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Les sentinelles de novembre.

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Pascal9




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Localisation : Flandre

MessageSujet: Les sentinelles de novembre.   Jeu 9 Déc 2004 - 22:35

Les sentinelles de novembre.


Chaque matin, à la pointe de l’aube, les passants matinaux observent dans les prairies du Houtland un étrange ballet dansé jusqu’aux abords des villes et des petits villages.
Le spectacle d’aujourd’hui commence à l’instant, et j’y vois une singulière représentation que je vais essayer de vous décrire en peu de mots…
Habitants crédules des grandes cités bruyantes et agitées, tendez bien l’oreille. C’est une bien peu banale histoire d’oiseaux que je vais vous conter…
Melchior FREUX était un corbeau… du pays vert et mystérieux du Houtland. Noir comme le jais, fort comme un aigle, il aimait avec passion ses plaines maritimes ; pour lui, Bergues aurait été joyeuse, si les habitants lui avaient épargné un peu de ses nombreux soucis. Mais, hélas ! Les natifs du bourg passaient sur la terre et, chaque lendemain de Toussaint, les roses bourgeois étaient toujours aussi nombreux à se passer le chrysanthème. Le brave Melchior en avait le cœur chagrin, et, souvent, il demandait à sa complice la permission de ne pas l’accompagner dans ses lointains voyages, de peur de constater, à son retour, la florissante santé de la population des indigènes du terroir…
Ma foi, vous allez constater que le destin l’entendit. Un vendredi, après un glacial premier novembre, Melchior FREUX se posa sur le prunier assoupi du presbytère. A quelques branches de là se trouvait nichée une élégante corneille.
-« Ma sœur, dit-il, vous me croirez si vous voulez ! L’autre jour, je me suis surpris, moi, pauvre messager, à attendre ce moment… »
Il frappait d’un air marri, l’écorce de son grand bec.
-« Hé ! C’est vous, mon honorable Melchior ! Répondit Cor, la corneille grise ; quel nostalgique, vous faites… N’avez-vous donc pas assez travaillé ? »
-« Ma douce amie, vous qui avait l’aile solide et le vol rapide, pouvez-vous me dire, si je ne vous dérange pas, depuis combien de temps, un Berguois n’a-t-il pas été porté en terre ? »
-« C’est que je ne me suis pas posé la question, mon cher Melchior ; réfléchissons, nous allons chercher ensemble. »
Et Cor, la corneille grise se dandina rapidement d’une patte sur l’autre…
« -Attendez un peu ! Les Berguois, disons-nous. Le père Lagneau, non…
La mère Vergeat, non ! Le fils Camus… Oui, c’est bien cela, depuis avant l’autre hiver… Mon brave Melchior, je me souviens, son âme n’était pas bien lourde à porter, tout jeunet qu’il était, le pauvre… »
« - Comment ? Ainsi, depuis l’autre hiver ? Personne ? Comment se peut-il ?
« -Personne… Mon, ami. Mais voyez plutôt qui s’avance ? Je ne distingue pas bien… »
Un cortège morne et gris se formait près du portail de l’église, de longues figures et de pâles visages.
« -Voyez-vous cela ? Vieil oiseau, on dirait que c’est ce brigand de marchand de grains que l’on porte au caveau, voyez cette tristesse poignante. Tous les écus qu’il a mangé avant de tirer sa révérence, en voilà un motif de chagrin pour ses proches… »
« - Du travail en perspective, ce sera bien difficile, car il avait l’âme bien chargée, elle doit être lourde à porter, nous aurons bien de la peine. »
« Je le crois, vieil oiseau… Tenez, voyez ce sac de maïs crevé, près de la remise… Voilà qui est parfait… Allons nous restaurer afin de prendre des forces… »
Et pendant que sonnait la cloche lugubre qui battait le rappel des fidèles, les deux oiseaux noirs, perchés sur un gros sac éventré, faisaient bombance de semailles oubliées.
*


« -Et la messe qui n’en finit pas… Je m’endors. Quel ennui ! J’ai les ailes lourdes, rien que d’y songer. Un petit coup d’encensoir, un petit air de musique, quelques hosties qui assèchent la gorge et des prières qui s’envolent par la porte de la sacristie, cela m’amène à douter de mes sens ! »
« - Tttu ! Tttu… »
« -Que se passe-t-il ? Me ferais-tu croire à la piété du marchand de grains ? »
« - Tu blasphèmes Cor, maudite corneille ! »
« - Vieux fou d’oiseau, c’était un bien grand mécréant… »
« - On ne te demande guère de juger ! »
« - Je le sais bien, ma foi. Mais quand même, son âme sera si lourde, avec un tel fardeau d’ignominies, comment veux-tu prendre ton envol ? »
« - Finalement, tu renoncerais facilement à ta mission ? »
« - Bel oiseau de fables, tu veux savoir, j’envie souvent les grives et les vanneaux stupides et insouciants ! »
« - Les vanneaux… Stupides ! Tu vas te rendre bien populaire par les haies et les monts. »
« -Eh ! Melchior ! L’âge te rend conformiste. L’impertinence ne doit pas être le seul domaine des pies, que je sache ? »
« - Ah ! Voici la sortie, n’est-ce pas ce garnement de Trévois qui ouvre la marche ? »
« - Si fait, en enfant de chœur, il serait bien en peine pour nous jeter des pierres. »
*

« - Suivons le convoi jusqu’au cimetière… »
Les compères volent lourdement et ouvrent leurs longs becs gris, planant au-dessus de la place pavée pour suivre l’évolution du cortège…
« - Merlet, l’adjoint et son écharpe tendue » dit Melchior en poussant un long soupir… Ma vieille Cor, en voilà un avec qui, nous aurons aussi bien de la peine… »
« - Madame Casteret ! Le grand Vandeweghe ! Grand Dieu ! Les rouges mélangés aux blancs ! C’est la Sainte Alliance pour le Grand Pardon ! »
« - Eh ! Regarde donc la veuve, en voilà une qui dansera bien avant la Saint Jean d’été. »
« - Vas-tu te taire ! Tes croassements vont attirer les regards et puis, l’ambiance est déjà assez sinistre… »
« - Tu m’embêtes, Melchior Freux ! »
« - Misère, ils n’en finissent pas ! Ah ! Qu’il fait froid… »
« - Que veux-tu mon cher, il n’y a pas de milieu… C’est un vrai temps de corbeau… Ecoute, vieil oiseau, puisque tu veux être coûte que coûte aux premières loges et voir de tes yeux le reste du spectacle, mettons-nous près de ce tertre, posons-nous sur cette belle Croâ ! Pardon ! Croix de pierre. Là, nous nous abriterons du vent glacé.
El la chose fut faite…
*

C’était un beau cimetière tout entouré d’allées de schiste rouge. Le cortège faisait cercle comme pour un boniment ; à chaque nez violet pendait une goutte moqueuse. Mais, en vérité, grâce au tertre que la maligne corneille avait repéré, les deux oiseaux ne souffraient pas trop du froid. Quand la bière fut disposée, clopin-clopant, ils virent s’approcher près de la fosse un brave curé de campagne. Ah ! Quelle onctuosité émanait de sa démarche. Il était accompagné d’un aréopage de garnements travestis, pour la circonstance, en enfants de chœur. L’un portait la fine croix et l’autre balançait un encensoir odorant dans la vapeur du petit matin.
Le prêtre considérait l’assistance de son œil inquisiteur. Il dévisageait chaque paroissien avec tantôt de la surprise, tantôt de la joie dans son regard perçant.
-« Et Bien ! En voilà un qui fait ses comptes, dirait-on ? »
-« Moi, je m’ankylose à nouveau, je suis glacé jusqu’au bréchet. »
Ils observèrent un moment le manège du curé qui passait là une véritable revue de détail de ses ouailles. Ses pensées pulsaient si fortement qu’elles venaient résonner sous le crâne des noirs volatiles.
-« Tu es là, toi ! Ribaud de Callewaert, tu dois être soulagé… Ton crédit est soldé… Et toi, Vandeweghe, l’as-tu assez attendu ce jour ? »
Comme dotés d’un don de télépathie, à chaque pensée du prêtre et à l’annonce mentale de leur nom, les paroissiens, un à un, baissaient la tête, perdant la goutte lumineuse pendue à leur nez rubicond…
-« On dirait que le sermon n’est pas terminé, fit remarquer Melchior. »
« - Et oui ! Voilà ! Le marchand de grains est maintenant paré de toutes les qualités, n’a-t-il pas financé l’installation d’Irma, la grosse cloche, il y a trois ans… »
« - Il a gagné une auréole, mais n’a guère perdu de poids, le gaillard… »
Le cercueil, maintenant, descendait doucement dans le caveau familial, les ouvriers avaient de la peine à maintenir les cordes glissantes.
« -Ho ! Melchior ! Tu la vois ? »
« - Oui ! Ca y’est, je la tiens ! Hisse ! Aide-moi ! J’étouffe !
« - Elle est encore plus lourde que je ne l’imaginais ! »
Les deux corbeaux prirent leur vol vers l’horizon marin frôlant les tours et les remparts de Bergues, filant dans l’azur glacé, vers la mer.
*

Ereinté, ivre de fatigue, Melchior gémit en voyant près des côtes, les nuages s’amonceler.
« - Je crois bien, mon amie » dit le grand corbeau « Que je vais tomber. J’ai charge d’âmes, d’accord…, mais pas d’une âme de plomb. Demain, je descends vers le sud, en Provence. Avec le soleil, les âmes y sont peut-être plus légères… Demain, je m’envolerai léger et insouciant vers le Midi… »
Il n’entendit pas la détonation, le choc le prit à l’entrée d’un nuage. Il se mit à tournoyer dans le ciel.
Melchior Freux venait d’être frappé par la cartouche d’un chasseur sans vergogne.
*

Ce qui est écrit doit s’accomplir… Depuis le champ de maïs où il était tombé, Melchior voyait au loin la ligne bleu opale de la mer du Nord.
Et la douce amie Cor, triste et muette à ses côtés penchait la tête vers son ami mourant.
« -Dis-moi, Cor ? Un doute me prend, Qui nous emporte ? Nous ? Qui emporte les âmes des sentinelles de novembre ? »
« - D’autres soldats, mon bon Melchior. D’autres sentinelles. Dors ! Mon ami,
je m’occupe de tout…
*

Voilà, mon histoire est terminée… Elle n’a pas de morale. Non, tout simplement, une banale recommandation : En attendant qu’un jour, une sentinelle discrète emporte notre âme vers l’horizon maritime, vivons… Vivons chaque instant de notre randonnée sur terre, et arrangeons-nous pour ne point avoir nos âmes trop lourdes, le jour du grand départ…
Certains messagers ailés nous en seront reconnaissants…



Loos, le 9 novembre 2004
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Kyab-Yingpa, Tibet 17ème siècle

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Romane
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MessageSujet: Re: Les sentinelles de novembre.   Ven 10 Déc 2004 - 1:28

Merci Pascal... merci Ami...

Fruit du hasard... ou clin d'oeil...
J'ignore, mais je prends.

Je prends l'alchimie des mots réunis en un beau talent, et le sens de l'histoire pour bagage.

Je t'embrasse affectueusement.
Romane
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Pascal9




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MessageSujet: Re: Les sentinelles de novembre.   Ven 10 Déc 2004 - 11:24

Moi aussi et te souhaite tous les bonheurs du monde.
Affectueusement

Pascal
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MessageSujet: Re: Les sentinelles de novembre.   Sam 18 Déc 2004 - 0:47

Peut-être vais-je accepter de les laisser venir, maintenant...

Affectueusement à toi
Romane
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