Forums de Liens Utiles

Littérature, Théâtre, Peinture, Musique, Photos, Randos, Gastronomie, Débats, Informatique et tout ce qui peut encore s'inventer.
 
AccueilAccueil  ­FAQFAQ  ­S'enregistrerS'enregistrer  ­ConnexionConnexion  
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujetPartager | 
 

 La forge

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
gérard hocquet



Nombre de messages: 407
Date d'inscription: 16/03/2009

MessageSujet: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 11:54

La Forge.

Dans la forge, le point d'accroche de l'oeil est le feu. Un feu blanc comme le regard de braise du forgeron.
Forcément: dans ce feu blanc s'invitent les étoiles originelles, systèmes où se rythme la matière et où s'organisent les atomes des métaux encore vaporeux.
Dans ce feu blanc, flamboient aussi les entrailles de la terre, amalgame de poussières stellaires et creuset de tous les corps simples.
Dans ce feu blanc brûlent les origines.
Au rythme lent des courants, des bouillons et des marées de matière incandescente qui éclatent , qui rampent et se plissent, au fil des érosions, du refroidissement, du magnétisme et des millions de révolutions planétaires, quelques métaux sont parvenus à l'état natif, purs, comme l'or ou le cuivre. D'autres n'en sont pas là: le fer: il représente 5 pour cent de la masse terrestre. Sa gestation est en marche et les forgerons sont ces accoucheurs qui ont anticipé depuis 1 500 ans avant JC le travail lent et inéluctable de la matière pour mettre au monde le métal pur.
Les gangues où se cache le fer sont multiples et complexes. La combustion du carbone , sa puissance thermique, en permettent la révélation nue, débarrassée des haillons impurs.
Le carbone abonde dans le bois: il s'en nourrit par l'air et par le sol. Les charbonniers, eux aussi, ont doublé le travail de la terre produisant la houille.
Dans le coeur des forêts, dans l'étouffement des charbonnières, se prépare l'élément noir qui va permettre le feu purificateur: le charbon de bois. De nulle autre façon ne jaillit d'un noir aussi noir autant de lumière aveuglante et envoûtante.
L'artisan forgeron, par la construction d'un bas four en terre, va provoquer la diffusion,- fusion et séparation -, du minerai et l'apparition du métal pur sous la forme d'une loupe, une fleur de fonte. Remodelée en pâte chaude, elle permettra des façons multiples.
Le fer est un métal de glisse. Il s'étale et s'étire par l'effet du battage à chaud entre marteau et enclume: c'est à ce moment que j'ai commencé de l'appréhender, initié à l'alchimie de son origine et intimidé par sa complexité.
Je suis resté en questionnement sur l'origine de ces outils qu'il subit (il a bien fallu qu'ils naissent après les premières fontes puisqu'ils sont faits d'acier).
Mais il a fallu d'abord donner naissance au feu. Autre aventure au rituel ordonnancé...
Créer l'étincelle de fer,- comme s'il renaissait en d'infimes étoiles-, sur le morceau de silex, est déjà un aboutissement. Il faut, auparavant, avoir récolté l'amadou, ce champignon qui dévore le hêtre comme l'amour le coeur trop tendre, et ramassé l'aubier bien sec, ce bois de sève léger qui protège le coeur dur de l'arbre.
De l'étincelle de fer à l'amadou et de l'amadou au bois sec puis au nid de paille, le feu prend ou se perd suivant le souffle par lequel on le pousse jusqu'à enflammer le charbon de bois, cette fois aidé par le soufflet de forge. Le forgeron est comme le gardien du feu et son animateur, il en tient le secret et la durée.
Le combustible a d'abord été calibré, dans une dimension qui m'a rappelé celle du coke, extrait de la houille comme le charbon du bois, et employé dans les hauts fourneaux et dans les locomotives: un format optimal pour dégager au maximum la puissance thermique.
Rien ici n'est laissé au hasard et à l'artifice. Tout s'extrait de la nature avec le temps donné au temps et à une conscience globale de l'inscription des gestes dans un cheminement d'élévation. Comme un ordre, un rituel, une économie sont déclinés sans quoi le travail serait à refaire et décuplerait le besoin d'énergie. Sans quoi l'objet ne transmettrait pas sa vibration, faite de la rencontre entre sa matière, l'énergie impliquée par l'artiste et la perfection de sa forme définitive.
J'ai pris le train en marche, seulement écouté l'histoire de l'avant: il m'aurait fallu au moins six mois pour vivre tout le processus.
L'atelier respire avec le soufflet et le foyer s'anime: commence le déroulé de la fabrication de l'objet à partir d'un carré de fer. Comme une intimité, un lien s'établit entre frappeur et frappé. Ce dernier dit sa résistance ou sa malléabilité, l'autre son intention par dosage de sa puissance et de son rythme.
L'objectif est un étirement régulier et de section dégressive en maintenant la forme carrée sans torsade. Quand l'idée rencontre ainsi la matière, pas de place pour la distraction ou l'irrespect, ni pour la précipitation. Trop chauffé le fer cède , trop battu, mal battu il se déforme et se difforme quand le rythme et la précision manquent, frappé à froid, il se désunit. L'échange est en tension entre chaque respiration du soufflet sur le feu qu'il faut entretenir.
Au deuxième jour, j'ai aplani, parfait la progression de la forme, effacé la trace des coups. Le fer a doublé de longueur.
Puis peut venir l'intention finale, en l'occurrence une spirale. Le marteau se fait doux, plus précis encore et l'enclume révèle toutes ses possibilités d'assistance à la mise en forme. Pas facile d'être le maître, la matière résiste, il faut être patient, prendre du recul, approcher le regard au point que le métal sente le souffle et la concentration. Les défauts vont de pair: une bosse tend un plat, les défauts corrigés entraînent à modifier encore la forme ailleurs, jusqu'à l'harmonie trouvée, aidé par le forgeron.
J'étais dans l'essai-erreur, l'artiste ne l'est plus: il va où il veut à la volée et du coup, l'origine, les étoiles et la matière, la pureté du métal transformé par son intention sensible et profonde sont présentes dans l'oeuvre achevée, dans des courbes vibrant du mystère de la vie et des liens entre terre et ciel.
Par la matière métallique inconnue jusque là ou juste pressentie, j'ai vibré de nouvelles résonances
avec l'acte créateur, conforté dans la certitude qu'il lui faut la disponibilité aux réalités, l'ouverture et la profondeur du regard, la possibilité de prendre et tenir son élan sans que le temps fasse obstacle, l'empathie forte avec l'objet et l'humilité d'un long apprentissage.

St Senoux, mars 2009


Dernière édition par gérard hocquet le Dim 22 Mar 2009 - 22:41, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Astérisque
"J'étais pas là"


Nombre de messages: 1243
Date d'inscription: 21/02/2008

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 12:23

chinois
Je t'ai admiré baudelairien, mais là, tu me coupes le souffle!
Pas de doute, la poésie est une maîtresse sacrée!
Très fort l'Alchimiste!
bisou
Revenir en haut Aller en bas
Tryskel



Nombre de messages: 1810
Age: 61
Localisation: Avalon
Date d'inscription: 25/09/2007

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 12:23

C'est magnifique, parler de son art de cette façon est l'avoir vraiment pénétré!
Les éléments et le travail qui doit être en accord avec eux, c'est juste et tout ça...

J'ai eu la chance d'entendre un Maître Compagnon forgeron en parler, je l'aurai écouté pendant des heures!

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Me' zalc'h ennon ur fulenn Aour.
Revenir en haut Aller en bas
Romane
Administrateur


Nombre de messages: 64239
Localisation: Kilomètre zéro
Date d'inscription: 01/09/2004

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 12:31

waoh ! quel article !
Sous ta plume poétique et minutieuse, il y a l'amour du travail du métal.

Si je peux me permettre d'inclure la photo de ce qui était visible lors de la visite ; il s'agit de l'atelier d'une forge d'art, sur l'Ile d'Orléans (Québec). Fascination, bien davantage pour l'atelier que pour les objets finis, sans doute pour ceux qui d'ordinaire restent dans l'ombre de leur lumière...


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Astérisque
"J'étais pas là"


Nombre de messages: 1243
Date d'inscription: 21/02/2008

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 18:26

Pas enterrer ce texte, please...

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"La vie c'est simple, c'est avec le vécu que tout se complique..."
Revenir en haut Aller en bas
gérard hocquet



Nombre de messages: 407
Date d'inscription: 16/03/2009

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 22:04

merci de vos lectures. J'ai pris tout le temps qu'il faut pour écrire ce texte. Je ne voulais pas passer à côté de quelque chose parce que je voudrais l'envoyer à cet artiste forgeron qui est aussi un copain.
Je n'ai pas dit que le soufflet était de fabrication maison et fait d'un mécanisme entièrement forgé...à lui seul il valait le déplacement. J'ai à peine parlé de l'enclume magnifique datée de 1 844 avec la signature des fabricants...ni du jardin et du petit pavillon où sont exposées quelques sculptures devant lesquelles je suis resté sidéré...
Je vais tâcher bientôt d'aller faire un stage de gravure...mais patience.

Ro, l'atelier de mon pote ne ressemblait en rien à celui que tu as mis en photo. Tout y était en ordre, chaque outil à sa place. Déjà le foyer de fabrication maison, le soufflet itou et la calibreuse sont des merveilles d'ingéniosité. Sur la porte d'entrée en bois sont accrochées deux barres forgées rondes qui sonnent comme un carillon et le sol est de terre battue...je demanderais bien à Philippe de retourner dessiner son atelier.
Revenir en haut Aller en bas
Romane
Administrateur


Nombre de messages: 64239
Localisation: Kilomètre zéro
Date d'inscription: 01/09/2004

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 22:17

Si tu as des photos, par hasard, n'hésite pas. J'ai mis ce que j'ai pu voir au travers d'une vitre, l'entrée était interdite aux visiteurs pour question de sécurité j'imagine. Mais j'ai toujours aimé ces ateliers à ferrailles, à bois, à couture, à bijoux, à pâtisserie, bref, tu sais "le coeur de là où ça travaille"...

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
gérard hocquet



Nombre de messages: 407
Date d'inscription: 16/03/2009

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 22:32

hélas non, je n'ai pas de photos. Je demanderais bien de retourner en prendre en noir et blanc...s'il accepte!
Revenir en haut Aller en bas
Romane
Administrateur


Nombre de messages: 64239
Localisation: Kilomètre zéro
Date d'inscription: 01/09/2004

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 22:33

Dis-lui qu'on en prendra soin.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour je suis Roulotte alors je m'appelle Roulotte, c'est pour ça que mon pseudo c'est Roulotte." (Jean Vilain)http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
gérard hocquet



Nombre de messages: 407
Date d'inscription: 16/03/2009

MessageSujet: Re: La forge   Dim 22 Mar 2009 - 22:51

je doute que ça le motive vraiment. Il est assez allumé et carré: un personnage quoi. Mais il le faut pour faire ce qu'il fait et tenir bon dans sa démarche.
Revenir en haut Aller en bas
Alizé



Nombre de messages: 1441
Localisation: BRETAGNE Rennes
Date d'inscription: 26/05/2008

MessageSujet: Re: La forge   Lun 23 Mar 2009 - 0:28

Rudement bien décrit !
La forge résonne encore dans toutes mes cellules...un rythme à la puissance magique imposé à chaque aîné de famille...
mais je n'étais pas garçon,et ce métier s'est éteint, en même temps que le bruit du marteau sur l'enclume.
Mon grand père était forgeron-maréchal ferrant.
Mon père a d'abord passé un CAP de chaudronnier, mais il s'est adapté au marché du travail en devenant "monteur tuyauteur" en entreprise puis chauffagiste.
Ainsi se perdent certains beaux métiers.
J'ai hésité avant de lire ton texte, toujours partagée entre l'acceptation et le refus des ambiances originelles. Tu me fais pencher vers l'acceptation.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Les sources naissent des pierres.
Elles ont dans l'herbe,
Le goût des framboises.

J.C. Renard
Revenir en haut Aller en bas
oiseaudefeu



Nombre de messages: 140
Age: 59
Localisation: au dessus des mules de louse
Date d'inscription: 18/01/2009

MessageSujet: Re: La forge   Mar 24 Mar 2009 - 23:52

Wouaw, superbement poétiquement bien ecrit. chinois
Dans le parc culturel où je travaillais il y avait pas mal d'artisans qui pratiquaient les métiers qui ont tendance à disparaître. Parmi eux il y avait les forgerons qui travaillaient dans une ancienne forge entièrement reconstituée sur place . J'y reviendrai sur un autre fil, vous parler de cet endroit afin de ne pas dénaturer celui-ci. J'aimerai cependant rajouter 2 ou trois photos de forgeron au travail. Je n'y arrive pas... Help

Cauchemard

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Si la terre était carrée les enfants auraient des coins pour se cacher. Mais comme elle est ronde, nous devons faire face au monde...
Revenir en haut Aller en bas
Bianca



Nombre de messages: 296
Date d'inscription: 04/08/2009

MessageSujet: Re: La forge   Jeu 8 Oct 2009 - 18:20

Gérard chinois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.bianca-l.odexpo.com/
blue note



Nombre de messages: 443
Age: 46
Localisation: Paris
Date d'inscription: 20/09/2009

MessageSujet: Re: La forge   Jeu 8 Oct 2009 - 22:29

J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de ce texte, mais je le répète ici.
Je reste fascinée...
Revenir en haut Aller en bas
http://eaux-douces.bloxode.com
 

La forge

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums de Liens Utiles :: Présentation - Généralités :: Vie pratique :: Métiers-
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet