 | Forums de Liens Utiles Littérature, Théâtre, Peinture, Musique, Photos, Randos, Gastronomie, Débats, Informatique et tout ce qui peut encore s'inventer. |
| | | Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... | |
| |
| Auteur | Message |
|---|
MBS
Nombre de messages: 1618 Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Jeu 5 Nov 2009 - 22:46 | |
| Que faire quand on a plein de questions sans réponse, des envies de courir vérifier les petites intuitions qu’on a formées dans sa tête et qu’on a un boulet – non, pardon deux – aux pieds qui vous bloquent au stand 128 ? Eh bien, pas grand chose ! J’ai beau discuter un bon quart d’heure avec Aurélie, apprendre pêle-mêle qu’elle prépare l’agrégation, qu’elle assurait le matin-même un atelier pédagogique TICE à l’IUT de la ville et qu’elle tient avec son mari un gite et des chambres d’hôtes en banlieue toulousaine, la suite de l’après-midi se traîne comme un gastéropode souffreteux. Même après deux annonces à la sono, les aficionados du XVIIème siècle ne se bousculent pas pour claquer 45 euros en échange de la version abrégée de ma thèse… Et le pire, c’est que je ne leur en veux même pas. Même si viennent surtout à Blois des enseignants ou des passionnés issus des classes sociaux-professionnelles les plus aisées, c’est la crise pour « tout le monde » et, en conséquence, « tout le monde fait attention » ; comme me le confirment mes deux camarades de stand, « c’est calme cette année », ce qui veut tout dire. Il faudrait ensuite avoir le narcissisme chevillé au corps pour imaginer que l’Alsacien ou le Berrichon en visite ici n’a d’autre envie que de voir ma belle signature, retravaillée pour l’occasion, venir orner un bloc d’érudition de 850 pages sans illustrations ni notes. Comme moi, beaucoup vont longuement traîner, réfléchir, soupeser le pour et le contre avant de se décider le dernier jour à acheter. Et tant pis si on n’a pas la signature de l’auteur ! Les fétichistes de l’autographe ont d’autres salons pour satisfaire leur fantasme. Seuls petits moments de tension en fait, le passage irrégulier des différentes caméras de la presse qui se baladent dans les allées du chapiteau. On fait alors semblant d’être très occupé en s’inventant une hyperactivité de cadres asiatiques. Cela dure une petite minute et on retombe aussi sec dans l’apathie franchouillarde. Et donc… J’attends. Comme l’élève qui s’ennuie en cours, je gribouille machinalement sur une feuille blanche en laissant mon esprit s’envoler. J’embrasse sans le vouloir vraiment dans ce voyage en apesanteur cérébrale tous ces problèmes qui me tourmentent au quotidien. Cette fortune qui m’embarrasse et dont, comme le personnage de Jean-Pierre Darroussin dans un film, je suis incapable de me débarrasser. Ma relation devenue compliquée (mais toujours excellente par ailleurs) avec Ludmilla depuis que j’ai proposé de la rétribuer pour garder le château et y explorer « mes » archives : peut-on salarier sa meilleure amie sans qu’à terme ne s’instaure une forme de supériorité de l’une sur l’autre ? J’espère que non mais je crains que oui… Maman, évidemment, s’invite dans cette garden-party des doutes : en trois ans, a-t-elle changé ? Peut-elle pardonner si moi je ne peux pas ? Et quand pourrais-je ?… Le truc le plus improbable au milieu de cette escapade éthérée est ma rencontre imaginaire avec Maximilien Lagault sur son lit d’hôpital. Il me regarde, me jauge, me juge et moi, comme en suspension entre la courbe des températures et l’édredon repoussé, les jambes croisées en tailleur, je fais celle qui ne se rend compte de rien, la belle indifférente méprisant dédaigneusement l’adversaire aux ailes brisées. J’émerge de mon demi-sommeil - et de mon ennui total - en me demandant si je ne ferais pas mieux effectivement de me rendre à l’hosto. Après tout, je suis quand même capable de montrer de la compassion dans un moment difficile pour un type qui m’insupporte en temps normal. Je repousse aussitôt l’idée ; les tordus du quai Saint-Jean y verraient justement une preuve que je veux cacher quelque chose. Je m’attendais certes à ne pas être submergée mais là, ça frise la faute de goût. Quel pouvait bien être l’intérêt de l’éditeur dans cette histoire de dédicace ? Sûrement pas de faire connaître sa production à la grande foule. Les badauds passent sans s’arrêter, presque sans regarder. Peut-être y a-t-il un donnant-donnant à tout cela que j’ignore ? L’organisateur échange-t-il un stand contre la promesse d’une animation sous la forme d’une présence d’auteurs ? Voilà quelque chose que j’ignore et dont je n’ose demander confirmation à Riri et Fifi (Richard et Philippe dont j’ai fini par apprendre les noms ; le premier est médiéviste et le second archéologue). - Vous n’allez jamais aux toilettes ? me demande Riri qui s’esquive sous ce lumineux prétexte pour aller se griller une Marlboro. Je trouve la question fine et délicate. Le nec plus ultra de la galanterie et du romantisme masculin. Etonnez-vous après ça que je ne fasse pas une fixation sur la quête d’un alter ego avec lequel il me viendrait l’envie folle de perpétuer l’espèce. La question vient en tous cas me rappeler à point nommé que je n’ai pas mangé depuis mes confiseries de la matinée et pas bu depuis mon entrée au commissariat de police. Et si c’est comme hier, je vais me retrouver coincée question repas du soir. Sans compter que je doute fort que mon Jules servant se précipite pour me retrouver comme convenu au bar de l’hôtel. - Aux toilettes, non… dis-je. Mais me chercher à manger me semble plus urgent. Là, ça presse ! - A 5 heures de l’après-midi ?… Vous goûtez encore à votre âge ?… demande Fifi avec une fausse candeur . Lui, il voudrait m’inviter à des jeux bien postérieurs à ceux du bac à sable qu’il ne s’y prendrait pas autrement… C’est-à-dire mal. Je désamorce immédiatement. - Oui, je goûte. Mais sûrement pas avec vous, Richard. J’aurais trop peur que vous ayez encore les doigts plein de terre et que vous colliez des restes de momies paléochrétiennes sur mes tartines. Si la remarque n’est pas d’une grande finesse, elle marque en tous cas le point terminal d’une après-midi perdue. Certes, j’ai gagné une invitation à découvrir le Domaine de Peyrolade à Daux, antre pittoresque d’Aurélie et de son époux, mais à part ça… Je remballe mes petites affaires et m’éloigne sans me retourner. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Ven 6 Nov 2009 - 20:22 | |
| VENDREDI SOIR Le temps a commencé à changer dans l’après-midi mais, enfermée sous le grand chapiteau-bibliothèque blanc, je n’en ai pas pris conscience. S’il ne pleut pas encore, une petite fraîcheur assez peu sympathique me cueille à la sortie de la Halle aux Grains. Un détour par l’hôtel s’impose donc, d’abord pour déposer l’ouvrage dédicacé qui a obéré de plus du quart ma cagnotte achats, ensuite pour me changer. Le prochain objectif à atteindre est fort compliqué : quêter dans cette ville touristique un endroit où on servirait une nourriture simple, sans fioritures et sans chichis… et jusqu’à il y a peu, j’aurais même ajouté « pour pas cher ». Quelque chose me dit que ce n’est pas gagné ce soir encore. D’un autre côté, mon expérience de la matinée m’a vacciné à jamais, je crois, contre les gaufrettes à la fraise. M’étant transformée en apprentie ours polaire après avoir renoncé à ma panoplie de conférencière glamour, je redescends dans le hall. Me voici bien décidée à profiter des dernières lueurs de jour pour arpenter la ville e trouver enfin une table chaleureuse et sympathique. Je récupère à l’accueil un flyer orangé qui présente les « diners historiques » que huit restaurateurs de la ville organisent en liaison avec le thème des Rendez-Vous. Nul doute que les aventuriers de la gastronomie, les Indiana Jones de l’assiette décorée mais pas remplie, les Paul Emile Victor de la nouvelle cuisine trouveraient motif à s’enthousiasmer et à saliver d’avance. Moi, sottement – et en ayant conscience de l’être, ce qui est pire -, je n’arrive pas à me pâmer devant un programme qui annonce « Corps et médecine orientale : variations autour de la diététique du Tao » au restaurant Les Banquettes rouges, « Corps jeune : Aux sources de la cuisine crétoise rêvée » à la brasserie Le Bureau ou « Corps et modernité : inventeurs et inventions au service d'une cuisine moderne (XIXe-XXe) » à l'hôtel-restaurant Le Monarque. Il doit sans doute me manquer une case, un gêne, une flopée de papilles, pour que j’en sois à rêver aux pommes de terres au beurre de maman et à une bonne crêpe au sucre. Je suis quand même prête à céder mon royaume pour une entrecôte avec des frites ! Finalement, je n’ai pas à en arriver à un tel sacrifice. Une brasserie située dans une rue piétonne - que j’avais ratée la veille - m’accueille, me nourrit et me dorlote assez pour que je m’abandonne au plaisir voluptueux d’un second dessert. Ma seule crainte, durant tout le repas, est de voir surgir un ancien collègue amiénois ou un confrère moderniste ; j’ai besoin de me replier sur moi-même pour savoir ce que je dois faire désormais. Toute l’après-midi, j’ai repoussé le moment d’affronter la question principale : suis-je tirée d’affaire ? J’incline toujours à croire que non et cette perspective de n’être qu’en sursis me déplait forcément. Quand on m’attaque, je me défend. Quand on me cherche, on me trouve. Mais là, je suis coincée dans un entre-deux qui me laisse sans possibilité de réaction. Les flics sont persuadés de détenir des preuves contre moi mais ils ne me mettent pas en garde-à-vue. Je sais pertinemment que je suis innocente mais je n’ai aucune possibilité de le prouver si, comme je le crains, les verrous se rappellent bientôt à mon bon souvenir. Attendre comme une brebis avant le sacrifice, c’est se préparer un chapelet de regrets. Passer à l’offensive pour dénouer moi-même le fil de cette intrigue incompréhensible, c’est risquer de tout envenimer. Entre la brebis et la vipère, je crains fort de ne pas hésiter longtemps. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Ven 6 Nov 2009 - 21:52 | |
| Qu’y a-t-il de honteux ou de suspect à arpenter les rues d’une ville qu’on ne connaît pas ? Pourquoi devrais-je brider ma curiosité d’historienne et renoncer à découvrir – même si la nuit est désormais bien tombée – cette cathédrale Saint-Louis dont je dois l’avouer, j’ignorais jusqu’à l’existence. Pourtant, voilà un édifice qui cadre à merveille avec mes thèmes d’étude habituels. Son style est certes gothique mais, comme me l’apprend un panneau devant le portail, c’est avec l’appui du puissant Colbert que l’édifice fut reconstruit dans le dernier quart du XVIIème siècle après le passage d’un ouragan dévastateur. Shame on me ! J’ignorais cette anecdote et, sans cesse perdue dans mes pensées depuis hier, je n’avais pas prêté attention à ce lourd vaisseau de pierres située sur la colline en face du Château ! - Vous jouez à la touriste ou vous revenez sur les lieux du crime ? - Bonsoir, madame l’inspecteur, réponds-je en voyant s’avancer vers moi la silhouette anguleuse de la policière. Vous me suiviez ? Je préfère ça. Au moins, désormais, les choses sont claires. Suspecte j’étais et suspecte je reste. Donc, je vais passer à l’attaque. - Même pas, répond Morentin. J’ai terminé mon service, mais vous savez comment sont les flics… Je crains même, hélas, de ne le savoir que trop. Pour quelqu’un qui a un casier judiciaire vierge – même pas un retrait de points sur le permis – je fréquente beaucoup les postes de police et les gendarmeries. - On a toujours un truc qui vous trotte dans la tête quand la journée est finie, reprend l’inspectrice. Pas possible de dételer complètement… Alors j’ai bâclé mon repas et je suis venue fureter ici. Voir qui va et qui vient. Cela peut être fort instructif quand on n’a pas de véritable piste. La fonctionnaire de police est consciencieuse, c’est déjà ça. J’ose espérer qu’elle est aussi plus intègre que je ne l’ai imaginé dans un premier temps. Cela m’aiderait. - C’est ici que cela s’est passé ? - Comme si vous n’étiez pas au courant, me lance-t-elle en serrant les dents. Son visage crispé ne m’inspire rien de bon. J’en viens aussitôt à regretter d’avoir tenté le diable en posant cette question qui pourtant, à mes yeux, ne m’engageait en rien. En quelques secondes, la physionomie de la policière se détend et elle remise la dureté de son regard au rayon des accessoires de la comédienne qu’elle doit parfois être. - Vous avez eu peur, n’est-ce pas ? - Je crois que si vous avez voulu me jouer un mauvais tour, il était réussi et pas d’un goût exquis, dis-je avec une grimace qui, elle, n’est pas feinte. - Désolé, mais j’aime bien voir réagir les gens en situation de stress. Histoire de confirmer des impressions premières, de voir si le feeling qu’on développe jour après jour sur le terrain fonctionne toujours. - Vous me croyez innocente ? - Ce que je crois n’a pour l’instant qu’une importance très relative pour vous. Disons que ça arrangerait beaucoup de monde qu’on vous coffre pour mettre fin à cette histoire. Nos patrons n’aiment pas que les fouille-merde viennent faire nos poubelles, et là, sur ce coup, parce que c’est Lagault, les journalistes sont déjà nombreux à tourner comme des faucons autour de l’hôtel de police attendant qu’on leur livre en pâture un coupable… Même pas un coupable, un nom… Donc, plus vite l’affaire sera pliée… Elle ne finit pas sa phrase et ses points de suspension muets douche la petite confiance que j’étais en train d’acquérir en l’écoutant. - Je vais vous dire pourquoi j’ai pris le risque de vous libérer. Le risque. Cela confirme que je suis à peu près seule contre le monde entier si ça se gâte. Que le temps tourne à l’orage et l’inspectrice sera la première à se mettre à l’abri. Les boulots par les temps qui courent, mieux vaut les garder. - C’est à cause de Jules… - J’avais bien remarqué que c’est après avoir prononcé son nom que votre attitude a changé à mon égard. - Jules n’est pas un nom, mademoiselle Toussaint. - Que voulez-vous dire ? Vous jouez sur les mots, ce n’est pas un nom mais un prénom, c’est ça ? - Même pas. La policière farfouille dans sa poche, dégage un paquet de cigarettes, m’en propose une, tire une clope du carton et l’allume. Cette séquence me semble interminable et mon cerveau s’agite en tout sens pour trouver ce que Morentin veut dire. Sans succès. Jules, pas un prénom ? Alors quoi ? - Vous savez n’est-ce pas ce qu’est un acronyme ? - Oui, une série de lettres qui sont des initiales et qui mises ensemble forment un mot prononçable. Comme laser ou nylon… - Exact !… Jules est un acronyme… Et même un acronyme que nous connaissons fort bien. - Et cela signifie ? dis-je de plus en plus intriguée par cette révélation… et par les raisons que peut avoir la policière de me révéler cette explication. - Ce que cela signifie à vrai dire est assez insignifiant. Ca sent la mauvais plaisanterie de potaches. Jeunesses Universitaires Ligériennes Et Socialistes. Avouez que c’est creux et que ça ne nous mène pas bien loin. - Ca nous dit l’âge des gamins qui ont pondu ça, tout au plus. - Et encore, tempère Morentin, on n’est même pas sûr que ce soit des gamins comme vous dites. Ce qui est assuré en revanche, c’est que Jules a un programme qui n’est pas forcément sympathique et pour nous plaire. Ridiculiser la police en s’en prenant à des personnalités qui viendraient à passer dans notre région. - S’en prendre à des personnes ? Physiquement ? Si elle me répond « oui », tout se mettra en place. Jules - le mouvement tout autant que le rigolo qui m’a pseudo-dragué - a préparé et exécuté l’agression contre Maximilien Lagault. C’était véritablement la cible idéale pour faire parler d’eux ! Un des esprits les plus connus du pays tabassé pendant la période de l’année où les médias sont le plus présent dans la ville. Et moi là-dedans, je joue le rôle de la signature, de la revendication. On m’interroge, on me questionne : « Où étiez-vous hier soir ? » « J’étais avec Jules… » Imparable. - Jules n’a jamais rien fait dans ce goût-là. Jusqu’à maintenant, il ne s’était manifesté que par des pamphlets incendiaires au charabia pseudo-révolutionnaire… Mais il y avait toujours la possibilité d’un passage à l’action un jour. Je considère que c’est fait désormais… Jules a frappé… La majorité de mes collègues n’y croit pas. Pour eux, c’est du flan. A peine plus qu’un canular. - Pourtant… - Oui, je sais… Cela vous arrangerait plutôt qu’ils se rallient à mon intuition. - Inspecteur, vous n’avez toujours pas répondu à ma question. Que venait faire ici Maximilien Lagault cette nuit? - Voir – et sans doute, pas seulement voir - une femme. Et il refuse obstinément de nous dire qui est cette femme… Ce qui ne nous arrange guère et ne facilite pas l’enquête… Notre Jules pourrait être aussi, et tout simplement, un mari ou un petit copain trompé qui se venge… Ni vu, ni connu, je t’embrouille… A propos, vous êtes allée au rendez-vous fixé par votre Jules à vous ? - A quoi cela aurait-il servi ? Si j’ai joué le rôle qu’il voulait que je tienne, il ne sera pas venu… Et s’il était là, bien fait pour lui ! Je n’avais pas envie de le revoir de toute façon. - Vous avez bien fait de vous dispenser de cette rencontre… N’oubliez pas qu’il y a toujours la possibilité que Jules soit bien un mouvement de dingues violents qui veut s’en prendre aux étrangers célèbres qui débarquent dans la région. Après Lagault hier, vous auriez pu tout bonnement être la victime suivante. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Sam 7 Nov 2009 - 14:28 | |
| La remarque de l’inspectrice ne m’ébranle même pas. Etre étrangère à la région, je ne peux nier l’être, mais de là à me croire célèbre, il ne faut pas exagérer. Dans la constellation des historiens, je ne suis qu’une petite étoile qui clignote à peine. Je reste pour ma part persuadée de la justesse de ma propre analyse : j’étais tout simplement le moyen de faire passer aux flics la revendication de l’agression. D’une manière à la fois tordue et subtile. - Vous espérez quoi en planquant ici ? demandé-je - Voir entrer ou sortir une femme qui pourrait être celle que venait rencontrer Lagault. D’après les collègues qui sont venus visiter l’immeuble, il n’y avait pas le genre de beauté au bras desquelles Lagault aime à se montrer. Enfin, ils ne l’ont pas dit comme ça… C’était un peu plus direct… Toutes imb… si vous voyez ce que je veux dire. - J’imagine sans difficulté. C’est le genre de raisonnement qu’on peut entendre dans la bouche de profs d’université aussi, vous savez… Donc vous pensez que cette femme mystérieuse est une personne extérieure à l’immeuble et qu’elle reviendra peut-être ce soir croyant retrouver son amant. - S’il y a une petite chance, je n’ai pas envie de la laisser passer. - Bon courage alors. C’est dans ce genre de moment que je suis contente de faire ce que je fais. Je prends congé de l’inspecteur Morentin et je me faufile par les rues étroites du quartier de la cathédrale pour rejoindre le secteur de la Halle aux Grains. Depuis la fermeture, l’agitation s’est déplacée le long de l’avenue Maunoury. On fait la queue pour avoir une place dans les restaurants comme on fait la queue pour entrer au cinéma. Avec plus ou moins de bonne humeur, avec plus ou moins de patience. Toujours aussi peu attirée par la populace, j’évite donc de traverser l’avenue, continue en longeant la bibliothèque Abbé Grégoire jusqu’à la hauteur de l’Holiday Inn. Ici aussi, la foule semble s’être donnée rendez-vous mais c’est un attroupement et pas une simple file d’attente. Ce ne sont pas des festivaliers qui attendent pour aller manger mais bien des badauds qui se sont scotchés là parce que d’autres attendaient déjà. Attendre quoi ?… Ou plutôt attendre qui ? Y aurait-il une rock star en ville ? Je quitte l’ombre de la bibliothèque pour traverser au feu vert lorsque une main m’agrippe le bras. - N’ayez pas peur, Fiona !… Reculez-vous ! Mon premier réflexe serait de hurler et d’appeler à l’aide. Je me retiens. D’abord parce que la main m’a déjà relâchée et je vois là l’effet d’une volonté non agressive. Ensuite parce que la voix m’a appelée par mon prénom et que c’est le signe d’une certaine connivence avec moi. Enfin parce que, dans un monde où on contrôle de plus en plus les populations en les maintenant dans un climat de tension permanente, je me refuse à avoir peur sans une bonne raison. - C’est vous qu’ils veulent voir, me chuchote la voix. - Qui êtes-vous ? - C’est Jean-Marc !… Jean-Marc Néjard ?! Qu’est-ce qu’une des chevilles ouvrières du festival fait ici, planqué entre la bibliothèque et la rangée d’arbres qui borde l’avenue ? A cette heure-ci, il devrait être avec quelque grand ponte de l’Histoire en train de préparer un des débats du lendemain… de préférence dans un grand restaurant de la ville. La main du professeur d’Histoire me saisit à nouveau et cherche à m’entraîner. - Venez… C’est de votre faute aussi ! SI vous ne laissiez pas votre portable tout le temps éteint… - J’étais au restaurant, expliqué-je. Je coupe toujours mon portable au restaurant. - Eh bien, c’est une politesse qui nous complique singulièrement la vie, je vous prie de le croire… Ne vous arrêtez pas, continuez à marcher. Ma voiture est dans le parking Jean-Jaurès. Je le suis sans rien demander. Au premier passage sous la lumière d’un lampadaire, je remarque le visage soucieux de Jean-Marc Néjard. Cela me suffit à comprendre qu’il s’est passé quelque chose de grave et d’important. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Sam 7 Nov 2009 - 20:56 | |
| - Tout cela, c’est de ma faute, lâche Jean-Marc une fois refermées les portières de sa Peugeot 407. Je n’aurais jamais dû vous entraîner dans ce débat. Tout est parti de ça… Je brûle bien évidemment de savoir ce qui se passe. On n’est pas ainsi confrontée à une litanie de regrets sans se demander en quoi on peut en être ou la cause ou la victime. D’un autre côté, je vois bien que Néjard a envie de me dire les choses à son rythme, que le bousculer pourrait l’amener à se renfermer et à ne pas aller au bout de ce qu’il a sur le cœur. Il commence son explication par un mea culpa. Ce n’est vraiment bon signe pour moi. - J’ai réussi à déménager en catastrophe vos affaires qui étaient à l’hôtel, elles sont maintenant dans le coffre de la voiture. Je vais vous conduire jusqu’à Tours, parce qu’on suppose qu’ici il y aurait un comité d’accueil, et vous prendrez un train pour Paris. Agnès Farini s’est occupée de vous trouver une place dans le dernier TGV et une chambre dans un hôtel à l’arrivée. Vous pourrez ensuite retourner chez vous quand et de la manière que vous voudrez. L’organisation remboursera la dépense. Je ne vois qu’une seule explication à ce petit discours. « Ils » me virent ! « Ils » me jettent comme une malpropre parce que toute l’histoire avec Lagault est en train d’être montée en épingle. Mot d’ordre de l’organisation : pas de scandale pendant le festival ! Alors, exit la petite Montalbanaise ! Et on habille cela sous des dehors sympathiques avec prise en charge des frais de voyage et d’hébergement. Pourquoi « ils » ne m’expédient pas au fin fond du Mali ou de la Nouvelle-Guinée, tant qu’ils y sont ?! - Je suis désolée, dis-je avec amertume, si je vous ai mis en difficulté avec ce débat mais… - Le problème ce n’est pas le débat, Fiona, mais l’agression commise sur Maximilien Lagault… - Mais enfin, je n’ai rien à voir avec ça ! protesté-je. - Bien sûr que vous n’avez rien à voir avec ça ! Quel serait votre intérêt d’aller démolir physiquement quelqu’un que vous pouvez écraser par la puissance du verbe ? Néjard ralentit et s’arrête pour laisser passer un piéton au niveau du « triangle infernal » de la Poste. Cela me donne un peu plus de temps pour contre-attaquer. - Alors, pourquoi me virez-vous ? C’est renforcer cette idée dingue qui veut que j’aurais pu le faire… Si vous êtes convaincus de mon innocence, défendez-moi. Ne me renvoyez pas chez moi ! - Quelle idée, Fiona !… Personne ne vous vire ! On vous met à l’abri, c’est tout. - Vous jouez sur les mots, Jean-Marc ! Le résultat est le même… Je pars… - Si vous restez, cela va devenir invivable pour vous. Vous vous rendez compte que toutes ces personnes devant l’Holiday Inn étaient là pour vous ? - Si je suis aussi célèbre, pourquoi ils ne sont pas venus plutôt à ma séance de dédicaces ? rétorqué-je ironiquement. Cela m’aurai évité la désagréable impression de gâcher une après-midi. - Devant l’hôtel, ils attendaient qu’on vienne vous arrêter… ou, au mieux, ils voulaient voir la jeune femme froide, manipulatrice et brillante qui a cogné sur un des plus célèbres romanciers de France. - Parce que tous ces gens-là sont au courant ?! Là, je suis scotchée ! Que la police m’ait suspectée, cela peut se comprendre. Que les organisateurs aient été mis au courant de mon audition quai Saint-Jean, rien que de plus normal. Que ces mêmes organisateurs se soient interrogés pour savoir ce qu’ils devaient faire dans mon cas, il y avait quelques motifs à le faire. Mais que plusieurs dizaines de personnes n’aient rien trouvé de mieux que venir finir leur soirée du vendredi sous le grand dais de verre qui marque l’entrée de l’Holiday Inn de Blois, ça me dépasse complètement. Cela dit bien des choses – que je n’ignore pas bien sûr – sur l’humanité et son besoin de frissons et de sensationnel. - Ils connaissent tous du monde dans les rangs de la police, ces gens-là ? Les réflexions à haute voix de l’inspecteur Morentin tout à l’heure m’incitent à privilégier la piste de la fuite au sein du commissariat. Certains tiennent tellement à boucler l’affaire rapidement pour pouvoir présenter un coupable à l’opinion qu’ils sont prêts à piétiner mon innocence et mon honneur. - Fiona, apprenez que cette affaire a fait l’ouverture du journal télévisé sur Im-Média 8. Ils ont donné votre nom, montré des photos de vous, ont fait un reportage complet sur votre vie et, si j’ai bien compris ce qu’on m’a dit, ils sont même allés interroger votre mère. - Maman ?! Je me retiens de demander ce qu’elle a dit de moi. De toute évidence, Jean-Marc Néjard n’a pas vu le journal et il ne sait pas davantage ce que peuvent être mes relations - ou plutôt l’absence de relations - avec ma mère. Le recours au témoignage maternel sur la chaîne d’informations en continu m’a cependant fait perdre de vue l’essentiel pendant quelques instants : j’ai été propulsée sur la place publique, habillée de la tenue de la coupable idéale. Les caméras sont désormais pointées comme autant d’index accusateurs vers ma personne. Non seulement l’information est sortie mais elle est sortie de manière efficace et elle a trouvé immédiatement le relais le plus performant. J’imagine sans peine la suite. Avant même la fin du journal d’Im-Media 8, les correspondants locaux des chaînes de télévision et de radio, qui devaient déjà être dans le secteur pour couvrir les Rendez-Vous, ont été envoyés à l’Holiday Inn qui pour obtenir une réaction de ma part, qui pour voler une image de moi. Et être sur place. Au cas où… Jean-Marc Néjard s’est déjà engagé sur les boulevards qui vont conduire à l’échangeur de l’autoroute. Je sens bien qu’il n’est pas parvenu au bout de ce qu’il a à me dire, que quelque chose l’étouffe encore dans cette histoire. Pourtant il se tait et évite de me regarder. - Vous en pensez quoi, vous ? dis-je. - Ce que je pense de quoi ? répond-il en martelant nerveusement chaque syllabe comme si elle devait être la dernière. - Vous connaissez la ville. Qui avait intérêt à ce que l’information se diffuse aussi vite ? - Les amis de Lagault d’abord. Eux, je ne les connais pas mais ce sont les mêmes que le patron d’Im-Media 8 comme vous le savez sans doute… A Blois proprement dit, cela fait plusieurs mois qu’il y a un conflit entre les syndicats de policiers et la direction de la police. Querelle autour de la pression exercée sur les flics pour qu’ils fassent du chiffre. Donc, des deux côtés on peut avoir intérêt à laisser fuiter l’information de votre audition… De là, à transformer une suspicion en certitude… - Je refuse de partir ! fais-je en essayant de donner à ma voix la plus grande fermeté. - Quoi ?! s’étrangle Jean-Marc Néjard. - Vous avez très bien compris. Je refuse de m’en aller… Je suis du genre à rester toute seule dans mon coin, mais si on me cherche, on me trouve. Les flics me croient coupables ? Qu’ils le prouvent ! Les médias m’ont mis à la une ? Qu’ils viennent donc me demander de m’exprimer, je les attends ! Le grand public espère que ça va saigner ? Et bien ça va saigner. - Vous risquez…, commence mon pilote. - Jean-Marc, croyez-moi, je ne pense pas que je puisse risquer plus que le jour où je me suis déshabillée devant plus de 200 personnes dans une boite de nuit. Ma réputation, elle est surtout fondée sur ce que j’ai fait ce jour-là. Quand on m’arrête dans la rue, c’est pour me parler de ce moment-là. Quand on me demande un autographe, c’est en souvenir de ce jour-là. Je crois que je préfère encore qu’on m’emmerde pour un truc que je n’ai pas commis que pour ce strip-tease… Parce que le strip-tease, je ne peux plus rien y changer et je dois vivre avec… Et je n’ai pas envie de vivre avec en plus une accusation de fuite… Donc c’est décidé. Tournez où vous pouvez et ramenez-moi à l’hôtel. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Sam 7 Nov 2009 - 22:31 | |
| A dix heures du soir, la circulation à Blois n’est pas particulièrement importante. Raison de plus pour trouver que le retour à l’hôtel prend un temps disproportionné. Jean-Marc Néjard roule-t-il pour me ramener à l’Holiday Inn ou cherche-t-il les mots pour essayer de me convaincre de renoncer à ce qu’il tient pour une folie ? Les minutes défilent sur l’horloge numérique du tableau de bord ; au-delà de la dizaine, mon impatience déborde et se manifeste d’une manière directe. J’apostrophe mon chauffeur sans prendre de gants. - Où me conduisez-vous, Jean-Marc ?… J’ai l’impression que vous n’êtes guère pressé de me rendre ma liberté… Il me semble qu’on vient de passer le pont sur la Loire alors qu’on n’a pas franchi le fleuve à l’aller. - Vous avez bien vu, Fiona. C’est que la circulation est difficile en ce moment parce que… - A d’autres ! protesté-je. On m’a déjà fait le coup à Amiens. C’est une déformation locale bien connue : on cherche à vous faire croire que la ville que vous découvrez est une très grande ville, un carrefour de routes essentielles et un phare de la culture nationale. Mais, désolé, ça ne marche pas avec moi ! Vous ne réussirez pas à faire passer Blois pour une métropole aux embouteillages démentiels. Je vous repose donc ma question : où me conduisez-vous ? - En fait, nulle part… Je fais le tour de la ville en espérant naïvement que vous allez réfléchir et changer d’avis. - Vous perdez votre temps… Je suis têtue comme une mule. - Ne pouvez-vous au moins accepter un compromis ? Quelque chose qui me permette d’arrêter de tourner en rond. - Tout ce que vous voudrez à condition que je ne sois pas contrainte de quitter la ville et que je puisse demain matin être présente comme prévu sur le stand des éditions Bouchain. - Alors, on devrait pouvoir s’entendre… Vous restez à Blois et on vous installe dans un autre hôtel. - Où est-ce qu’on signe ? dis-je en éclatant de rire. Ca c’est ce que j’appelle une belle négociation ! J’aime quand le patronat cède aux revendications des ouvriers. Mon rire a pour effet de dérider enfin Jean-Marc Néjard. Je ne sais quelle était exactement sa mission mais il a réussi à la remplir et cela lui rend le sourire. - Je me suis pourtant laissé dire que vous étiez vous-même patronne, fait-il avec une espièglerie de ton qui lui sied bien. - Je vous dirais franchement que ce sont là des situations que je préfère oublier. Il est déjà très pénible qu’il se trouve des petits malins pour vous donner du madame la comtesse à tour de bras… Je n’aime pas ces situations… - Ils ne voulaient plus de vous, vous comprenez ? coupe Jean-Marc Néjard. - De qui parlez-vous ? - De la direction de l’hôtel. Mauvais pour l’image de marque, une cliente comme vous… Pensez ! Une délinquante… Et attention ! Une dangereuse délinquante selon la télévision !… C’est déjà beaucoup quand on a un standing à préserver… Mais quand il vous revient en plus aux oreilles que la délinquante entend impliquer un membre du personnel de votre établissement… Alors, là… Plus question de conserver la brebis galeuse sous son toit plus longtemps… Vade retro Satanas en jupons ! Le téléphone d’Agnès Farini a sonné, sonné et encore sonné. La direction de l’hôtel, puis le siège social du groupe ont appelé… et même, on ne sait pas par quel miracle il était au courant, un membre du cabinet du ministre du tourisme. - Ce que c’est quand même que l’image dans notre monde d’aujourd’hui et l’intérêt fondamental de sa préservation. C’est plus fort que tout… Même que l’innocence des innocents... Alors, dîtes-moi, où allons-nous ? - Agnès a prévu une solution de repli. Un d’entre nous, je ne vous dirais pas lequel, était persuadé que vous refuseriez de partir. Pas comme ça ! Pas comme une fuite ! - Oh, ce n’est pas compliqué à deviner, Jean-Marc. Il n’y a qu’une femme pour sentir cela. Avec un homme, ça casse ou ça se casse. Une femme, c’est habitué à plier mais sans jamais rompre. La fable du chêne et du roseau, vous connaissez bien sûr ? - Et comment !… On va aller vous planquer dans un hôtel tout près de la gare. Vous allez avoir droit à un traitement VIP… - Minibar gratuit ? demandé-je en me marrant. Chouette alors ! - Là, vous risquez d’être déçue… Ce n’est qu’un deux étoiles ! - Je m’en fous complètement du nombre d’étoiles… S’il y a un lit, une douche, de la lumière et de quoi connecter mon ordinateur au monde, ça me va bien. - Il y a tout ça… Et en plus, vous aurez quelqu’un pour surveiller votre porte toute la nuit, on viendra vous chercher directement devant l’hôtel demain, on vous déposera directement à la porte du chapiteau. Et tout cela, que cela vous plaise ou non ! - Génial ! Je commençais à trouver qu’on ne me considérait pas à ma juste valeur ici. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Lun 9 Nov 2009 - 19:17 | |
| L’hôtel de Savoie appartient à cette collection de petits hôtels deux étoiles comme on en trouve un peu partout en France. Situé à quelques dizaines de mètres de la gare, au 6-8 rue Ducoux, il a été rattaché à une chaîne hôtelière de moyenne importance mais il n’y a pas grand chose pour le montrer. Pas de grands autocollants, de logos ravageurs sur les portes ou pendant du plafond. Au contraire, l’atmosphère de l’établissement contraste – et de manière très positive selon moi – avec la froideur un peu guindée et mécanique de l’Holiday Inn. Dans l’entrée - jusque là c’est très traditionnel - un long couloir conduit à un petit comptoir disposé en biais et à l’escalier vers les chambres. Il est décoré sur le mur de gauche par deux grandes cartes, une du monde et une d’Europe, piquetées de minuscules épingles. Voilà qui rappelle, et de belle manière, la vocation touristique de la cité blésoise. C’est impressionnant ! On vient véritablement de partout admirer ce val de Loire. Du Canada ou d’Australie, de Chine comme du Pérou. Je doute cependant qu’on plante une épingle sur Toulouse après mon passage. Honneur aux voyageurs du bout du monde ! De part et d’autre des cartes, deux grandes arcades percent le mur et ouvrent sur un espace bar et bibliothèque. Plus que dans un hôtel, j’ai l’impression d’être reçue dans une chambre d’hôte. Ca rend ma petite prison-cachette beaucoup plus agréable. Le patron, en entendant la petite sonnerie qui tinte à l’ouverture de la porte, abandonne le rangement d’un échafaudage de verres derrière le bar. En quelques pas placides, il me rejoint dans le couloir. Je ne dois pas être la première à débarquer comme ça à la recherche d’un home sweet home pour passer la nuit. - Bonsoir mademoiselle… Je suis désolé mais nous sommes complet… J’ai bien vu l’affichette scotchée contre la porte : « Hôtel complet ». Difficile de faire plus clair et plus définitif. Aucun espoir à attendre. Si je n’avais eu l’assurance de Jean-Marc Néjard – car je lui ai bien demandé de me le confirmer par deux fois – jamais je n’aurais osé franchir la porte. Je n’aime pas ce genre de situation, j’ai toujours l’impression de faire perdre leur temps aux gens. - Madame Agnès Farini m’a dit que vous aviez une chambre pour moi. C’est évidemment un raccourci. Je ne sais pas ce que la grande organisatrice des Rendez-Vous a expliqué de la situation aux hôteliers et je ne vais pas compromettre ma nuit en parlant trop. D’autant qu’après m’avoir débarquée sur le trottoir, Jean-Marc est reparti vers de nouvelles rencontres au cœur de la nuit intellectuelle blésoise. Je suis condamnée à être acceptée. - Anne ! appelle le patron tout en se grattant le haut du front… Viens voir un peu… D’une porte située entre le comptoir en bois et l’escalier, surgit une petite bonne femme d’une cinquantaine d’années. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche, je devine à son regard brillant, que ne dissimule même pas de fines lunettes, que c’est une bavarde magnifique. Si c’est mon mari qui a renvoyé tous les clients potentiels précédents, elle doit en avoir des choses à raconter. Je devine sa langue qui la démange, les mots dans sa gorge prêts à jaillir comme les fusées d’un bouquet final. Laissera-t-elle au moins son mari terminer sa question avant d’enclencher son moulin à paroles. - Tu as enregistré une nouvelle réservation ce soir pour les Rendez-Vous de l’Histoire ? demande-t-il. Je n’ai pas eu besoin de préciser la chose. Contre moi, bat le grand sac orange distribué à leur arrivée à tous les intervenants. C’est un signe de ralliement encore plus commode, quand on y pense, que le passe vert qu’on porte autour du cou. - Oui, oui, répond Anne… Il y a deux heures environ… On a déplacé une personne qui devait avoir la chambre… 204… ou 205… Euh, je sais plus en fait… Mais de toute façon, cette personne n’était pas là parce qu’on a eu un problème de logiciel. On a tout changé il y a quinze jours et parfois il y a des erreurs… Enfin, je fais des erreurs… Je ne sais pas trop à qui s’adressent ces explications un peu nébuleuses. Au mari dont je sens bien qu’il n’a pas envie de me jeter à la rue à cette heure-ci ? A moi qui n’en ai, à vrai dire, rien à faire et espère juste pouvoir me retrouver dans un endroit tranquille où je pourrai ruminer tout un tas de questions quasi existentielles. - Mais, venez… Venez mademoiselle… Ne restez pas dans l’entrée… Je vais regarder sur l’ordinateur et je vous dis ça. De sa démarche rapide façon trotte menue, l’hôtelière remonte le couloir, contourne le comptoir et s’assied devant l’ordinateur. Elle clique, reclique, pousse un discret juron, appuie sur une touche puis une autre, déplace le clavier qui la gêne avant de cliquer à nouveau. - Ah voilà !… J’ai trouvé !… Vous comprenez… J’ai encore du mal avec ce nouveau programme. Ca ne met pas les trucs au même endroit. Hier, on s’est rendu compte qu’on avait réservé des chambres pour trois jours à un monsieur alors qu’il ne restait que deux jours… C’était pas grave, c’est l’inverse qui aurait été embêtant… Enfin, heureusement pour vous, que j’ai fait quelques petites erreurs comme ça… C’est pour cela qu’il me reste en fait une chambre libre… Vous êtes bien mademoiselle Noël ? Ouh là ! On a aussi changé mon nom ! Quand Jean-Marc Néjard parlait d’un traitement VIP, je n’imaginais pas qu’on irait jusque là. - Oui, c’est cela… Mademoiselle… Noël… dis-je en renonçant au dernier moment à donner un prénom pour accompagner le « Noël ». Visiblement, Agnès Farini a fait au plus vite et ne s’est pas vraiment cassé la tête pour mon identité de substitution. C’est transparent comme les intentions d’une nymphomane. Si de simples curieux, des enquêteurs de tous poils ou des journaleux un peu malins viennent farfouiller ici, ils auront vite fait le lien entre la mademoiselle Toussaint qu’ils cherchent et la mademoiselle Noël qui crèche à l’hôtel depuis peu. Sans compter que la bavarde tenancière leur aura sans doute fait part de ses impressions sur ladite demoiselle avant même qu’ils aient commencé à poser la moindre question… Finalement, l’idée d’avoir quelqu’un devant la porte pendant la nuit commence à me séduire. Je risque fort d’être importunée assez vite. Demain, je serai capable de faire front mais là je commence à être passablement flapie. - Alors, je vous ai donné la chambre 206, continue Anne… C’est au deuxième étage… Vous prenez l’escalier là, à côté.. Vous montez sur le premier palier, puis vous montez encore. Il y a un petit couloir, c’est la première porte à gauche. Le bouton de la lumière est juste en face de la porte. Je dis ça parce que c’est trop sombre à cette heure-ci pour que vous puissiez trouver la serrure… Vous allez voir, vous allez être bien, c’est une chambre qu’on vient de refaire. Toute en orange… Elle donne sur la rue mais c’est tranquille la nuit… Il n’y a pas de circulation… Les rideaux sont épais, vous verrez, même pas la peine de tirer les volets… Si vous avez besoin de quelque chose, vous pouvez descendre… Il y a quelqu’un ici jusqu’à au moins une heure du matin… Parce que mon mari, il a toujours un peu de mal à s’endormir… Alors il traîne avec le journal… Et si vous voulez ressortir, je vous donne le code de la porte. Comme ça, vous revenez quand vous voulez… Une jolie jeunette comme vous, ça a le droit de s’amuser un peu, pas vrai ? Si elle imagine que je peux ressortir, c’est qu’elle n’est pas véritablement au courant de ma situation. Ouf ! Voilà qui me rassure un peu. Parce que, pour garder un secret, il y a des coffres-forts bien plus sécurisés que cette petite femme-là. Avec un grand sourire, elle me tend le petit bout de papier sur lequel elle a écrit d’une écriture soignée quatre chiffres. 1208. Pratique ! C’est une date historique ! A croire que toute la ville est toquée d’Histoire désormais. Je range l’information dans un coin de ma mémoire en la rattachant à l’étiquette « Appel à la croisade contre les Cathares ». D’un autre côté, je suis bien convaincue que cela ne me servira pas. Ni ce soir, ni jamais. Ou je dors, ou je travaille, mais la fête… Très peu pour moi ! Quelque chose a-t-il transpiré de mes intentions ? La quinquagénaire me jette un regard espiègle par-dessus ses lunettes comme pour dire qu’elle m’a bien comprise. - Vous ne voulez pas un code pour le wifi des fois ? - Ah, si, réponds-je assez interloquée par la perspicacité de la dame, je veux bien… - C’est pour vous éviter de redescendre, vous comprenez… Quand je vois que quelqu’un a un ordinateur portable, maintenant systématiquement je demande… En plus, comme c’est gratuit, les gens ne disent pas non. Là, c’est clair que je ne vais pas dire « non ». Pour la deuxième soirée consécutive, je vais regarder un journal télévisé en me demandant à quelle sauce je vais être croquée. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Lun 9 Nov 2009 - 23:02 | |
| La chambre est effectivement orange et c’est bien tout ce qui la distingue d’une autre chambre d’hôtel. Un grand lit occupe l’essentiel de la place ; je m’y intéresse à peine. Une glace à la découpe ondulée me renvoie mon image ; je ne la regarde même pas. Brancher l’ordinateur, me connecter au réseau, aller sur le site d’Im-Media 8 et faire face à un moment terrible. Voilà ce qui m’occupe, voilà ce qui m’importe. Je dois être une grande malade. Je sais pourtant l’essentiel de ce qu’il y aura à tirer de tout cela. Je devine ce qui va être dit, je connais par avance les images d’archives qu’ils seront allés exhumer. Quand on connaît sa vie, on sait de quoi on n’est pas fier, on n’ignore rien de ses erreurs, de ses travers, on ne se souvient que trop de tout ce qu’on aurait préféré oublier. Ces petits cailloux noirs que j’ai semés sur ma route, un Petit Poucet journalistique les aura trouvés, ramassés et mis dans sa gibecière numérique. Après, tout n’est plus qu’une question de montage. Même avec le commentaire le plus neutre pour les accompagner, des images bien choisies peuvent raconter une histoire qui n’est pas la bonne. Il suffit de donner aux images un poids, une importance, une force qui transcendera et dépassera la parole. Mimer la neutralité pour l’oreille pour mieux assassiner par les yeux. Je connais leur technique, je l’ai déjà endurée durant sept longues journées. Ce que j’en ai gardé comme leçon ne me protégera que si je sais garder la tête froide face à tout ça. Sinon je pourrais bien y laisser beaucoup de moi. Beaucoup trop. - Bonsoir… La nuit dernière, l’historien Maximilien Lagaulta été sauvagement agressé dans une rue de Blois alors qu’il rentrait d’un diner avec des confrères. Sérieusement blessé au visage et à l’abdomen, il a été conduit à l’hôpital de la ville et placé dans une unité de soins intensifs. Le pronostic vital fut un temps engagé mais fort heureusement, à l’heure où je vous parle, ses jours ne sont plus en danger… La mode est décidément à Barbie présentatrice de JT. La jolie brune aux formes déprimantes possède une grâce, une élégance et une allure qui aurait dû la vouer aux podiums et aux défilés des grands couturiers. Elle a choisi d’autres projecteurs, grand bien lui fasse, mais j’espère qu’elle sera capable d’assumer ce qu’elle raconte face à la postérité. Dans 10 ans, dans 20 ans, dans 50 ans peut-être, il y aura un esprit curieux qui se replongera – et quelle que soit la fin qu’elle connaîtra – dans cette affaire. Il ne manquera pas alors de souligner les inexactitudes et les mensonges de ce lancement journalistique. Maximilien Lagault n’est plus véritablement un historien, il n’a pas diné avec des confrères ce soir-là, il n’a pas été si sérieusement blessé que cela à en croire les informations que je tiens de l’inspecteur Morentin. D’emblée, le discours de la présentatrice dramatise l’affaire, choisit un angle inquiétant. Ce n’est évidemment pas innocent. - Qui ?… Qui a pu commettre une telle agression ?… Qui a pu déchaîner une telle violence ?… On pense bien sûr dans un premier temps à une bande de jeunes en mal d’émotions… ou à un vol à la tire qui tourne mal… La vérité est toute autre et nous pouvons vous le révéler ce soir. Très rapidement, les hommes du commissaire Levallier découvrent une piste inattendue, une piste qui les mène à une étrange jeune femme. Ce soir, Im-Media 8 est en mesure de dresser le portrait complexe de la principale suspecte dans cette affaire d’agression… Cela continue dans le même registre. Pourquoi changer une stratégie qui gagne à tous les coups ? Me voilà, avant même d’être nommée et identifiée, présentée comme une « étrange jeune femme » et bombardée « suspecte » numéro 1. A ce rythme-là, je vais finir par apprendre que je suis responsable de la grande attaque du train postal dans les années 60 et de l’augmentation continue du chômage dans le monde. C’est à vomir… et ce qu’il faut bien que je me dise, c’est que ça ne fait que commencer. - Un reportage d’Hugo Marmont… Voilà un nom que je n’oublierai pas. L’improbable rapprochement d’un génie et d’un traitre, du pourfendeur de Napoléon le Petit et de celui qui lâcha son oncle. Je sais bien qu’on se déconsidère toujours en attaquant un journaliste en diffamation mais, si ce qui vient est à la hauteur de ce qui précède, je ne vois pas comment je pourrais faire autrement. Le reportage s’ouvre sur une photo de moi. Le genre de cliché qui ne vous fait pas de cadeau, qui ne vous laisse pas la moindre chance : je suis à une terrasse de café, je fais la gueule, la tête vautrée sur ma main gauche, une paire de lunettes de soleil plantée dans les cheveux. Pas un mot de commentaire pendant trois secondes. Une éternité pour imposer une fausse évidence : cette fille est une chieuse un peu creuse qui joue à faire sa belle, ce visage est celui d’une dangereuse délinquante. Au terme de cette éternité muette, la voix du journaliste entame enfin une introduction qui, elle aussi, vaut son pesant de n’importe quoi. - Fiona Toussaint a été interrogée en début d’après-midi dans l’enquête sur l’agression subie par l’historien Maximilien Lagault. Bien que remise en liberté, elle reste, selon notre informateur qui a désiré conserver l’anonymat, la principale suspecte dans cette affaire. Mais qui est Fiona Toussaint ? Et pourquoi s’est-elle livrée à un tel acte la nuit dernière ? Pour comprendre, nous avons retrouvé cette après-midi, grâce à notre correspondant en Midi-Pyrénées, la personne qui la connaît le mieux au monde. Sa maman. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Mar 10 Nov 2009 - 14:43 | |
| - Ma fille ? C’est une pute ! La phrase, prononcée avec une tranquillité qui confine à l’évidence, me frappe au plus profond de mon être, au cœur et à l’âme en même temps. Mon Dieu ! Qu’ai-je donc fait pour provoquer ça ? Ce jugement froid, direct, définitif, est celui d’une étrangère, d’une personne qui n’a plus pour moi qu’une haine venimeuse, d’une personne qui ne me connaît plus. Je tremble sous l’avalanche des remords. J’aurais dû… J’aurais dû… Et puis zut ! Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Aller la remercier de m’avoir fourrée dans les pattes d’une équipe de production bien décidée à me mettre en l’air ? Lui baiser les mains alors qu’elles avaient servi à me précipiter dans les moments les plus horribles de ma vie ? L’embrasser et recevoir en échange le baiser de Judas ? - C’est ainsi, spontanément et abruptement, que madame Toussaint, qui vit aujourd’hui abandonnée et seule dans sa petite maison de Montauban, présente sa fille Fiona… Fiona Toussaint aura été une élève quelconque avant de se faire remarquer au cours de ses années universitaires… Succession de photos de moi que seule maman a pu leur fournir. Décidément, elle est jusqu’au bout dans la trahison. - C’est alors une jeune femme discrète, réservée mais d’une ambition professionnelle sans bornes. Elle ne pense qu'à réussir... Son destin change cependant lorsqu’elle se présente à une émission de télé-réalité « Sept jours en danger » au cours de laquelle va se révéler sa véritable personnalité… Je me présente à l’émission ?… Là, c’est évidemment transformer l’histoire pour la mettre en conformité avec l’idée directrice. L’ambitieuse prête à tout pour réussir… La gloire par la caméra, la célébrité par le prime-time. Je devine même qu’on laissera entendre que mes diplômes universitaires je les ai obtenus par la promotion canapé. N’est-ce d’ailleurs pas dans ce but qu’on a précisé que ma scolarité avait été « quelconque » jusqu’au Bac ? Du défilé des photos, on passe à une image tremblée que je ne connais que trop bien. Filmé au téléphone portable, mon déshabillage en public ne peut qu’approfondir encore l’idée fortement suggérée au départ. - Balayant tous les obstacles, entre caprices de jeune femme gâtée et coups tordus faits à la production, Fiona Toussaint est victorieuse au bout des sept jours du jeu. Dès lors, elle change complètement de vie, d’apparence… Enchaînement de deux photos à l’efficacité redoutable. Avant. Après. De la fille mal fagotée en jean et sweat-shirt trop grand à la redoutable working girl en jupe, chemisier trop transparent et escarpins de marque. Une révolution mentale et corporelle que le commentaire explique à sa façon. - … après avoir quitté sans une explication le domicile familial et laissé sa mère survivre péniblement avec sa maigre pension de veuve. Dès lors, comme par miracle, … Ce miracle, c’est mon cul ? C’est ça ? - … la carrière de Fiona Toussaint s’accélère. Elle boucle en trois mois une thèse d'Etat, le plus haut travail qui soit demandé à un chercheur, et obtient dans la foulée un poste de professeur à l’université d’Amiens. Images d’archives de l’université Jules Verne… Sans que le caractère d’archives, comme d’habitude à la télé, soit indiqué. Tous les habitués de la fac l’auront remarqué, le coin qu’on montre à l’écran a été transformé l’année dernière… Et puis de toute manière, ce qu’ils montrent c’est l’entrée de l’UFR d’anglais. L’histoire c’est plus loin… - Plus surprenant encore, il y a quelques mois, elle hérite de toute la fortune d’un vieil aristocrate de la région de Tours. La voilà richissime et toujours aussi empressée de réussir. Peu après, elle se retrouve affectée de manière suspecte à l’université de Toulouse. On évoque en interne la possibilité d'une mesure disciplinaire après des accrochages répétés avec un collègue. Obsédé notoire, ils oublient de le rappeler. Plus le reportage se déroule et plus j’ai envie d’en rire. La charge devient tellement grotesque qu’aucune personne de ma connaissance ne pourra jamais en croire la moindre virgule. Tout ce qui est vrai est interprété, réinterprété, déformé. Les raccourcis cachent l’essentiel de ma vraie vie et construisent une autre réalité. Cette femme que je vois sur l’écran, c’est moi, mais l’histoire qu’on raconte n’est pas la mienne. Sauf qu’il y a le témoignage de maman qui fait mal et qui sonne vrai. Un témoignage qu’on se garde bien de remettre en perspective comme on attend que le moindre élève de lycée le fasse lorsqu’il aborde un document historique. Un témoignage qui se complète d’une nouvelle intervention. - Fiona a toujours eu du mal à accepter que d’autres soient meilleurs qu’elle. A l’école, je devais sans arrêt aller régler des problèmes de tirage de cheveux avec les maîtresses et les autres parents. C’est faux ! Complètement faux ! J’ai entendu ça depuis des années et je sais depuis hier que c’est complètement faux. Madame Delmas me l’a confirmé : j’étais solitaire mais pas querelleuse, asociale mais pas envieuse. Rien à voir avec cette légende noire que maman a colporté pendant des années pour mieux me couper du monde extérieur et me garder auprès d’elle. Le journaliste dévoile enfin son visage de faux-cul face caméra. Une tête que je ne suis pas prête d’oublier. - L'enfant Fiona Toussaint était donc potentiellement violente comme le confirme sa maman. Reste à savoir ce qui a pu être assez fort pour la pousser à agresser Maxime Lagault la nuit dernière ? Une jalousie professionnelle face au succès de son confrère ? Peut-être… Rien n'est impossible en la matière... En tous cas, on sait que les deux historiens s’étaient profondément opposés hier après-midi au cours d’un débat au château de Blois. De là à envisager une agression du romancier par la jeune universitaire, il y a un pas que la police n’a pas hésité à franchir. Remise en liberté de manière étonnante, Fiona Toussaint n'a plus reparu depuis. Un fondu au noir sur une photo de moi pour en terminer. Je m’efface visuellement comme je suis supposée m’être effacée dans la réalité. Tout juste s’il ne dise pas que je suis en fuite. Barbie présentatrice réapparaît. - Une affaire que nous continuerons à suivre au cours des prochaines heures… International : L’obtention du prix Nobel de la paix par Barack Obama a surpris… Décidément, je ne comprendrai jamais rien à une certaine presse. Le prix Nobel est attribué au président des Etats-Unis et c’est ma petite vie – du moins ce qu’on a bien voulu en dire – qui fait la une du journal. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Mar 10 Nov 2009 - 18:30 | |
| Toujours un peu sous le choc, j’hésite sur l’attitude à tenir. Comme la veille, il me faut beaucoup de force de caractère pour ne pas envoyer tout balader. Après tout, je n’ai qu’une grosse soixantaine de kilomètres à faire pour me retrouver chez moi, dans mon château « de famille », à l’abri des regards et du qu’en dira-t-on. J’ai les moyens financiers d’y faire livrer un exemplaire de tous les ouvrages exposés à la Halle aux Grains de Blois et puis de m’y enterrer dans l’étude et le plaisir d’apprendre. Qu’ai-je besoin de fréquenter cette humanité menteuse et envieuse ? Pourquoi continuer à faire semblant d’être comme les autres quand tout me porte à m’isoler de mes semblables ? Je me souviens d’avoir lu un jour cette phrase d’un suicidaire plein d’humour : « J'en ai plein le cul de l'humanité... Alors, soit elle change, soit c'est moi qui me barre ». L’envie de mourir en moins, j’en suis là moi aussi. Fatiguée d’avoir à me battre sans cesse pour qu’on m’accepte telle que je suis, épuisée de supporter les mesquineries, les coups bas, les regards en biais. Je voudrais tant ne pas avoir sans cesse ce regard d’analyse froide et mécanique sur le monde et sur les gens. - Ma fille ? C’est une pute ! Je viens de relancer la lecture du reportage, histoire de finir de m’abrutir avec une telle abjection, lorsqu’on frappe discrètement à ma porte. Long soupir désespéré. Voir quelqu’un, c’est la dernière chose dont j’ai envie en cet instant où une île déserte me semblerait encore trop peuplée. - Mademoiselle Noël ?… C’est madame Anne, la propriétaire… Il y a un monsieur qui demande à vous voir… C’est bien ce que je craignais… Une visite... Et l’hôtelière qui n’a rien trouvé de mieux que m’amener l’importun directement devant ma porte. Je ne sais d’où provient l’énergie qui me porte jusqu’à l’entrée de la chambre. - Qui est-ce ? demandé-je sans ouvrir. Un instant, j’ose rêver qu’elle est montée toute seule, laissant le visiteur à la réception ou au bar, qu’elle pourra redescendre en affirmant que je ne suis pas là. Espoir immédiatement déçu lorsqu’une puissante voix masculine fait vibrer la cloison et la porte. - Honorin Sonor de l’agence CentreSécur, mademoiselle. Je suis chargé de votre protection. - Monsieur, s’il vous plait, parlez plus bas, implore la propriétaire. Mes clients dorment à cette heure-ci. Je tourne la clé dans la serrure et ouvre la porte. Dans l’encadrement, écrasant de sa masse athlétique la frêle Anne, se découpe la silhouette cubique d’Honorin Sonor. Dans son uniforme de fonction – blazer bleu nuit, chemise blanche et cravate – il me fait penser à un troisième ligne de rugby arrivant au stade en tenue officielle. Cette soudaine apparition annule en un instant ma poussée de misanthropie. Elle me dit que je ne suis pas seule contre le monde entier, elle me rappelle que certaines personnes ont choisi de me soutenir et de m’épauler, elle me décide à ne pas aller m’enterrer sur le champ au fin fond de la Touraine. - Je peux entrer ? murmure le colosse black tout en forçant tranquillement le passage. Ce « murmure », au grand désespoir de l’hôtelière, possède encore assez de force pour être entendu du rez-de-chaussée. Elle me jette un regard désespéré tandis que je referme la porte. Je crois que si Agnès Farini ne l’avait pas mise au courant de ma situation, la patronne en a saisi désormais l’essentiel. Finie la tranquillité du petit hôtel ! Insensible au désarroi de la quinquagénaire, l’agent de sécurité atteint en quatre enjambées la fenêtre, écarte d’un doigt le lourd rideau gris et jette un coup d’œil dans la rue. - Pas de véritable vis à vis, lâche-t-il avec le même phrasé que s’il enregistrait ses impressions sur un petit enregistreur numérique. Personne ne peut voir ce qui se passe dans la chambre à moins de monter sur le toit de l’hôtel d’en face. Par contre, le néon de l’hôtel crée une lumière directe qui arrive jusque dans la chambre… Il faut savoir s’il reste allumé toute la nuit. - Vous parlez tout seul ? dis-je. - Non, non, mademoiselle, je suis pas encore tout à fait gâteux, je communique avec le central, répond Honorin Sonor en montrant le petit micro au revers de sa veste puis l’oreillette discrète fichée dans son oreille droite. Je plains sincèrement la personne qui, au central, recueille ces informations. Si elle n’a pas réglé le volume au minimum, ses tympans vont souffrir pendant un bon moment. - Salle de bains ? questionne l’agent de sécurité en montrant la porte près du miroir. - Je suppose… Je n’ai même pas eu le temps d’y faire un tour depuis que je suis là. Je m’efface jusqu’à la porte d’entrée pour laisser passer cette montagne de muscles. Il jette ici aussi un coup d’œil rapide, fait voler le rideau de la douche pour vérifier que celle-ci n’est pas occupée puis referme la porte. - Chambre de disposition classique : un lit, une petite table, une petite télé accrochée au mur. Salle de bain minuscule avec douche et WC. Rien à signaler. Il se tait, écoute une réponse dont je n’entends rien, puis me fait signe de m’asseoir sur le lit. - Le couloir dehors n’est pas assez large pour que je passe la nuit-là et il est interdit que je reste dans la même pièce que vous pendant la nuit. Par contre, j’ai repéré un petit renfoncement au niveau du palier de l’escalier. Je vais m’installer là pour la nuit. A quelle heure souhaitez-vous votre voiture demain matin ? - Je ne sais pas… Je n’avais rien prévu en ce sens… Huit heures trente, ça irait ? - Très bien… Vous avez entendu, central ? Véhicule pour huit h trois zéro. Procédure de convoyage simple… Ok. Bien reçu… Je quitte la chambre. Bonne nuit. D’une simple pression sur un contacteur invisible, Honorin Sonor coupe la liaison avec le central. Instantanément, une petite mutation s’opère en lui. Son dos se voûte un peu, ses muscles se relâchent, son visage s’apaise. Il semble reprendre conscience du monde qui l’entoure sans le voir comme un, hypothétique terrain d’affrontement. J’ai envie d’en profiter pour lui demander ce qu’il sait de moi, s’il sait de qui il doit me défendre, ce qu’il pense éventuellement de tout cela. J’ai tant besoin de partager, de parler… L’envie me reste entre les dents. Il est déjà à la porte, l’ouvre et, aussi froidement qu’on peut le faire face à quelqu’un comme moi, me souhaite une bonne nuit. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Mar 10 Nov 2009 - 20:04 | |
| Le calme revient dans la chambre à défaut de s’installer dans ma tête. Je pianote un mail d’impressions et d’informations diverses pour Ludmilla. Elle le lira sûrement demain car, si elle est accro à son ordinateur, elle ne regarde ses mails que deux fois par jour. Allez comprendre ! En alignant les phrases, j’essaye d’analyser avec un peu plus de recul tous ces événements qui auront fait de ma journée un de ces cauchemars qu’on rêve d’oublier. Rien ne colle dans cette chronologie de faits répugnants. Ni l’acharnement du journaliste contre moi, ni l’accusation des flics. J’en viens dans ces situations-là à douter de tout, à ne plus croire en rien, à bouger le curseur sans cesse pour essayer de trouver le bon point d’équilibre. Et si Jules était vraiment un jeune type engagé en catastrophe comme veilleur de nuit à l’Holiday Inn et pas une association pseudo-terroriste sortie d’on ne sait où ? Et si la femme que serait venue voir Maximilien Lagault n’existait pas ? S’il ne s’agissait que d’une forfanterie supplémentaire d’un homme connu pour sa vie amoureuse agitée ? Et si j’étais manipulée par la police ? Si je n’avais été libérée que pour servir d’appât ? Cent questions mais aucune réponse. Des tonnes de suppositions mais pas un gramme de certitudes. Décidément, rien ne s’emboite dans ce puzzle, les pièces doivent venir d’une autre boite. Ou bien je ne sais plus réfléchir. La douche ne m’aide pas à y voir plus clair. Le dos appuyé dans le coin du caisson en plastique, je laisse l’eau ruisseler sur mon corps comme si elle pouvait tout emporter, tout effacer. Je n’ose même pas imaginer ce que sera demain. Demain, il faudra sortir. Demain, il faudra affronter le monde. Les hostiles et les compatissants, les andouilles et les pertinents. Comment réagirai-je si on m’insulte ? Saurai-je dire quelque chose à ceux qui me soutiendront ? Une image me traverse l’esprit : le fameux dessin de Caran d’Ache sur l’Affaire Dreyfus : « Ils en ont parlé ». Ne vais-je pas à mon tour diviser la communauté des historiens ? Et si je m’en allais pour éviter ça ? Il n’est que minuit et pourtant je n’ai pas l’esprit à travailler ce soir. « Louis XIII » restera prisonnier de mes petites notes éparses en attendant des jours meilleurs pour prendre forme. Allez, au lit ! Même si je ne dors pas, je compterai les trahisons dans l’Histoire, ça m’occupera. Dernier coup d’œil à ma messagerie avant d’éteindre l’ordinateur. Une dizaine de messages nouveaux est arrivée au cours de la dernière demi-heure. Au hasard. Jacques Portes de l’APHG : « Nous sommes consternés par les attaques portées contre vous. Soyez assurée de notre soutien ». Léopoldine Meyer, maître de conf’ à Amiens et voisine attitrée lors des conseils d’UFR : « J’espère que tu vas leur coller un procès au cul à ces salauds ». Jean-François Pochard, directeur des archives de la Somme : « Une raclée à M.L. ? Si vous l’aviez fait, il faudrait vous décorer ». Robert Loupiac, mon bien-aimé directeur de thèse : « Une vie n’a de valeur que quand on en a mesuré toutes les lumières et toute la noirceur. Je pense que tu as désormais une idée juste de la chose. Je t’embrasse. Toujours à tes côtés. Robert. ». Je ne suis pas seule. Et je n’ai pas le droit de déserter avec une telle armée qui me pousse aux fesses. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Mer 11 Nov 2009 - 20:10 | |
| SAMEDI MATIN La nuit n’a été qu’une suite sans fin de réveils. Lorsque j’étais petite, je disais que j’avais dormi « comme un clignotant » ce qui ne faisait rire personne alors que moi je trouvais cela à la fois très juste et très drôle. Déjà cette terrible sensation d’être incomprise qui ne m’a pas quittée depuis. Une fois réveillée, je tournais et retournais dans le lit, sursautant lorsque les convois de marchandises traversaient à toute vitesse la gare de Blois. Le bruit enflait, enflait, enflait, atteignait enfin une forme de paroxysme avec le lancinant tacatac tacatac des roues sur les vieux rails puis il semblait s’évanouir en quelques secondes. Fin d’alerte. Mais le sommeil ne revenait pas pour autant. Le plus incroyable c’est que, dans ces moments d’insomnie, je ne parvenais à penser à rien. Moi. Ne pensant à rien. Cela en aurait surpris plus d’un tant ma façon d’être tout le temps sur la brèche irritait ou étonnait ceux qui me côtoyaient. Au milieu du fatras sans nom de mes tourments, il n’y en avait pas un plus important que l’autre pour me faire me dresser sur mon lit. C’était la situation dans sa globalité qui m’écrasait. Le côté inexorable de ma situation, la somme des angoisses créaient un sentiment oppressant supérieur qui, à lui seul, battait tous les autres et me paralysait le cerveau. La rage me prenait parfois et je bourrais le traversin et l’oreiller de coups violents qui, j’en suis sûre, n’auraient pas manqué d’assommer Maximilien Lagault s’il avait été à leur place. J’allumais la lumière pour l’éteindre aussitôt. Je soufflais comme une forge. J’étendais mes bras vers le plafond en ayant l’impression qu’ils allaient s’étendre jusqu’à le toucher. Bref, je crois bien qu’une sorte de folie s’était emparée de moi. Mon corps se proposait d’être l’exutoire de mon esprit, voulait vidanger à toute force mon âme. Je n’étais que la spectatrice – et heureusement la seule spectatrice – de ses divagations. Vers cinq heures, j’ai entendu les premières gouttes de pluie tambouriner contre la fenêtre. Avec elles, sont venues une sorte d’apaisement général. Combien de temps avais-je dormi au total ? Pas plus de deux heures trente selon une estimation de toute façon fragile. Cela me laissait encore la possibilité de doubler ce maigre capital, mais au rythme où j’étais parti, à raison d’un réveil toutes les demi-heures, ce n’était pas gagné. Surtout qu’en dépit du ciel couvert, la luminosité du jour allait peu à peu s’imposer et réduire à néant la possibilité de me rendormir à nouveau. Je n’avais plus envie de fuir, je regrettais désormais d’être là. Si on m’avait dit, il y a deux jours, lorsque le TGV m’enlevait avec allégresse de la gare Matabiau, que j’en arriverais là ? A 7 heures 30, je repousse violemment les draps avec les pieds comme je le faisais étant enfant. Ca suffit ! Il ne sert à rien d’espérer grappiller quelques parcelles de sommeil de plus. Il faudra faire avec ce stock-là pour toute la journée. Il est maigre, et alors ? J’ai bien déjà assuré quatre heures de cours sans avoir dormi au cours des 28 heures précédentes. On est un peu vaseux, on butte un peu plus sur les mots et voilà tout. Aujourd’hui, si les « affaires » veulent bien me laisser en paix, je n’ai qu’à assurer quelques heures de dédicace. Si ça se passe comme hier, je pourrais même commencer à rattraper mon retard en cours de matinée. J’enfile une veste par dessus ma nuisette, tire les épais rideaux gris – qui protègent bien mal du néon de l’hôtel d’en face et du jour – et ouvre la fenêtre qui donne sur la rue Ducoux. Il ne pleut plus vraiment, un petit crachin se charge juste de maintenir les trottoirs humides. L’air est frais sans être froid. Bizarrement, c’est le genre de temps que j’aime : il vous invite à rester dedans et à bosser. En me penchant sur ma droite, j’aperçois le parvis de la gare déjà animé par le va-et-vient des bus et des taxis. Une nouvelle fois, la tentation de partir traverse mon esprit. Une nouvelle fois, je la repousse. Il y a des gens pour qui les gares évoquent l’aventure, pour moi elles sont une perpétuelle invitation au retour chez soi. Je n’y peux rien, c’est comme ça. Laissant la fenêtre ouverte – il traîne dans l’air de la chambre un reste d’odeur de peinture et je me dis que c’est peut-être ce qui m’a incommodé toute la nuit – je file m’enfermer dans la minuscule salle de bains. Comment rendre figure humaine à cette espèce de loque morne avec ses yeux creux, ses joues pâles, sa bouche aux fines lèvres desséchées ? Même le grand Robert-Houdin, prince des magiciens du XIXème siècle et natif de Blois, n’y parviendrait pas avec toute sa science du faux-semblant. Il me faut bien pourtant relever la gageure. Un samedi, même en matinée, il y aura plus de monde à la Halle-aux-Grains et je me dois d’honorer les éditions Bouchain en présentant mon meilleur visage, celui de la photo sur la quatrième de couverture. Plus essentiel à mes yeux encore, je refuse de montrer que toutes les horreurs entendues sur mon compte depuis deux jours m’ont affectée. Je suis du genre fragile mais vous le verrez pas. Na ! Ma science en maquillage demeure rudimentaire mais en tartinant crèmes et onguents, en rehaussant de rose ici et de bleu là, en vermillonnant mes lèvres au-delà même de leur contour normal, je parviens à donner une illusion suffisamment convaincante. Je suis une jeune femme dynamique et sûre d’elle-même ! Reste à en convaincre ma partie intellect et ce n’est pas gagné dans les circonstances présentes. L’heure du rendez-vous approche. Je finis de boucler ma valise ignorant encore où je dormirai ce soir. J’espère juste que ce ne sera pas en prison… auquel cas de toute manière mes affaires personnelles ne me serviraient à rien. Pensée pas réjouissante. J’essaye de la chasser, elle s’accroche. Je pars retaper à la va-vite le dessus du lit. Ca m’occupe. A 8h29, on frappe à la porte. - Mademoiselle Noël… J’ouvre rapidement, histoire de bien montrer que j’étais prête à sortir. « Perfection c’est bien ton second prénom ? », me demandait Léopoldine hilare. « Ce n’est pas un prénom, c’est une souffrance », que je lui rétorquais sans rire. - Monsieur Sonor, je vous suis. Scène cocasse et ridicule dans la continuité. Je laisse ma valise devant la porte, persuadée que le grand black balèze va la porter jusqu’en bas. Sauf que galanterie et sécurité rapprochée ne font pas bon ménage. Le regard qu’il me lance me convainc illico de mon erreur : il veut dire en clair qu’on ne peut pas à la fois surveiller et manutentionner. Je me le tiens pour dit. Pour la perfection, c’est encore raté. En plus, s’il est susceptible, Honorin Sonor peut très bien avoir vu dans mon geste une forme de racisme ou en tous cas de sentiment de supériorité. Et ça, cela me gêne vraiment beaucoup. Je voudrais m’excuser mais l’agent de sécurité vient de poser une main sur son oreille. Visiblement, on lui parle dans l’oreillette. - Allons-y ! lance-t-il. La voiture est là. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Jeu 12 Nov 2009 - 23:12 | |
| Il ne me faut pas deux minutes pour comprendre pourquoi les « grands de ce monde » perdent si facilement le contact avec la réalité. Deux minutes c’est le temps qu’il me faut pour me retrouver dans la voiture, attachée sur le siège arrière, et regardant déjà dans le rétroviseur disparaître la gare. J’ai traversé le couloir d’ l’hôtel sans même avoir le temps d’esquisser un « au revoir ». Je n’ai pas passé cinq secondes sur le trottoir ; le chauffeur m’a pris ma valise, l’a enfournée dans le coffre avant de claquer sans ménagement le hayon. Honorin Sonor a quasiment agi de même avec moi… à la différence près que j’ai évité la prison de la malle arrière. Moi qui n’avais pas apprécié mon premier voyage en voiture entre la gare et la Halle aux Grains, j’en viens presque à en regretter une certaine douceur. A en juger par la manière dont il fait hurler le moteur à chaque fois qu’il passe une vitesse, le chauffeur doit avoir des prix chez le garagiste. Les ralentisseurs, semés sur le parcours, ne ralentissent rien hormis les va-et-vient de mon estomac vide qui subit des accélérations gravitationnelles remarquables. En à peine plus de temps qu’il ne m’a fallu pour écrire les trois phrases précédentes, la Safrane – blindée ? – s’arrête devant la Halle aux Grains. Soit qu’il ait mal étudié le parcours, soit qu’il n’ait reçu aucune consigne précise, le conducteur s’est engagé sur l’avenue Manunoury et pas dans la rue du père Brottier qui mène pourtant directement à « l’entrée des artistes ». Je débarque donc avec ma valise, mon grand sac et mon teint livide directement devant l’entrée principale. Poussée, plus qu’entraînée, par mon garde du corps, je pénètre sous l’étroit auvent blanc, tend la main vers la poignée de la porte vitrée et m’arrête au dernier moment face à la résistance de l’huis. - C’est fermé, dis-je. - Fermé ? répète Honorin Sonor dont la pogne gigantesque se pend à son tour à la longue poignée verticale. Je sens qu’il va défoncer la porte. Peut-être sa mission s’arrêtera-t-elle lorsque j’aurais gagné l’intérieur du bâtiment ? Je comprendrais fort bien alors qu’il ait un certain empressement à me larguer pour aller se pieuter. - Pourquoi c’est fermé ? demande-t-il avec agacement. Je ne sais si c’est à moi qu’il parle. J’ose une réponse frappée au coin du bon sens. - C’est sans doute trop tôt… Bien sûr que c’est trop tôt ! De toute manière, avec moi, c’est toujours trop tôt. Je ne peux pas comprendre ce besoin qu’ont les gens de paresser le matin. Si cela ne tenait qu’à moi, les grands magasins seraient ouverts à l’aube. Surtout ceux qui vendent des livres ou des articles de papeterie. Pas très social, je sais… Mais il faut bien que je légitime un peu mon asociabilité si bien marquée… - Central ! Il y a un problème… Je ne peux pas lâcher la cliente. La destination est barricadée. Qu’est-ce que je fais ?… Oui… Oui… Ok, bien reçu… Allez, ordonne-t-il, on retourne à la voiture ! Il m’agrippe le bras d’une manière qui dit sans équivoque la frustration que lui provoque ce contretemps. Autrement dit, pour la première fois, il me fait mal. - Qu’est-ce qu’on va faire dans la voiture ? - On va tourner en attendant que ça ouvre… Charmante perspective… et pas seulement au plan écologique. L’automobile, portière arrière béante, se prépare à m’avaler toute crue une seconde fois et moi je me prépare à me séparer des derniers reliefs de mon repas de la veille. - Attendez ! Attendez !… protesté-je. Je ne veux pas retourner dans la voiture… Je vais réussir à entrer… Suivez-moi ! Bouger la masse d’Honorin Sonor, c’est comme essayer de déplacer l’Arc de Triomphe avec une brouette. Ce n’est même pas une résistance que je ressens dans mon poignet mais carrément une fin de non-recevoir. - Où vous allez ? fait-il en serrant un poil plus fort. Aïe ! - Il y a un passage par là… Je suis sûre que je vais pouvoir entrer… J’ai un passe d’intervenant… Ils ne me jetteront pas. Et vous, vous pourrez aller dormir. Est-ce la perspective d’une rencontre trop longtemps repoussée avec draps et oreillers qui l’emporte ? Une coquine qui l’attend et s’impatiente ? Honorin, d’un simple mouvement du menton, accepte ma proposition et indique à son partenaire qu’il m’accompagne. L’autre répond d’un hochement de tête. Comme quoi micros et oreillettes ne sont pas toujours nécessaires. A moins que ma petite fantaisie soit trop borderline pour qu’elle puisse être connue du Central. De l’intérêt de traîner en regardant partout, de prendre des repères. En prenant sur la droite de la Halle aux Grains, et sans même avoir à escalader les barrières métalliques plantées là sans la moindre utilité, on s’engouffre entre le bâtiment et le grand chapiteau blanc. A mi-chemin de ce « couloir » de pavés ocre, un mince tapis de couleur violette matérialise le passage entre les deux parties de la Foire aux livres. A chacune des extrémités de cette moquette bas de gamme, les portes sont ouvertes. Et voilà ! Le tour est joué ! - Vous voyez, dis-je avec des accents de triomphe, on peut entrer. Il suffit de savoir où aller. Honorin Sonor hoche la tête gravement puis me décoche un sourire d’une chaleur telle qu’elle semble venir tout droit de ses Antilles natales. Il en ferait presque fuir le crachin. - Central… La cliente est dans la place… Fin de mission ?… Très bien… On décroche. Le décrochage prend d’abord la forme d’un raccrochage. Appui sur le bouton invisible de l’écouteur, dégraffage du micro, dépose de l’oreillette. - Merci beaucoup, mademoiselle… Vous comprenez, ça fait une semaine que je fais des nuits et j’ai pas vu mon gosse de tout ce temps… Alors, c’est chouette que vous me permettiez de rentrer tôt. Surtout un samedi… Je ne sais quoi répondre à cette révélation qui m’apparaît comme une marque de confiance. L’agent de sécurité vient à mon secours en me glissant une carte de visite entre les mains. - Tenez ! C’est mes coordonnées… Si vous avez besoin de quelque chose… Pour les gens bien, je fais aussi le service après-vente. Je n’ai même pas le temps de le remercier. Il a déjà mis en action sa lourde carcasse et, d’une foulée incroyablement légère, a disparu. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Sam 14 Nov 2009 - 18:30 | |
| D’un agent de sécurité à un autre, il n’y a qu’un pas à faire. A peine ai-je glissé le pied dans la Halle aux Grains qu’un vigile, lui aussi bâti comme un deuxième ligne – marque de fabrique ? -, me tombe sur le râble. Quand on pense à la quantité de bouquins entreposés ici, on peut comprendre un tel soin apporté à la sécurisation des lieux… mais quand on a les nerfs à fleur de peau comme moi, on a aussi des réactions un peu épidermiques. - Où je vais ? m’exclamé-je sans me démonter. Je vais prendre du repos dans la salle qui m’est spécialement réservée. Voilà, où je vais ! Vous allez me dire que je n’ai pas le droit, c’est ça ? Comme souvent quand je bouillonne, c’est sorti de manière totalement spontanée et le vigile reste un peu interloqué de ce qu’il vient d’entendre. Prendre du repos ? Une salle réservée ? Il doit se demander de quoi je lui parle et si je ne suis pas complètement timbrée pour prendre ce grand salon d’exposition pour un hôtel (parce que, en plus, j’arrive avec ma valise). En fait, je fais allusion à la salle évoquée dans le courrier reçu de l’organisation en même temps que mes billets de train ; il se terminait par une phrase mentionnant un espace réservé dans la Halle aux Grains pour les intervenants. Je ne sais si beaucoup de gens l’utilisent et, dans les faits, je ne sais même pas où il se trouve mais, après tout, n’ayant pas d’endroit où attendre, pourquoi ne pas profiter de celui-là ? - Vous avez votre passe ? me demande le vigile. Sans passe, vous ne rentrez pas. Les choses se présentent bien mieux que je ne l’espérais. Je ne suis pas jetée à la pluie sans ménagement, c’est déjà ça. L’exigence de la présentation du passe apparaît même comme l’annonce d’un futur passage. Un farfouillage dans mon grand sac plus tard, je brandis, sous le nez de l’agent de sécurité, la carte verte plastifiée. C’est totalement idiot d’ailleurs d’en faire ainsi un geste triomphal : si la carte verte porte bien mon nom, elle n’est accompagnée d’aucune photographie permettant l’identification du porteur. N’importe quelle femme pourrait à la rigueur en user à ma place. La prochaine étape sera donc une demande en règle de mes papiers d’identité. Je m’y prépare mentalement. - Parfait, mademoiselle, fait l’agent de sécurité… Le salon VIP est situé à l’étage. Vous avez l’escalier sur votre gauche. Quoi ? C’est tout ? Pas la moindre chicane ? Pas un seul regard noir à mon encontre ? Rien ? J’en reste baba. Pour la première fois depuis le terrible débat, quelque chose se passe sans véritable difficulté. C’en est terriblement troublant et déstabilisant tant il est vrai qu’on finit à la longue par s’habituer à tout, même au pire et à l’abject. Je récupère ma valise, toujours à l’extérieur de la salle, et entame la longue ascension vers le salon VIP par un grand escalier droit. A cette heure-ci, je suis quasi-certaine qu’il sera vide. Un peu de tranquillité me permettra peut-être de remettre mes idées en ordre et de décider sereinement de l’attitude à tenir désormais. Attendre ou agir ? Faire profil bas ou me forcer à ouvrir ma grande gueule. Comme toutes les personnes d’un naturel réservé, je bouillonne en permanence à l’intérieur et ce magma, lorsqu’il se libère, a des effets destructeurs. Ai-je le droit d’aller jusque là ? Quelles que soient les crasses qu’on a pu me faire depuis deux jours ? Quelles qu’en soient les conséquences pour ma vie future ? |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Sam 14 Nov 2009 - 19:53 | |
| La salle n’est pas vide. Assis sur un canapé, le regard dans le vide comme s’il était dans une phase de transes ou de concentration extrême, Jean-Pascal Juniniez attend lui-aussi d’entrer en scène. J’ose à peine manifester ma présence de crainte de lui faire peur et de le faire sursauter. Petit raclement de gorge. Cela ne suffit pas. Nouvelle tentative. Il émerge enfin. - Oh ! Bonjour… Bonjour… répète-il comme si c’était le seul mot disponible en l’état actuel des choses dans son vocabulaire. Je dois reconnaître que je ne vaux guère mieux. Je me fends en réponse d’un « bonjour monsieur » qui n’a guère plus de gueule et ne brille pas par son originalité. Cela me fait ça à chaque fois que je rencontre un grand « ponte » de l’Histoire. Je rentre au plus profond de ma coquille, j’oublie que nous sommes désormais confrères et je redeviens l’étudiante timide pour qui les noms de Juniniez, de Rioux, de Chaunu et consorts évoquaient les maîtres, ceux dont les écrits nous éblouissaient en même temps qu’ils nous enrichissaient. Moi, une VIP ? Allons donc ! J’ai trop conscience de mes insuffisances pour oser me ranger dans une catégorie qu’honore parfaitement Jean-Pascal Juniniez. Qu’on en juge. Plusieurs fois ministre ou secrétaire d’Etat dans des gouvernements de gauche, il n’a pas pour autant renoncé à sa carrière universitaire, poursuivant la publication régulière d’ouvrages de vulgarisation intelligente ou de synthèses sur des sujets comme les médias ou la vie politique sous la Troisième République. Bien sûr, au cours des quinze dernières années, il s’est, comme tous les hommes ayant dépassé la quarantaine, empâté et tassé. Son visage bouffi est zébré de rides profondes que le maquillage atténue à la télé ou sur les couvertures des bouquins. En direct-live, il fait bien son âge. Mais le regard est toujours aussi vif, toujours aussi clair et, le premier trouble passé, ce regard me transperce et semble lire en moi. - Vous êtes bien Fiona Toussaint, n’est-ce pas ? Là c’est le pompon ! C’est lui qui me reconnait ! J’en rosis d’émotion et de gêne. Emotion d’être ainsi identifiée et d’une certaine manière adoubée. Gêne parce que je n’ignore pas les raisons pour lesquelles je suis surtout connue, et reconnue, en ce moment. - Oui, monsieur Juniniez. Un peu gauche, j’hésite à avancer ma main droite à la rencontre de celle que me tend l’ancien ministre. Je finis par la trouver et la serre avec une chaleur de groupie. - Alors, me lance-t-il, il paraît qu’on vous fait des ennuis ?… Tout cela parce que vous avez dit des choses dans un débat ? C’est quelque chose que je ne peux pas accepter. - Je vous remercie, monsieur, mais… - Peut-être ne savez-vous pas que je suis le président du Conseil scientifique des Rendez-Vous de l’Histoire… Je l’ignorais. Je pensais – comme la petite dinde naïve que je peux être parfois – que Jean-Marc Néjard était le grand manitou dans ce domaine. La preuve, c’est lui qui m’avait contactée pour que je vienne donner ma conférence. - … et à ce titre, je me sens personnellement responsable de ce qui peut survenir aux confrères que nous invitons à intervenir à Blois. - Je vous en remercie mais… Je m’enfonce lamentablement. Me voilà en mode « perroquet » répétant, bredouillant la même phrase vide et incapable de développer la remarque que je voudrais faire pour m’en dégager. - Il va de soit que cela n’en restera pas là. Nous avons fait savoir au commissaire de la ville ce que nous avions pensé de la manière dont ses hommes étaient venus vous cueillir à la fin de votre conférence… Cela ne se fait pas ! J’en ai personnellement fait la remarque au directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Comment ne pas s’enfoncer ? J’ai l’impression tout d’un coup d’être entrée en contact avec un autre monde. Téléphoner place Beauvau, sermonner un fonctionnaire de police sont des actes on ne peut plus banals pour Jean-Pascal Juniniez. Le pouvoir, il connaît… et le mode d’emploi qui va avec, il le maîtrise. Tout cela me dépasse. Moi, le pouvoir je le regarde d’en bas… Lui, il le regarde de haut. - Il ne fallait pas, monsieur… - Pardon ?… Que voulez-vous dire ? - Je veux dire qu’il ne fallait pas se donner tout ce mal pour moi. Ce sont des ennuis que je me suis créés et il est normal que j’assume. - Qu’est-ce que c’est que ce genre de raisonnement, mademoiselle Toussaint ?… Vous refuseriez l’aide que nous pourrions vous apporter ? J’ai juste le temps de me faire la réflexion que ce « nous » fait un peu « nous de majesté » avant d’aller à Canossa. - Je pense m’être mal exprimée, monsieur… Tout cela est franchement nouveau pour moi. Je ne me sens pas précieuse au point d’être protégée et défendue par des hommes tels que vous. Je ne me sens pas innocente d’une partie des accusations portées contre moi… et si j’ai pu commettre des erreurs, je ne souhaite pas que des personnes mettent en danger leur réputation pour me défendre. |
|  | | MBS

Nombre de messages: 1618 Age: 46 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 30/10/2007
 | Sujet: Re: Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... Sam 14 Nov 2009 - 20:43 | |
| Cette franchise déstabilise l’ancien ministre sans doute plus habitué aux sollicitations qu’à de telles manifestations d’indépendance. Il se sert un café sans rien dire, touille longuement la boisson chaude dans laquelle il a jeté trois morceaux de sucre. A nouveau, son regard semble aspiré par de profondes méditations. Incapable de bouger, me traitant de mille nom d’oiseaux pour mon manque de souplesse dans les rapports humains, je demeure plantée au milieu du salon. Ce moment me semble durer une bonne dizaine d’éternités. - Vous voulez savoir pourquoi je vous fais confiance ? dit-il soudain. Et savoir aussi pourquoi je suis bien décidé à vous soutenir contre vents et marées quand bien même j’aurais votre mignonne dentition fichée dans ma main ? J’imagine la scène. Une falaise battue par la tempête. L’historien au bord du vide qui me tend la main pour m’éviter de tomber. Et moi qui, au lieu de m’accrocher en lui tendant ma mimine, le mord jusqu’au sang en espérant qu’il lâche. C’est du dernier comique et cela réussit à me débloquer les sens. - Je crains, monsieur le ministre, en parlant trop de cesser de serrer votre auguste main entre mes dents. Il me contre-sourit. La Détente vient succéder à un début de guerre froide. Je n’en trouve le moment que plus fort. - D’abord, vous devez accepter l’idée que vous ne pourrez jamais faire face à tout toute seule. On peut enseigner à l’université toute sa vie et rester dans le plus complet anonymat, ça existe, ça se voit… Mais vous êtes de ces personnes faites pour la lumière et pour porter de grandes choses. Si vous étiez professeur de collège, je vous dirais de demander votre mutation pour le lycée. Si vous étiez professeur de lycée, je vous conseillerais de postuler pour un poste à la fac. Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas vous arrêter là où vous en êtes. A 32 ans, c’est bien ça ?… Je hoche la tête pour confirmer. - A 32 ans, il vous reste toute une carrière à mener. Vous écrirez des articles, vous publierez des livres, vous ferez des cours remarquables et vos étudiants ne jureront que par vous. Mais, au bout d’un moment, vous vous ennuierez. Il vous faudra autre chose pour titiller votre intelligence. Il vous faudra de nouveaux défis. Certains veulent aller traverser l’océan à la rame, d’autres grimper au sommet de l’Everest, vous, vous trouverez votre nirvana dans des projets de plus en plus ambitieux qui nécessiteront de solides appuis pour ne pas dévisser. Pas besoin d’être née de la dernière pluie pour comprendre que ce qu’il m’explique, c’est quelque chose qu’il a connu et vécu. Que ses défis à lui se seront appelés campagne électorale, maroquin ministériel, président de comités d’organisation ou émissions de radio. Rien de tout cela ne me tente pour dire vrai mais, à 32 ans, imaginait-il lui-même où la vie allait l’emporter ? - Le pouvoir vous fait peur parce que vous le voyez comme une menace. L’aide que je peux vous apporter n’a pas d’autre intérêt pour moi que de protéger quelqu’un qui ne doit pas en rester là où elle est déjà rendue. Je suis désolée de ne pas partager exactement sa façon de voir les choses. Accepter une aide, c’est créer une dépendance. Se mettre à l’abri d’un parapluie, c’est déjà glisser dans l’ombre de celui qui le porte. Très peu pour moi. - Comprenez bien, poursuit-il, que si on ne se serre pas les coudes un minimum, nous sommes condamnés. Regardez la polémique sur le rôle positif de la colonisation française, regardez ce « roman national » qu’on cherche à nous faire avaler quasiment de force et qui, soyez en sûre, va bientôt dégouliner dans nos programmes de collège et de lycée… Tout cela ira forcément à l’encontre de ce que vous croyez, de ce que je crois, sur l’intérêt et la grandeur de la science historique. A un pouvoir, il faut être capable d’opposer un autre pouvoir. Dans cet affrontement-là, l’individu ne peut exister… A moins qu’il ne soit lui-même l’incarnation d’un des pouvoirs, à moins qu’il ne soit celui qui conduit la masse. A demi-mots j’entends ce qu’il veut dire. Me voilà bombardée Jeanne d’Arc et ma mission, bien supérieure à mes simples activités universitaires, sera de bouter l’hérésie historico-nationale hors du pays. On a connu des promotions moins rapides et moins spectaculaires. Mon Saint-Michel, dont la voix s’est brisée en pleine démonstration lyrique, s’est retourné vers son café qu’il déguste par petites gorgées. Attend-il quelque chose de ma part immédiatement ? Un engagement ? Au minimum, une approbation ? - Je vais vous dire ce que je pense de toute cette « affaire », reprend-il sans me laisser le temps de répliquer. Et en disant « affaire », je pense à cette agression grotesque contre Maximilien… Tiendrait-il des informations du cabinet du ministère de l’Intérieur ? Cela m’étonnerait à peine. - Vous savez que Maximilien a été, il y a plus de vingt ans, mon collègue au gouvernement ? - Oui… Enfin, je veux dire que je n’ai pas en tête la composition de tous les gouvernements des Troisième, Quatrième et Cinquième Républiques… Je ne suis pas Alain Duhamel non plus… Mais il me semble que vous étiez secrétaire d’Etat et qu’il était porte-parole. - C’est exactement cela… Alain Duhamel n’a qu’à bien se tenir… Vous marchez sur ces traces. Un temps. Un silence qui correspond à une hésitation. Un silence qui dit que même un homme de pouvoir affirmé peut s’interroger sur ce qu’il doit faire des informations dont il dispose. Ou une trouble hésitation avant de mettre en œuvre une de ces combines qui font la grandeur et le drame des affaires politiques ? - Vous avez tort, mademoiselle Toussaint, de douter de la générosité des gens… mais je ne peux pas vous en vouloir de vous poser des questions sur la réalité de cette agression. |
|  | | | | Feuilleton (en cours) : J'avais un rendez-vous... | |
|
| Page 4 sur 8 | Aller à la page : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8  |
| | Permission de ce forum: | Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
| |
| |
| |
|