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 J'avais un rendez-vous... [terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Sam 31 Oct 2009 - 16:48

Je pourrais ameuter l’honorable confrérie des professeurs d’universités, prendre à témoin la cohorte des agrégés des torts qui me sont faits. A quoi bon ?… Il en est de ces groupes comme de tous les groupes professionnels. Unis et soudés lorsqu’il faut faire face à la menace extérieure, ils sont en fait minés de l’intérieur par les rivalités, les ambitions contrariées, les oppositions dogmatiques. De toutes les façons, je n’ai pas ancré en moi ce genre de réflexe. Toute petite, je ne comptais pas sur les autres pour me défendre… De là les fréquentes visites de maman à mes institutrices pour s’entendre reprocher la manière dont sa fille réglait ses problèmes… Généralement, je tirais les cheveux. Impossible à faire, hélas, avec Maximilien Lagault dont la large calvitie évoquerait à elle seule la déforestation amazonienne.
Je pourrais faire un communiqué de presse pour protester contre les attaques du romancier et démonter ses affabulations historiques. Et ensuite ?… D’abord je ne sais pas comment on fait ce genre de choses : décroche-t-on son téléphone pour appeler un canard quelconque, demander un journaliste, lui dire ce qu’on a sur le cœur et attendre qu’il en fasse une brève qui sera peut-être ensuite reprise par le reste des médias. Je doute cependant qu’il y ait, à cette heure qui s’avance dans la nuit, un rédacteur en chef prêt à chambouler sa future édition pour inclure un entretien exclusif avec « la strip-teaseuse universitaire qui conteste Maximilien Lagault ». Ce serait me donner une importance que je ne mérite pas. Je ne me sens pas porte-drapeau d’une révolte. Je ne me considère pas comme une égérie de quoi que ce soit. J’essaye juste d’être moi-même et en conformité avec ce que je pense… Et c’est déjà très compliqué à vivre au quotidien.
Je pourrais faire un coup d’éclat. Boucler mes valises et quitter l’hôtel de manière suffisamment spectaculaire pour que tout le restaurant de l’Holiday Inn en soit témoin. Ca me mènerait où ? Ce n’est pas à l’organisation des Rendez-Vous que je dois ce qui m’arrive. J’ai été contactée de manière fort gratifiante, j’ai été accueillie avec chaleur. Ma chambre est confortable et si je l’avais voulu j’aurais pu diner « à l’œil » dans un des restaurants de la ville. On a montré à mon égard une confiance évidente – ce que l’appel de Jean-Marc Néjard en fin de matinée démontrait aussi – en me faisant comprendre qu’on comptait sur moi. Et, parce que ce vieux grincheux tombé dans le nationalisme m’a agressé à une heure de grande écoute, je trahirais cette confiance, je piétinerais ce qui a été fait pour moi ? Ce n’est même pas la peine de poser la question, la réponse coule de source. C’est non.
Je pourrais écrire un pamphlet anti-Lagault où je pourrais déverser cette rage qui ne cesse de monter au fur et à mesure que j’écarte une à une les réactions possibles. Pour en faire quoi ? Il y aura bien un éditeur pour oser sortir l’opuscule, escomptant un effet publicitaire qui paraît garanti par avance. Mais un tel brûlot ne s’écrit pas en une heure, même si les mots se bousculent déjà dans ma tête, même si ma nuit est déjà par avance parée de sa chemise d’insomnie. Demain, après-demain, la rage retombera forcément. Mon esprit, un peu apaisé par le temps qui aura coulé, trouvera tout cela puéril et choisira d’en revenir à ce qui est essentiel dans ma vie. Je rouvrirai le dossier Louis XIII et j’enverrai Lagault se faire pendre ailleurs.
Je pourrais… Je pourrais ne rien faire. Calmer l’impulsion, dompter la frénésie, détendre mes nerfs surexcités. Surtout - oui surtout ! - éviter de tomber dans le piège qu’on me tend. Cette situation, je l’ai déjà affrontée lors de Sept jours en danger. Chaque fois que j’ai réagi, j’ai sur-réagi et je me suis retrouvée où on voulait que j’aille. Chaque fois que j’ai pris du recul, je les ai possédés. Des baffes, j’en ai déjà encaissées mais je m’en suis remise d’autant plus vite que je n’ai pas foncé en recevoir d’autres dans la foulée.
Oui, je pourrais me coucher, fermer les yeux, me concentrer sur ma récupération physique et nerveuse. Demain matin, j’irai donner ma conférence, faire le job pour lequel on m’a contactée. Après je ferai face à mes obligations de représentation en dédicaçant la version abrégée de ma thèse sur le stand du CNRS qui l’a éditée, puis en soutenant les éditions Bouchain de ma présence souriante. Et ensuite, on verra bien…
Peu à peu, Maximilien Lagault s’efface de mon esprit. Je ne suis pas don Quichotte. Ce n’est pas à moi de conduire la charge contre ce moulin qui s’agite sans cesse dans les médias. Je dois me replier sur moi-même, rentrer dans mon monde, revenir à mes bases personnelles. Rompre avec le monde.
J’étais si heureuse quand j’étais totalement asociale.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Sam 31 Oct 2009 - 19:06

Minuit.
Je rumine encore tout cela. Madame Delmas et ses souvenirs apaisants ne parviennent pas à effacer Lagault et sa haine froide. Au contraire, ce passé ressurgi par surprise suscite lui aussi son lot de questions sans réponses. Et quand, par hasard, je réussis à m’égarer sur des chemins de traverse, à penser « boulot » ou à me demander si j’ai bien fait de salarier Ludmilla pour classer les archives des Rinchard, tout s’effondre avant la fin du raisonnement. Retour express au présent douloureux.
Plus je me dis qu’il faut que je dorme, plus mon esprit fait de la résistance.
Je ne m’en sortirai pas comme cela. De la manière dont les choses sont parties, je vais arriver demain matin avec des cernes d’un kilomètre sous les yeux, des lapsus plein la bouche et autant de réactivité qu’une limace de compétition. Autant activer tout de suite le processus d’autodestruction…
Je rejette les draps, me rhabille. L’insomnie c’est du temps perdu ! Autant travailler. D’abord ça occupe, ensuite ça aide à accumuler de la fatigue. Si je m’endors sur mes notes à trois heures du matin, ce sera un moindre mal.
Et puis non ! Il doit bien avoir une autre solution ! Travailler, travailler, cela ne résoudra rien. Si j’en suis là, c’est peut-être justement parce que j’ai trop travaillé.
Je chausse mes escarpins, attrape mon sac et redescend à la réception. La jeune femme qui m’avait donné le code wifi a terminé son service et c’est un homme qui préside à l’accueil des derniers clients, ceux qui, le regard un peu flou, reviennent du cinéma ou d’un restaurant en ville. Si c’est le veilleur de nuit, il n’a pas le physique habituel de l’emploi. Les veilleurs de nuit, je les ai toujours vus plutôt âgés, bas du ventre et binoclard… et guère brillant niveau intellect (ils lisent en général l’édition de L’Equipe de la veille ou l’Auto-Journal). Evidemment, c’est un préjugé… Surtout quand on le compare avec le type de la réception. Il fait bien son mètre quatre-vingt-cinq, a une allure sportive et bouquine un traité de géopolitique (rien que ça !). S’il a vingt-cinq ans, c’est un grand maximum. Sans être exactement un Apollon, le « gamin » a beaucoup de charme et il le sait. Ses yeux clairs sont plein de feu. Il ne serait pas en train de me draguer des fois ?
- Bonsoir mademoiselle…
- Est-ce que vous savez s’il y a une pharmacie ouverte la nuit en ville ?
- Il y a forcément une pharmacie de garde, assure le jeune homme. Je peux vous trouver l‘information en passant un coup de téléphone au 3237.
- Ce serait gentil, oui, dis-je.
Evidemment, il va le faire… D’abord parce qu’il est là pour servir la clientèle de l’hôtel, mais aussi parce que je lui fais un petit effet. Il me désarçonne en reposant le téléphone avant même d’avoir tapoté sur le clavier.
- Pourquoi voulez-vous aller à une pharmacie ? demande-t-il. Vous êtes malade ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Sam 31 Oct 2009 - 19:07

Je ne suis pas sûre que ce genre de questionnement soit spécialement prévu par le manuel du parfait gardien de nuit. Il doit vraiment avoir une idée derrière la tête pour être si curieux.
- Mon copain vient de déchirer son dernier préservatif, ça vous va comme explication ?
Cela se voulait drôle, genre deuxième degré. Il n’a pas l’air d’apprécier vraiment et replonge les yeux vers le téléphone.
- Pour ça, il y a des distributeurs automatiques. Il doit même y en avoir un dans la rue… A la Pharmacie Normale, au numéro 10…
- Et il me croit en plus !… Non, j’ai juste des difficultés à trouver le sommeil. Journée éprouvante et besoin d’être en forme demain. Il me faudrait un petit quelque chose pour m’endormir.
- Pas de petit copain alors ?…
- Vous êtes bien curieux, jeune homme.
Cela me fait toujours bizarre d’être l’aînée dans une conversation. Avec mes étudiants, ça se comprend et j’accepte, mais dans la « vie réelle » j’ai l’impression d’avoir soudain cent ans.
- Non, pas de petit copain… Et pas envie d’en avoir… En tous cas, pas ce soir… Là je voudrais pouvoir dormir sereinement.
- C’est là qu’un petit copain, ça peut aider, lâche-t-il en plantant son regard bleu dans le mien.
Il est vraiment gonflé ! Et regonflé par l’aveu de mon célibat.
- La pharmacie ?
Voilà ! Retour au point de départ ! Par principe professionnel, je suis hostile aux digressions et aux hors-sujets. C’est comme ça.
- Vous tenez vraiment à sortir ?… Si vous avez de la chance, vous n’aurez qu’une dizaine de mètres à faire pour trouver la pharmacie de garde… Mais vous pouvez aussi bien être obligée de courir à l’autre bout de la ville. Cela va vous faire cher le comprimé !
- Je crois encore que c’est moi que cela regarde…
Allons bon, voilà que je parle comme une rombière prétentieuse, le genre de perruche ennuyeuse et infatuée d’elle-même que j’ai toujours été incapable de souffrir plus de dix secondes. Ce que c’est que vieillir quand même…
- J’ai de l’Imovan dans ma sacoche.
- C’est quoi ?
La question est un peu bête, j’en conviens. Je me doute bien qu’il ne s’agit pas d’un médicament destiné à favoriser la digestion.
- Un somnifère léger, répond-il. Ca aide à s’endormir.
- Ce n’est pas bizarre qu’un veilleur de nuit ait des somnifères sur lui ?…
Petit regard moqueur. Je dois avoir dit une grosse bêtise.
- Vous n’arrivez pas à dormir la nuit alors que c’est tout ce qu’il y a plus naturel… Alors, même fatigué par une nuit sans sommeil, vous imaginez comme c’est facile de s’endormir quand il fait jour dehors.
- Un point pour vous. Combien facturez-vous un exemplaire de cette merveille ?
Il ne répond pas, me déshabille du regard plus qu’il ne me dévisage. C’était bien sûr la question à ne pas poser. Du moins sous cette forme-là.
- Je crois que pour vous ce sera gratuit. A condition que…
Tiens donc ?! Une condition ?! Je m’attends au pire.
- Vous êtes libre demain soir ? Je veux dire pour diner…
J’éclate de rire.
- Mon pauvre ami…
- Jules…
- Jules ?!… Mais il y a encore des jeunes qui s’appellent Jules ?…
Je ne suis pas très fière de ma remarque, mais c’est vrai que c’est quand même étonnant d’avoir une vingtaine d’années et de s’appeler Jules et pas Kevin comme tout le monde. En fait, je suis persuadée qu’il se moque de moi.
- Il y en a au moins un, moi, répond-il. Que voulez-vous ? Je n’avais pas les moyens de faire un procès à mes parents pour choix de prénom périmé.
- Admettons que je n’ai rien dit… Donc, on va mettre les choses au point. Je ne cherche pas de petit copain ni pour cette nuit, ni pour demain. Là je voudrais juste dormir. Pour ce qui concerne une invitation à diner, je trouve cela flatteur mais un peu déplacé pour tout vous dire. En plus, vous perdriez votre argent bêtement car moi et les restaurants cela fait deux. Blois n’est pas une si petit ville que cela. Vous trouverez bien une jeune fille de votre âge à qui la perspective d’un petit repas à deux paraîtra séduisante.
Je farfouille dans mon sac.
- Voilà un billet de cent euros… Vous pensez que cela suffira pour un comprimé ? Et ça payera largement en plus votre restaurant.
Je mesure aussitôt l’immensité de ma gaffe. Je suis en train d’acheter à un prix exorbitant une petite dose pharmaceutique comme une camée le ferait à son dealer. Je mets l’argent au cœur de ma relation avec ce garçon comme le ferait un femme sur le retour avec un gigolo.
- Allez, c’est bon, vous avez gagné… Gardez le billet pour le service et j’accepte en plus de diner demain soir avec vous…
- Je vais compter les minutes jusque là, mademoiselle Toussaint.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Sam 31 Oct 2009 - 23:19

VENDREDI MATIN


Le somnifère avait fait très convenablement son boulot. Revenue dans mon lit, j’avais commencé à disserter sur ces gestes, ces décisions qui ne me ressemblaient et sur cette troublante sensation de ne plus m‘appartenir vraiment. Je n’avais pas dépassé l’entame de la deuxième partie de mon raisonnement ; la science médicamenteuse l’avait emporté en un peu plus de cinq minutes sur l’insidieuse insomnie. Rideau sur cette journée à rallonge !

A sept heures trente, la sonnerie du portable me tire sans ménagement d’un sommeil pour le coup vraiment réparateur. Au réveil, pas de sensations de nausée ou de cerveau embrumé, je suis reposée et en forme. Et finalement cela ne m’avait couté qu’une invitation à diner. Ce n’était pas un mauvais investissement.
Douche et shampoing finissent de me remettre d’aplomb et me permettent de répéter tranquillement les grandes lignes de mon intervention matinale. Je sais que je possède mon sujet mais tout ce qui peut me donner de la confiance est bon à prendre. Je poursuis ma préparation par des activités plus féminines, activités dont j’aurais été incapable il y a cinq ans de saisir l’intérêt (et, a fortiori, de les réaliser). Me raser les jambes était alors inutile, je portais invariablement jeans ou pantalons de jogging quelles que soient les occasions. Me maquiller me paraissait totalement superflu puisque je ne demandais rien de mieux que de faire disparaître mon corps, de le soustraire aux regards des autres. Quant à donner du volume à ma chevelure par une action conjointe du séchoir et d’une brosse, j’aurais trouvé cela du dernier ridicule.
Heureusement – ou hélas – les temps ont changé et j’exige désormais que le miroir me renvoie l’image d’une femme aussi parfaite que possible dans son apparence. Pas question de laisser un détail ternir l’ensemble. Quelques touches de fond de teint suffisent pour effacer les petites cernes provoquées par une soirée compliquée. Un peu de parfum pour ajouter un cadre odorant à cette enveloppe charmante et me voilà prête à partir.

Depuis que je connais la date, l’heure et le lieu de mon intervention, j’ai bien sûr repéré sur le plan de la ville l’emplacement de la CCI, la Chambre de Commerce et d’Industrie, qui met à la disposition du festival ses deux amphithéâtres. Bien décidée à m’y rendre tranquillement à pied, je quitte l’hôtel dès neuf heures avec comme seul « bagage » mon sac et une chemise à rabats contenant le texte de ma communication. J’aime « voyager » léger…
Avant même d’avoir franchi la porte coulissante en verre, je remarque la voiture de location garée devant l’entrée ; sa portière arrière droite est ouverte comme une invitation. L’idée d’être transportée comme le serait un ministre me répugne toujours autant. Je feins donc de ne rien remarquer, tourne brusquement à droite pour m’engager sur l’avenue Maunoury, presse le pas en espérant qu’on ne m’ait pas remarquée.
Peine perdue ! Voilà qu’on m’appelle !
- Mademoiselle Toussaint ! Mademoiselle Toussaint ! Ne partez pas !
Impossible de faire en plus la sourde. Je m’arrête, me retourne et tombe nez à nez avec Jules qui me courait après.
- Jules ?! Que faites-vous ici ?
- Je suis votre chauffeur. Je dois vous conduire à la CCI…
- Chauffeur ? Après avoir veillé toute la nuit ?…
- Toute la nuit est un bien grand mot… Il y a ici ou là des petites pauses qui me permettent de recharger les batteries… Et puis, je ne travaille que pendant quatre jours pour les Rendez-Vous. Les matinées en plus, cela me laisse l’après-midi pour dormir.
- De là, le « petit somnifère léger » qui vous accompagne…
- On peut le penser, oui, convient-il en riant. Cela peut aider à dormir quand il le faut… Visiblement, il vous a bien servi en tous cas. Vous êtes resplendissante ce matin et cette robe, bien que toute simple, vous va à ravir.
- Jules, vous n’êtes qu’un vil flatteur…
Ce n’est même pas une phrase de pure circonstance destinée à masquer un rosissement de satisfaction. Je le pense vraiment. Il en fait trop pour que ce soit vraiment sincère et dénué d’arrière-pensées.
Et en même temps…
En même temps, je ne peux me détacher du regard bleu magnétique du jeune homme.
- Allez, vilain garçon ! Je vous renvoie ! Vous direz à Agnès Farini que j’ai préféré me dégourdir les jambes. Elle comprendra…
- Ce n’est pas prévu dans le contrat cela, mademoiselle, proteste Jules. Moi, j’ai pour mission de convoyer les VIP et il n’est dit nulle part qu’ils aient le choix de se soustraire à ce convoyage… D’autant que de toutes les façons, je dois descendre vers la Loire pour aller chercher monsieur Chaline à l’hôtel Mercure. Il doit intervenir au Café littéraire à la Halle aux Grains à 10h15.
- Sur les chagrins de Louis XIV, oui… Je regrette d’ailleurs de ne pas pouvoir écouter sa communication.
- Eh bien, montez donc avec moi et je vous amène. Je passe récupérer monsieur Chaline dans un premier temps, puis je vous dépose à la CCI ensuite. Dans l’intervalle, vous trouverez bien à échanger quelques phrases avec votre collègue.
Le bougre est habile et je le soupçonne, au vu de sa lecture de la nuit, de faire des études d’Histoire ou de Géographie. Ne m’a-t-il pas appelé par mon nom en me saluant a terme de notre rencontre nocturne ? Ne semble-t-il pas savoir que les travaux d’Olivier Chaline portent sur le même siècle que les miennes ? Tout ceci sent le coup monté à plein nez mais, au milieu de mes soucis actuels, je trouve cette rouerie-là rafraîchissante.
- J’accepte, mais de grâce… Ne vous prenez pas pour Schumacher… Je ne suis pas pressée.
- Cela ne risque pas, mademoiselle Toussaint, dit-il en me montrant la portière ouverte de la voiture, j’ai fait Anglais-Espagnol au lycée.
La remarque n’est peut-être ni très fine, ni très drôle mais elle produit sur moi l’effet escompté : j’esquisse un grand sourire auquel Jules répond par un pouce levé. S’il voulait me détendre avant la suite des événements, il y a parfaitement réussi. Ce garçon m’offre à chaque fois que je le croise une véritable récréation. Pourquoi n’en profiterais-je pas après tout ?
Jules s’installe au volant, tourne la clé. En même temps que le moteur démarre, la radio s’allume et commence à sonoriser l’ensemble de la voiture. Le jeune homme a le bon goût – mais peut-être est-ce un choix fixé par l’organisation ? – d’écouter une radio d’informations en continu. Voilà qui me permettra de me tenir un petit peu au courant, chemin faisant, de la marche du monde. Hormis Maximilien Lagault, j’ai l’impression depuis la veille que plus rien n’existe sur la planète.
- Interrogé hier soir à la télévision, le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, a annoncé qu’il ne démissionnerait pas en dépit des voix nombreuses qui se sont élevées pour…
Je décroche déjà de l’écoute des infos. La Renault Laguna passe à la hauteur de la Halle aux Grains à la vitesse d’un escargot.
- Jules ! Vous n’êtes pas drôle ! Roulez normalement…
- Bien, mademoiselle… Vos désirs sont des…
Il s’interrompt soudain et, comme moi, apprend des ondes l’incroyable nouvelle.
- … Et puis je vous rappelle l‘information apprise dans le courant de ce journal… L’agression commise cette nuit à Blois contre monsieur Maximilien Lagault. Les rumeurs les plus contradictoires courent à l’heure actuelle, sur son état de santé, certaines donnant le romancier et historien, proche du chef de l’Etat, pour mort.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Dim 1 Nov 2009 - 16:40

- C’est pas possible ! C’est pas possible !
Prostrée sur la banquette arrière, les deux mains sur le visage, c’est tout ce que j’arrive à dire. Je n’avais aucune raison valable d’apprécier ce type mais hier encore, il était vivant et là… J’ai encore la sensation de sa main posée sur ma jupe, l’odeur de son eau de toilette qui me picote le nez. Mais tout cela, qui me paraît encore si réel, n’est déjà plus. C’est un cauchemar !
- Cela ne va pas, mademoiselle ?
- Mais enfin, Jules ? Vous n’avez pas entendu l’info ?
- Si. Comme vous… Mais qu’est-ce qu’on y peut ?
Evidemment, en voyant les choses ainsi… Je le trouve très détaché de toutes ces choses, le petit Jules. La jeunesse sans doute…
- Vous ne savez pas ce qui s’est passé ? Vous qui ne dormez pas, vous n’avez rien entendu ?… Je veux dire, dans la nuit…
- Si… Vers quatre heures du matin, il y a eu une sirène de police dans le lointain. Mais rien ne dit que cela ait un rapport… D’un autre côté, Blois c’est en général calme pendant la nuit… Faudra attendre qu’ils donnent des précisions.
Ces précisions, je les voudrais tout de suite. Mais la radio continue à débiter des infos au kilomètre, la météo, le sport…
- Vous voulez que je vous dépose d’abord ? questionne Jules qui comprend bien que je ne suis pas en état pour l’instant de soutenir une conversation avec un confrère.
- Oui. Merci, Jules… Je crois que j’ai besoin de prendre l’air et d’essayer d’encaisser tout ça.
Le veilleur de nuit-chauffeur me laisse deux minutes plus tard rue Anne de Bretagne devant l’entrée de la CCI. Je n’en reviens toujours pas. La nouvelle de la mort présumée de Maximilien Lagault a littéralement ravagé mon esprit. Je ne sais même plus vraiment ce que je fais là, ce que j’ai à dire. Je suis à la limite du KO technique.
Les trois préposées de l’organisation, assises dans l’entrée autour d’une petite table, remarquent sans peine mon air perdu et la pâleur de mon visage. Elles ont à peine vingt ans, semblent tout juste sorties du lycée et doivent jeter un regard sans aménité véritable sur ce défilé de « vieux croutons » et de « vieilles peaux » dans leur ville.
- Madame ?… Ca ne va pas ?
- Si, si… Je crois que ça va aller… Il faut juste que je me reprenne… Vous n’avez pas entendu la nouvelle ?…
- Quelle nouvelle ? demande l’une d’entre elles tout en mâchouillant frénétiquement son pain au chocolat.
- Maximilien Lagault. Il a été agressé cette nuit, ici, à Blois…
- Lagault ?… Le type qui passait hier au journal de la Une ?…
Je hoche la tête sans pouvoir en dire plus. Ca tangue de plus en plus et je dois m’appuyer sur le dossier d’une chaise pour garder un semblant d’équilibre.
- Ils nous ont fait tout un pataquès, explique la fille à ses copines, parce qu’ils voulaient filmer devant la porte du Château et que l’éclairage nocturne était trop puissant… Bref, il a fallu appeler le conservateur, les services techniques pour débrancher une rampe de lumières…
- Vous êtes vraiment sûre que vous ne voulez pas vous asseoir ? demande sa voisine de gauche. Vous êtes blanche comme c’est pas possible.
J’accepte l’invitation à m’asseoir, puis le pain au chocolat qu’on me propose. Je ne me savais pas si émotive. Depuis des années, j’ai tout encaissé sans vraiment broncher, du moins en apparence. Les fêlures chez moi ne se voient pas, elles sont généralement intérieures. Là, ce n’est pas le cas. Jules s’est rendu compte de mon malaise et les filles au badge orangé tout autant.
- Vous venez pour assister à quelle conférence ? me demande la grande bavarde qui officiait la veille au Château.
- J’assiste pas ? c’est moi qui fais la conférence, dis-je en extirpant péniblement de mon sac le passe plastifié de couleur verte à mon nom.
- C’est vous Fiona Toussaint ?! s’exclame alors la dernière des trois, la seule à n’avoir rien dit jusqu’alors. Je ne vous aurais pas reconnue…
Me reconnaître ?…
Forcément ! Il fallait bien que ça arrive ! Une ancienne spectatrice de Sept jours en danger…
- Je sais bien que c’est abuser mais vous pourriez me donner un autographe ?
Je trouve cela complètement délirant mais je m’exécute dans un réflexe quasi-pavlovien ; ce n’est malheureusement pas la première fois qu’on e demande ça. En général, je nie être la personne dont on me parle, évoque une homonymie qui m’a déjà beaucoup desservie par le passé. Aujourd’hui, et après les propos de Maximilien Lagault la veille, il m’est impossible de me dérober et de nier. Bien que nous soyons dans un festival d’Histoire, ce n’est pas à l’historienne qu’on demande une signature mais à l’ancienne « vedette » d’une émission glauque de télé-réalité. C’est quelque part à en pleurer.
J’avale difficilement le pain au chocolat, refuse le café qu’on me propose pour l’accompagner. Peu à peu, je retrouve des sensations normales. Peu à peu, mon esprit se remet en marche. Le choc est passé et ce sont désormais les questions sans réponses qui affluent dans ma tête… ainsi qu’une idée qui me maintient dans ma sensation de malaise. Ce crime me privera à jamais de la possibilité de défendre ce que Lagault avait attaqué hier soir au journal télévisé : mon intégrité et mon honneur. Voilà donc ce que mon inconscient a compris tout de suite, lui, lorsque j’ai entendu la nouvelle dans la voiture de Jules : l’impossibilité d’une vengeance. Cette révélation me consterne.
- Vous vous sentez mieux ? demande la bavarde.
- Je crois, oui.
Après tant de sollicitude, je ne vais pas abuser de la gentillesse de ces trois gamines en leur communiquant les raisons de mon vague à l’âme.
- Vous voulez que je vous accompagne dans l’amphi rouge ? me propose la collectionneuse d’autographes dont je parais m’être attiré à jamais les bonnes grâces.
- C’est compliqué à trouver ?
- Non, répond-elle, mais il y a un escalier un peu raide et dans votre état…
Je voudrais bien lui faire remarquer que mon état ne regarde que moi mais la fierté a des limites. Je me sens comme une chiffe molle, avec autant d’énergie qu’une vieille pile oubliée depuis des années. Tomber dans un escalier ne serait pas la meilleure manière de préparer mon intervention.
- Vous êtes gentille…
Décidément, après la conversation avec Jules cette nuit, c’est la seconde fois en peu de temps que je sens le poids des années me revenir à la figure. Ces jeunettes s’occupent de moi comme si j’étais une vieille.
- Vous êtes sûre que vous avez assez mangé ? Vous êtes toujours livide…
Mangé ?… Bien sûr que non, je n’ai pas mangé. Mon estomac refuse toute nourriture le matin… A plus forte raison quand j’ai quelque chose d’un peu stressant qui m’attend à la suite. Là c’est carrément le blocage. Je sais qu’à midi je n’aurais pas faim, qu’à 14 heures je n’aurais toujours pas faim… Et ce ne sont pas les gaufrettes grignotées la veille au soir qui vont me tenir au ventre.
- Vous pourriez aller me chercher quelque chose dans la boulangerie la plus proche ? demandé-je. Vous avez raison, je crois que je fais une sorte d’hypoglycémie.
- On n’est pas censées bouger de là, explique la bavarde déjà prête à se retrancher derrière le règlement.
- D’un autre côté, on est trois et il n’y a pas encore grand monde, rétorque la fanatique de mon passé télévisuel. Moi je veux bien y aller… Qu’est-ce que vous voulez ?
Je lui fais signe d’approcher, lui glisse un billet de cinq euros dans la main avant de lui chuchoter ma commande.
- Vous êtes sûre que vous voulez ça ?
Elle se retient d’ajouter « A votre âge ?! », je le sens bien.
- Oui, oui, la rassuré-je, je sais ce que je dis… Quand j’ai ce type de défaillance, il n’y a que ça qui me requinque rapidement.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Dim 1 Nov 2009 - 17:38

- Il paraît que vous avez fait un malaise ?…
Quelque chose dans la voix de Jean-Marc Néjard ne relève pas de la seule inquiétude sur ma santé. Il craint sans doute de devoir annuler au dernier moment la conférence ce qui n’est jamais bon pour un organisateur quand bien même les places ne sont pas payantes. On pourrait s’attendre à ce que le public d’une telle manifestation soit éduqué et bon enfant. J’ai pu me rendre compte la veille, en écoutant malgré moi quelques dialogues en ville, que les frustrés l’ont en général « mauvaise ». Qu’ils n’aient pu entrer faute de place dans une salle trop petite ou qu’ils aient été déçus par le débat, ils ont la dent dure pour l’organisation.
- Ca va aller, dis-je en montrant les petites boules rouges éparpillées devant moi sur le pupitre.
- Vous mangez ça maintenant ? s’étonne-t-il.
- C’est petit, ça se mâche à peine et c’est plein de sucre. Exactement ce dont j’ai besoin en ce moment… Il faut dire qu’avec ce que je viens d’encaisser…
- Vous voulez parler de ce qu’il a dit hier soir au journal ?… On m’a rapporté ça au restaurant où je dinais avec les gens de l’APHG qui venaient d’arriver de Paris. C’était infâme comme attaque.
Je considère Néjard avec étonnement. Est-il possible qu’il ne soit pas au courant ? Il sent mon trouble et m’interroge.
- Il y a autre chose ?
- Vous n’avez pas écouté la radio depuis ce matin ?
- Non, je ne prends pas de voiture… Je vais d’un site à l’autre à pied… Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
- Il a été agressé cette nuit. Il serait à l’hôpital et peut-être déjà mort.
Depuis le début de notre dialogue, nous n’avons prononcé ni l’un, ni l’autre le nom de ce « il ». Jean-Marc Néjard est le premier à rompre cette sorte d’accord tacite par une exclamation qui concentre à la fois surprise, abattement et consternation.
- Lagault ?
- Oui, réponds-je. Je n’en sais pas plus… C’est tout ce qu’ils ont dit à la radio… Vous ne trouvez pas cela étrange que vous, je veux dire l’organisation, n’ayez pas été mis au courant plus tôt. Après tout, c’est bien pour participer aux Rendez-Vous qu’il était ici… Et Blois n’est pas une métropole mondiale, les informations peuvent circuler rapidement d’un point à l’autre de la ville.
- Je vais me renseigner, dit-il en récupérant dans la poche de son pantalon son téléphone portable.
J’enfourne dans ma bouche trois fraises Tagada que je mastique en laissant le glucose irriguer peu à peu tout mon corps. Je sens revenir mes forces de minute en minute. Dans un quart d’heure, à l’heure H, je sais que je serai capable d’assurer. C’est déjà ça !
Jean-Marc Néjard, qui s’était éloigné dans un coin sombre de la salle, revient vers moi, la mine renfrognée.
- Ils viennent à peine de l’apprendre à la Halle aux Grains… En pleine ouverture officielle. Les seules infos fiables qu’ils ont reçues de la police, c’est qu’il a été agressé vers trois heures du matin alors qu’il sortait d’une maison près de la cathédrale Saint-Louis. Il serait amoché mais vivant. Voilà, c’est tout !…
Egoïstement, le seul fait qui compte à mes yeux est qu’il soit vivant. Pour le reste, il n’a simplement pas eu de chance en tombant sur quelqu’un qui cherchait une victime à détrousser.
- Blois est dangereuse la nuit ?
- Pas vraiment… On est quand même plus en sécurité ici que dans bien des grandes villes. Les petites rues autour de la cathédrale ne sont pas réputées pour être un repère de voyous. Ce serait même plutôt l’inverse…
- Et la cathédrale, elle est loin de mon hôtel ?
- Pourquoi demandez-vous cela ?
- Pour savoir si j’aurais pu entendre quelque chose si je n’avais pas été assommé par le somnifère que j’ai avalé.
- S’il y avait eu une tempête de sirènes de police, cela vous aurez sans doute réveillé, mais à cette heure-là, il n’y a personne en ville et même l’ambulance qui l’a emmené à l’hosto n’a pas dû utiliser ses avertisseurs sonores. L’hôpital étant sur la route nationale vers Orléans, elle a dû passer pas loin de votre hôtel. Donc, si vous n’avez rien entendu, c’est qu’ils ont été discrets.
Jules, lui, disait qu’il avait entendu quelque chose. L’heure pouvait convenir mais il avait dit « dans le lointain » ce qui paraissait devoir exclure le quartier de la cathédrale.
- Vous voulez une fraise, Jean-Marc ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Dim 1 Nov 2009 - 20:11

La salle se remplit lentement. L’auditoire ne se précipite guère car l’amphithéâtre semi-circulaire est vaste et il est manifeste qu’il sera loin d’être plein au début de la conférence. De plus, dans le couloir qui le dessert, une exposition retrace les éditions précédentes des Rendez-Vous de l’Histoire en présentant les affiches et quelques-unes des personnalités invitées pour chacune de ces années. Cela permet de tuer le temps agréablement en attendant l’heure.
Les nouvelles apportées par Jean-Marc Néjard ont eu un effet positif sur moi. Si je continue à piocher dans la poche de confiseries, c’est plus mécaniquement que par un véritable besoin. Je commence même à avoir soif, signe qu’il est grand temps d’arrêter cet apport glucidique exagéré.
Le temps semble s’être ralenti au cours des dernières minutes. Je fais les cent pas dans l’ombre en attendant d’être présentée par Jean-Marc Néjard. Un micro qui crachote, des hauts parleurs qui cognent. Ca y est ! Ca démarre !
- Bonjour à tous. Merci d’être venus pour cette conférence… Ce matin, c’est avec un immense plaisir que je vous présente Fiona Toussaint qui, dans le cadre du thème annuel des Rendez-Vous de l’Histoire, a choisi d’évoquer le corps du roi au XVIIème siècle. Que sait-on au juste de ce corps royal lorsque, comme moi, comme vous, on n’a pas spécialement étudié la question ? Peut-être que Louis XIV comme son grand-père Henri IV avait mauvaise haleine ? Peut-être que Louis XIII était d’une complexion fragile ce qui faillit lui être fatal à plusieurs reprises et explique sans doute qu’il mourût usé à seulement 42 ans ? Sans doute que ces corps royaux étaient soumis dès leur jeune âge à des apprentissages réguliers et difficiles, ceux de la chasse et de la guerre, celui de la danse. Sans doute aussi que le corps des reines, autres personnages essentiels de la monarchie en France, surtout si on pense aux régentes Marie de Médicis et Anne d’Autriche, était serré à longueur de temps dans d’étroites basquines qui contrastaient avec les amples vertugadins alors à la mode…
Petite inquiétude à l’écoute de la présentation. Néjard n’est pas exactement dans mon sujet. Il parle du corps en général quand je me propose d’évoquer l’état de ce corps en fin de vie. Bah ! Au besoin, je rectifierai dans mon introduction.
- Fiona Toussaint, maître de conférences à l’université de Toulouse II, est une de ces nouvelles étoiles dans le ciel de la science historique française. On la présente souvent comme quelqu’un d’atypique mais soyons honnête, qui ne l’est pas lorsqu’on fait le choix de consacrer sa vie au passé au risque parfois d’oublier de vivre le présent ? Si vous voulez lire un ouvrage novateur sur le XVIIème siècle français, ne manquez pas l’édition de la thèse de Fiona Toussaint sur « ces messieurs de Montauban ». Fiona Toussaint y montre comment la noblesse locale du Montalbanais, pourtant d’extraction essentiellement huguenote, a fait le choix de la monarchie louis-quatorzienne, a accepté la domination royale en échange du maintien de ses us et privilèges créant ainsi l’illusion d’une monarchie absolue, là où il n’y avait en fait selon Fiona Toussaint et quelques-uns de nos historiens modernistes qu’une acceptation mutuelle du pouvoir de l’autre. Ces souverains du XVIIème siècle, Fiona Toussaint les connaît bien, et plus particulièrement Louis XIII sur lequel elle travaille en ce moment pour livrer une biographie qui, j’en suis sûr, fera date. Elle les connaît jusque dans leur vie intime, elle les connaît jusque dans leurs derniers instants. C’est parce qu’elle a le sens de l’analyse juste, la maîtrise d’une importante documentation, un espri de synthèse bien affirmé, que Fiona Toussaint peut aller explorer ces corps royaux aux portes de la mort et y saisir encore les actes et les symboles qui délimitent la frontière entre l’homme et sa fonction, entre l’individu et ce monarque qu’on a longtemps dit absolu. Mesdames, messieurs, j’ai l’immense plaisir de vous présenter, pour la première fois invitée aux Rendez-Vous de l’Histoire, mademoiselle Fiona Toussaint.
Je quitte l’ombre pour gagner ma place derrière le pupitre. Un rayon de lumière blanche éclaire ce petit espace d’où je vais devoir en un peu moins d’une heure convaincre que la présentation de Jean-Marc Néjard n’était pas outrée.
- Bonjour, dis-je. Avant qu’il ne s’en aille pour intervenir ailleurs, je voudrais remercier Jean-Marc pour cette chaleureuse introduction. Je dois dire que grâce à lui, j’ai appris deux ou trois choses que j’ignorais sur mes propres travaux. Merci donc Jean-Marc et bon courage pour la suite.
La salle, remplie environ au tiers ce que je trouve un peu décevant, rit de bon cœur. C’est un bon moyen de créer tout de suite un contact entre eux et moi, d’abolir la distance entre cet amphithéâtre un peu froid et cette grande scène sur laquelle je suis le seul élément animé. Ne pas croire que le contenu primera forcément, comme j’essayais de l’expliquer hier encore à mes contradicteurs, mais « vendre » ce contenu, l’enrober de telle manière que tout le monde y adhère et en redemande. Je suis toujours stupéfaite par la métamorphose qui s’opère en moi lorsque je me retrouve dans cette position que beaucoup jugerait délicate et périlleuse. Ma timidité, ma réserve naturelle, mon asociabilité s’envolent, je deviens une autre. Et cet autre moi, ma personnalité profonde le regarde avec étonnement s’affranchir de toutes les peurs, de toutes les inhibitions, de toutes les convenances.
- On peut considérer que trois rois se partagent le XVIIème siècle français : Henri IV qui monte sur le trône en 1589 après l’assassinat d’Henri III et qui meurt à son tour sous le couteau de Ravaillac en 1610 ; Louis XIII dont le règne entre 1610 et 1643 complète ce que nous pourrions appeler le premier XVIIème siècle ; Louis XIV qui reste sur le trône pendant 72 ans et meurt en 1715, date par laquelle on clôt généralement le XVIIème siècle français. De ces trois rois, deux sont morts au terme d’une longue agonie et un de mort violente. Pourtant les corps de ces souverains à l’aube de leur mort terrestre, car on n’imagine évidemment pas à cette époque qu’il n’y ait pour eux une autre vie auprès du Seigneur, les corps de ces souverains symbolisent à la perfection ce qu’est la fonction royale et les évolutions de celle-ci au cours du siècle…
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Dim 1 Nov 2009 - 21:34

VENDREDI APRES-MIDI


Voilà ! C’est fini !
Après ma réponse à la dernière question posée par le public, je remercie l’assistance, souhaite un bon appétit et une bonne fin de journée à Blois. Comme hier après le débat, la plus grande partie des gens quitte la salle tandis qu’une petite poignée d’acharnés descendent au contraire vers la scène.
Durant les cinquante minutes de mon intervention, j’ai espéré reconnaître madame Delmas dans la foule. J’aurais aimé qu’elle soit présente, qu’elle voit jusqu’où j’avais réussi à me hisser un peu grâce à elle. Mais peut-on en vouloir à une octogénaire de préférer demeurer tranquillement chez elle après avoir déjà affronté la veille une attente pénible ?
Je signe deux ou trois morceaux de papier, rédige une dédicace sur un exemplaire de mon manuel sur le XVIIème siècle, pose même pour une photographie prise avec un téléphone portable. Une fois satisfaits, les quémandeurs quittent l’amphi sans demander leur reste. Midi est là et les estomacs prennent assurément le pas sur les intellects.
La dernière personne à m’attendre est une femme d’une trentaine d’années - peut-être un peu plus - dont l’apparence vestimentaire, plutôt sportive, tranche avec le reste de l’assistance. Elle porte les cheveux coupés très courts, presque à ras, et si ce n’était sa silhouette générale on pourrait la prendre au premier coup d’œil pour un mec. Le regard vert est vif et brillant.
- Vous êtes bien Fiona Toussaint ?
L’accroche est surprenante. Venir à une conférence, la suivre et ne toujours pas être certaine à la fin de l’identité de la conférencière relève à mon avis d’une pathologie lourde. J’angoisse même un peu d’être toute seule avec cette personne, dans le grand amphi. Tout s’éclaire cependant lorsque, ayant enregistré mon signe de tête répondant positivement, la femme brandit sous mon nez une carte professionnelle zébrée des trois couleurs du drapeau national.
- Inspecteur Morenti, police judiciaire !
- Inspecteur Morenti, que puis-je pour vous ?
C’est la deuxième fois que j’ai à faire à la police dans ma vie (sans compter une rencontre impromptue avec des gendarmes entre Toulouse et Montauban), je commence à maîtriser la chose à défaut de l’apprécier vraiment. Ma précédente expérience m’a laissé un goût un peu amer et c’est avec méfiance que je vois surgir à nouveau un officier de police dans mon existence.
- Nous aurions quelques questions à vous poser. Pouvez-vous me suivre au commissariat s’il vous plait ?
- Des questions à quel propos ?
J’ai bien pour tout dire une vague idée mais la réponse est sortie toute seule, comme toute bonne phrase cliché qui se respecte. A ce point du dialogue, je n’ai cependant aucune raison de m’inquiéter de quoi que ce soit. C’est forcément en rapport avec l’agression de Maximilien Lagault, les flics balayent toutes les pistes possibles. La mienne ne les mènera pas bien loin alors autant leur faire gagner du temps et me rendre tout de suite à cette sympathique invitation.
L’inspectrice me confirme la chose d’un ton sec. Soit elle a des problèmes avec son mec en ce moment, soit la hiérarchie leur a mis une pression terrible sur cette affaire Lagault. Ou bien… Non, à bien y réfléchir, je refuse d’envisager une autre hypothèse.
- C’est à propos de la tentative d’assassinat sur monsieur Maximilien Lagault cette nuit. Vous étiez au courant ?
- Un peu comme tout le monde, je suppose. J’ai appris ça à la radio en venant ici tout à l’heure.
- A la radio… De quelle radio s’agissait-il ?
- Je ne sais pas… C’était la radio dans la voiture de l’organisation qui me conduisait ici. Je n’ai pas entendu de jingles caractéristiques pendant le déplacement… C’était peut-être France-Info ou BFM, je ne sais pas…
Elle griffonne quelques mots dans son carnet, souligne nerveusement quelque chose et relève la tête vers moi.
- Vous pouvez venir tout de suite ?
- Bien sûr…
Je récupère mon sac, rassemble les feuillets de mon intervention et les replace dans la chemise à rabats. Rangement on ne peut plus superflu puisque, selon toute vraisemblance, je ne réutiliserai jamais ce texte à l’avenir. C’est juste l’idée de laisser traîner quelque chose derrière moi qui me répugne.
- Je suis prête.
- Très bien… Allons-y !
J’emboite le pas à l’officier de police. Elle marche avec la même nervosité que quand elle parle. Je vois bien le genre de fille que c’est : mariée à son boulot et cherchant toujours à prouver qu’elle vaut largement un mec. Bref, pas le genre à faire des ronds de jambes pour savoir ce qu’elle veut. Cela ne me rassure pas vraiment car j’ai toujours de grosses difficultés avec ce type de personnalité.
En passant devant la petite table située à l’entrée, j’adresse un grand sourire de remerciement aux trois préposées de l’organisation. Elles se sont bien occupées de moi il y a une heure et demi et je regrette de les abandonner sans prendre le temps de les remercier comme je le devrais.
- A bientôt, j’espère… dis-je.
- Bon courage ! me lance la plus bavarde.
Ce « bon courage » résonne encore en moi lorsque je grimpe dans la 206 banalisée de l’inspecteur Morenti. Je crains fort d’y voir l’annonce de moments difficiles.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Dim 1 Nov 2009 - 23:15

Au 42 quai Saint-Jean, le commissariat de police m’accueille avec beaucoup moins de prévenance qu’on ne l’a fait jusqu’ici dans cette ville. Les ordres de l’inspecteur Morenti se font de plus en plus abrupts pour me guider jusqu’au bureau où, comme je l’espère, on se contentera d’enregistrer ma déposition.
La pièce est on ne peut plus banale et anonyme. Une sorte de rectangle froid peint en bleu clair et largement tapissé de panneaux de liège sur lesquels sont punaisées affiches de recrutement et notes de service. Un autre policier est déjà installé derrière l’écran d’un ordinateur qui me paraît presque d’un autre âge.
- Mademoiselle Toussaint, me dit la policière en s’installant derrière son bureau, je sais par votre fiche aux RG que vous avez déjà fréquenté un commissariat il y a quelques mois pour une autre affaire…
- C’est exact… C’était au Blanc-Mesnil et j’en suis sortie lavée des accusations qui avaient été formées contre moi. C’est une expérience que j’espérais ne plus avoir à revivre, voyez-vous.
- Il semble malheureusement pour vous que vous n’y soyez pas parvenue.
Là, ça sent vraiment mauvais. Cette phrase vient s’ajouter à tous ces petits indices que j’ai relevés depuis que l’inspecteur Morenti s’est présentée à moi. Je ne suis pas spécialement perçue comme un simple témoin dans l’affaire qui me vaut cette visite au oste de police..
- L’inspecteur Plantin, dit-elle en désignant le fonctionnaire qui officiait sur l’ordinateur, prendra en notes votre déposition.
- Ecoutez, protesté-je, la dernière fois que j’ai subi ce genre d’interrogatoire, la commissaire m’a fait présenter des excuses on ne peut plus plates à la fin. Je voudrais par avance vous prévenir que je n’ai rien à me reprocher dans l’affaire qui vous occupe et que je peux aisément présenter des témoins qui prouveront ma bonne foi. Ne perdez pas de temps avec moi.
Cette déclaration préliminaire a l’effet diamétralement opposé à celui souhaité. Morenti n’est pas le genre de femme à se laisser impressionner par ce que je considère comme une simple information et qu’elle interprète à l’évidence comme des menaces.
- Ca, ce sera à l’enquête de l’établir… Vous n’avez pas à nous dire ce que nous devons penser. Est-ce clair ?
- Je ne demande pas mieux que l’enquête établisse ce que je viens de vous affirmer. Alors, posez vos questions.
- Mademoiselle Toussaint, vous êtes enseignante à l’université de Toulouse. Vous avez trente et un ans depuis peu. Vous habitez au 5 rue du Pont de Tounis à Toulouse. Pour quelles raisons vous trouvez-vous à Blois ?
D’entrée la première question n’a aucun intérêt puisque la réponse est déjà connue de tout le monde. C’est clairement un moyen de me faire sortir d’emblée de mes gonds. Je prends sur moi pour ne pas exploser. Quelque chose me dit que je ferai faux bond au stand du CNRS cette après-midi.
- Je participe jusqu’à dimanche à différentes activités dans le cadre des Rendez-Vous de l’Histoire.
- Hier après-midi, vous avez participé à un débat au Château de Blois. Ce débat faisait-il partie de ces activités ?
- Oui… Même s’il est venu se rajouter à mon programme au dernier moment.
- Lors de ce débat vous avez rencontré monsieur Maximilien Lagault, quelles relations avez-vous eu avec ce romancier ?
J’hésite un peu. On touche là pour la première fois au cœur du sujet… même si, je m’en rends compte maintenant, on ne m’a toujours pas précisé exactement pour quelles raisons, pour quelle affaire, on m’interroge.
- On va dire que ce furent des relations tendues… Comme il est un peu normal d’en avoir lorsque le débat est passionné. Nous avions des opinions différentes et nous nous sommes opposés de manière on va dire… véhémentes…
- Monsieur Lagault a-t-il quitté ce débat de manière anticipée ?
Encore une question dont la réponse est manifestement connue des forces de police. Quand est-ce qu’on va enfin en venir aux vrais problèmes ?!
- Il est effectivement parti avant la fin. Signe évident de défaite dirais-je… Ou pour le moins de gêne… J’avais dénoncé au public présent la manière empressée avec laquelle il posait régulièrement sa main sur ma cuisse gauche.
- Avez-vous revu monsieur Lagault après ?
- Non… Enfin, oui…
- Non ou oui ? demande l’autre inspecteur en soulevant son clavier pour me faire comprendre qu’il a besoin de taper une réponse précise.
- Je l’ai revu, mais c’était à la télévision. Il était l’invité du journal télévisé de la première chaîne. Cela, je suppose que vous le savez déjà…
- C’est dans cette émission qu’il vous a mise en cause, sans toutefois vous nommer ?
- C’est exact. Il a eu envers moi quelques remarques qui, dans le meilleur des cas, étaient de la pure goujaterie et pour les autres de véritables agressions contre mon honneur et ma réputation.
- Et vous ne l’avez pas revu ensuite ?
- Vous croyez vraiment que je prends plaisir à fréquenter ce monsieur. Il y a des choses bien plus agréables dans la vie…
Dans mon esprit, la cause était entendue. Dans toute cette histoire, j’avais été agressée en permanence et cela suffisait à donner de Maximilien Lagault une image exacte de ce qu’il était une fois débarrassé de son auréole médiatique. Il avait été agressé, hélas pour lui… Dans des conditions que je ne connaissais pas et quelque part je le regrettais… Il s’en était finalement sorti, même si c’était avec quelques dommages physiques dont je ne savais rien. M’interroger était donc une perte de temps, une piste en forme d’impasse.
- Vous avez dit tout à l’heure que vous avez appris cette agression dans la voiture qui vous transportait à la Chambre de Commerce et d’Industrie. Quelle heure était-il ?
- Un peu plus de neuf heures trente. J’étais en avance car j’avais initialement décidé de me rendre à pied jusqu’à la CCI
- Et vous m’avez affirmé que vous avez appris cela par la radio de la voiture. Vous confirmez ?
- Evidemment…
- Alors quelque chose ne colle pas… L’information n’a été diffusée pour la première fois qu’au flash de onze heures, nous avons vérifié. C’est RTL qui a lancé l’information la première en ouverture de son flash, puis les autres radios généralistes et d’information continue ont repris la nouvelle dans des flashs spéciaux dans le quart d’heure qui a suivi. Vous voyez évidemment où tout ceci nous mène. Comment pouviez-vous être informée par avance d’une agression qui n’était alors connue que des seules forces de police, de la famille de monsieur Lagault et d’une petite équipe médicale réduite ? Impossible n’est-ce pas ?… A moins bien sûr que vous n’ayez revu monsieur Lagault pendant la nuit…
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Lun 2 Nov 2009 - 22:47

Décidément on nage dans le grand n’importe quoi. J’aurais compris qu’on me dise qu’après la friction de la veille avec Maximilien Lagault un petit interrogatoire de routine s’imposait pour vérifier que… Là, pas de problème. Chacun fait son boulot, eux de flic et moi de tête de turc comme d’habitude. Ce que je venais d’entendre relevait en revanche d’une lecture abracadabrantesque – comme aurait dit un ancien président – des faits. Jusqu’à preuve du contraire, j’étais encore saine de corps et d’esprit… et capable de comprendre ce que j’entendais à la radio dans une voiture.
- Vous l’avez revu n’est-ce pas ? insiste l’inspectrice.
- Vous croyez que rencontrer ce type qui me traine dans la boue est le but suprême de ma vie ? riposté-je en m’auto-parodiant quelque peu. Voilà ce que vous pourriez appeler un alibi… ou, dans un langage plus simple, le récit de ma soirée d’hier.
Je raconte tout. Sans rien omettre. Avec un luxe de précision tel que je me surprends moi-même d’avoir relevé au milieu d’une telle banalité des détails qui auraient dû passer inaperçus. Et je fais tout cela d’une voix que je me force de maintenir calme et posée – quand bien même la situation me hérisse au plus haut point – afin que l’inspecteur Plantin ait le temps de tout taper sur son ordinateur.
Tout cela pour aboutir à cette même question de la part de l’inspecteur Morenti.
- Quand avez-vous revu Maximilien Lagault ?
- Puis-je respectueusement vous demander si vous ne vous foutez pas de ma gueule ?
Là, plus de calme possible. La marmite commence à bouillir et ça siffle dans la soupape de sûreté.
- Restez polie avec l’inspecteur, ordonne Plantin.
- Inspecteur Plantin, dis-je en me tournant vers le fonctionnaire de police, je vous demande de consigner dans le procès-verbal de cet interrogatoire ma question à l’inspecteur Morenti. Elle correspond exactement à l’expression de ma pensée. J’ai toujours cru, peut-être naïvement, qu’un interrogatoire devait servir à l’établissement de la vérité. Vous me semblez surtout bien pressés de parvenir à établir la vérité qui vous arrange.
- Fermez-la !
- Pourquoi ?… Vous allez me balancer des coups d’annuaire pour que je me taise ?… Je vous ai donné des noms et des lieux, des heures précises. Vérifiez d’abord et vous tirerez vos conclusions ensuite.
- Nous avons deux informations qui contredisent votre déclaration, rétorque Morentin. Premier point que je vous ai indiqué, l’heure de diffusion de l’information à la presse. Je n’y reviens pas, ce simple fait suffit à vous mettre dans de sales draps. Mais il y a en outre un deuxième élément qui va vous pourrir la vie. Ceci…
La policière brandit sous mon nez une petite pochette en plastique transparent à l’intérieur de laquelle se trouve un poudrier. Un poudrier original en forme de coquillage. Le même modèle que le mien. Evidemment.
- Vous allez nous dire bien sûr que vous avez justement perdu le vôtre, persifle Morentin qui – mais je le savais depuis un bon moment – ne m’a pas du tout à la bonne..
- Je sais juste que je vais éviter de vous demander où vous l’avez trouvé…
- Vous reconnaissez ce poudrier comme étant le vôtre ? questionne l’adjoint.
- Je serais stupide de nier que c’est le mien. Rien que la forme, il ne doit pas y en avoir des dizaines comme ça dans la ville. En plus, vous allez trouver trois tonnes d’empreintes de mes petits doigts dessus… Alors… Là aussi, il faut que je cous raconte l’histoire de cet objet. C’est un cadeau que j’ai reçu il y a quelques jours de ma meilleure amie « pour ne pas briller sous les sunlights à Blois ». Si elle avait su le genre de projecteurs qu’on se proposait de braquer sur moi… Franchement, c’est pas mon genre de me mettre ce genre de truc sur le visage ; je suis plutôt pour la naturel mais c’est vrai aussi que quand vous avez trop de lumière sur vous, ça évite d’avoir la peau qui brille. La dernière fois où j’ai utilisé ce poudrier c’est hier avant le débat. Une autre participante se repoudrait, j’en ai fait autant.
- Mais aujourd’hui bizarrement vous ne l’avez pas fait avant votre conférence ? fait remarquer l’inspectrice.
- Aujourd’hui, avant ma conférence, j’étais abattue par une information que je venais d’entendre à la radio… plus exactement que je suis la seule à avoir entendu à la radio…
- Et vous n’avez donc même pas pensé à vous poudrer le visage pour ne pas briller ?
- Vous y penseriez, vous ?
Et bing ! Prends-toi ça dans les dents, garçon manqué !
Je ne me sens quand même pas en situation de créditer le score du match d’un point en ma faveur. Derrière la fierté de façade, je n’en mène pas large.
- Vous allez me mettre en garde-à-vue ?
- On a une preuve matérielle, un alibi qui ne tient pas et un mobile. On ne va pas se gêner… J’espère juste pour vous que Lagault ne claque pas dans les heures qui viennent. Sinon, on requalifie le coups et blessures en meurtres… et vous finirez vos bouquins à Fleury-Mérogis.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Lun 2 Nov 2009 - 23:30

Il y a des moments où, pris dans la nasse, vous comprenez qu’il est inutile de continuer à vous débattre.
Voilà ! J’en suis là !
Sans parvenir à saisir comment cela s’est fait. Sans pouvoir mettre le doigt sur ce qui n’a pas tourné dans le bon sens. Je suis comme saoulée de coups et rien n’arrive à s’ordonner dans ma tête. J’étais tellement tranquille, tellement confiante que je n’ai rien vu venir de ce qui vient de s’abattre sur moi. J’en suis à me demander sincèrement si je n’ai effectivement pas commis cette agression en plein milieu d’une crise de somnambulisme.
Sinon, comment expliquer ?…
Oui, comment expliquer ?
Les deux flics m’épient comme les chasseurs attendant leur proie le soir auprès d’un point d’eau. Ils n’espèrent qu’une chose ; le geste de trop, le mot qui sera un aveu, le regard qui trahira une pensée, un renoncement.
Je suis prête à leur donner tout ce qu’ils veulent s’ils m’expliquent, s’ils arrivent à me proposer des conclusions acceptables et logiques. Mon propre cerveau refuse obstinément de se mettre en fonctionnement. J’ai la nausée, le vertige et tous mes repères ont disparu. Je suis comme une machine sans énergie. Les systèmes que j’aime à construire dans ma tête, pleins de flèches et de connecteurs logiques, ne se forment pas. J’en reste à ce point initial, à cette ligne de défense qui est la vérité, ma vérité, ma seule vérité : je dormais cette nuit et j’ai appris l’agression contre Lagault en écoutant la radio dans une voiture de l’organisation. Point barre. Impossible de greffer quoi que ce soit de logique sur ça puisque pour eux ce postulat est faux.
Le téléphone sonne. Froid comme un vieux modèle, lugubre comme une condamnation.
- Sorbier, dit l’inspecteur Plantin en tendant le combiné à sa supérieure. Il a interrogé les responsables du festival.
A ce mot de « festival », je relève la tête que je tenais obstinément baissée pour qu’ils ne lisent pas en moi. C’est le premier signe d’espoir depuis longtemps. « Ils » vont leur dire. Que j’étais bien attendue ce matin par une voiture. Que je suis arrivée dans un état second à la CCI en expliquant ce que je venais d’apprendre à la radio. Que je suis quelqu’un de bien parce que ça, au moins, j’en suis convaincue même si j’en viens à douter du reste.
- Oui, je vois, répond sèchement l’inspectrice à Sorbier. Confirmez tout cela par un rapport écrit.
Morenti contourne son bureau, repose le combiné sur son socle puis s’approche de moi avec dans les yeux quelque chose qui finit de me foutre la frousse. Elle me tient, c’est clair. Elle savoure sa victoire. Affaire réglée en moins de deux. Peut-être qu’une perspective de promotion accélérée pimente un peu le tout.
- Pour votre information, ils n’ont pas envoyé de voiture pour vous ce matin… Rien ! Non seulement vous n’avez rien demandé mais hier vous avez, à deux reprises et auprès de deux personnes différentes, manifesté votre préférence pour la marche à pied. Donc, non seulement vous ne pouvez pas avoir entendu le flash annonçant l’agression mais en plus vous ne pouvez pas non plus avoir été dans une voiture de l’organisation… Je crois que là, on en sait assez pour vous mettre au frais en attendant que le juge se saisisse du dossier.
Si seulement je me souvenais de ma nuit…
Mais non ! Non, non et non ! Cette nuit, je dormais et je n’étais pas près de la cathédrale. Je n’ai pas pu agresser Maximilien Lagault. Tout cela ne tient pas debout !
- Il faut que vous retrouviez Jules, dis-je soudain en desserrant à peine les dents. Lui, il était là…
- Retrouver qui ? questionne l’inspecteur Plantin. Je n’ai pas entendu le nom…
- Jules… C’est celui qui était de veille cette nuit à l’hôtel et c’est lui aussi qui conduisait la voiture ce matin.
- C’est votre complice ?
- Non mais…
Tout se déchire soudain dans ma tête. Les pièces du puzzle se mettent enfin à bouger et me proposent des pistes que je ne parvenais pas à assembler jusqu’alors.
- Non mais c’est la seule personne qui peut confirmer ce que je dis depuis le début. Et cet enfant de salaud, avec sa belle gueule, je crois qu’il m’a tendu le piège le plus dégueulasse qu’on puisse imaginer. S’il voulait me baiser, il y est bien arrivé… Mais pourquoi ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Mar 3 Nov 2009 - 20:07

Les deux flics se regardent. Peut-être que ma « sortie » a un tel accent de vérité qu’elle en vient à semer le trouble dans leur esprit. Avancer des arguments ne les touche pas mais se prétendre baisée par le premier Jules venu, ça a l’air de les marquer.
Pendant cette pause, mon cerveau en tous cas mouline à toute vitesse. Jules pouvait tranquillement pénétrer dans ma chambre pendant la nuit, grâce à son passe, pour dérober mon poudrier en sachant que je suis assommée par un somnifère. Jules savait bien que j’avais une conférence le lendemain matin et il lui suffisait donc de se poster devant l’hôtel avec une voiture. D’ailleurs, il se proposait de me véhiculer une bonne heure avant mon intervention, puis d’aller récupérer Olivier Chaline un quart d’heure seulement avant la sienne. Impensable au plan organisationnel ! Jamais Agnès Farini n’aurait accepté ça ! Quant à l’info à la radio, on peut faire de petits miracles aujourd’hui avec un micro et un ordinateur ; on grave le résultat de l’enregistrement numérique sur un cd et le cd démarre en même temps qu’on met le contact à la voiture. Pas sorcier à faire. Tout le reste, le bouquin de géopolitique, la drague, la proposition d’un repas au resto, n’était là que pour m’endormir. Et sur ce coup-là, j’ai bien dormi.
Et sans somnifère.
Reste le pourquoi de tout cela… C’est un point sur lequel, il me faut l’avouer, je sèche complètement.
- Comment s’appelle-t-il ce Jules ? demande l’inspecteur Plantin en massant frénétiquement son menton mal rasé.
- Je ne connais que ce prénom. A mon hôtel, ils vous renseigneront sans doute…
- Votre hôtel c’est ?…
- L’Holiday Inn.
- On vous a mis à l’Holiday Inn ? s’étonne Plantin après avoir lâché un petit sifflement admiratif.
- Et alors ?
- C’est l’hôtel qu’on réserve aux personnalités les plus importantes, explique Morentin, du moins celles qui consentent à passer une nuit loin de Paris. Chaque année, on doit se payer des patrouilles de surveillance à proximité. Au cas où…
Quelque chose a changé dans le ton des deux policiers. Une petite faille s’est insinuée dans leurs certitudes. Je ne sais pas comment c’est arrivé mais je suis bien décidée à enfoncer un coin pour faire craquer le tissu de mensonges qui m’emprisonne.
- Voilà comment je reconstitue les événements, dis-je. Le pourquoi, je reconnais n’en avoir aucune idée mais pour la chronologie, je crois que vous pouvez faire confiance à une prof d’Histoire.
- Je vous écoute, fait Morentin qui retourne s’asseoir et cesse de faire peser son regard d’acier sur ma nuque.
- Hier soir, je rencontre le fameux Jules à la réception de l’hôtel. Il me dépanne d’un somnifère car je traîne la tension nerveuse du débat de l’après-midi et des attaques de Lagault à la télé. Il saisit là un moyen de coller sur le dos de quelqu’un d’autre l’agression qu’il a projetée contre Lagault. Il se donne un temps pour que je m’endorme, se glisse dans ma chambre grâce à son passe, récupère un objet personnel dans mon sac à main – en l’occurrence mon poudrier – et ressort.
- Est-ce que je prends cela en note, questionne Plantin ?
- Toutes les élucubrations d’un gardé à vue sont intéressantes, rétorque Morentin avec un manque évident de tact envers son subordonné. Vous pouvez recommencer, me demande-t-elle ensuite.
Sans me faire prier – j’ai noté un certain adoucissement de la voix de l’inspectrice lorsqu’elle s’est adressée à moi – je reprends mon raisonnement et rajoute même un point supplémentaire en évoquant la demande de rendez-vous au restaurant extorquée par le jeune homme.
- Il est décidément gonflé, murmure Plantin.
Je note le « décidément » qui me donne fort à penser sur la connaissance que la police de Blois pourrait avoir du dénommé Jules.
- Poursuivez ! m’intime Morentin après avoir fusillé du regard son subordonné.
- Après cela, il va agresser Lagault… ou bien des complices le font à sa place. On laisse traîner le poudrier sur les lieux de l’agression. Le lendemain matin, on m’attend, portière grande ouverte, de manière à ce que je rentre bien dans la voiture pour entendre, en exclusivité totale, la nouvelle des coups portés contre Maximilien Lagault. On a même pris soin de dramatiser à l’extrême en parlant de décès de la victime. Et voilà comment on discrédite une innocente.
Nouveau silence. Je sens bien que quelque chose cloche. Il y a bien sûr le mobile de tout cela et le côté Mission Impossible du montage de l’affaire, mais il y a un autre truc.
- C’est grotesque, tranche Morentin. Vous imaginez un gardien de nuit qui part se promener en plein milieu de son service… Et pas seulement pour se balader ! Il va tranquillement casser la gueule d’un des plus célèbres intellectuels français. Et tout cela sans raison valable. Comme si c’était un jeu.
Je note avec incrédulité que dans le raisonnement de la policière, ce n’est plus moi qui m’en prend à Maximilien Lagault. Le vent aurait-il vraiment tourné ?
- Il faudrait surtout qu’il ait su où était exactement Maximilien Lagault, renchéris-je… Car me choisir comme coupable idéale, cela n’aurait pas fonctionné avec le premier quidam venu.
C’est l’élément du puzzle qui ne cadre pas et fiche tout le reste du raisonnement en l’air. Soit l’agression est prévue de longue date et je ne peux pas porter le chapeau dans le plan de Jules puisque je ne me suis accrochée avec Lagault que dans l’après-midi. Soit cela se fait selon une brusque inspiration mais cela suppose en un temps très court – et en supposant d’être en plus en poste à la réception de l’Holiday Inn – d’imaginer, d’agresser, de créer la fausse info, de maquiller une voiture banale en voiture de l’organisation.
- On fait quoi alors ? lâche Plantin pour mettre fin à une nouvelle période de silence.
- On la relâche… Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Mar 3 Nov 2009 - 23:16

Cette phrase-là, je n’aurais même pas osé l’imaginer cinq minutes plus tôt. Quelque chose avait inversé la tendance. Quelque chose qui avait rendu Morentin réceptive à mes arguments et qui, dans une sorte de mouvement conjoint mais contraire, avait éloigné Plantin de sa supérieure. Ce quelque chose-là m’était pour l’heure inaccessible même si, après avoir signé ma déposition, j’avais pu entendre la voix de Plantin dans le couloir regretter avec véhémence qu’on n’est pas pu en finir tout de suite. Coupable idéale, je pouvais fort bien avoir divisé le duo de policiers, l’une répugnant à mettre en garde à vue une innocente, l’autre trop heureux de livrer un nom à une hiérarchie qui, vu l’identité de la victime, devait se montrer pressante.
Deux heures sonne aux clochers des églises blésoises lorsque je peux enfin respirer plus librement. Le quai de la Loire m’apparaît comme un coin de paradis avec ces arbres qui diffusent une ombre pâle à l’abri de laquelle je cours me réfugier. Incapable de basculer instantanément dans le présent, je prends le temps de flâner en bordure du fleuve. Pas après pas, je me réapproprie ma liberté, me réconcilie avec l’idée de mouvement, apaise mes doutes. Dire que j’ai l’esprit serein serait une immense mensonge : il est évident que si des pressions venues d’en-haut s’exercent et réclament la présentation rapide d’un suspect à la justice ,on saura me retrouver : d’ailleurs, on m’a bien fait comprendre que quitter la ville – du moins avant dimanche soir - serait une très mauvaise idée. Cette sérénité me fait d’autant plus défaut que toute cette histoire ne forme pas, j’en suis convaincue, une trame cohérente. Comme si, en fait, plusieurs histoires s’étaient fortuitement entremêlées pour former un entrelacs de pistes et de situations sur lesquelles l’intelligence n’a pas de prise immédiate. Peut-être est-ce à cette complexité que je dois de pouvoir contempler la Loire paresseuse et les longs sillons sablonneux qui strient son lit si large ? Morentin pourrait avoir trouvé une clé, ou du moins envisagé l’existence d’une porte, permettant de passer de l’affaire Lagault à d’autres faits-divers locaux dont j’ignore tout. Cette porte s’appelle peut-être Jules.
Deux heures et quart. Je réalise que j’ai des engagements à tenir pour l’après-midi, que je suis loin de mon hôtel, que j’ai beaucoup transpiré dans l’étouffante moiteur du bureau du 42 quai Saint-Jean. Il me faut – à regret – mettre en veilleuse mes cogitations fumeuses sur cette affaire afin de me réinstaller dans la peau de l’universitaire paisible, seulement préoccupée par le niveau affligeant des dissertations de ses étudiants et l’échéance prochaine constituée par la remise à l’éditeur d’un plan général de la biographie de Louis XIII. Vaste programme…
La mue se révèle difficile. Je continue à gamberger en remontant par les rues piétonnisées du centre-ville vers mon hôtel. En arrivant à destination, je ne me contente pas de réclamer ma clé. Ce serait trop simple. Il faut que je me rajoute quelques interrogations supplémentaires, histoire de pimenter un peu les longues heures d’attente sur le stand du CNRS.
- Est-ce que vous pouvez me dire s’il vous plait à quelle heure Jules prend son service ?
- Pardon ?…
La jeune femme de l’accueil, qui a un certain air de ressemblance avec celle qui m’a renseigné la veille sur la connexion au wifi dans l’établissement, n’a pas l’air particulièrement malentendante. C’est donc que ma question ne lui a rien évoqué d’évident. En particulier, le mot-clé le plus important. Jules.
- Je voulais vous parler de votre veilleur de nuit…
- Ah, le veilleur de nuit… Mais il ne s’appelle pas Jules, mademoiselle… C’est François…
- Bon, très bien… Je dois confondre alors… Je voulais le remercier pour le petit somnifère qu’il m’a donné hier soir. Très efficace… Mais c’est curieux, il m’a bien semblé qu’il a dit s’appeler Jules… Cela m’a même surpris car ce prénom n’était plus trop utilisé ces dernières années… C’est un grand jeune homme d’une vingtaine d’années, de grands yeux bleus, un teint plutôt hâlé… Il a l’air de s’intéresser à la géopolitique…
- Vous devez effectivement faire erreur, mademoiselle… François ne ressemble pas vraiment à cela…
Elle baisse la voix, s’approche de moi et murmure avec un air complice :
- François, ce serait plutôt le frère caché de Gérard Jugnot si vous voyez ce que je veux dire.
- Le mien ressemblerait plutôt alors à Thierry Lhermitte mais jeune… Alors, si nous ne confondons pas nos sociétaires du Splendid respectifs, qui est la personne qui m’a dépannée hier soir ?
Je devrais déjà être dans ma chambre, avoir éparpillé mes vêtements sur le lit refait, commencé à faire couler l’eau dans la douche. Je devrais… Il y a pourtant des moments où le conditionnel n’a pas de valeur impérative à mes yeux. Je n’aurais jamais pris le risque d’être en retard à un rendez-vous professionnel mais aujourd’hui, j’ai plus besoin de réponses que d’une ligne supplémentaire à mon long palmarès de ponctualité.
- Je vais me renseigner, souffle la réceptionniste.
Pendant qu’elle s’affaire à trouver le responsable de l’établissement, je calcule mentalement le temps qu’il me faudra pour chacune des étapes qui suivront mon retour chambre 22. Il est hors de question que je ne sois pas à la hauteur question look cette après-midi : c’est quand même ma thèse que je vais dédicacer à deux ou trois pelés et un tondu. Il n’est pas non plus concevable que j’arrive à la bourre ; ça fait partie du package Fiona Toussaint, une sainte horreur de toute forme de retard. On réduira donc sur quelques bricoles intermédiaires comme le brushing ou une nouvelle couche de vernis. Toute plainte pour non conformité entre la dédicataire et la photographie de gravure de mode sera à déposer au 42 quai Saint-Jean…
- J’ai l’explication, me lance triomphante la demoiselle de l’accueil en revenant le pas léger et le sourire radieux. François a eu un accident hier dans l’après-midi. Un truc pas grave, il a raté un virage en scooter, mais il est absent pour une semaine parce qu’il a un genou amoché. Le patron a tout juste eu le temps d’embaucher un jeune pour assurer l’intérim.
- Et il s’appelle Jules ce jeune ?
- Non… Il s’appelle Jocelyn… Jocelyn Rivière…
Jocelyn Rivière compte-t-il lui aussi m’inviter au restaurant ? Je compte bien le lui demander lorsqu’il viendra prendre son service.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Mer 4 Nov 2009 - 18:04

L’affaire Lagault/Jules occupe tellement mes pensées qu’elle me gâche le plaisir de découvrir la Halle aux Grains de Blois dans sa configuration de grande foire aux livres. Et pourtant ! Quelle splendeur orgiaque que ce lieu quand, comme moi, on a la passion des bouquins ! Les différents exposants proposent ici une grande partie de leur catalogue, mettant plus particulièrement en évidence les dernières nouveautés ou les ouvrages pour lesquels des séances de dédicace sont prévues. Fayard, Le Seuil, Larousse, Armand Colin, Perrin sont quelques-unes de ces maisons d’édition qui sont installées dans la Halle aux Grains. D’autres, souvent moins importantes ou liées à des établissements universitaires, sont reléguées tout à côté sous un grand chapiteau, moins élégant mais deux fois plus vaste, au centre duquel trône un espace dédié aux bandes dessinées. Au fond du chapiteau, comme reléguée pour hérésie de modernisme, une zone est réservée aux produits multimédia (nul doute que Gisèle Moulin des Essarts doit y avoir exposé ses dvd et pleurer sur le faible nombre de curieux qui s’y intéressent).
Hier, lorsque j’avais jeté un coup d’œil, je n’avais pu apercevoir que les structures métalliques supportant des panonceaux écrits en blanc sur fond violet et indiquant le nom des éditeurs. Une simple promesse qui donnait un peu d’espoir aux grands étalages vides. Désormais, tout est en place. Les livres reposent sur de longues tables étroites nappées de noir, tantôt en piles ce qui met plutôt en valeur les premières pages et les titres, tantôt sur le côté comme rangés dans une bibliothèque aux linéaires interminables. C’est une sorte de mémoire de l’humanité qui est entreposée ici, permettant de courir des civilisations de la préhistoire aux métropoles actuelles, de l’Asie sinisée aux peuples caraïbes exploités. Se peut-il qu’il reste un « trou », qu’un souvenir, qu’un moment de l’histoire humaine ne puisse être retrouvé grâce à cette masse écrasante de faits, de savoirs ou d’interrogations ? J’en doute.
Ayant réussi à être en avance en dépit de mon passage par la réception de l’hôtel, je m’autorise un petit tour de découverte, histoire de prendre mes marques avant un retour beaucoup plus énergique. Je me suis - honteusement - votée un crédit de 200 euros pour les coups de cœur que je pourrais avoir dans ce lieu de perdition intellectuelle. Pourquoi précisément 200 alors que mon compte en banque déborde d’un argent que j’estime toujours avoir injustement gagné ? C’est simplement l’estimation financière raisonnable du nombre de livres que je peux ramener dans le train sans faire exploser ma pauvre valise ou me déglinguer le dos. Ca reste avant tout le prix du frisson, le prix du plaisir. Je pourrais acheter un exemplaire de chaque bouquin si je le voulais – et si je n’en avais déjà une partie dans ma bibliothèque – mais se dire qu’il va falloir peser le pour et le contre, hésiter, comparer l’attrait du dernier Michel Winock avec une étude originale parue aux Presses Universitaires de Rennes, discuter du besoin de tel ou tel ouvrage de vulgarisation dont on a déjà l’équivalent en plusieurs exemplaires, voilà qui est excitant, troublant, jouissif. Ce n’est pas le nombre qui compte, la sensation de posséder une intégrale. Ce que je veux, ce qui m’intéresse, c’est découvrir, hésiter, rêver devant ces merveilles, m’étonner d’une approche à laquelle je n’aurais pas pensé, frémir qu’on ait pu faire 600 pages sur une question que j’aurais à peine pu traiter en dix pages. Me retrouver dans ce défi perpétuel avec le savoir et croire, faussement naïve, que je pourrais triompher en picorant quelques centaines de pages dans cette montagne de papier.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Mer 4 Nov 2009 - 18:18

Mais pour l’heure, pas question de s’arrêter, de toucher, de humer l’odeur du papier et de l’encre ! Les obligations d’abord !
Je repère sur le plan l’emplacement du stand FRAMESPA / CNRS qui porte le numéro 128, presse le pas pour ne pas risquer de perdre tout le bénéfice de mon efficacité horaire. Me voilà sur zone. A l’heure mais passablement circonspecte devant ce qui m’attend.
Si nous étions dans une église, dans la grande cathédrale du savoir, le stand 128 serait une sorte de petite chapelle sur la branche gauche du transept. Plus prosaïquement, je peux la décrire comme une case d’environ trois mètres sur trois où s’entassent déjà deux personnes à la quarantaine rebondie. Comme la plupart des personnes installées derrière les stands, ils sont plutôt inactifs, s’ennuient en essayant de le montrer et finissent par discuter en surveillant du coin de l’œil l’arrivée éventuelle de curieux à appâter.
- Mademoiselle, vous désirez ?…
- Bonjour, je suis Fiona Toussaint. Je viens pour la dédicace.
- Il y a une dédicace de prévue ? demande le premier au second.
- Oui, oui, je crois que j’ai vu ça dans le planning, répond l’autre…. Mais la personne n’est pas encore là…
- La personne c’est moi… C’est moi qui signe…
- Oh oui ! Effectivement ! Fiona Toussaint, pour « Ces messieurs de Montauban »… On est désolé… Comme on ne vous a jamais vue, on avait pensé que c’était une erreur.
Je ne sais pas ce que je trouve le plus sidérant : qu’ils ne me connaissent pas – même si je ne suis leur collègue que depuis peu - ou qu’ils ne soient pas plus au courant que ça de ce qui doit se passer dans la modeste carrée qu’on leur a confiée pour l’après-midi. Pendant qu’ils débarrassent un coin de la table d’exposition - ce qui me met dans une situation de gêne comme à chaque fois que j’impose à quelqu’un de faire un effort à mon seul privilège - je feuillette un ouvrage épais qui vient de sortir et qui trône en bonne place sur le stand. Une jeune femme d’environ 1m60, le visage fin et parsemé de tâches de rousseur, surgit derrière moi et s’exclame comme s’il n’y avait qu’elle dans le chapiteau :
- Oh ! Il est sorti !… Ce qu’il est beau !
Ce n’est pas qu’elle m’arrache le gros bouquin que je tiens entre mes mains mais elle le regarde avec une telle insistance que je me sens obligée de le lui passer.
- Vous comprenez, explique-t-elle, j’ai fait une communication dans ce colloque et c’est la première fois qu’un de mes textes est publié. Ca fait quelque chose.
Je souris confraternellement et, en même temps, je réalise que sa joie me chagrine. Moi qui adore les livres, j’ai déjà perdu ce plaisir simple d’être publiée. Cela fait désormais partie de ma vie, c’est un acte presque banal ou du moins terriblement quelconque. Alors de voir cette jeune femme, sans doute pas plus âgée que moi, se plonger dans la table des matières, chercher fiévreusement son nom ou le titre de sa communication, courir à la bonne page pour vérifier que « oui, oui, oui, il est bien là », cela me fait quelque chose. Pourquoi perd-on ce sens de l’exceptionnel lorsque celui-ci se frotte de trop près au quotidien ?
- Vous voudriez me le dédicacer ?
C’est une impulsion soudaine qui m’a conduit à faire cette proposition qui renverse les rôles. Me voilà groupie et elle, auteur à succès.
- Vous plaisantez ?
C’est vrai qu’on pourrait se poser la question… surtout avec les deux gusses du stand qui rigolent comme des bossus.
- Je suis tout à fait sérieuse. Je voulais acheter un bouquin pour lequel j’aurais un coup de foudre… Ce coup de foudre, vous l’aurez eu à ma place. Toulouse, une métropole méridionale ? C’est un signe du destin non ? Je viens d’être nommée à la fac de Toulouse…
- Voilà ! C’est pour ça qu’on ne vous reconnaissait pas, intervient le plus grand des deux responsables du stand… Vous voulez un stylo, madame ?…
- Venez vous installer ici, renchérit l’autre… Regardez, on a dégagé une place…
L’enthousiaste jeune femme commence à regarder autour d’elle à la recherche de caméras cachées. Ce qui lui arrive est, il faut le reconnaître, on ne peut plus irréel. La voilà bombardée auteur reconnue pour un article de quelques pages. Elle secoue la tête pour refuser le quatre couleurs qu’on lui tend, pose son sac par terre, s’installe, décapuchonne son propre stylo-plume avec l’habileté d’une professionnelle de l’écriture.
- Alors, c’est pour qui ?…
- Fiona Toussaint, dis-je.
- J’écris « A Fiona » et je signe ?… questionne-t-elle à la cantonnade.
- Comme vous voulez, précise un des deux rigolos que la situation divertit grandement.
- Non, je sais ce que je vais mettre… A moment original, souvenir original…
J’évite de regarder par-dessus son épaule pendant qu’elle écrit. Un dernier grifouillis en guise de signature, elle souffle sur l’encre et referme le gros bouquin avant de me le tendre. L’instant est chargé d’une indicible émotion. Elle quête déjà ma réaction et moi je crains de la décevoir, de ne pas être touchée parce que ma carapace est souvent trop épaisse pour que les sentiments affleurent. Mon doigt hésitant glisse sur le bord de la couverture, caresse d’un geste lent l’épaisseur de papier avant d’ouvrir directement, comme on se jette à la mer, à la page de garde.
« A Fiona Toussaint. Pour toujours titulaire de ma première dédicace. Aurélie Blanchard-Monroziès »
- C’est très gentil, dis-je. Vous avez raison, ce sera pour vous comme pour moi un souvenir fort et original, le souvenir d’une double première… Et sur quoi portait votre contribution à ce colloque ? Ce serait la moindre des choses que je commence par votre texte quand je m’attaquerai à ce parpaing littéraire.
- J’ai étudié les possesseurs de la terre hors-les-murs à Toulouse à partir du cadastre réalisé vers 1680.
Sans un réflexe désespéré, le pavé me tombait des mains... ce qui aurait pu grandement endommager mes mignons petons taille 37. Peut-on ne pas croire aux coïncidences, comme je le crois, et être confrontée à elles à un tel rythme ? Hier, je tombais par hasard sur mon institutrice de maternelle ; aujourd’hui, je rencontre celle qui a conduit une étude quasiment symétrique à celle de ma thèse. Elle à Toulouse, moi à Montauban. Dans les deux cas à la fin du XVIIème siècle. L’une aura été sans le savoir la modèle de l’autre.
- Alors, Aurélie, permettez-moi de vous offrir quelque chose qui va vous montrer que le monde est définitivement étroit.
Je dégage un exemplaire de ma thèse dans l’alignement de bouquins du stand, l’ouvre cette fois-ci sans aucune forme d’hésitation. Les deux zigotos me regardent avec effarement griffonner une dédicace à cette sorte de jumelle. Ils craignent sans doute que je parte sans payer.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [terminé]   Jeu 5 Nov 2009 - 22:46

Que faire quand on a plein de questions sans réponse, des envies de courir vérifier les petites intuitions qu’on a formées dans sa tête et qu’on a un boulet – non, pardon deux – aux pieds qui vous bloquent au stand 128 ? Eh bien, pas grand chose ! J’ai beau discuter un bon quart d’heure avec Aurélie, apprendre pêle-mêle qu’elle prépare l’agrégation, qu’elle assurait le matin-même un atelier pédagogique TICE à l’IUT de la ville et qu’elle tient avec son mari un gite et des chambres d’hôtes en banlieue toulousaine, la suite de l’après-midi se traîne comme un gastéropode souffreteux. Même après deux annonces à la sono, les aficionados du XVIIème siècle ne se bousculent pas pour claquer 45 euros en échange de la version abrégée de ma thèse… Et le pire, c’est que je ne leur en veux même pas. Même si viennent surtout à Blois des enseignants ou des passionnés issus des classes sociaux-professionnelles les plus aisées, c’est la crise pour « tout le monde » et, en conséquence, « tout le monde fait attention » ; comme me le confirment mes deux camarades de stand, « c’est calme cette année », ce qui veut tout dire. Il faudrait ensuite avoir le narcissisme chevillé au corps pour imaginer que l’Alsacien ou le Berrichon en visite ici n’a d’autre envie que de voir ma belle signature, retravaillée pour l’occasion, venir orner un bloc d’érudition de 850 pages sans illustrations ni notes. Comme moi, beaucoup vont longuement traîner, réfléchir, soupeser le pour et le contre avant de se décider le dernier jour à acheter. Et tant pis si on n’a pas la signature de l’auteur ! Les fétichistes de l’autographe ont d’autres salons pour satisfaire leur fantasme. Seuls petits moments de tension en fait, le passage irrégulier des différentes caméras de la presse qui se baladent dans les allées du chapiteau. On fait alors semblant d’être très occupé en s’inventant une hyperactivité de cadres asiatiques. Cela dure une petite minute et on retombe aussi sec dans l’apathie franchouillarde.
Et donc…
J’attends.
Comme l’élève qui s’ennuie en cours, je gribouille machinalement sur une feuille blanche en laissant mon esprit s’envoler. J’embrasse sans le vouloir vraiment dans ce voyage en apesanteur cérébrale tous ces problèmes qui me tourmentent au quotidien. Cette fortune qui m’embarrasse et dont, comme le personnage de Jean-Pierre Darroussin dans un film, je suis incapable de me débarrasser. Ma relation devenue compliquée (mais toujours excellente par ailleurs) avec Ludmilla depuis que j’ai proposé de la rétribuer pour garder le château et y explorer « mes » archives : peut-on salarier sa meilleure amie sans qu’à terme ne s’instaure une forme de supériorité de l’une sur l’autre ? J’espère que non mais je crains que oui… Maman, évidemment, s’invite dans cette garden-party des doutes : en trois ans, a-t-elle changé ? Peut-elle pardonner si moi je ne peux pas ? Et quand pourrais-je ?… Le truc le plus improbable au milieu de cette escapade éthérée est ma rencontre imaginaire avec Maximilien Lagault sur son lit d’hôpital. Il me regarde, me jauge, me juge et moi, comme en suspension entre la courbe des températures et l’édredon repoussé, les jambes croisées en tailleur, je fais celle qui ne se rend compte de rien, la belle indifférente méprisant dédaigneusement l’adversaire aux ailes brisées.
J’émerge de mon demi-sommeil - et de mon ennui total - en me demandant si je ne ferais pas mieux effectivement de me rendre à l’hosto. Après tout, je suis quand même capable de montrer de la compassion dans un moment difficile pour un type qui m’insupporte en temps normal. Je repousse aussitôt l’idée ; les tordus du quai Saint-Jean y verraient justement une preuve que je veux cacher quelque chose.

Je m’attendais certes à ne pas être submergée mais là, ça frise la faute de goût. Quel pouvait bien être l’intérêt de l’éditeur dans cette histoire de dédicace ? Sûrement pas de faire connaître sa production à la grande foule. Les badauds passent sans s’arrêter, presque sans regarder. Peut-être y a-t-il un donnant-donnant à tout cela que j’ignore ? L’organisateur échange-t-il un stand contre la promesse d’une animation sous la forme d’une présence d’auteurs ? Voilà quelque chose que j’ignore et dont je n’ose demander confirmation à Riri et Fifi (Richard et Philippe dont j’ai fini par apprendre les noms ; le premier est médiéviste et le second archéologue).
- Vous n’allez jamais aux toilettes ? me demande Riri qui s’esquive sous ce lumineux prétexte pour aller se griller une Marlboro.
Je trouve la question fine et délicate. Le nec plus ultra de la galanterie et du romantisme masculin. Etonnez-vous après ça que je ne fasse pas une fixation sur la quête d’un alter ego avec lequel il me viendrait l’envie folle de perpétuer l’espèce.
La question vient en tous cas me rappeler à point nommé que je n’ai pas mangé depuis mes confiseries de la matinée et pas bu depuis mon entrée au commissariat de police. Et si c’est comme hier, je vais me retrouver coincée question repas du soir. Sans compter que je doute fort que mon Jules servant se précipite pour me retrouver comme convenu au bar de l’hôtel.
- Aux toilettes, non… dis-je. Mais me chercher à manger me semble plus urgent. Là, ça presse !
- A 5 heures de l’après-midi ?… Vous goûtez encore à votre âge ?… demande Fifi avec une fausse candeur .
Lui, il voudrait m’inviter à des jeux bien postérieurs à ceux du bac à sable qu’il ne s’y prendrait pas autrement… C’est-à-dire mal.
Je désamorce immédiatement.
- Oui, je goûte. Mais sûrement pas avec vous, Richard. J’aurais trop peur que vous ayez encore les doigts plein de terre et que vous colliez des restes de momies paléochrétiennes sur mes tartines.
Si la remarque n’est pas d’une grande finesse, elle marque en tous cas le point terminal d’une après-midi perdue. Certes, j’ai gagné une invitation à découvrir le Domaine de Peyrolade à Daux, antre pittoresque d’Aurélie et de son époux, mais à part ça…
Je remballe mes petites affaires et m’éloigne sans me retourner.
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J'avais un rendez-vous... [terminé]

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