… Oh elle se débrouille mais si elle se met à penser à un truc, elle oublie ce qu’elle faisait avant.
- Merci madame…
- Par contre,…
Monsieur Hugues en avait assez entendu. Il coupa la communication.
- Voilà ! Une vraie conne… On a envoyé une vraie conne en mission avec les Français… Et on ne peut rien faire pour prévenir l’agent français…
- J’ai une solution à vous proposer…
- Dites toujours…
- Demain matin, vous envoyez Franka Ramis à Nice… Elle va vous la retrouver votre bimbo en moins de deux.

* *
*

- Franka, c’est bien la fille qui est à l’hosto…
- Comme je la connais, elle ne va pas y rester longtemps… Cette mission, c’est ce qu’elle attendait avec le plus d’envie depuis qu’elle ne croit plus au Père Noël… Alors, elle ne va pas laisser une conne faire le boulot à sa place…
- Parfait… Voyez avec Olga pour tous les détails d’intendance… Et que Dieu nous garde !
- Inch’Allah…
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MessageSujet: ROMAN : Un mur a forcément deux côtés - 3   Lun 12 Nov - 22:26

Chapitre 3
Les filles du bord de mer


L’hôtel était situé près de l’aéroport. Un quatre étoiles chic dans lequel on regarda entrer le couple formé par Pierre et Cathy avec tout le mépris et toute l’obséquiosité qui seyait à ce type d’établissement. Ici, on fermait les yeux mais on n’en pensait pas moins…
Au moment de laisser la jeune Belge pénétrer dans sa chambre, Pierre lui glissa une recommandation à laquelle celle-ci ne s’attendait pas.
- Il faudra que vous vous trouviez une tenue moins voyante, Cathy…
- Qu’est-ce qui ne va pas dans ma tenue ? Je m’habille souvent comme ça…
- Porté par vous, c’est très agréable à l’œil car vous êtes une jolie fille… Mais il y a des gens que ça choque…
- Ok, ok, je vais me changer… Mais on va avoir du mal à en recruter…
- Recruter de quoi ?
- Ben… Des petits soldats…
Sur ces paroles, elle referma la porte. Elle trouvait Pierre gentil mais elle avait du mal à comprendre ce qu’il venait faire dans cette histoire. Visiblement, il avait mal compris ce pourquoi ils étaient là…

* *
*


Le capitaine de Roncevaux se demandait pourquoi il avait passé toute l’après-midi dans ce bureau aussi moche qu’étriqué. Peut-être avait-il eu mauvaise conscience que « sa » Franka Ramis ait fait capoter l’opération des services secrets ? Peut-être voulait-il voir jusqu’où pouvait aller l’incompétence de monsieur Hugues ? A vrai dire, c’était sans doute les deux…
A vingt heures, de Roncevaux se leva de la chaise dont il n’avait pas bougé depuis le début de l’après-midi.
- Je pense que vous n’avez plus besoin de moi…
- Non, capitaine, et croyez-moi j’apprécie beaucoup votre disponibilité et votre sens de l’écoute. Il a fallu vous rappeler à l’ordre une ou deux fois mais ensuite vous avez su rester discret.
Monsieur Hugues tendit une main molle au capitaine de la police de la ville puis se replongea dans la lecture du dossier détaillé de Cathy Van der Cruyse.

* *
*


Pierre n’osa pas lui faire de remarques. Il avait senti combien elle avait mal pris son conseil vestimentaire. Etait-ce par provocation ou par inconscience qu’elle avait décidé de demeurer fringuée de manière vulgaire ?
Une robe très moulante en vinyle rouge, des escarpins assortis et aux talons démesurés, des bas résilles à gros trous.
- Si les flics nous remarquent sur la Promenade des Anglais, on va se retrouver au poste… Elle pour prostitution aggravée, moi en tant que client supposé… Que la télé soit en plus sur le coup et on est complètement grillés.

* *
*


- Monsieur, c’est l’heure… Je m’en vais…
- Oui, Olga… Bien sûr… Bonsoir…
Monsieur Hugues leva la tête pour sourire à sa fidèle secrétaire. Sourire qu’elle lui rendait tous les soirs depuis bientôt huit ans.
Mais ce soir, en fait de sourire, Olga braquait un pistolet muni d’un silencieux vers son patron.
- Bonsoir monsieur.
Elle pressa sur la gâchette. Monsieur Hugues s’endormit pour toujours avec dans l’oreille le crachotement étouffé des deux balles expulsées du canon.

* *
*


Le contraste entre le restaurant de grande classe et les vêtements de Cathy ne pouvait qu’être violent. En observant le regard du maître d’hôtel, Pierre songea :
- Ca y est ! Je sais à quoi cette situation me fait penser… Pretty woman… Et cette Cathy est beaucoup mieux encore que Julia Roberts… A tous les coups, ils vont en profiter pour me saler l’addition…
En vrai professionnel du renseignement, Pierre ne s’attarda pas trop longuement sur le malaise qu’il ressentait : lui qui devait passer inaperçu ne risquait pas de l’être avec une telle partenaire. Il fallait la garder à l’œil… Et justement, dans les yeux de Cathy, il lut un véritable étonnement, un émerveillement.
- C’est magnifique ! Cette décoration, ce grand lustre… C’est ça le luxe ! Je ne pensais pas pouvoir connaître ça un jour… J’aurais pu, remarquez, si j’avais pu faire l’élection de miss Belgique.
- Ils vous ont éliminée ?
Pierre eut le temps de se faire la réflexion que si elle répondait « oui » il passait ses prochaines vacances en Belgique. Une fille comme ça éliminée… Les autres étaient quoi alors ? Des bimbos à la puissance 10 ?
- Oui… Il paraît que je risquais de raconter n’importe quoi… C’est vrai que parfois j’ai des absences, mais je ne suis pas conne…
- Qui dit cela ?
- Beaucoup de monde…
- Cathy, vous savez pourquoi je vous ai invitée ce soir ?
- Parce que vous avez envie de me sauter ?
Pierre n’eut même pas le temps de répliquer…
- Vous ne seriez pas le premier, vous savez… Et, franchement, avec ce que ça va vous coûter ici, je crois que je pourrais dire « oui »…
- Cathy, répondez-moi franchement. Depuis combien de temps travaillez-vous ce personnage de débile profonde ?
Cathy ouvrit des yeux ronds, arrondit sa bouche. Tout son visage exprimait un étonnement teinté d’un soupçon de colère. Elle ne répondit rien…
- C’est vraiment très au point, continua Pierre Bonnard… Mais maintenant j’aimerais que nous discutions de cette mission…
- Moi aussi… Comment on va faire pour trouver ici des Belges voulant s’engager dans l’armée. Parce que, un, on est en France et deux, on se trouve sur une rue où il n’y a que les Anglais qui se promènent. Ca va être dur, dur de trouver des Belges ici…
Fallait-il rire ou s’effondrer sur la table ?
Une dernière fois, Pierre choisit de se dire que c’était sacrément bien imité. Cette niaiserie allait si bien finalement avec ces vêtements outranciers.
Et Cathy ajouta :
- Et vous, vous recrutez des Français ou des Belges ?

Et là, Pierre comprit que ce n’était pas un personnage composé qu’il avait en face d’elle. Que la jeune femme très belle et très sexy qui regardait, effarée, le prix des plats sur la carte, était une conne 1OO% pur jus. Et que c’est cette coéquipière-là qu’il allait devoir traîner pendant toute la mission.
Si ce n’était pas du sabotage, ça y ressemblait sacrément.

* *
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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Lun 12 Nov - 22:26

- Monsieur le ministre des Armées ?!
Le capitaine de Roncevaux venait de quitter le chevet de Franka Ramis et attendait l’ascenseur lorsque son téléphone portable avait entonné la Lambada. En entendant la qualité de la personne qu’il avait en ligne, il avait rectifié sa position se trouvant presque au garde-à-vous devant la porte d’acier de l’ascenseur.
- Capitaine de Roncevaux… J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous… Par laquelle je commence ?
- Comme toujours en pareilles circonstances, commencez par la mauvaise.
- Le chef de nos services secrets, le colonel Capet, a été assassiné il y a quinze minutes.
- Mauvaise nouvelle en effet, mais je ne connaissais pas le colonel et…
- On m’a rapporté pourtant que vous êtes resté dans son bureau toute l’après-midi…
- Oh, le colonel Capet c’était monsieur Hugues… Monsieur le ministre, j’espère que la bonne nouvelle c’est que je ne suis pas accusé du meurtre…
- Non… A vrai dire, personne n’y a songé… C’est sa secrétaire qui a fait le coup… et elle a disparu comme par enchantement… Ce qui me donne à penser que nos services secrets fonctionnent très mal. Alors, j’ai appelé mon collègue de l’Intérieur et il m’a suggéré de vous nommer à la place du peu regretté finalement colonel Capet. Vous êtes d’accord ?
- Je suis à vos ordres, monsieur le ministre…
- Alors, je signe… Je viendrai personnellement vous installer dans vos nouvelles fonctions demain matin à 10 heures.
De Roncevaux, chef des services secrets de sa majesté Albert II. Ca sonnait haut et clair sur une carte de visite.
Le capitaine retourna dans la chambre de Franka et, sans laisser à sa subordonnée le temps de comprendre ce qui lui arrivait, il commença à arracher les tuyaux plantés dans son corps…
- Capitaine, que faîtes-vous ?
- Je vous ramène chez vous… Demain matin, vous prenez un avion très tôt pour la Côte d’Azur…
- Capitaine, je peux à peine marcher… et j’ai la tête en compote…
- Même avec la tête en compote vous réfléchirez toujours dix fois mieux que la dingo qui a pris votre place… Allez, zou, debout !

* *
*


Samedi 19 janvier

Dans le lit encore fumant d’ébats olympiques, Pierre se laissa aller à un énorme blues. Durant toute la soirée, il avait gardé le silence mâchant et remâchant sa rancune envers les services belges, une estouffade de homard sauce angélique, son dégoût pour ce qu’il allait devoir dire à cette pauvre fille, une croustade aux pommes et aux framboises. Y avait-il d’autres mots que « pourquoi sont-ils allés pêcher une conne comme vous » ? Elle ? Elle avait babillé comme le ferait une enfant de huit ans ? La neige à Bruxelles, son père ancien footballeur qui avait failli venir jouer à l’OGC Nice, les meilleures plages du coin, la rupture de la liaison entre Ernestine Clapier et Rock Malone. Lui, il aurait dû lui parler de sécurité du monde, du type qui se faisait appeler le « Petit Malin » et qui menaçait de dévaster « l’industrie touristique » mondiale au strict profit de quelques régions qui, disait-il dans ses communiqués, avaient déjà payé pour leur survie. A partir d’aujourd’hui, ils devaient entrer en contact avec l’organisation en se faisant passer pour un couple envoyé par le comité hôtelier de la région de Knokke le Zoute. Pouvait-il espérer quelque chose de positif de cette coéquipière qui, à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, proférait une énormité.
Il la regarda endormie sagement près de lui. En la ramenant à son hôtel, il avait eu encore l’impression de traîner derrière lui une de ces filles qu’on peut ramasser à Nice à toute heure du jour ou de la nuit sur le long boulevard qui file au bord de mer. La manière dont elle avait pris sa main dans l’ascenseur, dont elle l’avait poussé sur le lit en riant n’avait rien de calculé. C’était une soudaine impulsion, le fruit d’un manque de discernement pour ce qui était bien ou mal. Elle devait surtout avoir besoin d’une présence, d’une épaule sur laquelle s’appuyer, d’un regard plus clair que le sien pour regarder le monde. A la manière dont ils avaient fait l’amour, il avait compris qu’elle n’avait ni l’âme, ni la technique, ni les attentes d’une professionnelle. Elle s’était donné simplement parce qu’elle avait été bien avec lui. Tout naturellement. Et ça, ça compliquait sacrément sa tâche.
Comment lui expliquer ce qu’elle devrait faire, dire, penser ?
Car il ne voyait pas comment il pouvait se présenter seul au rendez-vous fixé à Monaco en début d’après-midi.

* *
*


- En raison d’un mouvement de grève des aiguilleurs du ciel français, eh oui un de plus !, les vols à destination de France et de l’Europe du Sud sont retardés ou annulés. Nous nous excusons pour ce désagrément dû encore une fois à la notion très particulière du service public qu’ont nos amis français.
Franka Ramis, sa tête bandée largement dissimulée par un énorme bonnet à ponpon, expulsa de sa gorge une injure terrible.
- Font chier !
- Pas de panique, fit de Roncevaux ! Je vous conduis à la gare…
- Et le ministre ?
- Il attendra.

* *
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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Lun 12 Nov - 22:27

- Cathy chérie, il faut que je te dise un truc !
Merde ! Qu’est-ce qu’il avait dit ? « Cathy chérie » ? Cette fille lui faisait perde la boule… Ou alors c’était le contexte qui voulait ça. Grand hôtel, petit déjeuner au lit, jus d’orange naturel et croissants à profusion. Cadre romantique pour sérénade à deux.
- Je ne sais pas si je vais pouvoir faire cette mission avec toi…
- Ah, c’est ça ! Tu tires un coup et tu te barres !
Même défait par ce qu’il venait de lui dire, le visage de Cathy conservait une lumineuse beauté. Pierre essaya de faire abstraction de ses envies qui n’étaient rien moins qu’un retour illico sur la planète jambes en l’air.
- Cathy…
Ouf ! Il avait réussi à ne pas accoler « chérie »…
- Dis-moi précisément comment tu es arrivée ici ?
- Par avion… Vol Air France AF 7185… Départ : 16h12 , Arrivée : 18h02
Voilà. C’était ça qui empêchait que la mission ait la moindre chance de réussite. Cathy ne pouvait pas accéder aux sous-entendus.
- Non, raconte-moi tout depuis le début.
- Depuis le début ? Pfff… Il y en a pour un moment…
Elle mordit dans son croissant, enfila un demi-verre de jus d’orange par-dessus puis, tout en mastiquant, se lança :
- Le 13 janvier, à 8h47, en lisant un journal, j’ai trouvé une annonce dans la rubrique des petites annonces. L’armée demandait des candidates pour recruter des gens pour devenir militaire…
Elle se tourna vers lui, l’œil inquiet et la mine perplexe.
- J’ai bon jusque là ?
- Continue !
- Je me suis présentée le 18 janvier à 9h02 au Ministère des Armées. La dame de l’accueil a été très désagréable. Une grande rousse avec un dentier et une robe moche en lycra gris. A 9h06, après avoir grimpé les 52 marches de l’escalier, je suis arrivée au bureau 431. Là, il y avait déjà une fille qui attendait, petite brunette avec plein de bleu sur la figure et des talons de 5 centimètres. Elle venait à peine de partir aux toilettes que monsieur Hugues est arrivé. J’étais gênée pour la fille mais vu qu’on n’était que deux, je me suis dit qu’elle serait sans doute engagée… Donc j’ai pas attendu qu’elle revienne. Monsieur Hugues m’a envoyé à un rendez-vous à l’angle du boulevard Annie Cordy et de la rue Raymond Devos… Tu connais ?
Il secoua la tête en signe de dénégation. Dans sa tête, tout se mélangeait. Il n’écouta pas la suite. Cathy avait dû se tromper de porte, c’était aussi simple que ça. Un quiproquo avait suivi et elle s’était retrouvée embarquée sur cette mission. Elle venait pour un poste de recruteuse, elle se retrouvait agent secret en mission. Quelle triste ironie ! Mais, d’un autre côté, il songeait à la précision de son récit. Conne mais observatrice à n’en pas douter.
- Tu peux me décrire ton monsieur Hugues ?
- Environ 1m70, grassouillet, des cheveux peignés en avant pour ne pas montrer qu’il perd ses cheveux, de fines lunettes en argent, une tête carrée…
- La marque de sa montre ?
- Une Casio.
- Son eau de toilette ?
- Giorgio de Armani.
- Son ordinateur ? Il avait bien un ordinateur sur son bureau ?
- Oui, c’était un Hewlett-Packard gris-bleu…
Bien sûr, il n’avait aucune preuve que Cathy disait vrai. Pour le vérifier, il aurait fallu téléphoner et soulever ainsi la couverture qui était la sienne pour cette mission. Mais, la vitesse à laquelle elle répondait, le mouvement de ses yeux, la sérénité de son visage. Tout lui disait que ces observations étaient bien réelles.
- Cathy, tu connais Rain Man ?
- Rain Man, film américain de Barry Levinson, 1988, Comédie dramatique avec Dustin Hoffman, Tom Cruise, Valeria Golino, Gerald R. Molen, Jack Murdock…
Et merde ! Là, il craquait complètement… La conne sublime qui était dans le même lit que lui avait la mémoire d’un ordinateur surpuissant.
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MessageSujet: ROMAN : Un mur a forcément deux côtés - 4   Lun 12 Nov - 22:31

Chapitre 4
Le barbu sans barbe


Bien que le TGV roulât à 300 kilomètres/heure à travers la campagne artésienne, Franka devait se faire violence pour ne pas péter les plombs… Partie à 9h25 de la gare de Bruxelles-Midi, elle ne rallierait Nice qu’à 17h44. Une éternité. Ca donnait le temps à l’agent français et à la pétasse blonde de s’évaporer dans la nature. Elle ne rêvait que d’une chose : bondir au prochain arrêt dans la cabine du conducteur pour le forcer à accélérer. Ca, un train à grande vitesse ?! Un escargot vaguement aérodynamique, oui…

* *
*


Le ministre avant d’installer le capitaine Roland de Roncevaux dans ses nouvelles fonctions avait prononcé quelques mots en la mémoire du colonel Capet. Des mots simples mais totalement faux-cul. Un discours qui avait rappelé les brillants états de service du disparu de son entrée dans la fonction publique (il était alors sous-secrétaire au service de calibrage des courgettes et aubergines) à sa nomination huit ans auparavant à la tête des services de contre-espionnage. Un discours qui avait oublié les échecs rencontrés ici ou là, les coups de piston indispensables pour mener un raté à un poste dont il était indigne… Bref, un discours de ministre.
Dès que l’homme politique eut tourné dans un même mouvement le dos et les talons, le capitaine de Roncevaux, qui devait d’ailleurs être promu lieutenant-colonel dans les jours prochains, convoqua sa nouvelle secrétaire. Il ne lui en restait qu’une, la stagiaire Tatiana, et comme il craignait que celle-ci fût comme la deuxième lame d’un rasoir Gilette chargée de couper le poil qui se redresse, il l’accueillit avec entre les mains son P38 Lightning de service.
- Faites venir tous les chefs de service immédiatement. On va faire d’abord le point, puis ensuite un grand ménage… Ensuite, passez-moi le dossier de la blonde, Cathy je ne sais plus quoi…
- Le dossier a disparu, monsieur…
- Comment, disparu ?
- Oui… Il n’était plus sur le bureau de monsieur Hugues quand on l’a trouvé hier soir… Et, il n’y a plus rien non plus dans la mémoire de l’ordinateur central la concernant.
De Roncevaux ne savait pas ce qui l’énervait le plus : le laxisme des services dont il prenait la tête ou l’accent slave rehaussé de vodka de Tatiana.

* *
*


Ce qui était extraordinaire avec Cathy, c’est qu’on pouvait lui coller n’importe quoi dessus, jupe, pantalon, robe, ça paraissait toujours fait tout exprès pour elle. Ils avaient fait ensemble trois magasins de fringues à Monaco… Pas donné sur le plan des étiquettes, mais les services secrets français et belge se débrouilleraient sans doute pour le paiement de la note de frais ; dans ce domaine-là, il le savait, il y avait toujours de l’argent. Sauf que la Cathy, relookée en épouse du représentant du syndicat hôtelier de Knokke-le-Zoute, était enfin sortable… Dans la mesure, bien sûr, où on acceptait que tout le monde se retourne pour voir plus longtemps une miss Monde en puissance…
Car Pierre avait pris sa décision. Il ne la lâchait, il ne l’abandonnait pas. Lui tenir la main était un plaisir qu’il venait de découvrir et dont il savait déjà qu’il aurait du mal à se passer. Il ne lui dirait pas qu’elle était trop conne pour l’accompagner. Les facultés de mémorisation de cette fille étaient phénoménales. Pourquoi ne pas les utiliser ?
C’était tout con finalement. Il était tombé amoureux… Et c’était tout sauf professionnel comme attitude.

* *
*


A Roissy, Franka se leva posément de sa place, descendit sur le quai et marcha à pas résolus vers la motrice.
- Hé ! C’est vous le conducteur ?
- Oui, mademoiselle… Il y a un problème ?
- Oui. J’ai deux côtes cassées, un léger traumatisme crânien et quinze balles dans mon P.47 Thunderbolt… Alors, tu ouvres ta porte et tu me laisses monter à bord de ton escargot gris et bleu…

Ce qui était bien avec les McDonald’s, c’est qu’on pouvait parler tranquillement sans risquer d’être entendu par les voisins. Dans celui de Monaco, faute de place, l’espace jeux des enfants était placé dans la salle principale. Cela n’en serait que mieux…
C’est parce qu’il se souvenait de ce détail que Pierre avait conduit Cathy et son tout nouveau tailleur pastel dans ce fast-food. Ses propres explications et les réactions, peut-être véhémentes et démesurées de la jeune femme, n’en seraient que plus discrètes au milieu du brouhaha.
- Cathy, je suis un barbu !
- Mon chéri, tu arrêtes de me prendre pour une idiote… Je t’ai vu te raser ce matin à l’hôtel.
- Cathy, « barbu » est un mot d’argot professionnel. Tu es sûre que tu n’as pas ça rangé quelque part dans ton disque dur…
- Quel disque dur ?
- Ta tête, ton cerveau…
- Non. Pour moi, un barbu c’est un type qui porte une barbe… Comme Fidel Castro ou Carlos…
- Un barbu, dans notre jargon professionnel, c’est un espion…
- Un es…
Il lui plaqua la main sur la bouche.
- Exactement… Et toi, tu n’es pas ici pour recruter des soldats pour l’armée belge…
Toujours rendue muette par la main de Pierre, Cathy se contenta de remuer la tête pour signifier un « non » à la fois interrogatif et exclamatif.
- Quelque part, il y a eu une merde… Tu t’es retrouvée ici alors que ce ne devait pas être toi… C’est sans doute la fille brune qui devait venir… Je suis sur une mission très importante et, malheureusement, j’ai besoin de toi.
Là, ce sont les yeux clairs de Cathy qui se manifestèrent. Etonnement et excitation.
- Je dis « malheureusement » parce que tu n’es pas formée et que je ne peux pas faire autrement que t’utiliser. Avale ton Big Mac, je te dirai la suite plus tard.
Il relâcha la pression de sa main.
- Pierre, tu m’aimes ?...
- Oui, Cathy… Hélas !
- Alors, pourquoi tu as peur ?

* *
*


- Messieurs, je prends la direction de ce service dans les circonstances que vous connaissez. J’y trouve une chienlit indescriptible. Gaffes, dossiers égarés, pratiques inefficaces… Mon mot d’ordre en comprendra cinq : il faut que ça change ! Alors, quelles sont les affaires en cours ?
- Il y a l’affaire du « Petit Malin » pour lequel on a envoyé… ben vous savez qui…
- Ensuite ?
- On a la surveillance d’un gang d’espions biélorusses qui cherche à nous voler les secrets de la chanson réaliste façon Jacques Brel…
- Et c’est tout ?
- Non… On a une menace terroriste visant le Maneken pis… Des avions modèles réduits radiocommandés qui viendraient s’écraser tout contre…
- Bon, écoutez… Je crois que l’affaire du « Petit Malin » et ces menaces sur le tourisme mondial sont prioritaires. On met un maximum de monde là-dessus… Combien y a-t-il d’agents en service au fait ?
- 14, monsieur… dont 5 sont en vacances aux sports d’hiver et 3 sont infiltrés dans des réseaux dormants.
- Et merde ! Je comprends qu’il avait besoin de Franka, l’autre… En attendant, retournez me récupérer la mère de la blonde… Et cette fois-ci de la dignité, ne la déshabillez pas…
- Mais monsieur, c’est la procédure pour la fouille au corps…
- C’est Olga que vous auriez dû fouiller au corps hier, pauvres tâches !

* *
*


- Plus vite !
- Mais je ne peux pas… On est déjà à 20 km/h de plus que la normale…
- Il est bien allé à 515 km/h votre engin ?
- Oui, mais c’était une rame spéciale…
- C’est bien ce que je pensais… Vous les Français, quand vous n’êtes pas en grève, vous trichez !
- Et puis, si je me rapproche trop du TGV qui est dans le cadran précédent, le train va s’arrêter de lui-même…
- Et merde !

* *
*


- Voilà, tu as compris… Tu es ma femme. On est des hôteliers et on défend les intérêts de notre espace côtier… Tu me laisses parler. Si on te demande quelque chose, tu dis « comme moi ». Ok ?
- J’ai compris…
- Comment tu t’appelles ?
- Cathy Van der Cruyse, voyons…
- Non, je t’ai dit que tu étais madame…
- Oh oui, madame Van der Ploum…
- Cathy, je t’aime... Mais s’il te plait, ne complique pas les choses...
- Pierre ?
- Oui.
- On ne devrait pas avoir des alliances si on est mariés.
- Pas faux… Il reste une heure avant le rendez-vous… On va essayer d’en trouver… En attendant, dans quel ordre as-tu essayé les vêtements dans la deuxième boutique qu’on a visité ce matin.
- Alors, d’abord il y a eu la robe vert pomme, puis le blouson kaki avec les grandes poches… Ensuite, l’ensemble en jean qui était un peu trop large pour moi… et on a fini par le tailleur que je porte maintenant mais qu’ils n’avaient plus en 36…

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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Lun 12 Nov - 22:31

- Collègue, je crois que tu vas avoir une sacrée surprise !
Le nouveau conducteur qui s’apprêtait à prendre le relais en gare de la Part-Dieu jeta un œil vers la cabine.
- Tu avais une passagère ?
- Oui… Mais elle ne voyage pas seule… Elle a son flingue avec elle…
- T’as pas prévenu la sécurité ?
- Pourquoi faire, c’est une flic belge qui est pressée… Elle est sur les nerfs mais elle est assez jolie… Ca se passe bien… Simplement, fais-lui plaisir… Roule un poil plus vite et tout ira bien…

* *
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- Ca fait bizarre…
Lui aussi trouvait que c’était bizarre cet anneau argenté autour de l’annulaire… Bizarre et gênant. Ca serre, ça gratte, ça change la manière d’ouvrir et de fermer la main.
- Tu es prête, Cathy… On y va !
- J’suis prête, mon amour…
Elle disait ça comme si elle partait à la plage. Lui, il avait la trouille pour deux.

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L’hôtel « Fernando Morientes » donnait sur la mer et le stade Louis II. C’était un établissement très récent et dans lequel toutes les nouvelles technologies avaient été utilisées.
On y accédait par un sas directement inspiré des entrées de banques. Un scanner numérisait les visages des clients et, après consultation d’un immense fichier commun à tous les hôtels du groupe « Fif’Hotel », décidait d’autoriser ou non l’entrée.
La réceptionniste attendait derrière un grand comptoir en marbre gris, protégée par une très fine vitre résistante aux balles.
- J’ai rendez-vous avec le représentant du groupe Herbert U.Com…
- Vous êtes ?
- Monsieur et madame Van der Ploum… Ludovic et Barbara Van der Ploum de Knokke-le-Zoute.
Cathy éclata de rire. L’accent que prend Pierre était tellement ridicule… Il croyait sans doute que c’était comme ça que parlaient les Belges. Et d’ailleurs, s’ils parlaient comme ça, elle le saurait quand même…
- T’es ridicule, lâcha-t-elle !
Un coup de pied la ramena au calme.
- Veuillez excuser mon épouse…
Il baissa la voix, voulut s’approcher de la réceptionniste et ne réussit qu’à se cogner à la vitre.
- Elle a découvert le rosé de Provence à midi…
Et il accompagna cette révélation d’un geste de la main autour de son nez pour indiquer que la sobriété de son épouse n’était plus qu’un lointain souvenir.
- Vous êtes attendu… Chambre 431… Quatrième étage… L’ascenseur est sur votre droite…
Puis, quittant son ton de professionnelle de l’accueil…
- C’est vrai que le rosé de Provence quand on n’est pas habitué…
Devant la porte de l’ascenseur, les deux caméras thermiques de surveillance pivotèrent vers le couple comme des tournesols attirés par le soleil. Cathy leur fit deux ou trois grimaces et se marra doucement.
Bon sang ! Elle était tout sauf la femme du président d’un syndicat hôtelier. Pierre sentit qu’il allait devoir à nouveau utiliser l’argument d’un repas trop arrosé pour expliquer les attitudes bizarres de sa femme.
Sans émettre le moindre souffle, sans grincement métallique, la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Tranquillement. Puis se referma, toujours avec la même douceur.
- Je peux appuyer sur le bouton.
- Si ça peut te faire plaisir, soupira Pierre…
Un ascenseur et Cathy, ça pourrait lui donner des idées excitantes… Mais là, ce n’était pas le cas. Il était à fiasco moins deux minutes. C’était écrit…
En appuyant sur la touche 4, le chiffre s’était allumé et un cercle vert s’était mis à clignoter sur le panneau de commande. Cathy ne parvint pas à détacher son regard du chiffre rouge.
Pas possible ! On aurait dit qu’elle n’était jamais montée dans un ascenseur cette… !
Pierre préféra ne pas finir sa pensée…
- Cathy ! Cathy !
Elle sursauta et le regarda.
- Pour la dernière fois, arrête de te comporter comme ça. Comment peux-tu avoir ce que tu as dans la tête et être aussi gamine ?
Il posa la question en sachant très bien qu’il n’aurait pas de réponse. Mais cette réponse, il aurait bien voulu la connaître. Histoire d’espérer un peu…

* *
*


- Madame Van der Cruyse, je vous remercie pour votre coopération. Je suis sûr que ce que vous me direz pourra être d’une grande importance…
- Monsieur, est-ce que ma fille va bien ? Hier, on m’a posé des questions pour savoir où elle était mais on ne m’a rien dit.
- Je voudrais vous être agréable… Mais je ne peux rien vous dire… D’abord parce que c’est une affaire qui concerne les services secrets… Et ensuite, malheureusement, parce que je ne sais rien d’autre que ce que vous savez déjà. Votre fille est partie pour Nice en avion.
Il avait à peine aperçu le visage de Claire Van der Cruyse la veille sur l’écran de l’ordinateur de monsieur Hugues. L’avoir devant lui n’était pas sans lui procurer des sensations certaines. Cette femme était encore, à 40 ans passés, merveilleusement belle.
Belle mais inquiète…
Et cette inquiétude faisait encore plus briller ses grands yeux bleus.
Mouillés de larmes, ils étaient comme deux petits lagons paradisiaques dans lesquels il serait bien allé plonger.
- Ecoutez… Je vais jouer franc jeu avec vous… J’ai besoin de tout savoir sur votre fille… Nous avons eu un problème informatique et son dossier a totalement disparu.
- Ca veut dire qu’elle est…
- Tranquillisez-vous ! Ca veut dire simplement qu’il y a dans ces services un type qui a effacé toute trace de votre fille… Volontairement ou pas, ça ce sera à nous de le découvrir. Mais en attendant, pour aider Cathy, vous devez tout me dire.
- Cathy, c’est une très jolie fille. Pour toutes les mamans, sa fille est forcément belle… Mais Cathy, elle est magnifique. Tout le monde le dit. Je n’ai eu sur elle que des compliments. Déjà à deux ans, elle était élue plus beau bébé de la crèche.
- Madame, je n’ai aucun mal à imaginer la beauté de votre fille. Il me suffit de vous regarder… Mais vous avez parlé hier de son QI de 40… Or, si j’ai bien compris aussi, votre fille conduit une voiture. Elle a son permis ?
- Oui, monsieur.
- Comment peut-on avoir son permis en ayant un QI de 40 ?
- C’est une histoire assez longue, monsieur…
- Je ne dirai pas que j’ai tout mon temps car ce serait mentir… Mais je vous écoute. Expliquez-moi tout ça.

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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Lun 12 Nov - 22:31

La porte n°431 était plus que la porte d’une simple chambre. Pierre le comprit dès qu’il vit la décoration recherchée, les dorures, le bois somptueux utilisé et les caméras qui cernaient l’entrée. La porte 431 ouvrait sur la suite la plus luxueuse de tout l’hôtel. Ici, le coût d’une nuit devait atteindre des sommes indécentes.
- Ca va, Barbara ?
- Qui ?
- Laisse tomber !
Il n’eut pas besoin de frapper. La porte pivota toute seule pour leur livrer passage.
- Entrez monsieur Van der Ploum…
Pierre s’était attendu à trouver face à lui un homme, un dur, un exécutant des basses œuvres du « Gros Malin ». Il fut décontenancé que la voix fût celle d’une femme.
- Je me présente. Lucille Romain. Je suis la représentante pour l’Europe occidentale du groupe Herbert U.Com.
- Ludovic Van der Ploum… Ma femme, Barbara…
- Vraiment ravissante…
- Merci…
- Je vous ai déjà vue quelque part, affirma Cathy !
- J’ai donné plusieurs interviews dans la presse… Il est donc possible que vous m’ayez vue dans une revue.
Le contraste entre les deux femmes était saisissant. Agée d’environ 50 ans, Lucille Romain avait conservé un charme de vamp des grandes années du cinéma américain. Silhouette noire, port distingué et gracieux, fume-cigarettes, bas et talons hauts. Elle parlait avec aisance et d’une manière quasi-aristocratique. Ses yeux gris avaient l’agressivité de serres d’aigle ; d’un simple regard elle pouvait explorer, fouiller les êtres et peut-être même leur arracher le cœur. Au contraire, Cathy incarnait une femme légère à l’esprit toujours serein. Son parler était populaire et toujours en décalage avec ce qui se disait. Son tailleur était sage et, finalement, cela lui correspondait bien.
- Asseyez-vous, je vous en prie… Vous buvez quelque chose ?…
- Volontiers…
Sans que Lucille Romain ait appelé ou actionné le moindre bouton, un grand gaillard, musclé de partout et bronzé jusque dans les derniers replis de son corps d’athlète, entra dans la pièce de réception.
- Un de mes étalons, fit la femme d’affaires avec dans l’œil un reflet qui disait à la fois sa fierté de pouvoir dompter de tels hommes et qui proférait tout aussi clairement un avertissement à son visiteur. Aussi bon au lit qu’en combat rapproché…

* *
*


- Ce test, Cathy l’a passé quand elle avait six ans… Sa maîtresse trouvait qu’elle avait une grande facilité. Ils ont pensé qu’elle était peut-être un petit génie.
- Un petit génie avec un QI de 40 ?
- Selon un ami, cela ne veut rien dire… D’abord le QI mesure le quotient intellectuel d’un occidental… Un pygmée super-intelligent aurait également un résultat très faible…
- Vous m’accorderez qu’avec ses 1m83 Cathy n’est pas de la race de pygmées…
- Certes, non…
De Roncevaux fut content d’avoir fait sourire madame Van der Cruyse dont il sentait l’immense détresse.
- Je dis toujours cela pour essayer de me convaincre que ce QI ne veut rien dire…
- Et pourtant vous avez dit hier que votre fille ne pouvait pas réfléchir par elle-même…
- Elle devrait être normale, monsieur… Ma petite fille devrait être normale… Elle a toujours été intelligente, précoce, sage… et si belle. J’avais l’impression d’avoir mis au monde une future femme parfaite qui ferait le bien partout où elle passerait, qui donnerait à un homme l’amour le plus fou… Et puis, un jour, à cause d’un test idiot, j’ai compris que j’allais souffrir toute ma vie de voir ce rêve évanoui.
- Pour vous, Cathy est devenue… au diable le langage politiquement correct… débile… Je vous précise que j’utilise son mot dans son sens premier, c’est-à-dire faible, et pas en synonyme de conne… Je disais que vous pensez que c’est venu d’un seul coup…
- Ce n’est pas possible qu’il en ait été autrement. Personne n’a été capable de savoir pourquoi ce maudit test a tout changé dans sa vie…
- Donc, Cathy est plus intelligente que ce 40…
- Bien sûr, monsieur… Elle a eu une scolarité normale jusqu’à la fin de l’école primaire. Mais là, elle n’a pas pu entrer au lycée… Elle a une mémoire extraordinaire, elle retient des tas de trucs… Ca l’aidait à tenir le choc… mais au lycée, il fallait penser, prendre des idées et en faire quelque chose de construit… Et ça, elle ne pouvait pas y arriver. Elle est entrée en apprentissage chez un couturier, mais elle a plus servi de modèle et de mannequin qu’elle n’y a vraiment appris un métier…
- Et elle a eu son permis quand même… Comment ?
A voir la figure de Claire Van der Cruyse se décomposer, De Roncevaux songea, mais trop tard, qu’il n’aurait pas dû revenir sur ce sujet.
- J’ai couché avec l’examinateur…
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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Sam 22 Mar - 10:50

Chapitre 5
Quand la liberté s’envole


- Et maintenant, si nous passions aux choses sérieuses ?
Pierre avait pris un Perrier, Cathy un jus de fruit. L’un parce qu’il tenait à garder toute sa lucidité, l’autre parce qu’elle n’avait jamais bu d’alcool de sa vie. Ordre formel de maman !
- Vous connaissez les termes de notre proposition. Assurer le développement de votre espace côtier au détriment de ses concurrents. Nous sommes prêts à prendre des participations financières significatives par le biais de différentes holdings afin de réaliser une amélioration substantielle des profits.
- Qu’est-ce qu’elle raconte, demanda Cathy ?! Elle parle en flamand ou quoi ?
- Barbara, s’il te plait…
- Oui, pardon, mon chéri…
- Je ne suis pas claire, s’enquit madame Romain ?
- Parfaitement claire mais…
- Attends, qu’est-ce que tu racontes ? Claire, c’est ma mère… La dame, elle s’appelle Lucille, elle l’a dit tout à l’heure…
- Barbara, s’il te plait…
- C’est bon, je me tais…
- Une question, cependant, madame Romain… Concrètement, comment allez-vous renforcer nos positions ?
- Nous avons les moyens techniques et financiers de favoriser qui le demande… et de reléguer dans l’oubli ceux qui nous snobent, monsieur Van der Ploum.
- Dites m’en plus ! Mes amis et moi ne sommes pas décidés à lâcher 500 millions d’euros contre de vagues promesses.
- Dans ce cas, levez-vous et approchez.
Ils suivirent Lucille Romain vers la terrasse. La vue sur la principauté était magnifique. Immeubles accrochés à flanc de collines, rochers vertigineux domestiqués, espaces gagnés sur la mer, tout désignait une ville opiniâtre décidée à lutter pour sa survie et sa richesse.
- Oh, on voit ta voiture !
- Barbara, cesse de te conduire comme une gamine…
- Ben quoi, ce n’est pas ta voiture ?
Sans prêter aucune attention aux remarques creuses de l’épouse Van der Ploum, Lucille Romain entama son explication.
- Imaginez que nous ne soyons pas ici, mais un peu en contrebas dans un des salons du palais du Prince. Imaginez qu’il hésite à lâcher non pas 500 millions mais 900 millions d’euros… Que voulez-vous ? Monaco, c’est autre chose de Knokke-le-Zoute… Sans vouloir vous vexer.
- Mais vous avez raison, c’est nul Knokke ! On y est allé une fois avec maman et…
- Cathy… !!!
- Imaginez qu’on évoque la possibilité de précipiter sur la ville un bombardier américain avec une de ces bombes monstrueuses utilisées pour détruire les barrages… Ou qu’on lui suggère l’hypothèse d’une bombe atomique explosant au large et générant une vague de plusieurs mètres de haut roulant vers la principauté… Que résulterait-il, selon vous, de ces menaces ?
- Un chèque de 900 millions libellé au profit de votre société…
- Voilà, vous avez tout compris, monsieur Van der Ploum ! Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous ! Votre survie économique ne dépend que de votre décision…
Cathy n’écoutait plus depuis longtemps. Elle avait repéré au loin un yacht qui rentrait au port et cela suffisait à l’amuser.
- Nous nous sommes compris, monsieur Van der Ploum ?
- Parfaitement…
- Pourquoi vous dîtes Van der Ploum comme ça, intervint Cathy ?
- Que voulez-vous dire ?
- Vous insistez sur Ploum… Vous entendez pas ?
- Barbara, regarde les bateaux et tais-toi…
- Alors, monsieur Van der Ploum…
Pierre perçut ce que Cathy avait remarqué. Une exagération sur Ploum avec un accent sonore et ironique.
- Oui ?!…
- Imaginez maintenant que vous ne soyez pas belge mais un agent des services secrets français… et que votre prétendue épouse réponde au doux nom de Cathy Van der Cruyse. Que penseriez-vous de la puissance de notre organisation ?

* *
*


- Madame Van der Cruyse, vous avez souvent eu recours à votre corps pour défendre les intérêts de votre fille ?
- C’est arrivé encore quelques fois, oui.
De Roncevaux ne savait que dire. Il était bien loin de Nice et du « Gros Malin ». Ce qu’il ressentait en ce moment, c’était une grande pitié pour cette mère aimante ayant consenti au plus douloureux des sacrifices. Une grande volonté aussi de lui ramener Cathy coûte que coûte.
- Et la mémoire de Cathy, dit-il pour ramener la discussion sur un terrain où la mère pourrait se sentir plus valorisée ?
- Ma fille est un phénomène de foire. Elle voit tout, elle retient tout. Elle est capable de vous dire minute par minute ce qu’elle a fait dans la journée.

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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Sam 22 Mar - 10:52

- Comment elle me connaît, lança Cathy ?
- Quand la Belgique envoie une demeurée à la place d’un agent véritable, ça se sait… Quand le dossier sur cette ravissante idiote mentionne ses compétences en matière de mémoire, une organisation comme la nôtre rêve de se l’attacher. Et quand cette jeune personne vient en plus se livrer à vous à domicile avec comme seule escorte un jeune homme tellement amoureux qu’il prononce le prénom de sa belle et non celui de la femme qu’il est censé accompagner, c’est un véritable plaisir.
Lucille Romain tendit la main vers Cathy.
- Tu ne me touches pas !
Pierre fit un geste pour s’interposer. Il se sentit saisi à la taille par deux bras musculeux qui le tirèrent vers l’intérieur de l’appartement. Il lança le cri de sa maîtresse non comme un appel à l’aide mais comme une incitation à la résistance, voire à la fuite.
- Tu ne me touches pas !
Cathy s’était mise à califourchon sur la rambarde de la terrasse.
- Je vais sauter si tu avances…
- Allons, Cathy, ce sont des jeux d’enfants cela… Dites-moi plutôt combien il y a de bateaux dans le port.
- 224.
- Vous voyez ! Vous êtes exceptionnelle.
La représentante d’Herbert U.Com fit un pas. Cathy sauta dans le vide.

* *
*


- C’est encore long, demanda Franka alors que le TGV quittait Marseille Saint-Charles ?
- Vous savez… A partir de maintenant, on va être sur une voie classique… On ne pourra plus rouler à 300… Mais si vous êtes si pressée, pourquoi vous n’avez pas pris l’avion ?
Le P47 Thunderbolt jaillit sous le nez du conducteur de la rame avant qu’il ait pu rendre compte de quoi que ce soit…
- C’est quoi la prochaine gare ?
- Toulon.
- On ne s’arrêtera pas…
- Mais… Les voyageurs ?
- Vous direz « Problème technique »… Vous n’allez pas me soutenir que votre engin est fiable à 100 %...
- Le train s’arrêtera de toute façon… Avec le signal d’alarme…
- Où est-ce qu’on le déconnecte ?
- Là, mais je ne le ferai pas…
- Moi je le ferai.
Franka pointa son P47 vers le tableau de commandes. Préférant préserver sa machine plutôt que son honneur, le conducteur bascula le commutateur. Le signal d’alarme passa sur « off ».
- Et maintenant, roule !
Il ne lui avait pas dit que les signaux l’arrêteraient automatiquement. Elle aurait été capable de se mettre à la fenêtre et de flinguer tous les feux de la ligne.

* *
*


- Elle a sauté !
Lucille Romain rentra à l’intérieur de la suite, referma la porte vitrée coulissante et tira les épais rideaux bruns. Elle avait la mine défaite.
Elle avait déjà éliminé physiquement des gens, mais ce qu’elle venait de vivre dépassait ce que sa propre logique pouvait accepter. Une fille à qui on proposait de travailler pour une puissante organisation avait préféré se suicider.
- Quelle conne !
- Ne dites pas ça de Cathy, hurla Pierre pour exorciser la douleur.
- On dirait qu’il y tenait à sa bimbo, le faux Belge ! Bon, il faut nettoyer… Les flics vont enquêter. Même si on est dans un hôtel qui nous appartient, ce corps étendu sur le goudron ça va faire tâche. On se débarrasse de notre ami ici présent…
- Couic, fit une des deux montagnes de muscles ?
- Pas tout de suite… Par contre, la réceptionniste ne doit pas rentrer chez elle ce soir… On lui laisse expliquer qu’elle a vu les deux entrer… Et après, couic, comme tu dis mon petit Mike… Avec les empreintes de notre ami bien en évidence sur son cou.
- La vie ne vaut donc rien pour vous, cracha Pierre.
- Ecoute-moi bien, monsieur des services secrets français. Pour nous assurer le contrôle du tourisme mondial, nous allons en sacrifier plusieurs centaines de milliers… Alors une de plus ou de moins…
- Vous…
- Mike, fais le taire… Je sens que je vais avoir droit au couplet sur « on vous arrêtera avant »…
Mike fourra trois serviettes en papier dans la bouche de Pierre, puis entortilla un gros ruban adhésif orange autour du visage de l’agent secret.
- Pour ta gouverne, nous n’échouerons pas… Si notre chef se fait appeler le « Petit Malin », ce n’est pas par forfanterie… C’est une réalité. Il a tout prévu… Et des miettes comme toi ou ta Cathy, ça se balaye d’un revers de la main.

* *
*


Normalement, une personne sensée serait partie en courant pour obtenir de l’aide.
Pas elle !
Ce n’était pas dans sa logique.
Cathy se présenta devant la porte de l’hôtel, fixa un regard méchant sur les caméras…
- Vous m’ouvrez, oui ?!
L’ordinateur central avait pour sa part une autre logique. Une voix numérique et impersonnelle emplit le sas.
- Accès refusé !
- Mais pourquoi ?
Comme s’il l’avait entendue, l’ordinateur apporta une précision qui expliquait tout.
- La personne est déjà entrée et pas encore ressortie.
Cathy balança de rage un grand coup de pied dans la porte en verre, puis se mit à hurler comme une folle :
- Pierre, je vais chercher de l’aide !

* *
*


- Votre fille n’est pas autiste ?
- Pas du tout… Au contraire, elle a de bons contacts avec les gens… Elle cherche le grand amour comme tout le monde, mais maladroitement. Elle se fait des amies mais elle ne les garde pas ; elles finissent par avoir honte d’être vues avec elle.
- Elle en souffre ?
- Je ne sais pas si elle s’en rend compte. J’essaye de la protéger au maximum, de lui éviter tout ce qui peut lui causer trop de peine. La tristesse, la solitude la mettent dans un état proche de la panique. Vous le voyez, c’est tout le contraire de l’autisme.
De Roncevaux aurait dû s’occuper d’autre chose. Il n’y pensait même plus. Il était à la fois subjugué par la beauté et le courage de Claire Van der Cruyse. Et sans s’en rendre compte, il faisait durer ces moments en multipliant les questions. Et même si ce qu’il apprenait n’avait guère d’intérêt pour la retrouver, il voulait tout savoir de Cathy.
- Peut-être, poursuivit Claire Van der Cruyse, peut-être est-ce parce que très jeune je l’ai mise au sport.
- Votre fille, je veux dire Cathy, a fait beaucoup de sport.
- Beaucoup est un mot un peu faible, monsieur. Comme elle mémorisait instantanément et comme il était impossible de lui faire réfléchir sur quoique ce soit, il ne servait à rien de la coller derrière un bureau pour ses devoirs et ses leçons. Elle était toujours sur le stade, dans le gymnase, à la piscine. Elle a été sélectionnée dans les équipes nationales de jeunes en natation, en hand-ball et en gymnastique.
- Et elle n’a pas atteint le haut niveau à cause de… ?
- Non… A 15 ans, elle s’est prise de passion pour le cirque. Elle a à peu près tout fait… Le clown, elle n’avait aucun mal. Elle jongle bien, monte à cheval comme une vraie écuyère, mais là où elle est la plus douée c’est pour la voltige aérienne… Le trapèze quoi… Le vide ne lui fait pas peur, elle peut se lancer d’un point à un autre sans même réfléchir. Quelle que soit la hauteur ! C’est inné…
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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Sam 22 Mar - 10:54

Chapitre 6
Les amours de journaux


Cathy n’avait pas la moindre idée d’où elle allait mais elle courrait. Foulée élégante et ample, travaillée sur la piste d’athlétisme ou dans les sous-bois. Elle aurait pu courir une heure comme ça, sans se fatiguer…
Mais elle portait des chaussures à talons et au bout de cinq minutes, même son cerveau atrophié perçut les signaux désespérés envoyés par ses chevilles torturées. Elle s’arrêta.
De toute façon, ils devaient sans doute encore la chercher dans l’hôtel ou sur le parking. Elle leur avait joué un drôle de tour quand même… Elle aurait eu envie de l’expliquer à Pierre… mais il n’était pas là et puis de toute façon il n’aurait jamais pu faire ce qu’elle avait fait. Ca, elle en était bien sûre…
- Madame…
- Oui mademoiselle…
- Vous savez comment j’ai fait pour m’échapper de l’hôtel ?
La vieille dame, qui traînait derrière elle un cabas à roulettes, se détourna dès qu’elle comprit qu’il ne s’agissait pas d’une touriste cherchant son chemin. Elle soupira et marmonna entre ses dents factices une terrible imprécation sur les jeunes et les herbes bizarres qu’ils fumaient. A Monaco, le touriste est roi… dès qu’il a de l’argent à dépenser et qu’il sait bien se tenir. Sinon, il n’est qu’un étranger.
Finalement, à force de harceler les passants, Cathy attira sur elle l’attention d’un policier de la principauté. Courtois, le pandore emplumé s’approcha et s’enquit de son problème :
- Je voudrais raconter quelque chose qui m’est arrivé… Mais tout le monde est pressé et personne ne veut m’écouter…
- Que vous est-il arrivé ? Moi, je vais vous écouter…
- Merci… Vous êtes gentil !
Et sans aucune gêne, elle déposa un gros baiser sur la joue du policier.
- Voilà… Je travaille pour les services secrets belges… En fait, je croyais que j’étais venue pour recruter des soldats pour notre armée mais non… En fait, je suis dans une mission avec un agent français qui s’appelle Pierre Bonnard… Bonnard comme le peintre, vous le connaissez ?
L’effet de la bise s’estompa aussitôt qu’il comprit qu’il avait affaire à une cinglée. Il se reprocha même de s’être laisser embrasser… Et si c’était contagieux ?
Tout en continuant à l’écouter, et sans l’interrompre conformément aux instructions du manuel du parfait petit policier monégasque, il pressa un bouton d’alerte sur son beeper.
- Donc, j’ai senti qu’il y avait une barre en fer sous le balcon. Je l’ai prise dans ma main et j’ai basculé en arrière… Et hop, je me suis retrouvée accrochée sous le balcon. Quand j’ai entendu la dame rentrer dans l’appartement, je me suis laissée tomber jusqu’au balcon du 2è étage… Oui, parce que le balcon du troisième, il est décalé… Je vous ai dit que c’était dans un hôtel qui s’appelle le « Fernando Morientes » ?
- Oui, bien sûr… D’ailleurs, il arrive.
- Qui ça ?
- Fernando Morientes, répondit le policier qui ne s’était pas attendu à la question.
- Vous me prenez pour une gaga ou quoi ! Morientes, il est reparti au Réal…
Avant que le policier ait pu comprendre ce qui lui arrivait, Cathy lui avait enfoncé son casque sur les yeux. Le monégasque entendit claquer les talons dans un staccato rapide mais quand il recouvra la vue, la belle donzelle avait disparu.

* *
*


- Monsieur, excusez-moi de vous déranger… Mais j’ai enfin réussi à obtenir un contact avec le général Roqueblanque de Saint-Rufnec, le chef du SNICEF.
- Passez le moi, Tatiana !
De Roncevaux se maudit intérieurement. Subjugué par Claire Van der Cruyse, il n’était pas sur ses gardes. Tatiana aurait pu le tirer comme un lapin et l’abattre comme un chien avant qu’il ait dégainé son arme de service.
- Saint-Rufnec à l’appareil… On vient de m’apprendre que vous remplaciez le colonel Capet… Il est souffrant ?
- Non, mon général, son cadavre va bien, je vous remercie…
- Excusez-moi… Décidément, on ne me dit rien…
- Mon général, j’ai besoin d’avoir des informations sur la coopération en cours entre nos services. Comme c’est notre ministère des Affaires étrangères qui chapeaute l’opération, nous avons été tenus à l’écart de sa préparation. Que savez-vous ?
- Ce que je sais, ce que je sais… Est-ce que vous croyez qu’on me met au courant de tout ce qui se passe ?
- Ce que nous savons c’est qu’un de vos agents devait entrer en contact avec l’organisation du « Petit Malin »…
- Le « Petit Malin » ?! Dîtes, le Belge, vous ne vous foutriez pas de moi par hasard ?! Je vous préviens, j’ai jamais pu sacquer Raymond Goethals… Alors, ne vous attendez pas à être particulièrement soutenus par mes services !
- Mon général, renseignez-vous… C’est un problème très grave.
- Parce que vous pensez que la préservation de nos intérêts en Afrique noire, ce n’est pas un problème fondamental… Attendez, je me renseigne et je vous rappelle…

* *
*


- A qui je peux raconter ce qui m’arrive ?
Malgré le froid, elle s’était mise pieds nus et continuait à courir. Toujours sans le moindre but.
- Si seulement, je connaissais quelqu’un ici ?
Un sourire poussa soudain sur son visage.
- Mais je connais quelqu’un !

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MessageSujet: Re: Un mur a forcément deux côtés   Sam 22 Mar - 10:56

De Roncevaux aurait dû faire évacuer Claire Van der Cruyse de son bureau. A la voir les mains jointes en de muettes prières, le visage ravagé par la détresse et l’angoisse, il n’en avait pas eu le courage. Il lui avait fait amener, comme à lui-même, un grand thé pour tromper l’attente.
Le téléphone n’eut pas le temps de bourdonner deux fois.
- De Roncevaux ?
- Oui mon général…
- Il semble qu’il y ait de la maïzena dans la semoule…
- C’est-à-dire mon général…
- Ah oui, c’est vrai… Vous les Belges, vous n’avez pas fait l’Algérie ! Bref, si je vous dis qu’on a mis Franck Leboeuf en défense…
- C’est que ça va mal…
- Très mal…
En entendant ces mots, la tension de Claire Van der Cruyse monta encore. Elle tenta de dissimuler ses craintes en prenant une gorgée de thé. Peine perdue ! De Roncevaux voyait trembler le bras, la main et la tasse. La mère de Cathy ne réussit qu’à se tâcher.
- Notre homme n’a pas donné signe de vie depuis hier, après avoir réceptionné votre agente. Il est coutumier du fait, remarquez ; il adore travailler en immersion complète… Mais, là, il aurait dû réapparaître pour donner le compte-rendu de sa rencontre avec la représentante de l’Organisation. Quelle heure est-il à Bruxelles ?
De Roncevaux regarda sa montre.
- 17h40 !
- Comme ici… Je croyais qu’il y avait deux heures de décalage horaire avec la Belgique…
- Plus maintenant, mon général… L’Europe !
- Europe ou pas, on peut les considérer comme perdus…
- Mon général, vous ne lancez pas d’avis de recherche ?…
- Monsieur, je ne sais pas quel jour vous êtes à Bruxelles, mais ici c’est samedi… Alors, soyez heureux que je sois à mon bureau et pas en train de culbuter ma maîtresse en prétextant être à un repas des anciens de l’Indo…
- Mon général, une dernière question…
- Vite ! Elle va refroidir…
- Qui ça ?!
- Ma maîtresse, bordel, vous ne suivez pas…
- Est-ce que vous savez où devait se tenir la réunion ?
- Dans l’océan indien, au large de l’Afrique… On ne vous apprend donc rien en Belgique…
- La réunion entre votre agent et nos adversaires…
- Ah ! Cette réunion-là ! A Monaco, je crois.
Le général Roqueblanque de Saint-Rufnec raccrocha le combiné du téléphone et accrocha autour de son cou le lourd collier clouté qui attendait sur son bureau. Il allait être en retard et sa maîtresse n’allait pas apprécier ça du tout. Il se délectait d’avance des châtiments qui l’attendaient.

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Trois heures a