Novocaïne Rotulière mentonnée

Inscrit le : 01 Juin 2007 Messages : 1081
 | Sujet: Barreaux préformés Mer 24 Sep 2008 - 12:42 | |
| Bâtiment F Côté cour Fenêtre XXIV à barreaux noirs.
" - Cha chert à rien d'attendre comme çha monchieur , il bouche plous li voichin. Cha lui a fait comme un coup d'éclair dans le bas du dos! Si, si monchieur ! Paf d'ou coup comme cha il a dit! - C'est gentil mais on ne vous a rien demandé! Merci -Ah bah moi, ch'est jouste pour vous monchieur , moi, ye souis jouste là pour pas perdre trop de temps à vous." - Vas-y, sonne Henri! On n'a pas que celui là à contrôler. - Oui? -Monsieur Xavier Laurence? -Oui - Contrôle des arrêts ; vous permettez?"
Ce n'était pas une question. Alors que je me tenais plié en deux sur le seuil, ils avaient déjà investi les lieux; scrutant la table où se déversait mes antalgiques.
"-Ça m'a fait juste comme un coup d'électricité! j'étais là assis sur le bord de mon lit et la douleur s'est étendue de mes reins vers mes muscles fessiers. Une douleur intense, paralysante. Impossible de faire un pas sans m'agripper aux murs . Impossible de bouger, de me redresser. Anéanti."
Cela faisait bien la quatrième fois que je répétais cette histoire. Deux fois au bureau des analyses, une fois au responsable productivité et une autre fois au directeur ressources humaines. Ah, aussi, une seconde fois au responsable productivité. Je ne lui en voulais pas, il a le cerveau d'une poule.
Le stress, les kilomètres avalés sans répit, les courses contre la montre et voilà le résultat. J'ai les collabos aux trousses. Le médecin m'avait mis en garde l'air désemparé pour moi : " Je suis obligé vu votre état de vous prescrire un arrêt de travail mais malheureusement, votre employeur ne va pas apprécier ." Je le savais qu'en me sortant d'une merde, je mettais le pied dans un autre bourbier. Mais là, ça dépasse la fiction.
Mon employeur est un homme que je n'ai jamais vu, juste quelques uns de ses sous-fifres, obsédés des superlatifs, des termes marketing, de la démago, de la manipulation aussi fine que du gros sel, en deux mots : des blaireaux. La présentation du miroir aux alhouettes était bien briquée sauf que je ne me suis jamais vu dedans. Ce jour-là, je devais sans doute avoir une cataracte foudroyante ou une lucidité verolée. Allez savoir. Je signais " En bas à gauche, vos initiales à chaque page et ici, votre signature suivie de la mention, "lu et approuvé"." Merci! Bienvenue in the World Company Show! " Sourires carnassiers, j'ai tout de suite compris à cet instant là que je venais de prendre un billet pour un voyage en enfer: le paradis des illusions pour les gens niais.
Malheureusement, j'étais plutôt averti que niais mais surtout avec un couteau sous la gorge qui me faisait faire n'importe quoi. Je quittais une entreprise suicidaire pour une entreprise cannibale . Vraiment, sur ce coup-là, j'étais très fier! Regardez-moi ce beau gros pigeon coincé par une hernie et certainement aussi dans son appartement pour plusieurs mois , car revenir au bureau après ça; c'est comme signé mon arrêt de mort: la porte sans indemnité, sans rien.
La liberté conditionnelle ou un arrêt de travail ; c'est pareil. Vous avez le droit de sortir une heure le matin, avant 9h bien sûr et deux heures le soir. Vous pouvez éventuellement faire la fête toute la nuit, mais empruntez de l'argent à un ami, faites venir un taxi plutôt que de prendre votre voiture munie de la géo-localisation et n'allez pas vous coucher avant d'avoir eu au téléphone chaque intervenant des collabos pour justifier de votre état. Bref, dans mon cas, la feinte n'est pas nécessaire. Mais j'en connais d'autres qui en sont là. Non par choix, par hantise. Mon voisin de pallier par exemple, qui fouine partout dans l'immeuble à la recherche d'infos croustillantes contre quelques cigarettes et trois heures de sorties supplémentaires tolérées; ce pauvre type est prisonnier de sa condition depuis 11 ans maintenant. Il a pris le pli collabo, ça aide souvent.
J'ai commencé comme un honnête homme et je finirai comme un marginal, derrière mes propres barreaux pour pouvoir me payer un coin de ciel rayé: ma cellule, mon prêt, ma vie d'esclave libre. _________________ «Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.»A .Einstein
"Mieux vaut faire semblant d'être con et avoir la paix que de faire semblant d'avoir la paix et être con." Novocaïne |
|