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Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)

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Pascal9




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MessageSujet: Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)   Jeu 7 Avr 2005 - 20:54

A Jean Ray
Bruegel et Fig.

LES MONSTRES DU KENT.

1

Où l’on fait connaissance avec nos héros.

Paris, juin 1903.

Le soir d’après la Saint Jean d’été 1903, mon ami Lester Fig, son faux col détrempé, et moi, mon canotier à la main, nous sortions de la représentation du spectacle cinématographique de monsieur Georges Meliès « Le voyage dans la lune ». Il faisait une chaleur orageuse étouffante ; aussi loin que portaient nos yeux sur le boulevard tentaculaire, nous ne distinguions nulle lueur, aucun halo de réverbère, ni l’éclat glauque et jaunâtre d’un beuglant de quartier. La nuit étalait son empreinte visqueuse avec une lenteur écœurante, et Lester, l’habit ouvert aux quatre vents, ses mains gigantesques éventant l’air immobile, le tuyau luisant de son « huit-reflets » basculé en arrière, marchait à mes côtés, remâchant je ne sais quelle diatribe contre le mauvais goût de ce siècle commençant. De temps à autre, il s’arrêtait sur le trottoir avec une mine contrite et s’exclamait :
- « Cher ami, parlez-moi du théâtre de la Comédie française ou de l’Opéra, cette vulgarité m’accable… »
Un soliloque acide suivait cette phrase lapidaire, et le pauvre garçon
reprenait sa marche pleine d’amertume. Je suivais « le critique incompris » ayant beaucoup de mal à égaler son pas de héron, et je sentais l’inquiétude me gagnait imperceptiblement…
Les hauteurs de Montmartre se mettaient à apparaître tout au bout de l’avenue, et nous pensions arriver à l’hôtel avant minuit, lorsque nous entendîmes un fiacre cahoter sur le pavé derrière nous. Il était alors onze heures et demie du soir à ma montre de gousset, et de gros papillons gris et poudreux tourbillonnaient autour de nous. Bientôt la sombre voiture fut à quelque pas. Elle ralentit son allure, nous longeant silencieusement ; de notre côté, nous l’observions avec une légère appréhension.
Imaginez-vous un immense cocher, pâle de figure et noir de cheveux, coiffé d’un chapeau huilé à larges bords, le col de sa redingote rabattu, isolé dans l’ombre de la capote de cuir, des mains phénoménales gantés de rouge, des gants épais à crispins remontant jusqu’aux coudes ; quelque suppôt de Satan ou serviteur d’un prince patibulaire… Un fouet de Cordoue au manche de nacre s’agitait dans l’obscurité. Bref, une apparition fantasmagorique… Digne de Dante.
- « Messieurs ! Donnez-vous la peine de monter ; fit-il en tendant vers nous un de ses immenses gants couleur de sang, mon maître voudrait vous entretenir quelques courts instants. Si vous le désirez, nous allons vous rapprocher de votre hôtel, vous aurez le loisir de deviser en chemin… »
Lester toisa l’étrange cocher et répondit brusquement :
- « Et qui donc est votre maître, monsieur le mystérieux ? »
A cet instant, une voix chaude et amicale retentit de l’intérieur de
l’angoissant équipage…
- « Allons, messieurs Fig et Bruegel, pas de nervosité excessive, je sais le temps à l’orage, mais n’ayez aucune crainte, montez, montez donc… »
Pendant un court instant, nous demeurâmes figés sur le bord du trottoir, perchés comiquement au milieu du caniveau. Puis enfin, je me décidai à grimper à bord du mystérieux cab.
- « Asseyez-vous le plus confortablement possible gentlemen, il y a de la place ! »
Notre mystérieux interlocuteur tapa de sa canne, un solide jonc plombé, sur le plafond de la voiture, aussitôt le fiacre s’ébranla au petit trot…
- « Tenez, mon cher Stanislas, prenez ma blague et bourrez cette pipe d’écume qui ne vous quitte jamais. Voici un excellent Caledonian, un peu corsé peut-être, mais qui convient très bien à cette heure tardive… Monsieur Fig se laissera peut-être tenter par cet Henri Clay, délicat cigare, ma foi… »
Le ton était joyeux et même ironique, sur la banquette de velours, mon vieux complice Lester s’agitait de plus en plus nerveusement…
Une allumette craqua dans la pénombre et, à la lueur de la flamme, apparut alors un visage souriant et familier… D’une seule voix, Lester et moi, nous nous écriâmes : « Parbleu ! Docteur Watson ! Quelle est cette plaisanterie ? »
L’homme au teint de brique et la forte moustache « Armée des Indes » nous considéra en souriant, il était âgé d’un peu plus ce cinquante ans mais en paraissait moins. Retirant de ses lèvres gourmandes une forte pipe du Devonshire, il s’amusait visiblement beaucoup de notre étonnement.
- « Et oui ! John H. Watson, messieurs, en visite éclair à Paris, en solitaire, alors que mon état de jeune « remarié » nécessiterait que je sois dans mon cottage du Sussex en compagnie de ma chère épouse, m’occupant de mes patients et de mes rosiers… Mais le devoir du vieux soldat commande, de même que l’insistance de notre ami commun… Comment vont les princes des Gazettes ? Le duo de choc de la Presse Parisienne, messieurs Stanislas Bruegel et Lester Fig… Pas de mystère sulfureux à éclaircir ? Vous en êtes réduits à profiter des sensations fortes du cinématographe de monsieur Méliès… »
La stupéfaction nous rendait muets, et stupides… Watson… Il y avait cinq, non six ans… Depuis cette sinistre affaire de la créature de Charenton… Une aventure démoniaque où Lester et moi avions failli terminer notre carrière au fond de la Seine. Sans le célèbre détective de Baker Street et son fidèle chroniqueur, nous ne serions plus de ce monde.
Que pouvait vouloir dire une visite aussi mystérieuse et furtive ?
Notre vis-à-vis nous considéra malicieusement en rejetant un nuage bleu et odorant, puis jugeant que nous étions suffisamment « à point » pris de nouveau la parole.
- « Tout d’abord, excusez cette manière cavalière de vous aborder, mais le temps presse. Holmes vous présente ses salutations, il se serait volontiers déplacé lui-même, malheureusement, il a été retenu pour une affaire délicate auprès de sa majesté, Edouard VII, que dieu lui donne longue vie, l’empire a des soucis au sujet d’un accord commercial entre la Perse et la Grande-Bretagne, accord que des anarchistes aimeraient compromettre… Bref, il m’envoie vers vous, afin que vous puissiez éclairer de vos lumières une affaire insensée… Notre célèbre limier, vous ne l’ignorez pas, ne goûte guère ce genre d’énigme, rien ne l’indispose davantage que l’étrange et l’inexplicable, tout au rebours de votre engouement sans bornes pour les cas mystérieux… »
A l’écoute du bon docteur, Lester se calma immédiatement, suivant son exemple, je questionnai à mon tour notre interlocuteur :
- « Où nous conduisez vous et qu’attend de nous le plus célèbre détective d’Europe ? »
- « Nous allons à votre hôtel, l’hôtel de Bourgogne, si mes renseignement se révèlent exacts. J’ai pris la liberté d’y faire préparer une légère collation et également d’y inviter quelques personnes que j’aimerai vous présenter… En ce qui concerne votre aide, je pense qu’elle nous sera précieuse, votre expérience dans ce genre d’affaire nous a semblé primordiale… »
Je le coupai poliment.
- « Au fait, s’il vous plaît docteur, quelle affaire ? »
- « Patientez un peu, d’ailleurs nous arrivons… Toutes vos compétences seront nécessaires pour démêler ce que Holmes a appelé « l’affaire du monstre acéphale du Kent … »
Déjà, le fiacre se rangeait sous le porche de l’Hôtel de Bourgogne, les sabots des chevaux résonnaient sous la voûte. Un voiturier se précipitait pour ouvrir la portière. Le formidable cocher était toujours immobile, juché sur les hauteurs du cab. Levant les yeux vers cette ombre parmi les ombres, je ne pus m’empêcher de dire à Watson :
- « Plutôt sinistre et singulier votre conducteur ? Il me fait froid dans le dos… »
A ces mots, Le docteur me prit doucement par le bras…
- « Et vous avez raison, même moi, j’ai du mal à m’y habituer… Vous avez remarqué ses gants rouges ? En Flandre, c’est la marque des meneurs de loups… »
- « Qui est-il ? »
- « Le dernier… L’ultime descendant de la famille Baskerville… »

*
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Romane
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MessageSujet: Re: Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)   Sam 9 Avr 2005 - 23:13

La première idée qui me vient à l'esprit, c'est : quelle précision dans les images, dans les moindres détails. Tu as, Pascal, le regard aigü, perçant et le faisceau de tes yeux part du bout de ta plume. A mon avis, tu es plus que prêt pour faire de plus en plus long, pour écrire un gros pavé.
Réfléchis à cela... Wink

Bisous admiratifs
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Pascal9




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MessageSujet: Re: Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)   Sam 9 Avr 2005 - 23:15

C'est dans l'air... c'est dans l'air...

Bisous pleins Wink


Pascal
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MessageSujet: Re: Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)   Sam 9 Avr 2005 - 23:21

Ah ! voilà une nouvelle qui m'enchante, et qui va en enchanter plus d'un !
Je suis ravie !
On dit MERDE dans ces cas là...
(comme au théâtre)

Bisous, Pascal
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Pascal9




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MessageSujet: Re: Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)   Sam 9 Avr 2005 - 23:25

C'est très gentil ma belle, merci

Bisous


Pascal
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Jina




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MessageSujet: Re: Les monstres du Kent (Bruegel et Fig - 1)   Dim 10 Avr 2005 - 3:32

Un premier chapitre qui nous fait rechercher les suivants =) Mais au fait, pourquoi tant vouloir écrire un gros pavé? En romans ou en nouvelles, le talent reste le même et le plaisir ne varie pas selon la longueur du texte, au contraire ^^ J'avoue être de ceux qui, lorsqu'ils n'ont rien de précis en tête et ont envie d'acheter un livre au hasard, choisissent le plus gros volume pour ne pas se retrouver sans lecture en deux jours. Mais ce n'est pas parce que je le fais de temps en temps que j'en suis fière! Je suis parfois plus curieuse de lire de courtes nouvelles (de petits textes) par-ci par-là: si elles sont de bonne qualité, on reste sur sa fin et recherche désespérément une suite ou une autre du même auteur. C'est le pouvoir qu'il a de se faire désirer! Wink
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