La Forge.
Dans la forge, le point d'accroche de l'oeil est le feu. Un feu blanc comme le regard de braise du forgeron.
Forcément: dans ce feu blanc s'invitent les étoiles originelles, systèmes où se rythme la matière et où s'organisent les atomes des métaux encore vaporeux.
Dans ce feu blanc, flamboient aussi les entrailles de la terre, amalgame de poussières stellaires et creuset de tous les corps simples.
Dans ce feu blanc brûlent les origines.
Au rythme lent des courants, des bouillons et des marées de matière incandescente qui éclatent , qui rampent et se plissent, au fil des érosions, du refroidissement, du magnétisme et des millions de révolutions planétaires, quelques métaux sont parvenus à l'état natif, purs, comme l'or ou le cuivre. D'autres n'en sont pas là: le fer: il représente 5 pour cent de la masse terrestre. Sa gestation est en marche et les forgerons sont ces accoucheurs qui ont anticipé depuis 1 500 ans avant JC le travail lent et inéluctable de la matière pour mettre au monde le métal pur.
Les gangues où se cache le fer sont multiples et complexes. La combustion du carbone , sa puissance thermique, en permettent la révélation nue, débarrassée des haillons impurs.
Le carbone abonde dans le bois: il s'en nourrit par l'air et par le sol. Les charbonniers, eux aussi, ont doublé le travail de la terre produisant la houille.
Dans le coeur des forêts, dans l'étouffement des charbonnières, se prépare l'élément noir qui va permettre le feu purificateur: le charbon de bois. De nulle autre façon ne jaillit d'un noir aussi noir autant de lumière aveuglante et envoûtante.
L'artisan forgeron, par la construction d'un bas four en terre, va provoquer la diffusion,- fusion et séparation -, du minerai et l'apparition du métal pur sous la forme d'une loupe, une fleur de fonte. Remodelée en pâte chaude, elle permettra des façons multiples.
Le fer est un métal de glisse. Il s'étale et s'étire par l'effet du battage à chaud entre marteau et enclume: c'est à ce moment que j'ai commencé de l'appréhender, initié à l'alchimie de son origine et intimidé par sa complexité.
Je suis resté en questionnement sur l'origine de ces outils qu'il subit (il a bien fallu qu'ils naissent après les premières fontes puisqu'ils sont faits d'acier).
Mais il a fallu d'abord donner naissance au feu. Autre aventure au rituel ordonnancé...
Créer l'étincelle de fer,- comme s'il renaissait en d'infimes étoiles-, sur le morceau de silex, est déjà un aboutissement. Il faut, auparavant, avoir récolté l'amadou, ce champignon qui dévore le hêtre comme l'amour le coeur trop tendre, et ramassé l'aubier bien sec, ce bois de sève léger qui protège le coeur dur de l'arbre.
De l'étincelle de fer à l'amadou et de l'amadou au bois sec puis au nid de paille, le feu prend ou se perd suivant le souffle par lequel on le pousse jusqu'à enflammer le charbon de bois, cette fois aidé par le soufflet de forge. Le forgeron est comme le gardien du feu et son animateur, il en tient le secret et la durée.
Le combustible a d'abord été calibré, dans une dimension qui m'a rappelé celle du coke, extrait de la houille comme le charbon du bois, et employé dans les hauts fourneaux et dans les locomotives: un format optimal pour dégager au maximum la puissance thermique.
Rien ici n'est laissé au hasard et à l'artifice. Tout s'extrait de la nature avec le temps donné au temps et à une conscience globale de l'inscription des gestes dans un cheminement d'élévation. Comme un ordre, un rituel, une économie sont déclinés sans quoi le travail serait à refaire et décuplerait le besoin d'énergie. Sans quoi l'objet ne transmettrait pas sa vibration, faite de la rencontre entre sa matière, l'énergie impliquée par l'artiste et la perfection de sa forme définitive.
J'ai pris le train en marche, seulement écouté l'histoire de l'avant: il m'aurait fallu au moins six mois pour vivre tout le processus.
L'atelier respire avec le soufflet et le foyer s'anime: commence le déroulé de la fabrication de l'objet à partir d'un carré de fer. Comme une intimité, un lien s'établit entre frappeur et frappé. Ce dernier dit sa résistance ou sa malléabilité, l'autre son intention par dosage de sa puissance et de son rythme.
L'objectif est un étirement régulier et de section dégressive en maintenant la forme carrée sans torsade. Quand l'idée rencontre ainsi la matière, pas de place pour la distraction ou l'irrespect, ni pour la précipitation. Trop chauffé le fer cède , trop battu, mal battu il se déforme et se difforme quand le rythme et la précision manquent, frappé à froid, il se désunit. L'échange est en tension entre chaque respiration du soufflet sur le feu qu'il faut entretenir.
Au deuxième jour, j'ai aplani, parfait la progression de la forme, effacé la trace des coups. Le fer a doublé de longueur.
Puis peut venir l'intention finale, en l'occurrence une spirale. Le marteau se fait doux, plus précis encore et l'enclume révèle toutes ses possibilités d'assistance à la mise en forme. Pas facile d'être le maître, la matière résiste, il faut être patient, prendre du recul, approcher le regard au point que le métal sente le souffle et la concentration. Les défauts vont de pair: une bosse tend un plat, les défauts corrigés entraînent à modifier encore la forme ailleurs, jusqu'à l'harmonie trouvée, aidé par le forgeron.
J'étais dans l'essai-erreur, l'artiste ne l'est plus: il va où il veut à la volée et du coup, l'origine, les étoiles et la matière, la pureté du métal transformé par son intention sensible et profonde sont présentes dans l'oeuvre achevée, dans des courbes vibrant du mystère de la vie et des liens entre terre et ciel.
Par la matière métallique inconnue jusque là ou juste pressentie, j'ai vibré de nouvelles résonances
avec l'acte créateur, conforté dans la certitude qu'il lui faut la disponibilité aux réalités, l'ouverture et la profondeur du regard, la possibilité de prendre et tenir son élan sans que le temps fasse obstacle, l'empathie forte avec l'objet et l'humilité d'un long apprentissage.
St Senoux, mars 2009